3/4 : Sorj Chalandon, Kells, Le Pacte autobiographique comme outil narratif...
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A lire Le Livre de Kells, ce récit m'était apparu insuffisamment réflexif, qui plus est rédigé dans une écriture trop simple. Certes, on peut le comprendre dans cette convocation (littéraire) d'une parole de sortie de l'enfance nécessairement peu travaillée... On peut aussi comprendre cette simplicité mimant la sincérité : l'auteur y tente une partition subtile : il installe d'emblée le lecteur dans l'horizon d'attente du pacte autobiographique, avec cette promesse de sincérité dont il sait qu'elle l'aimantera forcément. Mais derrière cette sincérité affichée, quelque chose travaille, une manœuvre presque imperceptible qui déplace la vérité historique pour la recouvrir d'une vérité plus vibrante, émotionnelle. Comme si l'Histoire, trop tranchante, devait être ensevelie sous le tremblement d'une mémoire sensible. C'est là que le pacte autobiographique devient outil : non pour dire le vrai, mais pour rendre crédible cette vérité affective, pour faire passer l'émotion, pour substituer au réel une densité subjective qui se donne comme plus juste que la chronologie elle-même.
Mais... Et en même temps, car,
« On » revenait aux mêmes traumatismes familiaux, au point que cela semblait tourner en boucle plutôt que de s'approfondir. Chalandon raconte, mais ne travaille pas la construction de soi, ouvrant une sorte de déficit de mise en perspective historique voire même existentielle, alors même qu'il inscrit son vécu dans des événements historiques majeurs. Mais cette articulation entre histoire personnelle et Histoire majuscule reste subsumée sous l'émotion. Si bien qu'un soupçon se fait jour : le pacte autobiographique cesse d'être un pacte, il devient une manière. Une manière d'habiter le récit, de s'y glisser comme on se glisse dans une peau qu'on sait trop chargée d'attentes. Car Chalandon ne se contente pas d'en appeler à la transparence autobiographique : il la détourne pour en faire un espace de résonance. Le pacte, chez lui, n'est plus cette garantie de vérité que l'on brandit comme un étendard moral, il devient un outil, un outil narratif, un dispositif de crédibilité émotionnelle. On lit alors non pas une confession, mais une mise en scène, une sincérité performée qui cherche moins à dire le vrai qu'à produire l'effet du vrai. Et c'est dans ce glissement, ce déplacement du pacte vers la manière qu'il installe son geste littéraire : faire croire à cette vérité pour la déplacer, faire vibrer l'émotion pour qu'elle recouvre l'histoire, comme une lumière oblique qui redessine les contours du passé.
Ce que Chalandon met en jeu, c'est précisément ce que Philippe Lejeune redoutait : ce moment où le pacte autobiographique cesserait d'être un contrat de vérité pour devenir un outil narratif. Lejeune arpentait un lieu où l'auteur s'engage à ne pas tricher avec le réel, et s'il triche, s'il s'en raconte -il s'en raconte toujours-, qu'il en éprouve au moins dans son écriture les vertus ou la faute. Mais Chalandon a compris que ce pacte n'était jamais qu'une fiction, un dispositif rhétorique. Il en a fait une machine à produire du crédible. Une stratégie d'écriture. Chez Chalandon, le pacte n'a plus de garde-fou : il devient un levier pour déplacer la vérité, pour la recouvrir d'une vérité émotionnelle plus persuasive. De ce pacte, Chalandon s'en sert pour montrer que la littérature ment toujours, mais qu'elle peut mentir juste. Le pacte n'est pas violé : il est instrumentalisé. Il sert à installer le lecteur dans une posture de confiance, pour mieux le conduire vers une vérité qui n'est plus celle des faits, mais celle du tremblement littéraire.
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Autobiographie, auto-fiction, fiction de soi ? Chalandon montre que le pacte autobiographique n'est pas un cadre mais une manière de faire croire, une manière de faire sentir, une manière de faire advenir une vérité qui n'a plus besoin de l'Histoire pour exister. Une vérité qui se suffit à elle-même parce qu'elle est littéraire.
Au final, j'y lisais une émotion sans construction narrative consciente. Chalandon restait l'enfant blessé. Il ouvrait des pistes majeures, mais ne les travaillait pas. L'exemple de Libération était à mes yeux particulièrement parlant. Un moment clé de sa vie que cette entrée à Libération. Qu'il raconte certes comme moment fondateur, mais sur un mode mythique : la chance de sa vie, cet accès à un journal qui incarna jadis, il y a bien longtemps, la liberté, la Gauche, l'enquête, l'audace. C'était précisément là que son récit pouvait devenir un véritable laboratoire autobiographique, en interrogeant cette entrée, ou ce que signifiait se construire comme sujet dans une institution politique et médiatique. Mais il s'arrêtait à l'émotion brute : admiration, loyauté, blessure. Aurait-il pu aller jusqu'à analyser la « trahison » de Libé comme enjeu historique et politique majeur ? Non bien sûr. Lorsqu'il évoque la transformation du journal, la perte d'un idéal, la fin d'une époque, il touche à un sujet immense : la mutation de la presse, la fin des utopies de Gauche, la désillusion générationnelle. Mais il ne problématise pas, ne met pas en perspective. Là où un Leiris, une Ernaux ou un Doubrovsky auraient creusé la matière historique, Chalandon reste dans le registre affectif. Il raconte mais n'analyse rien. Il n'a aucune conscience de sa construction narrative. Il narre. Expose un vécu. Et reste du côté de l'enfant blessé, sans passer au travail critique de soi.
Le paradoxe de Chalandon me semble être celui d'un écrivain capable d'une puissance dramatique exceptionnelle, mais qui, dans l'autobiographie, semble se retenir au moment même où la matière devient brûlante. Son écriture dramatique est d'une intensité rare. Sans doute parce qu'il vient de la rue, du reportage, du récit de guerre. Avec un style construit sur la tension, la scène, la réplique, le rythme. Il sait condenser une émotion en un geste, un silence, une image. Mais l'autobiographie exige autre chose : la réflexivité. Là où le théâtre permet la fulgurance, l'autobiographie demande de la distance, de l'analyse, une conscience aiguë de la construction narrative. Or Chalandon reste dans une sorte d'incapacité à quitter la position de l'enfant meurtri. Pourquoi ce paradoxe ? Peut-être parce que Chalandon est un dramaturge du réel : son talent est de faire sentir, alors que l'autobiographie exige de faire comprendre.
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Sorj Chalendon, Le Livre de Kells, Grasset, août 2025, 382 pages, 23 euros, ean : 9782246843214.
Le Livre de kells, Sorj Chalandon : 2/4 : Kells n'est plus un enfant de salaud ...
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Kells et Enfant de salaud dialoguent de manière souterraine, presque organique. Ce ne sont pas deux livres séparés : ce sont deux faces d'un même récit d'origine, deux manières de dire la même blessure, mais depuis deux angles différents. Or, il me semble que dans cet écart se loge la dissociation auteur/narrateur.
Dans Enfant de salaud, le père est constitué comme une énigme. Tout tourne autour de lui, de sa violence, ses mensonges, son rapport à la guerre, son identité instable. Le livre est construit comme une enquête : le fils cherche à comprendre qui est cet homme qui l'a détruit. Un livre de traque, de démystification.
Dans Kells, le centre de gravité s'est déplacé. Le livre raconte comment le fils s'est sauvé : par la fuite, par la rue, par la fraternité, par la beauté -le Livre de Kells-, et donc par l'écriture. Livre de reconstruction, de transfiguration.
Enfant de salaud racontait la blessure, Kells raconte la cicatrice. C'est ça, le cœur de ce dialogue. La blessure était ouverte, béante, là elle est devenue matière littéraire, voire mythe personnel.
De l'un à l'autre de ce diptyque autobiographique, s'élabore dans le même temps une dissociation entre l'auteur et le narrateur. Dans Enfant de salaud, l'auteur portait la charge émotionnelle d'une vérité encore à vif : il affrontait le mensonge paternel, la violence familiale et la révélation de la collaboration du père. À l'inverse, Le Livre de Kells déplace le regard : Sorj Chalandon y reconstruit son histoire en mettant à distance le traumatisme pour raconter ce qui vient après la fuite, la survie et la reconstruction. C'est donc un personnage qui prend en charge ce récit ré-élaboré : le narrateur. Etrange du reste, que ce soit un personnage de fiction (le narrateur), qui prenne en charge le recouvrement d'une identité délivrée du trauma du père... Le pseudonyme « Kells » matérialise cette séparation en désignant celui qui a dû devenir un autre pour continuer à vivre. Ce déplacement produit un effet décisif : il décentre l'œuvre de son seul enjeu politique ou historique pour l'orienter vers une quête proprement esthétique. Le réel n'est plus seulement rapporté ou jugé, il est transformé et façonné par l'écriture. L'écart entre les deux livres traduit le passage d'une vérité vécue à une vérité littéraire.
Or...
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Le parcours à la GP, dans Kells, est la conséquence directe de la violence paternelle. Kells est la trajectoire que Enfant de salaud rend nécessaire. Mais, là où Enfant de salaud cherchait la vérité historique, Kells lui a substitué une vérité littéraire. Le narrateur ne cherche plus que la vérité émotionnelle, au fond celle de l'enfant, sinon de l'enfance. Kells répond certes à la question laissée ouverte dans Enfant de salaud : comment un enfant brisé devient-il un homme ? C'est le roman de formation que Enfant de salaud appelait. Et il est ce que Enfant de salaud ne pouvait pas dire, car dans Enfant de salaud, Chalandon était encore dans la confrontation, dans la colère. Mais le manuscrit, le Livre de Kells, enluminé, qui ouvre une porte vers le monde de la culture, de la création, bref, tout ce qui manquait dans cette enfance marquée par la brutalité et l'interdiction des livres, incarnant la possibilité d'être sauvé « par quelques traits d'encre », dépasse cette chronologique pour examiner une autre période de sa vie et devenir une sorte de contrepoint spirituel à la violence politique des années 70. Un contrepoids à cette radicalité et un rappel de la fragilité et de la beauté du monde. Or curieusement, si Chalandon semble assumer dans Kells une autobiographie plus directe que dans ses autres romans, ce choix du nom Kells fictionnalise son récit pour l'inscrire dans une dimension presque mythique. Le Livre de Kells tend ainsi à mythifier l'engagement en privilégiant le lyrisme et la mise en scène de soi au détriment de l'analyse politique, faisant du contexte politique un simple décor, sans véritable réflexion sur la période historique. La pauvreté, la rue, la faim, la violence militante sont intégrées dans une dramaturgie de la formation du sujet, plus que dans une critique des structures sociales. Une dramaturgie au sein de laquelle le manuscrit de Kells devient le symbole du salut par la beauté. La politique est alors absorbée dans une narration de rédemption individuelle.
Au fond, Le Livre de Kells est un roman de formation inversé : l'ancien militant ne renonce pas à l'engagement par lassitude, il le déplace. La polis cède la place à la page enluminée, le collectif cède au singulier d'une douleur d'enfance enfin nommable. C'est un mouvement de sublimation au sens fort : transposition d'une énergie (la révolte politique) vers un objet qui la contient sans la consommer (le manuscrit, la beauté formelle). Quant au père maltraitant, il est contourné par un objet très ancien, impersonnel, pour absorber le chagrin sans exiger de réconciliation. Reste à savoir ce que vaut le Beau, sous lequel est subsumé ce récit...
(à suivre)
#joeljegouzo #litterature #politique #sorjchalandon #maos
Sorj Chalendon, Le Livre de Kells, Grasset, août 2025, 382 pages, 23 euros, ean : 9782246843214.
Le Livre de Kells, Sorj Chalandon (1/4)
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1/4 : Quid de la GP ?
« Je venais de quitter mes parents ». Sorj Chalandon rêvait alors de Katmandou, d'Ibiza, de n'importe où en fait de cet air du temps, et fuyait. Beaucoup. Tout. Enfin... Tout sauf la rue qu'il ne pouvait fuir encore, provisoirement son dernier refuge. En 1970. Imaginez. Bien avant cela, il avait rêvé déjà, à 9 ans, de se faire prêtre. Curé d'Ars plutôt. Une sorte de Che à auréole. Mais la place était prise. Alors bientôt Kells, ce grand évangéliaire irlandais du IXème siècle, qui surplombe son récit. Le Curé d'Ars fonctionnait un peu comme ça, comme geste de rupture identitaire. Mais bien mieux accompli dans Kells, qui marque une coupure radicale avec le milieu familial violent, notamment avec le père, décrit comme un « Minotaure », « l’Autre », mais aussi avec la suite, la violence politique des années 70.
Mais la rue avant cela. Lyon. Dans la rue, il avait fini par découvrir le LSD. Provisoirement. Une autre porte puisque déjà la rue, vers un autre monde. Sous LSD il avait rêvé sa mère en révolutionnaire. LSD additionné de Guignol, du Curé d'Ars et de Sartre. L'enfance en agonie. Sa vie de rue. 1970. Une vie de misère, l'immense défaite personnelle : « Je n'avais plus que moi ». Puis Paris. Par hasard, l'année d'après il s'était mis à vendre La Cause du Peuple. Trois francs six sous. Gardant l'argent, truandant les maos. Qui lui ouvrirent quand même leurs portes : il cognait fort. Et cognait ceux qu'il fallait cogner : les fachos. Mais aussi bien, le hasard aurait pu lui faire cogner les maos...
Imaginez ces années-là, Raymond Marcellin ministre de l'Intérieur, l'après-68 enragé, dont on a oublié combien il a été féroce contre les mouvements ouvriers, les taulards, les gauchos. Rappelez-vous George Jackson publiant le sublime Frères de Soledad. Les Black Panthers torturés, assassinés. En France, Vincennes, Le Secours Rouge pour dernier souffle plutôt que sa reprise, les CRS mieux armés pour casser toute illusion de justice. « Une armée de pères qui battait ses enfants », écrit Sorj Chalandon. VLR, Richard Deshayes. Les maos établis en usine, de très jeunes adolescents en fait, Ordre Nouveau et sa violence sauvage contre les mouvements d'émancipation, aux côtés des CRS, déjà.
Sorj Chalandon, à l'époque, n'est pas politisé, écrit-il. Mais c'est un brave qui aime la castagne. Il hésite encore entre percevoir les maos comme des gosses de riches, ou... Car il y observe « une immense clameur de solidarité ». Jusqu'à Pierre Overnay. Assassiné le 25 février 1972. Sa mort signant la trahison des « chefs » (maoïstes), abandonnant leurs fantassins.
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Sorj Chalandon, raconte donc à son tour cette histoire des maos en France. L’entrée du narrateur dans la Gauche prolétarienne, ses engagements, la violence militante, les illusions et les désillusions. Une histoire parisienne. Car le maoïsme en province est cette fois encore presque totalement absent du récit national, et du sien. Pourtant, l'engagement de Sorj aurait pu naître d'une sensibilité née précisément hors de Paris, dans une France périphérique où la violence familiale, l’errance et la quête de fraternité a donné au militantisme une tonalité plus tragique, plus existentielle que doctrinale. Mais cette fois encore, l'histoire officielle du maoïsme est parisienne. Certes, il était « monté » à Paris. Mais force est de reconnaître que la mémoire dominante du maoïsme français reste ici encore centrée sur la Gauche Prolétarienne de la rue d'Ulm, les affrontements parisiens (GP vs Ordre Nouveau), les intellectuels parisiens, Sartre, Benny Lévy, etc. Une scène. Très visible. Très théâtrale.
Or Chalandon, lui, arrive de Lyon, après une enfance marquée par la violence paternelle et la fuite. Son narrateur, car il faut maintenant vraiment les dissocier, l'auteur et le narrateur. On comprendra pourquoi à cette lecture. Donc son narrateur raconte un curieux (non)engagement dans le giron de la GP. Un (non)engagement né d'une trajectoire personnelle, pas dans un cénacle idéologique. C'est du reste une dimension qui transparaît dans ses œuvres romanesques : Sorj Chalandon y affirme au fond que son engagement n'est pas politique, mais d’abord une émancipation intime face à un père violent. Quelque chose qui l'apparenterait au maoïsme de province, qui fut moins idéologique que vécu. Lui parle d'une fraternité trouvée dans la rue, un refuge, après la fuite familiale. Mais tout de même, la GP comme famille de substitution. Avec, en ce qui concerne le narrateur, un maoïsme qui n’est pas celui des tracts et des théories : il dessine une rencontre affective, corporelle, faite de mains tendues, de nuits dehors. Un type d’engagement difficilement théorisable, difficile à intégrer dans une histoire politique classique.
Le curieux de l'affaire, c'est que Sorj Chalandon fréquente les milieux du pouvoir maoïste. Quand la province, loin des caméras, vivait ses désillusions de manière silencieuse, presque honteuse, sans la sublimation intellectuelle parisienne. Le maoïsme provincial, moins prestigieux, moins théorisé, n’a pas produit de grands récits. Il s'est résorbé en vies cabossées. L’engagement maoïste en province a été pour beaucoup un processus biographique, enraciné dans la vie intime de jeunes militants, et non dans une adhésion idéologique structurée. (voir la thèse de Laure Fleury, 2022 : S’engager « au service du peuple » Marseille et Lyon, 1960 1980).
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Un engagement provincial lié à des trajectoires personnelles, s'appuyant sur des dispositions contestataires acquises dans l’enfance ou l’adolescence, un engament façonnant l’identité de très jeunes militants et envahissant toutes les sphères de leur vie, pour produire in fine des effets durables sur les parcours intimes, professionnels et politiques. Un engagement existentiel, total, qui laissa ensuite chacun se débrouiller seul pour reconstruire une vie.
Les travaux de Marnix Dressen sur les « établis » (l'écouter : France Culture, 2024) montrent que les jeunes maoïstes provinciaux des années 70, souvent lycéens, se sont engagés dans une démarche sacrificielle, où l’idéologie servait surtout de cadre symbolique à une quête de sens. Son étude révèle que dans leur grande majorité, ces maoïstes avaient entre 16 et 21 ans. « Devenir ouvrier », pour eux, relevait d'un sacrifice existentiel. Dressen évoque cet engagement vécu comme une mise à l’épreuve de soi, plutôt que d'une adhésion doctrinale.
Plus largement, les analyses du CHS (Centre d’histoire sociale, Camille Anglada, 2016), soulignent que ce maoïsme reposait sur une pratique de l’immersion, très éloignée d’un dogmatisme théorique. Et qu'il impliquait une attention aux vies ordinaires, aux marges, dans une pratique militante incarnée, quotidienne, engagement qui, en somme, transformait les individus de l’intérieur. Là encore, l’engagement est décrit comme expérientiel, pas doctrinal.
Sorj Chalandon reprend au fond ici les thèses de François Hourmant (Les Années Mao), pour témoigner à son tour de la dimension affective du maoïsme. Le maoïsme attirait aussi parce qu'il offrait une communauté, un horizon, une intensité qui transformait profondément les individus. Mais...
Mais les maos de province, plus jeunes que leurs aînés parisiens, durent ensuite pour la plupart reconstruire leur vie sans cadre collectif. Les trajectoires ne purent alors qu’être individuelles et se fabriquer dans la douleur.
Sorj Chalandon ne vivait plus à Lyon, mais à Paris. Dans le cercle de la GP de la rue d'Ulm. Un maoïsme qui n’a rien à voir avec celui de la province. À Paris, il s'agissait d'un maoïsme intellectuel, théâtral, hyper médiatisé. Paris concentrait les leaders, les intellectuels, les journalistes, les philosophes. La GP y était un laboratoire symbolique, théâtralisé. Les militants y étaient en majorité des étudiants ou de jeunes profs de fac déjà insérés dans des réseaux culturels et politiques. Leurs trajectoires, après 1973, furent collectives : intégration dans les médias, dans l’édition, dans les institutions culturelles, etc.
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Sorj Chalandon semble appartenir aux deux mondes maoïste que je viens d'évoquer. Provincial par l’enfance (Lyon), parisien par le renouveau. Son engagement initial est provincial, existentiel, affectif. Mais il est happé par Paris et c’est là que tout bascule. Or, le réseau parisien qui l’a porté, il ne le nomme jamais. La Gauche prolétarienne parisienne l’intègre, il l'évoque du bout des lèvres. Elle lui donne pourtant un logement, une structure, une fraternité, une légitimité politique.
Avec et juste un peu avant la dissolution de la GP, le réseau maoïste parisien fonde Libération. Chalandon y entre. Libération devient alors un ascenseur social fulgurant pour les anciens maos. Chalandon y trouve un métier, une protection, une reconnaissance, un avenir. Sans Libé, il n’y a ni journaliste, ni grand reporter, ni prix Albert-Londres, ni écrivain. Il n'y a pas le milieu littéraire parisien. Ses romans sont publiés chez Grasset, puis L’Olivier. Il est soutenu par des éditeurs, des critiques, des jurys, des réseaux parisiens issus de la GP. Et ce réseau n'est pas un fantasme : il est documenté par les travaux sur la reconversion des maoïstes (Artières, Bourseiller, Hourmant).
Quand les trajectoires provinciales sont restées invisibles. Le maoïsme provincial a laissé des cicatrices, pas des récits.
Sorj Chalandon évoque donc son engagement comme affectif, mais pour autant, il n'en devient pas représentatif du maoïsme provincial. Or son œuvre ne dit jamais explicitement qu’il a été porté, recueilli, protégé et promu par un réseau parisien puissant, issu de la Gauche prolétarienne et de Libération. Oubli ? Ou choix littéraire ?
Comment fonctionne ce silence dans ses livres ?
Sorj Chalandon transforme l’aide collective en épreuves individuelles : dans Kells, Chalandon raconte sa vie comme une suite d’épreuves solitaires : l’enfance battue, la fuite, la rue, l’engagement, la désillusion, la reconstruction. Un récit qui individualise ce qui, historiquement, fut une prise en charge collective : la GP parisienne l’a logé, Libération lui a donné un métier, les réseaux maoïstes reconvertis l’ont intégré dans le journalisme, puis dans le monde littéraire.
Mais dans son livre, cette prise en charge devient une rencontre, une chance, un hasard, jamais un système. Sorj Chalandon transforme un réseau en destin. Met en avant des figures individuelles, jamais des structures. Dans Kells, dans Profession du père, dans Le Petit Bonhomme, dans Enfant de salaud, les sauveurs sont toujours : un professeur, un camarade, un militant, un journaliste, un ami. Jamais un groupe, un réseau, une organisation, une institution. Une manière de désidéologiser son parcours ? De dire : ce sont des personnes qui m’ont sauvé, pas un système. Il refuse de se présenter comme un « héritier » de la GP parisienne. Certes, beaucoup d’anciens maos parisiens ont construit leur légitimité sur leur passé militant, et on comprend que Chalandon, lui, fasse l’inverse en minimisant son rôle, en insistant sur sa naïveté,, en refusant toute posture d’ancien combattant. Mais ce refus a un effet : il occulte le fait que la GP parisienne fut pour lui une matrice sociale, un ascenseur, un filet de sécurité. D'une certaine manière, il refuse la dette en refusant l’héritage.
En outre, comme dans Kells, il met en scène la blessure, pas l’ascension. Ce qui domine, c’est par exemple la honte et la violence, et ce qui disparaît, c’est l’intégration à Libération, la reconnaissance professionnelle, les opportunités parisiennes. Il raconte ce qui l’a brisé, pas ce qui l’a construit. Et fait de sa vie une tragédie, alors qu'elle est une success story.
Certes, on peut encore relever pour sa défense cette dimension éthique : Chalandon ne nomme jamais les personnes qui l’ont soutenu dans les réseaux parisiens. Il ne raconte pas les mécanismes internes de Libération. Il ne dévoile pas les solidarités maoïstes reconverties. Une forme de loyauté silencieuse. Une manière de ne pas instrumentaliser ceux qui l’ont porté. Mais ne protège-t-il pas ainsi sa dette en la taisant ?
Enfin, il construit une mythologie personnelle : l’enfant perdu devenu écrivain. Au sein d'une œuvre qui repose sur cette tension : enfant brisé, adolescent perdu, jeune homme en quête de famille, adulte hanté, et au final, un écrivain qui transforme la douleur en littérature. Ce pourquoi, oui, le narrateur n'est pas l'auteur... Car dans cette mythologie, le réseau parisien n’a pas de place. Il ferait écran. Il casserait la ligne narrative. Il introduirait une dimension sociale là où il veut une dimension existentielle. Sorj Chalandon choisit la vérité émotionnelle plutôt que la vérité sociologique, et remplace la politique par le destin. Il transforme un processus politique en conte initiatique : dans Kells, tout cela devient, errance, rencontre, hasard, fraternité immédiate. Tout ce qui peut effacer la dimension collective. Historiquement, la GP parisienne était une organisation très structurée, avec ses hiérarchies, ses responsables, ses cellules, etc. Dans Kells, tout cela disparaît. Il n’y a pas de structure, pas de hiérarchie, pas de stratégie. Il n’y a que des visages, des gestes, des mains tendues. Il a remplacé l’organisation par la fraternité. En outre, dans les archives maos et les témoignages, Chalandon y est décrit comme un militant actif, engagé, parfois violent, mais totalement immergé dans la GP. Or dans Kells, il se présente comme naïf, perdu, entraîné, touché par la beauté d’un geste, jamais doctrinaire. On comprend alors mieux l'usage de cette voix narratrice réécrivant son engagement comme affectif, et non idéologique. On peut continuer ainsi : la GP était une structure politique, dans Kells, elle est devenu un refuge, un lieu où l’on soigne les blessures d’enfance. N'est-ce pas déplacer la GP du champ politique vers le champ psychique ?
Que penser enfin du fait que le Livre de Kells devienne le vrai événement fondateur, quand dans la réalité, ce qui a changé sa vie, c'était la GP, Paris, Libération. Or dans Kells, ce qui change sa vie, c’est un manuscrit médiéval, une illumination. N'est-ce pas remplacer l’événement politique par un événement esthétique ?
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Sorj Chalandon, Le Livre de Kells, Grasset, août 2025, 382 pages, 23 euros, ean : 9782246843214.