Assaut contre les frontières, Leïla Slimani (1/2)
/image%2F1527769%2F20260324%2Fob_4dea23_assaut-1.jpg)
« Pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue ? », s'étonne Leïla Slimani. Malgré son enfance au Maroc en darija, cette langue de la créolisation que l'on parlait autour d'elle, en allemand aussi, de sa grand-mère alsacienne, en français, en berbère, en espagnol, en arabe classique... Et comment cette langue arabe, la seconde langue la plus parlée en France, mais la moins enseignée, a-t-elle pu devenir sa « langue fantôme » ?
Alors bien sûr, Leïla Slimani a lu Bourdieu, Barthes, Foucault, sait analyser ces pouvoirs qui sont à l’œuvre derrière les langues, se rappelle Sartre et ce regard de mal'autrui sinon malotru, qui l'a faite « arabe » quand elle débarqua à Paris pour ses 18 ans, et la suffisance, et la misère des frontières dressées aujourd'hui plus que jamais partout autour de nous, entre les langues, mais aussi bien sûr entre les peuples, Leïla Slimani rappelant qu'en 1989 n'existaient que 6 murs frontières, alors qu'on en compte aujourd'hui 75 !
«La langue accueille tous ceux qui la parlent», conclut-elle magnifiquement, dans une sorte d'inversion de la métaphore de la tour de Babel, entrevue ici comme horizon de salut. Dans Assaut sur les frontières, comme dans ses essais liés à la francophonie et à l'identité, Leïla Slimani développe donc une réflexion puissante sur le rapport aux langues, qui renverse radicalement le mythe fondateur de Babel. Là où la Bible voit dans la confusion des langues une dispersion punitive, Leïla Slimani y entrevoit une promesse. Et elle sait de quoi elle parle, femme entre plusieurs langues, plusieurs cultures, plusieurs identités qui ne se résolvent pas les unes dans les autres.
Que la langue soit un territoire, un pouvoir, une assignation, elle ne le sait que trop bien, tout comme elle sait ce que veut dire parler français dans un pays colonisé. Mais cette expérience du déchirement linguistique, elle l'a transformé en ressource plutôt qu'en blessure. La babellisation des langues, elle la vit comme une résistance au monolinguisme du pouvoir. Car le pouvoir ne sait jamais parler qu'une seule langue, pauvre, brutale, tout comme celle du marché mondial, qui fonctionne toujours comme instrument d'exclusion. Leïla Slimani plaide pour une babellisation des langues, formidable antidote à l'uniformisation culturelle, incroyable résistance à la standardisation du monde par le marché et la technologie. Comment rejeter en effet ces langues porteuses chacune de mémoire ? Chaque langue portant une manière d'être au monde irréductible, une vision, une poétique du réel que nulle traduction n'épuise jamais. Comment ne pas vouloir essayer de créoliser sa propre langue pour n'être jamais totalement capturé par une seule vision du monde, pour garder en soi une échappatoire. Une sorte de salut par le déplacement ?
Ce qui est profondément contemporain dans cette pensée, c'est l'idée que le sujet plurilingue, quand bien même il bégaie, mélange, traduit en permanence, ne maîtrise aucune des langues qu'il bafouille, n'est pas un sujet mutilé mais un sujet émancipé que rien ne peut enfermer dans une identité simple. La babellisation devient ainsi une politique de la complexité contre les simplismes identitaires qui menacent nos sociétés. Slimani rejoint ici d'autres penseurs comme Édouard Glissant (la créolisation du monde), Abdelkébir Khatibi (la bi-langue) ou Jacques Derrida : il faut tenter la langue de l'autre pour l'habiter sans jamais la posséder, c'est ce qui nous maintiendra vivants. À l'heure des replis nationalistes, des algorithmes qui créent des bulles monoculturelles, la babellisation serait notre salut en ce qu'elle préserve la diversité du vivant humain, comme le fait la biodiversité pour le monde naturel. En ce qu'elle désamorce la violence identitaire, réinvente la fraternité. Renversée, la tour de Babel devient non plus le symbole de la chute, mais celui d'une humanité qui accepte enfin de ne pas parler d'une seule voix, et qui trouve dans ce désaccord fondamental la condition même de sa liberté.
Au demeurant, Leïla Slimani nous rappelle que toute langue est toujours soit métissée, soit morte : les données de la linguistique confirme cet horizon éthique. Ce que Slimani pressent par l'expérience intime, la linguistique le démontre par les faits : aucune langue n'a jamais été pure, et toute langue qui a prétendu l'être s'est appauvrie, rigidifiée, ou a disparu. La linguistique historique et comparative, depuis les travaux fondateurs de Franz Bopp au XIXe siècle jusqu'aux recherches contemporaines, n'a jamais trouvé de langue originelle pure. Le proto-indo-européen lui-même, cette langue reconstruite dont descendent le sanskrit, le grec, le latin, les langues slaves et germaniques, était déjà le produit de contacts, de migrations, de brassages. William Labov, dans ses études sociolinguistiques sur le changement linguistique, a montré que la variation est non pas une anomalie mais le moteur même de la langue. Une langue sans variation est une langue sans locuteurs vivants. Le cas le plus instructif est peut-être celui du latin dit « classique », cette langue normée, fixée par les grammairiens augustéens, et qui était en réalité une construction artificielle. Car le latin que parlaient les soldats, les marchands, les esclaves, ce latin dit vulgaire, était infiniment plus métissé, plus vivant. Or c'est lui qui a engendré les langues romanes. Le latin « pur » est mort. Le latin impur a donné le français, l'espagnol, le portugais, le roumain.
Le mythe de la langue pure est un fantasme mortifère. Le contact des langues ? Une loi universelle. Le français est un mixte de mots d'origine germanique (franque), auxquels se sont sédimentées des strates gauloises, latines, arabes, italiennes, anglaises. C'est l'une des langues les plus métissées d'Europe. L'anglais ? Après la conquête normande de 1066, il est devenu un créole de fait, mélangeant le vieil anglais germanique et le normand roman. L'arabe également a intégré des emprunts massifs au persan, au grec, au syriaque.
Le linguiste Dixon a proposé le concept de punctuated equilibrium appliqué aux langues : de longues périodes de diffusion et de contact (qui produisent la convergence et le métissage) sont ponctuées de phases de dispersion. Les langues vivent dans le contact et se ramifient dans la séparation.
Les langues créoles constituent le laboratoire le plus fascinant de cette vérité. Nées dans des situations de contact forcé et violent, la traite, la colonisation, elles ont longtemps été méprisées comme des patois dégradés. La linguistique moderne les a réhabilitées comme des preuves de la puissance créatrice du métissage. Derek Bickerton, avec sa théorie du Language Bioprogram, a montré que les créoles, loin d'être des langues appauvries, développaient des structures grammaticales complexes, parfois plus régulières que leurs langues sources. Édouard Glissant en a fait la métaphore politique centrale de sa pensée : la créolisation est le modèle de toute culture vivante.
Que dire de la mort des langues ? Sur les 7 000 langues actuellement parlées, la moitié pourraient s'éteindre d'ici la fin du siècle selon l'UNESCO. Or, les causes de cette extinction sont presque toujours les mêmes : domination politique, standardisation forcée, monolinguisme imposé. Les politiques d'assimilation, qui interdisent aux enfants de parler leur langue maternelle à l'école, produisent non pas l'intégration mais la mort linguistique et la blessure psychique. Chaque langue qui meurt emporte avec elle des structures cognitives uniques, un rapport singulier à l'espace, au temps, des savoirs écologiques irremplaçables (les langues amazoniennes, par exemple, contiennent des taxonomies botaniques et zoologiques que la science occidentale n'a pas encore entièrement répertoriées), une manière d'être ensemble, une poétique du quotidien.
Ainsi, les données savantes convergent avec ce que Leïla Slimani formule intuitivement. La babel des langues n'est pas le chaos à résorber, c'est la condition normale et féconde du langage humain. La babellisation, c'est finalement l'écologie du sens.
Enfin, il y a dans l'écriture de Leïla Slimani quelque chose que je nommerai volontiers l'altérité à l'œuvre, ou la littérature comme demeure de l'Autre. Ce n'est pas dire que la littérature parle de l'altérité, ou qu'elle la représente, ce qui serait banal. C'est dire que la littérature est l'altérité, et que cette altérité est à l'œuvre, c'est-à-dire au travail de cette œuvre : car le premier lieu de l'altérité en littérature est la langue elle-même.
Leïla Slimani, Assaut contre la frontière, éditions Gallimard, collection NRF, janvier 2026, 72 pages, ean : 9782073152930.
#jJ #joeljegouzo #essai #litterature #leilaslimani #gallimard
Le format d'un livre, Michel Jullien
/image%2F1527769%2F20260315%2Fob_a94546_jullien.jpg)
Le narrateur construit un portrait biographique saisissant : celui d'un écrivain venu du dehors. Enfant dyslexique, orienté dès ses quinze ans vers un CAP de tourneur-fraiseur. L'itinéraire de l'auteur ? Michel Jullien, après des études littéraires, enseigna à l'Université du Para, au Brésil, puis entra dans l'édition chez Hazan, puis Larousse avant d'animer une maison d'édition spécialisée dans les arts décoratifs. Or Jullien parle du livre comme d'un objet presque subi d'abord, depuis une position d'extériorité sociale et culturelle. Il se rappelle qu'enfant, on lui fit lire «à cru» des livres dans une initiation brutale à la lecture, quand il vivait dans cette posture d'étranger au monde du livre. Curieuse formule qui dirait quelque chose de fondamentalement de classe : les enfants des milieux lettrés arrivent à la lecture entourés de livres, de lectures à voix haute parentales, de rituels culturels qui font de la lecture une évidence douce. Ici, rien de tel, la lecture serait arrivée dans sa nudité d'exigence. Mais curieusement, autour de lui il y avait des livres et des parents pour les lire, pour s'y reposer, pour s'y éduquer... Et ce qui frappe dans son écriture, c'est qu'elle s'exerce du point de vue du lecteur cultivé pour qui lire va de soi.
Jullien vient bien du dehors de la littérature, mais du dehors de l'objet : éditeur, maquettiste, homme du format du livre, il connaît le livre comme objet fabriqué, il en a tenu les épreuves, négocié les formats, choisi les papiers, artisan du livre en somme, devenu écrivain. D'où son attachement à l'objet comme expérience sensorielle. Il en explore les rituels, les symboles, la Pléiade, le poche, les livres de voyage, les boîtes à livres, bien au-delà de leur matière, ou en-deçà. Il sait «L'opiniâtre minéralité du papier». Il a le regard précis d'un homme qui a choisi des papiers, qui sait que le grammage influe sur le toucher, que la blancheur influe sur la fatigue oculaire.
Aujourd'hui, il vit le livre comme un «petit bloc d'éternité», malgré sa fragilité commerciale, son destin d'entrepôt. Lui qui a appris à «tourner», à «fraiser», en ouvrier de la forme, tournant ensuite autour du texte des autres, a fini par polir et devenir la source de ses écrits. Car celui qui a servi les textes des autres pendant des décennies a fini par répudier sa secondarité professionnelle, pour occuper la place première. Jullien a commencé à écrire sur le tard, à l'âge exact où il cessa de grimper sur le dos des montagnes, quittant cette grande école du corps pour libérer toute l'énergie accumulée qui est devenue le moteur de son écriture.
Faut-il alors voir dans cette écriture celle d'un technicien hanté ? Sa phrase est volontiers ornementale, chargée d'exactitude langagière. Dense, dit la critique. Mais, ne serait-ce pas plutôt un maniérisme défensif ? Une prose qui se protège derrière sa sophistication ? Quand Jullien écrit «l'opiniâtre minéralité du papier», on peut se demander s'il s'agit d'une vision ou d'un exercice de style. «Elle me fit lire à cru», «l'opiniâtre minéralité», «quoique je fisse»... un subjonctif pris dans ce corps syntaxique du rappel de l'enfance : «J'avais huit ans, (...) quoique je fisse», un subjonctif imparfait, forme quasi disparue du français oral, réservée à la langue écrite soutenue, voire archaïsante. Son apparition dans le récit d'enfance crée un écart temporel et social vertigineux. Le maniérisme comme symptôme d'une absence ? Un art qui copierai le style sans en avoir la nécessité intérieure ? Michel-Ange avait une vision qui réclamait sa manière. Ses épigones maniéristes avaient la manière sans la vision, et cela se voit dans leurs excès, dans les contorsions gratuites, dans l'élégance qui tourne à vide. Ce fisse dit : je suis désormais quelqu'un qui manie le subjonctif imparfait. Mais il dit aussi, précisément par son caractère artificiel, une raideur, un effort visible. Les phrases de Jullien sont construites pour être remarquées. Le subjonctif imparfait, un stigmate, une affectation qui répète à l'encan : regardez comme j'écris. Ce n'est plus du style, c'est de la pose stylistique. Flaubert cherchait la phrase juste jusqu'à l'épuisement, mais pour y disparaître. Chez Jullien, on a souvent le sentiment inverse : la phrase existe pour que l'auteur s'y montre. Du coup, ce livre sur le livre résonne comme un genre narcissique.
Il y a un autre problème que l'on rencontre à cette lecture : écrire sur le livre, sur sa matérialité, son format, son poids dans la main, apparaît être un geste qui appartient à une tradition d'auto-félicitation culturelle. Le genre des gens qui aiment les livres mais qui surtout, veulent qu'on le sache. Jullien semble s'arrêter au livre lui-même, sa minéralité, son format, comme si l'objet suffisait à justifier la prose. N'est-ce pas confondre l'amour de l'objet avec la littérature, qui est d'abord, toujours, l'altérité à l'œuvre. On s'aime lisant, on s'aime un livre en mains, à sanctuariser ce «petit bloc d'éternité», formulation grandiloquente révélatrice qui prétend à la profondeur par le simple choc des mots, petit contre éternité, le diminutif contre l'infini...
On lui opposerait volontiers la formule de Samuel Beckett, qui lui aussi savait ce qu'est un livre : «Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.» Chez Beckett, la densité venait d'une nécessité absolue. Chez Jullien, on a le sentiment d'un écrivain qui ne cherche que l'effet. Or la littérature ne cherche pas l'effet.
Au fond, Jullien n'a peut-être pas accompli la répudiation dont il parle. Il a quitté l'atelier, mais il en a emporté les outils dans sa prose. Son écriture reste celle d'un homme qui fabrique des textes plutôt que d'un homme qui les traverse. La grande littérature, Beckett, Woolf, donne toujours le sentiment que l'auteur a été fait par son livre autant qu'il l'a fait. Qu'il y a laissé quelque chose d'irremplaçable, d'incontrôlable. Que le texte a débordé l'intention. Chez Jullien, la maîtrise ne se dément jamais. Et c'est précisément cela qui inquiète : une prose sans faille est une prose sans risque. Or la littérature, comme la montagne qu'il a pratiquée, n'existe que dans l'exposition au danger de ne pas revenir.
Jullien écrit bien. Trop bien, au sens où bien écrire est devenu sa fin plutôt que son moyen. Sa prose est un bel objet, comme les livres qu'il fabriquait, soignée, élégante, techniquement irréprochable. Mais la littérature n'est pas la fabrication d'un bel objet. Elle est l'altérité à l'œuvre, et l'altérité, par définition, ne se maîtrise pas. Il manque chez lui ce tremblement, ce frôlement de l'il y a, dont parlait Levinas, que sa voix cesse d'être construite pour devenir vraie.
Michel Jullien, le format d'un livre, Verdier, mars 2026, 158 pages, 18 euros, ean : 9782378562861.
#jJ #joeljegouzo #litterature #livre
À L’Établi, le lundi est un jour de création
/image%2F1527769%2F20260304%2Fob_caa32e_l-oeuftabli.jpg)
Depuis septembre 2025, trois alfortvillais investissent la librairie chaque lundi. Pas pour un simple atelier, ni une résidence classique. Plutôt une sorte de chantier, un laboratoire de fabrication où l’on tâtonne, une planque à création. On ne parle pas de résidence d’artiste. On parle de squat créatif. L’Établi a inventé une forme inédite d'accueil : non la simple mise à disposition de son espace, mais l'immersion créative sur le long terme. La librairie devient cocon, QG, laboratoire permanent. Les créateurs vivent ici, picorent dans les rayons, s'imprègnent. Une offre radicale : du temps et non seulement des murs. Et l'Établi ne programme rien : elle héberge, quand d'autres organisent des rencontres éclair, elle laisse une communauté s'installer, pendant que d'autres misent sur le turnover de l'événementiel.
Pas de mode d’emploi. Juste la régularité d’un rendez-vous et la liberté de laisser mûrir les idées. Ce temps long, cette confiance dans le processus, a donné vie à un projet qui arrivera à terme fin mai 2026, nous dit-on. Un fanzine. Une histoire de poule. Scrödinger aux aguets. Ou peut-être pas.
Un pari fou en tout cas, informel, transformant la librairie en antichambre de l'édition sauvage.
Nul doute que le fanzine qui en sortira, portera en lui l'ADN du lieu, racontant en creux cette expérience unique : celle d'une librairie qui a accepté de devenir matrice, couveuse d'énergies.
Venez, passez devant ses murs le lundi : la résidence la plus discrète et la plus novatrice de la région est en train d'écrire son histoire sous vos yeux.
Librairie l'établi, Alfortville, 8 rue Jules Cuillerier 94140 – Alfortville
#jJ #joeljegouzo #librairieletabli @librairieletabli #librairieindependante #alfortville @alfortvilleculture #poule #denotorietepublique #editionsdenotorietepublique #fanzine