en lisant - en relisant
L'indésir, Joséphine Tassy
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« Un petit deuil boiteux »... Au retour d'une soirée arrosée, au petit matin, Nuria se réveille un homme à ses côtés et le téléphone qui ne cesse de l'alarmer. C'est Jeanne qui appelle : « Maman est morte ». La première idée qui lui vient, c'est le type à côté d'elle. « J'ai pas fait exprès », lui semble une raison suffisante. Que maman soit morte ? Qu'elle l'ait ramené chez lui ce type ? Elle ne la voyait plus de toute façon, sa mère. Jeanne, c'est sa grand-mère. Le gars dans son lit se nomme Abel. La crémation a lieu le matin même. Nuria invite Abel à l'accompagner. Histoire de faire connaissance. Lors de la crémation, Nuria est intriguée par la foule d'inconnus qui se presse autour du cercueil. En fin de cérémonie, elle est abordée par un très jeune homme : Félix. Il se présente comme l'amant de sa mère. Enfin, il «sortait» avec elle. Du moins : il l'aimait. Il les embarque chez lui. Intarissable sur la défunte, que Nuria découvre. Plus tard déboule Arnaud, son oncle et frère de sa mère, avec sa femme Constance qui, elle, ne se cache pas de n'avoir jamais aimé la défunte. Qui n'aimait au fond personne semble-t-il. Les uns et les autres se perdent en anecdotes, dans toutes ces histoires qu'on se raconte en famille les jours de deuil pour éclairer la vie éteinte. Une femme téléphone, une inconnue que Nuria a aperçue lors de la cérémonie de crémation : Salomé. Elle a trouvé le porte monnaie de Nuria et l'invite à passer le chercher dans le club où elle officie. Salomé, insolemment belle, sensuelle, impudente. Danseuse de cabaret, qui aimait sa mère à la folie. Tout ce monde caché dresse en creux le portrait d'une femme outrageusement désirée. Mais Nuria réalise aussi que sa mère ne l'a pas aimée. Qu'elle n'a pas voulu ses enfants, qu'elle n'a peut-être désiré personne, aimé personne. De l'inutilité d'aimer à l'inconvénient de l'être, s'allonge une étonnante galerie de renoncements. Ou de subtils arrangements : chacun a vu la vie depuis ce qu'il, elle, était, non telles que les «choses» (de l'amour?) étaient... On songe presque à une éthique à la Cioran : «L'art d'aimer ?, écrivait-il, c'est savoir joindre à un tempérament de vampire la discrétion d'une anémone». Nuria n'a rien su de la vie d'indésir de sa mère, que nombre de vampires entouraient, à tout le moins, elle même vampirisant ce monde. Tout juste a-t-elle peut-être vécu l'amour comme une invraisemblance dont elle a su quoi faire : son entourage... « L'amour, écrivait Niklas Luhmann, n'est pas seulement une anomalie, mais une invraisemblance tout à fait normale ». De l'Amour, ce dernier posait qu'il était une sorte de réponse prémonitoire à la logique de déliaison à l’œuvre dans toute liaison. Une branche à laquelle se raccrocher. L'amour libre, souverain, lui semblait s'être par trop confondu avec la quête de l’autonomie personnelle, et comme exprimant avant tout la "validation de la présentation de soi". La Passion, c'était les autres qui la portaient, pas sa mère. Nuria au fond, paraît tout proche elle-même de vivre dans l’érection de ce Moi somptuaire où chacun, laissé seul face à lui-même, se trouve aux prises avec un problème de communication obscur, sinon improbable : comment aimer ? Comment tomber amoureux depuis ce Moi somptuaire dressé pour parer à ce genre d'éventualités ? Sauf à accepter de prendre le risque d'en découdre avec lui, d'abord. Un risque que sa mère n'a jamais pris. Ce risque où les révélations faites autour de son cercueil ont plongé désormais Nuria. La question se repose alors : de quoi faire le deuil, plutôt que de qui ?
L'indésir, Joséphine Tassy, L'indésir, L'iconoclaste, août 2023, 382 pages, 2090 euros, ean : 978-2378803735.
#joeljegouzo #Liconoclaste #roman #litterature #lindésir #josephinetassy #rentréelittéraire #librairieletabli
Lu sur épreuves non corrigées. Et cela a son importance : le texte est hachée typographiquement dans ces épreuves. J'ignore s'il l'est dans la version finale, s'il s'agissait donc d'une intention et non d'erreurs de mise en page. En outre j'aime à laisser irrésolue ma lecture : il y a dans le manque de logique à l'œuvre dans ces erreurs un manque de réalisation qui laisse ouvert la question du deuil, qui restera ainsi boiteux.
Et vous passerez comme des vents fous, Clara Arnaud
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Trois vies, trois rêves, trois destins, qui vont passer en effet comme des vents fous, avec ces gestes de suppliciés au-dessus de leurs têtes qu'un Antonin Artaud prophétisait et que nos temps, comptés, accomplissent. Trois destins ? Non, un seul, le nôtre dans celui d'un monde qui s'éteint. Mais celui de Jules avant cela, rampant au printemps 1883 dans la tanière d'une ourse qu'il a guettée tout l'hiver, sortie chercher de quoi nourrir sa progéniture, pour lui voler une femelle de quelques mois : depuis toujours, Jules veut se faire montreur d'ours. Celui de Gaspard ensuite, de nos jours, néo berger qui aimerait conduire encore longtemps ses bêtes à l'estive comme à l'ancienne, en trois longues journées de marche qui faisaient du berger un nomade, au lieu qu'on les charrie désormais en camions par souci d'économies. Celui d'Alma enfin, docteure en biologie comportementale qui tente, sur les terres de Gaspard, de réconcilier les hommes avec les ours dans ces Pyrénées centrales qui de mois en mois se consument et se vident de toute vie. Jules vit l'ourse, Alma l'étudie et Gaspard l'épie, traumatisé par ses attaques l'année précédente, qui lui valut de perdre trop de brebis. Avec passion, l'autrice nous livre ces regards croisés sur ce qui fait au fond la matière et la perspective de son roman : le monde sauvage. Plus qu'un paysage, plus qu'une scène, la trame même du vivant que jour après jour nos sociétés s'efforcent de conjurer sinon d'anéantir, parce que le monde sauvage est trop peu prévisible... Les ours sont le prétexte pour arpenter les plis de cet univers, sans lesquels il ne serait qu'une surface lisse, vaine et insipide. Particulièrement documenté, sur l'estive, l'éthologie des ours, la montagne, l'autrice nous donne par son roman à vivre, littéralement, tous les cycles du vivant. Ou ce qu'il en reste. Déréglé, la vie en sursis à travers ses troupeaux qui ne cessent de monter toujours plus haut dans la montagne, toujours trop tôt, à la recherche des pâturages qui demain ne seront plus. «Le monde est en proie à une lente combustion», écrit Clara Arnaud. Sa montagne tout près de se taire pour tourner notre page, pour refermer le pitoyable chevet que les hommes griffonnent en bordereaux imbéciles. C'est nous qui passons comme des vents fous, repus et terrassés.
Clara Arnaud, Et vous passerez comme des vents fous, Actes Sud, août 2023, 374 pages, 22.50 euros, ean : 9782330182250.
Un simple dîner, Cécile Tlili
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Etienne reçoit. A dîner. Pas si simple, ni si modeste. Certes pas de grande cuisine, mais tout de même : Claudia, sa compagne, a mis les petits plats dans les grands -l'expression est triviale, mais Claudia se sent bien dans cet état d'esprit pour honorer le couple convié : les amis d'Étienne. Un dîner en forme d'examen de passage donc pour Claudia, qui ne sort ni d'une grande école, ni d'une grande famille. Rémi est arrivé. On attend Johar, sa femme, le clou de la soirée. Tailleur sombre, chaussée Louboutin -on l'espère du moins. Ou Clergerie, plutôt que Charles Jourdan ou Dior, trop quelconques désormais. Johar à qui tout réussit. Grande classe, femme de tête, une ancienne camarade d'Étienne. Enfin : camarade n'est pas le bon mot évidemment. Elle sonne ; C'est charmant chez vous. Entrée, long couloir illuminé, salon, salle à manger, terrasse rue des Saints-Pères. Elle, c'est boulevard Raspail, pas loin de la Fondation Cartier bien sûr. Flatteries d'usage entre vieux amis qui ont réussi : Étienne est avocat d'Affaires. Vanités en apéritifs, tandis que Claudia, kiné de profession, campe dans la cuisine. Premier impair : ça sent partout l'odeur tenace de curry du plat exotique qu'elle a conçu. Fille de psychiatre tout de même, cette Claudia, et d'une gynéco. Pas la classe moyenne quoi. Et du coup ça sonne un peu faux sociologiquement parlant... Bon, mais on parle vacances. L'île de Ré. Sauf Claudia, qui ne parle pas. Trop intimidée. On se demande pourquoi. Complexée sans doute, en retrait. La star, on l'a dit, c'est Johar, sortie de nulle part pourtant, qui a gagné au mérite sa place parmi les nantis. Elle va prendre la tête d'une entreprise côtés au CAC 40, forte de 100 000 employés. Un vrai rêve américain en somme... Qui sonne bien faux dans la France de Macron, et même celle d'avant, tout comme sonnent fausses les trajectoires des uns et des autres, à l'image de celle de Rémi, «petit prof», de prépa tout de même. Bon, là, agacé par le ton, les stéréotypes, une conversation qui se voudrait élégante et bobo à souhait entrelardée de culture et de visions sociétales mais qui n'est que banale, on a juste envie de refermer le livre et pour passer au suivant. La rentrée n'en est pas avare. La comédie du dispositif effare, tout sonne la méconnaissance du milieu bourgeois parisien cultivé. J'ai poursuivi tout de même, curieux : pourquoi ce roman ? Johar se souvient de son enfance tunisienne, de la faim, des dortoirs improvisés chaque soir dans la salle à vivre, des matelas qu'on ramasse au petit matin, Rémi de ses parents commerçants, certes à Reims, Étienne de la vaste bibliothèque à échelle de ses parents... Et puis, bon : c'est un huis clos. Peut-être quelque chose à en tirer. Étienne apprend que Johar vient donc d'être nommé à la tête d'une multinationale. Courbettes. Rémi laisse tomber son smartphone qui affiche un message de son amante, que Claudia découvre. Claudia qui ne parvient pas à exister. Elle ne sait même plus comment apprendre à son compagnon qu'elle est enceinte... Et finit par faire une fausse couche dans les toilettes. Le drame se noue. Johar affronte cette pitoyable comédie, annonce qu'elle n'acceptera pas le poste alors qu'Étienne, avocat d'Affaires en délicatesse, l'a déjà annoncé à ses chefs pour redorer son blason. Rémi voit Johar partir, pour de bon, le quitter, partir quoi, définitivement. Étienne voit Claudia partir. Définitivement elle aussi. Le temps des ruptures s'invite dans le huis clos, et ça en est jubilatoire. Ne reste que le vide des vanités masculines.
Cécile Tlili, Un simple dîner, Calmann Lévy, août 2023, 180 pages, 18 euros, ean : 9782702188408.
Triste Tigre, Neige Sinno
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Un témoignage. L'enfance violée. «Pas de la grande littérature», prévient Neige Sinno. «Juste» un témoignage. Pas de l'autofiction. De la «non-fiction», un document, Mais qu'est-ce qui fait d'un témoignage une œuvre littéraire plutôt qu'un exercice judiciaire ? Ni construit, ni déconstruit : «ça irait à l'encontre de la sincérité». De quoi ? De la démarche ? Du ton ? Pas une autobiographie : un autre pacte. Voire pas de pacte du tout. Débrouillez-vous avec ça. C'est un peu de cela qu'il est question : qu'allons-nous faire de cette histoire, nous autres lecteurs ? De son histoire ? Qu'elle reste la sienne uniquement ? Pas de pacte donc, sinon sans cesse renouvelé, sans cesse dénoncé d'une certaine manière, car c'est nous l'enjeu de ce témoignage... C'est pourquoi Neige Sinno interroge par avance sa réception, qui pourrait bien le faire sombrer, ce témoignage, dans une littérature de genre -comme s'il pouvait exister, à propos de viol, à propos d'inceste, une littérature de genre... On se rappelle pourtant celle des «déportés» s'échouant sur le récit de Binjamin Wilkomirski, faux déporté ayant emprunté au genre sa structure, ses codes, ses «manies» -(l'analyse littéraire est parfois à vomir). Mais Neige Sinno les connaît bien ces tics d'écriture qui font d'une épreuve un genre. Elle les subodore, les devance, les répertorie jusque dans cet abîme des «excuses» que l'on cherche au violeur à sonder son enfance, battue, violée parfois, comme si ça pouvait expliquer, comme si ça pouvait alléger. La peine de qui ? Triste tigre que ce titan minable...
Neige Sinno écrit ainsi en toute conscience des risques qu'elle prend à ne pas se faire entendre, ou mal. Par avance, elle décrit ces fausses lectures inévitables qui viendront la déposséder de son récit et s'échappe de toutes les diversions qui voudraient nous faire passer à côté des raisons qu'elle a de s'être donné encore ce mal -de nous écrire... D'avance, elle circonscrit ces malentendus dans lesquels son livre comme tant d'autres, tombera de toute façon : où comprendre son expérience, où partager sa souffrance ? Quelle sera la bonne place pour son livre ? La table de chevet ? La bibliothèque cultivée ? A quel moment allons-nous le refermer pour passer au suivant. Du même genre. Ou d'un autre... Est-ce qu'il n'y a pas autre chose à tenter ? Comme de penser l'échafaudage mental que nos civilisations ont dressé pour empêcher le viol de disparaître comme fait de société ?
Son livre comme tant d'autres, s'ouvre ainsi au malentendu... Comme le Lolita de Nabokov qu'elle analyse avec talent. Comment expliquer, s'étonne-t-elle, que jusqu'à aujourd'hui, les couvertures de ce roman soit aussi contraire à son contenu ? Toutes campent sur le fantasme de la nymphette lascive et provocante, et toutes oublient que Lolita a... 12 ans ! De quelle culture participe ces choix éditoriaux ?
Du récit de Neige Sinno, on aimerait écrire qu'il est bouleversant, il l'est. Qu'il est fort, il l'est. Qu'il est d'une rare sincérité, puisqu'elle en fait une vertu qu'elle voudrait atteindre. Dira-t-on qu'il est «beau» ? Qu'il est «bien écrit» malgré les écarts de langage qu'elle s'autorise ? Ou bien qu'il est «fort» justement de ces écarts qu'elle revendique, cette langue qu'elle malmène, bafoue, «rabaisse»... «Faire de l'art avec mon histoire me dégoûte», affirme-t-elle. «Faire de la beauté avec l'horreur, est-ce que ce n'est pas tout simplement faire de l'horreur ?». Esthétiser la violence... On songe à Orange mécanique. Fort. Beau. Très esthétique, mais d'une cohérence inouïe avec le propos de Kubrik, non ? On songe à Adorno : comment écrire après Auschwitz ? On songe à la réplique de Celan, sa Todesfuge... Je songe plutôt à Rilke, affirmant que «la beauté est le commencement de la terreur qu'un être est capable d'affronter».
Cette terreur, Neige Sinno l'a traversée. Pas nous. Le «Nous» est important ici. J'ignore où lire son récit. Où l'entendre. «Il est naturel que ce qui est dit renvoie à un ailleurs, écrit-elle encore, à une ombre du langage où la vérité attend sans pouvoir être dite jamais». Attend ? Tapie mais dans quelle ombre ? Celle du langage ? Toujours dialogique et donc dans ces plis qui nous résistent et nous font signe ? «Je n'ai pas trouvé de solution pour parler de ça», ajoute-t-elle. Je n'en ai pas trouvé pour lire ça.
Le témoignage de Neige Sinno ne laisse jamais en paix, ni sa propre manière de raconter, ni le lecteur qui voudrait surplomber tranquillement sa lecture. «Quelle est la légitimité de l'art confrontée à la souffrance extrême ?», écrivait Adorno. Toute. Aucune. On en ressortirait d'ailleurs comment, de cette contemplation ? Neige Sinno souhaite que son livre n'ait pas beaucoup de lecteurs. Je souhaite le contraire. Pour que puisse surgir cette parole dans d'autres bouches tues, pour que son histoire devienne la nôtre, qu'elle s'inscrive au cœur de nos démarches de vie, qu'elle ne soit pas une «consolation» mais un refus de vivre plus longtemps dans un monde qui se satisfait de ce que ces témoignages ne passent pas la rampe du spectacle littéraire. Et pour que la littérature ne soit pas qu'un objet de consolation.
Neige Sinno, Triste Tigre, P.O.L., août 2023, 276 pages, 20 euros, ean : 9782818058268.
Phoolan Devi, Claire Fauvel
Non pas la vie de cette femme devenue une égérie de la révolte féminine en Inde, mais son enfance et son adolescence, à peine ses débuts dans l'âge adulte. L'histoire débute alors que Phoolan Devi est libérée, en 1994. Retour arrière, l'année 1974, elle a 9 ans. Un mâle de la famille élargie décide de couper l'arbre planté par son grand-père pour en voler le bois, un bois qui devait lui revenir à elle pour payer son mariage. C'est encore l'époque où la situation de la femme en Inde est proche de celle des Intouchables. Mariée de force à 11 ans, violée par son mari, battue, traitée en esclave, Phoolan Devi s'enfuit, aux prises avec un monde d'hommes intraitables : «Une fille sans homme est à tout le monde»... On la ramène de force, le conseil du village se réunit, elle fuit de nouveau, poursuivie puis violée par la police cette fois, ramenée de nouveau au village, de nouveau agressée. L'histoire est insoutenable, mais son traitement graphique ne cesse de conférer à Phoolan Devi la dignité qu'on lui refuse. Elle finit par réussir enfin sa fuite, trouve refuge auprès de bandits, s'arrache dans la violence à son monde brutal sans parvenir jamais à vivre autre chose que la violence faite aux femmes, qu'elle refuse et combat avec force -un courage qui bouleverse. Sauvée par l'un de ces bandits, Vikram, elle ne connaîtra pas davantage la paix : Vikram sera assassiné par l'un des siens, jaloux. Phoolan Devi écume sa région, n'en cède en rien en audace aux hommes dont elle habite désormais le destin, sinon qu'elle refuse leur sauvagerie aveugle. Sa tête est mise à prix, elle poursuit son œuvre, détrousse les riches et donnent aux pauvres l'argent de leur survie. Cheffe de bande, elle conduit avec intelligence ses opérations, l'armée aux trousses cette fois. Finalement, c'est Indira Gandhi en personne qui négociera les conditions de sa reddition.
Superbes planches en noir et blanc, cette vie que dessine et raconte Claire Fauvel est sublime de ne l'être pas, dans le sacrifice que la société lui impose. Quelle beauté dans ce destin de femme, justement pas héroïque au sens de ces valeurs que l'héroïsme commande habituellement et avec lesquelles le dessin rompt radicalement. On songe aux combattantes vietnamiennes, à Louise Michel : l'héroïsme pour les autres et non pour soi comme dans ses modèles masculins. Rebelle à l'autorité, les valeurs qu'elle remet en cause sont surtout celles du patriarcat. Non pas comme un genre troublé, où la femme se ferait mâle pour en combattre les fins : l'assignation de genre masculin-féminin n'adopte pas ici les codes masculins, pas même dans le dessin du masculin.
On en savoure toute l'importance, dans une BD qui s'adresse à la jeunesse dans sa phase de besoin de héros. Le combat est celui d'une femme qui sait se battre avec générosité, mais en rien ne se distingue par sa valeur guerrière. Et c'est même un tour de force ce que réussit Claire Fauvel, de pouvoir dégager pareillement son personnage de tout imaginaire sanglant, de tout exploit meurtrier. L'héroïsme en question, encore une fois et il faut insister à ce sujet, est celui d'une odyssée existentielle. Ce qui importe, c'est de devenir le personnage principal dans le récit de sa propre histoire, dans un combat également très intériorisé : réfléchir sur soi-même, affronter les normes sociales qui nous défont, pour se reconnaître enfin comme responsable de sa propre vie et faire de l'affirmation de soi un événement à la portée de tous. Ce qui est héroïque ici, c'est cette capacité qu'à Phoolan Devi de s'arrêter pour penser en être humain et non plus comme Héros.
Phoolan Devi reine des bandits, Claire Fauvel, Casterman, 2013, 22 euros, ean : 9782203112117.
#PhoolanDevi #ClaireFauvel #BD #Litteraturejeunesse #jjegouzo #joeljegouzo #Catserman #Inde #feminisme
Veiller sur elle, Jean-Baptiste Andréa
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A paraître en août. L'un de ces romans de la rentrée littéraire qui s'en distingue en ambition, en singularité, en qualité. C'est l'histoire d'un homme qui agonise dans une abbaye. C'est l'histoire de l'Italie moderne qu'on traverse sur plusieurs générations, de celle d'avant Mussolini à celle de l'après-guerre et jusqu'aux années 80. L'enfance et la maturité d'un siècle tragique. C'est l'histoire d'une révolution technologique sans précédent, celle de l'électricité, du train, de l'apparition des voitures et du téléphone. C'est l'histoire d'un monde bouleversé, enraciné pourtant dans la nuit des temps et que cette nuit des temps recouvre toujours. C'est l'histoire de l'église romaine, traversée de part en part par la figure de Pierre, celui du traître, du lâche, du Quo Vadis ? rebroussant chemin sur la route de Rome, trahissant par trois fois avant que le coq ne chante, lâchant les clefs du Paradis qu'il n'a pas méritées. C'est l'histoire de Viola et d'un amour littéralement métempirique, qui aura tout emporté et charrié dans ses décombres l'inouï scandale d'aimer.
Le Piémont à l'automne 1986. Une abbaye presque quelconque perchée au bout de ses mille ans d'âge. Des moines en prière au chevet de l'un d'entre eux, qui n'est pourtant pas un frère mais qui se meurt, emportant son dernier secret dans la tombe, un secret qui ne sera révélé qu'au lecteur attentif au moment où son souffle s'éteindra. Celui qui meurt ne vécut là que pour veiller sur elle. Qui donc ? Et lui, qui est-il ? Un ancien criminel réfugié chez les moines ? Un immigré clandestin ? Que tente-t-il d'avouer dans ce dernier souffle qui tarde juste le temps d'en comprendre le sens ? Un secret... L'immense justification d'une vie démesurée. Non, c'est plus que cela. Un secret qui dépasse même ce qu'IL fut, ce que nous lisons, ce que nous comprenons ou pas et ce qui, de tout temps, échappe aux êtres humains.
Le mourant, c'est un nain. Michelangelo Vitaliani (1904-1986). Dit Mimo. Sur son lit de mort, Mimo voit passer sa vie l'instant d'une lecture. La petite enfance malheureuse, l'enfance plus malheureuse encore, ou ce moment d'octobre 1916 dans le train qu'il vient de prendre, l'Italie qu'il découvre enfin, la grande ville et sa soif de connaissance. Le voici apprenti sculpteur. Enfin, presque. En d'incessants allers et retours, dans le temps comme dans l'espace, par petites touches arrachées à l'Histoire, lentement se révèle sa stature : celle d'un géant. Mais sur son lit de mort, on sait qu'il veille sur «Elle», la captive de Pietra d'Alba où s'élève l'abbaye qui les a recueillis, Elle et lui, Mimo. Nous traversons avec Mimo le temps, celui des guerres et de leurs semailles de chairs martyrisées, au pas de course, comme si elles n'étaient que de rudes parenthèses à l'échelle du temps que la sculpture, la vraie passion de Mimo, a vertigineusement creusé sous nos pas. Le récit est tactile : de son souffle, on sent la tiédeur, l'intimité du bord des lèvres, ce grain de la voix qu'évoquait Roland Barthes, mieux : cette manducation de la parole qu'évoque Marcel Jousse dans son anthropologie du geste, un souffle qui, littéralement là encore, page après page, ne cesse de s'amplifier au fur et à mesure que celui de Mimo s'épuise. Et il s'épuise le sien, d'accidents en catastrophes, de drames en tragédies. Mimo enfermé dès sa naissance dans un corps malade, dessinant dans le marbre la possibilité d'une vie mais l'éprouvant toujours comme à deux doigts du bonheur qu'il ne connaîtra jamais, tâtonnant d'une passion l'autre pour, au final, n'accéder à l'auto-révélation pathétique de la chair aimée que dans le marbre d'une Pietà. Sublime.
C'est l'histoire d'une sublimation sublime...
C'est l'histoire d'une œuvre et peut-être de l'art tout entier, quand toute sculpture ne peut qu'être une Annonciation ou n'être pas, Fra Angelico en embuscade.
C'est l'histoire de Viola, qui se brisa les ailes croyant doubler Icare. C'est l'histoire d'un amour si libre qu'aucune histoire ne pourra jamais le contenir.
C'est l'histoire d'enfants qui jamais ne firent le deuil des rêves de l'enfance.
C'est l'histoire d'une institution incroyablement lucide qui confia les clefs de son royaume à un traître et un lâche.
C'est l'histoire d'un peuple, agrippés les uns aux autres jusqu'à l'aube incertaine, tant les nuits tanguaient. (D'un peuple agrippés, oui).
C'est l'histoire de ce bazar d'ivrognes à la dérive qu'est devenue l'humanité.
Celle des tyrans de cour de récréation, d'arrière-boutique, de fond de cale.
C'est l'histoire de la Chute Primordiale telle que nous ne pouvons que la vivre : «Je sais depuis ce matin gris et tendre que lorsqu'une femme se couche sous un homme, dans le port de Gênes, à l'arrière d'un camion ou sur un champ de foire, c'est pour adoucir sa chute».
C'est l'histoire du sentiment de miséricorde, exact écho de cette Chute.
Et celle d'une Pietà que la trop catholique église de Rome devait soustraire à la vue des fidèles, tant elle débordait d'Amour.
Une œuvre ce roman, on l'aura compris, plutôt qu'un genre littéraire et moins encore de rentrée, écrit comme on cisèle un bloc de marbre, d'une écriture éblouissante ramifiée en images somptueuses et glaçantes, à couper le souffle et d'une richesse qu'aucun commentaire ne saurait réduire.
Un roman qui d'une certaine manière évoque de l'amour ce que nos siècles ont égaré, qui n'ont gardé mémoire de sa richesse antique que celle de l'amour passion, platonique, dévoué, raisonnable, etc., abandonnant sur le bas-côté de nos routes abîmées l'homophronysê, pas moins charnel ou attentif au bien de l'autre que suggèrent sans y parvenir l'éros, la philia ou l'agapê, mais à découvert l'un de l'autre, dans la révélation d'une évidence, même si ce mot d'évidence prête à bien des suspicions.
Veiller sur elle, Jean-Baptiste Andréa, L'iconoclaste édition, 17 août 2023, 592 pages, 22.50 euros, ean : 9782378803759.
Le silence, Dennis Lehane
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Boston en 1974. La ville est administrée autoritairement, par décrets. Tout près : Harvard. Mais à Boston, Dennis Lehane a choisi d'évoquer deux quartiers de misère pour parler de cette page sombre de l'histoire de la ville, celui du ghetto noir et celui des irlandais autour de la cité de Southie. South Boston donc. Deux quartiers qui se touchent, épaule contre épaule, mais qui ne s'épaulent pas. Peu avant l'été 1974, le Juge de Boston a décidé que ces deux quartiers devront se plier à sa Loi sur la mixité : des bus iront chercher les enfants noirs pour les emmener dans les écoles blanches. Pour Mary Pat, qui bosse à Harvard mais habite Southie, cela n'a pas de sens de décider autoritairement que pour échapper à son trou du cul du monde noir, on atterrisse dans le trou du cul du monde blanc. La décision, forcément, attise l'amertume de ces deux communautés également livrées au désespoir, engendrant beaucoup de ressentiment du côté des blancs, révélant le racisme qui structure leur communauté comme un garde-fou à leur colère sociale. Mary découvrira bientôt que ce ressentiment des blancs est attisé par la pègre irlandaise qui règne sur leur monde. Cela les arrange bien en fait, eux qui ont fait main basse sur Southie. C'est ça la grande affaire du roman : en plus d'être victimes de l'injustice sociale programmée par Boston, blancs et noirs sont la proie d'hommes peu scrupuleux qui bénéficient de la protection de la police blanche pour asseoir leur domination sur un monde pauvre, sans horizon.
Mary Pat va le découvrir peu à peu, tout comme elle découvrira, elle le croit du moins, qu'elle a enfanté un monstre en la personne de sa fille, brusquement mêlée au meurtre sordide d'un jeune noir qui a commis l'erreur de tomber en panne de voiture dans Southie. Mais cette fille elle-même a disparu. 17 ans, on la retrouvera assassinée, coulée sous une chape de béton parce qu'elle s'est approchée de trop près du boss de la pègre irlandaise. On suit l'enquête, dure, acharnée, de Mary, assistée par un flic que les exactions de la police dégoûtent, et les parents de la jeune victime noire.
Superbe personnage que celui de Mary, pont entre les deux communautés, qui poussera jusqu'au sacrifice sa lucidité vengeresse. Sublime d'humanité, d'intelligence, de volonté, Mary Pat est la seule à comprendre que «les riches font en sorte qu'on continue à se battre entre nous comme des chiens qui se disputent les miettes pour qu'on ne les attrape pas en train de se tirer avec le festin».
Le 12 septembre 1974, dans les annales cette fois réelles de la ville de Boston, des flics anti-émeutes accompagneront le bus des élèves noirs dans un lycée blanc, déserté par ses élèves. Le bus sera caillassé. La misère pourra reprendre ses droits et l'humanité, sa pente mortifère.
Dennis Lehane, Le silence, éditions Gallmeister, traduit de l'américain par Francis Happe, avril 2023, 444 pages, 25.40 euros, ean : 9782351783221.
Pas dormir, Marie Darrieusseq
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Non pas « ne pas » : pas dormir. Qu'il faut peut-être entendre en effet dans son adresse enfantine. To Die, to sleep... viendrait trop tôt, trop vite clore une vie d'insomniaque. Pas dormir. Ne pouvoir jamais s'absenter ni se reposer. Mais en qui, que la formulation enfantine donnerait à entendre ?
Ne pouvoir jamais s'absenter. Demeurer Prisonnier de sa conscience. « Pas dormir : errer sans ombre », écrit encore Marie Darrieusseq. Si les mots ont un sens, « errer », « sans ombre » qui plus est... Je ne connais que le diable, qui erre sans ombre... Peut-être Peter Schlemihl, qui vendit son ombre à l'homme en gris... Encore qu'errer paraisse trompeur. « Trompeur » placé ici à dessein, dans l'horizon du champ lexical «démoniaque» ouvert par son texte : errer sans ombre y serait le sommet de la tromperie sans doute. Rôder eût été préférable, se traîner, sans but : son récit n'est pas une méditation et s'il emprunte des chemins, celui des sciences naturelles ou de de la littérature, il n'explique rien, ne cherche aucun sens à cette histoire, ne pointe aucune perspective. Marie Darrieusseq déambule sans but, ce qui n'est pas même un chemin, ni être en chemin. Etrange paradoxe quand on songe aux voyages qui émaillent sa vie et son livre. Qu'explore Marie Darrieusseq ? Ne dirait-on pas plutôt qu'elle reporte une mesure, la sienne, du pas dormir, des uns aux autres : Duras, Kafka, Woolf, Gide, Plath... Elle égrène, comme l'insomniaque compte les moutons. Enumère. Une cohorte où prendre place plutôt que sens, sous l'ombre tutélaire du grand Kafka, saint patron des insomniaques. Marie Darrieusseq construit des listes. Proust, Pessoa. N'interroge pas Freud, qui dormait du sommeil du juste. Qu'est-ce à dire ? De quoi est faite la psychologie de l'insomniaque ? La psychanalyse qu'elle repousse d'un coin de manche. Est-ce un trouble psychique ? Que nenni. Est-ce un problème de conscience ? Alors... Mourir... dormir, -dormir- écrit Shakespeare, rêver peut-être... Mais de quels rêves, poursuit-il, qui pourrait nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrasser de l'étreinte de la vie ? Par sommeil de la mort, j'entends : l'insomnie.
Dormir, ne pas dormir... Seuls dorment les abrutis, ont toujours pensé les intellectuels. Longtemps les écrivains se sont vengés des « sonneurs » en refusant l'assoupissement généralisé. Enfin, à ce qu'ils disaient... Car bien qu'elle s'y refuse, et note, à peine en quelques mots que l'insomnie traverse toutes les couches sociales, Marie Darrieusseq partage ce préjugé : la classe sociale intelligente ne dort pas. Elle veille. Mais ce serait lui faire un mauvais procès (Kafka ?) que de l'enfermer dans ce fantasme d'élection. Dormir, écrire, existe-t-elle réellement cette littérature d'insomniaque ? Marie Darrieusseq recense. Tout. Jusqu'aux, bien évidemment, rituels d'endormissement. Et tout ce qu'elle a essayé. Mais jamais encore une fois n'introduit à la psychanalyse. Qu'elle contourne tapageusement pour nous offrir de belles pages d'un possible essai sur la chambre dont on sait ce qu'elle n'est plus déjà : un lieu où l'on ne naît plus, ni ne meurt. A peine le lieu d'une sexualité qui l'a quittée depuis bien longtemps, à peine encore peut-être ce fameux lieu à soi des adolescent, ou des enfants. Un nulle part pour les adultes.
Nulle part : c'est peut-être là qu'elle pourrait en venir, au bout de sa réflexion sur ce temps qui fige la nuit des insomniaques dans un univers privé d'espace. Qu'est-ce que le temps privé d'espace, sinon celui que nous promet la soporifique rédemption, cette éternité au goût de grande tasse trop vite au soleil allée, et ce, malgré l'extravagante résurrection de la chair.
Peut-être l'insomniaque, enfermé qu'il est dans un temps à l'arrêt, ne fait-il qu'expérimenter l'immobilité du dormant plus qu'il ne le croit, mais comme jeté soudain dans cette lucidité d'Hamlet réalisant que la conscience fait de nous des lâches et, prisonnier lui-même de sa conscience, se sait prisonnier d'une lâcheté dont il ne pourra pas se défaire... Car dans cette veille qu'il récapitule, lui saute aux yeux la calamité de si peu exister encore ou plutôt, la conscience que l'on n'est jamais vraiment, même insomniaque. Aucune trêve ne peut nous être accordée. Etre en n'étant pas, telle est notre défroque dont rien ne nous dépouille, ni le sommeil, ni l'insomnie.
Pas dormir, Marie Darrieusseq, P.O.L., août 2021, 308 pages, 19.90 euros, ean : 9782818053645.
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Des métiers carrément à l'ouest, Francis Mizio
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Non pas ces gagne-pain du pavé, du rémouleur au chanteur de rue, qui déchagrinaient nos villes d'antan. Ni ces métiers qui disciplinèrent la cité, comme celui de chiffonniers, non plus que ceux de la survie de 14-18, de ceux que les pauvres surent inventer pour ne pas mourir trop tôt de faim, de froid, de solitude, ni même ces fantasques «encaisseurs de gnons» ou «dépendeurs d'andouille» que chante magistralement Juliette Nourredine. Et moins encore ces «petits» métiers d'aujourd'hui qui saupoudrent les loisirs des riches d'un zeste de dédain, comme celui de plongeur-récupérateur de balles de golf (si, ça existe), ou mannequin vivant de vitrines de luxe (!). Pas même la très sérieuse fonction de demoiselle d'honneur professionnelle (seriously ?). Rien de tout cela dans l'opus de Francis Mizio : du rêve à foison, de l'imaginaire à revendre, chroniques de pure fiction, tout à la fois extravagantes et le plus fabuleusement documentées avec cet art consommé de l'érudition badine qui marque toute son œuvre. De l'ajouteur de grain de sel, de Guérande bien évidemment, auteur d'une ode de quinze mille vers dédiés au sel, au réjouisseur de veau du pays d'Auge, hélas disparu au tournant de l'année 1929, fatale à plus d'une industrie, en passant par l'éradiqueur de mouettes (on en dénombrait 300 en 1895), sans évoquer son invraisemblable sucreur de fraises qui aurait bien fait de s'asseoir sur les genoux de la noueuse de coins de mouchoir avant que ceux-ci ne disparaissent, n'hésitez pas à prendre la tangente que Mizio vous tend, désertez vos trop scrupuleuses vies, optez pour le changement de genre littéraire, tant «changement d'herbage réjouit le veau», pour qu'à l'Ouest enfin, le nouveau fasse enfin signe !
Des métiers carrément à l'ouest, Francis Mizio, Nantes, 2020, 94 pages, 10 euros, ean 9782956107607.
https://anchor.fm/francis-mizio
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ou bien la Librairie L'établi : Librairie L'établi | Alfortville | Facebook
Au lourd délire des lianes, Francis Mizio
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Hénaurme1 !
Un immense exercice de liberté dont on peut souhaiter qu'il rencontre en miroir le même affranchissement de ses lecteurs, de tous les codes qui enferment d'ordinaire leur lecture dans les tribulations malingres des genres trop lustrés pour être honnêtes. C'est que Mizio a fait feu de tout bois : glossaire, bibliographie, webographie, cosmogonies fabuleuses, mythologies inventées, cultures controuvées, modes de vie fantasques, tout est vrai, tout est faux, une encyclopédie, encadrée par un appareil critique imposant, des catégorisations du monde pas si abracadabrantes au vrai avec leurs réalités déclinées tout au long du roman comme prismes à travers lesquels en comprendre l'action, du monde dur au monde flou en passant par le monde métro (métropole), et bien évidemment avec une mise en garde linguistique savante, des notes de bas de page à hurler de rire qui n'en finissent pas de proliférer, bref, vous ne tenez pas entre les mains un livre mais un bouillonnement, un pic, un sommet, un promontoire plutôt qu'une proéminence à la protubérance pourtant exceptionnelle, mieux : un rhizome dont nul ne peut empêcher qu'il n'ait pas de fin tant cette fiction déborde ses propres excès : voyez les bonus sur instagram...
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Alors l'histoire, le pitch... puisque vous y tenez...
Nous abordons en terres marécageuses chez les @tribuMacroqa : oui, ils disposent d'un compte twitter et vous pouvez suivre leurs aventures, qui ne s'arrêtent jamais, sur leur compte. Et pour vous rassurer, imaginez que vous êtes dans Clochemerle revisité. Le chaman-Jean-François Macroqa vient de débarquer (enfin, il a pris l'avion, survolé déjà nos préjugés, leur a tordu le cou, ratiociné et débarqué quoi), de Paris, au sortir du centre pour toxicos dont il était le patient, à cause d'une addiction ruineuse au pastis. Il retourne au pays fort d'une révélation qui l'a foudroyé net le Jour du Dépassement (mais si, vous savez de quoi il s'agit : GIEC) et décidé à ne vivre que pour le projet grandiose qu'il a conçu : faire de sa tribu une communauté écologique exemplaire, dans cette Guyane où jusque là, il s'agissait moins de préserver l'environnement que de s'en protéger. Las, le village vaniVani campe juste en face du sien, et il est habité par des sortes de crétins des Alpes, mais amérindiens. Les vaniVani, eux, voudraient développer le tourisme autour d'un projet non moins pharaonique, celui de croisières à bord du Jungle River Boat, un rafiot retapé à grand frais, naguère flambeau à l'abandon dénommé le Charles de Gaulle... Le ton est donné. Heinrich Filipon Petit-Lézard, le chef vaniVani, n'a à la bouche que des affabulations marketings et le vocabulaire qui va avec. Le décalage est d'un drôle absolu mais pas si drôle qu'on oublierait par exemple que ce sabir est celui qui ruine nos consciences. La guerre fera donc rage entre les deux tribus. Chaman Jean-Louis, qui découvre qu'il n'a hérité d'aucun don particulier, tout comme son père et le père de son père, et le etc., mais de la certitude de ses ancêtres que le chamanisme n'est qu'un tissu de bobards, finira tout de même, contraint, par convoquer le Grand Yolok, au pouvoir de ouf, pour faire le Grand Ménage (une sorte de Jour du Dépassement qu'on ne peut plus dépasser) : se débarrasser des voisins qui de toute façon de tous temps et de tous lieux ont toujours fait chier. Je ne vous en dirai pas plus, ni rien du Grand Ménage qui ne ménagera pas les esprits sensibles que nous sommes, pour n'évoquer que le fond sur lequel tout cela fait fond : l'Europe à son naufrage. Ce là-bas (ici) de désolations où l'on ne parle que de sobriété des pauvres pour sauver la planète, quand ces pauvres n'ont jamais connu que la misère – la sobriété serait donc pour eux comme un progrès, non ? L'Occident va disparaître, nous l'avons bien tous compris, tandis que les Macroqas resteront à la pointe, finalement, d'une civilisation qu'on peine à appeler humaine.
Vous aimez lire ? Bien !... Alors oubliez tout ce que vous avez lu jusque-là : Mizio réinvente le lecteur et le libère de ses habitudes. Lisez tout, ou parties, in extenso ou quasiment, voire à l'estime, ou bien encore prélevez ce que bon vous semblera : ce roman n'a pas d'équivalent et mérite que le lecteur soit sans équivalent.
1Pour reprendre le mot de Flaubert, et parce qu'il y a du Bouvard et Pécuchet là-dedans, voire l'ironie flaubertienne du catalogue des «opinions chics», ce regard distancié sur le monde qui chaperonne, littéralement, la construction de personnages perçus comme des créatures grotesques, sans parvenir à dissimuler l'affection qu'il leur porte... De l'ironie donc, mais aussi cette jouissance de désobliger que Flaubert partageait avec Baudelaire, qui nous vaut un avertissement au lecteur gratiné à l'égard des gougnafiers qui voudraient lui reprocher d'avoir moqué des peuples trop longtemps moqués en choisissant la Guyane «profonde» pour cadre romanesque.
Car l'action se passe en Guyane, c'est-à-dire nulle part, pour reprendre cette fois l'Ubu de Jarry. Et à propos de Pologne, celle d'Alfred entendons-nous, songez que son «nulle part» n'était au fond que celui des Tatras chères à Witkiewicz : celui du baroque sarmate qui vit naître les textes les plus ahurissants de la littérature polonaise, voire de la littérature mondiale tout court, comme ceux de Pasek ou de Witkacy, de vraies farcissures romanesques qui donnent à penser que dans cette tradition littéraire, le roman de Mizio, traduit en polonais, saurait toucher plus de lecteurs qu'il n'en dénombrera (hélas) en France.
Mais finissons-en avec les références, assez tartiné de culture tartuffe, d'autant que Mizio se réclame de Swift, quant au style aussi bien que de l'imaginaire et non sans de solides raisons littéraires. Cet inutile commentaire ne signale au vrai que la pitié d'une acculturation toujours bancale, prisme, si l'on veut, à travers lequel on croit lire ou écrire, toujours insuffisant, incapable de voir qu'il y a du Mizio là-dedans et tant pis pour Flaubert,voire même Swift ! Tout ça pour dire qu'on lui ferait un procès injuste à convoquer la Guyane plutôt que ce «nulle part» ubuesque où ses indiens Macroqas (on met un « s » au pluriel?), inventés par ses soins, offrent le plus parfait miroir, comme il l'écrit dans son avertissement, du monde absurde où nous vivons.
Francis Mizio, Au lourd délire des lianes, éditions Le niveau baisse, avril 2022, 560 pages, ean : 9782958225209.
Retrouvez les aventures de la tribu Macroqa sur instagram : @tribumacroqa
ou sur leur site : Tribu Macroqa – Site du roman "Au lourd délire des lianes" (francismizio.net)
ou sur twitter @TribuMacroqa
site de Francis Mizio : Francis Mizio's Pink Flamingo – Site parano bas carbone : Écriture – Vies vraie et numérique – Jobs – Méthode de pilates littéraires – Flamants roses
et sa propre présentation du roman, sur Youtube :
Au lourd délire des lianes : une recension farfelue - YouTube
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