en lisant - en relisant
Tina (in)visibilité(s), éditions Jou
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Après la version numérique et sans la recouper, les éditions Jou proposent TINA en version papier, annuelle, thématique, véritable excavatrice des alternatives ensevelies, laboratoire des futurs empêchés, sinon topographe de ces Là, ici, maintenant, où le réel retrouve déjà ses bifurcations.
Une livraison très riche donc pour ce premier numéro, qui s'ouvre sur un parallèle frappant entre les incendies qui ont touché Los Angeles, construite à 90% en bois, et ceux, probables, du net, presque entièrement structuré sur le protocole point à point unicast, ayant conduit à cette centralisation forcenée que nous connaissons, la diffusion de l'information s'organisant d'un centre vers chaque un, quand existe le multicast, volontairement évincé puisqu'il donnait par trop de liberté à ses utilisateurs plutôt que du pouvoir aux GAFAM. On l'aura compris, le grand incendie de l'internet en bois est pour demain, la fragilité invisible de sa construction risquant fort de se retourner contre tous tôt ou tard, sans parler de ses coûts exorbitants pour l'environnement.
Que faire ? Changer de paradigme. C'est du reste tout l'objet de ce numéro, explorant les possibles qui ne mettraient pas fin à l'expérience humaine, et pas que culturelle : lisez Christian Salmon s'inquiétant de nos nuits, colonisées par l'électricité, et de leurs conséquences sur la faune et la flore. L'injonction à la visibilité se décline ainsi comme l'expression du nouvel horizon mortifère de l'univers capitaliste.
Enfin, non pas un dossier ficelé comme toutes les revues savent le faire, mais des prises de position qu'on lira avec passion autour de la question de l'art à l'heure de sa mise en coupe réglée par ces leurres d'une histoire qui ne serait pas celle de son marché. Comment inventer une autre économie de la pratique artistique interroge TINA ? La question est pressante. Si on a tous compris que la notion de « public » était à réinventer, en revanche, il reste à détricoter celle de l'art et de ses artistes. TINA dresse l'état d'un lieu qui se voulait unique, alors que l'art est décidément partout et non uniquement dans ces critères de reconnaissance qui se font passer pour des critères de connaissance. Contre ce spectacle institutionnel, la revue ouvre et ré-ouvre des chantiers, du Collège Invisible des Beaux-Arts de Marseille aux résidences hors enjeux de représentation qui essaiment ici et là, bousculant le médium « exposition » et son syndrome du réverbère qui n'a fait qu'atrophier les contenus artistiques. Que faire cette fois encore ? Commencer par tordre le coup à l'obsession du public pour redevenir ce qui au fond manque tant : « les partenaires d'une activité collective libre et joyeuse ».
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https://editionsjou.net/
Revue Tina, (in)visibilité(s), éditions Jou, octobre 2025, 18 euros, ean : 9782492628108
De Merdaille à Merdeille, Frédéric Arnoux à la librairie l'établi (Alfortville)
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Merdaille, c’était le vieux mot français pour dire : déchet, populace, rebut social. Le peuple, réduit à l’ordure. Ce mot, Frédéric Arnoux le tord, et voici qu’il devient Merdeille. Une étincelle jaillie du tas d’ordures. Un éclat de poésie arraché aux rats empaillés, aux dents volantes, aux caves sordides. Car oui, ici, tout est sale, tout est fange, les rats grouillent, les algues carnassières s’agitent, les poings fracassent des mâchoires, les corps s’échangent contre des traites impayées.
Mais de cette misère monte une langue qui ricane, qui insulte, qui rit de tout. C’est ça la merdeille. Pas une rédemption. Pas un miracle rose bonbon. Non : la transformation de la fange en éclat, du rebut en verbe, de la merdaille en littérature.
Alors oui, les dentistes peuvent blanchir leurs dents en or, les Ricains peuvent vendre leur jeu vidéo. Ils n’auront pas la langue. La langue est ici. Et cette langue est merdeille : grotesque, violente, poétique.
Voilà le geste de ce livre, son retournement : dire que même au plus bas, même au fond de la cave, même parmi les rats, il y a encore des mots qui frappent comme des poings.
Voilà le scandale : la merdaille parle, et ce qu’elle dit est merdeille.
On les voulait déchets, ils deviennent éclats. On les disait fange, Arnoux répond poésie. De la cave, des rats, des dents qui volent, naît une langue qui cogne, qui rit, qui brûle.
La merdaille était fange, la merdeille est littérature.
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Frédéric Arnoux, Merdeille, éditions Jou, août 2020, 154 pages, 13 euros, ean : 9782956178262.
Merdeille, Frédéric Arnoux - La Dimension du sens que nous sommes
Du Bétail, Frédéric Arnoux - La Dimension du sens que nous sommes
Du Ciel plein les dents, Frédéric Arnoux - La Dimension du sens que nous sommes
Doppelgänger, Gerard Guix
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Les deux dernières semaines de Hitler dans son bunker. Jour après jour. L'ouvrage s'ouvre sur une scène saisissante, le jeudi 12 avril 1945, 16h, à Berlin : Albert Speer traverse la ville. Ministre des Armements et des Munitions, il croise un gamin désabusé des jeunesses hitlériennes qui distribue aux passants des capsules de cyanure, un gros nez rouge de clown fiché sur son nez. Il est bientôt lynché par un commando Volkssturm, ces civils volontaires qui terrorisaient la population « défaitiste » dans le Berlin en ruines. Speer se rend au dernier concert du reich, pour un crépuscule dont il sait qu'à la dernière note sera donné au public l'autorisation de s'enfuir, chacun comme il le pourra. Chaos, trahisons, un sauve-qui-peut pitoyable s'installe autour d'un Hitler lamentable qui passe ses dernières heures à tourner enfin le film dont il rêvait.
Le roman est incroyablement documenté. L'auteur a travaillé les archives russes, américaines, allemandes, et c'est quasiment heure par heure que nous suivons les derniers instants, loufoques, piteux, du dernier carré hitlérien. Il reconstruit même les biographies des plus proches, le chauffeur, la cuisinière, le secrétaire particulier, le garde du corps, qui ont mission de survivre et détruire les cendres du dictateur. On suit également les trajectoires des cadres, de ceux qui ont tenté de se parer de fonctions prétendument peu compromises, comme Albert Speer, le « bon nazi » qui sous sa direction enrôla des esclaves au service de l'industrie de l'armement, ou ces « dignitaires » qui savaient ne pouvoir en réchapper, et enfin ceux qui sont passés entre les mailles du filet et ont coulé de beaux jours après l'Allemagne nazie.
Mais ce serait oublié qu'il s'agit d'une fiction dont le propos avance masqué. On y croise bien, tôt, Charlie Chaplin, né quatre jours avant Hitler. On se demande pourquoi. Son film bien sûr, jusqu'à cette biographie et le recueil des témoignages, accablants, de l'entourage qui a travaillé pour lui. Quel parallèle avec Hitler ? Et pourquoi cette forme, ce style documentaire, presque juridique ?
On oublierait presque qu'il s'agit d'un roman, happé que l'on est par sa dimension historique. Étrange roman, avec ses notes de bas de page dont on ne sait qui les écrit, longues et nombreuses, distillant leurs conseils au narrateur, au lecteur, à l'éditeur. Qui diable les écrit, au présent au fil du texte ? Et c'est bien le diable en effet, qui entre dans la danse sous couvert des notes qui peu à peu entraînent le récit dans un monde très sombre, presque occulte. L'occulte au demeurant, la chiromancie, ces manies propres à Hitler, Churchill et nombre de dignitaires, qu'ils fussent nazis ou alliés. Étrange époque, étrange roman, qui s'ouvre à l'aujourd'hui des tentations suprémacistes du monde contemporain : on y croise Musk, Trump, dans une sorte de balai effrayant : on a battu Hitler, mais pas l'idéologie nazie semble nous dire Guix. Appelez ça fascisme si vous voulez, ou affublez votre propos de n'importe quel autre vocable prudent contournant soigneusement l'idée, c'est toujours la Bête qui est là, tapie dans l'ombre, notre ombre portée. Et la voici qui se pare de nouveaux atours. Sa liquidation n'a jamais été à l'ordre du jour. Ce roman en fait la claire démonstration.
Mais ce serait oublier qu'il s'agit d'une fiction qui campe sur ces rumeurs jamais éteintes de la survie de Hitler. Ouvrant dans l'intrigue une immense surprise. C'est quoi ce gros nez rouge ? La fin lamentable de Hitler ? Seulement ? En quoi nous concerne-t-elle toujours, aujourd'hui ?
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Doppelgänger, Gerard Guix, traduit du castillan par Carole Fillière, éditions Aux forges de Vulcain, lu sur épreuves non corrigées, mentionnant à paraître le 29 août 2025, 764 pages.
Je vois le genre #1, Lucas Delafosse
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Les éditions de notoriété publique publient un petit livre amusé de Lucas Delafosse, du studio marguerite delafriche. Une œuvre de graphiste, dont l'objet est autant l'écriture que le dessin, l'une et l'autre sarcastiques, doux amers parfois, enjoués la plupart du temps. Le principe est simple : il s'agit de marier par paires des expressions pour en faire des paronymes. Fusionner, détourner des locutions connues en utilisant toutes les ressources de la langue, de la fusion phonétique à la confusion volontaire, pour produire un effet comique. Le résultat ? Des calembours paronymiques en quelque sorte, à la condition de ne pas confondre un calembour bien tourné avec un calembour bifuré. Lucas Delafosse fait ainsi valser les mots, jusqu'à les faire tomber dans les bras d'un autre sens. Ses paronymes sont complices d'une malice ancrée dans la langue, la nôtre en l'occurrence, le transformant, lui, en artisan du glissement sémantique.
Mettre les mots en jeu. On reconnaît bien là la qualité de cette maison d'éditions, qui sait ne pas confondre la pensée éthique avec la panse étique, parce que philosopher n'est pas juste ruminer des idées, c'est digérer le réel avec l'estomac du doute et l'intestin du concept. On ne vous en dit pas plus : l'ouvrage est consultable. et non un outrage qu'on sable. Cela, encore une fois, parce qu’entre lire un livre et sabrer sa critique, il n’y a parfois qu’un mot qui dérape. Sur les étals de la librairie l'établi d'Alfortville, donc, ce petit opuscule s'ouvre avec curiosité, puis se referme avec effervescence. Dans les deux cas, on trinque à la liberté d’expression. Loin cependant d'un mirage confortable : lire, ce n’est pas fuir dans le connu, c’est affronter l’inconfort du sens. Le livre n’est pas un coussin, c’est une secousse, ce que Lucas Delafosse anime avec passion et légèreté.
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Je vois le genre #1, Lucas Delafosse, studio marguerite delafriche, éditions de notoriété publique, juillet 2025, 8 euros, ean : 9782919275076.
contact éditeur : denotorietepublique@aol.com
Le Royaume de la Dernière Page, J. Da Nang
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Un conte ! Invraisemblable, gaillard, exubérant, impossible à résumer : ce serait le ramener à bien peu. Mais essayons tout de même : dans un royaume idyllique où tous les héros de contes vivent en paix après la fin de leur histoire, une étrange naissance bouleverse l’ordre établi : celle de la Princesse Parataxe, qui parle un langage incompréhensible. Cette singularité menace l’équilibre du royaume, car elle annonce la possibilité d’une nouvelle histoire, donc d’une nouvelle page. Le roi de ce royaume, inquiet mais lucide, décide de quitter son trône — événement inédit — pour chercher conseil auprès de la Reine de la Première Page. Commence alors une aventure hors du temps, entre satire, merveilleux et méditation...
Le contre est à hurler de rire. Dès la première page, où la première note est « contée » comme quatrième... C'est dire qu'il en existait trois avant elle, que l'éditeur a décidé de supprimer. Mais, l'auteur a refusé qu'on en perde trace et l'éditeur a dû se fendre d'un mot, manuscrit (!), pour expliquer les raisons pour lesquelles la première note est « contée » quatrième, contraignant le lecteur à imaginer ce que pouvaient être les trois premières... La dernière page n'est pas moins désopilante, celle des remerciements : « merci » est-il sobrement expédié...
On aurait tort cependant de n'y voir qu'une farce. Certes, tout le début se lit sous l'empire d'un ton narratif volontiers didactisant et ludique comme il est d'ordinaire avec les contes. Donc drôle à souhait, naïf et faussement naïf. On voit de quoi on parle, on a tous en mémoire ces histoires qu'on nous lisait enfant, truculentes et incluant des leçons de vie propre à rassurer nos parents, assis sur le bord du lit. Cependant, la voix narrative évolue insensiblement, même si le bourdon reste constant. Outre qu'elle interpelle le lecteur avec désinvolture, masquant ainsi la progression du léger au grave, au fur et à mesure que nos comparses découvrent le monde presque réel : le nôtre, le style léger cède peu à peu la place à une atmosphère plus sombre, moins sentencieuse, plus philosophique. C'est que, également, l'auteur révèle avoir entamé une trilogie. Or ce premier volume n'est rien moins consacré qu'à la question du règne et du royaume, du paradis et de sa finalité sans fin. Tandis que le second parlerait de puissance et le dernier de gloire... Le règne, la puissance et la gloire, voilà qui devrait avertir assez : la référence à la fois aux évangiles et à Agamben est lumineuse, la lecture, plus équivoque : le texte est crypté. Qui joue en outre de tous les registres. On y trouve autant de notes incroyablement savantes que de personnages désopilants et ce, d'un bout à l'autre du conte. Qui n'est ainsi pas fait pour rire en apprenant, ou le contraire, mais pour s'interroger sans en avoir l'air, sur tout ce qui fonde notre relation au monde. Mais, encore une fois, sans en avoir l'air... Qu'est-ce à dire ?
Revenons-en à notre bon roi et à sa quête. Un roi débonnaire, naïf, traversant les contes pour les remonter de page en page jusqu'en leur début, et découvrant leur réalité : car de quoi ça parle vraiment, un conte, quand on ne l'a pas affadi à la sauce disniais ? La réalité de cette littérature est autre. Celle que l'auteur prend à bras le corps pour en révéler les rouages. Mieux : c'est la réalité humaine tout court qu'il finit par embrasser, ahurissante. Le conte se fait alors tragique en plus d'être drôle. Tragi-comique dirions-nous volontiers, et philosophique en plus d'être poétique. Littéraire, en plus d'être mathématique ! Et d'une imagination invraisemblable. A foison. C'est à foison, oui, que ce texte est écrit, débordant ses propres limites narratives avec une audace folle.
On a parlé à son propos de roman picaresque. Voilà qui nous aide à l'inscrire, sinon le loger, dans une tradition qui nous est familière, de Don Quichotte à Pantagruel. L'auteur ne renie pas cette filiation. Il en abat une autre, comme on le dit au poker, lorsqu'il s'agit de surprendre son adversaire. Celle du sarmate, ou baroque polonais, évoquant Witkiewicz et son Adieu à l'automne, une vraie farcissure littéraire pour le coup, ou Les Mémoires de Jan Chryzostom Pasek, le livre de chevet de Witold Gombrowicz, qui nous livra dans cette foulée un Feyrdydurke mémorable. Pasek ? Les mémoires hirsutes d'un petit nobliau polonais, capable de passer dans le même paragraphe de considérations de géopolitiques fines à d'incessantes plaintes contre la fermière voisine, incapable de tenir ses bêtes. C'est rien moins que ces horizons baroques que brasse l'auteur avec un appétit féroce, une ironie mordante, un intelligence salubre. Plus qu'un exercice de style, c'est une philosophie de l'écriture qu'il nous délivre, affranchie de toute contrainte, mais moins autocentrée que foisonnante, moins expérimentale que jouissive, cocasse mais jamais dupe, savante mais jamais pontifiante. Bref, un paysage littéraire qui ouvre à une vraie aventure de lecture !
J. Da Nang, Le Royaume de la Dernière Page, éditions de notoriété publique, juillet 2025, 418 pages, 24 euros ean : 9782919275021.
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contact éditeur : denotorietepublique@aol.com
Le Dernier voyage d'Ottla Kafka, Fanny Lévy
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5 octobre 1943, la sœur de Franz est dans un convoi à destination d'Auschwitz. Un convoi d'enfants, accompagnés de cinquante-trois adultes, dont elle qui dans son wagon veille sur vingt enfants décharnés, malades, terrorisés. Elle les fait chanter pour les détourner de leurs angoisses tout en songeant à ses propres filles, qu'elle espère en sécurité.
Durant ce voyage, Ottla passe en revue sa vie. Il y est bien sûr beaucoup question de Franz, dans une vision intimiste, sensible, affectueuse. Mais pas que, fort heureusement : Ottla nous est révélée dans toute la force de sa grandeur.
Elle se souvient, se rappelle, se remémore, par exemple le 9 novembre 1938, la nuit terrible, les synagogues brûlées, les exactions, les meurtres sauvages, la lourde amende infligée à la communauté. Son départ volontaire pôur d'autres horizons, son mariage. Puis les déportations de ses proches qui avaient commencé dès que le Président de la République Tchèque avait remis le sort de son pays entre les mains de Hitler. Elle se rappelle qu'alors, rien ne s'était opposé à sa décision. L'Assemblée élue avait même voté un nouveau code pénal pour y faire entrer le crime de « souillure de la race » criminalisant son couple, mixte, et dépouiller les juifs de toute légalité. Ottla avait donc d'abord était séparée de ses filles et déportée à Terezin, cette « ville » atroce aux mensonges de cartes postales distribuées par les nazis. Le monde occidentale s'était repu de ces images factices. Ottla se rappelle la visite de la Croix Rouge, le camp lessivé, transformé en havre de paix dans cette fausse cité du « comme si ». « Le führer offre une ville aux juifs », disait la propagande nazie, déguisant le camp en « paradis résidentiel ». Théâtres, concerts, tout était faux. Sauf que, une vie artistique souterraine avait fini par s'y affirmer. Les déportés avaient créé leur propre résistance artistique, comme cette République de Skid, imaginaire, celle des enfants de Terezin, qui publiaient leur journal secret rédigé par quarante gamins refusant de sombrer dans la vie animale où les nazis voulaient les plonger. Les adultes publiaient aussi Netsar et Rim,rim, deux magazines prohibés évidemment. Ottla s'occupait des écoles clandestines, participait aux conférences organisées dans le Bloc B5 sur son frère.
Elle se rappelle ce frère, sa famille, Franz qui ne parvenait pas à tenir tête à son père. Seule Ottla l'osait. Elle, elle s'était enfuie, avait voulu construire sa propre destinée : agricultrice, à une époque où le machisme patriarcale ne permettait pas aux femmes autonomes de l'être « vraiment ». Elle s'était installée tout de même, avait loué une ferme, travaillé durement dans les champs pour cultiver la terre contre la volonté de tous. Être paysanne, libre. Réinventer le monde, le labeur, depuis son carré de terre qui avait paru si dommageable aux hommes qui l'en empêchèrent.
7 octobre 1943. Auschwitz. Les mots millénaires chantés lors de la montée au crématoire. Et puis la chambre à gaz, ici ouverte sur une très longue séquence mémorielle. Franz bien sûr, sa vie son œuvre. Qui ne peut faire oublier celle d'Ottla. Le récit se clôt du reste sur sa biographie. Poignante. Sur le rappel de ce que sont devenus ses amis, ses proches. Sur le cortège arraché à leur anonymat des noms des 1196 enfants gazés ce jour-là à Auschwitz. Ainsi que les noms de leurs 53 accompagnateurs. Poignant.
"jJ #joeljegouzo #editionsinculte #roman #récit #litterature #ottlakafka #kafka #fannylévy #terezin #shoah
Fanny Lévy, Le Dernier voyage d'Ottla, éditions Inculte, 02 avril 2025, 324 pages, 22 euros, lu sur épreuves non corrigées, ean : 9782330204365.
Et ce monde étrange continue de tourner, P.N.A. Handschin
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…« Est-ce que ça fait de moi quelqu'un d'horrible ? ». Ainsi débute ce roman, seizième opus de Tout l'Univers, le cycle grandiose de Handschin, inauguré en 2003. On rencontre les mêmes personnages, les mêmes objets, dont ce piano, acheté deux ans plus tôt, qui tant meubla le précédent opus. La même ronde autour de ces objets, même si Sarah-Lee souhaiterait voir Pierre rencontrer d'autres gens. Justement, le roman s'ouvre sur une fête. Mais Pierre n'a qu'une idée : éviter qu'on s'adresse à lui. Il tourne, seul, en rond comme dans la marche de Radetzky (Johann Strauss corrigé par Joseph Roth). Forcené. Allez, tout le monde a cette marche en tête. Obsédante, enlevée. Il faut vraiment l'avoir en tête cette célébration de l'effondrement de l'empire austro-hongrois avec ses battements de mains qui allaient applaudir non la fin de l'horreur, mais son engendrement. Il faut se rappeler que lorsque pour la première fois elle fut jouée devant des militaires, ils se mirent spontanément à en battre la mesure, des pieds, des mains, dans un carnaval enragé. Il faut avoir en tête que depuis, la tradition veut que son public en fasse toujours de même et que les chefs d'orchestre qui l'interprètent se tournent vers ce public pour le diriger en même temps que l'orchestre, comme un monument à la folie des siècles. C'est ça, l'opus que vous tenez entre les mains. Une marche folle, pour ne pas dire fanatique, où tout s'aplatit dans un nivellement absurde. Le monde grimace de cette soupe dont il se repaît et rien ne semble pouvoir l'arrêter. Il avance tête baissée. On retrouve ici les obsessions de Pierre Kléber, le dérèglement climatique qui vient d'ouvrir en grand les portes d'une apocalypse assurée, jalouse de la terreur qui partout ranime la bête immonde et devancera, sans doute, la sienne propre. « Je tourne en rond », avoue à plusieurs reprise ce fameux Pierre, angulaire, n'en doutez pas, de nos défaites, qui ne déferlent plus mais nous submergent (Rilke en médaillon).
Alors il peut bien consigner les menus ou les grands événements du monde toujours plus improbables chaque jour, se rappeler, plus ou moins et qu'importe, ou récapituler -c'est le moment en effet, demain ne sera plus. Il peut bien, dans une pensée dérisoire et nécessairement fugitive, saisir ici et là cet esprit du temps qui dérape tant et se désoler à même hauteur de son statut social, on voit bien que l'écriture, comme la mémoire, ou même la pensée, ne sont plus un salut.
La structure narrative demeure comme dans les précédents, rhapsodique. Les idées se relancent par contiguïtés. Tout juste sommes-nous surpris au détour d'une observation, de réaliser qu'il parle de notre temps, de notre ici, de notre maintenant, de l'année qui vient de s'écouler, aussi vaine, aussi nauséabonde, tout juste plus meurtrière, et qui ne nous laisse que l'effroi de devoir admirer la cadence implacable qui accélère à chaque nouveau battement de cil notre effondrement. Qui pourra s'en extraire ?
Peut-être ne reste-t-il déjà que cette dernière phrase du roman comme seul horizon de notre marche insensée (de Radetzky) : « Pourquoi, soudain, comme un grand vide devant moi, et cette envie de pleurer ? ».
Lisez-le, lisez-le ! Quand pleurer deviendra la seule résistance, la dernière note où, dans une ultime lucidité, comme Pierre nous entreverrons notre propre vertige, notre propre désarroi, comme autant d'échos d'un monde qui avance sans jamais s'arrêter, vers sa fin. L'envie de pleurer ne sera plus alors seulement personnelle : elle appartiendra à l'époque entière, au terme d'une marche imposée où chacun, malgré lui, aura fini par en battre la mesure.
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Et ce monde étrange continue de tourner, P.N.A. Handschin, éditions Jou, février 2025, 194 pages, 15 euros, ean : 978-2-492628-11-5.
Le nouveau piano, P.N.A. Handschin - La Dimension du sens que nous sommes
Le nouveau piano, P.N.A. Handschin
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Un monument ! XVème volume du cycle Tout l'Univers, entamé en 2003. Un monument que ce cycle, commencé avec Déserts, et qui connut une vraie traversée du désert éditorial... Il faut d'emblée saluer l'initiative des éditions Jou, qui nous en ouvrent à nouveau l'accès.
Tout l'Univers, donc. Ici, le dit d'un quinquagénaire peintre qui n'expose plus, ne vend rien, ne peint du reste plus. Homme au foyer. Un univers que l'on aurait tort d'imaginer minuscule, tant en le recouvrant de ses mots, il nous ouvre au vertige d'une parole inachevable, percluse pourtant, de toutes les fins d'une humanité au bord de son abîme -même si, à son avis, peut-être, les peintures des grottes préhistoriques tiendront plus longtemps que les déchets nucléaires (ne restera alors que cette image, incompréhensible, du moins qui aura perdu tout sens dans une histoire sans humains).
Quel sens donner à cette faconde rapportée ? Que nous dit-on qu'il se dit ?
Du coq à l'âne tout d'abord, on voit bien comment le roman se relance, d'un mot son jeu, l'autre convoqué ouvrant chaque fois un nouveau fil narratif. La structure rhapsodique de ce roman, puisque l'auteur a décidé qu'il en serait un, fascine. L'écriture s'y déploie en contiguïtés, verbales ou cognitives, plus qu'en continuités logiques.
Est-ce un roman pour autant, outre le personnage exprimé et ses adjuvants ? Pour faire roman, quelques récurrences alertent le lecteur, qui donnent de la consistance au texte. La musique, les lombrics, le réchauffement climatique, les trous noirs, Soulages et la guitare, sans parler du nouveau piano, dont on ne sait trop depuis combien de temps déjà il est nouveau et en quoi ce nouveau importerait, ou plus, sinon qu'il suppure le romanesque à l’œuvre. Maudit soit l'ordre des choses, et du temps, que P.N.A. Handschin s'emploie à bousculer, à défaire puis reprendre, recoudre plus exactement, autour de ces quelques obsessions. Déconcertant ? Pas vraiment : car c'est quoi la posture romanesque ?
Le sens, le narrateur ne nous y invite même pas. Et moins encore à croire à l'existence de ce Pierre Kléber, pas même colon de son être. Une coquille vide. Qui pense où il n'est pas, qui est où il ne pense pas.
Il y a du Rabelais, certes, et du Perec dans ces « je me souviens » qui n'omettent pas de faire mémoire commune. De résonances plutôt. On croit ici et là pouvoir dresser l'oreille. Il est question d'attentats par exemple. On sait. On a connu plus ou moins cela. Pour en faire quoi ? Car le je qui s'énonce si mal à force de saturations, construit de rappels en reprises, reste une coquille vide qui décrit un monde lui-même énucléé autour de lui, dans une sorte de vertigineuse entropie. Sa femme, les enfants qui grandissent et demain partiront, partent déjà, et lui, le père, appelé, déjà, à n'être qu'un souvenir. Qu'il consigne. Puis plus rien.
J'ignore si c'est comme cela qu'il faut lire ce roman. Non pas celui du temps qui passe. La structure temporelle du texte est troublante au demeurant : il n'y a aucune mesure réelle du temps, si ce n'est cette grande échelle inutile de l'âge de l'univers, où rôde un trou noir de quatre millions de masse solaire. Tout passe. Si vite. « Si » ? Pourquoi ce « si » ?
Le texte est comme une longue anamnèse hors du temps. Un laps posé dans un temps infiniment court, qui ne peut tenir dans aucune lecture de ce laps. Un temps qui aurait déjà eu lieu en somme... Pierre Kléber a beau parfois se dire « tout à coup », c'est dans un temps si court qu'il a formulé ses pensées qu'elles ne peuvent avoir été raisonnablement dites. Nous sommes un vendredi (p.152) pourtant. Le week-end approche. Mais sa faconde a arrêté le temps. Nous sommes dans un chiasme. Dans une poignée de seconde au cours de laquelle tout l'univers a défilé. Mais il n'y a pas de profondeur. Juste des surfaces. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Soulages est si présent. C'est comme si ce temps était celui que pointe le motif récurrent de la mort qui rôde, celui de l'agonie, celui de la fin de l'agonie plutôt, quand on est mort déjà et qu'on ne le sait pas encore, que tout à coup tout vient de défiler et déjà s'en est en allé. « C'est comme si »... la dernière phrase du tableau.
#editionsjou #jJ #joeljegouzo #joeljégouzo #pnahandschin #handschin #lenouveaupiano #roman #toutlunivers #litterature #alfortville #librairie #libraires #librairieletabli
Le nouveau piano, P.N.A. Handschin, éditions Jou, mars 2024, 230 pages, 16 euros, ean : 9782492628085.
Sans foi ni loi, Marion Brunet
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Un western ! On savait le genre cinématographique, on le découvre romanesque. Ici parfaitement maîtrisé. Ça sent la sueur, la poussière des chevauchées infernales, la poudre des colts, le crottin de cheval et la crasse des vêtements portés plus que de raison. Rien ne manque, ni les saloons ni les bordels, ni les putains ni les bigotes, et pas davantage le rituel duel au pistolet les yeux dans les yeux, la main sur sa garde rappelant et congédiant l'Il était une fois qui en consacra magistralement l'expression. Un western donc, plein d'Ouest à conquérir et de rudes empoignades, fussent-elles amoureuses, qui décape le genre avec une rare hardiesse. Car mieux encore, Marion Brunet en fait un roman d'éducation. Voyez un peu : Ab Stenson, « pleine de poussière et de sang », vient de braquer une banque. A ses trousses, le shérif et sa bande de crevards. La voilà coincée. Pour s'en sortir, elle enlève Garett, 16 ans, le fils du pasteur, non moins dégueulasse ce pasteur, que les acolytes du shérif. Ab ? Une bête sauvage, selon ce dernier. Indomptable. Libre. C'est là tout le propos, cette liberté qu'elle s'offre et qu'elle offre du même coup au gamin qui finira par la suivre de son plein gré, fasciné par sa rage de ne dépendre que d'elle-même. C'est ça qu'il va apprendre et nous apprendre. Le récit, c'est lui qui le raconte. Son histoire, celle d'Ab, au passé tout d'abord : « Nous étions en fuite et j'étais son prisonnier », libre très vite, de choisir : la suivre ou retourner se faire battre par son père. « Pourquoi tu veux rentrer ? », l'interrogera Ab. Et d'un coup cette question ouvre les vannes des souvenirs. Garett se rappelle. Sa sœur Esther, maltraitée par son père dès ses 2 ans. Alors il raconte, leur chevauchée, tragique dans cette Amérique où l'on pend des êtres parce qu'ils sont noirs, et où ces pendaisons sont des spectacles auxquels on mène les enfants blancs, pour leur éducation. Son récit se fait épique, traversé par un souffle qui jamais ne cède à la bouffissure de la romance. Car Ab reste «effrayante» de part en part, soulevant autant d'espoir que d'effroi dans son désir de liberté. Un personnage magnifiquement impur, appelé à prendre des décisions terrifiantes. On vole littéralement, saisi, d'épisodes en aventures, par la liberté de ton de l'autrice, par cette langue qu'elle déploie, à la fois vulgaire et châtiée, savante, documentée, précise, mais oscillant toujours entre le banal et le sublime, dans ce mouvement de balancier qui est ce par quoi la poésie triomphe de tous les préjugés.
On croise une foule de personnages trempés dans leur vif, c'est-à-dire non pas plus vrais que nature, mais écorchés, démembrés, en prise avec leur vie. Comme Jenny, danseuse de cabaret, 17 ans, allez, 18 si vous y tenez, pour pas avoir d'histoire. Putain, catin, imaginez ce que vous voulez, l'Amérique de cette époque s'en fiche qu'elle le soit ou seulement femme de mauvaise vie et à ses yeux, tant pis si elle n'était pas même encore une femme. Et son histoire est vraie et horrible, celle du train des orphelins parti de New-York pour peupler l'Ouest. Des orphelins jetés à la merci des prédateurs que Jenny n'a cessé de croiser sur sa route et que ses yeux fatigués «(rendus) à l'adolescence », ses yeux « de fougères » (cher André Breton), n'ont pu confondre avec "les battements d'ailes de l'espoir immense " (Nadja), refusant obstinément d'avec ce monde les clore.
La langue est vulgaire, oui. Non. Jamais, car jamais obscène : c'est l'histoire de l'Amérique qui l'est. L'écriture de Marion Brunet n'est jamais enfermée dans ces abus de langage qui choquent les bigots, mais qui nous interroge : quel « droit chemin pour la littérature ado » ? Faut-il écrire « lieu de perdition » plutôt que « bordel », « femme de mauvaise vie » plutôt que putain ? Devant le saloon campent les bigotes qui s'emploient à ouvrir bien des guillemets pour y clore les vies entre parenthèses déjà de leur monde hypocrite. Et ce saloon avec ses bigotes à ses portes, qui tremblent plus d'entendre des mots cochons que de voir les enfants métis jetés aux crocs des chiens, est comme la métaphore des préjugés qui pèsent sur les romans ados. Que valent nos pudeurs langagières face au monde débile que nous leur avons construit ?
Tout est là dans ce roman, à portée de lecture, de la brutalité masculine au racisme décomplexé. Tout est fait pour apprendre ce que parler veut dire, ou bien ce qu'aimer peut être. Du pathétique du monde adulte aux faux espoirs qui soulagent mais ne règlent rien, sans autre leçon que celle de comprendre, peut-être, que « Pas un (lecteur?) n'a su voir (que Ab) porte en elle l'annulation pure et simple de toute forme d'aliénation » -et le prix qu'il lui en faut payer...
La fin est sublime, littéralement, et l'épilogue, un coup de théâtre où conjuguer à tous les temps « l'épaisseur des broussailles sur les tombes (des) morts ».
Marion Brunet, Sans foi ni loi, éditions PKJ, Pocket Jeunesse, février 2023, 282 pages, ean : 9782266324540.
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La Doloriade, Missouri Williams
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Biblique...
Dolores, ce «pâle oui féminin», est convoyée en brouette par son oncle aux confins de la communauté adelphique. Après l'Effondrement, il a fallu repeupler la terre. Les géniteurs qui s'en sont chargés, un frère et une sœur, ont bien eu certes une nombreuse descendance et celle-ci s'est bien également multipliée incestueusement, mais cela ne suffit pas, leur communauté reste fragile. Au loin, on a cru saisir des traces de présences humaines. L'oncle livre donc Dolores, incapable de se mouvoir aussi loin avec son « corps de baleine », dans l'espoir qu'elle se fera engrosser et qu'une nouvelle génération d'adelphes en sortira.
La vie continue. Donc. Il ne faut rien lâcher, même dans ce monde en ruine qui semble compter moins d'une trentaine d'habitants. Il faut aller et se multiplier coûte que coûte...
Il ne faut rien lâcher de ce que l'on savait faire, de ce qu'il reste d'espoir, de ce qu'il reste d'habitudes. Comme d'aller à l'école, même si elle n'est que feinte et animée par un pervers. Même si personne ne sait lire, sans doute pas même le maître d'école dans cette classe qui ne sert que de faux espoirs. « Le livre appartient à un monde oublié ». Lire ? Après le Déluge est revenu l'âge de la pierre et des choses. L'école tout de même, contre vents et marées, et au loin une ville. Un espoir peut-être, ou son contraire. Abandonnée, cette « grande honte de pierres ». Qui sait ce qu'elle recèle encore de poison. Alors là-bas la ville et ici le règne de la Matriarche, leur mère à tous, qui peut encore servir peut-être à mettre bas une génération de plus.
L'école tous les jours, plus par discipline que dignité de l'esprit. Et la télévision. Un seul programme : une émission de télé-réalité que les gosses suivent jour après jour. Quel monde pourrait survivre au monde éteint de la télévision ? Donc l'émission, en boucle. Et rien d'autres. Aucun message de nulle part. Juste l'indicible forêt qui ceinture la communauté adelphique, à la morale apocalyptique. Après tout, l'univers est peut-être mort ?
Le Mal est le temps du monde désormais. Que rien ne soulagera. Le roman s'inscrit de part en part dans ce rien. Dans l'horreur de l'il-y-a, aurait volontiers écrit Levinas.
Mais Dolores est revenue. Celle qu'ils haïssent tous. Sauf Agathe, la plus jeune, qui ne parvient pas à poser un regard de mépris sur elle. Dolores est de retour. On la bat, on l'estropie encore, on la mutile. Seules Agathe et Marta ne... Mais cela compte-t-il ? Marta à ses côtés, Marta, qui ne parle pas mais expulse des mots. Pas les mots : des. Sans logique.
Et puis Jan, celui qui a les pieds sur terre et qui cultive comme à l'ancienne, pour nourrir ce monde. Un monde mort. Qui vit sous la terreur de la Matriarche.
L'enjeu est simple : survivre et découvrir s'il existe d'autres êtres sur la terre. Mais Dolores est revenue. On n'en saura rien. Dolores est revenue reprendre sa place de souffre-douleur. La vie peut continuer. Dolores se faire violer. Marta se faire tuer. Une histoire archaïque, sinon biblique, que celle de la Matriarche et de son frère jumeau, seuls rescapés sur cette bande de terre.
Le maître d'école, cul-de-jatte, a fini par ramper jusqu'à l'orée de la ville. Il y a trouvé le cadavre de Marta, qu'il a remorqué jusque dans sa tanière, succombant « aux promesses vides de la chair », quand bien même pourries, à l'exacte image du corps de Marta, dont il enfouit le cadavre dans un monticule de vers.
Pas de morale : cette communauté de survie s'est fondée sur la cruauté, comme nécessité de survie. La cruauté comme impératif moral. La cruauté comme moteur de la vie. On comprend alors pourquoi l'existence de Dolores est fondamentale, puisque sur elle, toute la cruauté de l'humain peut s'abattre.
Mais la mort de Marta a déclenché le chaos. Jan essaie de tuer l'un de ses frères, mais tous se jettent sur lui pour le mutiler. Voilà, il n'a plus de jambes à présent, lui, le jardinier. Le projet humain claudique. «Le sol mort (scrute) le ciel mort et ne dit (plus) rien ». Dolores tombe bien enceinte, mais porte un enfant mort. Une pierre. Le monde est fini. La Matriarche s'est trompée : l'égoïsme n'est pas le lien qui nous lie au futur. Mais c'est trop tard.
La Doloriade, Missouri Williams, éditions Christian Bourgois, coll. Chimères, traduit de l'anglais par Aurélien Blanchard, août 2024, 268 pages, ean : 9782267048568
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