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La Dimension du sens que nous sommes
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Le Héros était une femme – Le genre de l'aventure, collectif

12 Juin 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais

Une étude universitaire sur le genre féminin des «héros» du cinéma contemporain. Héros, plutôt qu'héroïnes ? Le terme est discuté dans l'avant-propos, le compromis, retenu sous le syntagme de « héros féminin », préféré à « héroïne », même si ce choix ne va pas de soi, ne peut aller de soi, ne doit pas aller de soi. Pour quelles raisons ? D'abord parce qu'héroïnes s'est construit comme le féminin de héros, subsumant sous ce vocable des valeurs essentiellement masculines. Les super-héroïnes évoluent par exemple dans un univers où la violence, obligatoire, les contraint à faire leurs ces valeurs. Or, dans sa démarche, cette étude voudrait analyser et comprendre ce qui évolue à ce niveau, et former un marqueur, un outil qui permettrait de questionner la réussite ou l'échec d'un « potentiel bouleversement du système de genre » dans le marché cinématographique du super héros. Autour de quel terme donc cristalliser les changements qui opèrent dans les questions de genre de ce marché ? « Héros féminin » en traduit l'essentiel : un frémissement, certes, mais aussi la reconduite des valeurs patriarcales sous couvert de féminisation des héros au cinéma. Non sans ambiguïtés. Lara Croft, Kiddo, Lisbeth Salander en sont les jalons, qui expriment autant leur force d'émancipation qu'une indéniable masculinité de l'héroïne, dans la construction de leur représentation.

L'ouvrage est passionnant. Il interroge non seulement les modèles qui se mettent en place aujourd'hui, mais, au travers d'études plus anciennes, comme celles de l'université du Wisconsin sur les héroïnes grecques, reviennent sur ces typologies de l'Antiquité et sur les conditions d'acceptation des héros féminins dans la culture antique. Héros qui ne pouvait pleinement être du genre féminin qu'à la condition de sortir de la communauté humaine, soit en prenant un caractère allégorique, soit, comme dans le cas des Amazones, en s'en excluant.

Pas moins intéressante, l'étude lexicale de ce termes. Dans Le Robert par exemple, il existe deux entrées, l'une pour héros, l'autre pour héroïne. Dans la seconde, la référence à l'antiquité a disparu... En outre, la sémantique déployée dans l'effort de définition, interne l'héroïne dans sa « force d'âme » et la place dans une position plus passive que le héros. Enfin, cette définition l'ancre fortement dans l'espace de la fiction, où le personnage devient souvent adjuvant du personnage principal : elle peut être par exemple héroïne sans être le personnage principal, ce que la fiction ne conçoit pas pour son pendant masculin -ni la définition. Rappelons que l'étymologie proposée par Le Robert, pour héros renvoie à hêrôs, chef de guerre puis demi-dieu et que la troisième définition proposée pour le masculin en fait un être réel, et non un personnage de fiction, comme dans la cas de la définition de l'héroïne.

La féminisation du terme ne suffit ainsi pas à établir une égalité sémantique entre les deux termes. La question demeure alors entière de savoir comment faire pour que l'héroïsme s'épanouisse dans des formes non genrées. Le « héros féminin » au terme de l'étude, révèle une promesse manquée. C'est Catwoman par exemple, réplique sans consistance du héros masculin. Certes, Buffy paraît vouloir introduire plus d'ambiguïtés, un entre-deux incorporant des contradictions. Mais elle est bien seule.

Or la figure d'un héros féminin devrait pouvoir ouvrir à des narrations différentes. Il s'agit donc désormais de tenter de penser le héros féminin comme sortie du modèle dominant. Construire une histoire qui ne serait plus soumise à la logique de la domination masculine et de ses codes narratifs, sans doute depuis la singularité propre aux opprimés.

 

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Le Héros était une femme – Le genre de l'aventure, collectif sous la direction de Loïse Bilat et Gianni Haver, éditions Antipodes, collection médias et Histoire, novembre 2011, 268 pages, ean : 9782889010509.

 

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Et ce monde étrange continue de tourner, P.N.A. Handschin

10 Juin 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

…« Est-ce que ça fait de moi quelqu'un d'horrible ? ». Ainsi débute ce roman, seizième opus de Tout l'Univers, le cycle grandiose de Handschin, inauguré en 2003. On rencontre les mêmes personnages, les mêmes objets, dont ce piano, acheté deux ans plus tôt, qui tant meubla le précédent opus. La même ronde autour de ces objets, même si Sarah-Lee souhaiterait voir Pierre rencontrer d'autres gens. Justement, le roman s'ouvre sur une fête. Mais Pierre n'a qu'une idée : éviter qu'on s'adresse à lui. Il tourne, seul, en rond comme dans la marche de Radetzky (Johann Strauss corrigé par Joseph Roth). Forcené. Allez, tout le monde a cette marche en tête. Obsédante, enlevée. Il faut vraiment l'avoir en tête cette célébration de l'effondrement de l'empire austro-hongrois avec ses battements de mains qui allaient applaudir non la fin de l'horreur, mais son engendrement. Il faut se rappeler que lorsque pour la première fois elle fut jouée devant des militaires, ils se mirent spontanément à en battre la mesure, des pieds, des mains, dans un carnaval enragé. Il faut avoir en tête que depuis, la tradition veut que son public en fasse toujours de même et que les chefs d'orchestre qui l'interprètent se tournent vers ce public pour le diriger en même temps que l'orchestre, comme un monument à la folie des siècles. C'est ça, l'opus que vous tenez entre les mains. Une marche folle, pour ne pas dire fanatique, où tout s'aplatit dans un nivellement absurde. Le monde grimace de cette soupe dont il se repaît et rien ne semble pouvoir l'arrêter. Il avance tête baissée. On retrouve ici les obsessions de Pierre Kléber, le dérèglement climatique qui vient d'ouvrir en grand les portes d'une apocalypse assurée, jalouse de la terreur qui partout ranime la bête immonde et devancera, sans doute, la sienne propre. « Je tourne en rond », avoue à plusieurs reprise ce fameux Pierre, angulaire, n'en doutez pas, de nos défaites, qui ne déferlent plus mais nous submergent (Rilke en médaillon).

Alors il peut bien consigner les menus ou les grands événements du monde toujours plus improbables chaque jour, se rappeler, plus ou moins et qu'importe, ou récapituler -c'est le moment en effet, demain ne sera plus. Il peut bien, dans une pensée dérisoire et nécessairement fugitive, saisir ici et là cet esprit du temps qui dérape tant et se désoler à même hauteur de son statut social, on voit bien que l'écriture, comme la mémoire, ou même la pensée, ne sont plus un salut.

La structure narrative demeure comme dans les précédents, rhapsodique. Les idées se relancent par contiguïtés. Tout juste sommes-nous surpris au détour d'une observation, de réaliser qu'il parle de notre temps, de notre ici, de notre maintenant, de l'année qui vient de s'écouler, aussi vaine, aussi nauséabonde, tout juste plus meurtrière, et qui ne nous laisse que l'effroi de devoir admirer la cadence implacable qui accélère à chaque nouveau battement de cil notre effondrement. Qui pourra s'en extraire ?

Peut-être ne reste-t-il déjà que cette dernière phrase du roman comme seul horizon de notre marche insensée (de Radetzky) : « Pourquoi, soudain, comme un grand vide devant moi, et cette envie de pleurer ? ».

Lisez-le, lisez-le ! Quand pleurer deviendra la seule résistance, la dernière note où, dans une ultime lucidité, comme Pierre nous entreverrons notre propre vertige, notre propre désarroi, comme autant d'échos d'un monde qui avance sans jamais s'arrêter, vers sa fin. L'envie de pleurer ne sera plus alors seulement personnelle : elle appartiendra à l'époque entière, au terme d'une marche imposée où chacun, malgré lui, aura fini par en battre la mesure.

 

#editionsjou #jJ #joeljegouzo #joeljégouzo #pnahandschin #handschin

#etcemondeetrangecontinuedetourner #roman #toutlunivers #litterature #alfortville #librairie #libraires #librairieletabli

 

Et ce monde étrange continue de tourner, P.N.A. Handschin, éditions Jou, février 2025, 194 pages, 15 euros, ean : 978-2-492628-11-5.

 

Le nouveau piano, P.N.A. Handschin - La Dimension du sens que nous sommes

 

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Le nouveau piano, P.N.A. Handschin

9 Juin 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Un monument ! XVème volume du cycle Tout l'Univers, entamé en 2003. Un monument que ce cycle, commencé avec Déserts, et qui connut une vraie traversée du désert éditorial... Il faut d'emblée saluer l'initiative des éditions Jou, qui nous en ouvrent à nouveau l'accès.

Tout l'Univers, donc. Ici, le dit d'un quinquagénaire peintre qui n'expose plus, ne vend rien, ne peint du reste plus. Homme au foyer. Un univers que l'on aurait tort d'imaginer minuscule, tant en le recouvrant de ses mots, il nous ouvre au vertige d'une parole inachevable, percluse pourtant, de toutes les fins d'une humanité au bord de son abîme -même si, à son avis, peut-être, les peintures des grottes préhistoriques tiendront plus longtemps que les déchets nucléaires (ne restera alors que cette image, incompréhensible, du moins qui aura perdu tout sens dans une histoire sans humains).

 

Quel sens donner à cette faconde rapportée ? Que nous dit-on qu'il se dit ?

Du coq à l'âne tout d'abord, on voit bien comment le roman se relance, d'un mot son jeu, l'autre convoqué ouvrant chaque fois un nouveau fil narratif. La structure rhapsodique de ce roman, puisque l'auteur a décidé qu'il en serait un, fascine. L'écriture s'y déploie en contiguïtés, verbales ou cognitives, plus qu'en continuités logiques.

Est-ce un roman pour autant, outre le personnage exprimé et ses adjuvants  ? Pour faire roman, quelques récurrences alertent le lecteur, qui donnent de la consistance au texte. La musique, les lombrics, le réchauffement climatique, les trous noirs, Soulages et la guitare, sans parler du nouveau piano, dont on ne sait trop depuis combien de temps déjà il est nouveau et en quoi ce nouveau importerait, ou plus, sinon qu'il suppure le romanesque à l’œuvre. Maudit soit l'ordre des choses, et du temps, que P.N.A. Handschin s'emploie à bousculer, à défaire puis reprendre, recoudre plus exactement, autour de ces quelques obsessions. Déconcertant ? Pas vraiment : car c'est quoi la posture romanesque ?

Le sens, le narrateur ne nous y invite même pas. Et moins encore à croire à l'existence de ce Pierre Kléber, pas même colon de son être. Une coquille vide. Qui pense où il n'est pas, qui est où il ne pense pas.

Il y a du Rabelais, certes, et du Perec dans ces « je me souviens » qui n'omettent pas de faire mémoire commune. De résonances plutôt. On croit ici et là pouvoir dresser l'oreille. Il est question d'attentats par exemple. On sait. On a connu plus ou moins cela. Pour en faire quoi ? Car le je qui s'énonce si mal à force de saturations, construit de rappels en reprises, reste une coquille vide qui décrit un monde lui-même énucléé autour de lui, dans une sorte de vertigineuse entropie. Sa femme, les enfants qui grandissent et demain partiront, partent déjà, et lui, le père, appelé, déjà, à n'être qu'un souvenir. Qu'il consigne. Puis plus rien.

J'ignore si c'est comme cela qu'il faut lire ce roman. Non pas celui du temps qui passe. La structure temporelle du texte est troublante au demeurant : il n'y a aucune mesure réelle du temps, si ce n'est cette grande échelle inutile de l'âge de l'univers, où rôde un trou noir de quatre millions de masse solaire. Tout passe. Si vite. « Si » ? Pourquoi ce « si » ?

Le texte est comme une longue anamnèse hors du temps. Un laps posé dans un temps infiniment court, qui ne peut tenir dans aucune lecture de ce laps. Un temps qui aurait déjà eu lieu en somme... Pierre Kléber a beau parfois se dire « tout à coup », c'est dans un temps si court qu'il a formulé ses pensées qu'elles ne peuvent avoir été raisonnablement dites. Nous sommes un vendredi (p.152) pourtant. Le week-end approche. Mais sa faconde a arrêté le temps. Nous sommes dans un chiasme. Dans une poignée de seconde au cours de laquelle tout l'univers a défilé. Mais il n'y a pas de profondeur. Juste des surfaces. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Soulages est si présent. C'est comme si ce temps était celui que pointe le motif récurrent de la mort qui rôde, celui de l'agonie, celui de la fin de l'agonie plutôt, quand on est mort déjà et qu'on ne le sait pas encore, que tout à coup tout vient de défiler et déjà s'en est en allé. « C'est comme si »... la dernière phrase du tableau.

 

#editionsjou #jJ #joeljegouzo #joeljégouzo #pnahandschin #handschin #lenouveaupiano #roman #toutlunivers #litterature #alfortville #librairie #libraires #librairieletabli

 

Le nouveau piano, P.N.A. Handschin, éditions Jou, mars 2024, 230 pages, 16 euros, ean : 9782492628085.

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PUP fiction : L'amitié

4 Mai 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie, #Amour - Amitié

Les éditions denotorietepublique@aim.com et la librairie l'établi d'Alfortville offrent aux regards des passants sa quatrième PUP fiction, sur le thème de l'amitié.

Ponctuation Urbaine Poétique, l'idée est de créer des affiches capables de suspendre le pas pressé de nos contemporains. Moins les arrêter que les surprendre, moins les interpeller que pointiller dans un angle secret de leur vision un temps autre.

Un temps, dans cet espace si mal courbé de la ville, toujours prompt à se rompre sur le cauchemar d'un embouteillage, l'encombrement d'un trottoir, les cinq minutes de retard -déjà!-, ou toute affaire en cours dont l'urgence, sans être assurée, n'en reste pas moins de crise dirait-on.

Des affiches donc, un regard, abritant des textes qui retiendront ou non cette attention qu'ils souhaitent pourtant flottante, saisie dans le mouvement de l’œuvre proposée graphiquement. Car il s'agit d'affiches, où prime le regard qu'aucune lecture ne saurait assouvir. Une pure esthétique de la parole écrite affirment-ils -ainsi ont-ils conçu leurs affiches, au temps pour nous...

Avec celle-ci, ils parlent d'amitié. Une image recomposée étrangement à partir d'un dire enraciné dans une vision aristotélicienne du thème, et cependant s'illustrant dans un détail de la Visitation de Ghirlandaio !

Qu'est-ce à voir ? Qu'est-ce à lire ?

Avec en outre, le choix d'une mise en abîme sidérante : le détail peint de l’œuvre picturale s'ouvre dans cette affiche comme paysage d'une lucarne scellée dans la cavité de murs épais dont l'appareil évoque l'ancestralité.

Ce détail, c'est notre horizon. Deux hommes accoudés au parapet d'un muret semblant surplomber une place en contrebas. Il faut avoir sous les yeux le tableau dans sa totalité pour le comprendre. Ce tableau, c'est la Visitation peinte en 1491 par Ghirlandaio. Marie rend visite à sa cousine Élisabeth, de beaucoup son aînée : une génération les sépare. L'une et l'autre sont enceintes. L'une du Christ, l'autre de Jean le Baptiste. Marie arrive, elle restera trois mois dans la maison de Zacharie. Et sans doute, avec Élisabeth, iront-elles se pencher un jour bras dessus, bras dessous, au-dessus du muret pour contempler la place au fond du tableau.

Des Visitations, on en peignait depuis longtemps. Depuis bien avant que le calendrier chrétien décide d'en faire une fête, en 1389. Mais généralement, on les peignait comme accompagnement de l'Annonciation. Les deux sont liées, étroitement, malgré la liberté prise ici par Ghirlandaio de traiter la Visitation de façon autonome. L'instant est décrit par Luc (1, 39-56). Avant même que la Vierge ne soit en sa présence, écrit Luc, l'enfant a tressailli dans le ventre d’Élisabeth. Cette dernière s'est jetée à genoux, faisant du ventre de Marie un tabernacle devant lequel elle se prosterne. Et ses premières paroles sont celles du « Je vous salue Marie » : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni », la prière d'après la mort du Christ. Marie, elle, évoque en retour son Dieu en sa puissance, ouvrant déjà, presque, à l'anaphore évangélique des béatitudes. L'instant narré, comme l'instant peint, sont chargés des souffrances à venir. Aux côtés de l'une et de l'autre par exemple, l’œil exercé des historiens de l'art aperçoit Marie-Jacobé et Marie-Salomé, qui seront bien plus tard présentes lors de la crucifixion (puis de la résurrection). Par avance, Ghirlandaio nous plonge, comme Luc, dans ce devenir ahurissant.

Mais la Visitation, c'est aussi ce partage de l'une à l'autre, qui va former la condition de la venue d'un salut, quel qu'il soit, celui des chrétiens en Dieu ou celui des humains sans dieu en leur humanité.

Or c'est cette mutualité que le détail en fond de tableau des « amis » du muret partage. Non : ils ne tournent pas le dos à la scène, ils en sont l'incarnation même.

 

L'amitié est visitation. On lira ou non le texte de l'affiche. L'incroyable mise en abîme réalisée par la plasticienne, Alexandra Bianca, qui signe cette affiche, compose imaginairement trois plans qui nous en focalisent l'horizon. Celui du regardeur solitaire et intimement placé devant l'affiche dans l'ombre de la cave, celui de la lucarne, celui enfin du tableau invisible de Ghirlandaio dont seul ce « détail » surgit comme horizon « naturel »...

Qu'est-ce que ce dispositif nous dit de l'amitié ?

 

L'amitié...

Pour Aristote, l'amitié était « politique ». Nécessairement. Non seulement elle était pour lui au cœur de la cité, ne pouvant se concevoir en dehors d'elle, mais à son fondement. C'était, à ses yeux, la définition même de la citoyenneté : être amis dans la cité. Dans L’Éthique à Nicomaque, cette question occupe deux livres (VIII et IX) sur les dix qui forment l’ouvrage. Il y passe du temps. Au-delà du sentiment qu'elle circonscrit, il la définit comme une vertu cardinale : la vie bonne n’est possible qu'à cette condition et seuls des hommes unis par les liens de l’amitié peuvent faire cité. Elle y devient ainsi la condition d'existence des communautés humaines.

Mais, politique, vraiment, l'amitié ?

Sûrement. Toutefois non sans danger : le muret pourrait délimiter aussi bien autour de lui le cercle du rejet. La politique construit des murs entre les hommes, on le sait. Autant pour exclure qu'enfermer... Épicure le savait. Qui rejetait cette manière de voir l'amitié pour l'arracher à la sphère des intérêts politiques et la fonder comme sentiment « impolitique », c'est son terme, événement non clos : l'ouvert.

Peut-être alors, tout en reconnaissant quelques raisons à Aristote, pouvons-nous lorgner du côté de Montaigne, qui voyait bien et le risque de rejeter le caractère politique de l'amitié, et le danger de l'y réduire. Montaigne pour qui l’amitié apparaissait comme un genre de « société » très différent des formes de sociabilité que le politique engendre. Alors qu'Aristote voyait par exemple dans le paternalisme une forme d'amitié (?!) capable de structurer les hiérarchies sociales, Montaigne la voyait s'épanouir loin des fréquentations familiales ou de celles construites par d'autres sociabilités, professionnelles par exemples. L'amitié, il la voyait non pas dissoute dans la vie sociale, mais révélée là où les autres formes de sociabilités ne s'énonçaient plus. Car l’amitié ne vaut que pour elle-même, n'a aucun intérêt, aucune finalité. Elle n'est pas plus liée au désir qu'à l'utilité. Elle n'est peut-être qu'une grâce dont nous ne savons rien. Cette grâce que partage avec nous Ghirlandaio et ses deux bonshommes conversant au muret : sans cause particulière, sans mérite, sans contrat.

 

 

Alors, aux ami.es de l'établi et à tout autre passant.e de la rue Jules Cuillerier d'Alfortville, ce don inopiné, sans raison, sans calcul, juste un moment d'amitié, comme une visitation.

 

 

 

 

Affiche éditions denotoriétépublique, format A0 (120x85cm), conception graphique : Alexandra Bianca, une production partagée par la librairie l'établi d'Alfortville, exposée dans sa vitrine.

 

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Malheur au peuple qui a besoin de héros (Hegel)...

1 Avril 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais

Si un peuple a besoin de héros, affirmait Hegel, c’est qu’il est dans une impasse et ne dispose pas de la cohésion lui permettant d'en sortir. D'où l'attente de l'apparition, littéralement et au sens quasi religieux sinon superstitieux du terme, de l'homme providentiel, capable de « le » (et non « nous ») sauver. Car malheur au peuple qui a besoin de se soumettre à une telle idolâtrie, tout comme malheur « au peuple dont le présent est assez précaire pour qu’il cherche dans le passé des représentants exemplaires de son identité menacée » (Jean-Pierre Albert, 1999). Ce prophète espéré, en effet, destiné à subsumer sous sa figure le destin collectif, n'incarnera en réalité qu'une dérive superstitieuse, pour faire de ce destin un leurre, sinon une monstruosité.

Certes, Hegel avait à l'esprit le champ du politique. Bien des décennies plus tard (dès 1922), le philosophe et juriste Carl Schmitt thématisera à son tour cette problématique du chef charismatique, encensant, lui, la montée en puissance du « héros » nazi, avant de prendre ses distances avec Hitler, sans pour autant renoncer à ses conceptions autoritaires de l'état. (Voyez comme nous subissons toujours cette idéologie de l'homme providentiel, et même si ces derniers s'incarnent en de navrantes formules...).

Cela dit, ni Hegel, ni Schmitt n'ont pensé les résonances de la figure du héros dans le champ de la fiction artistique. Or il y aurait beaucoup à gagner à repenser dans un même temps le politique et nos imaginaires : malheur au peuple qui a besoin de la fiction du héros...

Qu'en est-il des héroïnes ? Malheur au peuple qui a besoin d'héroïnes ?

La question ne se posait même pas bien sûr, ni dans l'esprit de l'un, ni dans celui de l'autre. Les Lumières elles-mêmes n'avaient-elles pas contourné l'interrogation ? Kant partageait avec son temps ce préjugé : les Lumières, seul le masculin en incarnait le possible... La figure du héros, cette «grande fraternité qui ne se trouve que de l'autre côté de la mort» (Malraux, L'espoir, chapitre 6), ne s'accomplissait vraiment que dans son genre masculin. Et tant pis si jusqu'à Malraux, sinon aujourd'hui, on a conservé l'habitude de stabiliser l'image de ce héros dans des gestes simplets et grandiloquents, traçant autour de lui les frontières de son insularité : à l'assignation masculine répondit la convocation du singulier : l'héroïcisation individualise, gommant les solidarités sans lesquelles, en réalité, il n'est pas de héros possible.

Héroïciser dès lors, mais quoi, et qui ?

Que devient la polis entre les mains du héros ?

Si le héros peut devenir ce démiurge que dénonce Hegel, fondateur d’institutions selon Carl Schmitt, s'il peut devenir le curateur d'une constitution irrévocable de la vie collective, qu'attendre réellement de lui ?


 

(Autour de la manifestation initiée par la librairie l'établi d'Alfortville, « Vous êtes l'étincelle #3 », autour des littératures jeunesses et young adult).

Voir : Héroïnes / Héros - La Dimension du sens que nous sommes

 

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La fabrique des héros - Du martyr à la star, Sous la direction de Pierre Centlivres, Daniel Fabre et Françoise Zonabend, éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1999.

https://doi.org/10.4000/books.editionsmsh.3993.

 

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Héroïnes / Héros

28 Mars 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #LITTERATURE

(A propos de la manifestation initiée par la librairie l'établi d'Alfortville, « Vous êtes l'étincelle #3 », autour des littératures jeunesses et young adult)

 

 

 

 

Je retiendrai de la précédente édition que nous a proposé la librairie l'établi, une question, posée par une lycéenne, Noa, sur ce que devenait la place des garçons dans la littérature ado et jeune adulte, étonnamment féminisée ces cinq dernières années, au point que l'on peut parler d'un véritable basculement.

Rappelons tout d'abord qu'une étude réalisée en 2005 avait mis en lumière la domination absolue des personnages masculins au sein de cet univers éditorial et qu'en outre, les ouvrages publiés renforçaient les stéréotypes de genre, en particulier concernant les professions, les hommes relevant de métiers diversifiés et socialement gratifiant, tandis que les femmes se voyaient toujours réserver les registres des soins et de l'éducation.

En 2010, 57% des ouvrages édités mettaient toujours en scène pour personnages de premier plan des héros masculins, et 36% seulement des héroïnes... Bref : le modèle du héros masculin continuait clairement de structurer la littérature jeunesse.

Or, en 2020, l'étude de Laurie Agnello (voir notes), révélait un basculement spectaculaire, puisque le sexe des protagonistes de premier plan s'était complètement inversé : à 64,3%, les héroïnes étaient désormais majoritaires ! Au demeurant, toujours selon la même étude, plus de la moitié des ouvrages désormais publiés présentaient une (timide) déconstruction des stéréotypes de genre.

Car certes, les descriptions des corps semblaient toujours véhiculer ces stéréotypes : garçons grands et musclés, filles belles et minces. Et quant aux scolarités, les filles se dirigeaient toujours vers des cursus littéraires et les garçons vers des cursus scientifiques. Mais dans l'ensemble, on pouvait observer que les stéréotypes des années 2005 se voyaient partout interrogés, au point que 7% seulement des stéréotypes les plus insupportables demeuraient inchangés.

Reste à comprendre ce qui évolue, en particulier dans la fabrique des valeurs qui structurent les personnages. Quoi de ce héros masculin et surtout, quoi de la construction de l'héroïne, des valeurs qui la structurent ? Quelles vertus s'épanouissent là, que n’hypothéquerait pas l'héritage masculin ?

#jJ #joeljegouzo #joëljégouzo #librairieletabli #vousetesletincelle2025 #litteratureyoungadult #litteraturejeunesse #litteratureado #alfortville #heroes #heroin #

 

 

Sources :

Sexisme, stéréotypes de genre et littérature pour adolescents - AGNELLO.pdf (uliege.be)

Sexisme, stéréotypes de genre et littérature destinée aux adolescents Analyse de romans francophones publiés en 2020 et comparaison avec les parutions de 2005 Auteur : Agnello, Laurie sous la direction de : Delbrassine, Daniel, Faculté de Philosophie et Lettres de Liège, Master en langues et lettres françaises et romanes, 2021-2022.

http://hdl.handle.net/2268.2/16093

 document (cnrs.fr)

Les personnages féminins et leur parole dans la construction des stéréotypes de genre en littérature jeunesse, Maëla Le Corre, Littératures, 2018, CNRS, dumas-02548489

 KIMMEL Michael, BRIDGES Tristan, Masculinity, Oxford Bibliographies, août 2020.

https://www.oxfordbibliographies.com/view/document/obo-9780199756384/obo-9780199756384 0033.xml (03/02/2022).

Les masculinity studies sont des études qui s’intéressent à la construction sociale du concept de masculinité.

 La fabrique des héros - Du martyr à la star - Éditions de la Maison des sciences de l’homme (openedition.org)

Jean-Pierre Albert

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Sans foi ni loi, Marion Brunet

7 Février 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Un western ! On savait le genre cinématographique, on le découvre romanesque. Ici parfaitement maîtrisé. Ça sent la sueur, la poussière des chevauchées infernales, la poudre des colts, le crottin de cheval et la crasse des vêtements portés plus que de raison. Rien ne manque, ni les saloons ni les bordels, ni les putains ni les bigotes, et pas davantage le rituel duel au pistolet les yeux dans les yeux, la main sur sa garde rappelant et congédiant l'Il était une fois qui en consacra magistralement l'expression. Un western donc, plein d'Ouest à conquérir et de rudes empoignades, fussent-elles amoureuses, qui décape le genre avec une rare hardiesse. Car mieux encore, Marion Brunet en fait un roman d'éducation. Voyez un peu : Ab Stenson, « pleine de poussière et de sang », vient de braquer une banque. A ses trousses, le shérif et sa bande de crevards. La voilà coincée. Pour s'en sortir, elle enlève Garett, 16 ans, le fils du pasteur, non moins dégueulasse ce pasteur, que les acolytes du shérif. Ab ? Une bête sauvage, selon ce dernier. Indomptable. Libre. C'est là tout le propos, cette liberté qu'elle s'offre et qu'elle offre du même coup au gamin qui finira par la suivre de son plein gré, fasciné par sa rage de ne dépendre que d'elle-même. C'est ça qu'il va apprendre et nous apprendre. Le récit, c'est lui qui le raconte. Son histoire, celle d'Ab, au passé tout d'abord : « Nous étions en fuite et j'étais son prisonnier », libre très vite, de choisir : la suivre ou retourner se faire battre par son père. « Pourquoi tu veux rentrer ? », l'interrogera Ab. Et d'un coup cette question ouvre les vannes des souvenirs. Garett se rappelle. Sa sœur Esther, maltraitée par son père dès ses 2 ans. Alors il raconte, leur chevauchée, tragique dans cette Amérique où l'on pend des êtres parce qu'ils sont noirs, et où ces pendaisons sont des spectacles auxquels on mène les enfants blancs, pour leur éducation. Son récit se fait épique, traversé par un souffle qui jamais ne cède à la bouffissure de la romance. Car Ab reste «effrayante» de part en part, soulevant autant d'espoir que d'effroi dans son désir de liberté. Un personnage magnifiquement impur, appelé à prendre des décisions terrifiantes. On vole littéralement, saisi, d'épisodes en aventures, par la liberté de ton de l'autrice, par cette langue qu'elle déploie, à la fois vulgaire et châtiée, savante, documentée, précise, mais oscillant toujours entre le banal et le sublime, dans ce mouvement de balancier qui est ce par quoi la poésie triomphe de tous les préjugés.

 

On croise une foule de personnages trempés dans leur vif, c'est-à-dire non pas plus vrais que nature, mais écorchés, démembrés, en prise avec leur vie. Comme Jenny, danseuse de cabaret, 17 ans, allez, 18 si vous y tenez, pour pas avoir d'histoire. Putain, catin, imaginez ce que vous voulez, l'Amérique de cette époque s'en fiche qu'elle le soit ou seulement femme de mauvaise vie et à ses yeux, tant pis si elle n'était pas même encore une femme. Et son histoire est vraie et horrible, celle du train des orphelins parti de New-York pour peupler l'Ouest. Des orphelins jetés à la merci des prédateurs que Jenny n'a cessé de croiser sur sa route et que ses yeux fatigués «(rendus) à l'adolescence », ses yeux « de fougères » (cher André Breton), n'ont pu confondre avec "les battements d'ailes de l'espoir immense " (Nadja), refusant obstinément d'avec ce monde les clore.

 

La langue est vulgaire, oui. Non. Jamais, car jamais obscène : c'est l'histoire de l'Amérique qui l'est. L'écriture de Marion Brunet n'est jamais enfermée dans ces abus de langage qui choquent les bigots, mais qui nous interroge : quel « droit chemin pour la littérature ado » ? Faut-il écrire « lieu de perdition » plutôt que « bordel », « femme de mauvaise vie » plutôt que putain ? Devant le saloon campent les bigotes qui s'emploient à ouvrir bien des guillemets pour y clore les vies entre parenthèses déjà de leur monde hypocrite. Et ce saloon avec ses bigotes à ses portes, qui tremblent plus d'entendre des mots cochons que de voir les enfants métis jetés aux crocs des chiens, est comme la métaphore des préjugés qui pèsent sur les romans ados. Que valent nos pudeurs langagières face au monde débile que nous leur avons construit ?

 

Tout est là dans ce roman, à portée de lecture, de la brutalité masculine au racisme décomplexé. Tout est fait pour apprendre ce que parler veut dire, ou bien ce qu'aimer peut être. Du pathétique du monde adulte aux faux espoirs qui soulagent mais ne règlent rien, sans autre leçon que celle de comprendre, peut-être, que « Pas un (lecteur?) n'a su voir (que Ab) porte en elle l'annulation pure et simple de toute forme d'aliénation » -et le prix qu'il lui en faut payer...

La fin est sublime, littéralement, et l'épilogue, un coup de théâtre où conjuguer à tous les temps « l'épaisseur des broussailles sur les tombes (des) morts ».

 

 

 

 

Marion Brunet, Sans foi ni loi, éditions PKJ, Pocket Jeunesse, février 2023, 282 pages, ean : 9782266324540.

 

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La Doloriade, Missouri Williams

29 Janvier 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Biblique...

Dolores, ce «pâle oui féminin», est convoyée en brouette par son oncle aux confins de la communauté adelphique. Après l'Effondrement, il a fallu repeupler la terre. Les géniteurs qui s'en sont chargés, un frère et une sœur, ont bien eu certes une nombreuse descendance et celle-ci s'est bien également multipliée incestueusement, mais cela ne suffit pas, leur communauté reste fragile. Au loin, on a cru saisir des traces de présences humaines. L'oncle livre donc Dolores, incapable de se mouvoir aussi loin avec son « corps de baleine », dans l'espoir qu'elle se fera engrosser et qu'une nouvelle génération d'adelphes en sortira.

La vie continue. Donc. Il ne faut rien lâcher, même dans ce monde en ruine qui semble compter moins d'une trentaine d'habitants. Il faut aller et se multiplier coûte que coûte...

Il ne faut rien lâcher de ce que l'on savait faire, de ce qu'il reste d'espoir, de ce qu'il reste d'habitudes. Comme d'aller à l'école, même si elle n'est que feinte et animée par un pervers. Même si personne ne sait lire, sans doute pas même le maître d'école dans cette classe qui ne sert que de faux espoirs. « Le livre appartient à un monde oublié ». Lire ? Après le Déluge est revenu l'âge de la pierre et des choses. L'école tout de même, contre vents et marées, et au loin une ville. Un espoir peut-être, ou son contraire. Abandonnée, cette « grande honte de pierres ». Qui sait ce qu'elle recèle encore de poison. Alors là-bas la ville et ici le règne de la Matriarche, leur mère à tous, qui peut encore servir peut-être à mettre bas une génération de plus.

L'école tous les jours, plus par discipline que dignité de l'esprit. Et la télévision. Un seul programme : une émission de télé-réalité que les gosses suivent jour après jour. Quel monde pourrait survivre au monde éteint de la télévision ? Donc l'émission, en boucle. Et rien d'autres. Aucun message de nulle part. Juste l'indicible forêt qui ceinture la communauté adelphique, à la morale apocalyptique. Après tout, l'univers est peut-être mort ?

Le Mal est le temps du monde désormais. Que rien ne soulagera. Le roman s'inscrit de part en part dans ce rien. Dans l'horreur de l'il-y-a, aurait volontiers écrit Levinas.

Mais Dolores est revenue. Celle qu'ils haïssent tous. Sauf Agathe, la plus jeune, qui ne parvient pas à poser un regard de mépris sur elle. Dolores est de retour. On la bat, on l'estropie encore, on la mutile. Seules Agathe et Marta ne... Mais cela compte-t-il ? Marta à ses côtés, Marta, qui ne parle pas mais expulse des mots. Pas les mots : des. Sans logique.

Et puis Jan, celui qui a les pieds sur terre et qui cultive comme à l'ancienne, pour nourrir ce monde. Un monde mort. Qui vit sous la terreur de la Matriarche.

L'enjeu est simple : survivre et découvrir s'il existe d'autres êtres sur la terre. Mais Dolores est revenue. On n'en saura rien. Dolores est revenue reprendre sa place de souffre-douleur. La vie peut continuer. Dolores se faire violer. Marta se faire tuer. Une histoire archaïque, sinon biblique, que celle de la Matriarche et de son frère jumeau, seuls rescapés sur cette bande de terre.

Le maître d'école, cul-de-jatte, a fini par ramper jusqu'à l'orée de la ville. Il y a trouvé le cadavre de Marta, qu'il a remorqué jusque dans sa tanière, succombant « aux promesses vides de la chair », quand bien même pourries, à l'exacte image du corps de Marta, dont il enfouit le cadavre dans un monticule de vers.

Pas de morale : cette communauté de survie s'est fondée sur la cruauté, comme nécessité de survie. La cruauté comme impératif moral. La cruauté comme moteur de la vie. On comprend alors pourquoi l'existence de Dolores est fondamentale, puisque sur elle, toute la cruauté de l'humain peut s'abattre.

Mais la mort de Marta a déclenché le chaos. Jan essaie de tuer l'un de ses frères, mais tous se jettent sur lui pour le mutiler. Voilà, il n'a plus de jambes à présent, lui, le jardinier. Le projet humain claudique. «Le sol mort (scrute) le ciel mort et ne dit (plus) rien ». Dolores tombe bien enceinte, mais porte un enfant mort. Une pierre. Le monde est fini. La Matriarche s'est trompée : l'égoïsme n'est pas le lien qui nous lie au futur. Mais c'est trop tard.

 

 

La Doloriade, Missouri Williams, éditions Christian Bourgois, coll. Chimères, traduit de l'anglais par Aurélien Blanchard, août 2024, 268 pages, ean : 9782267048568

 

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De Grandes Dents, Lucile Novat

28 Janvier 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant, #essai, #essais

Enquête sur un petit malentendu, est sous-titré l'essai. Quel malentendu ? Celui d'une morale défaillante abusivement tirée d'une version expurgée du conte du Petit Chaperon rouge. Car dans le conte originel, le danger n'est pas dans la forêt, mais dans le foyer. Le prédateur est un proche, non un étranger. Avec talent et une vivacité peu commune, Lucile Novat en analyse la réception et les réécritures. Selon elle, on doit, hélas, à Bruno Bettelheim l'inversion majeure du danger : pour ce dernier, la niche familiale ne pouvait être que structurante, et donc le danger ne pouvait venir que de l'extérieur de cette cellule familiale (qui semble de fait bien porter son nom ici...). Ne « devait » venir que de l'extérieur serions-nous tenté d'affirmer devant les circonvolutions embarrassées de Bettelheim quand par exemple, ce dernier fournit à la hâte une interprétation fumeuse de l'obligation de l'enfant d'entrer dans la couche du parent... Ce n'est alors ici plus un petit malentendu, mais une grosse volonté, celle de faire de la victime la « responsable » de son viol... Et Lucile Novat de dresser le tableau quasi clinique de cette inversion, volontaire encore une fois, ancrée dans les milieux viennois de la psychanalyse, effrayés par la culture de l'inceste et bien décidés à en refouler les circonstances.

Si à leur suite Claude Lévi-Strauss a fait de la répression de l'inceste un indice d'acculturation, force est de réaliser, à lire l'argumentation serrée de Lucile Novat, et de le réaliser avec horreur, que l'ordre social patriarcal s'est toujours accommodé de l'inceste. L'essentiel était de ne pas l'ébruiter, la tolérance à l'inceste résistant aux monceaux de crimes perpétrés au nom de la paix sociale. Il fallait donc bien dans la foulée taire les vérités des contes pour enfant, biffer ces contes, les dévoyer, pour que cet ordre social pût tranquillement se bâtir sur la défense du prétendu meilleur des régimes qui fût, le patriarcat, dont l'autre béquille n'était autre que la haine de l'étranger, toujours grimé en violeur putatif en lieu et place de nos bourgeois de pères, oncles, mères, etc., criminels légitimes. A peu près tous les contes furent relus et corrigés dans ce sens pour satisfaire une morale hypocrite, ainsi que les passe en revue notre essayiste.

Dans le bois, si l'on se donne en effet la peine de relire les frères Grimm, le petit chaperon est heureux. Il cueille, insouciant, des brassées de fleurs dont il ne fera pas un bouquet pour l'offrir à sa grand-mère, ou au parent qui l'attend dans cette couche sordide qu'on lui désigne comme seul but de sa course. La forêt n'est pas un endroit dangereux : c'est le giron familial qui l'est. Le Petit Poucet l'affirme sans ambages à travers les virées nocturnes de l'ogre, cet « homme qui pénètre de nuit dans la chambre de ses enfants pour goûter leur chair , peut-on être plus clair ? », écrit Luciele Novat. Non, en effet.

Il faut lever le voile, sinon le déchirer, pour éclairer enfin les zones d'ombre de la culture patriarcale occidentale. Les fables ne demandent pas à être affabulées, elles demandent à être lues et prises au sérieux. Assez de ces Disneys qui non seulement les affadissent, mais les détournent de leur vrai sens pour perpétrer la possibilité du crime. Rappelez-vous, ailleurs, le malentendu qui a entouré la première publication de Lolita, avec cette couverture indigne qui disait tout l'inverse de ce que le roman pourfendait. Car dans la réalité du monde qui est toujours le nôtre, de Dutroux à l'affaire d'Outreau, toujours l'on commence par accuser les enfants victimes de mentir, pour finir par disculper les violeurs et autres parents incestueux. Presque. L'Affaire Mazan, peut-être, ouvre-t-elle un peu mieux les yeux sur ces hommes ordinaires qui violent en toute innocence des êtres qui ne leur sont apparus tout d'un coup que comme des bouts de viande, des trophées ou des proies...

La construction de l'essai de Lucile Novat est en outre poignante, qui glisse en notes de bas de page sa propre histoire édifiante autour du « travail de survie » qu'elle dut elle-même mener. Notes toutes en réserve, prudentes, pudiques, mais bien posées, là, en socle de son essai, comme l'écriture d'un « passé qui dépasse », toujours, et dont il faut reprendre, toujours, le fil.

 

 

De Grandes Dents, Lucile Novat, Enquête sur un petit malentendu, éditions Zones, août 2024, 156 pages, 16 euros, ean : 9782355222337.

 

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Du Ciel plein les dents, Frédéric Arnoux

11 Janvier 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

« Une fièvre poétique », écrit sans s'y attarder Frédéric Arnoux. Presque dès les premières phrases. Une fièvre. Posée. Là. D'emblée. Et c'est bien de cela qu'il s'agit. A condition d'entendre par poétique le vrai sens du mot politique, et par fièvre, moins une flambée qu'un malaise : qu'on en soit arrivé là, à écrire dans cette distance où la révolte s'est tue (tuée?).

Le Nain. Huit ans.

8 ans !

Escalier C, bâtiment B, 4ème étage droite : Frédéric Arnoux revient à son inspiration première, cet ensemble de trois bâtiments triangulaires que l'on a découvert avec Merdaille. Une cité (une cité, vraiment?) rejetée loin de tout, si loin qu'elle en est devenue une fiction, l'allégorie de nos débâcles, avec sa lie et ses grotesques -à comprendre dans le sens d'un ornement, additionnant le risible à l'effroi. Le Nain donc et son frère, le grand, qui le protège comme il le peut du Daron, toujours mauvais, shooté à la bicyclette et à la frustration, coursant Moman dans la cuisine pour la violer quand le (dé)goût lui en vient. Et Moman, outrageusement maquillée parfois, qui tapine peut-être, que sait-on des lendemains ? Moman qui danse surtout, quelques pas dans la cuisine, sublime image, dont elle aimerait bien donner le goût à son plus jeune. La danse, moins échappatoire qu'échappée, aussi belle qu'il est possible entre deux défaites devant la vie. Et puis la dope, partout, et Diana, la petite amoureuse qu'il aimerait tant aimer, le Nain. Qu'il aime tant. Les toxicos encore, l'économie d'un marché déglingué où on a que de la peau à échanger. Enfin Tonio le dadaïste, posté sur l'un des toits d'immeuble, avec sa carabine. Pour l'instant il ne dégomme que des pigeons. Demain, il recrutera une armée de racistes et tirera sur les gens. La violence donc, et encore, juste habituelle, comme coutumière : une loi nécessaire, car qu'attendre d'autre quand tous les rêves sont épuisés ?

Le Nain rêve pourtant obstinément. Et porte naïvement le récit. Le sort plus qu'il ne l'arrache à l'horreur, partout présente. L'extirpe même au lexique de l'auteur et de ce cadre urbain, bien réel pourtant, tellement documenté ailleurs, mais dont on n'entrevoit ici que le décor. Le malheur ? Un bibelot. Un ornement, cette défroque rongée de mites qu'évoquait le Corbusier. Le malheur ? On sait. Je veux dire : nous, lecteurs, on sait. La souffrance ? On connaît. L'horreur du massacre des Innocents ? On a vu ça, oui. Mais ça ne nous touche plus. Voyez l'actualité. On sait tout ça, on a lu et relu et tant lu sur ces sujets. C'est ça qui va pas avec la littérature, aurait dit Beckett. Qu'on fait même pas semblant que ça existe pas que dans les bouquins, ou que dans les séries. On sait que ça existe.

Et après ? Qu'écrire d'avec tout ça ? Quel plus jamais ça qui l'empêcherait enfin ? On aurait presque besoin du secours d'Adorno, là. Lui disait qu'on ne pouvait écrire que bestialement désormais. Mais même plus. Qu'écrire de la violence de nos renoncements ?

Frédéric Arnoux l'écrit. Et se choisit pour l'écrire le narrateur le plus invraisemblable : le Nain, huit ans. Qui sait juste une chose, c'est qu'on ne grandit pas pour devenir un homme. On grandit. C'est tout. Et tout le reste est littérature (Artaud). Ce reste auquel se refuse Frédéric Arnoux.

Ce grand monde s'est peut-être déjà usé jusqu'à la corde... (Shakespeare)...

Pas celui du Nain. C'est ça le plus troublant. Sa bonace : Du Ciel plein les dents.

 

J'avais commencé par écrire : Le Nain, huit ans, point d'exclamation.

Sommes-nous donc devenus des nains que nous devions attendre notre salut d'un enfant ? Juchés sur ses épaules ?

Relisez dans la foulée Oliver Twist, Un conte de Noël, David C. … Quelles Grandes Espérances tirer de nos récits ? Le Nain prie, guignol, un peu à la manière de Jo dans David Copperield : Notre Père, …, oui, …, c'est bien ça. C'est très bien. Et meurt. De ce que notre société n'a plus rien à vivre. Peut-être. Sinon prier les enfants de prier pour leur propre tchao.

 

 

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Frédéric Arnoux, Du Ciel plein les dents, éditions Jou, juin 2024, 156 pages, 13 euros, ean : 978249628061.

 

 

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