poesie
Dans La Clairière de l'être, Joël Jégouzo
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Les éditions de notoriété publique publie ce texte dans une collection baptisée "méditations poétiques". Méditations... Voilà qui donne à penser qu'il y a de la philosophie en suspens. Et de la poésie. L'éditeur confie qu'il voulait en effet publier des textes qui construiraient en écho une réflexion philosophique, de celle que l'on aime : de nature à intriguer la pensée. Mais comme un pendant nécessaire à la poésie qui, elle, intrigue le langage. Un texte qui saurait ainsi ouvrir à l'une et l'ouvrir encore avec l'autre, pour ne jamais clore un acte qui ne peut être que de pensée.
De quoi nous parle ce texte ? De nos vies avant la naissance qui la date, comme l'écrivait Pascal Quignard dans Les Ombres errantes. « Il y a un monde avant le monde où il surgit. (…) Il y a un infans avant le puer »... Quignard, intéressé à cet avant de l'identité que surplombe pourtant déjà la scène où accueillir, peut-être pour s'en défaire, cet avent.
Mais qu'est-ce qu'un enfant pour celui qui le désire ? Une énigme. L'enfant est une énigme qui s'ancre dans une histoire qui n'est pas (encore) la sienne et dont il est détaché. Séparé. Par son silence d'infans, quelles que soient les paroles qui l'annoncent. Or la venue de cet enfant au monde est aussi la rencontre avec cette énigme, une énigme sur laquelle les deux parties butent. Où se jouera leur rencontre ? Nul ne peut le prédire. Ni le texte qui s'écrit, ni la lecture qui en sera faite. De l'infans à l'enfant, son inscription (script?) dans la communauté humaine, ne suit aucune logique linéaire.
Pourtant, dans la clairière de l'être, même si trébuche et sonne une langue que d'aucuns jugeront trop précoce, avant même que d'être né, l'enfant dit, parlé, est saisi dans les mailles du langage, plongé, immergé, attendu. Empreintes, traces, cicatrices, c'est de cela qu'il est question. De cet en-deçà, ou au-delà, du désir d'enfant... Sur lesquels peu à peu l'enfant construira ses propres identités.
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Dans la clairière de l'être, Joël Jégouzo, éditions de notoriété publique, juillet 2025, 8 euros, ean ; 9782919275069.
Et je mangeais ma peur, Marc Verhaverbeke, 3/3
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J'ai enfin tenté d'appréhender le texte de Marc Verhaverbeke sous l'angle des figures de style les plus récurrentes. Avec prudence quant à l'interprétation : il n'entrait pas dans l'intention de l'auteur de composer son texte à partir de cet horizon, lesdites figures de style ne furent déployées que sous l'emprise d'une nécessité poétique.
La plus fréquente est l’anacoluthe, dont la fonction dans le texte de Marc Verhaverbeke s'entend à mon avis comme figure de la disjonction existentielle. L’anacoluthe, qui est une rupture de la syntaxe logique, manifeste ici une discontinuité intérieure. Elle n'est ainsi pas qu'une forme grammaticale : elle est un symptôme ontologique. L’être ne peut plus se dire dans une phrase linéaire, car le temps, la mémoire et la douleur ont désaxé sa pensée. Aussi reflète-t-elle à mon sens un je fragmenté, qui tente de survivre à l’intérieur même du langage. Et au final, chaque phrase qui déraille devient un geste de vérité, le refus de l’illusion d’unité. L’anacoluthe y devenant la syntaxe d'un traumatisme, le rythme d’un corps désaccordé.
L’oxymore, ou la coexistence des contraires. L’oxymore abonde dans le texte : « silence plus vulnérable que la parole », « foule dans l’œuf », «solitude bavarde» n'en sont que des exemples. Elle n’est pas un pur jeu d’esprit : elle exprime une expérience de l’ambivalence fondamentale. C’est une figure du paradoxe existentiel : vivre, c’est souffrir et aimer à la fois. C’est désirer la lumière tout en étant traversé d’ombre. Or l’oxymore suspend le jugement, en accueillant, sinon recueillant les contradictions qui traversent le vivant. Outre son caractère existentiel, elle est aussi la figure poétique du réel tel qu’il est : instable, inclassable, tremblant.
La métaphore filée de l’eau : devenir, mémoire et dissolution. L’eau parcourt le texte comme une matière intérieure : mer, pluie, fleuve, inondation, miroir, sable, soif... Cette filiation tisse une vision du monde fluide, insaisissable, sans fixité. Elle paraît incarner une mémoire vive, mais qui se déroberait comme l’eau entre les doigts. Mais surtout, elle est l'écriture, au risque de son effacement. L’eau est une ontologie du flux, qui s'empare du sujet énonçant comme emporté par un fleuve qui le roule et le transforme.
La synesthésie : trouée sensible dans la matière du monde. Rare dans le texte de Marc, mais marquante. Ses synesthésies (« bouche de bronze », « musique peinte », « sable devient soif ») ouvrent des instants de fusion sensorielle. Le monde n’est plus divisé : les sensations se mêlent, s’échappent des catégories. Philosophiquement, il me semble que la synesthésie traduit une perception unifiée, archaïque, qui précède la séparation des sens et des mots. Elle est un reste d’enfance, un éclat de monde premier, toujours vivant, qui dit que le corps perçoit plus que la langue ne peut dire.
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L'hypallage. Figure rare, mais subtile. C'est sur cette figure de style que je voudrais conclure. Elle est, dans Et je mangeais ma peur à la fois discrète et bouleversante. Elle intervient trois fois, mais chacune de ses apparitions déplace intensément le rapport du sujet au monde. Rappelons ce qu'il en est de cette figure de style : l’hypallage consiste à attribuer à un mot ce qui devrait être attribué à un autre, souvent dans une construction nominale. Elle déplace un adjectif ou un qualificatif de son lieu « naturel » vers un autre mot du groupe — créant un effet de surprise, de trouble, voire de malaise. J'ai relevé trois occurrences caractéristiques dans le texte de Marc Verhaverbeke :
-
« Les matins de plâtre traînant un manteau trop lourd »
Ce n’est évidemment pas le matin qui porte un manteau. Le plâtre ici fige le temps. Le matin devient lourdeur vécue, fatigue transférée au monde. -
« Le miroir brûle toutes les rumeurs ». Ce ne sont pas les rumeurs qui brûlent, ni le miroir qui est actif au sens propre. Le miroir, lieu de reflet passif, devient ici un agent destructeur, qui crée un effet de violence étrange.
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« Une plainte brandie comme pour abattre les oiseaux à contre-ciel ». Là encore, ce n’est pas la plainte qui brandit. Et cependant la plainte devient geste armé, presque apocalyptique. Elle prend chair active, une puissance qui n’est pas la sienne.
L’hypallage transfère l’affect du sujet au monde, poétisant la matière : ce ne sont plus les humains qui sentent, mais les matins, les miroirs, les voiles, les mots. Ce qui a pour effet d'abolir la frontière entre intérieur et extérieur : le monde devient symptôme de l’état du sujet. L’hypallage permet alors de relire le monde comme miroir animé du moi. Mais dans le même temps, l'hypallage trahit la perte de contrôle du sujet sur sa propre parole. Il ne « possède » plus les gestes, les émotions, qui passent, presque contraints par sa formulation, par les objets, les décors, les éléments. Brossant alors une ontologie flottante : les qualités glissent, les identités se déplacent. Poétique de l’aliénation douce, l'hypallage devient alors l’expression stylistique d’un moi dépossédé de lui-même, dans un monde animé, où les objets semblent dotés de conscience ou de mémoire. C'est là rejoindre une vision pré-cartésienne du monde, où la parole circule entre les choses et les êtres.
L’hypallage dans Et je mangeais ma peur y devient ainsi une figure de transfert et de trouble, comme si les choses parlaient à la place du poète, peut-être à travers lui. Elle dit un monde poreux, où le langage ne fixe rien, renversant la logique du sujet maître de ses affects, au profit d’un être en dialogue avec la matière sensible. Elle est l’écriture d’un monde hanté (le cimetière englouti).
Toutes ces figures de style, anacoluthe, oxymore, métaphore aquatique, synesthésie, hypallage, forment le style-pensée du poème. Elles ne décorent pas : elles portent la pensée elle-même. Elles disent un être qui tente de survivre dans le tremblement, entre la mémoire et le silence, entre la perte et le désir. Et sont, en elles-mêmes, une philosophie de l’écriture comme expérience existentielle.
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Et je mangeais ma peur, Marc Verhaverbeke éditions de notoriété publique, juin 2025, 12 euros, ean : 9782919275083.
contact éditeur : denotorietepublique@aol.com
illustration : Juan Miro : René Char, Le Marteau sur la tête, Paris, vent d'Arles, en hommage à Marc Verhaverbeke qui, de René Char, découvrit et aima tant la poésie.
Et je mangeais ma peur, Marc Verhaverbeke – 2/3 : « Dans »
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J'ai voulu lire le texte un peu autrement qu'on ne le ferait, en partant de « réalités verbales » statistiques... C'est la raison de ce « nuage » des mots clefs, les occurrences les plus frappantes de son texte. Comme on peut le voir, c'est le mot « Dans » qui revient le plus souvent. Et c'est écrasant quand on lui accole toutes les prépositions de « localisation ».
DANS...
Apparemment banal, il semble ici d’une importance capitale. Qu’il soit le plus utilisé dans Et je mangeais ma peur n’est pas anodin : il constitue à mon sens une clef philosophique de l’œuvre.
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Ce « Dans », finalement, construit un équilibre toujours fragile entre le dehors et le dedans, entre soi et le monde, entre silence et langage. Il désigne une épreuve de l’immanence, mais aussi une volonté d’habiter pleinement l’expérience : celle du corps, de la mémoire, du deuil, de la parole. Et l'extraordinaire, c'est qu'on a ici un mot philosophique discret, presque chétif, mais central. Qui ne désigne plus une position, mais une condition d’existence, que ce texte explore avec une intensité rare.
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Et je mangeais ma peur, Marc Verhaverbeke éditions de notoriété publique, juin 2025, 12 euros, ean : 9782919275083.
contact éditeur : denotorietepublique@aol.com
Et je mangeais ma peur, Marc Verhaverbeke (1/3)
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Et je mangeais ma peur est une traversée poétique de la mémoire, du corps et du langage, entre filiation blessée et soulèvement intime. Le texte déplie une parole sensuelle, fragmentée, hantée par la perte mais tendue vers la lumière. Il sculpte dans le sable et le silence une écriture en lutte contre l’oubli, la norme et la mort.
Les éditions de notoriété publique publient donc le dernier texte poétique que Marc Verhaverbeke ait écrit. Jamais édité à ce jour. Comme un adieu. Cependant, un adieu qui n'en serait pas un, qui ne clôturerait rien, tant le texte laisse flotter une impression d’érosion, d’un effacement abondant en traces, c'est-à-dire les déposant, les produisant. Pas vraiment un dernier texte en somme, bien que le dernier, mais comme la mise en scène de sa disparition, sous l'empreinte d'une trace persistante longtemps après la fin de l’écriture. Et puis aussi, une sorte de pensée du refus de la clôture, affirmant avec force que tout texte demeure toujours en suspens, sinon un suspens.
Ainsi, ce texte qui semblait le dernier en tant qu’adieu à l’écriture poétique, résonne en effet tel une mise en scène, même si le poète paraît s'y effacer dans son propre langage. Car l'un des éléments les plus frappants de cette mise en scène est la manière dont Marc Verhaverbeke se détache du langage : "Je dis les mots à côté, que je vais partir à nouveau du texte" . Certes, il ne s'agit pas ici d’un départ mais de partir du... Partir comme revenir au texte, mais partir tout de même, même s'il s'agit de partir du texte lui-même, dans toute l'ambiguïté de cette formulation, comme si au final, l’écriture devenait un lieu qu’il fallait quitter et non auquel revenir et poursuivre. "Viendra donc ce temps où ne m’accompagneront plus mes personnages." Voyez, on est comme face à une rupture, une séparation. A venir. Mais alors : il ne resterait plus ensuite que le vide à embrasser ? Ou bien n'est-ce qu'une forme de rouerie, le poète exhibant une pensée de l'effacement qui ne ferait que renouer avec l'habitus des siens en écriture, ces poètes qui ont nommé l'exil, fût-il intérieur, comme leur topos où, cessant d'écrire, il(s) ne s'y effacerai(en)t jamais.
Qui ? Eux les poètes ? Ou l'exil ? Ou tel poète, sinon tel p(o)ère à tel fils manqué...
Qu'est-ce que ce recueil orchestre ? La fin de l'écriture ? Vraiment ? Ou le début de la lecture ? La lecture comme résurrection de l'écriture, une fois qu'elle a abandonné son empreinte au bon vouloir de ceux qui, liront ou pas ?
"Je parle d’un cimetière au milieu du lac. Je parle de chevaux blancs." Image puissante de la mort engloutie, dissoute dans l'eau et donc présente, toujours là. Drôles d'eaux amniotiques dans cette métaphore filée qui n'est grosse que d'un cimetière disparu où disparaissent encore les noms de ceux jadis...
"Ce sera le septième jour", affirme le poète. Celui du repos, du vide. Qu'en dire ? En ne cherchant pas à fixer un savoir des autres jours, le poète prononce-t-il l'acceptation du vide ? Fait-il laisser être l'effacement ?
Peut-être alors faut-il de nouveau, ou vraiment, écouter le poème, revenir au poème et l'écouter plus que l'entendre, car peut-être est-ce du côté de son rythme que les choses sont dites dans un souffle musical.
"Je parle... Je parle..."
Il y a comme un effet incantatoire dans cette répétition qui martèle cette idée en en accentuant la progression émotionnelle. Avec dans l'alternance de phrases longues et brèves ( "Je parle d’un cimetière au milieu du lac. Je parle de chevaux blancs."), comme des points de rupture, de silence, marquant moins la fin du souffle que sa reprise. Ce, quand le souffle se reprend, se dissémine et revenante, la fin sans cesse rouvre ses propres traces dans une parole qui joue à s'effondrer sur elle-même, convoquant la fragilité du sujet parlant dans l'impossibilité d'un vrai retour, pour mimer le refus d'en maîtriser le sens. Un geste qui fait du poème un espace de dérive, non de résolution.
On a parlé de mort à sa lecture. Oui, le thème de la mort est profondément inscrit dans ce recueil, mais il n’est jamais abordé de manière frontale. Il apparaît ici et là, sous des formes symboliques liées à la transformation.
On a parlé de transformation, mais il faudrait l'entrevoir comme métamorphose :
"Le silex trouvé plus tôt dans le sable pourrait bien s’éveiller scarabée." Ici, la pierre inerte devient un être vivant, mais vers quelle forme qui serait réellement nouvelle ?
"Rejetés par une répétition de ressacs, tenus un temps en amertume, sur quelle île nous coucher, Ulysse, à la fin démaquillés ?" L’image d’Ulysse est étrange dans ce non retour qui ne cesse de convoquer l'enfance et ses souvenirs brefs. Ulysse démaquillé au pluriel, ce que j'entends, même si je sais l'énoncé autrement postulé. Dans l'effacement, Ulysse récupérant son identité : l'écriture, comme une vérité qui ne se révélerait qu'après le voyage, ou à sa relecture...
On a parlé de métamorphose, non comme une forme nouvelle, mais comme mémoire et comme trace :
"J’ai écrit dans les escaliers fréquemment mon nom troqué contre une pleine brassée d’épines."
De quelles traces parlons-nous ? De celles laissées dans le langage et qui persistent obsessionnellement dans cette langue congrue que Marc déploie ?
« Je parle d’un cimetière au milieu du lac. Je parle de chevaux blancs."
Quelle image encore une fois, que celle de ce cimetière enfoui sous l'écume.
"Viendra donc ce temps"
qui jamais n'est fixé, figé, qui fait circuler comme une métamorphose, celle de l'être au langage. Mutation lente, qui passe par cette « chienne » d'écriture à la laisse souvent trop courte... Notre héritage dit le poète, « réticence généreuse », où s'embrouille toute présence qui voudrait par trop s'arrimer, quand il n'y a au milieu du lac qu'une cavalcade blanche et liquide.
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Et je mangeais ma peur, Marc Verhaverbeke éditions de notoriété publique, juin 2025, 12 euros, ean : 9782919275083.
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Ainsi Font, PUP fiction #6
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Les éditions de notoriété publique affichent leur sixième Ponctuation urbaine Poétique (PUP fiction), dans la vitrine de la librairie l'établi d'Alfortville. Conçue et réalisée par Une Roserie, cette PUP fiction #6 propose un QR code renvoyant à la chanson créée et interprétée par Une Roserie, qui a donné samedi 21 juin dans la foulée un concert à la librairie, dans le cadre du mois des fiertés et de la fête de la musique.
Quelques mots sur ces PUP fictions.
Il s'agit d'affiches, offertes à l'inattention des passants, souvent affairés à des courses dont on ne sait pour quelles raisons elles leurs pressent toutes, et toujours, le pas. Du temps donné donc, pour qui saurait l'accepter. Car ces affiches ne font sens dans la ville qu'à la condition que ce temps-là soit pris, celui d'une suspension, toute affaire cessante. Des affiches qui vérifient pour ainsi dire et sans contrainte l'assertion de Marc Bloch : « L'Histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes », du sens que nous prenons en l’occurrence le temps de faire advenir. Un sens qui dépendrait de chaque un, de chaque regard posé sur l'affiche, qui est elle aussi un regard placé sous celui, envisagé, des passants, offert à leur vue, plus tard à leur su, on l'espère : une connaissance, dans tous les sens y compris familier, que ce mot pourra prendre. Une connaissance qu'il s'agit encore une fois de faire lever, d'animer, d'éveiller, à laquelle donc porter secours, tant il faut sans cesse porter secours aux signes émis. Une connaissance discrète donc, qui n'impose en rien son urgence. Des images en somme -il y en a tellement!-, qui se soucient comme d'une guigne d'être ou de n'être pas : elles ne sont qu'à la condition que nous leur prêtions attention. Car il ne s'agit de rien d'autre que de les rendre visibles, de leur restituer leur visibilité et non de les exhiber, ainsi que se pavanent celles, habituellement obscènes, de nos cités, aux abois à se concurrencer l'une l'autre, à mendier ici une œillade, là le spectre d'un rêve frelaté.
Deux choses encore, qui se rejoignent au fond. Ces affiches ont donc été conçues tout d'abord comme des images. Le texte n'y est perçu qu'intégré à l'image et c'est l'image, elle, qui intrigue ou non le coup d’œil qu'on daignera lui accorder. C'est rallier là la conception que le théoricien de l'image, W. J.-T. Mittchel se faisait de ces objets de représentation : qu'est-ce que les images nous veulent réellement ? Dans la puissance inachevé de leur être, vers quoi font-elles donc signe ?
En second lieu, sous ces images un texte s'énonce, qui ne redit pas l'image, laquelle, au demeurant, n'a rien à dire mais à montrer. Un texte souvent intime. C'est le fait remarquable de ce projet. Un texte intime qui s'affiche. Qui s'extime.
L'extime. Il faut ici penser à ce concept forgé par Lacan et défini par Serge Tisseron. Une sorte d'extériorité intime (Lacan, 1959-1960, au cours du séminaire L'éthique de la psychanalyse, transcription Saferla). Songeons à cet extérieur (de l'image comme du texte) qui loge au-dedans de chacun de nous et nous porte de notre for intérieur au for extérieur de la cité. Comme un mouvement essentiel.
Songeons alors aux mots de La Roserie dans cette PUP fiction #6, se récupérant enfin comme sujet de son existence et le chantant. Reprenant corps dans ce mouvement d'extime. Comme on dit reprendre pied (puisqu'il y est question d'enfance). Songeons à cet échange qu'elle induit : que nous dit son image de ce que nous sommes en train de devenir ? Fragile symptôme d'une élévation commune, du spectateur qui a enfin vu l'affiche, à celle qui la lui a présentée, ce mouvement fait signe à notre humanité, intimement.
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Les barbares, mes intimes, Ghassan Zaqtane
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Poète palestinien de la génération de Mahmoud Darwich, de celle qui connut la première Nakba qui vit la moitié des palestiniens forcés de quitter leur terre, Ghassan Zaqtane signe un recueil bouleversant et cependant porté par une force invraisemblable, celle des palestiniens, jamais vaincus malgré 70 ans de martyre. Dans sa préface, son traducteur, Abdelatif Laâbi, note la difficulté à être, quand on est palestinien, qui se glisse jusque sous l'impossible formulation du pronom « je ». Comment se reconnaître en effet, depuis une telle négation orchestrée par l'occident rageur ? Ghassan Zaqtane le sait, qui ne peut constater que l'invraisemblance qu'il y a à ne pouvoir plus communiquer qu'avec des absents, assassinés, déportés, exilés. Des êtres disparus dans des lieux disparus écrit-il. Mais parler d'exil ici serait faible. Il ne s'agit pas de cela : les palestiniens n'ont jamais cessé d'être chassés, en départ forcé, construit méthodiquement, on l'a vu, on le voit à Gaza, sommés de se réfugier dans le Sud pour que les bombes les tuent, sommés ensuite de se rendre dans le nord, pour que les bombes les tuent. Que reste-t-il de Gaza ? « Qu'est-il arrivé aux exilés ? Qu'est-il advenu de leur visage ? Qu'est-il arrivé à leurs enfants ? »... On ne le sait que trop désormais. Ne reste que l'adresse du poète à ses lecteurs : « Raconte, ô étranger ! ». Alors racontons, avant que « les noms anciens » aient tous disparus, « derrière des métaphores », dit Ghassan Zaqtane. L'image est forte et vrai et terrifiante : il ne nous restera demain que ces métaphores pour évoquer le peuple palestinien, sacrifié, « alors qu'un sanglot gigantesque / submerge le monde ».
Tout cela est réel, c'est aujourd'hui, c'est maintenant. Ce n'est pas là-bas, c'est ici ici que « les morts s'assoient (…) / Ils veillent seuls / pensent à nous / et sans raison aucune / se mettent à attendre. »
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Les barbares, mes intimes, Ghassan Zaqtane, hors série de la revue Bacchanales, Maison de la Poésie Rhône-Alpes, traduit de l'arabe (Palestine) par Abdelatif Laâbi, juin 2025, 104 pages, 17 euros, ean : 9782367610450
PUP fiction : L'amitié
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Les éditions denotorietepublique@aim.com et la librairie l'établi d'Alfortville offrent aux regards des passants sa quatrième PUP fiction, sur le thème de l'amitié.
Ponctuation Urbaine Poétique, l'idée est de créer des affiches capables de suspendre le pas pressé de nos contemporains. Moins les arrêter que les surprendre, moins les interpeller que pointiller dans un angle secret de leur vision un temps autre.
Un temps, dans cet espace si mal courbé de la ville, toujours prompt à se rompre sur le cauchemar d'un embouteillage, l'encombrement d'un trottoir, les cinq minutes de retard -déjà!-, ou toute affaire en cours dont l'urgence, sans être assurée, n'en reste pas moins de crise dirait-on.
Des affiches donc, un regard, abritant des textes qui retiendront ou non cette attention qu'ils souhaitent pourtant flottante, saisie dans le mouvement de l’œuvre proposée graphiquement. Car il s'agit d'affiches, où prime le regard qu'aucune lecture ne saurait assouvir. Une pure esthétique de la parole écrite affirment-ils -ainsi ont-ils conçu leurs affiches, au temps pour nous...
Avec celle-ci, ils parlent d'amitié. Une image recomposée étrangement à partir d'un dire enraciné dans une vision aristotélicienne du thème, et cependant s'illustrant dans un détail de la Visitation de Ghirlandaio !
Qu'est-ce à voir ? Qu'est-ce à lire ?
Avec en outre, le choix d'une mise en abîme sidérante : le détail peint de l’œuvre picturale s'ouvre dans cette affiche comme paysage d'une lucarne scellée dans la cavité de murs épais dont l'appareil évoque l'ancestralité.
Ce détail, c'est notre horizon. Deux hommes accoudés au parapet d'un muret semblant surplomber une place en contrebas. Il faut avoir sous les yeux le tableau dans sa totalité pour le comprendre. Ce tableau, c'est la Visitation peinte en 1491 par Ghirlandaio. Marie rend visite à sa cousine Élisabeth, de beaucoup son aînée : une génération les sépare. L'une et l'autre sont enceintes. L'une du Christ, l'autre de Jean le Baptiste. Marie arrive, elle restera trois mois dans la maison de Zacharie. Et sans doute, avec Élisabeth, iront-elles se pencher un jour bras dessus, bras dessous, au-dessus du muret pour contempler la place au fond du tableau.
Des Visitations, on en peignait depuis longtemps. Depuis bien avant que le calendrier chrétien décide d'en faire une fête, en 1389. Mais généralement, on les peignait comme accompagnement de l'Annonciation. Les deux sont liées, étroitement, malgré la liberté prise ici par Ghirlandaio de traiter la Visitation de façon autonome. L'instant est décrit par Luc (1, 39-56). Avant même que la Vierge ne soit en sa présence, écrit Luc, l'enfant a tressailli dans le ventre d’Élisabeth. Cette dernière s'est jetée à genoux, faisant du ventre de Marie un tabernacle devant lequel elle se prosterne. Et ses premières paroles sont celles du « Je vous salue Marie » : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni », la prière d'après la mort du Christ. Marie, elle, évoque en retour son Dieu en sa puissance, ouvrant déjà, presque, à l'anaphore évangélique des béatitudes. L'instant narré, comme l'instant peint, sont chargés des souffrances à venir. Aux côtés de l'une et de l'autre par exemple, l’œil exercé des historiens de l'art aperçoit Marie-Jacobé et Marie-Salomé, qui seront bien plus tard présentes lors de la crucifixion (puis de la résurrection). Par avance, Ghirlandaio nous plonge, comme Luc, dans ce devenir ahurissant.
Mais la Visitation, c'est aussi ce partage de l'une à l'autre, qui va former la condition de la venue d'un salut, quel qu'il soit, celui des chrétiens en Dieu ou celui des humains sans dieu en leur humanité.
Or c'est cette mutualité que le détail en fond de tableau des « amis » du muret partage. Non : ils ne tournent pas le dos à la scène, ils en sont l'incarnation même.
L'amitié est visitation. On lira ou non le texte de l'affiche. L'incroyable mise en abîme réalisée par la plasticienne, Alexandra Bianca, qui signe cette affiche, compose imaginairement trois plans qui nous en focalisent l'horizon. Celui du regardeur solitaire et intimement placé devant l'affiche dans l'ombre de la cave, celui de la lucarne, celui enfin du tableau invisible de Ghirlandaio dont seul ce « détail » surgit comme horizon « naturel »...
Qu'est-ce que ce dispositif nous dit de l'amitié ?
L'amitié...
Pour Aristote, l'amitié était « politique ». Nécessairement. Non seulement elle était pour lui au cœur de la cité, ne pouvant se concevoir en dehors d'elle, mais à son fondement. C'était, à ses yeux, la définition même de la citoyenneté : être amis dans la cité. Dans L’Éthique à Nicomaque, cette question occupe deux livres (VIII et IX) sur les dix qui forment l’ouvrage. Il y passe du temps. Au-delà du sentiment qu'elle circonscrit, il la définit comme une vertu cardinale : la vie bonne n’est possible qu'à cette condition et seuls des hommes unis par les liens de l’amitié peuvent faire cité. Elle y devient ainsi la condition d'existence des communautés humaines.
Mais, politique, vraiment, l'amitié ?
Sûrement. Toutefois non sans danger : le muret pourrait délimiter aussi bien autour de lui le cercle du rejet. La politique construit des murs entre les hommes, on le sait. Autant pour exclure qu'enfermer... Épicure le savait. Qui rejetait cette manière de voir l'amitié pour l'arracher à la sphère des intérêts politiques et la fonder comme sentiment « impolitique », c'est son terme, événement non clos : l'ouvert.
Peut-être alors, tout en reconnaissant quelques raisons à Aristote, pouvons-nous lorgner du côté de Montaigne, qui voyait bien et le risque de rejeter le caractère politique de l'amitié, et le danger de l'y réduire. Montaigne pour qui l’amitié apparaissait comme un genre de « société » très différent des formes de sociabilité que le politique engendre. Alors qu'Aristote voyait par exemple dans le paternalisme une forme d'amitié (?!) capable de structurer les hiérarchies sociales, Montaigne la voyait s'épanouir loin des fréquentations familiales ou de celles construites par d'autres sociabilités, professionnelles par exemples. L'amitié, il la voyait non pas dissoute dans la vie sociale, mais révélée là où les autres formes de sociabilités ne s'énonçaient plus. Car l’amitié ne vaut que pour elle-même, n'a aucun intérêt, aucune finalité. Elle n'est pas plus liée au désir qu'à l'utilité. Elle n'est peut-être qu'une grâce dont nous ne savons rien. Cette grâce que partage avec nous Ghirlandaio et ses deux bonshommes conversant au muret : sans cause particulière, sans mérite, sans contrat.
Alors, aux ami.es de l'établi et à tout autre passant.e de la rue Jules Cuillerier d'Alfortville, ce don inopiné, sans raison, sans calcul, juste un moment d'amitié, comme une visitation.
Affiche éditions denotoriétépublique, format A0 (120x85cm), conception graphique : Alexandra Bianca, une production partagée par la librairie l'établi d'Alfortville, exposée dans sa vitrine.
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Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, Mosab Abu Toha
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Publié en 2022, réédité en 2024, ce qui trouble, c'est l'actualité du recueil, l'actualité du désespoir, de la souffrance palestinienne face à la barbarie. « Comment dire la vie à Gaza ? », s'interroge Mosab Abu Toha. Tellement documentée aujourd'hui, Gaza anéantie, entièrement détruite, les villes, les champs, les routes, les infrastructures, les écoles, les hôpitaux si méthodiquement anéantis : seule l'ampleur de la catastrophe semble avoir changé, cette fois, Gaza n'est plus, sinon un abîme au bord duquel se tient, le nez bouché, l'occident qui vient de signer sa totale faillite morale.
« Où est mon pays ? », chancelle-t-il : « dans l'ombre des arbres » déracinés, calcinés sous la voûte de nuits éclairées par les missiles israéliens.
Il n'y a pas de mots pour faire ne serait-ce que semblant de combler cette béance ouverte dans le monde. Juste les sanglots des palestiniens, étouffés, car en Palestine, nous dit Mosab Abu Toha, il faut sangloter sans bruit, de peur de voir la soldatesque exciter sa cruauté à la vue de ces larmes.
Mosab Abu Toha est né dans un camp, où son propre père est né, où son grand-père a dû -on n'ose ici parler de refuge tant ce serait immonde que de l'imaginer- venir y survivre après que des soldats lui ont volé sa maison à Jaffa (« Mon grand-père était un terroriste : il s'occupait de son champ »). Trois générations de palestiniens forcés de vivre dans des camps ! Et aujourd'hui, il faut apprendre aux enfants à se cacher dès qu'un drone pointe au-dessus de leur tête.
La Palestine que le poète décrit ressemble déjà beaucoup à celle que nous ne pouvons pas faire semblant d'ignorer : celle d'aujourd'hui, rasée à 80%... Où chaque jour la population civile subit des bombardements assassins sans parvenir souvent à enterrer ses morts, tant ils sont nombreux.
« Nous méritons une mort meilleure », écrit à ce propos Mosab Abu Toha : « Nos corps pourrissent sous le soleil brûlant », et les maisons se transforment « en un ragoût de béton et de sang».
Le recueil est suivi d'un entretien, au cours duquel Mosab Abu Toha évoque le miracle de sa survie, d'avoir été remarqué par une université américaine qui lui a permis d'échapper au massacre de ses pairs. De la Poésie palestinienne, il donne la vraie raison d'être : non pas une forme littéraire qu'il faudrait suivre ou combattre, mais une émotion qui ouvre à toutes les formes possibles. Est-ce pour cela qu'elle est si forte et si riche ?
Quand il se penche sur son enfance, Mosab Abu Toha réalise que peu de photos de famille circulent en Palestine : les bombardements incessants depuis 76 ans en sont venus à bout, le souvenir ne peut plus exister qu'en images littéraires, en récits, une odyssée orale qu'il faut sauver pour que ces souvenirs ne se perdent pas.
Mosab Abu Toha, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, éditions Julliard, traduit de l'anglais par Eve de Dampierre-Norisay, octobre 2024, 186 pages, 20 euros, ean : 9782260056485.
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@mosab_abutoha
pour que le monde puisse encore, là-bas, se jouer
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Le texte :
Le petit anthropos se sert de ses mains pour triompher de l’idiotie du réel.
Le petit anthropos est comme ça : il danse, bouge.
Il remue et place toute son attention dans le montage de ce qu’il expérimente : des gesticulations d’abord imprécises, inadéquates, et puis des gestes qui finissent par dessiner un mouvement.
On le voit s’affairer dans le monde avec beaucoup de fébrilité et beaucoup d’obstination. Dès le début.
Bien sûr, ses tentatives se révèlent tout d’abord erratiques. Il tourne autour d’un geste, le pose en équilibre devant lui, le contemple.
Où trouve-t-il la force de parvenir à bâtir avec autant de méthode l’architecture de sa réalité ?
La curiosité de l’enfant devant les gestes que le monde lui offre est à peine croyable.
Plongé dans le bruit de la vie, il n’en finit pas de recomposer en lui ce qui s’est joué à lui d’une façon souvent anodine.
Tout joue devant lui, là-bas, sans que l’on sache si ça joue pour lui ou non, sans que l’on sache si ça joue pour que tout puisse se rejouer ensuite en lui, ou bien s’il ne fait que jouer lui-même dans l’ignorance de ce qui s’est joué, pour que le monde puisse encore, là-bas, se jouer.
Alors il bouge. Et chacun de ses gestes est doublé d’un bruit, peut-être un son, demain un mot qui saura le remplacer. Car les mots proférés vont bientôt creuser son destin et dans leur triomphe, le geste corporel deviendra pour ainsi dire et malheureusement inutile.
Pourtant, ce geste manquant ne cessera d’affleurer, de remonter à la surface pour devenir à son insu la vraie profondeur : la berceuse et son balancement, l’enfant au bout d’un bras, enroulé dans son rythme corporel.
La librairie l'établi (Alfortville) offre à la lecture, en vitrine, des ponctuations urbaines poétiques (PUP Fiction). La première : une méditation poétique d'un père à son fils. Soit un temps de lecture incongru sur le trottoir, dans ces lieux où le pas presse par trop, et au regard distrait des passants une affiche signée par le studio Marguerite de la Friche (d'Alfortville), qui intègre si bien le texte dans son graphisme qu'il passe pour une image forte d'une présence inouïe, où arrêter le temps pour se couler dans la rêverie qu'elle énonce : un lieu où retrouver ce plaisir des attentions flottantes, peut-être, au fond, le lieu où lire revient à se dire.
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Anthologie de la poésie palestinienne d'aujourd'hui, Abdellatif Laâbi
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«Fait rare dans l'histoire de la littérature, écrit Abdellatif Laâbi, le nom d'un pays, en l'occurrence la Palestine, est devenu en soi une poétique». Comment ne pas voir en effet, la force aveuglante de la Palestine dans le monde ?
Être palestinien, compose le poète Ashraf Fayad, «ne signifie qu'une chose : / que le monde entier est ton pays». Dispersés aux quatre coins du monde, rejetés non par les peuples, la solidarité des nations envers le peuple palestinien en témoigne désormais, mais par les états et leur clique confortablement installée sous les lambris de républiques indignes, être palestinien écrit encore Ashraf Fayad, «c'est tout perdre», sauf l'essentiel : son humanité. C'est là que gît la force aveuglante de la Palestine : son humanité. Cette grandeur d'âme ignorée des causes mercantiles. «L'Histoire, nous dit Asmaa Azaizeh, poétesse palestinienne, était un chien enchaîné à un arbre». Oui, mais pas n'importe quelle Histoire : la nôtre de ce côté-ci de la Méditerranée, un chien déchaîné de loin en loin au gré de nos «conquêtes».
Comment ne pas entendre la force morale d'un peuple martyr ? A l'heure de la découverte de charniers à Gaza, Colette Abu Husseïn écrit combien l'idée de la mort la hante. «Mon cœur est une fosse commune, ô mes aimés», ajoute-t-elle. Pour nous, cette histoire qui se déroule sous nos yeux est juste à dégueuler. Pour elle, être palestinienne c'est assumer la force d'une présence aveuglante sous les bombes. C'est «s'entraîner à toutes les formes de mort», mais aussi, invraisemblablement, se relever toujours pour «pratiquer toutes les formes de vie».
Écoutez ces voies ahurissantes -«les oiseaux dans notre ville / sont des chiens errants»-, capables de réinventer la poésie face à la barbarie. Entendez leur chant, celui de ces innombrables poétesses explorant, dévisageant l'écriture poétique pour lui ouvrir des horizons nouveaux. Pourquoi écrire encore de la poésie ? Comment peuvent-elles en renouveler le champ avec tant de lucidité ?
Déjà en 2022 la publication de cette anthologie revêtait un caractère d'urgence. Inviter aujourd'hui en France la poésie palestinienne revêt un caractère absolu d'urgence.
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Anthologie de la poésie palestinienne d'aujourd'hui, textes choisis et traduits de l'arabe par Abdellatif Laâbi, réunis par Yassin Ahman. Points Seuil, mars 2022, 218 pages, 7.90 euros, ean : 9782757895009.