en lisant - en relisant
M, l'homme de la Providence, Antonio Scurati
/image%2F1527769%2F20211104%2Fob_3dfa64_scurati-suite.jpg)
Second volume de l'impressionnant roman biographique sur Mussolini. Ce dernier a donc conquis le pouvoir, il faut à présent le gérer. Antonio Scurati poursuit son récit en conservant sa méthode si éclairante, qui mêle au roman des documents d'époque, archives d'état, courriers administratifs, notes des renseignements, ainsi que des articles de journaux, les lettres et les écrits intimes des proches du Duce. Mais bien plus que le premier volume, qui nous donnait à comprendre l'animal politique qu'était Mussolini, stratège opportuniste usant de manœuvres brutales pour sa conquête du pouvoir, Scurati semble ici se focaliser surtout sur le problème des corps saisis par la commotion politique que provoque le totalitarisme. Peu de chose sur l'économie en conséquence, rien sur la crise de 29 et ses répercussions financières, sinon ses traductions politiques, conformes à l'esprit du fascisme qui glisse plus encore, s'il était possible, vers une dictature sans partage exigeant l'adhésion de tous à toute heure du jour et de la nuit, dans l'intimité des pensées ou l'expression des paroles de chacun : c'est que «le fascisme n'est pas un parti, c'est une religion» comme l'affirmait Mussolini.
Cette question du corps, c'est d'abord, beaucoup, ces corps martyrisés, suppliciés, torturés, persécutés des colonies italiennes que le régime fasciste extermine en Cyrénaïque à travers la création de dizaines de camps de concentration qui feront école en Europe.
Ce sont ensuite les corps abrutis de l'armée italienne composite, sacrifiant ses soldats sans l'ombre d'une hésitation. Corps exténués des marches forcées, des combats à bout de force, de l'obligation de l'immolation exigée pour relever le défi de la «race».
Et c'est enfin et surtout le corps du Duce, exhibé torse nu dans la chaleur des moissons, ruisselant de sueur, offert autant à la dévotion qu'aux désirs clairement sexuels des italiennes. Un événement dans l'histoire politique que cette mise en scène du corps du dictateur, le premier de son rang à se montrer torse nu, à vouloir vivre «peau contre peau» au plus près de «son» peuple, le premier à sexualiser son corps pour en tirer une mystique charnelle supplantant la mystique chrétienne. Mussolini en s'exhibant, tente de rassembler dans son corps ces fameux deux corps du roi que décrivait Kantorowicz, pour n'en projeter qu'un, rabattu sur sa dimension charnelle cette fois et non ses simulacres de Pouvoir -différence notoire avec le sens que prenaient les corps royaux dans l'analyse de Kantorowicz. L'homme providentiel que dessine Mussolini comme fiction théologico-politique s'incarne alors dans sa musculature, et s'offre dans un lien pervers à autrui. Plus de mystère ici. Un outrage. Qui le sépare de ces transmutations de la figure royale qui posaient leur pouvoir, dans une rivalité mimétique, face à l'Église en s'appropriant ses attributs de corps mystique. Un outrage car en se faisant chair, Mussolini fait du pouvoir un objet trivial, imprédictible, moins une comédie qu'une possession. Le façonnement des corps que par ailleurs Mussolini voulait, s'inscrit à présent dans le champ de la possession malfaisante des êtres. Toutefois, tout comme Kantorowicz s'interrogeait sur l'efficace de cette fiction, aucune étude n'est venue confirmer l'adhésion du peuple italien à une telle chimère. Peut-être que personne n'y croyait vraiment à ce corps en sueur offert à l'adoration de tous. Peu importe : Mussolini y croyait, lui, et c'est cette conviction seule qui importait, parce qu'elle était capable de façonner la vie fasciste telle qu'il se la représentait, étendue par la force à toute l'Italie et tous les italiens.
Rien d'étonnant en outre à ce que le motif charnel soit de plus en plus prégnant dans le roman de Scurati. C'est par ce motif -indécidable-, qu'il s'affirme comme homme de lettres et non historien. Posant ainsi plus de problèmes que la littérature n'en sait résoudre, mais ouvrant cet immense champ d'interrogations que seul les lettres (et les arts) savent déployer pour nous offrir non pas le salut de solutions préfabriquées, mais la chance de nous mettre en perspective.
Et à ce propos, il est troublant de réaliser, lorsque l'on fait l'inventaire des discours de Mussolini, qu'y sont posés tous les mots de l'avenir, notre présent : race, décadence, remplacement, guerre, homme, totalitaire, étranger, immigré, etc.
Antonio Scurati, M l'Homme de la Providence, traduit de l'italien par Nathalie Bauer, édition les Arènes, juin 2021, 662 pages, 24.90 euros, ean : 9791037504586.
volume 1 :
M, l’Enfant du siècle, Antonio Scurati - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)
Les enfants verts, Olga Tokarczuk
/image%2F1527769%2F20211101%2Fob_e4b2e0_enfants-verts.jpg)
Printemps 1656. Descartes se gèle en Suède, tout comme William Davisson, mais en Pologne pour ce dernier, qui a accepté la charge de médecin du roi Jean II Casimir et l'accompagne dans un périlleux périple entre la Lituanie et Lvov. L'ex-botaniste du roi de France regrette sa douce Ecosse natale. William donc, notre narrateur, observe pour s'occuper les mœurs polonaises dans un récit qui doit beaucoup à la tradition romanesque baroque de la littérature polonaise. On y retrouve toute la drôlerie de notations incongrues et l'ironie réservée des grands textes de l'ex-Est, comme dans sa moquerie circonspecte du culte de la Vierge comme seule réponse militaire aux agressions des pays voisins. Or un matin, alors qu'ils chassent pour améliorer leur quotidien, les soldats du roi reviennent avec deux enfants chétifs à la peau verte... Blessé par inadvertance quelques temps après, William séjournera avec ces deux étranges créatures, aux soins aussi efficaces que mystérieux. L'occasion pour lui d'étudier de près ce phénomène et de nous livrer sa vision du monde, aussi facétieuse que peuvent l'être les grandes théories géopolitiques, qui par trop oublient que leur discipline est un art, plutôt qu'une science. Bref... L'un des deux enfants, le garçon, mourra et disparaîtra dans des circonstances troublantes, tandis que l'autre, une fillette, parvient à rassembler autour d'elle toute la jeunesse du pays qu'elle emmènera au pays des hommes verts. Mais le récit ne sait qu'en faire et s'il n'existe, ce n'est que pour quêter auprès de ses lecteurs une explication. Une superbe leçon d'écriture en fait, quand le romanesque ne se soutient que de son écriture.
Olga Tokarczuk, Les enfants verts, traduit du polonais par Margot Carlier, édition la Contre-Allée, 2ème impression, 1er trimestre 2019, 88 pages, 8,5 euros, ean : 9782917817.
Lord Pythagore, Marc Daniau
/image%2F1527769%2F20211030%2Fob_331d9b_pythagore.jpg)
Pythagore est un cheval, parti à la conquête de l'Ouest. Un cheval savant plutôt que de cirque. Un cheval qui sait compter, additionner, multiplier et même extraire des racines carrées. Ne riez pas : il n'y a aucun truc là-dedans, et certainement pas ce genre de supercherie que l'Ouest raisonneur n'aime que dans les tours de cabarets que l'on peut à foison décortiquer avec méthode. En plein Far Ouest donc, Pythagore se donne en représentations qui finissent par tourner très mal : c'est, encore une fois, qu'il n'y a aucune malice dans l'histoire, Pythagore sait compter et c'est bien ce que notre monde ne peut ni croire ni supporter. On lui donne donc la chasse, à lui, à son «dresseur» et la fille de celui-ci. Il convient de mettre le mot entre guillemets, justement parce que Pythagore n'est pas de ces chevaux que l'on dresse. Ni qu'on achète : il a été donné à son « montreur de tours » dans d'étranges circonstances, par un homme qui a su, aux côtés de Pythagore, aller au bout de ses rêves. Il a été offert non comme un «objet» dont on userait jusqu'à en épuiser l'usage et le sens, mais comme une promesse existentielle d'accomplissement de soi. Il convient ici aussi de mettre entre guillemets le mot «objet», dont la jouissance s'avère souvent vaine dans nos vies -songez à l'objet de votre amour pour tenter d'en lever l'horizon...
Pythagore est donc pourchassé. L'Ouest raisonneur n'aime pas ses façons. Rose, cette fillette de huit ans qui vit de sa rencontre, avec son père ancien vétérinaire de l'école de Maisons-Alfort à qui l'on a donné le cheval, caracole dans les grandes plaines où vivent encore les Apaches. C'est là que l'existence de Pythagore va prendre tout son sens, dans cette culture où compter n'est pas qu'un calcul. C'est là que Rose va grandir et l'offrir, Pythagore, ayant éprouvé au plus profond d'elle-même qu'il aura été «l'illusion qui a permis (son) enfance».
Superbe conte à lire et à offrir, pour que le monde fasse monde encore, sinon pour toujours : l'Ouest n'a pas renoncé à abattre nos rêves les plus subtils.
Marc Daniau, Lord Pythagore, le cheval mystère de l'Ouest, éditions du Rouergue, coll. Dacodac, août 2021, 80 pages, 9,50 euros, ean : 9782812622236.
Le visage de pierre, William Gardner Smith
/image%2F1527769%2F20211027%2Fob_84b4eb_gardner.jpg)
Ecrit en 1963, inédit en France et pour cause... Simeon Brown, le héros du roman, a fui le racisme anti-noir des américains, croyant trouver en France la paix tant promise par sa culture. Paris. Pour lui : la «sécurité» raciale. Peintre, journaliste, il se réfugie dans le quartier latin. Simeon ne peint à vrai dire qu'une seule toile : celle du flic qui l'a humilié, passé à tabac, parce qu'il était noir. A Paris, il rencontre la bohême internationale des années 60. Juste de quoi oublier l'enfer de Philadelphie, ses violences, les affrontements entre bandes, le racisme quotidien. Paris. Le jazz, les boîtes de nuit, les filles. Et puis un jour, à un carrefour, il voit un flic tabasser un homme. «Sans doute un arabe», croit-il entendre. Comme une routine parisienne. La guerre d'Algérie s'invite dès lors dans le roman. Partout désormais Simeon voit la violence qui s'abat contre une partie de la population française, au prétexte qu'elle est basanée. Parce que cette violence est visible et que déjà, elle crevait les yeux... Il entend partout des parisiens s'exprimer sur ce problème. «Les bicots» ne sont pas acceptés. Ou peu. Très peu. Dans un café qu'il fréquente, tenu par des «arabes», il voit les flics cogner pour un oui, pour un non, ces «bicots» dont il est à présent l'ami. Il voit partout fleurir ce racisme odieux qu'il a fui. Mais lui n'est plus victime : américain, il est traité comme un «blanc» à Paris. Non plus un noir à abattre, mais un homme respectable. Respecté par cette police française qui ne cesse de martyriser ses «noirs» : les «arabes». Le voici devenu «blanc» soudain. Le texte est fort, de cette prise de conscience ahurissante de Simeon. D'autant qu'autour de lui, même les intellectuels sombrent dans le déni : non, les français ne sont pas racistes prétendent-ils, mais avec les «arabes», «c'est autre chose»... Simeon ne sait pas que quelques décennies plus tard, ces «arabes» deviendront des «musulmans» sans place dans la société française, leur société... Pour l'heure, Simeon observe partout l'indifférence des parisiens au tabassage des «arabes». Portrait lucide d'une France à vomir.
Simeon est à Paris le 17 octobre 1961. William Gardner Smith raconte. L'horreur. Son dégoût, ces hordes de flics vomies par la préfecture non pour «casser» du «bougnoule», mais tuer. Il voit partout ces braves gens courageux que l'on traite d'étrangers, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, se faire assassiner. Tandis qu'à quelques pas des massacres, on danse le twist dans les caves de Saint-Germain. Le cha-cha-cha chez Régine. On joue au 421, on boit du vin. Indifférent aux bruits de bottes, aux cris de panique des femmes, des enfants. Paris se tait. Paris se bouche les oreilles. Ferme les yeux : silence, la police tue. Déjà elle a inventé le nassage des foules : il n'y a aucune fuite possible pour les «algériens» pris au piège. La police les rafles quand elle ne les tue pas. Elle sait faire : elle garde la mémoire de celle du Vel d'Hiv', si bien organisée. Tout un savoir faire que le roman décrit jusqu'à la lie. On rafle les survivants pour les envoyer dans un stade. Puis un camp pour beaucoup, que l'auteur n'hésite pas à qualifier de camp de concentration, quand pudiquement, les autorités françaises et leurs médias parlent de camps d'internement. Paris, la ville odieuse et lâche. On comprend alors que ce texte fut oublié commodément par l'édition française, jusqu'à aujourd'hui. Un roman puissant, un regard fort sur la France dont nous sommes les héritiers, sans concession pour ces expressions de sadisme policier dont la France n'a jamais cessé de se départir. Tandis que Paris dormait, tranquille.
William Gardner Smith, Le visage de pierre, traduit de l'américain par Brice Matthieussent, éditions Christian Bourgois, octobre 2021, 274 pages, 21 euros, ean : 9782267044768.
Fourmies la Rouge, Alex W Inker
/image%2F1527769%2F20210525%2Fob_4d77fb_fourmies-la-rouge.jpg)
1er mai 1891. Dans les usines textiles du Nord, les patrons ont tout fait pour que ce ne soit pas un jour férié. Ils refusent du reste toujours la journée de 8 heures, au prétexte que les ouvriers ne sauraient en faire autre chose qu’une journée avinée… Tôt le matin, un petit groupe s’avance dans les rues de Fourmies. Il fait encore nuit. Ils s’en vont chercher les tracts que les syndiqués ont tirés. Ils vont tenter de faire débrayer leurs camarades, d’empêcher les usines de tourner, de faire respecter les accords passés avec les directions patronales. Mais les patrons ont décidé de faire la guerre aux ouvriers, de bloquer à tout prix toute réforme, prétendant que les ouvriers sont déjà «traités comme des seigneurs»… Pire : ils veulent abolir le peu de droits conquis. L’embauche arrive, des manifestations sporadiques éclatent ici et là. Les gendarmes campent sur la grand place, la cavalerie circule entre les badaud. Des soldats arrivent. Un plein train. Des centaines. Habitués du lieu : c’est qu’à l’époque, l’armée servait aussi au maintien de l’ordre. La troupe connaît la région, nombre de soldats y comptent de la famille. Elle est donc accueillie sous les clameurs de la foule, qui voient en elle les sauveurs des boches. Pas une minute elle n’imagine que leurs fusils pourraient se retourner contre elle. Leurs fusils… Le tout nouveau Lebel, 10 coups, que les soldats étrennent avec fierté. La journée est calme plutôt que chaotique. Les soldats prennent position sur la grand place. Un campement bon enfant. Mais le matin, les gendarmes se sont emparés d’ouvriers contestataires. La nouvelle s’est répandu, une délégation a obtenu leur libération pour 17h. On l’attend. A 17h, aucun n’est libéré. La foule gronde. Même les commerçants s’insurgent. Une foule compacte se dirige alors vers la mairie. La panique s’empare des soldats. Un officier ordonne d’ouvrir le feu. On relèvera 9 morts et des centaines de blessés. Le massacre est ignoble.
En rouge et noir, avec une énorme économie de mots, l’auteur sait rendre l’émotion de l’événement, son atmosphère irréelle accentuée par ces traits hachurés. Superbes planches en noir/blanc/rouge, superbe encarté de 4 pages, du fusil Lebel qui étrenna là une longue carrière de crimes…
Fourmies la Rouge, Alex W Inker, éditions Sarbacane, 1er trimestre 2021, 110 pages, 19.50 euros, ean : 9782377316465.
Communardes, Nous ne dirons rien de leurs femelles, Lupano, Fourquemin
/image%2F1527769%2F20210410%2Fob_1ba242_femelles.jpg)
Pour le 150ème anniversaire de la Commune de Paris, le peuple française s'est réapproprié sa mémoire, caviardée par la réaction. Cet étrange objet qu'est la Commune de Paris n'en finit pas de nous convoquer et semble prendre aujourd'hui un nouveau tournant décisif dans sa réappropriation, par les femmes, par les Gilets Jaunes, par les femmes Gilets Jaunes. Nous nous reconnaissons dans cette histoire.
Paris, 1858. Marie est servante d'une grande famille aristocrate. Monsieur rentre d'Afrique, exhibant ses trophées : c'est que monsieur est colonel, et grand chasseur. Sa fille lit Thoreau mine de rien, Proudhon, Bakounine... Elle veut s'émanciper, échapper à la tutelle paternelle, se fiancer. Le colonel la traîne au couvent. A l'époque, c'était simple : on enfermait les jeunes filles récalcitrantes au couvent, avec la bénédiction de l'Eglise.
Paris, 1871. On retrouve Marie, ni militante, ni intellectuel. Elle a quitté son emploi auprès de monsieur, pour devenir ouvrière à la journée. Monsieur a fui, à Versailles. La Commune ? Un hasard pour elle. Non : une décision. Elle s'y est jeté à corps perdu : c'est de sa vie que parle cette insurrection. Parmi les insurgés, d'innombrables femmes. On l'a dit, il faut le répéter. Avril 1871. Paris se hérisse de barricades. Marie a adhéré à l'Union des femmes. Elle court avec d'autres à Picpus, libérer les jeunes filles prisonnières du couvent. Parmi elles : Melle Eugénie. Maigre et folle. Marie la sauve, l'arrache à sa prison, la soigne. Hélas, les versaillais donne l'assaut. En juin 1871, Marie passe devant la 4ème Chambre d'accusation. Pour le juge, l'équation est simple : communarde = catin, là où, selon lui, conduisent les utopies. Juin 1871, 24 Conseils de guerre «purgent» 34 952 hommes, 819 femmes, 538 enfants. 93 d'entre eux sont immédiatement condamnés à mort. 251 aux travaux forcés. 5 000 à la déportation. 3359 prennent de lourdes peines de prison. 2445 sont acquittés. Des milliers de communards fuient vers l'Angleterre, la Belgique, la Suisse. 1871, c'est l'année où les hommes politiques prennent peur des femmes : il faut les écarter à tout prix de la scène politique. «Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes», écrira Alexandre Dumas fils....
Lupano, Fourquemin, Communardes, Nous ne dirons rien de leurs femelles, couleurs de Anouk Bell, éditions Vents d'Ouest, février 2016, réimpression 2021, 56 pages ean : 9782749327985
Communardes, L'aristocrate fantôme, Lupano et Jean
/image%2F1527769%2F20210407%2Fob_eb1ad1_l-aristo-fantome.jpg)
Londres, avril 1871. Karl Marx attend avec impatience des nouvelles de la Commune de Paris. Son informatrice : une mystérieuse russian lady, présidente de l'Union des femmes. Elle est son oreille. Grâce à son réseau, cette aristocrate russe très engagée dans la lutte a pu mettre la main sur des stocks de tissus et... d'armes. Elle organise la logistique des besoins en vêtements des communards, et compte bien armer les femmes de Paris. Radicale, elle est de celles qui poussent les insurgés à mettre la main sur le pactole de la Banque de France, après avoir découvert que chaque semaine, un émissaire des Versaillais se rendait à Paris en toute quiétude pour y chercher les millions que la banque prête aux ennemis de la Commune : 313 millions de francs de l'époque, au total, seront acheminés jusqu'à Versailles, quand dans le même temps, la Banque n'aura consenti qu'un prêt de 9 millions aux insurgés ! Liza Dimitrieff n'en revient pas et fait acheter du pétrole pour ses pétroleuses. Elle sait que seule la lutte armée permettra aux insurgés de faire basculer l'issue, forcément fatale. Mais son combat, elle le mène aussi sur le front de la lutte des femmes pour l'égalité, pour que les femmes puissent bénéficier enfin des mêmes droits que les hommes, sur les barricades comme au Comité Central. Mais les communards hésitent. Autant à s'emparer du trésor de la Banque de France, qu'à faire entrer les femmes au siège du CC, ou armer massivement la population parisienne. Les sources de Liza sont pourtant claires : A Versailles, la contre-offensive se prépare. Avec l'argent de la Banque de France. 120 000 hommes ont convergé sur Versailles. Liza tente le tout pour le tout, mais Rossel, le délégué à la guerre, contrecarre ses plans et veut l'emprisonner. Le jour de son arrestation, les Versaillais lancent leur offensive. Les parisiennes fondent sur les versaillais, mais il est trop tard déjà. Les massacres commencent. Les communards sont mal préparés, et peu armés : on retrouvera dans Paris 450 000 fusils et 14 000 carabines non distribués... Liza réussira à fuir. Elle rentrera en Russie, accompagnera son mari, déporté en Sibérie, où elle vivra vingt ans encore avant de mourir. Magnifique évocation d'une femme mystérieuse que les communards ont eu tort de ne pas mieux écouter !
Lupano et Jean, Communardes, L'aristocrate fantôme, éditions Vents d'Ouest, sept 2015, réimpression janvier 2021, 56 pages, ean : 9782749307534.
Boul’Mich’ 3 mai 68 – 17h58, Alain Leroux
/image%2F1527769%2F20210401%2Fob_7469ba_boul-mich.jpg)
C’est l’histoire d’une photo de mauvaise qualité, celle d’un pavé jeté, conservée à la BNF sous la cote CR-45-20769. Photo d’une barricade, les flics d’un côté, les étudiants de l’autre. En fait, pas vraiment une barricade : elle n’obstrue rien. Prise avec un grand angle, on y voit une jeune fille blonde assise sur le bord du trottoir et Martin, debout devant elle. Avec Malek. Ces deux-là joueront un rôle important dans notre histoire. A vingt mètres d’eux, les gardes mobiles et un fourgon de flics. A son bord, Fernand, qui va perdre le contrôle de ce véhicule. Et tout va s'enchaîner… Un battement d’ailes. C’est l’histoire d’un battement d’ailes : celui d’un micro événement donnant naissance, par ricochet, à un événement historique. Un peu comme celui du papillon qui, au XVIIIème siècle, provoqua un tsunami au Japon. Mais l’Histoire des hommes n’est jamais «naturelle»… Ce n’est donc pas tout à fait l’histoire d’un hasard, mais la trame d’un complot dont l’auteur va démêler les fils. Nous sommes au tout début des années 80. Mitterrand se demande comment récupérer Mai 68. A ses côtés, l’indéboulonnable et cauteleux Attali, qui n’a à la bouche que le mépris des masses. Et l’enquête d’un commandant du SIRPA sur cette histoire de fourgon policier conduit par Fernand. Derrière, une théorie complotiste : le déclenchement de mai 68 serait la conséquence d’une manœuvre de la Gauche pour faire croire à une provocation de la Droite… Tortueux. Mais amusant, cette Gauche liquidatrice… N’était l’intention de l’auteur, énième tentative de liquider Mai 68. N’était sous le commentaire de mai 68, l’aveuglement de nos élites à n’y pas voir les traces d’un réel soulèvement populaire, toujours ramené au monôme d’étudiant… C’est au fond toujours la même histoire en filigrane qui se rejoue depuis les années 80 à propos de Mai 68 : la Droite pétrie de peur face à l’irruption des masses dans le cours de l’Histoire, de Gaulle filant à l’anglaise consulter Massu et les revanchards de l’après-68 ratiocinant sur les décombres d’un échec populaire. On voit bien cet horizon se dessiner sous la plume de l’auteur. En finir pour la énième fois avec Mai 68, à croire qu’on n’en finira jamais donc, de ressasser et dénoncer, pour faire de cet événement finalement un objet de mémoire des plus intéressants, traçant au présent les lignes de partage, à défaut d’une signification historique claire. A force de lectures, relectures, réécritures, Mai 68 est devenu un lieu d’une mémoire qui ne cesse de s’échafauder sur les décombres de notre présent, non de notre passé. C’est ça, l’intérêt de ce roman à mes yeux. En tentant de liquider l’idée de la première barricade, l’auteur croit en avoir fini avec Mai 68. Mais l’événement n’a pas fini de prendre forme… Reste le récit, l’enquête s’assurant du vraisemblable, nouée dans l’incertain où tout peut arriver, la patte des historiens modulée pour faire vrai. Et quelques personnages attachants. Sinon les lieux eux-mêmes, mieux vêtus hier qu’ils ne le sont aujourd’hui dans leur plastron gentrifié. On en mesure l’écart : le Boul’Mich’ n’existe plus, c’est bien dommage…
Alain Leroux, Boul’Mich’ 3 mai 68 – 17h58, édition Delirium, décembre 2020, 240 pages, 13 euros, ean : 9791091633161.
Si ça saigne, Stephen King, livre lu par Philippe Résimont et Maxime Van Santfoort
/image%2F1527769%2F20210326%2Fob_5834fb_king.jpeg)
Quatre nouvelles inédites, sorties en librairie juste avant le confinement, selon la volonté de Stephen King, pour soutenir les librairies. Traduit dans des délais très courts : publié le 21 avril 2020 aux Etats-Unis, le recueil sort le 10 février 2021 en France. Du «King vintage», selon Kirkus Review, Shining revisité, une suite inédite à Outsider, et le retour de Holly Gibney, entre deux névroses, attachante comme jamais. Le recueil fut immédiatement logé à la 1re place de la New York Times Best Seller list, pour y rester quinze semaines. Il faut dire qu’il campait précisément sur nos peurs, comme celle d’un attentat terroriste dans un collège. Ailleurs, King met beaucoup en scène le monde enseignant, finalement aux premières loges de tout... Tantôt vertueux, tantôt accablé, frappé d’impuissance, pétri de doutes. Le monde est en train de sombrer, King en décrit l’apocalypse lente, tandis qu’inexplicablement, nous restons attachés aux passions tristes qu’offrent les objets manufacturés dont nous ne pouvons nous passer, et qui tirent jour après jour le nœud coulant passé autour de notre cou. Netflix a aussitôt acquis les droits de Le Téléphone, et HBO de Si ça saigne, pour Holly on espère, et nous livrer un personnage tout en tocs et réflexions baroques sur la mort. L’écriture de King sait parfaitement s’organiser en plans cinématographique et se prête comme nulle autre à sa mise en voix. Philippe Résimont et Maxime Van Santfoort en sont la claire démonstration, à interpeller le lecteur comme ils le font, le mener, le bousculer, l’effroi aux lèvres, l’incompréhension en bouche. Leur lecture est alerte plutôt que vive, soutenant un rythme haletant, propre à vous porter au bord de la crise de nerf…
Stephen King, Si ça saigne, Audiolib, livre lu par Philippe Résimont et Maxime Van Santfoort, traduit par Jean Esch, 17 mars 2021, 2 CD MP3, durée : 15h11, 25.90 euros, ean : 9791035405038.
Les fantômes de Reykjavik, Arnaldur Indridason, lu par Martin Spinhayer
/image%2F1527769%2F20210325%2Fob_8bfeb5_indridason.jpeg)
Nous retrouvons Konrad, ce policier fiévreux à la retraite, qui ne remplace en rien Erlendur et ne se soucie du reste pas de le remplacer : l’auteur a cherché à construire autre chose avec ce personnage, autrement. Konrad enquête donc, en privé. Sur la disparition d’une jeune fille perdue dans la drogue. Et croise une amie, qui évoque une vieille affaire, une enfant cette fois, retrouvée noyée en 1947. Cette mort la hante. D’autant que l’enquête policière a été bâclée. Tout comme celle à laquelle s’affronte Konrad. Il mènera donc de front les deux. Non : trois. Avec celle sur son père assassiné. Peu convaincu des méthodes de la police pour faire surgir la vérité. La vérité ? Elle est têtue la vérité, comme peut l’être le réel, ce réel auquel se confronte le jeune poète qui a découvert le cadavre d’une poupée dans un lac. Une poupée d’enfant. Abîmée, fantomatique. Ce qu’il reste d’une vie. Puis l’enfant elle-même… Des fantômes, on en croise en effet beaucoup dans ce roman. Ceux de l’Islande et ce n’est pas le moindre de son récit ! Ceux de Konrad aussi, son père, sa femme décédée, sa mère et sa sœur évanouies dans la nature, ou ceux qui hantent les amies de sa femme morte, ou ceux qu’une médium, Eyglo, fait surgir dans l’ombre de son père : c’est la fille d’un de ses proches qui a été assassinée… Le réel, c’est ce à quoi s’affronte et le poète qui cherche dans la description du monde, le monde en sa présence ultime, et ces «idiots» qu’interrogent Konrad, qui ne comprennent jamais rien, obstinés, enfermés qu’ils sont eux-mêmes dans l’idiotie de leur vie. Obstiné, têtu, Konrad l’est, brutal aussi, tout comme l’est le réel, auquel on ne peut arracher la moindre parcelle de vérité que férocement. Et c’est férocement que Konrad va la déterrer. Tout comme Indridason écrit son roman, brutalement, pesant, nécessairement, usant jusqu’à la corde sa trame par des répétitions rugueuses, dirimantes presque, mais qui par leurs itérations usent l’ineptie d’une lecture linéaire. Il nous contraint à rompre le fil, comme sont contraints tous ses personnages, à commencer par Konrad. Il nous contraint à cesser de cheminer paisiblement dans notre lecture, à renoncer au confort même du genre, bien qu’il s’y rompe avec brillo cette fois encore -on songe à cette fausse piste dans laquelle il nous embarque magistralement. Mais il lui apporte autre chose : ces ruptures, ces pesanteurs justement. Mal dit, mal écrit aurait dit Godard, qui s’agaçait des scènes trop bien léchées, ou comme on reprochait à Dostoïevski ses répétitions, son manque de richesse stylistique, la belle affaire ! Avec beaucoup de ferveur, la lecture qu’en donne Martin Spinhayer nous en dévoile la mesure. La voix est grave, solide, carrée. Le débit, rapide, en sèche découpe des phrases. Martin Spinhayer n’exhibe pas son talent mais le met au service de la fiction. Ecoutez-le dans ces descriptions rassurantes qui nous consolent et nous apaisent, pour mieux nous conduire au point de rupture, là où, d’un coup, le réel vient fracturer notre confortable écoute. Eau vive que cette lecture, source de vie et destructrice, qui sait n’être pas complaisante avec elle-même pour décocher ce qui seul compte : que tout le reste ne soit pas que littérature, justement...
Arnaldur Indridason, Les fantômes de Reykjavik, livre lu par Martin Spinhayer, traduit de l’islandais par Eric Boury, Audiolib, février 2021, 1 CD MP3, 23.90 euros, durée d’écoute : 9h11, ean : 9791035404543.