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25 janvier 2011 2 25 /01 /janvier /2011 08:30

plus-haut-salaire.jpgOn a voulu nous faire croire que les marchés financiers conditionnaient la régulation d’ensemble du capitalisme et qu’en conséquence, ils étaient favorables à la croissance économique. DSK, patron du FMI, n’a cessé d’en populariser l’idée et à l’en croire, les marchés financiers seraient notre salut… Alors qu’au fond, si l’on observe ce qu’il se passe vraiment, force est de constater qu’aujourd’hui, ce sont les entreprises qui financent les actionnaires et non l’inverse !

L’entreprise est en effet désormais conçue comme étant exclusivement au service des actionnaires. Enfonçons le clou : les entreprises doivent satisfaire exclusivement le désir d’enrichissement des actionnaires.

Dans le vocabulaire technique des économistes, on appelle cela le ROE : Return on Equity… Le mécanisme en est fort simple, le calcul grossier sinon abject : la norme qui s’est partout imposée par la finance est d’un ROE de 20% et plus, soit une exigence de profit démesurée. L’instrument de ce pouvoir : la liquidité, qui permet aux capitaux frustrés de déserter telle entreprise au ROE jugé trop faible, quand bien même cette entreprise serait florissante, largement bénéficiaire, créatrice d’emplois et vitale pour son bassin économique, pour aller pas même se porter ailleurs, mais tout simplement empocher ailleurs des dividendes plus intéressants.

Une capacité dont les actionnaires veulent pouvoir jouir à tout moment, d’un simple claquement de doigt, des fois qu’une opportunité se présenterait…

Volatil, le capital ne cesse de s’évaporer pour parasiter ici ou là, en France ou partout ailleurs dans le monde, les opportunités qui s’offrent à lui sur le marché boursier mondial.

La conséquence en est que la croissance s’en trouve au contraire bridée, que les inégalités augmentent selon la même courbe exponentielle que la précarité, que les investissements s’en trouvent inhibés, que les salaires subissent une pression sans commune mesure, que le chômage augmente tandis que le pouvoir d’achat ne cesse de baisser, et que nos fameux fondamentaux de l’économie en ressortent le cou tordu.

Dans les pays anglo-saxons, cette tendance avait été momentanément contrecarrée par l’endettement des ménages qui assuraient à eux seul une croissance forte du PIB. Ils payaient ainsi doublement la facture : par la pression sur leur salaire et leur endettement. Avant de la payer une troisième fois, quand le krach fut venu… Mais après tout… La bulle financière avait permis de créer une richesse fictive dans tout le pays, en autorisant une croissance importante d’une consommation inédite réalisée sans salaire, les ménages n’avaient qu’à méditer leur manque de jugeote… --joël jégouzo --.

Manifeste d’économistes atterrés, éd. Les liens qui Libèrent, nov. 2010, 70 pages, 5,50 euros, ean : 978-2-918597-26.

Le BIB40 sur l’évolution de la pauvreté en France : http://www.bip40.org/bip40/barometre

Courbe : l’évolution des 1% de salaires les plus élevés en France…

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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 08:46

économieCrises et dettes en Europe, les fausses évidences enfin pointées du doigt par des économistes, conseillers à divers titres du Parlement européen !

Des économistes qui ont solennellement pris acte de ce que, malgré la crise de 2007 / 2008, les pouvoirs en place, particulièrement en France et au FMI, n’ont pas compris ses vrais enjeux, le Pouvoir de la Finance et sa capacité de nuisance étant restés intacts. En Europe même, les Etats ont mis en place des mesures déjà éprouvées dans le passé, sans aucune inspiration, et dont les seules conséquences ont été d’accroître l’instabilité et les inégalités…

Atterrés par ce constat, 630 économistes occupant en Europe des fonctions d’expertise ont tout d’abord signé un manifeste déposé entre les mains des pouvoirs publics européens. Rencontrant le plus parfait mépris de la part de responsables politiques supposés tout de même tendre un tant soit peu l’oreille, ils furent rejoints par une centaine d’autres spécialistes et rendirent public ce manifeste. Leur conclusion : il est plus qu’urgent d’engager un vrai débat public sur ces questions. La crise exigeait une refonte de la pensée économique, au lieu de quoi nous avons eu droit à des pantomimes et de jolis discours hypocrites, suivis d’aucune décision conséquente.

Le document publié par les éditions LLL récapitule les termes de ce manifeste, qui très pédagogiquement engage tout à chacun à mieux comprendre les mécanismes par lesquelles des évidences douteuses nous sont servies en vérités absolues. Parmi ces évidences, celle selon laquelle les marchés financiers seraient efficients.

On a ainsi voulu nous faire croire par exemple que les marchés financiers conditionnaient la régulation d’ensemble du capitalisme. Les Finances devaient même constituer le mécanisme d’allocation d’un capital plus efficace. Depuis trente ans, les politiques menées sont conformes à cette hypothèse, construisant un marché financier global où échanger toutes les catégories de titres.

Les difficultés venant, les partisans de cette hypothèse douteuse, Sarkozy et DSK en tête, ont puérilement interprété la crise comme l’effet de l’irresponsabilité ou de la malhonnêteté de quelques acteurs financiers qu’il suffisait d’encadrer et de remettre au pas… Mais qu’a-t-elle montré en réalité ? Le prix qui se forme sur un marché serait une bonne estimation de la vraie valeur d’un titre… En s’orientant en outre vers les produits les plus rentables, les marchés orienteraient positivement la production des Biens, procédant avec pertinence à la sacro sainte et bénéfique destruction positive nécessaire au bon fonctionnement du capitalisme de type fordien…

Mais en réalité, la concurrence financière ne produit pas de prix justes : elle conduit à des évolutions artificielles et la constitution de bulles financières, dont le seul but est de permettre d’empocher au passage des plus-values colossales, juste avant que la bulle n’éclate, voire dans l’espoir qu’elle éclate bientôt…

L’erreur, ici, évidemment volontaire, est de transposer aux marchés financiers la théorie des marchés de biens ordinaires, à savoir : la rustique loi de l’offre et la demande.

Car sur les marchés financiers, quand un prix augmente, on assiste non pas à une baisse, mais à une hausse de la demande… La hausse attire de nouveaux acheteurs qui viennent renforcer la hausse initiale. La promesse de bonus pousse en outre les traders à amplifier le mouvement, jusqu’à l’incident.

De sorte que la fonction essentielle des marchés financiers est de fabriquer des prix inadéquats. Il n’y a aucune efficacité à attendre des marchés financiers vers le reste de l’économie, bien au contraire ! Ils sont nécessairement source d’instabilité. La liste des bulles qui ont éclaté depuis vingt le confirme avec force - Japon, Asie du Sud/Est, Internet, marchés émergents, immobilier, titrisation…

L’instabilité financière qui accompagne nécessairement le fonctionnement des marchés financiers se traduit, inéluctablement, par de fortes fluctuations des taux de change, de la bourse, etc., loin des fondamentaux de l’économie dite réelle mais la contaminant en retour très rapidement.joël jégouzo--.

Manifeste d’économistes atterrés, éd. Les liens qui Libèrent, nov. 2010, 70 pages, 5,50 euros, ean : 978-2-918597-26-1.

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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 00:00

 

chomeurs.jpgPour se préserver de la précarité et du chômage, jusque là il était préférable d’être diplômé de l’enseignement supérieur. Eh bien ce n’est plus tout à fait vrai : une récente étude du Centre d’Etude et de Recherche sur les Qualifications montrent que nombre de titulaires de doctorat, en France, éprouvent désormais toutes les peines du monde à trouver un emploi et connaissent les difficultés d’insertion qui étaient jusque là réservées aux non-diplômés…

Cela tient d’une part à ce que, traditionnellement, la recherche académique offrait des débouchés à ces docteurs. Or les dépenses de la recherche Publique se raréfiant, ces débouchés se sont taris. Et d’autre part à la frilosité, voire la méfiance du Privé face à des diplômés jugés trop peu opérationnels. En outre, sur ce même marché, nos french doctors se voient concurrencés par des masters conquérants, entrés plus jeunes dans la vie active et peu enclins eux-mêmes à céder leur place, que contestent du reste déjà les cycles courts, en difficulté eux aussi comme toute la jeunesse française, sur un marché du travail déprimé, qui ne lui fait vraiment pas la part belle…

L’insertion des docteurs français est ainsi jugée d’autant plus anormale qu’en outre, de plus en plus d’emplois leur sont proposés dans des cadres précaires : stages et CDD à répétition…

Certes, les études du Céreq montrent que la qualité de l’insertion varie selon la discipline. Relativement bonne dans les sciences dites "dures", il n’en reste pas moins que dans le secteur de la chimie ou des sciences naturelles on observe un nombre important de docteurs restés sur le carreau… Quant aux sortants des sciences humaines, ils appointent de plus en plus nombreux au Pôle Emploi, le seul espace à leur trouver une occupation à la hauteur de l’ambition française pour ses jeunes diplômés… Un début de réponse peut-être, observe le Céreq : réformer les formations doctorales et les conditions de réalisation des thèses qu’il faudrait intégrer davantage à des programmes travaillant sur des projets concrets. Ce qui au passage mettraient fin aux thèses désintéressées comme sur l’histoire de la ponctuation française à travers les âges par exemple, ce qui serait tout de même bien dommage quand même !joël jégouzo--.

Bref, des docteurs en mal de stabilisation, n°277, septembre 2010 (sur abonnement)

www.cereq.fr

Chômeurs, qu'attendez-vous pour disparaître ?, collectif, sous la direction de Jean-Jacques Reboux, éditions Après la Lune, coll. Tous les possibles, mars 2007, 245 pages, 17 euros, ean : 978-2352270317.

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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 10:33

 

Chomage_des_vieux.jpgL’âge de départ à la retraite repoussé, on le sait, reste à maintenir les seniors en emploi, ce qui est loin d'être le cas en France. Des directives récentes émanant du gouvernement tentent de faire le point sur cette situation scandaleuse, et imaginent qu’il suffirait de former les seniors pour y parvenir. Le Céreq (centre d’étude et de recherche sur les qualifications) a pris les devants et publie une enquête que l’Administration ferait bien de lire…

La solution de former les seniors tout au long de leur dernier parcours d’emploi peut-elle s’avérer assez efficace pour les sauver d’une situation qui s'annonce pour eux catastrophique?  il semble bien que non…

D’abord parce que l’Etat français ne semble pas disposé à se doter d’un véritable outil de promotion qui permettrait par exemple de faire savoir aux intéressés eux-mêmes que des formations leurs sont réservées…

Ensuite parce que les chiffres de la formation permanente, en France, parlent d’eux-mêmes : en 2006, par exemple 44% des salariés ont accédé à une formation. On pourrait s’en réjouir, si cette moyenne n’était trompeuse, masquant que d’une part le taux de formation allait en décroissant avec l’âge (et en chute libre pour les plus de 50 ans), et que surtout, d’autre part, pour l’essentiel ces formations sont offertes à des cadres plutôt qu’aux ouvriers et aux non-diplômés, à savoir, ceux qui en auraient le plus besoin…

En outre, si l’âge apparaît dans ce contexte un facteur aggravant, les moins de 30 ans accédant en moyenne à trois formations au cours de leur parcours professionnel (!), les origines socioprofessionnelles le sont davantage, révélant les profondes inégalités qui structurent notre beau pays : sont formés en priorité en France les jeunes cadres diplômés de moins de 30 ans…

Des formations qui en outre, passées au peigne fin, révèlent qu’attribuées aux cadres, elles servent essentiellement leur promotion sociale au sein d’un même parcours professionnel, tandis que les formations proposées aux ouvriers par exemple, relèvent de solutions de pis-aller proposant des reconversions de fortune, ouvrant qui plus est à des salaires plus faibles à la sortie que les salaires perçues avant d’entrer en formation !… Rassurez-vous, cela ne touche au fond que 2% des ouvriers français. Les autres n’accèdent à aucune formation du tout et pointent aux allocations détresse…--joël jégouzo --.

Bref, Former les seniors, un objectif à reformuler, n°278, octobre 2010 (sur abonnement).

www.cereq.fr

image : évolution du nombre d’inscrits au pôle emploi...

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20 janvier 2011 4 20 /01 /janvier /2011 10:31

 

 

 

beaucomme.jpgUn livre tout entier consacré aux fameuses journées de juin 1780, à Londres, à une époque où ce genre d’émeute était hebdomadaire. Il est vrai que dans ce XVIIIème siècle britannique, l'insurrection était alors la forme habituelle et périodique de la protestation sociale, dans un pays où le débat social était mené comme une guerre –on sait en France, aujourd’hui encore, ce que cela veut dire…

Mais des émeutes festives, troublantes, justement, par ce caractère de liesse désordonnée, déroutant les analyses politiques et les hommes de Pouvoir tant leurs visées ne pouvait se comprendre dans le cadre des discours habituels (aujourd’hui encore). Emeutes joyeuses, "émotions populaires" comme on le disait alors non sans mépris dans les classes supérieures, provoquées par le ressentiment général d’un Peuple quotidiennement humilié, asphyxié, biffé des tablettes de l’Histoire. Emeutes farouchement arrosées de gin et tournant au délire collectif, à la débauche bachique, Sa Majesté la Foule soudain prise d’une folle envie de cuite mémorable, quand bien même elle se terminerait par une douloureuse gueule de bois -mitraille, prisons et lois iniques au réveil.

Des Emeutes séminales dans l’histoire qui s’ouvre alors en Europe et pour le monde, parce que cette première insurrection prolétarienne de l’ère industrielle fut pour les ouvriers l’occasion de la révélation fulgurante de leur être-ensemble:  ils découvrirent en effet soudain qu’ils formaient la force centrale de la société urbaine naissante et en faisant front, ils révélèrent à toute l’Europe qu’ils pouvaient devenir une classe sociale non seulement moteur de l’Histoire, mais capable d’abattre des bastilles.

C’est cette histoire, dans la plus grande ville du monde d’alors, que décrit le présent essai. Heure par heure, une poignée de journées exceptionnellement documentées, fascinantes à bien des égards pour quiconque veut construire une réflexion de classe, mais surtout, eut égard à leur caractère anarchique, pour quiconque veut comprendre le sens profond du soulèvement populaire.

Les Conservateurs sont au pouvoir, ruinés par leurs coûteuses guerres. Ils se préparent à voter des lois iniques bien sûr, car il leur faut de l’argent, et beaucoup, pour mener à terme leur politique dispendieuse. Accessoirement, ils ont besoin de troupes fraîches, qu’il pensent puiser cette fois dans les milieux catholiques. Aussi s’emploient-ils à monter les religions les unes contre les autres pour mieux diviser un Peuple déjà exsangue, sur des clivages ouvertement xénophobes –voilà qui nous rappelle quelque chose.

gavroche.jpgDes foules dépenaillées parcourent la ville en tout sens, s’agrègent aux manifestations organisées sans trop savoir pourquoi. Pétitionnaires et peuples des ruelles confondus, "nègres" rescapés de l’esclavage antillais (7% de la population londonienne !). Des leaders tentent de structurer cette agitation qui leur échappe, part dans tous les sens, en conduisant la foule du matin, énorme, devant le Parlement. La Représentation Nationale se voit soudain sommée d’agir. Elle est encerclée, isolée, bousculée. On attend des élus des réponses, ils discourent et tergiversent comme à l’accoutumée, ou dénoncent la manipulation d’une foule "visiblement" peu politisée, enrôlée contre son gré dans une lutte dont elle comprend mal la finalité (cela nous rappelle l’attitude du gouvernement face à l’entrée des lycéens dans les mouvements d’action contre le projet de Loi sur les retraites). Que veulent-ils au juste, ces loqueteux ? Rien, précisément. Rien, politiquement s’entend, ou plutôt non, ils veulent tout : abattre le Pouvoir et peut-être même, "Tout Pouvoir"…

L’incongruité bouffonne de la situation saute bientôt aux yeux de tous : une partie de la foule se disperse tandis qu’une autre prend en otage les parlementaires. La nuit, les insoumis s’arment de gourdins, de hachoirs, s’enivrent, brûlent une chapelle. Des gueux avinés affluent sans cesse, qui veulent simplement voir flamber les bagnes et semblent ne désirer qu’une chose : la fin de ce vieux monde corrompu.

Ils envahissent la ville, courent dans tous les sens, s’éparpillent. Impossible de centraliser l’action : la foule ne veut pas prendre le Pouvoir, elle veut l’abattre.

Les gueux se rassemblent, s’égaient littéralement dans Londres, pactisent avec les forces de police dont nombre d’entre elles rallient les bombances improvisées ici et là. Les émeutiers brûlent des bâtiments, pillent les magasins de luxe, mais dans un incroyable climat bon enfant ! Peu d’échauffourées, peu de blessés, ils ne montent aucune barricade qui viserait à fixer un front, ne s’enferment pas en ghettos dans leurs quartiers mais déferlent, tout simplement, partout à la fois, au pas de course plutôt qu’ils ne défilent sous un rassemblement unitaire dont l’objectif politico-symbolique aurait été mûrement réfléchi. Et c’est bien la force de ce mouvement que cette dispersion, cette foule sans stratégie qui ne livre aucune bataille, va et vient sans que l’on puisse la circonvenir dans la ville : elle gagne.

Certes, dans les jours qui suivirent, sept mille soldats en armes venus de l’extérieur de Londres furent envoyés pour maîtriser la situation. Ils plongèrent alors la ville dans un bain de sang, mirent le feu à Londres, instaurèrent le carnage généralisé. L’essentiel n’est pas là. Il est dans l’analyse que l’on peut faire de l’essence même de ce mouvement, moral s’il en est, attaché à défendre une seule valeur, celle de la vie humaine.

jasmin.jpgUn soulèvement populaire n’a pour objet que de faire tomber un Pouvoir, pas d’en relever un autre. Construire le Pouvoir n’est pas l’objet des émeutes populaires, qui sont en réalité de grandes protestations morales.

C’est en cela que les minorités sont morales, en cela que le désordre est moral, en cela que l’éthique se révèle un puissant levier d’action révolutionnaire.

Les soulèvements populaires sont une formidable machine à abattre les bastilles. Des machines non politiques qui pointent l’essentiel de ce qui fonde l’homme dans son humanité : sa dignité pour l’autre.

Prenant conscience de soi, Sa Majesté La Foule soustrait l'individu à lui-même et l’entraîne dans le cercle d’une vie supérieure. Balayant l’utile elle pointe le Juste. L’ambition morale de ces mouvements n’est ainsi pas de changer l’homme mais de changer la vie sociale, en y réintroduisant le devoir de justice. Et c’est au nom d’une philosophie de l’Homme, larvée, à peine murmurée, que l’émeute s’élance et énonce la seule norme qu’un Etat doive tenir, qui est celle de l’égal respect des personnes. Traiter l’individu comme fin, non comme moyen. Distinguer nos droits de citoyens des conceptions de la Vie Bonne qui se font jour ici et là, entendu que nul ne peut définir à la place d’autrui ce que doit être cette Vie Bonne.

La finalité des mouvements populaires est de fixer une limite morale au gouvernement en place. De lui rappeler par exemple sa nécessaire neutralité devant les fins, de lui rappeler que la norme d’égal respect des personnes, seule, fonde la légitimité de son action Publique. Entendu ainsi, cela signifie par exemple que l’Autre doit être perçu comme un autre sujet ayant sa propre perspective qu’il faut respecter. C’est en cela que les mouvements populaires nous donnent le sentiment de redonner des couleurs aux nations qui les portent : ils ré-humanisent la société, parce qu’ils l’inscrivent dans une visée éthique de Justice et de Dignité de l’Homme pour l’Homme. --joël jégouzo--

Beau comme une prison qui brûle, de Julius Van Daal, éd. L’Insomniaque, avril 2010, 94 pages, 7 euros, ean : 978-2-915-694451.

www.insomniaque.org

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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 14:07

pauvres-anglais.jpgDans cet effroi de pauvreté qui se dessine de nouveau aujourd’hui, ce n’est plus même la question de libertés qui est en jeu, mais celle du statut des êtres dont la vie bascule soudain dans un univers au sein duquel, la survie elle-même est rendue vile. Les opprimés n’ont jamais souffert du manque de seigneurs ou de maîtres, ainsi que l’énonce admirablement Joseph Arch, qui fut en son temps un fier militant des Droits de l’Homme et du salarié. Mais ne pensons pas que les siècles passent pour rien et que l’Histoire soit un éternel recommencement. Rien n’est plus éloigné de Joseph Arch que ce fatalisme injurieux. La condition des noirs d’Amérique a connu un réel progrès dans les années 60/70, sous l’impulsion de luttes difficiles, avant de connaître une régression sans précédent, ces vingt dernières années : c’est que les forces de domination ne lâchent rien, jamais, demeurent toujours sur le qui-vive, sur la brèche, à chercher la faille par où s’engouffrer de nouveau et de nouveau nous engager vers le pire de la condition humaine. Il y a dans le monde une vraie contre-révolution en marche, et ce, depuis plus de vingt ans. Le libéralisme économique est même parvenu à séduire une intelligentsia naguère sensible aux questions de justice et d’équité, c’est dire si les sirènes sont puissantes. C’est de cela, sans doute, que nous mourrons aussi, de ce leurre et de l’abandon des causes de justice par des intellectuels et des politiques occupés à gérer désormais leur seul patrimoine. Pour autant, il n’y a aucune fatalité là derrière -que des renoncements, des trahisons et des raisons insuffisantes. Il est possible, aussi invraisemblable que cela puisse paraître aujourd’hui, de tenir un autre discours sur le monde, mieux, de l’engager sur d’autres voies plus conformes à l’idée que nous nous faisons de notre humanité. L’exercice n’est pas moral, il est politique. Plongé dans la misère absolue qui était celle des ouvriers de l’époque de Joseph Arch, sans nul doute, personne ne pouvait alors imaginer une issue favorable aux luttes désespérées qui furent entreprises. Joseph Arch et d’autres militants avaient d’abord imaginé de mettre en place des caisses de solidarité pour venir en aide aux chômeurs et aux familles privées de tout revenu. Ils n’imaginaient pas qu’un jour les Etats s’en chargeraient. Pourtant ce monde des Caisses d’assurance Maladie et autres secours aux chômeurs advint. Le nôtre, jusqu’à hier. Nous saurons donc bien, allez, imaginer qu’il est possible de résister ! --joël jégouzo--.

 

La vie de Joseph Arch, pp.10-35, édition de 1898. Traduction par mes soins.

"L'enseignement, dans la plupart des écoles de village, était à cette époque mauvais au delà de toute croyance. "Beaucoup de connaissances de la bonne sorte est une chose dangereuse pour les pauvres", telle était la devise qui ornait le frontispice de la porte de ma propre école. Le seul livre que l’on nous faisait étudier était celui des devoirs du jeune travailleur, le meilleur qui fût pensait-on, et le plus sûr pour ceux qui veillaient sur nous... Ces notables ne voulaient pas que nous ayons accès à l’éducation ; ils ne voulaient pas que nous parvenions à penser par nous-même : ils voulaient seulement nous voir travailler. Être un travailleur voulait dire à leurs yeux qu’il fallait seulement être fort de sa main, et ils accordaient leur précieuse attention à nous voir nous instruire dans cette obéissance. Evidemment, le travailleur pouvait apprendre des rudiments de catéchisme et toutes instructions appropriées à sa nature. Il devait rester en particulier continent lorsque venait la fin de ses jours ouvrables.

Quand les travailleurs agricoles ont essayé de mettre en place des fonds de cotisation pour les malades, les Parson, les fermiers et les membres importants de la paroisse ont fait de leur mieux pour casser l’initiative, pour la détruire à coups de leurs talons despotiques. Les Parson ont refusé l’autorisation de prêcher un sermon pour aider à la collecte de ces fonds. Qu'un travailleur, privé de son emploi pour cause de maladie, puisse être soutenu pendant un certain temps grâce à ces fonds de solidarité, voici qui était comme une entorse et paraissait un encouragement à la débauche, dans l’esprit des Parson ! Autant leur fournir l’absinthe tout de suite, devaient-ils penser ! Mais plus sûrement, que l’épouse dudit travailleur risquait fort de ne plus mettre les pieds à la cure, pour prier humblement qu’on l’aide, si elle trouvait ailleurs du secours. Et qu’ainsi, elle et ses enfants risquaient d’échapper au joug de l’assistance de l’Eglise, si la charité de la cure ne devenait plus une nécessité. Non ! Ce club des malades devenait ainsi comme la mince extrémité d’une mauvaise cale, qui devait être retirée et brisée sans tarder.

Nous, travailleurs, n'avons jamais souffert du manque de seigneurs ou de maîtres. Il y avait Parson et son épouse, à la cure. Il y avait le châtelain et sa main de fer qui nous broyait tous. Pas de gant de velours sur cette main, pas même pour se saisir d’un homme trouvé au plus mal. Le châtelain jeta la vilenie sur mon père, parce que ce dernier avait refusé de signer l’infect contrat de mendicité dit "pour un petit pain bon marché", et si cela avait été ma mère, cette même main l’aurait sans doute écrasée jusqu’à faire sortir la vie d’elle. À la vue du châtelain, le peuple tremblait. Il était comme assis à la Droite du Père, au-dessus des fermiers, qui à leur tour terrorisaient les travailleurs, dont le sort n’était pas meilleur que celui d’un crapaud sous la herse. La plupart des fermiers étaient devenus les oppresseurs des pauvres. Ils posèrent sur leur salaire une grille de fer, serrant la vis au plus qu’ils le pouvaient, jusqu’au dessous du seuil de vie, pour rendre leur survie elle-même vile, dans cet effroi de pauvreté."

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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 10:20

workingclass.jpgLa domination sociale tente toujours de s’exprimer comme une domination morale naturelle. Là n’est pas la moindre de ses abjections, que d’introduire le discours de la disqualification symbolique dans la bouche même de ses victimes. Mais le pire, c’est sans doute cette capacité de renouvellement des instruments et des lieux de cette morale podagre, épousant toujours les transformations culturelles des sociétés qu’elle parasite. Ces transferts d’un lieu de stigmatisation l’autre sont redoutables, en ce qu’il contamine toujours les espaces en apparence les plus indemnes de toute suspicion : hier l’Eglise et la foi religieuse traçant elle-même sur les fronts des victimes le signe de leur martyre, aujourd’hui l’économie comme réel et discours du vrai, lieu indépassable de production de l’humain. En outre, elle sait recruter sans difficulté les hommes stipendiés, toujours prompts à trahir et vendre leur cause au service de la domination la plus honteuse, sans même jamais devoir se compromettre de trop, tant ce discours s’est répandu, passant pour l’évidence aux yeux de presque tous.joël jégouzo--.

 

 

"Je me rappelle ces moments où l’épouse Parson allait comme à son habitude s’installer confortablement dans son siège d’église en contraignant les femmes pauvres à le contourner par les travées suivantes pour accéder à leurs bancs, et comment elle exigeait qu’on lui fisse la révérence avant de s’asseoir. Voici qu’on les éduquait dans l’obligation de vénérer une fausse autorité placée au-dessus d’elles, à laquelle elles devaient prétendument leur hommage, dans le but de les inviter à comprendre qu’elles devaient "honorer les puissances, quelles qu’elles soient", et comme représentées par l'épouse du révérend, Mme Parson. Certes, nombre de ces femmes humiliées jour après jour, par une sorte de perversion de leur goût, acceptaient cette flétrissure. Mais la plupart n’y consentaient que sous l’effet de la peur. Il leur fallait penser à leurs familles, penser à trouver de la nourriture pour leurs enfants, des vêtements ; et comment du reste, quand tant et tant ne parvenaient à gagner aucun salaire, quand tant d’autres ne gagnaient que juste de quoi survivre en restant affamés, quand très souvent les travailleurs réguliers eux-mêmes devaient rester au chômage pendant des semaines, comment des mères et des épouses auraient-elles bien pu apprendre autre chose que d’accepter avec reconnaissance ce qu’on leur donnait au compte-goutte aux portes de l’entreprise Parson ou ailleurs, et comment n’auraient-elles pas consenties à tirer leur révérence sans rien en laisser paraître sur leur visage ? Leurs figures demeuraient lisses en toute circonstance, tout comme leur langue, ainsi que leurs bienfaiteurs l’attendaient d’elles.

Et quant à moi, ma petite caboche fière et vive s’est mise à brûler le jour de ma Première Communion. Je voyais marcher en tête de l’office le châtelain, suivi des propriétaires fonciers, puis des marchands, des commerçants, des voituriers et du forgeron et puis, tout en queue de cette procession, vinrent à la toute dernière place les pauvres travailleurs agricoles en chemise longue. Ils marchaient comme une masse, personne ne leur prêtant la moindre attention, pour venir, seuls, s’agenouiller dans l’église tandis que tous les autres restaient debout, comme s’ils n’étaient que des malpropres — et à cela, ma vue s’est brouillée et une poigne de fer a gravé aussitôt dans mon âme fragile cette vision qui y est restée depuis, inscrite à tout jamais en moi. Je me suis dit à moi-même que si c’était cela, l’ordre du monde, jamais je n’y consentirai ! Jamais pour moi ! J'ai alors couru à la maison et j’ai raconté à ma mère ce que je venais de voir, et j'ai voulu savoir pourquoi mon père n'était pas aussi bon aux yeux de Dieu que le châtelain, et pourquoi les pauvres devaient être les derniers à entrer dans le Tableau du Seigneur. Ma mère me fit gloire d’une telle vision... Il n'y avait aucune autre chapelle dans notre village, mais quand j’eus quatorze ans, quelques dissidents ont commencé à venir de Wellesbourne. Ils tenaient réunions dans une ruelle sombre. Quand les Parson eurent vent de cela, ils sont allés avec leurs fermiers au devant de ces chrétiens si peu orthodoxes. Et ils nous menacèrent : si nous les aidions, nous pouvions dire au revoir à toutes leurs charités. Fini la distribution gratuite de soupe, fini les quelques boulets de charbon qu’ils donnaient parfois. Et ce n'étaient certes pas des menaces en l’air ! Et si ça, ce n’était pas de la persécution religieuse, j’aimerais qu’on me dise ce que c’était ! Ils savaient qu’ils nous tenaient à la gorge et qu’ils pouvaient serrer la vis autant qu’ils le voulaient. (à suivre…)

La vie de Joseph Arch, pp.10-35, édition de 1898. Traduction par mes soins.

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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 13:32

caricaturelawspoors.jpgL’abjection. Il n’y a pas d’autres mots possibles. Quand la finalité de l’aventure humaine n’est pas l’homme, mais le profit. Les Anglais en firent les frais à de multiples reprises. Il fut un temps où l’on interdit même aux pauvres de se reproduire. Ce temps n’est pas si éloigné, culturellement parlant : il relève des conditions qui ont donné naissance au libéralisme économique. Il suffit de relire le témoignage qui suit, vieux de plus d’un siècle, pour comprendre que nous ne sommes pas sortis de cette culture barbare de la domination qui aujourd’hui, menace de faire retour à la cruauté de ses origines.joël jégouzo--.

 

 

"Si un homme pauvre osait épouser une femme et lui faire des enfants, il n’avait aucun droit à prétendre leur apporter la subsistance nécessaire et ne pouvait prétendre les nourrir, voire garder en vie sa famille. De même pensaient-ils que lorsque l’un des enfants, ou l’un quelconque des travailleurs de la famille perdait son emploi, il perdait tout droit à la vie. Le travail, qui était l’obligation suprême, ne pouvait qu’être frappé du sceau de l’obéissance suprême. Il fallait travailler et tenir sa langue, année après année, sur son lieu de travail comme hors de son lieu de travail, de jour comme de nuit, et vivre dans la crainte de le perdre, car ce travail ne devait rien au travailleur. Ce dernier n’existait que pour lui et devait s’y plier, sans exigence d’amélioration de sa condition, ni aucune plainte pour le salaire de misère qu’il recevait. Pressuré comme il l’était, le travailleur ne valait pas mieux qu’un repenti sortant de prison, et l’endroit le plus approprié pour l’accueillir restait le cimetière, où il pouvait trouver enfin la paix sous quelques pieds de terre, à ne plus devoir chercher ni salaire ni manger. Une mort rapide et un enterrement bon marché, telle était la devise que les tortionnaires envisageaient pour nous après le travail.

Un nombre toujours plus important de pauvres allaient le dimanche à la cure chercher son potage, et ils étaient toujours plus nombreux à ne pouvoir y accéder. Un jour, je me tenais sur le pas de notre porte avec ma mère, et je lisais la tristesse sur son visage alors qu’elle observait le défilé d’enfants passant devant nous, chacun sa gamelle de fer blanc à la main, leurs orteils sortant de leurs chaussures râpées. "Oh mon fils !, me dit-elle alors, que jamais cela ne t’arrive ! Je préfère blanchir nuit et jour et user mes mains jusqu’à l’os, plutôt que de te voir contraint de le faire !". Ma mère fut en effet aussi bonne que ses mots et jamais je n’eus à prendre la queue dans ce défilé vers la cure... De toute façon, ma mère n’était pas en grâce et n’avait pas les faveurs de la cure. On ne l’y jugeait ni assez modeste ni assez révérencieuse et je dois confesser qu’au fil des ans, elle ne s’est guère améliorée de ce point de vue. Elle était plutôt comme le vilain petit canard, l’épouse qui refusait d’être un modèle d’humilité et de reconnaissance à l’égard des Charbonnages et de leur pitié. (à suivre…)

 

La vie de Joseph Arch, pp.10-35, édition de 1898. Traduction par mes soins.

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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 08:49

cartoon1small.jpgComment la Révolution industrielle s’est-elle débarrassée de ses exclus, en Angleterre ? Au fond, un rappel pour les anglais qui, aujourd’hui, vont de nouveau affronter une rigueur inédite, violente, d’une brutalité que l’on ne sait même pas encore imaginer. Un exemple aussi bien pour nous qui, demain, subiront le même sort si nous n’y prenons garde…

Alors pour l’imaginer justement, un peu du moins, voici un texte du XIXème siècle, évoquant la vie d’un village dans les années 1830, au travers de quelques extraits du récit d’un certain Joseph Arch. De loin, vous préfèreriez du Dickens. Je sais. Mais justement : les témoignages, les écrits sont nombreux sur cette époque, tombés dans les oubliettes d’une mémoire décidément prompte à classer pour pertes et profits ses propres soubassements ! Je vous propose donc un texte "non-littéraire". Dickens, aujourd’hui, ne renvoie plus assez à la matière qu’il tenta pourtant de sculpter avec émotion et talent : l’humanité souffrante. 

L’extrait qui suit évoque donc le quotidien d’un village tout au long de la campagne dite Anti-Corn Law –la Loi contre la vente du Maïs-, interdisant, de 1838 à 1846 la commercialisation du maïs aux populations affamées, afin de ne pas faire chuter son cours, dans le but explicite de permettre aux propriétaires d’accumuler suffisamment de capital pour résister à la concurrence étrangère et au pays de s’enrichir. Voyez, nous sommes en plein cœur de notre sujet : protéger le capital, notre seul destin. Protéger la productivité de l’économie nationale, mais sacrifier les populations. Un mécanisme enfantin, une stratégie de cour de récréation dont les ouvriers de l’époque n’eurent aucun mal à comprendre les motivations profondes, toujours les mêmes en somme, à l’œuvre quand il s’agit de faire plonger l’histoire dans l’obscurantisme le plus noir. 

Ce récit prend place après les grandes émeutes de 1830 qui secouèrent la Grande-Bretagne. Emeutes de la faim, de la détresse, de la révolte désordonnée et stérile. Emeutes des travailleurs pauvres, souvent étrangers (irlandais, écossais), jetés du jour au lendemain dans la plus extrême misère. --joël Jégouzo--.

 

cobenmais.jpg"Mon père ayant refusé de signer le document donnant droit à un petit pain bon marché, il ne pouvait prétendre à aucun travail avant dix-huit semaines de pénitence. Il fit cependant tout ce qu’il était possible pour en trouver, mais tous ses efforts restèrent vains. Il était désormais un paria, et nous serions morts de faims si ma mère ne nous avait sauvés en acceptant de lourds travaux de blanchisserie. L’hiver était terrible... Il y avait en réalité assez de maïs pour tout le monde dans le village, et ce n’était pas le moindre des aspects les plus cruels de cette loi, dont on nous assurait pourtant qu’elle était bonne pour tous, que de découvrir que ceux qui en possédaient refusaient de le vendre alors qu’il nous était tellement et douloureusement nécessaire. Ils le conservaient à l’abri, enfermé sous clef, et devant les silos, des gens pleuraient pour obtenir un peu de grains, tant ils étaient réduits à la dernière extrémité, tandis que les négociants aux cœurs endurcis restaient sourds aux cris des affamés, leurs semblables. Et tout cela parce qu’ils pouvaient ainsi espérer vendre plus cher leur maïs ; tout cela parce que la famine, en s’installant, faisait chaque jour monter davantage le prix du grain, le seul souci des propriétaires de la région. "Faire de l'argent à n'importe quel prix" était leur devise. Ils appartenaient à la classe des hommes qui essaient toujours de tourner à leur propre bénéfice les misères, les malheurs, et l'abandon de leurs plus miséreux voisins. Ils s’étaient énormément développés à leurs dépens, et ils régnaient à présent et fréquentaient la Cour et tenaient les Lois dans leurs mains, eux, les riches propriétaires fonciers et les commerçants de gros, qui au lieu d’aider le peuple à sortir de sa misère, ne cherchaient qu’à s’assurer un niveau de confort plus élevé, ne cherchaient qu’à améliorer encore, si c’était possible, leur propre condition, la meilleure qui soit et la pire, car elle nous maintenait dans un état de pauvreté et de servage, de dépendance et de détresse absolus. Ceux qui possédaient la terre, crurent que tout leur était permis du fait que cette terre leur appartenait, qu’elle appartenait aux riches exclusivement, et que le reste de la population, les pauvres, n’en pouvait jouir d’aucune façon, ni en espérer quoi que ce fût, ni moins encore en proférer aucune réclamation de quelque nature que ce fût. (à suivre…)

La vie de Joseph Arch, pp.10-35, édition de 1898. Traduction par mes soins.

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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 10:38

le-tigre pourquoiLa chasse aux Rroms continue, en effet. Mais la plus ignoble des répressions n’est peut-être pas la plus visible, comme celle des expulsions, commodes à traiter pour les médias, à cause de l’action, du déploiement de forces, de l’agitation sur le terrain qui autorise de faire de belles images. La plus atroce est peut-être au fond ce qui suit et dont on ne veut rien savoir.

A Dijon par exemple, seule ville en France ou des Roms se sont retrouvés en prison pour avoir touché en toute légalité des aides de la CAF et de la CPAM, ou pour avoir accueilli des Roms quelques jours chez eux. Après des mois de prisons –vous lisez bien : des mois-, les non-lieux ont fini par arriver, sans même qu’un procès soit requis… Aucun des différents chefs d’inculpation ne tenait. Aucun média n’a relayé l’affaire.

A Montpellier, en août 2010, un camp de Rroms fut démantelé. La préfecture ne se soucia en rien du relogement des personnes déplacées, à l’exception des 3 jours réglementaires. Les enfants, en particulier, ne firent l’objet d’aucune mesure. Parmi eux, nombre de bébés, dont l’un présentait une pathologie nécessitant une surveillance médicale continue.

 

La page médiatique est tournée. On ne parle plus des Rroms. Ils n’occupent plus notre espace médiatique, donc ils n’existent plus. Pourtant la répression continue. La chasse reste ouverte. Grâce au silence des médias, on peut arrêter désormais en toute quiétude, arracher les enfants à leurs parents, séparer les pères de leurs familles, expulser, humilier. La machine est bien rôdée : il suffisait dans un premier temps de faire grand bruit autour d’eux, de laisser souffler l’inévitable vent de la consternation, de laisser s’agiter quelques journalistes en mal de copie, de faire le gros dos et d’attendre que le soufflet retombe. Les médias dictent leurs lois aux calendriers de la contestation, dirait-on. Il suffisait donc d’attendre qu’ils tournent la page, et l’on pourrait reprendre ses basses besognes sans plus d’entraves. L’Italie continue de les ficher, la France fait semblant de ne plus le faire. Et on ne sait toujours pas comment les nommer. Question de sémantique ? Pratique : derrière la confusion sémantique on peut laisser se profiler une réalité sociale fantasmatique. Là commence le racisme, sur le seuil de cette confusion sémantique. Rroms, gitans, roumains, gens du voyage… On ne sait pas trop. Alors que 4% des Rroms seulement sont nomades en Europe… C’est où chez eux ? Ah bon, ils sont français ? Ils sont européens ? Ils ne ressemblent pas… Un peuple tout entier subsumé sous la rumeur.

La revue Le Tigre a consacré en décembre 2008 un volumineux numéro consacré à la question Rrom. Très documenté, très instructif sur ce qu’il révèle de l’attitude des pouvoirs publics et de l’enracinement du racisme anti-rroms au cœur même de l’Administration française. De la construction du mythe positif dans l’équation gitan = liberté = musique = rebelle, de Cervantès à Hugo, en passant par Mérimée, la revue dévoile le prix qu’il en coûta aux Rroms même, d’avoit été enfermés dans cette image commode, taillée pour satisfaire nos besoins, et non pour comprendre leur vraie identité. Au-delà de ces manipulations identitaires, la revue nous éclaire encore sur les contorsions juridiques qui permirent aux politiques d’édicter des circulaires contournant allègrement les principes mêmes de la légalité républicaine. Ain si de l’appellation "gens du voyage", qui fut une appellation contrôlée made in France, mise en circulation par deux décrets de 1972, pour tracer le périmètre de tous ceux qu’il fallait écarter des villes… La législation française, y découvre-t-on, depuis 1972, n’a ainsi jamais cessé d’ancrer les Rroms dans un statut de paria. A lire et relire, pour mieux comprendre, peut-être, ce qu’il y a de crapuleux dans la dérive républicaine que nous connaissons, et quelles en sont les origines.--joël jégouzo--.

 

Le Tigre, nov.-déc. 2008, Dossier Rroms, 8 euros, ean : 978-2-357-19-004-7

http://www.le-tigre.net/

http://rebellyon.info/Revelations-sur-la-repression-des.html

http://lille.indymedia.org/article23526.html

http://www.romeurope.org/

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