en lisant - en relisant
PETRARQUE : L’ASCENCION DU MONT VENTOUX
Dans la mythologie du Tour de France cycliste, le mont Ventoux occupe une place singulière, sans doute parce que la mort, sans fard, s’y est livrée à la curée de l’exploit. Les coureurs ne le gravissaient pas sans l’inquiétude de l’homme solitaire qui, à bout de forces, doit encore découvrir que «la voie lactée est (peut-être) une rue barrée» (Antoine Blondin). Et tandis que l’œil blafard des caméras fixait l’antique souffrance des forçats chancelants sur leur route, au loin montait comme un vertige l’indicible horizon.
Il y a, dans cette lettre de Pétrarque, quelque chose, justement, de notre sensibilité moderne repue d’exploits sportifs et d’orgueil brisé. Ce n’est certes pas déjà Georges Bataille gravissant les pentes de l’Etna, «saoul de fatigue et de froid», mais un moment de crise où s’égare la sensibilité européenne. L’ascension du mont Ventoux fonctionne bien encore comme l’ascèse médiévale du passage du sens physique au sens spirituel : il s’agit de se transcender au travers de l’épreuve physique de la souffrance, d’aller à Dieu en pénitent ivre de fatigue et de froid. Mais, ayant transgressé ses limites, Pétrarque tombe littéralement en arrêt, stupide, ahuri devant le paysage qui s’ouvre à lui et qu’il ne peut contempler. Le sentiment du sublime est tout prêt de l’anéantir. Pétrarque voit au loin le sillon du Rhône qu’il peut embrasser d’un regard, mais il vacille, s’en détourne et se jette dans la lecture de Saint Augustin. Cette altérité radicale du paysage ne peut éveiller en lui que des résonances maléfiques. Il craint de s’égarer en quelque lieu stérile et baisse les yeux, effarouché par l’audace de son propre regard posé sur un monde vierge : dans l’égarement du sommet conquis, où l’âme pourrait-elle prendre sens ? En lecteur d’Augustin, il sait le danger de cet abandon au monde. L’usage ordonné des beautés sensibles, seul, peut ramener la jouissance contemplative vers sa seule justification aux yeux d'Augustin : Dieu. Mais de retour de son ascension, Pétrarque, toujours inquiet et nerveux, se jette sur son cahier d’écriture où il couche son aventure, décrit son premier paysage, inaugurant sans le savoir, bien que ne faisant que pousser à l'extrême la conception aristotélicienne de la rhétorique, cet excès moderne de la littérature sur la vie. --joël jégouzo--.
L’ascension du mont Ventoux, de Pétrarque, traduit du latin par Denis Montebello, préface de Pierre Dubrunquez, éd. Séquences -125, rue Jean-Baptiste Vigier, BP 114, 44 402 – Rezé Cedex, 46 pages, déc. 98.
DAN WELLS -JE NE SUIS PAS UN SERIAL KILLER
Mrs Anderson est morte. Depuis trois jours. Paisiblement, certes, mais pas dignement. Elle a fini par puer la charogne. Sur les six derniers mois, elle est bien la dernière à être morte de mort naturelle à Clayton Country. Chaleur de fin d’été. Dans le funérarium de la famille Anderson, la mère s’active autour de la table de dissection. La vieille est dessus. Mais un autre corps doit débarquer, celui de Jeb Jolley. Assassiné. Le ventre à l’air. Voilà qui séduit davantage John, le fiston de la famille, quinze ans, qui n’aime rien tant que cette morgue familiale. Pour l’heure il aide sa mère à préparer la vieille. Du coton sous les paupières pour conserver au visage sa ressemblance, la colle à mandibules pour clore les lèvres. On finit par la position «je suis mort», jambes tendues, bras tendus, mains à plat ou jointes sur le ventre. Fixer la physionomie générale avec du formaldéhyde…
A l’école, John écrit les meilleurs rédactions de la classe. Exclusivement sur les psychopathes qui ont décrié l’actualité. Il les connaît tous. Ça lui a du reste valu une convocation chez un psy, qui le suit régulièrement. Alors le meurtre de Jeb Lolley, un vrai cadeau qu’il sait apprécier à sa juste valeur dans cette petite ville qui gît à côté de la voie rapide comme une grosse charogne sans âme. John croit que le destin l’appelle à devenir tueur en série. Il s’est donc construit des règles pour résister à cet appel. Comme de ne jamais regarder une personne trop longtemps. Et s’il enfreint cette règle, il dispose en réserve d’une règle d’évitement : ne pas revoir la personne pendant au moins une semaine. Avant, il disséquait des animaux pour voir ce qu’il y avait dedans. Il se l’interdit aujourd’hui. C’est sa règle numéro trois : ne pas approcher des animaux. Surtout domestiques. Et si l’envie lui prend de transgresser l’une de ses règles, il en a d’autres en réserve, comme de s’efforcer de tourner toujours un compliment aux gens qu’il rencontre. L’ennui avec ces règles, c’est qu’elle le contraignent à passer sa vie en compromis. Et à tout étudier, son comportement comme celui des gens. Tout. Les émotions aussi bien, dans de gros dicos médicaux. Parce que lui, il n’en éprouve jamais.
Le corps de Jeb est donc arrivé en morceaux. John découvre qu’il y manque un organe. En étudiant minutieusement le cadavre, il est convaincu d’être en présence d’un tueur en série. John jubile. L’actualité lui donne vite raison : un second meurtre, puis un troisième, puis un autre, etc., terrifient la région. Et chaque fois, un organe nouveau a disparu. La police panade. John s’interroge : qui, à Clayton Country, pourrait en être capable ? Un marginal ? Il cherche tout d’abord parmi les marginaux de la ville, mais réalise qu’il fait fausse route. Il espionne tout le monde désormais, la nuit surtout, rôdant derrière les ombres, jusqu’à découvrir le tueur. Un être d’apparence humaine, qui ne peut survivre qu’en se régénérant… Le récit bascule dans le fantastique, mais sans jamais cesser de s’inscrire dans une trame tout à la fois noire et policière. L’intrigue cavale, s’amplifie d’un souffle nouveau, une prouesse, une réussite, construisant des personnages denses, sensibles, proches de nous, et travaillant l’intrigue à fronts renversés : le monstre s’humanise, nous instruit du malheur ontologique qui pèse sur lui, citant volontiers William Blake, ouvrant à une vraie métaphysique de la condition humaine, égarée dans son manque, incapable de se remplir, sinon de la vie d’autrui. Un Faust à l’envers, où le monstre veut vieillir, mourir, par amour, n’endosser qu’une identité, fragile, démon à bout de force dans le festin du cadavre qui gît auprès de lui, plein d’affection pour John et découvrant, lui le monstre, le lien émotionnel qui le relie aux hommes, dans cette agonie hallucinée, consumée dans l’échange que l’on pressent, John délivrant sa ville, mais à quel prix ? --joël jégouzo--
Je ne suis pas un serial killer , de Dan Wells, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Elodie Leplat, éd. Sonatine, avril 2011, 270 pages, 18 euros, ean : 978-2355840708.
FREDERIK EXLEY, LE DERNIER STADE DE LA SOIF
Les Giants. Les bars de nuit, de jour, les bars famés de femmes intrépides, de bagarres entre ivrognes. Il y a du Joyce de l’Ulysse dans les pérégrinations de Frederik Exley, mort en 1992. D’un Ulysse confessant ses échecs, sexuels, amoureux, littéraires. Un livre sur l’écriture donc, dirions-nous obligeamment entre gens avisés. Sur l’alcoolisme, l’autodestruction, l’Amérique. Mais si loin de toute habileté narrative, refusant de recouvrir la matière verbale d’une couche d’intrigue adroitement menée, déballant plutôt son récit, rogue, griffonné de personnages controuvés. Exley est un taureau dans l’arène des lettres. Il ne minaude pas, confesse sans charme, s’emporte, effraie. Pas de sympathie, pas d’identification possible, pas de subterfuge stylistique, de prouesse syntaxique. Exley ne s’anime que de son besoin de conflit. Un homme rendu fou par l’alcool, par son ego, par ses échecs. Soi, jusqu’à la démence, habillant son monument de guenilles, et drôle avec ça, vautré dans sa luxure psychiatrique. C’est que le long malaise qu’est devenue sa vie l’a définitivement emporté sur la crispante lumière du dimanche.
Les Giants donc, comme antalgique intellectuel et à tout prendre, réconfort, consolation face à une culture qui ne sait rien affirmer, la nôtre, n’en doutez pas, emmaillotant sa banalité d’un luxe de détails répugnants -une vraie conspiration contre le genre humain. Qu’est-ce qui pourrait nous ramener à la vie face aux sirènes imbéciles du Tout culturel ? Les Giants. Ce terrain les hommes forcenés de l’engagement dur et violent, d’un autre âge.
Pochetron, hérétique et jacasseur, Exley maudit Manhattan. Couvert de dettes, il proclame son refus hystérique et infantile de reconnaître la validité des modes de vie qui lui sont proposés. Seule la dérive, loin des amis du parler consensuel, le satisfait : non pas devenir quelqu’un, mais être. Alors les cultures empâtées, vous pensez, lui qui avait vécu de chroniques littéraires et de leur charme bienveillant, assommé de lectures désespérantes, chacune brandissant son petit calicot à chercher le mot juste, si juste qu’il écœure de si bien savoir trahir ce pour quoi il aurait dû être fait… Les rêves de gloriole, d’autorité intellectuelle, l’université, les manuscrits, l’écriture, même, trop peu pour lui… Frederik refuse d’être l’acteur d’une farce bavarde. Et tandis que l’Amérique se met au régime et se convertit en douce à l’eugénisme, incapable de vivre dans cette société du tri, Frederik conspire à sa manière : rebelle dans le pays du jogging, en 1958, il reste six mois allongé sur son canapé… --joël jégouzo--.
Le dernier stade de la soif, de Frederik Exley, préface de Nick Hornby, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Aranson et Jérôme Schmidt, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 446 pages, 23,50 euros, février 2011, ean : 978-2-953-366433.
OLIVIER ROLIN : DU GROTESQUE MAO A LA SUFFISANCE BOBO…
Olivier Rollin raconte. Les années 50 et leur mélancolie historique, cette époque sans TGV, sans internet, sans ordinateur. Olivier Rollin raconte et contourne l’Histoire qui s’épuise ici en anecdotes brillantes, exhibant la pertinence convenue d’un essayiste qui aurait lu le Barthes des mythologies, émaillé d’une lucidité toute d’à propos à confier, après tant d’autres, que la Seconde Guerre mondiale aura été comme le trou noir déviant toute la trajectoire d’une génération née intellectuellement d’un événement qu’elle n’avait pas connu. Du bout de sa plume élégante Olivier Rollin réveille les années soixante, le quartier latin et ses faux airs canailles de petits bourgeois affairés à une révolte de pacotille, dit-il, le Che en bandoulière, le poing haut bradé pour une révolution soldé à prix coûtant, nostalgique de l’ère du stencil, des rouleaux encreurs, des ronéos. Il se rappelle, tout doux, les tracs de l’époque que l’on faisait sécher sur des fils d’étendage comme du linge de maison, les tracts comme une main tendue en désespoir de Cause (du peuple), dit-il, et Gédéon, leur grand dirigeant maoïste.
L’engagement ? Olivier Rollin parle de la haine des notables dont il était pourtant, des Comités Vietnam, ce bout du monde convoqué au chevet de leurs nuits enfiévrés pour justifier l’érosion, déjà, d’un engagement auquel il semblait ne pas croire. Au fond, Olivier Rollin nous parle des enfants de Juin 68, qui refusaient de voir disparaître les drapeaux rouges et les portes des usines de leur imaginaire d’adolescents. Il le raconte à la fille de Treize, son vieux pote décédé comme par maladresse, tout comme Battisti s’adressait à sa fille, à croire qu’ils étaient vieux déjà, déjà désabusés, revenus de tout et seulement soucieux de leur lignage. Olivier Rollin raconte l’époque du SAC, les nettoyeurs de Mai 68, mais n’a rien à dire sur le présent. Sinon qu’il se serait rétracté sur lui-même. Sinon que les immigrés d’aujourd’hui, à l’en croire, ne seraient pas fréquentables à faire régner leur terreur de Lumpenproletariat…
Une autobiographie assommante en somme, saturée de sarcasmes où les faits d’armes des maos sont ramenés au pur grotesque d’actions désordonnées, mal pensées, mal préparées, mal ficelées et justifiant après coup que l’on biffe et se moque de tout engagement politique, à gauche. Redevenu le bourgeois qu’il n’a jamais cessé d’être, mais sans complexe aujourd’hui, voici qu’il réduit, comme tant d’autres avant et après lui, cette histoire du militantisme français aux quelques facéties des petits-bourgeois de la rue d’Ulm. Il est curieux, vraiment, de voir comment, dans cette prétendue Gauche des élites françaises, l’Histoire ne peut s’entendre que de celle des élites et de leurs héritiers. Curieux que nul n’ait songé à écrire une histoire "populaire" de l’ultra-gauche française, à la manière d’un Howard Zinn par exemple. Curieux qu’aujourd’hui encore la liquidation du peuple de Gauche par les élites de Gauche se soit autant accommodée d’une histoire aussi sirupeuse que celle dont on nous berce, oublieuse de ce peuple des militants de base férocement engagé, lui, dans la traduction politique de sa "haine de classe", et non cette soit disant aversion dont tente de se prévaloir Olivier Rollin pour avouer à mi-mot que l’Histoire, il n’en a rien à faire : railleuse et héritière, la seule Histoire qui vaille semble-t-il, dans cette France nauséabonde, c’est l’histoire de soi comme seule histoire au monde… --joël jégouzo--.
Olivier Rolin, Tigre en papier, Seuil, Fictions et compagnie, 2002, Points Seuil, 2003.
Erri de Luca, Le poids du papillon
Je l’ai mal lu ce texte. Je n’ai pas su le lire disons. Je suis passé à côté parce que j’ai mis la main sur lui par hasard, après avoir été dépité par la lecture de Tigres en papier d’Olivier Rollin.
Je l’ai lu l’attention flottante, comme il arrive parfois, attachée à la ligne d’écriture m’en évadant, distrait par l'empennage d’un insecte entré par la fenêtre, le nez en l’air songeant à autre chose, à cette histoire animale qui suit la nôtre sans jamais l’épouser, l’humain saupoudré de zoê, supportant beaucoup de souffrance dans son attachement au fait de vivre très bonnement, comme s’il y avait une sorte de sérénité -(enèmeria, la belle journée)- de beaucoup préférable au bios des grecs qui s’entend, lui, d’un vivre au sens du groupe humain que nous formons, encore. MARTIN WALSER : ACCEPTER LA TERRIFIANTE NORMALITE…
Parmi les écrivains allemands de sa génération, Martin Walser était bien le dernier à n’avoir pas abordé la période de la Seconde Guerre mondiale. Qu’est-ce qui pouvait bien le retenir de le faire ? Quel scrupule, sinon l’ambiguïté de l’exercice, quand désormais ses termes en étaient convenus ? Longtemps Martin Walser s’interrogea sur la validité de ces retours sur le passé, qui nourrissaient désormais un quasi genre littéraire, et pas seulement en Allemagne. Il crut y déceler quelque chose comme un manque de justification du présent, voire, pire : la volonté d’offrir au passé un présent enfin convenable, quand nombre d’auteurs demeuraient à ses yeux dupes des mensonges du passé. Pour ne pas y sombrer à son tour, il se résolut à n’écrire qu’en essayant d’accueillir le passé tel qu’il fut : le nazisme dans sa banalité quotidienne, sa familiarité, les convivialités intrigantes qu’il dessinait, la terrifiante normalité que les allemands avaient accepter de vivre. Son livre lui valut le Prix de la Paix en 1998, et provoqua une énorme polémique en Allemagne.
Né en 1927, Martin Walser n'avait pas même six ans quand Hitler arriva au pouvoir. Il en avait dix-huit à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Douze années sous Hitler, qui sont précisément celles qui informent son roman, largement autobiographique.
Le petit Johann a donc six ans lorsque Hitler accède au pouvoir. Il vit près du lac de Constance. La pauvreté y était le lot quotidien d’un bourg où les gens avaient espéré cette arrivée au pouvoir dont ils pensaient qu’elle les soulagerait économiquement. Hitler aux commandes, se met peu à peu en place le mensonge du miracle allemand. Une communication bien rôdée, autour d’une politique économique inefficace en réalité, artificiellement prospère sous l’impulsion de la machine de guerre allemande, créatrice d’emplois, mais pas de richesses. La mère de Johann prend sa carte du parti : elle tient un restaurant, espère capter la clientèle des adhérents. Le père, lui, résiste à sa manière : il enseigne à son fils l’amour des langues, l’écoute de ces mots venus d’ailleurs que les nazis ne veulent plus entendre. Johann y grandit en liberté et curiosité pour cet Autre que le régime veut abolir. Voilà tout l’univers du roman, loin de la fresque historique, loin de tout héroïsme, au plus près de la vie que l’auteur vécut. Sans fard. Sans minauderie. Bien sûr, l’Histoire traverse les regards, les défilés et le prosélytisme nazi, les discours de Goebbels. Reste l’essentiel : la vie banale d’une petite ville de province, soulagée de n’être pas le théâtre d’un champ de foire plus horrible. Un petite ville pas vraiment concernée. Faisant le dos rond. D’une certaine manière, il y avait un vrai courage à l’écrire, cette terrifiante normalité que l’on voulait taire aujourd’hui.
Johann grandit, combat, finit par découvrir que seule la langue est source vive. En restituant à l’enfance l’innocence de sa langue, Martin Walser a cru ainsi la sauver des flétrissures de l’Histoire. Soldat de la Wermacht à la fin de la guerre, enrôlé de force comme tant de jeunes allemands d’alors, on lui a reproché sa trop grande retenue, à se contenter de dépeindre une existence presque heureuse dans cette petite ville des bords du lac de Constance, épargnée par les atrocités du régime même si l’idéologie nationale-socialiste s’y répandit aussi. La polémique prit ensuite de l’ampleur quand, en 1998, dans un discours prononcé à l'église Saint-Paul de Frankfort, Martin Walser affirma que le temps était venu de "tourner la page d’Auschwitz". Non qu’il fallait oublier, mais parce que, selon lui, la répétition des représentations finissait par faire entrer Auschwitz dans la banalité de la commémoration. L’argument peut se comprendre, même s’il ne peut s’admettre. Plus troublant, Martin Walser s’opposa à la remise à neuf périodique des camps. Là encore, l’argument peut s’entendre : faire des camps des musées ? Mais quelle muséographie mettre en place qui satisfasse les exigences de la mémoire et celles de l’esthétique muséale ?… On le voit, ce n’est pas en poussant des cris d’orfraie qu’on règle cette épineuse question de l’adéquation d’une scénographie artistique à son projet mémoriel… Martin Walser prétendait, lui, qu’à s’y engager, on finirait par instruire un rituel confortable qui n’interrogerait plus rien, ni personne. Refusant de mémoiriser le nazisme –ce en quoi on ne peut que lui donner tort-, Martin Walser plaidait pour le développement d’une conscience individuelle plutôt que collective. C’est là toute son erreur en somme : le musée est l’instrument privilégié de la mise en forme de la conscience collective, l’espace institutionnel qui délivre, pour les siècles à venir, la forme que la cohésion sociale doit prendre. La mise en forme de la conscience collective est ainsi l’affirmation nécessaire d’une vision du monde, capitale pour qui veut construire l’être-ensemble. --joël jégouzo--.
Une source vive de Martin Walser, traduit de l’allemand par Evelyne Brandts, coll. Pavillons, mars 2001, 440p., ISBN : 978-2221090446.
LES MASSACRES DE MASSE EN ALGERIE AU TEMPS DES COLONIES FRANÇAISES
Cette sorte de chef-d’œuvre littéraire d’un ancien militaire français converti après dix ans de coloniale à la littérature s’ouvre sur le bonheur d’écrire, au plus près d’une vision sensuellement reconstruite d’un ventre de femme délicatement rebondi, à la langueur toute charnelle, fascinant de blancheur et offert autant à la vue du narrateur qu’à celle du lecteur. Le ventre nu d’une femme. Algérienne. Et le couteau qui l’ouvre. Un coup, l’autre, dans cet assassinat exécuté comme l’un des beaux arts de l’armée coloniale, tandis que notre narrateur songe aux grandes tueries humaines pleines de cette grandeur sombre qui sied tellement aux récits de guerre, quand il n’a, lui, rien de plus grand à offrir que ce ventre pénétré, dépecé, perforé. Tuez les arabes ! Les hommes, les femmes. Ses chefs le lui en ont donné l’ordre. Il s’exécute. Il tue. Rien de plus normal, puisque tout le monde tue autour de lui. Les arabes. Un sport. Une activité de loisir presque. Nous offrant au passage la vision d’une Algérie étouffée, d’un peuple soudain enfermé dans nos vices, bafoué, exécuté. Nous sommes en 1886. Le narrateur vit en Algérie depuis dix ans. Il parle l’arabe, aime s’habiller en arabe, aime ce pays et ses femmes voluptueuses, ne nous épargnant aucun des clichés de l’orientalisme falot qui anime la grande épopée coloniale française pour mieux les travailler au corps si l’on peut dire, en jouer avec habileté pour construire la seule chose qui lui importe : son œuvre, son écriture, ces phrases belles, intelligentes et fortes, admirablement travaillées, admirablement rythmées. Il raconte. Une histoire, un conte, une fable qui lui vaudra enfin la renommée dans les salons littéraires. Il raconte les arabes, par "fournées", envoyés au bagne (Cayenne), ou au "Bureau arabe", vrai centre de torture. Il raconte les marches forcées dans le désert des villageois raflés, les cadavres jalonnant leur chemin, les exécutions sommaires. Il raconte le mépris des troupes françaises à l’égard des populations autochtones, l’indifférence quant à leur traitement, inhumain cela va de soi, ils sont si peu des hommes. Il raconte encore l’ennui dans les régions pacifiées, moins du fait d’une quelconque réussite de la politique coloniale française, que de la volonté des indigènes à vivre en bonne intelligence avec l’envahisseur pour tenter de préserver leurs familles. Autant qu’ils le peuvent. C’est-à-dire jamais bien longtemps, car rien ne peut venir à bout de la volonté de guerre des militaires français : ils savent, eux, que leur avancement se fait au sabre, qu’on ne gagne du galon qu’en tranchant les têtes, qu’en brûlant les villages. Alors ils s’emploient à provoquer continuellement les populations. Ou bien à inventer n’importe quel prétexte pour fomenter un désordre. Ici une poule volée à un colon, dont un capitaine en mal de promotion exige réparation. Qu’on lui livre un coupable. N’importe quel homme fera l’affaire, pourvu qu’il puisse l’exécuter sommairement devant tout le village rassemblé, avec l’espoir que ce meurtre poussera les villageois à l’indignation, à quelque remous de foule qui légitimera que l’on charge et rédige ensuite un rapport à l’Administration pour dénoncer une rébellion plus ample. Alors débute la chasse à l’homme. On traque l’arabe comme une bête, avec pour seule consigne "pas de quartier". On brûle les villages, on sabre les femmes, les enfants, on cerne les survivants, ici 200 à 300, poussés dans les montagnes, au creux des rochers, exténués de fatigue, mourant de faim et de soif, tandis que deux milles hommes en armes les encerclent et les mitraillent… Les Einsatzgruppen avant l’heure. On songe aux premières expérimentations de la Solution Finale conçues par Hitler, au 101ème bataillon de réserve de la gendarmerie allemande, parcourant les campagnes polonaises pour exécuter systématiquement les populations juives raflées. Des méthodes directement importées des colonies semble-t-il.
Il faut lire ce récit enfin réédité, qui ouvre grand les yeux sur ce que fut la colonisation de l’Algérie racontée de l’intérieur par un militaire français. Un témoignage ahurissant sur le peu de moralité de cette armée et sa prétendue mission civilisatrice. Un témoignage ahurissant sur le lyrisme du viol, de la razzia, du meurtre de masse qui traversait alors ses rangs. Un témoignage… S’il n’était plutôt un récit tout entier traversé par ce curieux bonheur de la chose racontée, tournant autour de son objet avec ravissement, animant ce goût commun aux hommes de lettres, un delectare insupportable en fin de compte, faisant un conte de ces atrocités. Le meurtre de masse en Algérie, dont on aurait tort de n’en faire qu’un genre littéraire virtuose. --joël jégouzo--.
Sous le burnous, de hector France, préface d’Eric Dussert, éd. Anacharsis, avril 2011, 202 pages, 17 euros, ean : 978-2-914777-759.
ATIQ RAHIMI MAUDIT DOSTOIEVSKI –un meurtre, mais son châtiment ?
Bouge, Rassoul, bouge ! La hache fend le crâne, Rassoul est foudroyé par le souvenir d’une lecture russe. Bouge Rassoul, Raskolnikov ne peut rien pour toi ! Il a tué la vieille. Prendre son fric. Ses bijoux. Fuir. Bouge Rassoul. Mais il ne bouge pas. Le sang, un mince filet inique, dégouline du bras vers le sol. Une voix s’élève dans la maison. La tuer aussi ? Bouge Rassoul. Il décolle enfin, s’enfuit, saute du toit, se blesse, court, oublie les traces, l’argent, les bijoux. Bouge Rassoul. N’importe où. Raskolnikov à ses trousses, qui l’a arrêté net au moment de tuer une seconde fois. Maudit Dosto qui a fait de lui un criminel idiot ! Rassoul, et l’argent ? Rassoul retourne sur les lieux du crime, croise le regard d’une femme en tchadori bleu, la suit, la perd dans la foule. Kaboul. Une roquette explose. Une seconde. Le chaos. Et Rassoul pitoyable au milieu de ce chaos, un billet de cinq afghanis en main pour tout salaire de son crime -le meurtre de l’usurière, pour rien. Il donne même le billet à une pauvre. Quel rachat ! Une tache de sang sur la chemise : le sien, celui de l’usurière ou bien un autre encore ? Tout se mélange. Feedback : l’Armée Rouge vient de quitter l’Afghanistan. Rassoul rentre de Leningrad. Un cahier sous le bras, notes d’un amoureux transi, timide, incapable de déclarer sa flamme. Il rentre avec ses bouquins de Dosto. En russe. Ici, à Kaboul, où la ville se terre, oublie la vie, l’amour, l’amitié. Alors son meurtre, piètre Raskolnikov cherchant un châtiment quand, à Kaboul, le flic qui l’interroge s’intéresse davantage à son passé soviétique qu’à ce meurtre sans importance –d’ailleurs le cadavre a disparu, il n’y a plus ni meurtre ni coupable, à peine cette culpabilité confuse dont Rassoul ne sait rien faire. Le meurtre d’une vieille usurière, et après ? Si bien qu’il ne peut exister de rédemption possible pour un meurtre dont tout le monde se fiche. Par pitié, un châtiment ! Tout disparaît, le corps de la victime, le témoin, cette ombre en tchadori bleu qui erre comme un fantôme, qui tourne et qui revient, la hache aussi bien, qui s’élève et s’abat, ce coup qu’il n’a pu donner, qu’il a donné, la hache peut-être, seule, a poursuivi sa course jusqu’au crâne de la défunte. Bouge Rassoul ! Il ne bouge plus. Le récit s’arrime au centre de ce foyer, mort, tourbillonne autour, valse, tourne et retourne les possibilités du crime, cette femme en tchadori bleu obsédante enroulée à son ombre, évidant le monde tandis que le récit s’évide lui-même pour que le monde ne soit plus qu’un volume sans matière, sans poids, sans justice possible. Coupable, mais de quoi donc ? Rassoul s’endort, se réveille, s’endort de nouveau, passe son temps à sombrer dans le sommeil, à s’évanouir, à revenir à lui pour sombrer de nouveau dans le dormant du récit, Kaboul, le souffle de la guerre, terreur et braises où les morts et les vivants se confondent dans un décompte que nul ne peut tenir –de quoi donc mourrons-nous quand aucune culpabilité n’est possible ? --joël jégouzo--.
Maudit soit Dostoïevski, de Atiq Rahimi, P.O.L., mars 2011, 312 pages, 19,50 euros, ean : 978-2818013434.
VICTOR SERGE, LES HOMMES DANS LA PRISON
"Chaque homme (en prison) est comme une pelletée de terre tombée sans bruit, doucement, sur cette tombe".
On connaissait l’essayiste (et encore, un révolutionnaire largement mis au rebut des encyclopédies), on ignorait le romancier. Victor Serge l’était, non pas "aussi", mais avec talent comme le montre ce roman, récit de son enfermement à la prison de la Santé, puis à celle de Melun, de 1912 à 1917 –parce qu’une perquisition avait révélé qu’il était le gérant du journal L’Anarchiste…
Il nous livre ainsi un témoignage poignant sur l’enfer des prisons française, ré-élaboré comme une fiction tendant le texte jusqu’à la corde, illustrant à la perfection la conception que se faisait Aristote de la supériorité du vraisemblable sur le réel. Le récit s’ouvre sur l’heure glaciale de l’arrestation, à partir de laquelle la machine pénitentiaire se met en branle, brisant déjà et l’homme et le temps, désagrégés en mille fragments. L’arrestation, ce moment où l’intimité est retournée sans vergogne, bafouée, humiliée. Puis le dépôt, la fouille, les lacets, la cravate et le chemin vers la Santé en fourgon cellulaire, prison ambulante vagabondant dans la ville, enfin, avec force Victor serge nous donne à éprouver (le lieu de la fiction encore une fois), la perfection du lieu, entièrement soumis à ses fins, en pleine sécurité de lui-même dans nos sociétés bourgeoises. Non pas une bastille donc, mais fièrement isolé en lui, le lieu identitaire par excellence ("Il n’a eu lieu que le lieu", Mallarmé), où la cellule fonctionne toujours autour de cette vieille notion médiévale de pénitence. Peut-être du reste les maisons d’arrêts perpétuent-elles dans les cités modernes l’économie de cette organisation archaïque du bug médiéval, agencé pour que des milliers d’hommes puissent mourir reclus sous une contrainte brutale, parce que l’imaginaire social est demeuré incapable de formuler un horizon humaniste mieux assumé. "Morne cité assiégée et dominée par l’ennemi qu’elle enferme", le réel, ici, se résume à la frontalité du mur où la seule ouverture praticable est celle, périlleuse, du rêve qui peut mener tout droit à l’aliénation mentale. Car l’univers bâti est celui du rien, moins de l’infime que du néant, celui de la lumière plutôt que du rai de soleil, celui de l’irréalité, celui de l’insecte minuscule faisant irruption sur le sol nu pour seul événement du monde. Un univers qui vous débarque de votre vie jour après jour, les secondes tombant avec une lenteur éprouvante tandis que s’installe en vous la torpeur mortifère. On dure pourtant, toute littérature abolie. Mais la marche est lente jusqu’au dessèchement final. --joël jégouzo--.
Les Hommes dans la prison, Victor Serge, éd. Climats, préface de Richard Greeman, janvier 2004, 260 pages, 14 euros, ean : 978-2841582396.
HOWARD ZINN : AUTOUR D’EMMA GOLDMAN, ANARCHISTE AMERICAINE
Hommage d’Howard Zinn à une anarchiste que l’Histoire officielle s’est empressée d’écarter de son champ. Sans doute n’était-elle pas digne d’être étudiée, ainsi qu’il en va avec les militants ordinaires que les honneurs n’intéressent pas, ni moins un quelconque accomplissement social. Une vie passionnante cela dit, que celle d’Emma Goldman, native de Kovno (Lituanie russe, 1869), juive, émigrée enfant avec ses parents dans l’Etat de New York, plongée dans le monde du travail à la chaîne dès sa seizième année. Mariée contre son gré par un père tyrannique, la lecture la sauva : à 17 ans Emma fuit sa famille, rallie Chicago, alors place forte de la contestation ouvrière américaine. Elle y vit ses premières luttes, y rode son discours révolutionnaire avant de s’établir à New York, pour y organiser les travailleurs immigrés. La famine sévit, leurs enfants, plus frappés par la misère que n’importe quelle autre catégorie de population, crèvent littéralement de faim. Lors d’un meeting, Emma appelle la foule à piller les magasins. Condamnée à deux ans de prison, sa réputation est faite. Infatigable, elle ne cessera de sillonner l’Amérique de conférences en meetings pour soulever les consciences. Déportée en URSS en 1918 à cause de ses prises de position contre l’entrée en guerre des Etats-Unis, elle s’enfuira d’URSS juste après la répression sanglante des marins de Kronstadt,
pour voyager en Europe. On la retrouve en 36, à Barcelone, haranguant une foule immense en pleine Guerre Civile.
C’est ainsi toute sa vie dont Howard Zinn a fait une pièce. Une biographie théâtrale en quelque sorte, peut-être trop magnifiée en dialogues idéalisés, nécessairement, par le propos visant à ramasser toute une vie sous la contrainte théâtrale. Il réussit au fond mieux dans les annexes, ses propres notes en particulier, celles qui concernent sa rencontre avec le personnage et son approche d’historien, décryptant le message essentiel d’Emma, selon lequel le changement social ne peut passer par l’accession au gouvernement d’un parti politique de gauche, mais par l’auto-organisation des citoyens agissant directement contre les sources de leur oppression. --joël jégouzo--.
Howard Zinn, En suivant Emma, pièce historique sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine, éditions Agone, coll. Marginales, décembre 2007, 172 pages, 15 euros, ean : 978-2-7489-0057-6.