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7 mai 2010 5 07 /05 /mai /2010 11:08

garnier.jpgLa série d’essais publiés par J.P. Garnier sur la ville est vigoureuse et va bien au delà d’une simple réflexion sur l’urbanisme. Sans doute parce qu’il a su traiter entre autres de la gentrification des cœurs urbains comme d’un symptôme politique : celui de l’abandon des couches populaires par les forces politiques de gauche. Car c’est bien cette histoire, navrante sinon nauséeuse, qui est au cœur du problème auquel l’on touche dès lors qu’il s’est agi de «changer la ville» -slogan du renoncement socialiste qui succéda, dans la Gauche dite plurielle, à sa capitulation devant l’audace qu’exigeait un «changer la société».

Que l’urbanisation engendre la barbarie, à travers l’accentuation sans précédent de la ségrégation sociale inventée en France depuis plusieurs décennies, peu voudront s’en convaincre, tant l’instrumentalisation de la violence des quartiers dits sensibles est commode. Or nous vivons un véritable apartheid résidentiel. Il n’est que d’observer l’explosion de l’inégalité scolaire pour s’en convaincre, explosion qui reflète parfaitement le découpage géographique de ces Frances qui décidément n’ont plus rien à voir les unes avec les autres…

C’est ce fil noir de l’histoire moderne du capitalisme qu’explore J.P. Garnier  : celui de l’expulsion des couches populaires hors des lieux convoités. Aujourd’hui, en France, on assiste à une redistribution géographique massive des riches et des pauvres. Cela se fait sous nos yeux, là, maintenant. La colonisation des anciens quartiers populaires. Lofts, friches, maisons ouvrières réaménagées, toute honte bue et jusqu’à l’écœurement, avec le soutien des élus locaux, souvent de gauche bien entendu. Comment éliminer les couches populaires des espaces urbains ? Voilà qui semble être la seule préoccupation de ces élus, affairés, partout, à privatiser leurs quartiers. Car seule une petite élite dispose du droit de façonner l’usage urbain à sa guise – éco-quartiers du XIIIème, celui du BedZed dans le sud londonien, celui de Fribourg, etc. Asymétries et inégalités sont la règle, dans ces lieux voués aux entreprises de domination. Ces cœurs des villes qui se présentent, selon l’expression du sociologue américain Mike Davis, comme des îlot de richesses au milieu du bidonville global où les populations paupérisées, pourtant de plus en plus nombreuses, sont jetées à l’écart. Ne nous laissons pas abuser par les discours, ni les décors urbains : repousser les couches populaires est la règle dans un monde où réduire la pauvreté n’a pris qu’un sens : celui de bannir les pauvres pour les rendre invisibles. Car ne nous y trompons pas non plus : cette reconstruction urbaine est «globale». De Mumbaï à Pékin, en passant par Londres et Paris, partout les quartiers populaire sont réaménagés, les couches défavorisées déplacées pour faire place nette à un habitat de standing et d’équipements culturels prestigieux. Partout, comme l’écrit si bien David Harwey : «le bidonville global entre en collision avec le chantier de construction global».

La dissymétrie est atroce. Elle reflète une confrontation de classe sans précédent. Offrant un déséquilibre de taille et c’est là que le bât blesse : car sous l’impulsion de la tertialisation de l’économie occidentale, les effets idéologiques et politiques de la recomposition des groupes sociaux ont été tels, qu’on voit même la culture monter au créneau pour mieux servir cette transformation insane. La culture est devenue l’instrument de différenciation apte à éjecter les couches populaires. Elle est devenue l’outil du front libéral, imprimant «à la conflictualité sociale un tour nouveau», comme l’écrit J.P. Garnier, en plaçant les couches populaires dans une position d’infériorité sans précédent dans l’histoire, depuis que leurs alliés d’autrefois les ont abandonnées. Ce qui est à l’œuvre dans cet apartheid résidentiel n’est en effet rien d’autre que l’aveu de la montée en puissance d’une classe cultivée qui a lié objectivement son destin à celui de la grande bourgeoisie libérale.
joël jégouzo--.

Une violence éminemment contemporaine , Essais sur la ville, de Jean-Pierre Garnier, Agone éditions, coll. Contre-feux, mars 2010, 254 pages, 18 euros, ISBN-13 : 978-2748901047.

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commentaires

Pichenette 08/05/2010 09:51


Bonjour. Je relis ton texte plusieurs fois. Autrefois, la population était plus mélangée dans le centre, avec des banlieues extrêmement pauvres et misérables en périphérie. Depuis les années 60,
toute la pauvreté se concentre en banlieue. On sépare tout. On crée même des quartiers de bureaux, sans vie. Et la réflexion sur le grand Paris se résume à des tracés de transports: cela n'ira pas
loin.


texte critique 08/05/2010 11:23



Les études de L'INSEE, discrètes et peu commentées, montrent en effet que la pauvreté s'est accrue, en particulier dans les quartiers dits sensibles et les banlieues, où 1/3 de la population vit
en dessous du seuil de pauvreté... Pour les deux autres tiers, la situation n'est guère plus enviable : chômage énorme, précarité bouleversante... une situation passablement critique en
fait. Le Grand Paris va s'occuper à sa manière de la proche banlieue, pour confisquer davantage d'espaces encore. CVar ce Grand Paris ne se résume pas à la seule question des transports :
quand on regarde ce que des architectes comme Castro (ex-mäoïste) ont concocté pour des villes comme Vitry-sur-seine (actuellement 60% de logements sociaux), on ne peut qu'être frappé par leur
absolue indifférence à l'égard des populations qui habitent aujourd'hui cette petite couronne : sa rénovation les contraindra à déménager, en masse pour le coup. Ce sera magnifique sur le
plan architectural, Vitry en particulier qui deviendra un vrai poumon vert et le jardin de Paris, mais très saignant pour ceux qui en seront expulsés, ou, mieux, car ces choses se feront
sous le couvert de propositions malhonnêtes : "déplacés"...


Cela dit, Pichenette a raison : avec ce Préqsident "pour rien", comme l'écrivent déjà (et enfin) quelques journalistes, le Grand Paris risque d'accoucher d'une souris : une ligne de métro et
c'est bien tout. Alors pas de panique... Du moins, pas trop... la banlieue restera en l'état (malheureusement).



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