en lisant - en relisant
Inventaire partiel et spontané non hiérarchisé, sinon, etc., Valérie Le Cun, Fabrice Huet
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Louons la Poule qui pense !
Le titre est à lui seul invraisemblable, repoussé en quatrième de couverture et non explicitable ici, tant il occuperait de place... Des résolutions en fait, pour l'année nouvelle, 2026. des résolutions de poules... Pondre ou ne pas pondre ?
Il y a des textes sérieux comme des traités de philosophie. Et puis il y a celui-ci : un manifeste gallinacé qui déboule dans la littérature comme une poule dans un magasin de porcelaine... Mais une poule qui aurait lu Deleuze et suivi un stage de géométrie non euclidienne, voire signé un pacte de non-agression avec les lombrics.
Dès la première résolution, « Me lever plus tôt que le soleil… », on comprend que nous avons affaire à une autrice qui ne craint pas de renverser l’ordre cosmique. Le texte ne se contente pas d’être drôle : il déplume la logique, picore la philosophie, couve l’absurde et pond des aphorismes comme d’autres pondent des œufs. Mais ici, l’œuf devient carré, le coq doit négocier un pré-chant silencieux et les vers de terre se voient attribuer un « Jour du Ver Intouchable » avant d’être mangés.. « à moitié » seulement. C’est du Kafka rural, du Ionesco fermier, du Monty Python sous stéroïdes agricoles.
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Car ce texte réussit l’exploit de transformer la basse-cour en laboratoire métaphysique. On y croise une poule qui médite sur la question : « Qui de l’œuf ou de moi-même a commencé à m’ennuyer en premier ? », une Académie des Sciences Inexactes où l’on enseigne la « physique du picorage quantique », un plan d’évasion tellement complexe qu’il est garanti de ne jamais fonctionner : la sécurité par l’impossibilité...
Et que dire de cette confession sublime : « Je veux sauver les vers. Je veux manger les vers. Je suis une poule. La vie est complexe. » C’est du Camus à plumes !
Le texte ne se contente pas d’être drôle : il réinvente l’humour en le poussant dans ses retranchements les plus improbables. Il joue avec la langue, la détourne, la plume jusqu’à ce qu’elle devienne un instrument de haute voltige comique. Car on rit, oui. Mais on rit intelligemment, ce qui est rare. On rit en apprenant des choses inutiles, ce qui est précieux.
En bref, ce petit opuscule est une sotie moderne, une farcissure philosophique, un traité d’ornithologie existentielle, un manifeste pour la dignité des gallinacés et la survie des vers (à moitié). C’est brillant, c’est fou, c’est tendre, c’est absurde, c’est irrésistible.
Inventaire partiel et spontané non hiérarchisé, sinon, etc., Valérie Le Cun, Fabrice Huet, illustrations Valérie Le Cun, éditions de notoriété publique, collection fanzin-zag, février 2026, ean : 9782919275175.
contact : denotorietepublique@aol.com
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La Dynamique de l’œuf, Céline Curiol
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Que devient une vie quand elle ne peut être origine ?
Léna, ancienne étudiante en philosophie devenue peintre sur cailloux, traverse une dépression après une rupture et l’impossibilité de devenir mère. Elle accepte une mission dans un château mystérieux (le « château de K. »), où elle doit reproduire une fresque de la Renaissance. Là, elle va faire deux rencontres décisives : l'une avec le roman d’une écrivaine disparue, Féline Furiol, dont la vie lui semble une copie de la sienne, l'autre avec une poule, Gilda, qui passe sa vie à couver.
Création artistique, quête du sens, maternité empêchée, voilà quelques uns des thèmes explorés dans ce roman, qui y répond par des réflexions et une composition en rubriques, permettant au roman de penser la crise, la création et l’origine non comme un récit continu, mais comme une composition fragmentaire où chaque morceau éclaire le tout sans jamais le saturer, l'origine cessant d'être un point de départ, mais un travail.
Alors bien sûr, Céline Curiol questionne aussi la maternité comme construction sociale, déconstruisant les injonctions autour de son mythe pour en révéler la « mâle façon »... Tout autant qu'elle narre une dépression à bas bruit, faite de gestes minuscules, de micro-renoncements pour faire de son roman le récit d'une réparation profondément incarné.
On pourrait reprendre point par point cette thématique. La maternité empêchée ? Léna ne souffre pas seulement de ne pas avoir d’enfant, elle souffre de ne pas pouvoir se penser comme origine. Mais dans ce roman, la biologie devient récit social. La poule Gilda au demeurant, en couvant, incarne ce que Léna ne peut accomplir : un geste simple, animal, assuré. Mais Curiol évite le symbolisme lourd : Gilda n’est pas une métaphore, elle est une présence. La relation entre Léna et Gilda n’est pas sentimentale, elle est philosophique : l’animal exhibe une forme de persévérance sans projet, elle est une leçon de vie non narrative. Quand Léna est prise dans des récits, celui de la maternité, celui de l’art, celui de la réussite, Gilda lui oppose une existence sans téléologie.
La création artistique ? La fresque Renaissance que Léna doit reproduire convoque la copie, la transmission, la répétition, la fidélité. Léna ne crée pas : elle reproduit. Mais cette reproduction devient paradoxalement un geste de reconstruction de soi. Curiol suggère que l’art n’est pas toujours invention : il peut être réparation.
Le roman disparu de Féline Furiol ? Un miroir. Ce livre dans le livre fonctionne comme une généalogie fictive, une transmission symbolique, une maternité littéraire. Léna trouve dans cette autrice disparue une forme de filiation non biologique, textuelle, imaginaire.
Le titre, La Dynamique de l’œuf annonce un roman sur l’origine. Mais Curiol renverse la question classique (« qui de l’œuf ou de la poule ? ») pour en faire une méditation sur l’origine du désir, l’origine du soi, l’origine du geste créateur. Léna cherche une origine qu’elle ne peut produire. Elle doit donc l'inventer ou, surtout, la recevoir. Mais la caractéristique majeure de ce roman est sa dynamique de répétition : Léna copie une fresque, répétition visuelle. Elle lit un roman disparu, répétition narrative. Gilda couve, répétition biologique. Et chaque répétition est à la fois fidèle et déviée : on ne peut jamais refaire à l’identique. La dynamique du roman, c’est ça : comment la répétition, loin d’être stérile, devient moteur de transformation. Par la copie. Car Léna copie. Or copier, c’est s’adosser à une forme déjà là pour ne pas sombrer. C’est accepter de ne pas être l’origine, mais de travailler avec l’origine d’un autre. C’est une manière de tenir dans le monde quand on ne se sent plus capable d’inventer. Dans ce roman, la copie devient une éthique de la modestie. Copie vs reproduction... Le roman met en tension deux types de reproduction : la reproduction biologique et la reproduction artistique. Léna échoue dans la première, mais trouve une forme de puissance dans la seconde. Ce n’est pas une simple compensation : Curiol ne dit pas « l’art remplace l’enfant ». Elle montre plutôt que la question de l’origine peut se déplacer de l’utérus à la main, du biologique au symbolique. La copie devient alors une allégorie de la filiation.
Et la poule dans cette histoire ?
Gilda incarne une vie sans récit, sans introspection. Là où Léna rumine, se perd dans les pourquoi, Gilda pond, couve, persévère dans son être, miroir cruel et consolant. L’œuf serait ce qui manque à Léna, qui prolifère chez Gilda, mais aussi une manière dont un possible non réalisé continue de structurer une vie. Léna doit inventer une autre dynamique : non plus celle de l’œuf mais celle de l’œuvre, de la copie, de la lecture.
La construction en rubriques de La Dynamique de l’œuf est un dispositif narratif qui transforme profondément la lecture. Chaque rubrique fonctionne comme un bloc quasi autonome, un fragment de conscience, un éclat de perception. Une forme qui épouse l’état intérieur de Léna : pensée discontinue, attention flottante, temporalité brisée, difficulté à maintenir un récit linéaire. Et cette fragmentation incarne la dépression : ce n’est pas raconté, c’est offert à vivre au lecteur.
Les rubriques permettent à Curiol de revenir sur les mêmes motifs, l’œuf, la fresque, Gilda, le roman disparu, sans répétition narrative, par variations. Chaque rubrique reprend un motif, le déplace, le nuance, l’éclaire autrement. C’est exactement la « dynamique » annoncée par le titre : non pas un développement linéaire, mais une pensée en contiguïtés plutôt que causale. La structure en rubriques libère le roman de la causalité classique. À la place, Curiol s’installe dans des contiguïtés : une image appelle un souvenir, un geste appelle une idée, un détail appelle une vision. On ne lit pas une histoire, mais un processus mental. Le roman devient cartographie de l’esprit plutôt que récit d’événements. Et cette forme imite le travail artistique de Léna, qui copie une fresque par fragments, zones, touches. Le roman est construit comme une fresque mentale : chaque rubrique est une parcelle du mur intérieur de Léna. Une forme qui répond à la question de l’origine ! Car l’origine (l’œuf, l’enfant, l’œuvre) n’est jamais donnée d’un bloc. Elle est composée. L’origine n’est pas un point, mais une série de micro-événements : on naît par fragments.
La rubrique est aussi une unité de survie. Léna ne peut pas affronter sa vie d’un seul bloc. Elle la découpe, la fragmente, la rend manipulable. Le roman adopte cette stratégie : il avance par petites zones respirables. Autant dire que c’est une forme de soin.
Enfin, la Renaissance... Ce moment où s'invente la représentation du corps comme centre du monde. Or, le roman met en scène une héroïne décentrée, sans perspective. La fresque Renaissance devient un contre-modèle : un monde où tout est ordonné, alors que Léna vit dans la dislocation. Mais «fresque», qui impose un travail par zones, une progression non linéaire. C’est exactement ce que fait le roman : chaque rubrique est une zone de la fresque intérieure de Léna. La Renaissance devient un mode de lecture : on lit le roman comme on lit une fresque, par fragments, par retours, par couches. La Renaissance donne au roman son cadre conceptuel : penser l’origine comme construction, non comme donnée. On revient aux rubriques qui sont comme les panneaux d’un polyptyque : chacune autonome, mais toutes reliées par une même question : qu’est-ce qui fait origine ?
Céline Curiol, La Dynamique de l’œuf, Actes Sud, février 2026, 416 oages, 23 euros, ean : 9782330216290.
#jJ #joeljegouzo #roman #litterature @celinecuriol @actessud #actessud
Un petit roman, Lars Norén
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Son dernier texte. Un roman ? Lars Norén est mort quelques jours après celle dont il écrit le roman. Exécutée le 13 janvier 2021, quand lui décéda le 26. Du covid. En fait son dernier texte était un courrier adressé aux autorités suédoises les enjoignant à intervenir auprès de l'administration Trump pour commuer la peine de Lisa Montgomery en perpétuité. En vain. Un crime atroce. Une fin atroce. On le sait aujourd'hui, l'injonction létale est une torture. Mais Lars Norén ne l'évoque pas. Son livre n'est pas un plaidoyer contre la peine de mort, même si évidemment, on le comprend tout au long de sa lecture. Lars Norén ne s'est pas fait juge. Peut-être pour nous faire juge. L'écriture le révèle, qui passe d'une focalisation interne homodiégétique (le « je » de Lisa Montgomery prenant en charge le récit) à une focalisation interne hétérodiégétique (le narrateur pénètrant sa conscience). Une manière de dire que la perspective reste psychique, même si la source énonciatrice change. Or, cette alternance crée un effet de dissociation très fort. Le texte fait ainsi résonner plusieurs voix dans un même sujet, voix objective, voix objectivante, dans une polyphonie troublante : le passage du «je» au «elle » se lit comme un dédoublement du sujet parlant, un procédé fréquent dans les récits traumatiques où le narrateur se regarde «de l’extérieur». On peut aussi parler de désubjectivation énonciative : le « je » se retire, devient objet de discours.
De même, l'histoire se compose de paragraphes écrits comme en vis-à-vis, ceux du récit du crime et ceux de l'enfance de Lisa Montgomery, atroce elle aussi. Sans jugement. Posés là, dans une contiguïté bouleversante.
La langue est dépouillée, presque clinique. On est plongé dans la proximité de la fragilité humaine, mais sans pathos. Peut-être une manière de transformer un fait divers en méditation sur la violence, la mémoire, la survie. Car ce petit roman ne cherche ni à excuser ni à condamner, mais à comprendre. Il s’inscrit dans une tradition littéraire qui interpelle : qu’est ce qui reste d’humain quand tout a été détruit ? Un crime atroce, une femme psychiquement détruite, un système judiciaire impitoyable. Quelle vérité intérieure en sortir ?
Le livre n'a pas encore était traduit aux États-Unis. L'Affaire Lisa Montgomery, exécutée en 2021, est cependant dans toutes les mémoires. Elle a suscité de nombreux débats sur la peine de mort, sur les violences faites aux femmes, les défaillances du système de santé. Ce petit roman n'y a pas été commenté. Peut-être parce qu'il pointe une difficulté sinon un hiatus entre compréhension psychique et horreur du crime. On pourrait donc s'étonner de le voir paraître si vite en France. Pourquoi l'accueillons nous presqu'en première lecture ? Est-ce parce qu'il existe en France une tradition des écritures du trauma ? Mémoires brisées, voix marginales, récits fragmentés... De Duras à Annie Ernaux, de Genet à Delbo, peut-être avons-nous là une piste : la littérature française aurait-elle fait du traumatisme un espace d’invention formelle ? Norén s’inscrirait alors parfaitement dans cette lignée, en proposant un regard sans complaisance, mais sans jugement.
Sans doute aussi à cause de son théâtre. Régulièrement monté, étudié, commenté. Cette obsession pour les marges, cette attention aux voix brisées, cette exploration des zones de silence. Le texte est sombre, mais profondément humain.
Lars Norén, Un petit roman, éditions La Place, traduit du suédois par Johan Härnsten et Amélie Wendling, février 2026, 96 pages, 19 euros, ean : 9782960291889.
#jJ #joeljegouzo #larsnoren #editionslaplace #roman #litterature #lisamontgomery #etats-unis #peinedemort #librairieletabli
Tina (in)visibilité(s), éditions Jou
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Après la version numérique et sans la recouper, les éditions Jou proposent TINA en version papier, annuelle, thématique, véritable excavatrice des alternatives ensevelies, laboratoire des futurs empêchés, sinon topographe de ces Là, ici, maintenant, où le réel retrouve déjà ses bifurcations.
Une livraison très riche donc pour ce premier numéro, qui s'ouvre sur un parallèle frappant entre les incendies qui ont touché Los Angeles, construite à 90% en bois, et ceux, probables, du net, presque entièrement structuré sur le protocole point à point unicast, ayant conduit à cette centralisation forcenée que nous connaissons, la diffusion de l'information s'organisant d'un centre vers chaque un, quand existe le multicast, volontairement évincé puisqu'il donnait par trop de liberté à ses utilisateurs plutôt que du pouvoir aux GAFAM. On l'aura compris, le grand incendie de l'internet en bois est pour demain, la fragilité invisible de sa construction risquant fort de se retourner contre tous tôt ou tard, sans parler de ses coûts exorbitants pour l'environnement.
Que faire ? Changer de paradigme. C'est du reste tout l'objet de ce numéro, explorant les possibles qui ne mettraient pas fin à l'expérience humaine, et pas que culturelle : lisez Christian Salmon s'inquiétant de nos nuits, colonisées par l'électricité, et de leurs conséquences sur la faune et la flore. L'injonction à la visibilité se décline ainsi comme l'expression du nouvel horizon mortifère de l'univers capitaliste.
Enfin, non pas un dossier ficelé comme toutes les revues savent le faire, mais des prises de position qu'on lira avec passion autour de la question de l'art à l'heure de sa mise en coupe réglée par ces leurres d'une histoire qui ne serait pas celle de son marché. Comment inventer une autre économie de la pratique artistique interroge TINA ? La question est pressante. Si on a tous compris que la notion de « public » était à réinventer, en revanche, il reste à détricoter celle de l'art et de ses artistes. TINA dresse l'état d'un lieu qui se voulait unique, alors que l'art est décidément partout et non uniquement dans ces critères de reconnaissance qui se font passer pour des critères de connaissance. Contre ce spectacle institutionnel, la revue ouvre et ré-ouvre des chantiers, du Collège Invisible des Beaux-Arts de Marseille aux résidences hors enjeux de représentation qui essaiment ici et là, bousculant le médium « exposition » et son syndrome du réverbère qui n'a fait qu'atrophier les contenus artistiques. Que faire cette fois encore ? Commencer par tordre le coup à l'obsession du public pour redevenir ce qui au fond manque tant : « les partenaires d'une activité collective libre et joyeuse ».
#jJ #joeljegouzo #TINA #revuetina #éditionsjou #litterature #librairieletabli #art #cultur #marchedelart #web #unicast #multicast #gafam
https://editionsjou.net/
Revue Tina, (in)visibilité(s), éditions Jou, octobre 2025, 18 euros, ean : 9782492628108
De Merdaille à Merdeille, Frédéric Arnoux à la librairie l'établi (Alfortville)
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Merdaille, c’était le vieux mot français pour dire : déchet, populace, rebut social. Le peuple, réduit à l’ordure. Ce mot, Frédéric Arnoux le tord, et voici qu’il devient Merdeille. Une étincelle jaillie du tas d’ordures. Un éclat de poésie arraché aux rats empaillés, aux dents volantes, aux caves sordides. Car oui, ici, tout est sale, tout est fange, les rats grouillent, les algues carnassières s’agitent, les poings fracassent des mâchoires, les corps s’échangent contre des traites impayées.
Mais de cette misère monte une langue qui ricane, qui insulte, qui rit de tout. C’est ça la merdeille. Pas une rédemption. Pas un miracle rose bonbon. Non : la transformation de la fange en éclat, du rebut en verbe, de la merdaille en littérature.
Alors oui, les dentistes peuvent blanchir leurs dents en or, les Ricains peuvent vendre leur jeu vidéo. Ils n’auront pas la langue. La langue est ici. Et cette langue est merdeille : grotesque, violente, poétique.
Voilà le geste de ce livre, son retournement : dire que même au plus bas, même au fond de la cave, même parmi les rats, il y a encore des mots qui frappent comme des poings.
Voilà le scandale : la merdaille parle, et ce qu’elle dit est merdeille.
On les voulait déchets, ils deviennent éclats. On les disait fange, Arnoux répond poésie. De la cave, des rats, des dents qui volent, naît une langue qui cogne, qui rit, qui brûle.
La merdaille était fange, la merdeille est littérature.
#fredericarnoux #litterature #merdeille #recit #editionsjou #jJ #joeljegouzo #fable #conte #cité #teci #banlieue #camps #domination #repression #violence #ociété
Frédéric Arnoux, Merdeille, éditions Jou, août 2020, 154 pages, 13 euros, ean : 9782956178262.
Merdeille, Frédéric Arnoux - La Dimension du sens que nous sommes
Du Bétail, Frédéric Arnoux - La Dimension du sens que nous sommes
Du Ciel plein les dents, Frédéric Arnoux - La Dimension du sens que nous sommes
Doppelgänger, Gerard Guix
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Les deux dernières semaines de Hitler dans son bunker. Jour après jour. L'ouvrage s'ouvre sur une scène saisissante, le jeudi 12 avril 1945, 16h, à Berlin : Albert Speer traverse la ville. Ministre des Armements et des Munitions, il croise un gamin désabusé des jeunesses hitlériennes qui distribue aux passants des capsules de cyanure, un gros nez rouge de clown fiché sur son nez. Il est bientôt lynché par un commando Volkssturm, ces civils volontaires qui terrorisaient la population « défaitiste » dans le Berlin en ruines. Speer se rend au dernier concert du reich, pour un crépuscule dont il sait qu'à la dernière note sera donné au public l'autorisation de s'enfuir, chacun comme il le pourra. Chaos, trahisons, un sauve-qui-peut pitoyable s'installe autour d'un Hitler lamentable qui passe ses dernières heures à tourner enfin le film dont il rêvait.
Le roman est incroyablement documenté. L'auteur a travaillé les archives russes, américaines, allemandes, et c'est quasiment heure par heure que nous suivons les derniers instants, loufoques, piteux, du dernier carré hitlérien. Il reconstruit même les biographies des plus proches, le chauffeur, la cuisinière, le secrétaire particulier, le garde du corps, qui ont mission de survivre et détruire les cendres du dictateur. On suit également les trajectoires des cadres, de ceux qui ont tenté de se parer de fonctions prétendument peu compromises, comme Albert Speer, le « bon nazi » qui sous sa direction enrôla des esclaves au service de l'industrie de l'armement, ou ces « dignitaires » qui savaient ne pouvoir en réchapper, et enfin ceux qui sont passés entre les mailles du filet et ont coulé de beaux jours après l'Allemagne nazie.
Mais ce serait oublié qu'il s'agit d'une fiction dont le propos avance masqué. On y croise bien, tôt, Charlie Chaplin, né quatre jours avant Hitler. On se demande pourquoi. Son film bien sûr, jusqu'à cette biographie et le recueil des témoignages, accablants, de l'entourage qui a travaillé pour lui. Quel parallèle avec Hitler ? Et pourquoi cette forme, ce style documentaire, presque juridique ?
On oublierait presque qu'il s'agit d'un roman, happé que l'on est par sa dimension historique. Étrange roman, avec ses notes de bas de page dont on ne sait qui les écrit, longues et nombreuses, distillant leurs conseils au narrateur, au lecteur, à l'éditeur. Qui diable les écrit, au présent au fil du texte ? Et c'est bien le diable en effet, qui entre dans la danse sous couvert des notes qui peu à peu entraînent le récit dans un monde très sombre, presque occulte. L'occulte au demeurant, la chiromancie, ces manies propres à Hitler, Churchill et nombre de dignitaires, qu'ils fussent nazis ou alliés. Étrange époque, étrange roman, qui s'ouvre à l'aujourd'hui des tentations suprémacistes du monde contemporain : on y croise Musk, Trump, dans une sorte de balai effrayant : on a battu Hitler, mais pas l'idéologie nazie semble nous dire Guix. Appelez ça fascisme si vous voulez, ou affublez votre propos de n'importe quel autre vocable prudent contournant soigneusement l'idée, c'est toujours la Bête qui est là, tapie dans l'ombre, notre ombre portée. Et la voici qui se pare de nouveaux atours. Sa liquidation n'a jamais été à l'ordre du jour. Ce roman en fait la claire démonstration.
Mais ce serait oublier qu'il s'agit d'une fiction qui campe sur ces rumeurs jamais éteintes de la survie de Hitler. Ouvrant dans l'intrigue une immense surprise. C'est quoi ce gros nez rouge ? La fin lamentable de Hitler ? Seulement ? En quoi nous concerne-t-elle toujours, aujourd'hui ?
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Doppelgänger, Gerard Guix, traduit du castillan par Carole Fillière, éditions Aux forges de Vulcain, lu sur épreuves non corrigées, mentionnant à paraître le 29 août 2025, 764 pages.
Je vois le genre #1, Lucas Delafosse
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Les éditions de notoriété publique publient un petit livre amusé de Lucas Delafosse, du studio marguerite delafriche. Une œuvre de graphiste, dont l'objet est autant l'écriture que le dessin, l'une et l'autre sarcastiques, doux amers parfois, enjoués la plupart du temps. Le principe est simple : il s'agit de marier par paires des expressions pour en faire des paronymes. Fusionner, détourner des locutions connues en utilisant toutes les ressources de la langue, de la fusion phonétique à la confusion volontaire, pour produire un effet comique. Le résultat ? Des calembours paronymiques en quelque sorte, à la condition de ne pas confondre un calembour bien tourné avec un calembour bifuré. Lucas Delafosse fait ainsi valser les mots, jusqu'à les faire tomber dans les bras d'un autre sens. Ses paronymes sont complices d'une malice ancrée dans la langue, la nôtre en l'occurrence, le transformant, lui, en artisan du glissement sémantique.
Mettre les mots en jeu. On reconnaît bien là la qualité de cette maison d'éditions, qui sait ne pas confondre la pensée éthique avec la panse étique, parce que philosopher n'est pas juste ruminer des idées, c'est digérer le réel avec l'estomac du doute et l'intestin du concept. On ne vous en dit pas plus : l'ouvrage est consultable. et non un outrage qu'on sable. Cela, encore une fois, parce qu’entre lire un livre et sabrer sa critique, il n’y a parfois qu’un mot qui dérape. Sur les étals de la librairie l'établi d'Alfortville, donc, ce petit opuscule s'ouvre avec curiosité, puis se referme avec effervescence. Dans les deux cas, on trinque à la liberté d’expression. Loin cependant d'un mirage confortable : lire, ce n’est pas fuir dans le connu, c’est affronter l’inconfort du sens. Le livre n’est pas un coussin, c’est une secousse, ce que Lucas Delafosse anime avec passion et légèreté.
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Je vois le genre #1, Lucas Delafosse, studio marguerite delafriche, éditions de notoriété publique, juillet 2025, 8 euros, ean : 9782919275076.
contact éditeur : denotorietepublique@aol.com
Le Royaume de la Dernière Page, J. Da Nang
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Un conte ! Invraisemblable, gaillard, exubérant, impossible à résumer : ce serait le ramener à bien peu. Mais essayons tout de même : dans un royaume idyllique où tous les héros de contes vivent en paix après la fin de leur histoire, une étrange naissance bouleverse l’ordre établi : celle de la Princesse Parataxe, qui parle un langage incompréhensible. Cette singularité menace l’équilibre du royaume, car elle annonce la possibilité d’une nouvelle histoire, donc d’une nouvelle page. Le roi de ce royaume, inquiet mais lucide, décide de quitter son trône — événement inédit — pour chercher conseil auprès de la Reine de la Première Page. Commence alors une aventure hors du temps, entre satire, merveilleux et méditation...
Le contre est à hurler de rire. Dès la première page, où la première note est « contée » comme quatrième... C'est dire qu'il en existait trois avant elle, que l'éditeur a décidé de supprimer. Mais, l'auteur a refusé qu'on en perde trace et l'éditeur a dû se fendre d'un mot, manuscrit (!), pour expliquer les raisons pour lesquelles la première note est « contée » quatrième, contraignant le lecteur à imaginer ce que pouvaient être les trois premières... La dernière page n'est pas moins désopilante, celle des remerciements : « merci » est-il sobrement expédié...
On aurait tort cependant de n'y voir qu'une farce. Certes, tout le début se lit sous l'empire d'un ton narratif volontiers didactisant et ludique comme il est d'ordinaire avec les contes. Donc drôle à souhait, naïf et faussement naïf. On voit de quoi on parle, on a tous en mémoire ces histoires qu'on nous lisait enfant, truculentes et incluant des leçons de vie propre à rassurer nos parents, assis sur le bord du lit. Cependant, la voix narrative évolue insensiblement, même si le bourdon reste constant. Outre qu'elle interpelle le lecteur avec désinvolture, masquant ainsi la progression du léger au grave, au fur et à mesure que nos comparses découvrent le monde presque réel : le nôtre, le style léger cède peu à peu la place à une atmosphère plus sombre, moins sentencieuse, plus philosophique. C'est que, également, l'auteur révèle avoir entamé une trilogie. Or ce premier volume n'est rien moins consacré qu'à la question du règne et du royaume, du paradis et de sa finalité sans fin. Tandis que le second parlerait de puissance et le dernier de gloire... Le règne, la puissance et la gloire, voilà qui devrait avertir assez : la référence à la fois aux évangiles et à Agamben est lumineuse, la lecture, plus équivoque : le texte est crypté. Qui joue en outre de tous les registres. On y trouve autant de notes incroyablement savantes que de personnages désopilants et ce, d'un bout à l'autre du conte. Qui n'est ainsi pas fait pour rire en apprenant, ou le contraire, mais pour s'interroger sans en avoir l'air, sur tout ce qui fonde notre relation au monde. Mais, encore une fois, sans en avoir l'air... Qu'est-ce à dire ?
Revenons-en à notre bon roi et à sa quête. Un roi débonnaire, naïf, traversant les contes pour les remonter de page en page jusqu'en leur début, et découvrant leur réalité : car de quoi ça parle vraiment, un conte, quand on ne l'a pas affadi à la sauce disniais ? La réalité de cette littérature est autre. Celle que l'auteur prend à bras le corps pour en révéler les rouages. Mieux : c'est la réalité humaine tout court qu'il finit par embrasser, ahurissante. Le conte se fait alors tragique en plus d'être drôle. Tragi-comique dirions-nous volontiers, et philosophique en plus d'être poétique. Littéraire, en plus d'être mathématique ! Et d'une imagination invraisemblable. A foison. C'est à foison, oui, que ce texte est écrit, débordant ses propres limites narratives avec une audace folle.
On a parlé à son propos de roman picaresque. Voilà qui nous aide à l'inscrire, sinon le loger, dans une tradition qui nous est familière, de Don Quichotte à Pantagruel. L'auteur ne renie pas cette filiation. Il en abat une autre, comme on le dit au poker, lorsqu'il s'agit de surprendre son adversaire. Celle du sarmate, ou baroque polonais, évoquant Witkiewicz et son Adieu à l'automne, une vraie farcissure littéraire pour le coup, ou Les Mémoires de Jan Chryzostom Pasek, le livre de chevet de Witold Gombrowicz, qui nous livra dans cette foulée un Feyrdydurke mémorable. Pasek ? Les mémoires hirsutes d'un petit nobliau polonais, capable de passer dans le même paragraphe de considérations de géopolitiques fines à d'incessantes plaintes contre la fermière voisine, incapable de tenir ses bêtes. C'est rien moins que ces horizons baroques que brasse l'auteur avec un appétit féroce, une ironie mordante, un intelligence salubre. Plus qu'un exercice de style, c'est une philosophie de l'écriture qu'il nous délivre, affranchie de toute contrainte, mais moins autocentrée que foisonnante, moins expérimentale que jouissive, cocasse mais jamais dupe, savante mais jamais pontifiante. Bref, un paysage littéraire qui ouvre à une vraie aventure de lecture !
J. Da Nang, Le Royaume de la Dernière Page, éditions de notoriété publique, juillet 2025, 418 pages, 24 euros ean : 9782919275021.
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Le Dernier voyage d'Ottla Kafka, Fanny Lévy
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5 octobre 1943, la sœur de Franz est dans un convoi à destination d'Auschwitz. Un convoi d'enfants, accompagnés de cinquante-trois adultes, dont elle qui dans son wagon veille sur vingt enfants décharnés, malades, terrorisés. Elle les fait chanter pour les détourner de leurs angoisses tout en songeant à ses propres filles, qu'elle espère en sécurité.
Durant ce voyage, Ottla passe en revue sa vie. Il y est bien sûr beaucoup question de Franz, dans une vision intimiste, sensible, affectueuse. Mais pas que, fort heureusement : Ottla nous est révélée dans toute la force de sa grandeur.
Elle se souvient, se rappelle, se remémore, par exemple le 9 novembre 1938, la nuit terrible, les synagogues brûlées, les exactions, les meurtres sauvages, la lourde amende infligée à la communauté. Son départ volontaire pôur d'autres horizons, son mariage. Puis les déportations de ses proches qui avaient commencé dès que le Président de la République Tchèque avait remis le sort de son pays entre les mains de Hitler. Elle se rappelle qu'alors, rien ne s'était opposé à sa décision. L'Assemblée élue avait même voté un nouveau code pénal pour y faire entrer le crime de « souillure de la race » criminalisant son couple, mixte, et dépouiller les juifs de toute légalité. Ottla avait donc d'abord était séparée de ses filles et déportée à Terezin, cette « ville » atroce aux mensonges de cartes postales distribuées par les nazis. Le monde occidentale s'était repu de ces images factices. Ottla se rappelle la visite de la Croix Rouge, le camp lessivé, transformé en havre de paix dans cette fausse cité du « comme si ». « Le führer offre une ville aux juifs », disait la propagande nazie, déguisant le camp en « paradis résidentiel ». Théâtres, concerts, tout était faux. Sauf que, une vie artistique souterraine avait fini par s'y affirmer. Les déportés avaient créé leur propre résistance artistique, comme cette République de Skid, imaginaire, celle des enfants de Terezin, qui publiaient leur journal secret rédigé par quarante gamins refusant de sombrer dans la vie animale où les nazis voulaient les plonger. Les adultes publiaient aussi Netsar et Rim,rim, deux magazines prohibés évidemment. Ottla s'occupait des écoles clandestines, participait aux conférences organisées dans le Bloc B5 sur son frère.
Elle se rappelle ce frère, sa famille, Franz qui ne parvenait pas à tenir tête à son père. Seule Ottla l'osait. Elle, elle s'était enfuie, avait voulu construire sa propre destinée : agricultrice, à une époque où le machisme patriarcale ne permettait pas aux femmes autonomes de l'être « vraiment ». Elle s'était installée tout de même, avait loué une ferme, travaillé durement dans les champs pour cultiver la terre contre la volonté de tous. Être paysanne, libre. Réinventer le monde, le labeur, depuis son carré de terre qui avait paru si dommageable aux hommes qui l'en empêchèrent.
7 octobre 1943. Auschwitz. Les mots millénaires chantés lors de la montée au crématoire. Et puis la chambre à gaz, ici ouverte sur une très longue séquence mémorielle. Franz bien sûr, sa vie son œuvre. Qui ne peut faire oublier celle d'Ottla. Le récit se clôt du reste sur sa biographie. Poignante. Sur le rappel de ce que sont devenus ses amis, ses proches. Sur le cortège arraché à leur anonymat des noms des 1196 enfants gazés ce jour-là à Auschwitz. Ainsi que les noms de leurs 53 accompagnateurs. Poignant.
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Fanny Lévy, Le Dernier voyage d'Ottla, éditions Inculte, 02 avril 2025, 324 pages, 22 euros, lu sur épreuves non corrigées, ean : 9782330204365.
Et ce monde étrange continue de tourner, P.N.A. Handschin
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…« Est-ce que ça fait de moi quelqu'un d'horrible ? ». Ainsi débute ce roman, seizième opus de Tout l'Univers, le cycle grandiose de Handschin, inauguré en 2003. On rencontre les mêmes personnages, les mêmes objets, dont ce piano, acheté deux ans plus tôt, qui tant meubla le précédent opus. La même ronde autour de ces objets, même si Sarah-Lee souhaiterait voir Pierre rencontrer d'autres gens. Justement, le roman s'ouvre sur une fête. Mais Pierre n'a qu'une idée : éviter qu'on s'adresse à lui. Il tourne, seul, en rond comme dans la marche de Radetzky (Johann Strauss corrigé par Joseph Roth). Forcené. Allez, tout le monde a cette marche en tête. Obsédante, enlevée. Il faut vraiment l'avoir en tête cette célébration de l'effondrement de l'empire austro-hongrois avec ses battements de mains qui allaient applaudir non la fin de l'horreur, mais son engendrement. Il faut se rappeler que lorsque pour la première fois elle fut jouée devant des militaires, ils se mirent spontanément à en battre la mesure, des pieds, des mains, dans un carnaval enragé. Il faut avoir en tête que depuis, la tradition veut que son public en fasse toujours de même et que les chefs d'orchestre qui l'interprètent se tournent vers ce public pour le diriger en même temps que l'orchestre, comme un monument à la folie des siècles. C'est ça, l'opus que vous tenez entre les mains. Une marche folle, pour ne pas dire fanatique, où tout s'aplatit dans un nivellement absurde. Le monde grimace de cette soupe dont il se repaît et rien ne semble pouvoir l'arrêter. Il avance tête baissée. On retrouve ici les obsessions de Pierre Kléber, le dérèglement climatique qui vient d'ouvrir en grand les portes d'une apocalypse assurée, jalouse de la terreur qui partout ranime la bête immonde et devancera, sans doute, la sienne propre. « Je tourne en rond », avoue à plusieurs reprise ce fameux Pierre, angulaire, n'en doutez pas, de nos défaites, qui ne déferlent plus mais nous submergent (Rilke en médaillon).
Alors il peut bien consigner les menus ou les grands événements du monde toujours plus improbables chaque jour, se rappeler, plus ou moins et qu'importe, ou récapituler -c'est le moment en effet, demain ne sera plus. Il peut bien, dans une pensée dérisoire et nécessairement fugitive, saisir ici et là cet esprit du temps qui dérape tant et se désoler à même hauteur de son statut social, on voit bien que l'écriture, comme la mémoire, ou même la pensée, ne sont plus un salut.
La structure narrative demeure comme dans les précédents, rhapsodique. Les idées se relancent par contiguïtés. Tout juste sommes-nous surpris au détour d'une observation, de réaliser qu'il parle de notre temps, de notre ici, de notre maintenant, de l'année qui vient de s'écouler, aussi vaine, aussi nauséabonde, tout juste plus meurtrière, et qui ne nous laisse que l'effroi de devoir admirer la cadence implacable qui accélère à chaque nouveau battement de cil notre effondrement. Qui pourra s'en extraire ?
Peut-être ne reste-t-il déjà que cette dernière phrase du roman comme seul horizon de notre marche insensée (de Radetzky) : « Pourquoi, soudain, comme un grand vide devant moi, et cette envie de pleurer ? ».
Lisez-le, lisez-le ! Quand pleurer deviendra la seule résistance, la dernière note où, dans une ultime lucidité, comme Pierre nous entreverrons notre propre vertige, notre propre désarroi, comme autant d'échos d'un monde qui avance sans jamais s'arrêter, vers sa fin. L'envie de pleurer ne sera plus alors seulement personnelle : elle appartiendra à l'époque entière, au terme d'une marche imposée où chacun, malgré lui, aura fini par en battre la mesure.
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Et ce monde étrange continue de tourner, P.N.A. Handschin, éditions Jou, février 2025, 194 pages, 15 euros, ean : 978-2-492628-11-5.
Le nouveau piano, P.N.A. Handschin - La Dimension du sens que nous sommes