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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 07:32

economistes.jpgSitôt entré en vigueur, le Traité de Lisbonne aurait dû être réformé de toute urgence, ne serait-ce parce qu’il interdisait aux pays européens de venir en aide à l’un des leurs… La Banque Centrale européenne s’y refusait et s’y refuse toujours, obligeant de facto les pays endettés à emprunter sur le marché, qui est précisément l’acteur de leurs déficits ! En s’interdisant de jouer le rôle que partout ailleurs les banques centrales jouent, celle-ci a introduit un incroyable effet pervers, encourageant les spéculateurs –des banques pour l’essentiel, européennes qui plus est- à parier contre les pays européens ! On a bien improvisé en catastrophe un Fonds de stabilité financière pour faire face aux dettes de la Grèce, de l’Irlande, etc., en violation du reste avec le Traité de Lisbonne ainsi que l’Allemagne ne s’est pas fait faute de le dénoncer ! Mais un fonds qui a conduit à pérenniser la tutelle des intérêts privés sur les politiques économiques et sociales des Etats européens ! L’obsession néo-libérale des européens, en effet, en imposant aux Etats la discipline des marchés financiers, n’a rien fait d’autre que de les enfermer dans une logique de tutelle. Une logique qui aura au moins permis de révéler une chose : c’est que les marchés ne sont jamais efficients, jamais rationnels et qu’il est aberrant de leur confier sa tutelle économique et sociale ! Aberrant ou bien monstrueux, politiquement, un calcul à tout le moins machiavélique puisqu’il permet aux spéculateurs de ne jamais cesser de s’enrichir, en pariant toujours contre les Etats européens, la crise financière n’ayant d’autre origine qu’une spéculation éhontée des banques européennes elles-mêmes contre l’Europe, provoquant artificiellement le déficit de ces mêmes Etats. Et c’est sur ce marché financier que l’Europe politique exige que l’on finance les déficits qu’il a provoqué ! En Irlande tout comme en Grèce, les plans d’austérité qui ont jeté dans la misère des millions d’européens, ne visaient pas à autre chose que de renflouer des banques pour que leurs frasques ne coûtent pas un centime à leurs créanciers. En Grèce, le FMI de DSK a imposé privatisations, baisse généralisée des salaires, facilités de licenciement, bref une économie de survie pour garantir à ces mêmes créanciers le remboursement de leurs frasques, avec intérêts ! En mars 2011, le Conseil européen n’en a tiré évidemment aucune conclusion lucide, au contraire, les chefs d’Etat se sont entendus pour enfermer l’Europe dans une impasse sous couvert de renforcer le Pacte de stabilité, imposant partout des coupes sombres dans la Dépense Publique. Mais ne voit-on pas que la financiarisation débridée des économies européenne est un crime, ainsi que l’affirment la centaine d’économistes signataires du présent volume, tous experts à des degrés divers auprès de l’UE : celui des peuples européens. Ne voit-on pas la folie, sinon la malhonnêteté qu’il y a à penser que le marché financier peut garantir une quelconque stabilité, la spéculation provoquant par nature des crises et des déficits, des hausses des prix des matières premières et agricoles ? Or que nous demande-t-on en échange, sinon d’être solidaires de cette spéculation et de l’enrichissement des plus riches ? Pour réduire les déficits publics, commentent nos experts, il faudrait au contraire accroître la taxation sur les revenus financiers, sur les plus-values et les hauts salaires, dont le gonflement est l’une des causes de cette crise ! Il est urgent de changer l’Europe, affirment-ils… On veut bien le croire ! --joël jégouzo--.

 

Les économistes atterrés, 20 ans d’aveuglement -L’Europe au bord du gouffre, ouvrage coordonné par Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, Henri Sterdyniak, éditions Les Liens qui libèrent, mai 2011, 173 pages, 9 euros, EAN13 : 9782918597322.

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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 05:25

recherche-precaires.jpg25% des chercheurs travaillent sous un statut précaire en France… L’enquête menée de décembre 2009 à mi-janvier 2010 par le P.E.C.R.E.S. (le collectif Pour l’Etude des Conditions de Travail dans la Recherche et l’Enseignement Supérieur), avec tout le sérieux d’outils scientifiques élaborés par des chercheurs en poste, est édifiante, qui dresse le portrait robot du chercheur précaire type : une femme de 30 ans, qui enchaîne les CDD depuis plus de 4 ans, sans aucune perspective d’emploi ni de salaire, et touche 1200 euros par mois…

L’emploi précaire, une variable d’ajustement temporaire ? Un dispositif intelligent d’insertion progressive ? La réalité est tout autre en fait, qui révèle, ici dans le milieu de la recherche et de l’université, non plus un statut provisoire mais la seule forme d’emploi que nombre de diplômés connaîtront jamais… L’emploi précaire devient ainsi peu à peu la nouvelle norme française en matière d’emploi, partout. Résultat d’une politique concertée, qui voit dans la normalisation de la précarité une aubaine : car non content d’être une main d’œuvre bon marché, le précaire, fragilisé, s’affirme un employé docile sinon modèle, peu susceptible de s’organiser pour défendre ses intérêts. L’analyse comptable des heures d’enseignement ou de recherche allouées aux labos est de ce point de vue particulièrement parlante, détaillée dans l’ouvrage en dizaine de tableaux : un constat, la multiplication effarante des vacations, payées à l’heure, qui n’autorisent ni de percevoir des congés payés, ni de pointer au chômage en fin de vacation… Le coût pour la recherche en est évidemment stupide : impossible de s’investir dans un projet à long terme, le précaire est ballotté d’équipe en équipe, repartant chaque année de zéro.

La précarité est ainsi devenue une composante structurelle de l’emploi dans la Recherche… Au point de permettre d’identifier de véritables "carrières" précaires marquées par une faiblesse sans précédent des revenus et une insécurité permanente. --joël jégouzo--.

 

Recherche précarisée, recherche atomisée, P.E.C.R.E.S., Raisons d’agir éditions, avril 2011, 146 pages, 8 euros, ean : 978-2-912187-59-6.

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14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 07:01

la-bombe.jpgLe titre est certainement mal trouvé : ce n’est pas tant les bombardements aériens en général que l’historien décortique, que trois d’entre eux plus particulièrement : celui d’Hiroshima, celui de Nagasaki et celui de Royan auquel il participa au sein d’une escadrille américaine chargée de détruire la ville. Pour autant, comme toujours avec lui, l’historien tire de sa propre expérience des enseignements édifiants. Quels qu’ils soient, quand bien même ils prétendent relever de la précision chirurgicale de frappes sur des objectifs militaires, ces bombardements relèvent à ses yeux du terrorisme d’Etat. Aveugles, cruels (le mot est faible), -on se rappelle les drones américains bombardant par méprise une noce en Afghanistan-, les populations civiles sont le vrai objet de ces bombardements.

Qu’on se rappelle Hiroshima, dont l’inutilité ne fait aucun doute aujourd’hui aux yeux des historiens. Le Japon capitulait, les télégrammes classés secret défense jusqu’à peu le prouvent assez, la guerre était finie, le bombardement ne se justifiait en rien. Tout comme celui de Dresde, comptant des centaines de milliers de morts allemands, des réfugiés pour la plupart. Preuves à l’appui, Zinn démontre que les bombardements n’ont jamais eu d’autres objectifs que d’atteindre ces populations civiles. Chaque fois que la puissance de l’Etat est exercée pour combattre, c’est l’atroce qui commande. La guerre menée par les américains en Afghanistan, celles d’Irak, le montrent assez : à viser de présumés terroristes, on s’autorise toutes les cibles humaines. Car ce n’est jamais une certitude qui provoque l’ordre de tir, mais de simples présomptions. Une simple conviction suffit à déclencher des frappes meurtrières. Les bombardements aériens sont en réalité très rarement des opérations de combat : malgré leur but militaire déclaré, il s’agit avant tout d’anéantir des vies humaines. Pire : il arrive parfois que l’anéantissement terroristes des populations civiles ne soit l’aboutissement que d’une absence d’ordre, voire d’une méprise, ainsi que le montrent les études qui commencent de foisonner sur les bombardements de Nagasaki ou de Royan. A Nagasaki, la machine était en marche, tout simplement, et nul ne songea à l’interrompre… Surtout pas les militaires, qui venaient de lâcher une bombe à uranium sur Hiroshima et tenaient à expérimenter leur bombe au plutonium sur une seconde ville nipponne. Tout comme l’on sait que Royan fut l’occasion d’expérimenter les premières bombes au napalm. Et cette fois encore, sur des objectifs civils. On sait qu’en 42 Churchill conseillait de frapper les quartiers ouvriers allemands pour démoraliser une population déjà démoralisée. A Hiroshima, des experts avaient préconisé de larguer la bombe dans une région non habitée, puisque l’enjeu avoué était d’impressionner les soviétiques, non les japonais. A Nagasaki, un camp de prisonniers américains se trouvait dans le périmètre de largage de la bombe. Prévenus, les hauts gradés repoussèrent l’objection d’un haussement d’épaule. Quelles contorsions morales faut-il accepter pour nous rendre complices de pareilles pratiques ? Après avoir voulu l’intervention en Libye, les intellectuels français ferment désormais les yeux sur ces pratiques meurtrières, sans aucune réflexion sur l’accumulation des moyens de destruction massive par les pays du monde dit libre, et tout en sachant que nos gouvernements ne poursuivent pas les mêmes fins que nous. L’identité de la guerre moderne ne doit plus faire aucun doute, assène Howard Zinn : les populations civiles sont toujours les victimes, mieux : elles sont toujours visées. --joël jégouzo--.



La bombe - De l'inutilité des bombardements, Howard Zinn, traduit de l’américain par Nicolas Calvé, éd. Lux, coll. Mémoire des Amériques, juin 2011, 96 pages, 10 euros, ean : 9782895961208.

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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 05:37

char-leclerc.jpg12 février 2000, 5h00 GMT, Koweït. Ciel bleu-gris chargé de poussières jaunes. Quelque part dans un cimetière de chars irakiens. Deux Warriors et un char Abrams M1 américains tentent d’échapper à un char Leclerc de l’armée française, lancé à leur poursuite dans les sables du désert à plus de 90km/heure… Dans un tourbillon de sable, le monstre de 50 tonnes les rattrape, les bouscule, les contraint l’un après l’autre à l’immobilisation. De sa tourelle émerge, hilare, un légionnaire  ingénieur mécanicien du 6-12e RC d’Olivet : «Imbattable ! Il est absolument imbattable !» Les combattants américains n’en reviennent pas. De fait, l’exercice «Pearl of the Koweït», au cours duquel koweïtiens et français ont pu tester leur matériel, du 12 au 22 février 2000, a permis au char Leclerc de s’affirmer comme le plus fantastique engin de guerre jamais conçu. De facture classique dans son agencement général, mais plus petit et plus maniable que ses concurrents, le char Leclerc, équipé d’un moteur V8X-1500 hyperbar à huit cylindres en V turbocompressé, apparaît en effet comme un blindé spectaculaire, capable d’accélérations époustouflantes. En outre, le chargeur automatique du canon fait qu'il est le premier, et actuellement le seul, à pouvoir recharger et tirer en mouvement. Un canon qui opère selon un mode tachymètrique     rendant possible la prédiction de la position future de la cible en fonction de sa vitesse. Le canon embarqué est un CN120-26 d'un calibre de 120 mm à âme lisse, chambré pour tirer les munitions standard de l'OTAN, dont l'obus flèche LKE1 tiré à la vitesse de 1790 m/s, l'obus à charge creuse et un obus pénétrateur, en uranium appauvri. Il faut remarquer que le calculateur balistique embarqué à bord comporte les données préenregistrées de nombreux types d'obus étrangers pouvant être sélectionnés au besoin. L'armement est complété par une mitrailleuse coaxiale de 12,7 mm et une antiaérienne de 7,62 sur la tourelle.

leclerc121.jpgSeul problème : son coût d’exploitation… La France possède aujourd’hui un parc de 346 chars Leclerc, qui engloutit annuellement 150 millions d’euros, dont la moitié pour les 15 Leclerc projetés au Liban…

Un coût qui a conduit l’état-major à remiser un grand nombre de ses chars : aujourd’hui, seuls 114 d’entre eux restent opérationnels. Si bien que depuis mars 2011, la France espère vendre les autres, dont une quarantaine au Qatar. A la mi-février, quatre officiers du bataillon blindé qatari sont venu essayer le Leclerc à Canjuers (83).
Nous serions par ailleurs sur le point de conclure la vente de 120 autres chars. L’Arabie Saoudite, approchée, a déclinée l’offre. A remarquer : ce fleuron de la technologie française n’a eu qu’un seul client, les Emirats arabes unis. 
En attendant, si vous êtes intéressés, adressez vos demandes au Ministère des armées, via les Affaires étrangères. Pressés comme ils le sont, ils pourraient n’être pas regardant sur les origines de l’offre. –joël jégouzo--.

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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 07:02

golan.jpgLe barbelé est destiné aux êtres vivants. Pas la palissade par exemple, qui ferme les enclos. Ni la clôture, destinée aux animaux. Le barbelé, lui, est même spécifiquement destiné aux êtres humains. Il ne sépare pas : il veut les atteindre. Dans leur chair. Leur donner une leçon. Les atteindre dans leur sensibilité. Pour produire de l’animalité, qui justifiera bientôt les moyens barbares employés pour la réduire. Déchirer, littéralement, tel est son sens. Porter un coup décisif à la capacité de souffrir de ce qui fut un être humain. Que son corps devienne celui d’une bête sauvage. Le barbelé est fait pour animaliser l’humain, prélude à l’exercice d’une violence sans frein.

gunatanamoC’est pourquoi il fonctionne comme un opérateur visuel superposant l’image de l’animal à celle de l’homme. Moins une prévention qu’une menace. Hic sunt leones. Il ébranle le statut de celui qui s’y aventure. Et s’il se dresse aux frontières de certaines unités étatiques, c’est pour produire une distinction entre ceux qui restent des hommes et ceux qui n’en sont plus, s’affirmant l’instrument d’une gestion barbare de l’espace politique. Car la clôture qu’il désigne est définitive qui, produisant une différence dans l’espace, exclue celui qui se trouve de l’autre côté de toute condition civique et politique, voire de toute condition métaphysique : il n’est plus rien. Une bête vouée à mourir. Le barbelé, qui refoule l’extérieur, s’affirme comme un opérateur de sélection, de ségrégation entre ce qui doit vivre et ce qui doit mourir, où l’étranger passe de la figure classique de la simple altérité à la figure du monstre, ou de l’ennemi absolu, fut-il désarmé, fut-il un civil en quête d’une vieille revendication légitime. Et pour l’y préparer, entre deux champs de frises de fil de fer barbelé, le no man’s land, qui est ce lieu du passage des hommes qui deviennent des morts en sursis quand ils s’y aventurent. L’invention d’un lieu de non-droit, international d’abord, national ensuite, où l’homme n’est plus qu’une matière survivante déshumanisée. --joël jégouzo--

 

 

http://www.joel-jegouzo.com/article-32386776.html 

Histoire politique du barbelé , de Olivier Razac, éd. Flammarion, coll. Champs Essais, oct. 2009, 220 pages, ean : 978-2-081217015.

images : Golan, civils palestiniens tentant d'entrer sur le plateau. Plus de 20 morts, le dimanche 5 juin 2001.

Guantanamo.

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4 juin 2011 6 04 /06 /juin /2011 08:27
lordon.jpg
On le connaissait sociologue, on le découvre dramaturge. Frédéric Lordon signe une pièce de théâtre sur un sujet qu’il connaît bien : celui de la prétendue crise financière que nous venons de traverser et dont les séquelles marquent et marqueront encore nos années à venir. Crise prétendue en ce sens qu’elle a été provoquée par les milieux financiers, non pour se tirer une balle dans le pied mais nous tirer une balle dans la tête : grâce à la rhétorique mensongère des élites, ils ont réussi à empocher deux fois leur mise, une première en provocant cette crise, une seconde en nous donnant l’addition à régler. Une comédie donc, en alexandrin pour en souligner l'indécence, incontournable figure d’une coutume du vieux monde cultivé pour nous faire avaler ses couleuvres. L'immobilier s'écroule ? Les riches s’en mettent plein les poches. Il remonte ? Les riches empochent les dividendes. Le banquier se réjouit de ce que le monde se porte mal, de ce que le monde se porte bien. Il se réjouit de ce que la presse ne cesse de porter si haut l’étendard de sa (prétendue) liberté : elle aidera le commun à avaler ses couleuvres, vautrée dans la fange du mensonge, il s’en fout : à mort les pauvres !, tout le reste n’est que littérature… Seule l’apparence compte. Toujours sauve, voyez le pitre BHL dissimulant sa société d’exploitation des forêts africaines avec la complicité d’à peu près tout ce que Paris compte d’approximatifs intellectuels. Les riches sont épatants du reste, à laisser les journalistes camper aux portes de leurs demeures –tant qu’ils lèchent les bottes, le gousset est sauf. N’ayons pas peur d’user d’une telle vulgarité : la domination inventée par les néo-libéraux est d’une vulgarité plus grande encore.
Acte 1 scène 1, le bureau du Président. L’actuel. La Dette publique explose ? Zéro problème, on fait combien ? Ah, quand même… Rigueur pour les autres, l’alexandrin bouffon, on enverra les intellos leur expliquer qu’il faut se sacrifier, que tous doivent se sacrifier –enfin, presque tous, faut pas exagérer quand même. Et ces derniers de s’empresser, nous assommant d’idées toutes plus généreuses les unes que les autres, pleines de promesses d’avenir, tenez : la croissance est déjà à nos portes, demain vous roulerez mieux, dans notre farine…
Je ne sais pas si la pièce est une réussite théâtrale. Mais la postface mérite son détour, quand Frédéric Lordon revient à ses amours, l’écriture sociologique mâtinée d’humeur. Armé de Bourdieu et de Spinoza, voilà qu’il se lance dans une réflexion réjouissante sur la question de l’Idée, cheval de bataille du demi-intellectuel, une spécialité de chez nous. Eh bien non, les idées, surtout les grandes, n’ont jamais porté grand chose, ni moins encore mené bien loin sans le secours des affects. Car seuls les affects peuvent doter les idées d’une force qu’elles n’ont pas. Une force extrinsèque au monde des idées, ce fonds de commerce brimbalant des intellos de service -commandé. Il serait temps de le comprendre : le pseudo dévoilement critique des universitaires ne dévoile rien à la vérité, tout comme les cris d’orfraie des tenants du tout culturel. Il faut lire ces quelques pages sur la débilité de la pure analyse pour comprendre combien nous abusent les belles âmes bigotes, agenouillées sur le parvis de cultures ossifiées. Car enfin, comment les idées se dotent-elles du pouvoir d’affecter ? Aristote l’avait bien vu en construisant sa rhétorique, seule capable de faire que les idées nous rentrent dans la tête, c’est-à-dire dans le corps, pour y produire leurs effets : l’accélération du rythme cardiaque et le dépli des jambes, l’indignation et la révolte enfin. La rhétorique des affects, seule, pousse au crime de lèse-majesté. Au fond, nous n’avons pas besoin d’idées : nous avons besoin d’affects, d’affections. On peut analyser la crise financière, ce dont ne se prive aucun média, mais in fine, nous savons qui paiera la facture. Les analyses sont faites pour faire passer la pilule. La crise, qui était au départ un délire de traders est devenue par un tour de passe passe crapuleux celle de la Finance Publique. Il n’y a pas jusqu’aux socialistes qui n’en soient convaincus, DSK parcourant l’Europe (quand il le pouvait) pour expliquer aux peuples appauvris qu’il est sage d’accepter de se serrer davantage la ceinture. Et quant à l’effondrement moral du néo-libéralisme qui a lieu sous nos yeux, on peut l’analyser sous toutes ses coutures si l’on veut, rien ne fera qu’on en vienne à bout par ce fil là. Il ne faut plus laisser la parole à ces chères élites qui ne cessent de s’auto-glorifier. Il faut monter des machines affectantes, nous dit Frédéric Lordon, un théâtre de la rue en colère, des samizdats à distribuer sous le manteau quand les journalistes ne font plus leur boulot, ces blogs que le Pouvoir haït tant, pour nous arracher à cet horizon du capitalisme relooké par le monde de la finance, qui n’est pas seulement tragique, mais haïssable au plus haut degré ! --joël jégouzo--.
 
D’un retournement l’autre, comédie sérieuse sur la crise financière, en quatre actes et en alexandrin, Frédéric Lordon, éd. Du Seuil, 136 pages, 14 euros, ean : 978-2-02-104577-2.
 
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3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 12:21
tunis-paris.jpgMain basse sur tous les secteurs de l’activité économique et sociale, de l’Education à la Défense, en passant par l’industrie et l’immobilier, comme de juste. Ben Ali ne faisait pas dans la dentelle, on le sait, et sa dictature camouflée en modèle de (presque) démocratie ne gênait en rien les autorités françaises, mieux : nos élites, patrons de presse, industriels et politiques tout disposés à lui prêter main forte aux pires heures de péripéties peu glorieuses pour la diplomatie française.
Nous découvrons ainsi, sans consternation, l’étendue de ce "ni droite ni gauche" qui écoeure tant désormais, DSK main dans la main avec MAM, Pasqua cul et chemise avec les conseillers du Président Narkosy, Peugeot, Orange et Séguéla à la manœuvre… Décidément, un grand ménage s’impose en France !
Seule interrogation : que des journalistes du Monde ou des grandes chaînes de télévision publiques n’aient trouvé que ce cadre éditorial pour révéler le gisant de ces compromissions… Comme si une chape de plomb recouvrait les tribulations de la vérité dans notre pays si mal inspiré, godillant en eaux troubles avec la complicité de ces élites qui n’ont au fond de cesse que de nous abuser pour mieux profiter de la rente que nous leur accordons malgré nous…
Un dernier mot tout de même, sur cette façon de faire des livres, en flux tendus crochetés à l’actualité, ne creusant rien à vrai dire, mais surfant sur une vague. L’éditeur semble se spécialiser dans le scandale politico-médiatique, une veine éditoriale désormais et c’est là ce qui devrait nous donner à réfléchir, surtout quand les acteurs de cette dénonciation sont ceux-là même qui auraient dû, aux postes qu’ils occupaient, dénoncer bien en amont de l’actualité les scandales qui venaient. On s’interroge aujourd’hui par exemple sur l’attitude du PS face aux casseroles que traînent un DSK depuis tant et tant d’années, tout comme un Lang ou un neveu d’ancien Président. Il leur faut donc attendre le scandale pour laisser entrevoir leurs propres contrefaçons ? A Droite ce n’est évidemment pas mieux et dans le milieu éditorial itou, comme si le paysage politico-médiatique s’était entendu depuis belle lurette pour sceller le sort de notre démocratie… Que l’on fasse maintenant des hits de tels scandales, sans aucune volonté politique derrière pour tenter d’y remédier à l’avenir, sinon les mêmes promesses récurrentes de laver toujours plus blanc, voilà qui en dit sur l’état de décomposition de ces élites, du moins celles qui occupent le devant de la scène politico-médiatique… --joël jégouzo--

Tunis et Paris, les liaisons dangereuses, Nicolas Beau et Arnaud Muller, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, mai 2011, 62 pages, 6,90 euros, ean : 978-2-35013-210-5.
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31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 05:22

chiracQue reste-t-il d’une présidence ? Des Lois, des monuments, des discours. Ramassés dans le temps, ces discours offrent la vision d’un état d’esprit, sinon d’un mandat, et mieux encore, dans le cas de ceux de Jacques Chirac, nous offrent en filigrane l’écho d’une inquiétude qui traversait souterrainement le pays –j’y reviendrai.

Mais tout d’abord, à les écouter, on mesure tout ce qui, aujourd’hui, nous sépare d’une telle conception du service de l’Etat, quand bien même Chirac n’aura pas été exempt de tout reproche sur ce point –il s’en faut même de beaucoup. Car quel effroi de mesurer, à l’aulne des discours chiraquiens, le mépris dans lequel l’actuel président tient, lui, les institutions républicaines… Tout au long des allocations présidentielles qui nous sont présentées, Jacques Chirac n’aura cessé de marteler avec force ce mot de "République" qui est précisément l’oublié très conscient des discours du président en exercice qui n’aura eu de cesse, lui, d’en privatiser l’action…

Mais revenons à Chirac. Au fond, le plus surprenant quand on écoute ces discours d’une traite et en les prenant dans le fil de leur ordre chronologique, ce n’est pas tant ce qu’ils disent que ce qu’ils laissent en suspens. "Cohésion", "égalité des chances", "fraternité", "justice", "tolérance"… On se rappelle la fameuse fracture sociale, moins énoncée pour que l’on y remédie que pour prendre acte de ce que la France était en train de s’échouer, à la dérive d’elle-même. Pas un de ses discours qui ne porte trace de cette inquiétude, au prétexte de la combattre, combat sans cesse différer au demeurant, mais témoignant sous la forme d’un projet politique avorté d’une anxiété qui se faisait jour, qui ne cessait de monter en puissance, contaminant un vivre ensemble dont le modèle faisait brusquement long feu. On ne peut qu’être frappé par ce bruit sourd de mots repris sans cesse pour tisser au final la trame langagière d’une société en train de se défaire.

Il y a eu certes le grand discours du Vel d’Hiv’, ou bien celui prononcé à Ramallah le 23 octobre 96, Chirac fier d’être le premier chef d’Etat à s’exprimer devant la première assemblée élue librement par le peuple palestinien, "sur sa terre", et affirmant avec force sa légitimité à décider librement de son destin étatique.

Ces discours resteront sans doute, pour éclipser celui, plus circonstanciel en apparence, du 14 novembre 2005, à propos des émeutes des banlieues. Pourtant à mes yeux le discours le plus symbolique d’une République désemparée. Etonnant dans sa terminologie même, Chirac parlant "des événements", graves, que la France venait de vivre, re-qualifiant les émeutes dans cette terminologie que l’on croyait obsolète de Mai 68 et de la Guerre d’Algérie. Et tandis que l’on évoquait ici et là une "crise de sens", Chirac, butant sur ces "événements", en creusait malgré lui la signification, quelques mois plus tard, avec ce discours de janvier 2006 portant sur l’instauration d’une journée commémorant l’abolition de l’esclavage, qui en reprenait le motif sans pour autant l’associer aux émeutes oubliées déjà par les médias, mais pourtant enracinées profondément dans ce déni de civilisation qui nous vaut aujourd’hui de ne toujours pas savoir reconnaître derrière la philosophie de l’esclavage et de la colonisation le point obscur mais peut-être fondateur de la culture européenne. --joël jégouzo--.





JACQUES CHIRAC 1995-2007 PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE, ANTHOLOGIE SONORE DES DISCOURS (37 ALLOCUTIONS HISTORIQUES SÉLECTIONNÉES PAR PHILIPPE BAS ET LOLA CAUL-FUTY), Direction artistique : Philippe Bas & Lola Caul-futy Frémeaux, Label : FREMEAUX & ASSOCIES 4 CD-roms.

 

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30 mai 2011 1 30 /05 /mai /2011 09:54

les-intellectuels.jpgOn ne présente plus Pascal Boniface, géopoliticien français, Directeur de l’IRIS. Pour le coup, lui, on ne le présente plus, ce qui n’est pas le cas de ces faussaires dont il décrypte méthodiquement les trajectoires et les mensonges dans un opuscule qui témoigne du malaise dans lequel a sombré la démocratie française, pays au sein duquel, à tout le moins, le débat d’idées se porte mal –le sort subit par sa publication le révèle, qui aura essuyé les refus de tous les éditeurs de poids, peu pressés de prendre le risque de déplaire à cette poignée d’intellectuels liberticides qui font la pluie et le beau temps dans le système politico-médiatique français.

Une pensée malade au point que le mensonge y occupe une place centrale. Le mensonge et la peur, sous la poussée d’un sentiment islamophobe qui a vu le jour il y a une quinzaine d’années en France, porté sur les fronts baptismaux par des intellectuels stipendiés, tel un Glucksmann inaugurant dans l’Express, le 17 novembre 94 la chasse aux musulmans par des paroles invraisemblables : "Le voile est une opération terroriste", quand il s’agissait de mettre à la porte des écoles une dizaine de jeunes filles portant des foulards…

C’est du reste le mérite de cet ouvrage que de nous aider à comprendre cette montée du mensonge intellectuel en France, en le replaçant dans son cadre historique, celui d’une marche du monde passablement inquiétante, au cours de laquelle, après la chute de l’URSS, le monde dit Occidental s’est mis en tête de s’inventer un nouvel ennemi : le musulman, érigé en nouveau "défi". Belle analyse, au passage, que celle du double langage qui se mit dès lors en place, d’arrogance et d’angoisse devant les nouvelles donnes qui paraissaient menacer l’hégémonie de l’Occident.

Intéressant, à tout le moins, de voir aussi comment, au fond, c’est dans le cœur même de la Gauche française de Pouvoir que se sont mis en place les tenants d’une stratégie qui, du droit d’ingérence à la diabolisation du monde arabe, allait bientôt révéler son vrai aboutissant : un calcul pathétique de domination, dans une confusion haineuse, à pointer l’intégriste, l’islamiste, le musulman, l’arabe, pour stigmatiser des populations toujours plus grandes, le terrorisme venant commodément excuser le sacrifice de l’esprit de la démocratie.

La diabolisation de l’Islam n’aura cessé en effet de dévoiler ses crocs au prétexte de défendre une liberté de plus en plus taillée à la seule mesure des nantis.

Mais voilà : le Printemps des peuples arabes a pris à contre-pied nos faussaires, qui affirmaient que le monde arabe demeurait une étrangeté dans le concert du progrès des Nations, aussi étranger à l’esprit de démocratie que nous l’étions de celui d’arbitraire… Depuis, c’est lui qui nous montre la voie, et nos faussaires de ramer pour tenter de démontrer qu’il n’en est rien, que la fragilité des révolutions arabes témoignent, déjà, de leur échec. Et puis surtout, reste l’ignoble stigmatisation, le monde intellectuel à l’arrière-garde de tous les combats qui se mènent d’ores et déjà ici et là. Et puis surtout il y a l’immonde contribution de ce même monde intellectuel à la montrée en puissance de l’extrême droite partout en Europe. Et puis surtout il y a l’immense mépris de classe des nantis, qui sapent jour après jour les fondements de la démocratie.

Alors on peut s’indigner, oui, des façons méthodiquement épinglées par Pascal Boniface dans son ouvrage. Et s’étonner de ce que ces faussaires à front de taureau aient toujours pignon sur rue ! On ne peut qu’être révolté, à la lecture de son étude, des leçons de désinformation d’un Alexandre Adler, de la flagornerie d’un Philippe Val, du culot d’un Frédéric Encel exhibant des titres universitaires inexistants, des pratiques, des usages, des coutumes et autres complicités et in fine, qu’un BHL s’en sorte toujours par l’une de ces pirouettes dont il a le secret et que nul ne songe à s’étonner qu’un tel discours soit l’œuvre d’un patron d’une société, la Becab, qui pille sans scrupule les forêts africaines, d’un actionnaire de Libé, d’un Président du conseil de surveillance d’Arte, d’un membre du Conseil de surveillance du Monde, amis intime des grands patrons de presse et depuis peu, oreille du président. Il y a vraiment quelque chose de pourri au royaume de France… --joël jégouzo--.



Les Intellectuels faussaires, le triomphe médiatique des experts en mensonge, de Pascal Boniface, éd. Jean-Calude Gawsewitch, mai 2011, 252 pages, 19,90 euros, ean : 978-2-35013-277-8.

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27 mai 2011 5 27 /05 /mai /2011 09:46

Marx-FerryNe cachant pas son admiration pour celui qu’il qualifie de plus grand philosophe politique du XIXème siècle, Marx reste, pour Luc Ferry, le théoricien le plus précieux qui soit pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. En trois Cd-rom Luc Ferry fait ainsi le point sur les théories marxiennes, à sa manière, claire intellectuellement et exprimée non sans malice ni sans jamais occulter son désaccord quant aux conséquences politiques, surtout, que Marx tire de ses analyses.

Trois Cd donc, abordant chacun trois thèmes d’analyse résumant avec économie la pensée marxienne et sa fortune en France : le premier sur la théorie des crises et des révolutions, le second sur l'analyse des idéologies, le dernier autour des critiques formulées à l’encontre de Marx, essentiellement libérales et socialistes.

Si le troisième Cd-rom paraît, tout comme le second, plus conventionnel, récapitulant un peu tout ce que l’on sait déjà –mais ce n’est pas le moindre de ses mérites que de le faire-, en revanche, le premier cours, lui, est tout à fait intéressant, sinon surprenant, tant Luc Ferry y construit un discours à rebours de ceux que l’on profère habituellement dans son camp politique.

Passons sur les lectures libérales reprises ici quant aux crises du capitalisme, dans lesquelles Marx voyait des contradictions sans issues quand les libéraux, eux, n’y ont vu qu’une respiration normale du capitalisme, n’empêchant nullement sa poursuite. C’est dans son approche de l’analyse marxienne de la plus-value que Luc Ferry lève les plus belles interrogations. On sait que l’interprétation courante faite de la plus-value par les libéraux aura été d’affirmer que la théorie des variations des prix était liée quasi exclusivement à l’offre et la demande, quand Marx, lui, défendait l’idée que ce qui faisait la valeur des marchandises, c’était le temps de travail social moyen cristallisé en elle. Idée reprise, décryptée et réaffirmée par Luc ferry, l’exposant de fait, lui le libéral, à dire deux choses peu agréables à son camp : d’une part que la loi dite de l’offre et la demande explique uniquement comment l’argent change de poche, et non comment la valeur est créée dans la société. Au passage, voilà qui conduit Luc Ferry à affirmer que la spéculation financière repose sur la loi de l’offre et la demande et qu’en conséquence, elle fragilise les richesses de la société –Luc ferry n’hésite pas à ce propos de parler de vol-, même si la spéculation constitue une source de financement nécessaire de l’économie réelle. D’autre part, ce temps de travail social évoqué par Marx montre assez que légitimement, martèle Luc Ferry, les négociations sur le salaire sont par essence ouvertes dans la société capitaliste, qui engendre de fait une réelle lutte des classes, au terme de laquelle l’ouvrier peut très bien exiger que soient retenus de nouveaux besoins dans la fixation de son salaire, comme de vivre dans le luxe de la culture réservées aujourd’hui aux élites, comme condition de son existence, et que non seulement il est en droit de le négocier mais tout aussi bien, en devoir de l’exiger, pour tirer par exemple la société vers le haut. La lutte pour la fixation du salaire ne peut ainsi prendre place dans le cadre d’une réflexion sur l’offre et la demande, mais dans celui d’une réflexion quant à la valeur du travail prise au sens de Marx, et donc quant à la question de la redistribution de la plus-value, à savoir : ce en quoi une société veut croire, et investir. --joël jégouzo--.

 

KARL MARX - UN COURS PARTICULIER DE LUC FERRY, LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE EXPLIQUÉE, LUC FERRY, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 3, Réf. : FA5344

 

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