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La Dimension du sens que nous sommes

en lisant - en relisant

Mais les chiens ne l'aimaient pas, Eve Derrien

20 Novembre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Une dystopie au pays des survivalistes. L'humanité d'après, conduite par un vieux chien aveugle sur des chemins de crête. Non le guidait pourtant ce chien, tombée avec lui dans une déchirure de la terre, une crevasse, un trou. Non, c'est la mère, la matrice de leur monde, celui de Fleur et Lion, des enfants rescapés qu'elle a élevés. Elle leur a appris à survivre, cachés du monde des gens, soustraits au monde. Tombée donc, tandis que Lion et Fleur s'efforcent de ne pas courir sur la crête pour lui porter secours. Ne surtout pas cavaler pour qu'existe un recours de corde et de piquets. Mais rien ne saurait les ramener à la surface. Non est blessée. La décision logique est d'autant plus simple à prendre que Non les y avait préparés. Ils savent donc ce qu'il leur reste à faire : l'ensevelir sous un tombereau de sable et de pierres.

C'est une question de survie. «Alors ils ont continué. Vivre. Non les avait bien éduqués, ils savaient quoi faire» : se méfier du monde des gens, des traces qu'on pouvait leur abandonner.

Et puis il y a Il, qui revenait chaque été. Qui revient. Fleur et Lion lui apprennent la mort de Non. Il, c'est un client. C'est lui que les chiens n'aiment pas. Il revient pour la drogue que Non fabriquait. Et les réserves dont elle tenait la comptabilité pour tenir des décennies, puisque le monde n'était plus.

Il s'installe alors. Prend la place de Non, les divise, abuse de Fleur... Lion observe son manège, cherche dans les livres ce qui définit au mieux ses actes, ses gestes, le piège dans lequel sa sœur est tombée. Il sait qu'il devra raisonnablement s'en débarrasser.

Une dystopie survivaliste. Mais ce qui frappe le plus, c'est l'écriture, ciselée comme on dit, et dont l'étrangeté surtout tient à ce qui manque à Fleur et Lion : l'interlocutoire. Du coup, ils vivent et pensent sans filtre moral. Autrui est comme une sorte d'objet posé devant eux. Ils agissent autant qu'ils sont agis par une pensée infra-rationnelle, aurait diagnostiqué Piaget, qui les fait observer autrui uniquement sous l'angle des effets physiques et/ou physiologiques qu'il peut provoquer.

Le monde que Non leur avait enseigné était réduit à une maquette de petits trains électriques avec son ciel de toile de fond, ces villages en carton, ces ponts qui ne franchissaient rien, ces voitures miniatures, les bêtes et les gens en papier mâché.

Mais Il est arrivé, s'est installé, a rompu l'équilibre. Avec lui, il fallait développer une autre stratégie tandis qu'il prenait petit à petit possession des lieux, des réserves, de sa sœur nubile. Lion s'était mis à chercher dans les livres les mots susceptibles de le caractériser. «Manipuler» par exemple. C'était bien ce qu'il faisait avec sa sœur. Il fallait en tirer toutes les conséquences. Froidement.

 

#jJ #joeljegouzo #evederrien #etlebruitdestalons #roman #litterature #dystopie #survivalisme #chien #humanité 

 

Eve Derrien, Mais les chiens ne l'aimaient pas, éditions Et le bruit de ses talons, novembre 2020, 114 pages, 15 euros, ean : 9782379120213. première édition : Les contrebandiers, 2014.

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Fuck America, Edgar Hilsenrath

16 Novembre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

«L'Amérique est un cauchemar», tranche d'emblée Edgar Hilsenrath, dont le père tenta en 1938 d'obtenir pour sa famille juive menacée par les nazis un visa pour se réfugier aux États-Unis, visa qui lui fut refusé au prétexte de leur politique de quotas...

Le monde est un désastre.

Déporté dans le ghetto de Mogilev-Podolsk, aujourd'hui en Ukraine, Hilsenrath finira en 1944 par émigrer en Palestine dont il repartira en 1947, pour rejoindre sa famille d'abord en France, avant d'émigrer à New-York dans les années cinquante, où, vivant de bullshit jobs, il écrira son premier roman, Nuit -un chef d'œuvre.

Fuck America raconte son moment américain. Le prologue est à hurler de rire, «jaune»... «Très cher monsieur le Consul Général, écrit de Berlin le père fictif du narrateur, depuis hier, ils brûlent nos synagogues»... Nathan Bronsky expose la tragédie auxquels les juifs sont confrontés, mais le Consul Général s'en contre-fiche et lui adresse un an plus tard (!), en 1939 donc, un formulaire l'avertissant que s'il le remplit et le retourne à réception, il pourra espérer émigrer aux States dans... treize ans ! Nathan objecte les camps de concentration, les chambres à gaz, le temps presse, etc. En retour, le Consul rétorque le bateau de réfugiés, le Saint-Louis, renvoyé avec tous ses émigrés juifs en pleine mer, l'électorat antisémite du parlement, et conclut : «des bâtards juifs comme vous, nous en avons déjà suffisamment en Amérique»... Et puis, ajoute-t-il, si chambre à gaz, ben remplissez le document pour vos survivants, et par la même occasion, rédigez votre testament, sait-on jamais...

Le ton est donné. Picaresque d'un bout à l'autre du roman, Hilsenrath ne perd jamais de vue le cynisme du monde occidental, ni son hypocrisie, et se refuse à toute courbette, littéraire ou autre. La suite, c'est le journal intime de Jakob, fils de Nathan, qui vit de petits boulots et tente d'écrire son premier roman qu'il intitule «Le Branleur». C'est bien comme titre, non ? Le premier roman d'Hilsenrath, dans la réalité, fut très mal accueilli par la critique et se vit refuser par un nombre incroyable d'éditeurs : trop cru, trop vulgaire, trop obscène... Nuit raconte le ghetto, les persécutions, l'obscénité barbare des nazis et celle de ces magazines occidentaux, américains, britanniques, français, qui en 1936 encore, parlaient d'Hitler comme d'un homme fréquentable, plein d'une subtilité toute éclairée...

Times Square, Le Donald's Pub, la 42ème, les affiches géantes d'Humphrey Bogart illuminent les nuits glauques des pauvres gens. Lauren Bacall leurs fantasmes. Jakob, son personnage central, a 27 ans. Il survit dans la misère : l'occident songe qu'il a déjà bien assez gémi sur le sort des déportés, qui doivent maintenant se montrer entreprenant, prendre leur vie à bras-le-corps, aller de l'avant... Warren Street, le roman se fait la chronique des sales boulots sous payés où s'épuisent les migrants. Toute une faune laissée à l'abandon, venue s'échouer dans les rues polychromes de la ville insomniaque. Philologues, germanistes, érudits et poètes, à la rue désormais. C'est ça la réalité du rêve américain. Jakob en écrit le roman, où se côtoient encore les presque très riches et les vraiment très pauvres, dans un immense brouhaha de fêtes baroques apocalyptiques. West Manhattan, la grande vanité bourgeoise mâchonne ses plans de gloire pour l'éternité, tandis que Jakob en est réduit à partager des colocs de misère. Il faut juste survivre un jour de plus et savoir que le jour suivant sera pire. Sait-on jamais. Warren Street, la rue des clodos, le voici portier de nuit à Manhattan, en livrée à Park Avenue, à pousser un vieux riche dans son fauteuil roulant, peut-être le fameux Consul, qu'il projette du coup d'assassiner...

Les dialogues sont à hurler de rire : ils tournent toujours court, chaque interlocuteur reprenant les paroles du précédent, chacun se faisant l'écho catarrheux de l'autre, comme si tout le langage avait été épuisé déjà, comme si tout était caduc. Marché de dupes, c'est ça le rêve américain. Tout rate sur le plan humain, mais brillamment. Jakob doit sans cesse courir, fuir les impayés de l'hôpital, les tables de restaurant. Mais il raconte, l'air de rien, et sur un ton badin, le vrai discours de l'occident une fois dépoussiéré, l'arrivée de Hitler au pouvoir, la nuit de Cristal, la milice nazie ukrainienne, les ghettos en Pologne, et cette part de lui-même qui est morte avec les six millions de juifs exterminés, et cette autre qui a survécu, sans concession pour l'hypocrite «plus jamais ça» dont il scande les besognes : le génocide des arméniens avant celui des juifs, celui des Tutsis après celui des juifs et partout dans le monde, pendant qu'on y est, le massacre des innocents qui se perpétue sous les hospices d'états lamentables aux lamentations tartuffes.

 

#joeljegouzo #hilsenrath #fuckamerica #roman #litterature #editionsletripode #librairiesindependantes #newyork #manhattan #parkavenue #timessquare #americandream #ghetto #deportation @letripode 

 

Edgar Hilsenrath, Fuck America, traduit de l'allemand par Jörg Stickan, éd. Le Tripode, 320 pages, nouvelle édition février 2017, ean : 9782370551177.

Chronique autour de Nuit, d'Hilsenrath :

Nuit, Edgar Hilsenrath - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)

 

 

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Notre correspondant sur place, Robert Perišić

8 Novembre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Zagreb, 2003. La Croatie fonce tête baissée dans le néo-libéralisme, tandis qu'au loin résonnent les bombes américaines de la guerre d'Irak. Boris est improvisé journaliste de guerre par son cousin, parce qu'il faut couvrir à tout prix cette guerre pour rester au contact des nations occidentales, et qu'il semble parler l'arabe... Prudent, Boris débarque à Koweit City pour regarder à la télévision le déluge en vert et jaune qui s'abat sur Bagdad.

Roman découpé en journées, cinq plus exactement, de la vie d'un correspondant de guerre bricolé à la hâte, l'incipit est à hurler de rire. Mais sous couvert du rire, la leçon est âpre...

En Croatie, le rêve néolibéral bat son plein, même si ça et là ce plein est hanté par les vides obscurs laissés par la guerre de Yougoslavie : les camps des années 1990, les viols de masse. Boris se rappelle. Tout cela n'avait aucun sens. Et puis il ne savait pas quoi faire dans la vie : économiste ou artiste ? Journaliste finalement. Dans cette rédaction qui est une sorte de refuge de tous les naufrages du monde, compilés par une bande de naufragés.

Bagdad sous les bombes donc... Boris note qu'un seul Tomahawk coûte 600 000 dollars et qu'à ce prix, mieux vaut tirer sur quelques chose qui en vaut la peine... Mais Bagdad sous les bombes n'est qu'un odieux et tragique canular. Le naufrage de toute vision morale des choses, le désastre de la presse dite libre, devenue la presse de l'infotainment

Il écrit n'importe quoi au final, refusant de jouer au journaliste occidental et tous ses articles doivent être réécrits. Au loin. Savamment. Tandis que lui, de son côté, écrit sur sa trajectoire, sur celle de ces jeunes croates, «ex peuple de travailleurs socialistes qui, en masse, avec des efforts carnavalesques, tentent de se hisser vers les étoiles» : une variante Pop trash du rêve américain. En 1990, observe-t-il, il s'agissait d'attraper le train en marche. En 2020, de survivre... Même si l'heure est à la démocratie Pop, slow Droits de l'Homme ouvrant à nos démocraties Flop.

les journées s'étirent, longues, de plus en plus longues sous sa plume désabusée, dans une mise à nue de la vanité occidentale ébouriffante. Rien ne va plus, ni à l'échelle des états, ni à celui des individus. La presse people a tout emporté sur son passage, affligeante, le condensé même de notre fausse liberté, sinon sa condition, chacun sommé de s'inventer une identité aléatoire assujettie à l'ère du temps. Jouer la comédie. Le maître mot. Jouer la comédie, la seule pratique de liberté qu'il nous reste. Une sorte de mode de survie. A ses yeux, le néolibéralisme n'a fait que libérer ce marché : celui de l'identité flexible. Et dire que c'est pour ça que l'espoir communiste a sombré... Pour l'invention médiatique de ces infimes différences narcissiques qui font de chacun d'entre nous un possible héros horodatable...

Fort heureusement, au quatrième jour, Boris s'est peut-être fait enlever. Sa rédaction est sur le scoop. Tout le pays l'acclame déjà comme un héros : enfin la Croatie tient une image mondialisable d'elle-même ! Que ça dure, espère-t-on, le temps de savourer ce triomphe médiatique. Boris à la Une des journaux ! La Croatie est fière : grâce à lui elle obtient une forme de reconnaissance internationale...

Mais l'épisode tourne court. La guerre elle-même a assez duré dans les journaux. Il faut passer à autre chose. Conçue sur le modèle d'une série courte, à l'apothéose des bombardements plus ou moins chirurgicaux en vision nocturne, à la guerre succède bientôt le silence. Tout s'achemine vers le silence. La série Guerre en Irak achève ses derniers épisodes. Exit la Croatie.

«Nous avions tout simplement disparus»...

 

 

 

#jJ #joeljegouzo #litterature #roman #croatie #editionsgaia #irakwar #medias #infotainment #neoliberalism #usa #bagdad #tomahawk #zagreb #robertperisic #balkans

 

 

Robert Perišić, traduit du croate par Chloé Billon, éditions Gaïa/Actes Sud ; avril 2022, 374 pages, 23 euros ean : 9782330163280.
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Fuck up, Arthur Nersesian

3 Novembre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

East Village, dans les années 1980. Aux hippies succèdent les yuppies et l'idéologie néolibérale qui va bientôt s'incarner dans la «sanctification» du training. On y est : exit les Révolutions, en France, on le découvre depuis le fameux slogan dodeliné par François Furet en 1978 : «La Révolution est terminée»... l'Amérique triomphe et nous fait vivre en direct l'agnelage du grand aveuglement : demain nous serons tous riches, il suffira pour cela de traverser la rue, n'est-ce pas ?... La gentrification démarre. A peine. On n'est pas avant, on est juste à son point d'allumage. La bourgeoisie urbaine assiste, médusée, à la conquête des friches et des centres villes loqueteux par une «faune» «déjantée», qui sait placer ses «billes»... En masse, le monde occidental tourne le dos à la misère sociale pour s'emparer de l'habitat des «pauvres», au moment même où le chômage de masse fait son apparition, dans le plus grand déni de la classe politico-médiatique. Tout le monde doit se mettre au diapason : there is no TINA... Le marché, la mondialisation, ne sont pas seulement nécessaires, ils deviennent notre «horizon incontournable»... En France, le libéralisme à gros nez rose s'apprête à enterrer définitivement toute idée de révolte contre l'ordre mondiale des choses. Émerge alors ce «gendarme» totalitaire du monde que l'on baptisera États-Unis, recouvrant inlassablement d'une voix bêlante son immoralité sous le fatras d'un discours hypocrite, tartufe... La «liberté», l'entreprise, sous peu les start-up nations deviendront nos lendemains glorieux...

 

Les années 1980 donc... Celles du grand leurre. Publié en 1997, Fuck up nous en livre les délires. Le narrateur s'est retrouvé à vivre adulte dans une ville qu'il n'aimait pas (NY), marié à une femme qu'il n'aimait pas... Il le raconte sept années plus tard, dans la même ville, avec la même femme... Mais le voici soudain viré de son bull shit job, viré de chez Sarah, contraint de se réfugier chez son pote Hemsley, prof viré de la fac, lecteur de Das Kapital qu'il possède en édition allemande originale, trois volumes historique ! A côté de cela, écrivain gâché, traducteur honteux. Ces deux-là ont tout loosé : leur vie professionnelle, intellectuelle, amoureuse... C'est néanmoins l'époque du grand mélange des genres. On se mélange encore un peu socialement, et on arnaque pour tenter d'y être. Où ? Là où ça se passe, les soirées, les fêtes, la Factory, le marché quoi. Survivre. Alors le narrateur finit par voler un boulot au vif d'une conversation de bistrot, usurpant l'identité de celui qui devait s'y rendre et qui a trop tardé. Un job dans un cinéma porno, le Zeus theater, après un entretien d'embauche halluciné où il est encore question des tantras des années 70, de pratique ou non de la méditation, de cristaux extatiques... Nouveau provisoire bullshit job, avant d'en finir après une arnaque à la caisse pour se retrouver gardien de l'appartement luxueux d'un cinéaste expérimental blindé de thunes... Péripéties toutes plus grand-guignolesques les unes que les autres, on croise Mick Jagger, Lionel Richie, Bruce Springteen, à se tordre de rire ligne après ligne, n'était qu'on est dans ce Brooklyn des Yuppies où déferle confusément, mais résolument, l'effervescence capitaliste qui va submerger l'occident pour engloutir tous nos espoirs de vie meilleure, comme de justice sociale...

 

 

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Arthur Nersesian, Fuck up, traduit de l'américain par Charles Bonnot, éditions La Croisée, août 2023, 332 pages, 22 euros, ean : 9782413079521.

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Kintsugi, le fil doré de ma vie, Mathilde Paris

24 Octobre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

«Maman est partie». Avec le cactus dont elle disait qu'il était une leçon de vie, capable qu'il est de survivre en milieu hostile. Maman a disparu, les laissant seules, elle, Lorna, seize ans, et sa sœur Ebony, six ans, et seul leur père désemparé, littéralement, sans prise sur rien désormais.

C'est Lorna la narratrice. Qui file le récit, intime, dans la fragilité d'un Je en recherche de lui-même. Maman est partie et ce vide, c'est d'abord celui de son odeur. Qui lui rappelle que lorsque «l'odeur de (sa) grand-mère a laissé place à celle de (son) grand-père, il est mort à son tour».

Lorna, dans une poignante anamnèse, regarde depuis cette absence la maison, la ville, ses habitants et tout ce vide entre leurs gestes et comment ils s'en défont ou au contraire le comblent, l'émouvante maladresse des ponts qu'ils dessinent, ces quelques effleurements, l'infime toucher d'un doigt sur un bras, une épaule, quand il s'agit d'aller à la rencontre d'autrui dans la sincérité d'une émotion dont on ne sait pas encore si elle est partageable et jusqu'où elle l'est. Le ton est celui de la méditation. Lorna se rappelle ses apnées infantiles comme autant d'exercices spirituels. Sa première : elle avait quatre ans, sa mère venait de l'humilier : «J'ai retenu mon souffle pour ne pas arrêter de respirer»...

Nous en sommes tous là, au mieux.

Les phrases sont à la mesure et du vertige et de la tendresse portée sur cette nécessité de croire encore possible un autre récit de soi, du monde, fluides, aimantes, d'une douceur inouïe. Lorna campe à terre au milieu de ce monde où «toutes les odeurs finissent pas disparaître». Jusqu'au moment de la rencontre. La seule, inattendue, sublime parce qu'inattendue et forcément amoureuse, de Sam le jeune mécano, alors qu'autour d'elle s'agitent d'autres «prétendants». Sam, si différent, qui lui raconte des histoires d'arbres protecteurs, pourvu que l'on sache s'y lover. Sam si étranger à son monde, si patient. Lorna résiste, tente Hugo plus conforme à son milieu, mais se sent elle-même devenir de plus en plus étrangère aux siens. Sam l'initie à l'art du Kintsugi : l'art de réparer les objets cassés -la réparation ne doit pas être masqué. Des pages magnifiques sont consacrées à l'histoire d'un bol restauré. «Il faut laisser le temps dériver pour retrouver le présent». Ces objets raccommodés d'un fil d'or prenant la place des ruptures. Il faut du temps pour comprendre ce qu'aimer vaut d'être. L'objet ne peut être restauré dans ce qu'il était : il faut en faire une œuvre, non un pis-aller. Mais Sam doit partir. La quitter. Il doit marcher droit devant lui, aller voir les cerisiers en fleurs avant que de pouvoir revenir, peut-être, auprès d'elle.

Alors Sam est parti, et Maman est revenue.

 

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Mathilde Paris, Kintsugi, le fil doré de ma vie, éditions Auzou, 2022, 272 pages, 14.95 euros, ean : 9791039512084.

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La Révolte des filles perdues, Dorothée Jardin

21 Octobre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

6 mai 1947, Fresnes, en pleine campagne à l'époque. Dans une section à part, quatre-vingts jeunes filles recluses, entre seize et vingt ans. Encloses plus qu'enfermées, maltraitées. Ce ne sont pas des criminelles mais «des mauvaises filles», des fugueuses «inamendables», «vicieuses». Elles sont là parce qu'elles sont «de mauvaise vie». Parce qu'elles contreviennent aux attentes de la société bourgeoise. Parce qu'elles ont refusé l'inceste, les viols, la soumission aux mâles de leur propre famille. Le 6 mai donc, elles se révoltent, parviennent à envahir les cours intérieures, les cuisines, à grimper sur les toits de la prison. La presse de l'époque est hallucinante à lire : ces adolescentes sont décrites comme des «sauvageonnes», des «folles», des «hystériques avinées». Elle insiste sur la sauvagerie de leur débordement : les flics sont accueillis par des jets de tuiles lancées du toit et... «des bordées d'injures» ! ... Voilà ce qui choque : leur langage. Cru. A un point tel que le directeur de la prison soulignera devant les journalistes sa vertu outragée par leur vocabulaire grossier... La presse insiste sur ce caractère ordurier de leur langage...

Qui sont-elles vraiment ? Pour la plupart d'entre elles, elles sont emprisonnées à titre «préventif». Aucune n'est passée devant un juge. On les a enfermées parce qu'on les soupçonnait, les unes d'être «tentées par la débauche», les autres pour avoir failli fuguer ou fugué vraiment. «Pré-délinquantes» ! Elles ne le sont même pas encore mais pourraient le devenir ! Cette France de l'après-guerre est odieuse ! Dans la réalité, nombre d'entre elles ont fui des abus sexuels au sein même de leur famille ! Et se sont retrouvées «placées» par la volonté des pères, sur simple déclaration de «correction paternelle» !

L'autrice a enquêté. Il y avait ces filles à Fresnes, mais des milliers d'autres ailleurs, brisées sous le joug des institutions catholiques qui avaient main mise sur l'éducation dites «surveillée»... Des nonnes malfaisantes, odieuses, ordurières. Notre héritage chrétien. Les filles leur étaient «confiées» pour y été «traitées» : comprenez remise dans le droit chemin. Dressées. Vaincues. Avec au centre de cette «éducation» les arts ménagers, qui fleurissaient alors pour libérer les «ménagères» des tâches les plus chronophages.

La presse fut ignoble durant les trois jours que dura la révolte. On ne s'en étonnera pas : celle d'aujourd'hui en est l'héritière. Ces adolescentes battues, enfermées, sans droits, la presse les décrivit comme des monstres lubriques, redéployant le vocabulaire des chasses aux sorcières des siècles passées pour évoquer leur «possession satanique»... La figure de la grisette ressurgit et avec elle l'imaginaire des maisons closes... Les journalistes s'en donnèrent à cœur joie, déshumanisant ces jeunes filles pour en faire des succubes offertes à tous les vices, jouissant elle-même, cette presse abjecte, de ses fantasmes de viol à leur encontre... A vomir !

La police vint à bout des jeunes filles qui furent cette fois présentées devant un juge. Elles furent alors condamnées à de très lourdes peines, sur des motifs futiles : l'une prit huit mois de prison supplémentaires pour avoir recelé dans sa poche quelques carreaux de chocolat volés à l'économat... Une autre un an pour injure au personnel de la prison. Personne ne les a écoutées.

Juste ce roman pour en témoigner. Un peu surchargé, tentant de nouer des fils imaginaires au récit de cette révolte héroïque. L'autrice ne voulait pas faire œuvre d'historienne, mais son roman dissémine l'horizon d'attente et finit par dissoudre la force de cette histoire dans un romanesque surabondant. C'est dommage. On l'aurait préféré dépouillé, ce récit : l'abjection déployée par la Justice et la presse suffisait en matières pour délivrer l'hommage qui leur est dû.

 

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Dorothée Jardin, La révolte des filles perdues, Stock, août 2023, 380 pages, 21.50 euros ean : 9782234095090.

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Humus, Gaspard Koenig

16 Octobre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

J'avoue ne pas comprendre l'engouement de la critique pour ce roman, tout comme pour son auteur, voire la méprise d'un certain public à l'égard d'un faux roman de lutte écologiste qui s'achève sur une aberration : un coup d'état, à Paris, fomenté par Extinction Rébellion...

Quant à l'auteur, tout le monde semble avoir oublié qu'il anime un Think Tank passablement conservateur, pour ne pas dire frigorifère : «Génération Libre», qui défend sans rire un «libéralisme rebelle», à savoir anti-colbertiste, homélie sans fin de l'impayable «trop d'état» libéral, pourfendant en réalité l'état providence pour s'agenouiller devant les chimères de la main invisible du marché, d'un marché qui ne cesse de confisquer la manne commune au profit de nantis et qui, pour y parvenir, ne cesse d'avoir besoin d'un état fort -entendez «policier» plutôt que policé. Rien de nouveau donc, si ce n'est que notre auteur porte «en même temps» aux nues les Physiocrates du XVIIIème siècle -c'est pas tout neuf non plus-, dans leur apologie de l'agriculture, que le libéral Adam Smith (la main invisible, le marché régulateur), ne cessa de combattre. Mais Gaspard n'en est pas à une contradiction près, ni une absurdité, nous le verrons par la suite, oubliant au passage leur doctrine dite du «despotisme légal», qui ravirait un Macron, ce despotisme affirmant que le pouvoir ne peut être déposé que dans les mains d'un souverain absolu, et non républicain...

On croit rêver... D'autant que pour faire savant lettré, notre Gaspard (des montagnes russes?), se revendique de Flaubert, libéral «enragé», dont il n'a pas la plume mais le plumail, à camper sur l'immense naïveté de quémander de la Finance un peu de raison, quand elle n'est que l'aboutissement de cette logique de marché qu'il soutient avec un bel entêtement… Et puis la Finance ennemie, on a déjà donné...

Beaucoup de confusion intellectuelle donc...

Quant au bouquin...

Il s'ouvre sur l'apologie méritée des lombrics : sans eux, pas d'humus et sans humus, pas d'humanité. Lombrics que l'agro-industrie, fidèle aux lois du marché, a exterminés... On sort de ce chapitre ravi, en imaginant que l'auteur nous convie à une réflexion d'envergure sur le dérèglement climatique et la sauvegarde de l'environnement. Il va tout de même jusqu'à poser que l'échec de l'industrie agro-alimentaire est celui de l'humanisme (ce serait pas plutôt celui de l'antihumanisme?). Mais très vite, cette défense de l'environnement trouve ses limites : quelques pages plus loin on voit l'auteur s'en prendre à ces étudiants d'AgroTechParis qui bifurquent et tentent de poser les bases d'une autre agriculture possible, refusant de jouer le jeu que... l'auteur semblait pourtant vouloir dénoncer ! Le voilà donc raillant la prise de conscience écologique pour la réduire à ses avatars bobos parisiens, avec leurs commerces alternatifs tournés en dérision quand nombre de ces épiceries ne se contentent pas de «vendre» (notre homme est libéral, ne l'oubliez pas) mais de faire un réel travail sur un autre vivre ensemble. Bref, on se demande où il veut en venir : nulle part, sinon que sa dénonciation porte surtout sur tous ceux qui se soucient d'écologie. Car s'il nous rappelle que 90% des terres seront dégradées à la surface de la planète d'ici 2050, c'est pour affirmer vaines et sottes les manifs pour la sauvegarde de l'environnement, et dénoncer dans la foulée les réseaux sociaux, qui procurent une «illusion de révolte, (…) tolérée, confortable et donc bénigne»... Faut-il lui rappeler que sans ces réseaux sociaux, jamais la dénonciation des méga-bassines par exemple n'aurait pu voir le jour ? Faut-il lui rappeler que sans ces réseaux sociaux, aucune dérive policière n'aurait pu être dénoncée ? Une révolte «confortable» ? Faut-il lui rappeler le rôle joué par les réseaux sociaux dans l'appel aux révoltes qui ne cessent de se succéder en France depuis les Nuits debout ? Faut-il lui rappeler le nombre de blessés, de morts, de mutilés que la répression policière a engendré ?

Quelle serait selon lui une vraie révolte ? Il n'en dit évidemment rien. Lui se contente de stigmatiser des «groupuscules» à l'œuvre, reprenant à son compte les absurdités d'un pouvoir à l'agonie qui a cru pouvoir «dissoudre» ce qu'il croyait être un groupuscule organisé, quand les Black Blocs sont en réalité des stratégies de lutte des cortèges de tête face à la répression policière... Sorti un poil trop tôt, pour sûr, il en aurait lui aussi appelé à la dissolution des Soulèvements de la terre. Mais peut-on dissoudre un soulèvement ? Quelle blague ! Tout comme l'intention d'en faire un grand "témoin" de notre société...

 

Bon, mais là, on n'est pas dans le romanesque. On est dans l'idéologie, où campe son écriture en réalité. Pour ce qui est du romanesque, il s'exprime dans la composition laborieuse de ses personnages, à commencer par ces deux étudiants en géodrilologie, la science des vers de terre : «c'est l'humus qui sauvera l'homme». Arthur, très bobo retour théorique à la terre mais loin de toute pratique «paysanne», et Kevin, de la start up nation. Thoreau versus capitalisme vert pourri par la finance... Deux personnages dessinés pour servir la cause idéologique confuse de l'auteur... Arthur installe son Walden à Saint-Firmin et rate sa bifurcation, qu'un paysan de bon sens souligne : monsieur Jobard avec ses gestes à l'ancienne... Très année 1950, sauf qu'il n'en reste plus beaucoup de son type : la FNSEA les a tués. Mais de leur perte, motus dans le roman... Et Kevin, qui va lever beaucoup d'argent pour son industrie du lombric soutenue par l'Oréal. Peu de consistance en l'un et l'autre, sinon qu'il les encombre là encore, toujours dans le même esprit dit «critique», de mœurs, c'est comme ça qu'on dit, pseudo avant-gardistes : Kevin est pansexuel, le + de LGBT+, permettant à Gaspard de se payer cette fois... le «groupuscule» (?) selon Saint Gaspard, LGBT ?

Arthur et Kevin vont se fâcher, puis se réconcilier in extremis lors du coup d'état raté d'Extinction Rébellion... Et Arthur mourir, ses cendres dispersés dans un sidéral morceau d'écriture romanesque -bof...

Mais avant cela, c'est la jalousie qui va diriger nos deux personnages. La jalousie comme fable de l'Histoire... Soumis à la démonstration axiologique du roman, Arthur et Kevin sont vides. Sans épaisseur. Tout comme Salim, l'extrémiste de twitter, inventé pour tourner en ridicule les réseaux sociaux. C'est grossier. Comme l'est Arthur en rebelle avec son refus de payer ses impôts, lui qui empoche tout juste un possible RSA, et son buzz de plainte pour écocide contre le ministre de l'économie... Et puis bon, le final... Un coup d'état. Pas une révolution. Un coup d'état : le pouvoir confisqué par une clique autoritaire... Bien dans l'esprit de son Think Tank ça...

 

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Gaspard Koenig, Humus, Les éditions de l'Observatoire, 23 août 2023, 380 pages, ean : 9791032927823.

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A pied d'œuvre, Franck Courtès

12 Octobre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Écrivain ou manœuvre ? Jadis photographe reconnu, riche, côtoyant la jet set. Un type qui a réussi, hier, aujourd'hui un gars qui n'est rien, comme dirait Macron. Déserteur ? Pas vraiment : on le sent réintégrer en fin d'ouvrage et grâce à ce récit, son statut égaré. Non pas perdu. Simplement égaré. Certes un type qui a déserté un temps la réussite. Enfin, photographique, et qui attend celle de son entrée en littérature. A-t-il pour autant déserté les vanités ? La questions se posera demain, en fonction des ventes d'à pied d'œuvre...

Photographe à succès, Franck Courtès est devenu écrivain à succès. Dès son premier roman. Enfin, pour son premier roman. Succès «d'estime» entendez. Ce qui ne fait pas vivre son homme. Il le déplore. Et lui qui vivait confortablement jusque là, s'interroge. A quoi bon tout ce bazar ? Mais il a continué : écrire, quoi qu'il en coûte. Une folie peut-être. On ne sait pas trop, ni trop combien de temps cela a duré, puisque de nouveau le succès frappe à sa porte. Notons au passage cette curieuse mention, la joie des dernières pages, son éditeur lui apprenant qu'il est retenu dans la liste des Goncourables (un fantasme ? de l'ironie de dernière minute ?). Comme si finalement le salut ne pouvait venir que de ces prix marchands qui occupent le devant de la scène littéraire française, démultipliés au fil des ans pour que tout le monde reçoive sa part de gâteau... Plus ou moins grande, ou petite, mais... pourquoi espérer, dans ce récit, ce gavage ? (Sinon ironiquement, mais alors, en dérouler les raisons).

 

Lui qui avait renoncé à l'aisance de la photographie -d'agence-, dégoûté par le métier. Trop d'images flamboyantes, pas assez de réflexion et des gens trop bien payés pour cesser d'alimenter ce flux étourdi. Vers quoi font-elles signes toutes ces images qui circulent frénétiquement ? Il a donc fui la trivialité du marché de l'image. De la peinture ? De l'art ? Pas du roman ? Ni de la littérature, dont il attend... les honneurs sonnantes et trébuchantes si possible ? Avec ce récit par exemple, trempé dans «la sueur» et un peu de sang du travail manuel ? Il écrit en tout cas. Préférant l'image littéraire à l'image photographique. Malgré leur parenté. Ut pictura poesis...

 

Franck Cortès raconte donc. Sa «descente aux enfers». Toute relative cependant : il est resté écrivain plutôt que manœuvre. Moi lecteur (aurait dit Hollande), je ne sais qu'en penser. Me rappelle ces intellos de 1968 qui ne se sont établis en usine que pour raconter leur histoire et frapper à la porte des grandes maisons d'éditions, enthousiastes : un ouvrier capable de narrer les cadences infernales ? On prend. Même si tout était biaisé : l'ouvrier n'en était pas un, le témoignage, écrit dans la solitude de l'intellectuel qui sait pouvoir l'écrire ne valait pas tripette la plupart du temps. Ne valait pas en tout cas le singulier et unique récit de Linhart, L'établi. Un chef d'œuvre lui.

Franck Courtès ne s'est pas établi. Il s'est « enfui en littérature »... Et a été contraint de vivre la vie des pauvres. Arrachant à cette vie de très fortes observations, de très belles pages. Il est entré en littérature comme on entre dans les ordres mendiants. Il a dû déménager pour un rez-de-chaussée. A peine de quoi se lever, s'asseoir, se coucher. Il a vécu d'austérité. Il raconte ça très bien. L'austérité. Pas la misère, qui est un état permanent. Mais dont il décrit très bien le quotidien : traverser chaque jour le trottoir pour tenter de trouver en face un boulot à 5 euros de l'heure. Il raconte là pour le coup avec force ces plateformes, véritables marchés de «serviteurs précarisés», où l'on doit pour se vendre au plus bas prix, aux enchères... Un monde d'algorithmes odieux, «qui transforme notre instabilité passagère en désespoir permanent».

Mais il reste un riche sans argent. Un écrivain momentanément dans la dèche. Fasciné par la littérature, « ce fleuron de l'excellence française », tiré à quatre épingles -à nourrice en fait : un fleuron «qu'on s'échine tous à faire exister et survivre», et dans lequel la plupart des auteurs «se débattent dans des conditions effroyables».

Une société de survie en somme, conforme secteur par secteur, à l'impératif catégorique du néolibéralisme : sois disponible à toute heure au plus bas prix.

 

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Franck Cortès, A pied d'œuvre, NRF Gallimard, juin 2023, 180 pages, 18.50 euros, ean : 9782073024916.

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Étraves, Sylvain Coher

5 Octobre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Fin de partie, Génèse 7,17 à 24 : «Et les eaux couvriront la surface de la terre»... Ne reste qu'un immense océan encombrée des restes abrutis de l'anthropocène, GPS détraqués, climatiseurs à la dérive, navires échoués, robots de toutes sortes, l'intelligence artificielle en déroute parce qu'il n'y a plus de réseau, plus d'antennes, plus de piles, plus rien, l'intelligence tout court en faillite et sur la mer, des royaumes de plastiques hérités des temps jadis. Sur ces ondes croise le Ghost, à l'étrave opiniâtre, toute coque fendue, sillonnant les eaux souveraines, attentif aux proies, aux dépouilles, aux navires ennemis, éternellement : la terre ou plutôt ce qu'il en reste, éparse et chiche, c'est un autre royaume, inaccessible : «Il y a ceusses de la mer, et ceusses de la terre», les Pousse-cailloux et les Fruits-de-mer, irréconciliables.

 

Bon... Une mise au point s'impose d'emblée : le conflit de territorialité mer/terre structure bien le roman. Voulu par l'auteur. Pour autant, ce ne sera pas ma lecture : il me paraît ramener le roman à un topos par trop éculé. Blanc/noir, blanc/rouge, blanc/jaune, Nord/Sud, c'est-à-dire riche/pauvre, c'est-à-dire blanc/noir-rouge-jaune etc. On retrouve cet attendu indépassable de l'espèce humaine, incapable de construire son identité autrement que sur le modèle de l'exclu nécessaire. Mais bon... Gardez-la en tête l'opposition, le dénouement est fait pour la valider.

 

Il y a donc l'immense océan, et puis des îlots ça et là. Et à la proue du Ghost, Petit Roux, qui tient d'un bras Câline et de l'autre un sabre bien affûté. Près de lui, l'Empereur et Blaquet le cuisinier, «humble délateur», qui raconte. L'Histoire. Ou ce qu'il en reste : ce récit. Câline vient de mourir. Petit Roux la serre contre lui tandis que quarante estomacs affamés, hérissés de bout de bois, de battes, de manches de pioche, de haches, serpettes, bref, tout objet contondant qui permettrait de venir à bout du sabre de Petit Roux, veulent lui voler son bout de gras : Câline. Elle est morte de toute façon, ce serait peine de la jeter à la mer par ces temps de pénurie...

Mais Petit Roux n'en démord pas : personne ne mangera sa mère, il veut l'enterrer, il le lui a promis. 15 ans, un claquefaim lui-même, acharné de la disette, juste la peau sur les os mais quand même, la peau... on n'imagine même pas les rumeurs de tuerie que cela signifie... A la faveur de la nuit, il réussit à voler un canot de sauvetage et à s'enfuir. Où va-t-il ? Il sait : on raconte qu'un bout de terre singulier existe de par le vaste océan. C'est vers ce bout de terre qu'il hisse sa voile, poursuivi le lendemain par l'équipage du Ghost.

C'est l'odyssée de cette poursuite que raconte Blaquet, aux temps de l'Inondoir, quand «les ceusses de la mer et les ceusses de la terre» n'étaient qu'un immense naufrage. Odyssée maritime, humaine, «tout ce qui flotte étant amené à disparaître», écologique : l'auteur a compulsé d'énormes encyclopédies pour approcher au plus près la vérité d'un monde piloté par une immense pression océanique. Odyssée initiatique bien sûr, l'enfant se construisant dans cette «déposition», de la mère cette fois, et qui, pour la première fois de sa vie, parvient à changer littéralement de point de vue sur le monde : lui qui est né sur l'eau sans infinie pour la borner, voit enfin la mer depuis un monde plus fini qu'il ne se donnait à voir.

Et puis une odyssée de l'imaginaire : une chasse au trésor ! Pirates sans Caraïbes, on songe à Conrad, au monde des flibustiers, des jonques, des radeaux qu'on jurerait sortis tout droit des romans de pirates, avant de réaliser qu'on lit un monde issu du nôtre, renvoyé à l'époque des galères, de la sueur et de la mécanique musculaire pour seul combustible.

Et pour finir, une odyssée de la langue. On est saisi par la métaphore, ce fil de décomposition que l'auteur suit avec talent. La langue donc qui se décompose et se recompose sous nos yeux, subclaquante, repêchant de vieux mots enfouis sous les siècles, achevant tout le vocabulaire maritime accumulé au cours de ces mêmes siècles et, lessivée, s'ouvrant à l'épiphanie de l'invention langagière, cette langue, le vrai trésor à découvrir, une écriture rythmée en pentasyllabes souvent, qui viennent rompre la ligne mélodique d'un phrasé alexandrin, volontiers. «Nous les matafs» signe un extraordinaire travail sur la langue, énorme sur le lexique, bousculant le français écrit trop mielleux pour accueillir un tel «débordement». Ici, l'écriture sent la laitance de morue, au lieu que le beau français flotaillerait plus volontiers sur son achalandage de locutions apprêtée. Une langue dure parfois, mais c'est la langue qu'il nous reste et avec laquelle il faudra nous battre quand tout sera renversé -«Ce vieux monde s'usera jusqu'à la corde», énonçait Shakespeare ; n'en doutez pas : on y va.

Une langue empruntant au vocabulaire de la navigation, précise, ciselée, mais surtout exempte de mignardises et n'hésitant jamais à nous confondre de mots inconnus, de sens non pas à trouver mais à éprouver, d'expressions désuètes sauvées d'on ne sait quel lexique dont seul l'auteur a eu vent.

 

Or donc, Petit Roux parviendra-t-il à mettre sa mère en terre ? C'est pas lui qui raconte. Prêtons plutôt l'oreille à Blaquet, qu'il l'accommode finement...

 

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Sylvain Coher, Étraves, Actes Sud, août 2023, 248 pages, 21.80 euros, ean : 9782330182274.

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La Nature exposée, Erri de Luca

2 Octobre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

La nature en question, c'est le sexe masculin. Celui d'une sculpture du Christ en Croix, une nature qui, à cause de cette crucifixion, mécaniquement et par la grâce des fluides qui circulent dans le corps et font que dans cette position, le sang afflue dans les parties basses, connaît contre la mort un début d'érection que l’Église romaine n'a pu assumer. Le Christ s'est fait homme, certes, mais la décence théologique en a gommé l'humanité. Cette nature donc, le Vatican l'a soustraite à la vue du public, la recouvrant d'un drapé conforme aux décisions du Concile de Trente, qui fit interdire toute représentation nue du Christ. Un voile jeté sur la nature humaine en somme, aux conséquences désastreuses. Or, dans le petit village de montagne où l'on a caché la sculpture, un évêque s'est mis en tête de restaurer l'original. Il veut faire enlever le drapé qui masque le sexe du Christ, même au risque d'abîmer cette nature et de devoir en sculpter une nouvelle... Mais jusque là, aucun sculpteur n'a trouvé grâce à ses yeux. Sauf ce dernier, artisan plus qu'artiste, homme des bois habile de ses mains, passeur dans cette région frontalière par pure humanité, contraint à l'exil lui-même, d'avoir refusé de prendre de l'argent aux migrants pour les aider... Quelles ingrédients dans ce roman de Luca !

 

C'est l'histoire de ce passeur d'âme que l'auteur conte et mille autres qu'il faudrait suivre toutes tant elles lèvent d'horizon de lecture - je vous laisserai le plaisir. Donc celle d'une sculpture dont il interroge le sens dans une approche autant théologique que philosophique ou littéraire : existentielle pour tout dire -qui n'a écouté Erri de Luca à la Maison de la Poésie, à Paris, contant avec une érudition toujours émouvante ce que la lecture de la Bible peut nous offrir d'éblouissant ? Courrez s'il y revient.

 

Du Christ en Croix, cet «absent inévitable» selon Pouchkine, Luca construit une réflexion patiente à travers les rencontres que fait son personnage : un rabbin et un ouvrier musulman ! Les trois religions sont ainsi convoquées au chevet du sexe du Christ, jusque dans la puissance de ce sexe plutôt que sa virilité, puissance toute humble des veines gonflées défiant la mort et sans laquelle, le martyre de la Croix ne serait qu'un supplice. Dans cette érection, l'artiste voit la vie exprimer son signe ultime. C'est «ça» qu'il veut restituer, travaillant et la couleur et le toucher du marbre pour que «la torture de la position crucifiée culmine dans cette partie» et qu'elle demeure la vie même, à sa gloire. Et quant à lui, qui sculpte la scène et la recompose, acharné au labeur, il s'y décèle amoureux mais vieil homme déjà soupesant son propre corps qui lui semble être devenu ce compromis entre le charnel et l'ombre à laquelle nous sommes tous promis.

C'est l'ouvrier marbrier musulman qui lui remettra le petit bloc de marbre dans lequel sculpter cette nature. Lui demandant, en le lui confiant, d'en faire un chef d’œuvre. Et quant au rabbin, lui aussi remet du sens à son labeur, lui récitant le cantique de l'amour : «Tu es un jardin fermé, ma sœur, un jardin fermé et une fontaine scellée», etc. … Où la plus grande crainte des hommes est de se voir exclure de «l'enceinte».

(Certains mystiques juifs affirment qu'Eve ne fut pas créer d'une «côte» d'Adam, mais d'un os disparu dans l'espèce humaine : l'os pénien, que nombre d'animaux possèdent. En en privant l'homme, Dieu remit à la femme les clefs du désir charnel, dont l'homme ne pouvait que faire un mauvais usage...

C'est l'anatomie d'une résurrection qui nous est rapportée au final, à travers mille histoires qui s'entrelacent et dont cet immense conteur qu'est Erri de Luca a le secret et le talent. Luca est magistral dans la description de nos vies défaillantes qui ne savent désirer sans le soutien des mots.

«Qu'à de moins puissant la réalité par rapport à la fiction ?», affirme Erri de Luca.

C'est la question où nous logeons...

 

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Erri de Luca, La Nature exposée, traduction Danièle Valin, Folio Gallimard, F6, avril 2022, 158 pages, ean : 9782072824982.

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