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30 avril 2010 5 30 /04 /avril /2010 06:17

Klemperer.jpgLa langue de Nicolas est vulgaire.

Sa vulgarité est une vulgarité de principe.

Le Pouvoir aidant, elle est devenue la langue d’un groupe social, une dégaine affichant avec familiarité les signes de sa puissance.

La langue d’une poignée d’hommes qui ont fait main basse sur tous les domaines de la vie privée et publique, pour y trousser leur immoralisme fat.

La langue de Nicolas est pauvre et monotone. A dessein, pour ouvrir grand les vannes du populisme et du racisme, qui ne peuvent instruire qu’une faconde besogneuse, celle, précisément, de cousin Brice.

Aucune espèce de censure ne l’entrave. Cousin Brice n’est par exemple pas un polygaffeur maladroit comme on a pu le dire ici ou là, c’est un vrai zélateur. Confiant dans les pouvoirs de l’aparté que l’on jette en pâture à la vindicte médiatique.

Sa langue n’a aucune tenue, aucune rigueur, intellectuelle ou morale. C’est une langue de cantonade, fagotée de clichés orduriers.

Brice, en outre, n’a jamais rien de définitif à dire. Ni de bien défini. Il se reprend toujours. Car l’essentiel est là : de pouvoir se reprendre, de n’en finir jamais d’asséner ses inepties -sa seule ambition est de rabaisser au plus bas la morale de la Nation. C’est la raison pour laquelle ses propos sont à l’emporte-pièce. Une langue de remontrance, de sommation, de menace. Proférée sans répit. La langue du charlatan qui vous retient par la manche devant son étal. Excluant vigoureusement de son champ tout dialogue. Une langue verrouillée, cadenassant en soliloques inconvenants les bruits du dedans. Car dehors ne doit pas exister. Ce à quoi vise cette logorrhée, c’est de supprimer tout dehors. Qu’il n’y ait plus au-dedans de l’espace national qu’une Nation unanime. La société française l’ennuie donc. Sa langue rêve d’une communauté nationale reployée… on ne sait trop sur quoi, au juste.

 

Cette langue est de surcroît une imposture politique calculée. Articulée par un fanatisme sécuritaire qu’elle pensait subtil et qui l’enferme soudain : d’aucuns commentateurs prédisaient que Nicolas nous avait débarrassé du FN. Il n’en est rien : il est aujourd’hui condamné à se front-nationaliser lui-même, voire à nationaliser le FN sous peine de disparaître. Mais comment pourrait-il disparaître ? Il le pourrait, qu’il ne le voudrait pas. Voilà qui fait froid dans le dos : on n’en finira donc pas, de cette langue cousue d’abîmes ? Car derrière cette langue, il n’y a rien. Non : elle abrite beaucoup de rancune. Son périmètre est celui du mépris, de la haine et de l’hystérie. La France sera un monceau de ruines qu’elle rutilera encore d’esbroufes et de promesses cataleptiques. Avant de finir par montrer ses crocs (de boucher, qui valent bien le "Il faut que je leur passe l’envie de rire", de Hitler).

 

Mais les temps de la gueule de bois ont commencé. La falsification du langage ne peut durer qu’un temps. La langue de l’esbroufe est tôt ou tard rattrapée par son propre bruit. Celui du déictique "(Moi), Je" (jamais si peu de pensée n’aura identifié autant d’égocentrisme).

 

Que restera-t-il de la langue du Kärcher ? L’anachronisme monstrueux du racisme qu’elle libéra. Une orientation hallucinée. Nicolas avait pour lui la ténacité d’une cause mauvaise. Voilà que Brice nous révèle le syllabus de ce parler : le vocabulaire de la haine –du monde arabe, faut-il le préciser… Une haine qui la fait ressembler aux langues des revanchards. Langue des servilités à venir, dans l’impudente grossièreté des approximations que profère cousin Brice. Demain le dernier acte : le pire est à venir, n’en doutons pas. Car ils ne peuvent renoncer. Ils ne le peuvent pas, parce qu’ils ne savent tout simplement plus comment faire : ils ont remis en selle la bête immonde. Alors même si, et toute proportion gardée, tout comme Hitler restait pour Klemperer le grand mystère du IIIème Reich, Nicolas devient celui d’une Ve déclinante, il ne servira à rien de se demander comment un type pareil a pu accéder à la magistrature suprême. Il faudra l’en déloger. Et ce ne sera pas facile.joël jégouzo--.

 

Lti, la langue du IIIème Reich, de Victor Klemperer, Pocket, coll. Agora, nov. 2003, 375 pages, 9,50 euros, ISBN-13: 978-2266135467

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29 avril 2010 4 29 /04 /avril /2010 06:15

women.jpgDeux normes fondamentales devraient toujours guider l’action des hommes politiques en charge du destin de la Nation : celle du respect égal des personnes, et celle d’un dialogue rationnel entre les hommes.

L’Etat libéral ne peut, assure-t-on du côté de ses penseurs les plus subtils, fonder sa légitimité que du principe de neutralité encadré par ces deux normes salutaires, le débat public et l’égal respect des personnes, contraignant du reste à toujours relancer le débat public.

Deux normes qui avaient le pouvoir d’empêcher que l’on traitât autrui comme un moyen.

Mais voilà que dans cette République qui n’ose plus dire son nom, l’on traite les hommes comme des moyens. Car forcer les individus à se conformer à des principes avant même que l’Assemblée Nationale n’ait légiféré, c’est les traiter comme des moyens.

Voici en outre un gouvernement qui ne communique presque exclusivement que sur des thèmes de coercition ou de menace (dernièrement, les mères isolées qui ne sauraient pas tenir leurs enfants). Or, quand on tente de faire respecter un principe politique par la menace, a fortiori par la force, on traite les individus comme de simples objets de coercition.

L’Etat que nous connaissons est ainsi devenu une vaste entreprise de déshumanisation de la société française, qui ne poursuit qu’un seul but : celui de l’obéissance de tous à ses lubies aveugles.

Comment ne pas réaliser qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de France ?

La norme d’égal respect des personnes aurait dû s’afficher dans sa parfaite neutralité : elle ne peut orienter les conduites individuelles.

Que l’idéal de Vie Bonne d'un Ministre s’oppose à la norme d’égal respect, voilà le vrai danger.

Que son idéal veuille s’imposer comme norme morale collective, voilà le vrai danger.

Et que cet idéal prenne le pas sur la norme d’égal respect, voilà le seul vrai danger que court une République qui ne peut plus dire son nom !

Comment, en outre, ne pas comprendre que l’idéal libéral, tel que pensé du moins par Charles Larmore, oblige, par voie de conséquence, à renoncer au "culte de l’unité, pour accepter une certaine différenciation entre notre rôle de citoyen et les autres rôles qui nous engagent, avec d’autres, dans la poursuite des idéaux substantiels de la vie bonne" ?

Mais la clique au pouvoir est aveugle. Et sourde. Se respecter l’un l’autre en tant que personnes dans le processus d’association politique n’entre pas dans sa compréhension politique.

Comment, dans ces conditions, nous entendre avec ceux qui, au gouvernement même, rejettent cette norme de l’égal respect ou qui placent leur idéal de vie au dessus de cette norme ?

Quelle est l’essence profonde de la logique de menace et de force que l’Etat français met aujourd’hui en place ?

Une clique. Qui semble ne plus chercher que les occasions de défaire le Vivre ensemble dont elle a hérité.

Voilà des gens qui voudraient vivre "entre eux" et non avec tout autre au sein de cette Nation qui, naguère, était celle des Droits de l’Homme et du citoyen.

Voilà des gens qui voudraient réactualiser la frontière entre un pseudo pays légal et le pays réel, et conduire une politique de division fière de ses citoyens de seconde zone, comme au bon vieux temps des colonies.

Voici des gens animés par une doctrine morale nébuleuse, qui prétendent juger de la nature de la validité morale globale.

Voici un Etat de moins en moins crédible, car il n’est plus une solution aux difficultés que traverse la société française, mais un élément de son problème.

Voici un Etat qui pense que l’on ne peut plus vivre ensemble que sous la pesée de la menace ou la contrainte de la force et qui, du coup, engage l’aventure française dans l’abîme des affrontements sectaires.

L’un soutient déjà un absolutisme discret, l’autre dit J’ai décidé et rappelle, par son décisionnisme fanfaron, le prêche d’un Carl Schmitt, ce théoricien néo fasciste des politiques autoritaires, revenu à la mode il y a quelques années.

Pour se parer de toute dérive tyrannique, il faut subordonner l’idéal démocratique à des normes. Car la souveraineté de Droit n’appartient à personne (Guizot). Ni au Peuple, ni à l’élu du Peuple : elle repose dans le caractère duel de la démocratie, quand celle-ci sait organiser le débat public (et non sa farce), et libérer l’Opinion.

Au lieu de quoi nous avons un système politique qui ne respecte plus ses propres principes. Un système qui ne sait plus que l’objet réel de l’intérêt moral, c’est au fond l’Autre en tant qu’il n’est pas un corps étranger qu’il faut à tout prix déglutir dans notre système clos, mais un autre sujet relevant de ses propres perspectives, qu’il faut entendre et respecter comme tel.joël jégouzo--.

 

Women and Gender in Islam: Historical Roots of a Modern Debate, Leila Ahmed, Yale University Press, July 1993, 304 pages , 23 dollars, Language : English, ISBN-13: 978-0300055832

 

 

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28 avril 2010 3 28 /04 /avril /2010 08:22

larmore.jpgL'avocat du français Liès Hebbadj : "On fouille les poubelles pour faire du buzz". On va chercher dans l’intimité d’une vie exposée désormais au grand jour, des raisons d’adopter dans l’urgence une loi stigmatisante et d’introduire par ce biais immonde la suspicion sur la partie musulmane de la population française. On fouille les poubelles de l’Histoire, élevant la délation au rang de vertu publique, en attendant sans doute que revienne le temps des ratonnades…

 

Nous connaissons désormais en France la forme la moins enviable du libéralisme. Celle dans laquelle l’accord sur les valeurs communes ne souhaite venir que de la coercition. Mais nous ne sommes plus dans un Etat libéral. Les libéraux eux-mêmes devraient s’en inquiéter. La clique au pouvoir a fini d’en trahir la pensée. Car le libéralisme politique voulait, lui, incarner une conception morale fondée, d’abord, sur la norme de l’égal respect des personnes. Une norme qui est entrée dans la pensée du monde occidental il y a des siècles, comme réponse adéquate aux guerres de religion qui ravageaient –tiens donc- la France tout particulièrement. Et voici que l’on vient de rompre avec cette norme, ouvertement, à l’instant même où un Ministre de la République s’est emparé d’un dossier faisandé par ses services depuis des mois.

Car aujourd’hui, non seulement l’Etat n’apporte plus de réponses adéquates aux difficultés que rencontrent les français, mais il est le fauteur de troubles qui divise et attise les haines et dresse des murs d’incompréhension.

Dans l’ordre libéral, l’Etat ne devait intervenir qu’en fonction d’une morale élémentaire, susceptible de produire la plus grande quantité possible de valeurs communes. Ici, à l’inverse, on ne cherche qu’à détruire le plus grand nombre possible de valeurs communes.

La neutralité aurait dû être le meilleur opérateur de cette morale. Une neutralité qu’un penseur français du libéralisme, exilé aux Etats-Unis –on ne se demande plus pourquoi-, le Professeur Charles Larmore, décrit comme un idéal procédural impliquant une impartialité quant aux fins, les principes politiques ne devant favoriser aucune des conceptions controversées de la Vie Bonne qui engage intimement les convictions et les actions de chacun au plus vrai de son être. L’action étatique non partisane par excellence, et à cette seule condition, apte à garantir l’ordre social. Une neutralité salutaire, car à bien y réfléchir, comment des hommes, même raisonnables, seraient-ils parvenus à s’accorder sur les spécificités de cette Vie Bonne ? Le libéralisme politique c’était ainsi, dans le camp même du pouvoir actuellement en place et de son strict point de vue, une doctrine exclusivement politique et non une philosophie de l’homme –a fortiori frelatée, ainsi que certains Ministres nous la donnent à peser…--joël jégouzo--.

 

Modernité et Morale, de Charles Larmore, PUF, coll. Philosophie morale, nov. 1993, 258 pages, isbn : 978-2-13-046045-3.

 

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6 avril 2010 2 06 /04 /avril /2010 08:56

peuple.jpgL’ouvrage est passionnant, édifiant, terrifiant…
Historienne, Deborah Cohen a tenté d’explorer la création et l’usage du vocabulaire désignant les couches populaires, tout au long de ces trois derniers siècles. Des marques langagières extrêmement révélatrices, non seulement de la place que les élites ont assigné à ces couches populaires, mais aussi de l’effort ébauché dès le XVIIIème siècle pour inventer l’idée (et le concept) de société comme principe de construction politique et sociale d’un vivre ensemble porté par des aspirations «démocratiques».

Et le résultat est consternant…
On apprend ainsi qu’au tout début du XVIIIème siècle, le discours était plutôt «naturalisant» : les catégories sociales étaient perçues comme des essences immuables déterminants les comportements individuels. Avant que les progrès de l’observation scientifique et de la contestation politique ne viennent affirmer la figure d’un Peuple opprimé mais «victorieux», recouvrant non seulement sa dignité mais sa capacité d’intervention et d’innovation, politique, sociale, intellectuelle, grâce au discours marxiste particulièrement. Brève parenthèse cependant : dès la fin du XXème siècle, le travail perdant de sa force explicative, les mots qui évoquaient les frontières du social se firent plus violents. De «gens de peu» à «gens simples», le vocabulaire contourna avec beaucoup d’application l’idée que les couches populaires subissaient une injustice. Plutôt que de les nommer sous le vocable de «déshérités», qui convenait le mieux pour décrire ceux à qui l’ont refusait l’héritage historique de la Nation – le plus grand nombre en fait-, les discours s’entichèrent des termes sanctionnant une fatalité. Vocabulaire de la honte qui culmina dans le propos de Raffarin en 2002, au lendemain des élections présidentielles, lorsque ce dernier, s’en prenant aux élites socialistes («la France d’en Haut», non sans quelques raisons), évoqua le sort de «la France d’en bas»…

Discours ambivalent, de mépris plus que de mansuétude pour cette «France d’en bas» sommée de rallier le camp des vainqueurs. Discours de mépris traduisant une troublante réalité : l’absence de mobilité dans une France rigoureusement coupée en deux. Et discours qui, à dire vrai, renvoyait, ainsi que le dévoile cette terrible étude, au vocabulaire de l’Ancien Régime, dessinant les contours d’un pays aux mondes incompatibles. Discours renouant, de fait, avec le mépris dans lequel la France de l’Ancien Régime tenait les catégories populaires.

Mieux : en analysant de près les discours tenus tout au long du XVIIIème siècle, Deborah Cohen révèle des proximités troublantes avec les discours que le Pouvoir politico-médiatique tient aujourd’hui. Dans la première moitié du XVIIIème siècle, la stratégie de domination des classes supérieures s’organisa autour de la production de discours sécuritaires : il s’agissait d’enfermer les couches populaires dans le périmètre de ces discours, auquel bientôt l’on adjoignit une clôture morale pour être certain d’avoir bien verrouillé l’ensemble. Toutes les expressions qualifiant les couches populaires traduisaient alors l’idée d’un espace sans lien avec celui des élites, d’un espace peuplé de figures décrites comme contre-monde (les cités ?). Discours visant in fine à remettre en cause le concept naissant de société, qui néanmoins irriguait un XVIIIème siècle décidément éclairant.

La remise en question, de nos jours, du concept de société, traduit une régression sans précédent. Les classes supérieures, plus dominantes que jamais, achèvent en outre leur sale boulot en affichant comme seule légitime leur culture. Culture au sein de laquelle la figure du Peuple n’embarrasse même plus : le Peuple est devenu invisible. Seule la pauvreté ne cesse de s’élargir en France, et les classes cultivées de s’enrichir comme jamais elles ne l’ont pu. Que le siècle d’avant la Révolution soit plus approprié pour rendre compte des rapports sociaux d’aujourd’hui ne trouble semble-t-il personne…
joël jégouzo--.

La nature du peuple - Les formes de l'imaginaire social (XVIIIe-XXIe siècles), de Déborah Cohen, éditions Champ Vallon, coll. La Chose Publique, mars 2010, 448 pages, 28 euros, isbn 13 : 978-2-87673-526-2.

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3 février 2010 3 03 /02 /février /2010 17:59

zinn.jpgLes éditions Lux publient opportunément trois courts textes d’Howard Zinn, le penseur de la contre-Histoire américaine, l’historien des résistances made in USA. Opportunément, c’est-à-dire à l’heure où sont nombreux ceux qui voudraient voir en Obama une sorte de Chef, de Sauveur, lui appliquant quelque chose comme le syndrome français Charles de Gaulle, passablement éloigné de la mentalité américaine, mais aveuglant, au point qu’il nous ferait prendre, à nous français, nos vessies pour leurs lanternes…


Trois courts textes qui en outre valent largement ces gros bouquins que l’on nous refourgue habituellement en guise d’essais, et qui ne contiennent généralement pas l’once d’une réflexion conséquente – marché du livre oblige…


Trois courts textes sur la mentalité américaine, « déchirée », rappelant :


Que les gouvernements américains n’ont tout d’abord vocation qu’à servir les intérêts de l’élite fortunée, qu’ils soient démocrates ou républicains. Mais certes avec allure chez les démocrates, doublée d’une petite coloration sociale, et un cynisme sans frein chez les républicains, confinant aux œuvres de basse rapine.

 

Que l’histoire des libertés américaines est l’histoire des luttes et des conquêtes des masses populaires, non celle de ses dirigeants.

 

Et enfin que ce dont les Etats-Unis ont le plus besoin, c’est d’un mouvement social, non d’un nouveau chef, même si l’on peut lire dans l’élection d’Obama le symptôme de cette attente.

 

Avec beaucoup d’à propos donc, Howard Zinn vient à temps nous rappeler que la Constitution de 1787, celle de Philadelphie, qui commence par ces mots péremptoires «Nous le Peuple…», n’a jamais été que celle adoptée par 55 hommes riches et blancs. Des hommes riches qui mirent en place un Etat de Droit dans le but de prévenir efficacement toute rébellion des groupes sociaux frustrés. De l’autre côté de l’Atlantique, on l’oublierait volontiers… Mais les noirs américains ne s’y sont pas trompés, qui ont su dès les premières heures que cette Constitution n’était pas pour eux… Seulement voilà : l’enseignement de l’Histoire américaine dans les écoles a instruit de belles manipulations, propre à produire, justement, ce trouble qui a vu émerger en guise de sentiment national une mentalité déchirée. Car cette histoire a été ré-élaborée par exemple sur l’idée que la Conquête de l’Ouest était un genre de Marche au travers d’étendues vides, vierges de toute humanité. Exit les Amérindiens, quand cette Histoire fut en réalité celle de la fabrication d’un nouvel Impérialisme.

Une mentalité «déchirée» donc, plutôt que simplement manipulée. Car il a existé dans le même temps cette inscription dans la Déclaration d’Indépendance, de la désobéissance comme nécessité fondatrice du vouloir vivre ensemble américain.

En France, non pas depuis Vichy mais son procès, et encore : disons depuis la révision intellectuelle de son procès (Maurice Papon), l’on sait qu’il ne faut pas nécessairement obéir aux Lois. Pour autant, l’époque contemporaine aura été, et plus encore aux Etats-Unis, celle de la Loi -renforcée par l’abandon de l’idée de révolution et de sa légitimité (les fondateurs de la CIA étaient trotskystes, ne l’oublions pas). Or, nous dit Howard Zinn, dans l’articulation déséquilibrée Loi / Justice, il est toujours possible de tirer les Etats-Unis vers d’autres origines, pour trouver le courage d’injecter une forte revendication de Justice et obtenir des Lois qu’elles soient tout à la fois plus justes et plus «honnêtes»… Si l’époque moderne a été celle de la Loi, sans doute est-il grand temps de passer à celle de la Justice.

Pas moins intéressant : en quelques mots, Howard Zinn pointe les raisons de tant de «souffrances» politiques contemporaines. Elles viennent de ce nous pensions toujours le politique à partir des catégories platoniciennes. Platon invitait à confondre pays et gouvernement. Socrate, sur le seuil de son supplice, l’acceptait au nom de l’idée qu’il se faisait des devoirs du citoyen. Mais il faut en finir avec ces allégeances simplificatrices ! Reste à savoir comment …


Retour à Obama, levant son espoir sur le monde. Mais maintenant les dépenses militaires américaines à un même niveau inquiétant que son prédécesseur. Rapatriant les troupes d’Irak, mais pour les envoyer en Afghanistan. Obama si décevant au Moyen-orient. Alors, Sauveur ? Symptôme plutôt, martèle Howard Zinn, qu’un mouvement social d’ampleur se cherche, qu’une espérance traverse de moins en moins sourdement le pays.


Pour espérer, on n’a pas besoin de certitudes : on a besoin, comme l’invite à le penser le sociologue Luc Boltanski (Critique de la critique) de possibilités. De celles qu’offriraient par exemple en France une vraie opposition (l’effet Obama). Rappelant que Marcuse s’était planté en 1960 dans son analyse de la société américaine, à déplorer tout comme Walter Kaufmann que la génération qui s’avançait était une génération non engagée, au fond, l’analyse de Howard zinn nous renvoie à celle d’un Yves Barel : le silence, aujourd’hui en France, des « minorités invisibles », est assourdissant. Mais l’avenir des luttes, chez nous, reste compromis par l’absence d’un modèle de contestation clair au niveau des élites intellectuelles, plus fascinées par leur confort « égotripant » (Eric Arlix ) que par les vrais enjeux sociaux du pays.

Quant aux Etats-Unis, ils sont toujours à la recherche de leur mouvement social, que la figure d’un Obama dessine en creux. En creux. C’est peu, et c’est beaucoup déjà.joël jégouzo--.

 

La Mentalité américaine, de Howard Zinn, éditions Lux, coll. Instinct de Liberté, oct. 2009, traduit de l’anglais (USA) par Nicolas Calvé, 88 pages, 8 euros, isbn 13 :978-2895960867.

 

Yves Barrel :

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-dissidence-sociale-et-marginalite-invisible--43604149.html

Eric Arlix :

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-desobeissance-le-recyclage-litteraire-du-politique--43422824.html

 

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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 11:32
barel.gifDes dissidents, il y en a toujours eu.

L’idée que tout ce qui diffère dérange est une simplification naïve, affirme Yves Barel.
Il existe des marginalités compatibles avec l’ordre social en place, et des révoltes qui ne le détruisent pas et ne font que changer les hommes porteurs de cet ordre social.
La dissidence est même une nécessité sociale : tout groupe humain voulant acquérir une identité doit se confronter à son altérité – au besoin en la fabriquant.
C’est si vrai qu’à certaines époques cette dissidence a été institutionnalisée, tragiquement sous le forme d’un groupe émissaire, festivement sous celle d’un moment transgressif (les rites d’inversions carnavalesques).
Ainsi donc, la première question à se poser est celle de l’ambivalence de la dissidence sociale.


L’intégration équivoque des bobos dans nos sociétés contemporaines par exemple, traduit-elle une quelconque dissidence, ou bien n’est-elle pas plutôt un outil de la reproduction sociale ? Cette pseudo dissidence n’est-elle pas en effet l’expression d’un accord profond de la société avec elle-même ? Si bien que ce radicalisme de pacotille ne pourra apparaître que risible dans quelques décennies, sinon coupable…
Rappelez-vous : Marx disait toujours que les choses se reproduisaient deux fois : une fois comme tragédie, une seconde fois comme tragi-comédie…

Une société développant toujours une part de religion d’elle-même, il faudrait donc pouvoir distinguer tout d’abord la marginalité volontaire, voire feinte, de la marginalité d’exclusion. Mais Yves Barel proposait mieux : une réflexion sur ce qu’il nommait la marginalité invisible. A savoir : une marginalité potentielle qui se révèle dans les événements dramatiques du social : le chômage, la précarité. Une marginalité dont le caractère principal est d’être l’expression de ceux qui, au fond, acceptent l’intégration sociale, la désirent, mais ne peuvent y accéder. Une marginalité exprimant du coup deux univers sociaux et culturels distincts, au demeurant déjà pointée dans l’horizon des études sociologiques des années 1930, sous le vocable de marginalité sécante : sous l’apparence d’un continu, de la discontinuité surgit dans les vies qui y sont confrontées, organisant son « travail de sape ».

Cette marginalité invisible conduit donc à l’existence de stratégies humaines et sociales construites sur deux plans, sanctionnant une image sociale brouillée. Une identité schizophrénique en quelque sorte, faisant des victimes, mais créant aussi du pouvoir et des notables.

Le premier signe révélant cette marginalité serait le retrait social, selon Yves Barel. Se soustraire à toute responsabilité politique ou sociale, se rabattre sur la famille, le supermarché, etc. C’est Yves Barel observant par exemple que depuis les années 80, les légumes avaient tendance à l’emporter sur les fleurs dans les jardins de la banlieue parisienne… Non pas donc la marginalité d’individus qui se marginalisent, mais celle d’individus qui marginalisent un mode dominant. Non celle des minorités, mais celle de majorités marginalisant la société, et éprouvant de la sorte une société absente à elle-même. Certes, en se retirant, ces marginalités permettent à la société et à son mode dominant de mieux exercer sa domination. Là est leur équivoque : la marginalité invisible est largement indécidable. Elle est une stratégie de l’équivoque, maintenant cet équivoque comme nécessité morale et sociale du moment. Une stratégie qui impose de réfléchir en retour à la nature de cet équivoque et oblige à déplacer l’analyse sociologique de ses approches habituelles.
«Quand on se rabat sur le rapport au corps, observe Yves Barel, parce qu’on est fatigué du rapport au social», le sociologue ne peut pas ne pas réaliser que le social s’est d’un coup transporté dans le corps où l’autre semble échouer.

Le retrait serait du coup l’indice d’un problème qui, dans l’attente de sa résolution, est d’abord exorcisé : la visibilité de cette marginalité, c’est de faire comme si elle détenait la solution (le repli sur le corps), alors qu’il ne s’agit en aucun cas d’une solution mais d’un état transitoire qui a le mérite de faire sortir du bois le besoin d’un renouvellement des outils au travers desquels une société tente de se saisir. Ou pour le dire autrement : de renouveler les narrations à travers lesquelles une société, un groupe, se donnent à lire.
joël jégouzo--.


Yves Barel, économiste et sociologue grenoblois, mort en septembre 1990. Il est l’une des personnalités du monde intellectuel français les plus injustement oubliées. Rappelons qu’il fut l’un des premiers, dès les années 70, à importer en France les outils conceptuels de l’analyse systémique. Et quant à sa carrière, il n’est pas anodin de noter qu’il décrocha l’ENA avant de voir son concours cassé par une décision inique visant à lui refuser son ticket pour la Haute Administration Nationale, cela parce qu’il était communiste. Fait rarissime dans l’Histoire de l’école, qui vit par ailleurs, en d’autres temps, l’un de ses concours reporté, pour permettre à un candidat -acceptable cette fois-, de le passer, alors qu’il faisait partie de la sélection française des J.O. Deux poids deux mesures, illustrés de belle façon…


La Dissidence sociale, de yves Barel, conférence prononcée au département « Humanités et sciences sociales » de l’Ecole Polytechnique, en 1982.

Le paradoxe et le système, Essai sur le fantastique social, de Yves Barel, Presses Universitaires Grenoble, réédition octobre 2008, ISBN : 2706114789.
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22 janvier 2010 5 22 /01 /janvier /2010 12:06
desobeissance.jpgEric Arlix a du talent. A revendre. Il est l’un de nos rares aboyeurs (au sens d’un Karl Kraus), quand il ne reste en France que des miauleurs. Mais un talent mal informé. Encombré par des disciplines vétustes, des mots d’ordre poussiéreux, une vision du monde cadenassée, frugale, indécente même, parfois…
Un talent mal informé, mais habité par une émotion sincère, une rage politique intacte malgré le désabusement qui émerge ça et là. Ecrivain, éditeur, il ne cesse d’entreprendre, de chercher. Le ton pour dire l’inacceptable. La langue pour débusquer le changement à venir.

Eric Arlix n’a ainsi jamais cru aux chances de Ségolène Royal. Il l’écrit dans ce texte rédigé à la hâte -coup de gueule, exaspération- au cours de la campagne présidentielle qui vit triompher l’énorme bêtise à front de taureau du petit Nicolas.
Un texte en outre porté à la scène entre les deux tours avant d’être repris en mars 2008 dans une collection qui s’est donnée pour vocation d’être «dédiée à la littérature contemporaine et à ses textes les plus singuliers». Il n’est pas indifférent d’avoir à l’esprit cette sorte de manifeste au moment de lire ce libelle : on est ici dans le recyclage littéraire du politique, sinon politique du littéraire, la collection voulant «créer des espaces au sein d’une littérature trop timide et trop cloisonnée en prenant le parti de soutenir des textes aux prises de risques nombreuses».
Quelle est la prise de risque, ici ? Devant quoi, devant qui ?

Le texte rappelle tout d’abord le lointain We are l’Europe de Jean-Charles Massera. Stigmate, critique charmante d’un contexte culturelle qui effraie par ailleurs, navre plus souvent, «petite fiction égotripante» aurait pu commenter Eric Arlix -mais certes, c'est grave rigolo Massera.

Reprenons : un texte joué entre les deux tours sous la forme d’un happening sinon d’une performance, dont l’écho nous est offert par des images la convoquant. Le tout instruit par une préface fortiche qui pose d’emblée l’horizon de notre lecture, introduit par l’étant donné duchampien :
«Etant donné l’obligation de sérieux dans la mascarade, et de mascarade dans le sérieux». Mais de quoi donc, encore une fois ? Du discours politique ? De l’élection ? De la candidature de Nicolas ? De celle de Ségolène ? Nous ne le saurons pas encore. De même que nous ne saurons pas de suite ce qu’est ce «règne de l’imbécillité», ou cette «explosion de la bêtise» qui nous sont advenus. Ni, au fond, à qui le texte s’adresse, ou bien ceux qu’ils dénoncent. Patience… l’écriture avance masquée, d’abord occupée d’elle-même, ainsi qu’il en va avec les textes d’avant-garde qui ne se négligent pas.

Cependant, à bien lire, on sent vite poindre un étrange arrière-goût. La référence politique par exemple, qui vient comme un discours d’autorité frapper le lecteur en pleine figure : Hannah Arendt (Qu’est-ce que la politique ?). Une réflexion de fond, assurément. Qui en impose. Sauf qu’Hannah écrivait sur le politique il y a bien longtemps, si longtemps que l’on est en droit de se demander quel usage en faire aujourd’hui. D’autant que l'application qui est faite, là, dans l’écrit qui s’en pare, est des plus troublantes : une petite phrase moralisante, signalant que le vrai danger dans lequel nous serions tombé serait «que nous devenions de véritables habitants du désert et que nous nous sentions bien chez lui»… On aura reconnu le vieux topos de la désaffection du politique. D’où sans doute l’appel à cet autre vieux topos pour y faire face: celui de la désobéissance. Désobéissance civile, civique. On veut bien. Tout comme accepter provisoirement l’idée qu’il n’y a plus de vision du monde possible, comme le prétend l’auteur. N’était qu’il s’agit là d’une forme de paresse particulièrement crasse, en plus d’être commode : voilà qui évite à propos de la repenser… N’était qu’il en reste une, de vision du monde, souterraine, déployée dans le texte sous la forme d’une très ancienne métaphore biologique pour décrire la société dans laquelle nous vivons. Au point que l’on se demande quel bras il nous faudrait couper pour nous débarrasser de cette gangrène (la bêtise, l’imbécillité, l’indifférence politique, etc.) qui nous affecte. Le bras droit ? Hum… Pas celui qui écrit tout de même… Non. Car voici que s’avance très spontanément le bras qu’il faut couper. Il est à gauche bien sûr, trahi par une apostrophe vigoureuse : «Tu es caissière ou ouvrier, le bonheur serait-il de le rester ?».
Voilà donc cette bonne vieille classe ouvrière de nouveau mise à contribution… Elle aurait failli? Sale conne de caissière planquée derrière sa caisse, ce serait elle, la coupable ? Ni la faute à Rousseau, ni la faute aux bobos. Non, c’est la caissière vous dit-on, et voyez comment, Arlix faisant du supermarché la cible number one de son exaspération. Le supermarché..., pas anodin comme expression : ce lieu marchand que fréquentent les classes populaires, et non le Monoprix –de grâce, ne touchez pas au temple bobo de la consommation intelligente et raffinée…
Voilà, tout s’explique. Avec la caissière et le supermarché, on aurait atteint «le summum du truc», comme l’écrit négligemment l’auteur. Ce «truc» que le texte évoque dans une faconde subitement triviale, langue de caissière sans doute, l’auteur abandonnant, le feignant, les hautes sphères de la pensée pour mieux dire la chose qui l’encombre, le heurte, le gêne, fait obstacle à son talent qui finit, comme il se doit, dans la déploration de l’impossible «Nous».

Déployant un vieil appareil langagier (mondialisation, Peuple, Nous), rien d’étonnant à ce qu’il ne puisse dépasser le cadre de l’ironie, dans le dédain d’un Peuple (en réalité introuvable) postulé avachi, dupe. Alors, me direz-vous, pourquoi vouloir sauver ce texte ? Pour la ferveur qui le traverse, et le talent, et sa volonté d’introduire une pause dans la geste d’une histoire politique désespérante. Et puis aussi parce qu’il affirme qu’être de gauche est une fiction. Une fiction peut-être instrumentalisée par le Capitalisme lui-même. A méditer. En tout cas, une narration qu’il faut reconstruire, assurément !
joël jégouzo--.

Désobéissance, bienvenue à la réunion 359, de Eric Arlix, éd. imho, collection et hop, mars 2008, 9 euros, isbn 13 : 978-2-915517-32-3.
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4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 12:32
L’étude publiée ici, disons-le sans détour, est passionnante quant à son approche intellectuelle, mais sans grand intérêt quant à ses conclusions politiques : elle n’offre pas une vision de la société susceptible de changer la nôtre, même si elle n’est pas sans intérêt non plus de ce point de vue, en particulier dans l’évocation qu’elle offre d’une histoire contemporaine insuffisamment mise en perspective au niveau de la double faillite idéologique du libéralisme et d’un socialisme empêtré dans une mue qu’il ne parvient pas à accomplir vers une troisième voie combinant justice sociale et économie de marché.

L’ouvrage est signé par l’initiateur de ce que l’on a appelé le Linguistic turn. Professeur de théorie politique et sociale à l'Université de Cambridge, Gareth Stedman Jones, anima également la New Left Review de 1964 à 1981, tout en s’affirmant comme un chercheur de référence en Grande-Bretagne. On retient de lui le monument que fut Languages of Class: Studies in English Working Class History, 1832-1982, (Cambridge, 1983), qui contribua à renouveler l'histoire sociale britannique.
Le linguistic turn partait d’un constat simple : le vocabulaire social des acteurs historiques n’est pas le simple reflet de la réalité sociale, mais s’inscrit dans des cadres discursifs qu’il convient d’élucider. Insistant sur le caractère historique du langage de classe, Gareth Stedman Jones se mit alors en quête de re-périodiser l’histoire du XIXème siècle, en Angleterre, mettant à jour le fait que ce langage de classe avait autorisé, sans doute abusivement, les historiens à raconter toute l’histoire du XIXème siècle comme celui d’une marche en avant de la classe ouvrière. Marche en avant qui se heurtait tout de même sérieusement à la question de savoir pourquoi la classe ouvrière du pays le plus industrialisé n’avait pas connu de mouvement révolutionnaire. Pour tenter d’y répondre, Stedman Jones se mit alors à travailler  sur la situation des précaires à Londres, mettant la main sur des sources inédites qui lui permirent de dévoiler les décalages entre les perceptions de la classe moyenne -nourrie de conceptions libérales- et la réalité du marché du travail et de l’habitat qui la précarisait tragiquement. Du coup, elle fut sommée de ré-articuler de toute urgence ses discours sur la pauvreté.
La question de la pauvreté, au fond, aura structuré la partition de notre inconscient politique clivé sur le débat socialisme / libéralisme.
C’est ce clivage que Gareth Stedman Jones remet ici en cause.
Le fil conducteur de son étude privilégie les lectures d’Adam Smith (La Richesse des nations) dans l’histoire moderne.
Lectures tantôt chrétiennes promouvant une sorte de libéralisme économique mâtiné d’ethos républicain, relectures marxistes ouvrant la voie au socialisme révolutionnaire, alors qu’émergeait une lecture médiane, celle de Condorcet et de Paine, ouvrant la compréhension de l’histoire des sociétés à une troisième voie étouffée dans l’œuf autant par les tenants du libéralisme que ceux du socialisme : celle du républicanisme révolutionnaire.

C’est cette voie que Stedman Jones défriche pour nous dans cet essai et à laquelle, au fond, il aimerait que nous puisions de nouveau notre source d’inspiration. Une voie qui articulait un programme concret pour en finir avec la pauvreté, en plaçant au cœur de l’action sociale l’éducation pour tous et un système d’assurances assez sophistiqué en effet pour retenir l’attention. Condorcet imagina par exemple très tôt l’épargne retraite et l’assurance chômage.
Condorcet / Paine, l’alternative républicaine oubliée ?
D’une manière très convaincante, Stedman Jones montre comment le XVIIIème siècle fut celui de la naissance de la société commerciale. Fort lui-même de cette observation, Condorcet imagina qu’il était possible de résoudre la question sociale en la subsumant sous les promesses d’une république commerciale qui nous enrichirait tous. Pour Stedman Jones il s’agirait ainsi aujourd’hui de retrouver l’ambition des Lumières tardives pour renouer (simplement) avec un idéal républicain de plus grande égalité et une conception plus citoyenne du Bien public.
Dans ce contexte, l’éducation apparaît comme le point focal de toute politique d’éradication de la pauvreté, qui permettrait en outre de fondre le Peuple dans l’ethos républicain. Sauf qu’il n’y a plus de Peuple. Et qu’il faudrait un véritable plan Marshall de l’éducation pour parvenir à mieux instruire, à la condition en outre de repenser les fondements même de cette école laïque républicaine, aujourd’hui encore profondément inégalitaire – il n’est que de songer à la carte scolaire : quartiers bourgeois « bonnes écoles », Henri IV, Jeanson, Louis-le-Grand n’étant de ce point de vue que des écoles privées déguisées en école de la République, financées par la Nation pour le bien-être des élites bourgeoises.

Et dans ce républicanisme d’abondance partagé, la figure du pauvre, on nous le promet, ne serait plus une figure nécessaire. On veut bien le croire. Certes, la lecture marxiste de l’Histoire n’est plus suffisante. Certes toujours, et c’est peut-être l’idée la plus fondamentale de l’ouvrage, l’idéal de la Révolution industrielle anglaise est devenu un obstacle à penser notre futur. De ce point de vue, l’autoritarisme des penseurs du marché à imposer ce dernier en l'état et comme seule issue est intolérable.
Reste, dans le sillage du linguistic turn et de cette revisitation de l’Histoire, à forger de nouvelles narrations politiques (dans un nouveau vocabulaire politique) capables de penser à nouveaux frais notre Histoire et d’offrir l’espoir d’un changement possible via des moyens crédibles de le réaliser. Un vrai challenge en somme. Un chantier en fait, qu’il faut ouvrir de toute urgence.
--joël jégouzo--.

La fin de la pauvreté ? Un débat historique, de Gareth Stedman Jones, trad. V. Bourdeau, F. Jarrige et J. Vincent, préface de J. Vincent, éditions è®e, coll. Chercheurs d’ère – travaux, avril 2007, 214p., 18 euros, EAN : 978-2-915453-34-8
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3 décembre 2009 4 03 /12 /décembre /2009 07:55
Alors que les Restaus du cœur ont ouvert, depuis lundi, leur 25e campagne d’hiver en s’alarmant de ne pouvoir faire face à l’augmentation spectaculaire des besoins alimentaires de la population française, et reconnaissent, de toute leur histoire, n’avoir jamais connu une augmentation aussi préoccupante du nombre de personnes démunies, à l’heure où l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus), dans son rapport publié lundi également, révèle qu’un tiers des habitants des quartiers sensibles vit sous le seuil de pauvreté, à l’heure où, dans le monde, la pauvreté gagne du terrain (depuis 1980, soixante nouveaux pays se sont appauvris), lire l’ouvrage de Vollmann, au titre si provocateur, voire si indécent, pourrait paraître vain si ce n’est déplacé.
Car allez donc, dans les cités défavorisées ou devant les soupes populaires du Père Lachaise, vous balader micro au point et questionner : pourquoi êtes-vous pauvres ?…
Tout en reconnaissant qu’au vrai, son essai n’est pas écrit pour les pauvres et qu’au demeurant il ne verrait dans la volonté de vouloir faire changer les choses que l’expression d’une vanité sans nom, ne renonçant jamais à citer le plus effrayant Thoreau tout comme les pages les plus cyniques de Céline observant que les pauvres se détestent et qu’ils en restent là, l’intérêt de l’enquête est tout de même d’avoir su révéler, bien que cette intention n’ait pas été inscrite dans son projet, la pression que nos discours sur la pauvreté imposent aux pauvres eux-mêmes. Car c’est depuis nos propres fantasmes, à nous qui, comme lui, ne souhaitons pas faire l’expérience de la pauvreté -car tout comme lui, ce serait s’obliger à connaître la peur et le désespoir-, que ce livre est construit. Et même si l’on ne partage pas son faux étonnement à remarquer que les pauvres ne sont pas désespérés et qu’ils estiment toujours leur pauvreté relative, même au plus profond de la plus profonde misère, reste que la violence de nos discours mérite d’être relevée dans toute la force de leur cruauté.
Ecartons alors le destin, écartons la responsabilité, reste une échelle d’interprétation dans laquelle Vollmann se refuse, comme bon nombre, d’entrer : celle du politique, au prétexte que les pauvres ne sont jamais dans l’explication politique, mais versent volontiers dans l’irrationalité théologique.
Cela dit, en refermant le livre, on se prend à se poser la question de savoir à quoi rime cette connaissance.
Ayant exporté et reconstruit une masse impressionnante de témoignages, d’impressions, de subjectivités, Vollmann n’est pas parvenu à valider le moindre jugement permettant de sortir du cercle tracé. Mais peut-être n’était-ce pas son objet. Tout juste est-il parvenu à poser la question de la fausse conscience, ou celle de la résignation, découvrant que l’humain peut accepter de vivre dans n'importe quelle sous-normalité.
Restent in fine les témoignages recueillis, dont certains vous explosent littéralement à la figure, comme celui de ces travailleurs de Tchernobyl qui s’exposaient à de très fortes irradiations en échange d’un salaire dérisoire. Au pas de course, cinq secondes pour jeter une pelletée de boue dans une tranchée irradiée. Cinq secondes cumulées en heures létales à la fin de la journée, et le sentiment de vies exténuées, livrées de toujours à l’horreur d’un monde sans pitié.
Reste l’immense solitude politique des pauvres, leur invisibilité morale. Que ne console pas une construction littéraire qui fait songer au Théorème de Pasolini, dans lequel Vollmann serait comme le Visiteur qui fait entrer dans la maison ce coin de réel qui va faire éclater les cadres mentaux et la vie de chacun. Sauf que là, ce sont les pauvres qui, une fois de plus, subissent l’épreuve de leur réel…
--joël jégouzo--.

Pourquoi êtes-vous pauvres ?, de William-T Vollmann, trad. Claro, Actes Sud, Collection : Lettres anglo-américaines, sept. 2008, 128p., 25 euros, EAN : 978-2742777679.
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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 10:21
"J'ai l'histoire, là, tout entière sous mes pieds, qui se dérobe"...

Xavier Durringer avait d'abord donné pour titre à sa pièce : "Politique et Pornographie".
Comme si l'une et l'autre occupaient désormais, dès 1998, le même espace trouble.
Ainsi, avant même le tournant du siècle, le peep-show et le surf formaient-ils les grandes allégories d'une société déjà condamnée au fascisme ordinaire, où les seuls espaces de liberté allaient s'y épuiser tantôt en vain cynisme, tantôt dans la douleur du renoncement, voire les affres de la révolte. Ce qui ne revenait pas au même, certes, mais que la déploration intellectuelle allait condamner cependant bientôt à revenir au même.
Au peep-show s'attachait en outre la tâche symbolique de pointer une sorte de fin de la culture - "le théâtre est terminé", proférait son tôlier-, tandis que la figure du surfeur désignait quelque chose comme la fin de l'idéologie - "la Révolution n'a pas besoin de surfeurs". On reconnaîtra là une problématique bien rebattue. Et le propos de la pièce, son "scandale" comme on l'écrivait à l'époque, était bien mince au fond. Fort heureusement, son intérêt n'était pas là. Mais dans le fait qu'elle pointait très tôt le ressassement dans lequel nombre d'intellectuels allaient tomber, à attendre dieu sait quelle insurrection qui ne viendrait jamais, ou par la bande, et dieu sait quel introuvable Peuple qui nous aurait donner de nouveau à penser que la Démocratie pouvait relever d'une expérience collective. Or déjà Durringer suspectait ces modèles d'être bancals. Mais le secret espoir d'une Nation unanime qu'aurait surplombé un Etat farouchement en charge du Bien Commun, encombrait son théâtre pour le fermer à de nouvelles assignations.
Il y avait tout de même une première conséquence intéressante qui découlait de son parti pris : "Raconter une histoire, s'obliger à ça, coûte que coûte" (X.D.).
Les grandes oeuvres littéraires du XXème siècle étaient restées inachevées : ce n'était pas simplement parce que l'Histoire était devenue problématique, mais parce que les sujets de cette histoire étaient devenus confus. Or pour n'en pas rester au niveau du slogan, que fallait-il creuser de ce "Maintenir coûte que coûte" la possibilité de l'Histoire ? Sinon l'abîme qui en constituait désormais le fondement, et où s'était logée la voix d'un sujet exténué -la Révolution, l'Insurrection-, devenues désormais les sorties rassurantes des dîners mondains. Car c'était bien cela que ce texte nous donnait à entendre : le petit bruit des cintres que l'on remontait, un décor où précipiter l'Histoire pour n'avoir pas à la penser à nouveaux frais.
Une deuxième conséquence découlait de ce bric-à-brac idéologique : l'invention d'une scénographie de la contiguïté. Les espaces scéniques, dans cette écriture, étaient à poser les uns à côtés des autres, sur un même plan, sans cette profondeur dont l'Histoire a tant besoin pour se déployer. Quand le sujet n'a plus d'épaisseur, il lui reste la surface où étaler ses plis.
Nous sont restés depuis les mauvais plis de l'Histoire. Curieuse consolation.--joël jégouzo--.

Surfeurs, de Xavier Durringer, éd. théâtrales, mai 1998, 15 euros, EAN13 :   9782842600280
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