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24 octobre 2009 6 24 /10 /octobre /2009 09:56

Voilà près d’un siècle que la réception de Weber campe sur l’interprétation de Lehmann, affirmant que sa thèse se voit rarement confirmée par l’analyse des historiens.
Quelle thèse ? Celle d’une conjonction entre protestantisme et capitalisme. Voilà près d’un siècle que la vulgate, y compris dans les milieux universitaires, prête à Weber l’idée que les exclus des grandes charges publiques, cherchent à s’investir dans les sphères marginales des métiers de l’argent. Or rien n’est plus éloigné de Weber que ce type d’assertion ! Le seul objet d’étude que ce dernier s’était fixé n’était autre que celui de la rationalité à l’œuvre dans l’esprit du capitalisme, portée par des hommes de foi très peu marginaux ! Ce que Weber postulait en définitive, n’était rien moins que l’examen d’un principe tiers : la spécificité de la ratio occidentale. Les termes qu’il mettait ainsi en relation, n’étaient pas vraiment protestantisme et capitalisme, mais ce qui, dans l’un et l’autre, relevait de cette nouvelle rationalité. Moins donc ce qui dans la religion protestante l’inaugurait que ce qui avait permis à la religion protestante d’émerger elle-même. Une petite différence, certes, mais qui n’est pas sans importance : on ne peut réduire le capitalisme à de prétendues origines protestantes. Sans doute cette réduction vient-elle, par-delà les malentendus inauguraux de sa réception, de ce que le texte de référence, en France en particulier, est resté celui de 1905, alors qu’il fut largement réécrit dans sa version de 1920. C’est cette version qu’offre Champs-Flammarion.
Mieux qu’une traduction inédite, l’accès enfin donné à la compréhension savante de Weber.
—joël jégouzo--.

L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber, traduction inédite et présentation par Isabelle Kalinowski, Flammarion, coll. Champs, janvier 2000, 396p., 5 euros, EAN : 978-2080814241.

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22 octobre 2009 4 22 /10 /octobre /2009 07:10
Ce n’est certainement pas un exercice auquel se plie volontiers l’historien, que celui de vouloir prédire l’avenir.
E. J. Hobsbawm, le père du Court XXe siècle, s’y est livré avec tout le scrupule de sa science, au cours d’une conversation certes informelle, mais menée avec le plus grand sérieux. Et plutôt que de se hasarder à parier sur un avenir incertain, sagement, mais avec une clairvoyance surprenante, il s’est contenté de dégager les tendances structurante du siècle qui venait, inscrites dans le présent parfaitement identifiable du siècle finissant.
De tous les indicateurs retenus au cours de cet entretien, deux se dessinaient comme particulièrement fondamentaux.
Ecartons donc d’emblée celui de l’effondrement de l’URSS, épouvantail commode des démocraties en manque de souffle, même si, sous-estimée, l’ampleur de cette catastrophe et de ses conséquences nous sont encore largement inconnues.
Le premier indicateur fort tenait au hiatus ouvert entre logique du développement économique et logique politique. Selon Hosbawm, la faillite -pour lui proche en 2000 !-, du fondamentalisme du marché, nécessitait l’intervention conjointe et unanime des Etats. Mais ces derniers semblent avoir perdu leurs moyens de coercition. On assiste même à une sorte de renversement historique. L’Etat moderne, parvenu à son apogée lorsque la protestation sociale s’y institutionnalisa, ne s’impose plus avec la même évidence. Comment, dans ces conditions, ces états « démonétisés » pourraient penser efficacement cette faillite et lui proposer une sortie pertinente ?
Second indicateur fort, dont nous entrevoyons mieux aujourd’hui les contours : l’individualisme libertaire qui régit les marchés ne saurait en rien convenir aux exigences de la politique internationale. A quelques années de distance, la crise financière survenue, on ne peut qu’admirer la clairvoyance de l’historien !
joël jégouzo--.

Les enjeux du XXIe siècle, Eric J. Hobsbawm, entretien avec Antonio Polito, traduit de l’anglais par Lydia Zaïd, éditions Complexe, coll Questions à l’Histoire, mars 2000, 200p., 14,50 euros, EAN : 978-2870278123.

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21 octobre 2009 3 21 /10 /octobre /2009 13:33

Quelle nouvelle narration politique rendra réellement justice du sort réservé au grand nombre ? A moins que la misère du monde ne soit, aux yeux des élites politiques, qu’une différence discursive ouvrant la voie aux manipulations textuelles de tragédies dont personne n’a rien à faire.

Le BIP 40 est un baromètre des inégalités et de la pauvreté. Non retenu par l’INSEE. Il témoigne d’une aggravation sans précédent de la pauvreté en France à partir de 2003. L’indicateur élaboré par le Réseau d’alerte sur les inégalités indique une hausse de 5,5% par rapport à 2002. Le précédent record du Bip 40 remontait à 1998. Nous serions entrés dans une spirale morbide d’accroissement des inégalités et de la pauvreté. Les chiffres du Dow Jones et du Cac 40 sont relayés partout dans les médias. Pas ceux du BIP 40. Sous Raffarin, cette spirale a connu un rythme inédit. D’abord sous l’impulsion de la hausse du chômage. Ensuite grâce à une politique monétaire qui favorisa une baisse importante de l’impôt sur le revenu, mais une augmentation des prix à la consommation. Enfin, grâce aux nouvelles conditions de licenciement. L’arrêté pris le 12 janvier 2006 par la chambre sociale de la Cour de cassation autorise désormais le licenciement pour "sauvegarde de la compétitivité de l’entreprise". Une entreprise peut ainsi licencier sur simple étude de prospective, en arguant d’une difficulté qu’elle pourrait rencontrer sur le long terme. Le licenciement économique peut être rendu nécessaire, selon cet arrêté, "pour prévenir des difficultés économiques à venir, liées à des évolutions technologiques et leurs conséquences sur l’emploi, sans être subordonnées à l’existence de difficultés économiques à la date du licenciement". La France est l’un des pays d’Europe où la formation continue est la moins développée, et où cette formation profite d’abord aux plus formés. Seuls 13% de ceux qui n’avaient aucun diplôme ont eu accès à la formation en 2000, contre 51% des bac + 3. Plus de la moitié des cadres supérieurs y ont eu accès, contre 1/5e des ouvriers et 1/3 des employés. Dans les universités françaises, moins du ¼ des populations étudiantes en premier cycle, est issu des familles ouvrières ou d’employés. 12% en 3ème cycle. La population française compte 60% d’ouvriers et d’employés. Selon une enquête inédite (en septembre 2009) des Centres Communaux d’Action Sociale (CCAS) 75% des 667 antennes sondées évoquent une augmentation très rapide des demandes d’aides individuelles depuis le dernier trimestre 2008 (une hausse moyenne de 30% dans 30% des centres). Les aides demandées sont d’abord tournée vers des besoins alimentaires (36% des demandes). Aux populations précaires habituelles s’ajoutent selon les responsables de ces centres des publics nouveaux, inconnus jusque là de leurs services. Près de 20% de ces demandes nouvelles concernent en 2009 des populations salariées. Les pourvoyeurs de repas gratuits sont eux aussi débordés. La Fédération Française des banques alimentaires, qui ravitaille plus de 5 000 associations, enregistre une hausse de plus de 16% de la quantité des produits livrés entre mars 2008 et mars 2009. Dans 250 vestiaires de la Croix-Rouge, le nombre d’acheteurs est en hausse de plus de 15%. A La Fondation Abbé Pierre, la plate-forme téléphonique lancée le 1er juin 2009 a reçu près de 1200 appels de demandent de secours d’urgence, principalement pour faire face aux loyers impayés. Le nombre de dossiers pour surendettement en France a fait un bond de 11% entre juin 2008 et juin 2009.—joël jégouzo--.

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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 07:36

Quelle narration politique rendra réellement justice du sort réservé au grand nombre ?
A moins que la misère du monde ne soit, aux yeux des élites, qu’une différence discursive ouvrant la voie aux manipulations textuelles de tragédies dont personne n’a rien à faire.


Partout, des couches menacées de dégringolade sociale. Le onzième rapport du Secours Catholique sur l’évolution de la pauvreté en France recense 650 000 situations de pauvreté. Dont le logement. Où l’on assiste à la progression fulgurante de l’habitat précaire depuis 2004. La pauvreté s’enracine en France. 2 chômeurs sur 3 ne sont pas indemnisés. De 1988 à 2002, selon l’INSEE, le pouvoir d’achat des revenus monétaires de la propriété a augmenté de 202 %. Au cours de cette même période, le revenu moyen des français est resté stable. Comment est-ce possible ? L’INSEE divise la France en deux : les riches d’un côté, les pauvres de l’autre, et mélange les deux pour calculer le "taux relatif de pauvreté" de la population française. De 1984 à 2000, selon l’institut, le taux de pauvreté relative serait passé de 7,1% à 6,5% (Insee Première n°942, décembre 2003). En fait, et compte tenu du mode de calcul adopté par l’INSEE, c’est parce qu’il y a eu une hausse fabuleuse de l’enrichissement des riches. La Comptabilité nationale, élaborée par l’Insee, indique que les revenus de la propriété ont augmenté (de moins de 8% du PIB en 1978 à près de 14% en 2002). En lisant avec application les rapports de l’INSEE, on peut se rendre compte que le nombre de grandes fortunes a explosé en France : il suffit de se référer aux statistiques de la Direction générale des impôts. En 2001, l'INSEE précisait son mode de calcul: "certains (souligné par l’auteur) revenus du patrimoine inscrits sur le formulaire fiscal" seulement sont pris en compte. Or, selon l’Insee même, les données fiscales ne peuvent appréhender qu’1/5ème des revenus du patrimoine. La quasi totalité de ces revenus sont donc écartés de la connaissance statistique. Le samedi 24 décembre 2005 paraissait au Journal Officiel un décret portant modification d'un article du code du travail au sujet du contrôle des personnes inscrites sur la liste des demandeurs d'emploi. Aux termes de ce décret, il est donné droit aux agents du ministère de l'Emploi d’obtenir communication, "à leur gré", par les administrations fiscales, de toutes "données et documents nécessaires à l'accomplissement de leur mission". L’article précise en outre que ces mêmes agents pourront avoir" accès aux données et documents nécessaires à l'accomplissement de leur mission détenus par l'Agence nationale pour l'emploi, les organismes de l'assurance chômage et les administrations sociales". De l’aveu des agents du ministère, cette disposition de suspicion ne concerne que 0,006% des chômeurs. L’amendement 264, voté le vendredi 21 octobre 2005, à minuit, offre un abattement exceptionnel: 75% sur les actions détenues depuis plus de six ans. Si on prend en compte les deux autres volets du paquet offert - le bouclier fiscal limitant à 60% des revenus le montant cumulé de tous les impôts, ISF compris, et les exonérations des plus-values pour participation détenue depuis plus de 8 ans-, les 15 000 contribuables concernés par ces dispositions se voyaient offrir 2,6 milliards (soit le coût du plan Borloo pour le logement social). La quasi totalité des patrons des sociétés cotées au CAC 40 ne paie pas l’ISF. Ils en sont exemptés dès lors qu’ils ont investi dans des œuvres d’art ou leur outil de travail (bureaux), dans l’achat de bois et forêts, voire de voitures de collection. Cet avantage s’étendra au moment où ils prendront leur retraite: ils bénéficieront alors d’un abattement de 20% sur leurs emprunts en cours pour l’achat de leur résidence principale… Depuis trente ans, l’apparition de nouvelles formes de précarité et d’exclusion n’ont pas soulevé la moindre amorce de réflexion politique. Les outils de mesure de ces nouvelles pauvretés n’existent pas. Pour mesurer la pauvreté, l’INSEE ne retient pour seuil que le revenu moyen, qu’elle divise par deux. Dans ce calcul sont exclus les revenus du patrimoine. En 1994, le seuil de pauvreté était fixé à 530€ par mois. On comptait alors 4,5 millions de pauvres. Après intégration des revenus du patrimoine, le nombre de pauvres est passé à 5,5 millions. Depuis, l’INSEE écarte de ses calculs les revenus du patrimoine. Selon de vagues estimations, il y aurait en France de 1,2 à 3,5 millions de travailleurs pauvres - percevant des salaires inférieurs à 600 euros par mois. Il y aurait en France de 1 à 2 millions d’enfants pauvres. L’INSEE a commencé de publier ses chiffres sur l’état de la pauvreté en France en 1990. Dans le volumineux dossier de l’INSEE Economie et statistique, consacré en 1997 à la pauvreté, l’institut en comptabilisait 5,5 millions. Dans l’un des articles de ce document, l’INSEE révélait que ce taux de 10% de pauvres en France était à peu près stable. En 2001, l’INSEE a ramené le taux de pauvreté à 6,1%. En quelques années, 30% de pauvres ont disparu de la statistique nationale.—joël jégouzo--.

en vignette, le Que faire ?, de Lénine.

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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 09:05
Quelle nouvelle narration politique
rendra réellement justice du sort réservé au grand nombre ?
A moins que la misère du monde ne soit, aux yeux de nos élites, qu’une différence discursive ouvrant la voie aux manipulations textuelles de tragédies dont personne n’a rien à faire.


Le revenu moyen des ménages français est de 50 % plus élevé que celui des familles habitant les zones urbaines dites sensibles. La pauvreté est telle dans les Cités que « là-bas », la part des revenus inférieurs à 455 euros mensuels frappe, comme à Toulon ou Perpignan, 60% des ménages. Les 10 % des français les plus pauvres perçoivent 4 % de la masse totale des revenus. Les 10 % les plus riches en reçoivent 22,7 %. En y ajoutant les revenus du patrimoine, le déséquilibre est en réalité plus important. Sur le sujet, les plus récentes études de l’INSEE remontent à 1996. A une époque où le recul du chômage avait provoqué une hausse temporaire des revenus des ménages du bas de l’échelle (+7,8%). Depuis, les progressions les plus fortes des revenus ne se sont faites sentir que parmi les catégories les plus aisées : + 12,6 %, pour les 10 % les plus riches. 10% des français vivent avec des revenus inférieurs à 650 euros par mois. 40% avec moins de 1040 euros. Les cadres supérieurs gagnent deux fois plus d’argent que la moyenne des salariés. Mais les données de l’Insee excluent de leur enquête les avantages financiers accordés aux cadres : stock-options, primes, etc. Et ne tiennent aucun compte de l’effet de génération : les cadres sont généralement plus jeunes que les autres salariés. A âge équivalent, l’écart est gigantesque. Enfin, l’étude exclut de son champ le temps partiel, éliminant pour le coup le très grand nombre de femmes employées précairement. (Source : Insee, données 2003). Depuis 1990, la proportion de ceux qui partent en vacances stagne désormais en France, voire périclite. 4 français sur 10 ne quittent jamais leur domicile. 90% des cadres partent en vacances. En vacances, les plus modestes passent leurs nuitées en famille. Les cadres partent moins longtemps mais plus souvent, à l’étranger et séjournent à l’hôtel. Selon l’INSEE, employés et ouvriers partent aujourd’hui moins qu’il y a cinq ans, et nettement moins qu’il y a dix ans. 90 % des cadres sont en bonne santé. Les chômeurs, selon les études de la Sécu, ont une probabilité de près de 7% plus élevée qu’un actif de développer une maladie grave. A 35 ans, l’espérance de vie d’un ouvrier est inférieure de 6,5 ans à celle d’un cadre. Les ouvriers et les non-diplômés recourent deux fois moins aux spécialistes qu’aux généralistes. Le taux de recours aux spécialistes, en France, varie du simple au double selon que le ménage possède un revenu mensuel inférieur à 600 euros ou supérieur à 2000 euros. Les bébés de moins d’un an ne fréquentent le pédiatre qu’une fois sur trois consultations nécessaires dans un ménage d’ouvriers, contre une fois sur deux chez les cadres. Lorsque l’on se retrouve au chômage, statistiquement, on a trois fois plus de risques de décéder qu’un homme actif. Selon une enquête du Credes (1996-1997), 25% des chômeurs sont victimes d’une dépression, contre 13 % des actifs. 1/5ème des employés étaient en dépression lors de cette enquête, contre 10% de cadres supérieurs. Selon les études du CREDES, les ingénieurs vont plus souvent chez le dentiste que les ouvriers. La proportion de cadres supérieurs qui sont allés chez le dentiste lors de cette enquête est deux fois plus élevée que celle des ouvriers. le 21 mars 2004, pour la première fois depuis 1902, la France adoptait une loi de santé publique. Dans le cadre de cette Loi, la question des inégalités d’accès aux soins médicaux ne fut pas discutée. Pourtant, l’article 1er du projet de Loi relatif à la politique de santé publique, stipule que celle-ci «concerne la réduction des inégalités, par la promotion de la santé, le développement de l’accès aux soins et aux diagnostics sur l’ensemble du territoire». In extremis, lors du passage du texte au Sénat, le 14 janvier 2004, Jack Ralite, a demandé que soit ajoutée la formule : «et par la lutte contre l’ensemble des facteurs d’inégalités sociales de santé». Il a aussi tenté d’évoquer la réalité de la pauvreté dans sa commune d’Aubervilliers, dont certains citoyens «en étaient à un point tel qu’ils étaient comme hors santé ». Jean-François Mattéi lui opposa une fin de non recevoir, affirmant que cela pouvait mener les Comptes Publics à la catastrophe. L’amendement 276 a été rejeté par les sénateurs. La loi de santé publique limitait du coup son champ d’application au seul système de prévention et de soins. La France occupe le dernier rang en Europe pour les inégalités sociales. Le texte de Loi sur la Santé n’a pas force de Loi en France : il s’agit d’un simple référentiel, délivrant le sens général de l’esprit français en matière de santé. Parmi les «cent objectifs de santé publique» que se donne l’État dans ce document, un seul concerne «la réduction des inégalités devant la maladie et la mort ». Six autres portent sur la réduction des «troubles musculo-squelettiques». Aucun indicateur d’évaluation n’est mis en place pour mesurer les disparités devant la santé. La directive recommande de ne prendre en compte que « des résultats globaux». Selon le ministère de l’Emploi, près de 7 millions de français vivent aujourd’hui avec des minima sociaux. --joël jégouzo--.

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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 09:44
On se rappelle Theodore Kaczynski, mathématicien, philosophe et terroriste, surnommé Unabomber par le FBI et qui défraya la chronique aux States dans les années 90. Seize bombes. Seize bombes qui tuèrent et blessèrent d’innombrables innocents. Seize bombes posées par un Savonarole des sciences et techniques qui voulait contraindre les Etats-Unis à stopper leur développement scientifique. Un intégriste furieux qui avait fini par développer ses thèses et obtenu -sous menace d’un nouvel attentat-, leur publication dans le Washington post, en 1995, sous le titre : L’Avenir de la société industrielle.
Condamné en 1998 sans procès –il avait reconnu sa culpabilité-, il purge une peine à perpétuité et se désole de n’être « reconnu » qu’en tant que terroriste.
Les éditions Climats publient aujourd’hui son manifeste de 1971, inédit : Technologie et liberté (bien que l’original n’ait pas été titré).
Un texte qui n’ajoute rien à la pièce maîtresse de sa pensée -L’Avenir de…-, disponible sur le net depuis fort longtemps. Mais le prétexte à se poser la question de l’opportunité d’une telle publication, autrefois lieu de sphères éditoriales plus marginales.

Cette pensée tout d’abord, qu’était-elle au fond ? Unabomber voulait nous alerter sur les dangers de la technologie. Nous sauvegarder des rationalisations excessives des pratiques humaines. Il prophétisait notre entrée dans une société « inhumaine », s’éloignant de ses fondamentaux en liquidant ses origines biologiques, pour en appeler au retour à l’idée d’une nature séminale, seul site possible –encore que peu lisible- de l’espèce humaine.
Face au gâchis technologique, Unabomber se voulait le dernier représentant de l’espèce, ré-enracinant son identité dans l’âge d’or de l’humanité primitive –réellement pointée dans ses textes comme un modèle… Mais ne parvenant pas à se faire entendre, il posa ses bombes pour affirmer seul contre tous sa raison et tenter de transformer, malgré lui, le monde. Savonarole… Ou bien à la manière d’un nihiliste du XIXème siècle, oubliant la politique pour s’enfermer dans un système de pensée parfaitement clôt et rassurant. Enfin le monde tenait dans sa totalité devant lui… Il n’y avait que la masse pour le contrarier, ou ces agents de l’ordre technologique qu’il désignait comme lieu d’errance d’une humanité aveuglée. Du coup, la petite machine intellectuelle qu’il avait mis au point ne le satisfaisait plus : le désir d’autrui cognait trop, limitait trop ses extases. Il lui fallait briser, choisir la guerre et nous assujettir à son discours. La liberté à marche forcée. Pour tous. Unabomber désignait clairement la démocratie comme l’héritière du pacte du Veau d’or. Lui qui avait trouvé la petite astuce d’une pensée symbolique totalisante, rêvait trop d’un  homme régénéré par la grande fête de la nature pour n’en pas vouloir la venue - vite, immédiatement. Il lui fallait donc à tout prix soustraire la Cité à ce dialogue dans lequel elle s’était embourbée, la soustraire à ces mauvais accords entre de piètres interlocuteurs qui refusaient de l’entendre. La bombe était devenue au terme de sa solitude haineuse l’argument philosophique capable de nouer ses visions au tragique qu’il espérait.

Pourtant, dans son introduction, à le prendre comme le symptôme d’une mutation en cours, Jean-Marie Apostolidès lui trouve bien des qualités. Sans éluder sa haine de la société, ni la montée en puissance des mobiles pathologiques dans sa psychologie, il nous invite à relire le second manifeste d’Unabomber et à le prendre au sérieux. Mais au sérieux de quoi ? Quelle lecture de notre monde (celui, du reste, d’une société déjà entrée dans l’ère post-industrielle) la pensée d’Unabomber autorise-t-elle ? On se prend à rêver en lisant cette introduction. Unabomber aurait donc réellement eu ce fort impact sur les milieux de l’extrême gauche libertaire et/ou situationniste ? Les disciples de Guy Debord, il est vrai, le lisaient avec complaisance. Tout comme l’ouvrage fut accueilli avec intérêt dans les milieux de l’écologie extrême, voire du fameux Comité invisible. Qu’y avait-il donc de si instructif dans ce texte ? Pas grand chose à mon sens, sinon sa critique du gauchisme, dénoncé très tôt comme une posture intellectuelle éloignée de toute implication politique réelle. Quant au reste… Un tissu d’approximations logeant abusivement les problèmes sociaux dans le fait que nous vivrions une vie «artificielle»… Si, peut-être cette remarque frappée au coin du bons sens : « la technologie est une force sociale plus puissante que le désir de liberté ». Ou bien encore, mais sans qu’il soit parvenu à la thématiser, son intuition d’un lien social menacé par le retrait de l’Etat (aujourd’hui en fait), après que l’émergence de ce même Etat ait rompu les solidarités mécaniques qui instruisaient naguère les sociétés traditionnelles, pour reprendre Durkheim. Il faudrait plancher, après Pierre Rosanvallon et son Peuple introuvable, sur l’idée d’une Société introuvable aujourd’hui, où le réseautage tient lieu de formation d’un espace que le concept de société ne peut adéquatement décrire.

Mais en réalité, ce second manifeste, ce n’est pas quant au fond qu’il faudrait le lire, selon Apostolidès. Il serait selon lui une « bombe » -sans jeu de mot-, en ce qu’il témoignerait d’un rapport nouveau aux mots, déjouant ces discours trop préfabriqués des intellectuels de gauche qui ne savent plus donner corps à leurs arguments. Peu importe donc pour Apostolidès les narrations politiques qui fondent le discours d’Unabomber : c’est dans la forme de ce discours qu’il faudrait chercher un possible renouveau de notre dénonciation d’une société qui n’en finit pas de déchanter. Unabomber aurait trouvé le secret du poids des mots. Ses bombes ? Peut-être, semble laisser planer l'introduction, dans l’horizon des mots proférés sous une langue volontiers apocalyptique, additionnant les arguments comme des décimales roboratives. Le fracas de l’acier et des os brisés ? Sans doute : une rédaction placée sous la tutelle de Bataille, jouant la mort, pariant l’homme acéphale. Ecriture de la mort comme seule efficace du verbe… Voilà toute la somme de l’idée… Dépassant la langue des sciences sociales pour arrimer l’essai contestataire à d’autres cercles langagiers. Pas simplement un problème de vocabulaire, mais celui d’un ordre nouveau des mots. Peut-être. Mais celui-là, vraiment, qu’Unabomber pointe ? Incantatoire et approximatif, tordant le cou au concept pour en forcer la patience et proférer une incantation sauvage ratiocinant de tous ses sous-entendus ?

Les éditions Climats publient aujourd’hui Unabomber, autrefois lieu de sphères éditoriales plus marginales. On ne peut qu’y voir le symptôme d’un malaise : celui d’une gauche de la gauche cherchant les nouvelles narrations qui diront notre Histoire et nous éclaireront dans notre désir de transformer encore une société éreintée.
joël jégouzo--.


Le manifeste de 1971, Kaczynski, Theodore John, traduit par et préface de Jean-Marie Apostolidès, éd. Climats, octobre 2009, 212p., 18 euros, EAN : 9782081220409

Lire en contrepoint :
Entretien avec Clémentine Autain, sur les inrocks.com
http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/1255612921/article/entretien-avec-clementine-autain/
« Il faut mettre des idées et des conceptions stratégiques sur la table. Je crois que la gauche crève de ce manque de vision globale, d’une panne de perspectives, d’un manque de souffle. Je plaide pour l’unité de l’autre gauche et l’exigence de novation. Après les échecs du XXe siècle, nous devons repenser les clivages et renouer avec le principe d’espérance. Cela demande de l’expérimentation sociale et politique mais aussi une réflexion intellectuelle. »

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