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La Dimension du sens que nous sommes
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Les milliardaires –Comment les ultra-riches nuisent à l’économie

11 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

ultra-riches.jpgLoin d’un simple libelle, l’ouvrage cosigné par Linda Mc Quaig et Neril Brooks est un véritable essai sur les transformations que le système capitaliste a connu depuis les années 80 sous l’impulsion des hommes les plus riches de la planète. Les conclusions sont claires : les ultra-riches ne génèrent aucune richesse dans le monde (que la misère de masse a gagné) : ils l’accaparent. Toutes les observations économiques à l’appui de cette thèse l’étaie solidement : la théorie du ruissellement selon laquelle plus les riches s’enrichissent et plus les classes moyennes s’élèvent est un leurre,  l’économie mondiale n’en profite pas, c’est même l’inverse qui se produit : depuis le début de la crise de 2008, les ultra-riches n’ont cessé d’accumuler des fortunes colossales tandis que le monde en pâtissait, jetant l’une après l’autre  des Nations entières dans la pauvreté. Mais les ultra-riches ne se contentent pas d’accaparer les richesses qu’ils ne produisent pas : ils organisent méthodiquement cette mainmise, oligarchiquement, bâtissant leurs filiations à l’abri de l’impressionnant appareil de propagande qu’ils développent jour après jour, digne des plus viles heures de la propagande soviétique –le JT du 20h en tête, convoquant à la rescousse des spécialistes, la plupart du temps conseillers ou anciens conseillers des patron du CAC 40 pour servir leur Domination.
Lange-MigrantMother02.jpgL’essai ne tarit pas de chiffres, de précisions, d’organigrammes enlevant la conviction, d’exemples nourrissant à longueur de page la colère qui devrait être la nôtre. Les Paradis fiscaux dont on nous promet chaque jour la disparition ? Des législations de complaisance. Et nos auteurs d’en débrouiller les fils. Les banques enfin ramenées à la raison après 2008 ? Voici Meryll Lynch, sauvée par l’Etat Fédéral, s’empressant d’accorder à ses traders et autres membres de son Conseil d’administration 4 milliards de dollars de prime, alors que l‘entreprise accuse 27 milliards de dollars de pertes. Législation privée, rétorque l’Etat néo-libéral, historiquement complice, en France comme aux Etats-Unis, de ce pillage éhonté des deniers publics. Eux qui ne cessent d’en référer au Marché, qu’il faudrait laisser libre, ne cessent dans le même temps de peaufiner les Lois qui valident la folle course au trésor des ultra-riches… Les salaires ? Ils les fixent comme bon leur semble, avec la complicité de Conseils d’administration fantoches qui ne sont que l’expression d’une volonté cupide exprimée dans un cercle minuscule de relations privées, cooptées sur le modèle soviétique. En 2009, soit 1 an après la crise, les banquiers de Wall Street versaient 140 milliards de dividendes à leurs cadres… On assiste ainsi au retour des ploutocrates. Bâtissant des fortunes sans commune mesure avec celle des riches d’autrefois, XXème siècle, XIXème, XVIIIème confondus…  Prenez Bill Gates, longuement dévoilé dans l’ouvrage : s’il devait compter lui-même sa fortune au rythme de 1 dollar toutes les secondes, sans s’arrêter, jour et nuit, il devrait mettre 1680 ans pour arriver au dernier dollar, cela au regard de sa fortune en 2009, vraisemblablement plus de 2000 ans aujourd’hui… Portraits saisissants que ceux qui nous sont proposés, révélant l’incroyable fracture qui a divisé le monde en deux depuis les années 1980. Saisissant aussi : l’action des Etats libéraux dans le monde, jamais en retrait dès lors qu’il s’agissait de défendre les intérêts des riches,  des Etats interventionnistes, leurs meilleurs alliés, passant sous silence la véritable essence du Marché, qui loin d’être libre n’est que le fruit d’un ensemble complexe de Lois qui régissent le commerce. Etats interventionnistes qui, dans les années 1980, ont ainsi cédé à la pression des ultra-riches pour apporter les changements que ceux-ci désiraient à la réglementation des marchés financiers autorisant les firmes de Wall Street à devenir colossales. Une collusion révélée dans ses plus abjects détails. Tenez : au moment où Lehman Brothers faisait faillite en septembre 2008, l’entreprise avait accumulé une dette de 600 milliards de dollars, découvert autorisé par le gouvernement fédéral… Le seul souci à l’époque était alors celui de la responsabilité juridique de la faillite. Une loi fut votée, qui faisait en sorte que les cadres supérieurs des banques d’investissement ne pouvaient plus être tenus pour responsables des faillites de leur entreprise… Remarquable stratégie des ultra-riches que l’essai décrypte minutieusement : le siège systématique des médias, cet ex contre-pouvoir, des milieux politiques, nos ex-représentants, pour obtenir La dérégulation qui allait leur donner les coudées franches. Un véritable complot néo-libéral, dont nous subissons aujourd’hui encore la vendetta.
 
Les milliardaires : Comment les ultra-riches nuisent à l'économie, de Linda McQuaig et Neil Brooks, traduction de Nicolas Calvé, préface de Alain Deneault, Lux éditions, septembre 2013, coll. Futur proche, 300 pages, 20 euros, ISBN-13: 978-2895961673.

Image : Migrant Mother, par Dorothea Lange, 1936.

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L’Ennemi Public (en prison)…

10 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

l-ennemi-public.jpgQuelle visibilité offrir à ceux que la société dissimule quasi discrétionnairement ? Les institutions plutôt, devrions-nous dire, tant l’objet des réflexions proposées montre à l’évidence qu’il n’y a pas de consensus quant à sa dissimulation, bien au contraire : la société, dans ses expressions les plus populaires, n’ayant cessé de tenter de lever le voile sur les prisons, pour en sortir de force ses occupants (La Bastille, symboliquement le moment le plus frappant de ce désir de réversibilité), ou révéler cette mauvaise conscience qui aujourd’hui jalonne les murs de la prison. Le titre, du coup, paraît mal choisi pour circonscrire une population que l’on ne saurait réduire au statut d’Ennemi Public, lui-même objet d’une construction politico-médiatique. Car l’Ennemi Public n’occupe pas dans le champ sociétal la même place que le délinquant, statistiquement la population la plus importante derrière les barreaux. L’Ennemi Public occupe même une position bien singulière, artistique déjà, ouverte d’emblée à sa capture artistique bien plus précoce et nécessaire que sa capture policière –que l’on songe à Mesrine ou à Carlos, pointés ici dans l’horizon de la réflexion qui nous est proposée. Fantasmes exposés littéralement à la jouissance publique, on met longtemps à les exclure du champ médiatique qu’ils occupent, même après leur mort, sinon jamais, tel Mandrin. Les délinquants, eux, n’ont pas accès à ce prestige.

mesrine.jpgA l’origine donc, une «exposition». Aujourd’hui un livre pour en poursuivre le projet : la prison comme objet d’attention des artistes contemporains, chargés d’en délivrer une représentation esthétique. La prison. Non pourtant cette réalité brutale que la revue ne pénètre pas, ou très mal. Ce monde inhumain tant et tant dénoncé, chaque fois recommencé. Mais un livre pour prendre visiblement place dans le champ de la réflexion artistique, filant à de multiples reprises une métaphore douteuse : celle de l’art comme prison, parce que des contraintes pèseraient sur la création artistique, qui est plutôt l’objet d’un travail sur les codes qui voudraient l’enfermer, que le contraire… Une création saisie ainsi d’emblée comme aveugle à son objet (et c’est son mérite que de le reconnaître) : la prison, qui est une torture avant que d’être un code, un cheval effaré jeté dans une bataille sauvage avant que d’être «une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées»… La prison pourtant, débouclée, dégrafée, exhibée dans sa réalité de pénitence à travers quelques précieux témoignages de prisonniers politiques évoquant le degré de souffrance inouïe que l’on doit y subir.

L’ensemble des collaborations dessine alors un objet complexe, un projet compliqué qui ne sait jamais sur quel pied danser, interrogeant ce que la prison donne à voir tout autant que ce que nous voulons en voir. Scrutant au demeurant la validité d’une telle rhétorique pour donner à comprendre que seuls les médias d’ordre assimilent la volonté populaire à la volonté Publique, pour faire peser sur la Nation cette culpabilité qu’on lui fabrique commodément quant à son prétendu refus de voir ce qui se passe dans les prisons. Une approche multiple donc, paradoxale, ne cachant rien de ce qui est peut-être raté, en particulier lorsque l’on veut sincèrement s’interroger sur la question de savoir comment un regard esthétisé du dehors pourrait bien se muer en une expression artistique du dedans. Car ce regard ne cesse de renforcer le poids de la Domination médiatique dans la construction de la figure de l’Ennemi Public, articulée au demeurant par celle de l’Ennemi Public n°1. Avec Mesrine, on aura ainsi esthétisé à souhait la transgression. Roberto Succo… Genêt à la rescousse. Pour avouer in fine la trivialité d’un tel procès, dès lors que cette transgression est prise en charge par l’institution artistique. Il est du reste déconcertant de voir qu’à propos des prisons, c’est cette figure artistique de l’Ennemi Public conditionnée par celle de l’Ennemi Public n°1 que l’on brandit encore, et que c’est cette figure qui est supposée nous fournir les clefs de compréhension du vide dans lequel tombe la situation de l’immense majorité des détenus de droit commun… Que cette figure, encore une fois, soit artistique semble bien commode quand on parle d’art. Qu’elle soit celle d’un sujet de désir aussi. «Utile à l’économie libidinale» d’une société telle que la nôtre, certes. Mais il aurait été judicieux d’en poursuivre les détours pour débusquer ces lieux d’investissements du désir qui sont aujourd’hui les nôtres.

nancy.jpg

Reste la question de l’art des prisonniers. Celle de ces laboratoires expérimentés ici et là autour de l’image de soi dans la fabrique de l’autoportrait, supervisée par des artistes souvent en retrait du genre. Reste ce statut particulier des images qui sont faites en prison, et dont on comprend bien qu’elles dérangent l’Administration pénitentiaire. Il y a des expériences magnifiques rapportées dans ce livre à ce propos. Et puis ce témoignage, radical à sa manière, venant brutalement interrompre le cours de la réflexion pour nous jeter à la figure le réel de la prison. Celui de Jean-Pierre Carbuccia, affirmant avec juste raison que l’art n’a que très peu de place dans la réinsertion des détenus, tout comme il en a très peu dans une société percluse de pauvreté et de misère sociale.  Pour lui, l’état des prisons françaises est tel qu’il ne peut fournir aucun projet réel, a fortiori culturel. Il est bon d’être pareillement ramené aux réalités, têtues. Quid de l’expression artistique dans un univers où l’on se pose surtout la question du nombre et de savoir comment dératiser efficacement ?

   

L'ennemi public, collectif, sous la direction de Barbara Polla, Paul Ardenne et Magda Danysz, éd. Le Bord de l'eau, coll. La Muette, 23 février 2013, 112 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2356872203.

 

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La traversée de la France à la nage, de Pierre Patrolin

9 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

patrolinUn roman.
La pointe sombre des forêts, les frondaisons des hêtres, la roche affleurant partout de part et d’autre de la Meuse où, par plaisanterie, il vient de se jeter à l’eau et n’en veut plus sortir, lançant aux siens qu’il rentrera à Paris à la nage, profitant d’une péniche pour remonter dans son sillage le cours sans effort. Octobre, remonter la Meuse, basculer vers le bassin de l’Oise par la Vesle et descendre vers le Sud… Le monde a disparu pour ne laisser place qu’à l’univers d’une eau brunâtre épinglée de berges confuses. Tout juste reste-t-il un pont et le sentiment de glisser sur une plaque mouvante qui se contenterait de ruisseler lentement vers la vallée où toutes les nuances de gris s’étagent subtilement. Poursuivre, simplement poursuivre, pour voir après le virage la vallée qui s’écoule, la terre déroulée dans sa géographie sublime, qui partout continue, se prolonge, s’ouvre à l’indécision du flux. Et c’est peut-être moins continuer dont il s’agit que de reprendre, dans le flux de la vie, chaque geste ébauché, porté par un courant millénaire chaque fois recommencé.
Un autre jour il jette son sac dans la Garonne, qu’il suit dans une vallée taillée à travers la montagne. Il y a quelque chose d’improbable dans son désir, raconté brusquement au conditionnel, narrant mètre par mètre sa présence dans les flots, dévoilant les silences auxquels ouvre l’art de la description. Ici une pierre bancale au fond du lit de la rivière, basculant périodiquement dans un claquement sourd. Là l’étrange résonance que le monde fait à hauteur d’eau. Nager ? Un long tunnel sans voûte. Déambuler plutôt, dans un paysage incommensurable et répété. Nager, le même geste, inlassablement, béant, porté par cette écriture grande ouverte. A quoi au juste ? Rien. Au paysage toujours recommencé. Mais c’est peut-être cela l’écriture, cette narration ouverte sur un monde que rien ne peut remplir… Sinon par accident. Cette crue violente par exemple, qui clôt le roman et qui finit par anéantir tout espoir de rendre compte de quoi que ce soit. L’Aisne a disparu. Il n’y a plus de rivière mais l’immense vide cosmique de l’eau qui s’est répandue, qui déborde sans retenue. Il nage, mais ne sait plus où. Dans un champ où l’eau a fui, tandis qu’un grand silence recouvre la plaine. Il nage, mais cette fois dans la vase, loin de la rivière et de son lit ordonné pour finir seul, assis dans la boue, dans une flaque stupide, nu, submergé par le flux héraclitéen des choses, l’idiotie du réel.
 
La traversée de la France à la nage, de Pierre Patrolin, J’ai Lu, coll. Roman, juin 2013, 858 pages, 9 euros, ISBN-13: 978-2290068885.
 
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L’indignation gronde, Ibycus contemple son moi minuscule et veule

8 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

ibycus.jpgNevzorov vit dans un quartier de Pétersbourg qui empeste le pâté bon marché. Seule lecture : les potins consacrés aux aristocrates. Au détour d’une ruelle, une diseuse lui prédit l’avenir. Un destin ! Il sera riche et célèbre. De fait, voici que le hasard lui tombe dessus sous la forme d’un gros meuble écrasant un ami antiquaire… Des bandits viennent de dévaliser sa boutique. L’antiquaire agonise sous son meuble. Par chance, Nevzorov sait où est caché le magot, que les bandits n’ont su trouver. Il s’en empare, jette sur le mourant un regard indifférent et s’enfuit. Le voilà riche ! Il se fait aristocrate, mais tombe aussitôt sur une vraie grue qui le plume, tandis que la révolution gronde dans les rues. Il ne cessera dès lors de fuir, de monter des plans plus foireux les uns que les autres et d’être le jouet d’aventures qu’il n’a pas voulues. Le voici comptable d’une bande de brigands. En 1919, il atteint Odessa, fait par hasard main basse sur leur trésor, fuit de nouveau. Rêveur impulsif, il ne cesse de marcher "la tête en l’air à la rencontre du danger", imprimant au roman sa structure picaresque emboîtant les aventures, structure appliquée à un personnage qui, au fond, ne rêve que de mettre fin au récit de ses aventures. Le type même de la personnalité contemporaine des gens de pouvoir, riche, jamais mieux engagée qu’auprès de lui seul malgré ses détours démagogiques, se prétendant libéral, ou démocrate quand il n'est qu’ordurièrement lige du bon vouloir des nantis, ou socialiste quand il n’est occupé qu’à créditer un encours, sans morale, sans autre ambition que la sienne ni meilleure espérance, centrée sur un moi minuscule et veule. A croire qu’Ibycus ne vaut rien, même comme héros de roman, ainsi que l’affirme son auteur. Mais il finira riche, bookmaker de courses de cafards. Ecrit en 1924, ce roman picaresque féroce, dessinant sans complexe les traits de la personnalité moderne de l’homme d'avoirs, passerait aujourd’hui pour une douce fable, tant ces gens là ont su parachever le destin d’Ybicus et nous faire prendre leurs trahisons pour des lampions de fêtes. 

 

 

Ibycus, Alexeï Tolstoï, traduit du russe par Paul Lequesne, édition L’esprit des péninsules, dessin de couverture de Pascal Rabaté, mai 98, 206p, 18,30 euros. Isbn : 2910435539.

Ou chez Rivages, mars 2005, 6,99 euros, ean : 978-2743613860.

 

 

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CRISES ? (à propos d'une parution des éditions Parenthèses)

7 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

crises.jpgRobert Castel, Olivier Mangin et j’en passe, convoqués par une association pour disserter sur le concept de crise à l’occasion de celle que nous vivons toujours, inaugurée en 2008     par les milieux de la Finance. Approche pluridisciplinaire, beaucoup de philosophie, un peu de sociologie, l’incongruité d’un éclairage de physicien pour parler de la notion de crise là où, à tout le moins, les mathématiques appliquées à l’économie auraient été plus décapantes… Et in fine, quasiment pas d’économie (!), contrairement à ce que l’on était en droit d’attendre… Le tout pour un résultat ahurissant de mièvreries oiseuses, le livre le plus inutile qu’il m’ait été donné de lire sur pareille question depuis des lustres –ceux du tournant du siècle au demeurant, où l’on débattit beaucoup de civilisation, d’une crise du sens sur laquelle nous devions réfléchir sans trop nous focaliser sur la montée en puissance de la domination financière qui déstructurait le capitalisme contemporain… Beaucoup de métaphysique donc, et d’approche existentielle, très loin du niveau d’un René Guénon tout de même, et de son essai La Crise du monde moderne, le concept grec de krisis à la rescousse pour nous éclairer, imaginez le peu, sur la bombe des Subprimes -vous parlez d’un éclairage !  Seul Robert Castel sent bien combien l’approche est décalée, vaine, pour ne pas dire hébétée. On le voit embarrassé de se trouver dans pareille galère intellectuelle, se mettant à ressasser une vieille histoire de la sociologie critique, des origines à nos jours, pour conclure qu’on en a toujours besoin quand même, mais qu’il faudrait sans doute la rénover, sans trop savoir au demeurant comment la rénover, sans proposer sérieusement de pistes, sans horizon autre qu’un aveu personnel de quasi impuissance, donnant in fine son sentiment sur la situation présente plutôt qu’ébauchant les outils conceptuels qui nous permettraient de penser cette fameuse crise… Les autres sont pires, qui nous repassent le plat mille fois réchauffé de la peur du grand siècle : celle de la mondialisation… -on croyait le mot épuisé-… Pour pourfendre comme on le faisait avant le XXIème siècle, la tentation de l’irrationalité et le sentiment de la catastrophe imminente. Mais pas un mot, bien sûr, sur ces millions d’européens précipités soudain dans la misère depuis 2008. Aucun chiffre à l’appui de leurs rhétoriques, vieilles choses datées en guise de réflexion… Des généralités philosophisantes… C’est Mongin revenant une fois de plus sur ce que l’on nommait jadis crise de civilisation. La belle affaire : les Subprimes, à ses yeux, une crise de Confiance… On croit rêver… La Confiance majuscule, traitée à l’aune de la philosophie de la morale, quand les marchés n’ont jamais perdu confiance, eux, cette confiance qui était en fait l’épouvantail que les médias nous servaient et nous servent à longueur de journée à leur propos… Les Subprimes ? Une simple machine triviale pour capter d’immenses flux financiers et nous appauvrir. Jusqu’à l’usure indécente et totale de leur promesse de gain, convertie aussitôt en un nouveau piège plus efficace encore pour capter la manne publique à travers l’invention de la Dette Publique, l’outil financier le plus opérant jamais inventé par le Capital privé pour asseoir sa Domination. Dire que le mot de spéculation renvoie au problème philosophique de la confiance, c’est littéralement se payer de vains mots. Alors il reste quand même quelques interrogations de Castel à sauver de ce naufrage intellectuel, lui qui voit, soit dit en passant, les inégalités «perdurer» quand les chiffres montrent que ces inégalités ont atteint aujourd’hui des niveaux records, ceux du XVIIIème siècle… Seule vérité de son propos : qu’il n’y ait pas de classe porteuse d’un projet de société. Certes.

 

 

Crises ? éditions Parenthèses, coll. Septembre 2013, 16 euros, isbn : 9782863643402.

 

 

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Dimanche - poème de Tadeusz Peiper, 1929.

6 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

A-tadeuszpeiper.jpgSur chaque feuille de ce dimanche étroit

Pèse un sédiment d’argent.


Oraison des passants calibrés de sourires

Puisque le nombre deux

Est aujourd’hui le plus petit parmi les gens.


(Les bas des femmes)

Cet hymne de soie au-dessus de la cruauté du sucre

Dans l’aile d’une manche qui passe

La rue pourrait me survivre.



Publié dans la revue L’Art Contemporain Kilomètre O, cote BNF FN14608.

Rédaction : 21, rue Valette, Paris 5eme. Imprimé en avril 1929 sur les Presses de l’Imprimerie de la Société Nouvelle d’Editions Franco-Slave, Paris, 32 rue de Ménilmontant, Paris XXème. Prix : 10 Frcs.

 

Ont participé au N°1 : Arnauld, Bereta, Brucz, Chirico, Chodasiewicz, TYTUS CZYŻEWSKI, Dermée, Desnos, Gain, Stefan George, MIKOŁAJ GRABOWSKI, VYTAUTAS KAIRIUKSTIS, Kurek, F. Léger, Masson, Marcoussis, Mondrian, Ozenfant, Peiper, Picasso, JULIAN PRZYBOŚ, Riemer, Seughor, HENRYK STAŻEWSKI, Tysliava, Tristan Tzara, ADAM WAŻYK, Lech Wolski, Zamoyski.

 

Tadeusz Peiper (1891-1969), poète polonais, critique et théoricien de la littérature. Membre de l’avant-garde polonaise des années 20/30. Fonde en 1921 Zwrotnica, revue littéraire de l’avant-garde dite Awangarda Krakowska (de Cracovie), en compagnie de Julian Przyboś, Jan Brzękowski et Jalu Kurek.


L’Art Contemporain, revue accueillant nombre d’entre eux, fut l’une des rares revues publiées en son temps à Paris et Varsovie, en français et en polonais. C'est l'une des rares revues dans lesquelles on pouvait lire des textes de Picasso.

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René Cassin : le bonheur du Peuple est constitutif de la société

5 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

rene-Cassin.jpg"Protéger tout l’homme et protéger les droits de tous les hommes"…
Dans le climat délétère qui est celui de l'Europe aujourd’hui, et dont la France de Manuel Valls ne se démarque pas, sans doute est-il bon de rappeler l’inlassable combat de René Cassin, le père de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948), dont la pensée politique était fondée sur la conviction de la primauté de la personne humaine, tant il est vrai qu’il est loin le temps où cette personne humaine se verra revêtue d’un respect absolu. Tant il est vrai qu’il est loin le temps où l’on aura promu l’individu à la dignité de sujet du droit international. Tant il est vrai qu’il est plus loin encore celui de l’avènement de cette morale internationale qu’espérait René Cassin. Mais l’Etat Léviathan, qui ne sait qu’exposer ses citoyens et non les protéger, cet Etat que René Cassin redoutait tant, a de beaux jours devant lui, n’en doutons pas, qui ne sait ni ne veut protéger les individus de ses abus de langage et d’autorité. Loin le temps de l’adoption d’une déclaration universelle des droits de la personne humaine, que René Cassin espérait étayée sur des garanties précises plutôt que de vagues discours proférés à l’occasion du spectacle de l’horreur. Le juriste qu’il était voyait certes dans la puissance étatique le garant naturel de l’Etat de droit, mais il savait trop bien que lorsque le pouvoir renonce à défendre ses ressortissant, tous ses ressortissants, sans exclusive ni priorités, pour instrumentaliser tel ou tel, c’est la souveraineté du peuple dans son ensemble qui s’en trouve abolie. Cassin évoquait la situation des états européens, mais ne voyait pas que l'Europe deviendrait à son tour ce Leviathan qui recèle désormais un degré de périls réels, n’ayant cessé de faire de l’homme un moyen plutôt qu’une fin. Il serait bon que les libéraux et les socialistes de Pouvoir de tout bord le relisent, lui qui était un libéral de leur bord, mais aux yeux duquel la règle républicaine exigeait que le bonheur du peuple, oui, vous avez bien lu : "le bonheur", en tant qu’élément constitutif de la société, soit visé pour faire progresser l’ensemble du corps social de la Nation. A placer pareillement la question du bonheur des hommes dans le champ de l’application politique, au fond, ce que Cassin proposait n’était rien moins que de rompre avec cette logique très au fait en Europe, qui veut que le citoyen ne compte pour rien et qu’on puisse le livrer pareillement à la Domination de la Finance.
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LA CONSTITUTION DE LA Ve REPUBLIQUE, OUTIL DE DOMINATION LIBERALE

4 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

Voilà, nous fêtons les 55 ans de la Constitution de la Vème République... Hollande n'a pas l'intention d'en changer, ni même de la réformer. Mieux, il vient d'en faire l'éloge et de nous promettre un très léger lifting avec l'introduction du référendum populaire... Ce, bien qu'une crise de défiance se fasse jour à l'égard d'une Constitution à tout le moins embarrassante.

Jean-Philippe Feldman, avocat à la cour de Paris et professeur à l'université de Bretagne-Sud, avait ouvert la voie il y a quelques années de cela, en recommandant par exemple "l’utopie réaliste" d’une constitution libérale, au lieu de cette cote mal taillée de la Vème, qui n'a cessé de réactualiser l'inconscient souverainiste de nos élites politiques. Son ouvrage, De la Ve République à la Constitution de la Liberté, interroge les constitutionnalistes et les politiques, mais également les citoyens sur ce que devrait être une constitution. Sans partager ses conclusions, reconnaissons l’intérêt d’une telle question.
Mais comment répondre à cette question en tant que citoyen ?
D’où partir pour réfléchir une nouvelle Constitution ?
A l’évidence, tout d'abord de l’urgence face à laquelle nous place l’Etat français tel qu'il fonctionne, de rappeler à satiété l’exigence de souveraineté de l’individu, l’explicite de 89, impliquant le droit pour chacun de s’opposer aux abus de pouvoir de l’État. Pour rappeler en quelque sorte que l’état de droit est un État dans lequel les Droits de l’homme doivent être garantis contre l’arbitraire (parlons des Rroms alors, cher Président ou de tous ces citoyens français d'origines étrangères, si peu considérés encore et trop lâchement abandonnés par la République). Ce qui revient à convoquer l’article 3 de notre Constitution : «la souveraineté nationale appartient au peuple».
Au fond, la question fondamentale qu’il faudrait poser serait celle de savoir ce qu’est l’essence d’une Constitution. Et la réponse n'en serait que plus simple : c’est la conception du pouvoir qu’elle met en œuvre.
Or, si jusque là le trait essentiel de la Constitution de la Ve République était d’affirmer le rôle de l’Etat comme force animatrice de la vie politique, sans doute faut-il aujourd’hui insister sur le fait que l’Etat est certes Le Pouvoir, mais qu’il n’est pas tout le Pouvoir disponible dans une société. Il y a même un vrai danger à le penser comme l’essence de la nation, de son énergie, et le laisser capter tout le Pouvoir disponible.
De sorte que la Constitution de la Ve République est sans doute un outil obsolète qui entrave la venue d’une société nouvelle.
Car cette Constitution, pour quoi (et pour qui) était-elle faite ?
L’objectif du Général de Gaulle, rappelons-le, était de renforcer le Pouvoir présidentiel, en maintenant le régime parlementaire sous surveillance. Le régime politique gaullien offrait ainsi cette particularité d’asseoir au sommet de l’Etat républicain un Président-Monarque. On le sait, cette Constitution portait en elle les risques d’une sérieuse dérive autoritaire. Le précédent hyper-président en fut la preuve manifeste, nul besoin de pousser l’analyse : pour lui, la dérive était la norme. Une béance que ce déficit démocratique, colmatée depuis à la va comme je te pousse, passablement inquiétante même si, comme l’affirme l’historien Serge Berstein, la culture politique française, solidement républicaine, constitue un garde-fou contre toute émergence d’un fascisme français. Il n’empêche : le résultat, aujourd’hui, c’est un chef d’Etat souverain, sourd à la souffrance des hommes, godillant en justifiant soigneusement sa politique par des principes hagards, à force d'être flous, mais convoquant à chaque minute de son mandat cette 
dimension transcendante que l’Etat français avait adopté dans l’allure gaullienne, au nom de laquelle le peu qu'il reste de démocratie paraît bien dérisoire.

Cela dit, plus qu’un refus de la dyarchie à la tête de l’Etat, qui est l’analyse habituelle que font les consitutionnalistes de notre étrange situation, ce qui caractérise l’Etat français aujourd’hui, c’est son refus d’un sommet contingent labile, marque des grandes démocraties avancées. Sans sommet contingent labile, l’Etat français s’avère incapable de libérer les énergies créatrices. Car la vérité d’un état démocratique contemporain réside là : dans le concert d’un sommet contingent, labile, dans cette déstabilisation fondatrice de la puissance suprême.


De la Vème République à la Constitution de la Liberté, de Jean-Philippe Feldman, éditions Institut Charles Coquelin, novembre 2008, ISBN : 2-915909-19-7  

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Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle

3 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

piketty.jpg
L’essai est d’importance, qui conclut quinze années de recherches, embrassant l’histoire économique dans la longue durée de vingt pays, pour débusquer les mécanismes à l’œuvre en les confrontant aux grandes analyses des économistes historiques, Marx en tête.
Parmi les thèses fortes de cet essai, celle concernant la répartition des richesses. On n’apprend tout d’abord rien qu’on ne savait : elle est toujours une histoire politique, qu’il n’est pas possible de ramener à un mécanisme économique. Et quant à la théorie du ruissellement selon laquelle plus les riches s’enrichissent, plus les classes moyennes à leur tour en profitent, elle est tout simplement fausse, mais constituent là encore un élément solide du langage démagogique… Nous ne ferons donc pas l’économie de luttes sociales et politiques dures, non seulement pour préserver nos acquis, mais pour donner un sens autre au destin d’une nation comme la nôtre. D’autant que les analyses de Piketty pointent un vrai scandale : les inégalités n’ont cessé de se creuser depuis les années 90, pour atteindre aujourd’hui dans les pays occidentaux des écarts hallucinants.  Or il n’existe aucun processus naturel autorisant de croire que les inégalités pourraient ralentir un jour : la rationalité économique ne débouche jamais sur une rationalité démocratique.
Et ce qui creuse ces inégalités, c’est le tournant pris par le Capital au XXIème siècle : sa nature a profondément changé. A la terre s’est substituée le foncier (la grande révolution bobo des années 2000), et aux rentes de la terre celles de la Finance. De ce point de vue, la Dette Publique est l’aubaine des grandes fortunes privées, qui grâce à elle, s’enrichissent chaque jour sans vergogne.
Dans ce dispositif, l’héritage est redevenu décisif ! Quelle avancée sociale que ce retour au XIXème siècle ! Face à l’héritage, chiffres à l’appui, Piketty démontre que la dynamique du savoir ne pèse rien, d’autant que l’investissement en formation s’avère nul et non avenu dans un pays comme le nôtre, et que la méritocratie n’est cette fois encore qu’un leurre que l’on nous sert pour nous donner à espérer, sinon nous culpabiliser de n’être pas tous polytechniciens... La diffusion du savoir est redevenue parfaitement inégalitaire. On le savait, mais d’un socialiste déçu du socialisme sauce Hollande cela fait du bien à entendre, tout comme il est bon de réaliser que le salaire moyen des parents dont l’enfant étudie à Sciences Po est de 90 000 euros… Ou bien d’apprendre que les inégalités dans les pays émergents sont plus faibles qu’aux Etats-Unis !
dette.jpgle XXIème siècle sera plus inégalitaire que le XXème siècle… Piketty pointe deux dangers qui nous menacent très concrètement : le décrochage des très hautes rémunérations, qui ponctionnent honteusement les capacités d’investissement, et surtout, la concentration des patrimoines qui conduira à des niveaux d’inégalités inconnus dans le passé –il faut remonter au XVIIIème siècle pour en retrouver du même genre…
La sécession des très hauts salaires, vrais renégats de l’idéal national, crée une situation inédite de transfert massif des gains financiers dans les poches de quelques-uns. Quant aux patrimoines hérités, ils sont aux yeux de Piketty des bombes à retardement pour l’économie mondiale, produisant déjà des effets extrêmement nocifs sur la structure des sociétés. Pensez à la force de frappe dont dispose ce Capital privé, qui représente aujourd’hui en France 6 fois le revenu national. Une prospérité patrimoniale inconnue en France depuis les Années Folles. Une prospérité qui s‘accommode fort bien d’un taux de croissance très bas, au contraire même, puisqu’il enlise le plus grand nombre et le contraint autant politiquement qu’économiquement à tout juste surnager la tête hors de l’eau pour régler le montant de la Dette Publique. Une Dette qui est devenue un vrai outil d’accumulation du Capital privé.  Obligeant par exemple les gouvernements à « déréguler », c’est-à-dire à opérer à un transfert massif de la richesse publique vers la richesse privée, les services publics, entre autres étant peu à peu confisqués pour le plus grand profit des grandes fortunes. De même assiste-t-on partout dans les pays riches à la privatisation du Patrimoine national (en France, 95% du patrimoine national se trouve déjà entre les mains des fortunes privées, quand pour des millions de français, le patrimoine se résume à quelques semaines de salaire d’avance). Le tout dessine un horizon bien sombre, qui commanderait du courage, là où l’ex-opposition ne fait que gérer une tendance néo-libérale qui à terme nous dépossèdera tous de nos droits les plus élémentaires…
 
 
Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle, Seuil, Coll. Les Livres du Nouveau Monde, 30 août 2013, 970 pages, 25 euros, ISBN-13: 978-2021082289.
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Entretien avec Pierre Chopinaud autour de Muzafer Bislim -2/2

2 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #entretiens-portraits

Tradmuzafer4.jpgjJ : Une langue paraît surgir entre vous et Muzafer Bislim , ou plutôt dans ce va-et-vient vers un ailleurs à cette langue, le français en l’occurrence. Et tenez, le fait que ce soit la langue française, son interlocutrice, la féconde-t-elle d’une manière singulière ? Et quelle serait alors cette singularité, si tant est qu’il soit possible de la définir ?

 

Pierre Chopinaud : La langue qui a surgi entre nous, je ne la connais pas, et je crois qu’elle n’existe pas. P as à la manière d’une langue que l’on parle, que l’on lit, que l’on écrit. C’est difficile à expliquer. Il n’y a pas de langue dans laquelle nous conversons, lorsque nous sommes ensemble ou au téléphone. Je veux dire pas de langue nouvelle. Et finalement nous conversons très peu. Mais lorsque nous le faisons, nous parlons dans le rromani courant de Macédoine. Je veux dire que cette langue qui est traversée par la traduction, elle n’est ni dans le rromani, ni dans le français, elle n’est pas même visible, et elle n’est pas non plus entre nous, mais entre les langues elles-mêmes. Elle est peut-être le négatif de ce qui est visible ou audible des deux langues. C’est le passage entre les langues, qui est comme un travail de la langue elle-même, dont nous n’avons été que des vecteurs, des conducteurs au sens physique. Je crois que les langues charrient leur Histoire vivante et bougent avec l’ensemble de leur Histoire, qui est l’action sur elles de tous ceux qui les ont parlés, les parlent et les parleront. C’est en fin de compte une affaire très collective, d’où la présence des morts que j’évoquais plus haut. Car les morts vivent d’une matière particulière dans la langue, il y a beaucoup de fantômes. Pas les fantômes des écrivains. Les fantômes des peuples. Je crois que ce qui a surgi entre nous a beaucoup à voir avec les morts.

Mais pour revenir à la question. Le français, que Muzafer Bislim ignore, n’agit pas du tout sur sa propre langue. Il l’écoute parfois. Mais le va-et-vient dont vous parlez je suis seul à le faire.

 

jJ : Pourriez-vous nous dire aussi comment cette langue influence votre propre langue, le français, et comment en retour ce français la féconde ? Et de quelle langue s‘agit-il au fond, je veux dire : littéraire ou autre, parlée ou écrite… En disant cela j’ai en tête Saint Paul, inventant le christianisme dans les catégories du grec des marchands, et non celui des philosophes, qu’il maîtrisait pourtant aussi bien ! Et en même temps, j’ai à l’esprit les problèmes posés par une traduction menée dans les années 20, en Pologne : celle de Rabelais, par un collectif d’écrivains polonais, qui mirent dix ans à l’achever. Un travail monumental, qui féconda et la langue polonaise et sa littérature. La critique polonaise savante explique ainsi que l’œuvre d’un Gombrowicz, qui allait naître quelques années plus tard, n’aurait pas été possible sans cette traduction, qui bouscula les cadres de la pensée et de la littérature nationale. Au point même que, de fait, sur le plan de la grammaire comme de l’orthographe, elle aboutit à une réforme du polonais. Je pense également, et encore, pour ce qui est des conséquences et de ce à quoi le travail d’un traducteur peut engager parfois, à cette première traduction justement, du grand roman de Gombrowicz, Ferdydurke, opérée vers le français à partir de l’espagnol et non du polonais (Gombrowicz était en exil en Argentine) -elle fut concrètement la première traduction de Gombrowicz en France. Et combien cet effort permit à Gombrowicz d’approfondir sa propre création littéraire.

 

Pierre Chopinaud : Si cette langue qui a surgi, comme vous le dîtes, et que je définis un peu négativement comme la présence des morts dans la langue, influence, pour moi, le français, c’est en révélant le mouvement, ou plutôt les mouvements, qui le traverse. Le mouvement de l’Histoire de la langue sur la langue actuelle et son devenir, et la pression de cette Histoire, la poussée du passé sous la surface du présent. Dans la traduction du Rromani au français, j’ai essayé de mettre le français dans l’état de fragilité, d’incertitude où est la langue Rromani. Pour cela, j’ai fouillé l’origine du français et tenté de faire affleuré cette origine, c’est-à-dire son impureté. Et j’ai parcouru par des lectures tout le temps qui sépare cette origine, origine sans fond, bien sûr, puisque le français s’enfonce avec le temps dans d’autres langues. J’ai parcouru donc le temps qui sépare cette origine de notre présent, cette Histoire et j’ai perçu donc la multitude de mouvements qui traversent la langue, ses sédiments, j’ai perçu surtout sa non fixité, sa faculté de se transformer sans cesse, aux endroits les plus inattendus, aux plans les plus inattendus, son aspect accidentel et accidenté, aléatoire, son inculture aussi en quelque sorte.

J’ai tenté de la mettre en tout cas en l’état où elle menace de se délier, se déliter, de se décomposer, se démembrer et où ses membres tiennent pourtant par une sorte de force d’attraction imperceptible et incompréhensible qui peut être le lieu du sens. Le blanc du sens qui se forme entre le noir des inscriptions et qui est une chose qui se manifeste d’elle-même, comme le troisième terme d’un rapport. Un peu comme la théorie du montage du cinéaste Eisenstein. C’est la pression de cette Histoire sur chacun des mots de la langue qui me faisait éprouver la menace de son explosion interne.

Je crois ce que je cherchais avec ces traduction c’est d’éprouver cet état de fragilité du verbe, cet état où l’on atteint le voisinage de son origine possible, où il menace d’exploser, de ne pas exister. Sans doute y a t’il là un rapport encore avec la mort.

En pratique, j’ai essayé de composer avec des éléments du français issus du plus grand nombre de plans possibles : des différentes époques, des différents lieux, et des différentes classes, avec parfois des combinaisons entre les différents plans à l’intérieur d’un même mot afin d’utiliser un mot qui aurait pu exister à un moment où en un lieu du français, mais qui par accident était jusqu’ici resté dans le champs du possible.

 

Pour ce qui est du Polonais à l’épreuve de Rabelais, sans doute la confrontation des langues fait entrer dans l’une par l’autre des catégories encore inouïes, des possibilités demeurées à l’état virtuel, la langue d’accueil finalement n’accueille peut-être rien d’autre qu’une sorte de conflagration où elle se retourne sur-elle même, s’ouvre, se plie, s’étire, mute, faisant apparaître de nouvelles possibilités, oui...

 

muzafer2jJ : C’est quoi pour vous, la tâche du traducteur ? Voyez-y clairement une référence en la matière au texte superbe de Walter Benjamin !

Pierre Chopinaud : Je crois que la théorie doit suivre la pratique. Je n’ai pas lu de théorie de la traduction ni avant ni pendant ce travail. J’en ai lu après un peu pour vérifier certaine chose, certaines intuitions, des textes de linguistique aussi. Je fais moi-même en quelque sorte la théorie de ma pratique, disons, sur le champs, en découvrant des sortes des lois à mesure que j’avance que je ne généralise pas, mais systématise un peu au cours de l’avancée du chantier. Ces lois définissent une sorte d’idéal de ce qu’il faudrait faire ou arriver à faire, mais l’idéal a toujours tendance à s’écarter du réel. Ainsi je me fais une sorte de théorie pragmatique qui consiste plutôt des notes sur ce qu’il se passe tandis que le chantier avance, une sorte de carnet d’exploration. Mais je connais ce texte de Benjamin, qui semble lui-même un commentaire sur une pratique, et je m’accorde assez avec le privilège qu’il accorde, dans mon souvenir, à la forme sur le sens, et avec la recherche qu’il fait d’une sorte de métalangue messianique qui serait la langue propre de la traduction. Une langue inaudible et invisible et pourtant manifeste dans le passage du traducteur.

 

jJ : Comment travaillez-vous sur la phrase française des poèmes de Muzafer Bislim ? Que cherchez-vous à donner, à faire entendre, saisir, comprendre ? Comment se travaille cette matière poétique, vous qui l’entendez dans les deux langues en fait ? Et à quoi cela amène-t-il ? A retravailler une pratique poétique ? Et entre l’oral et l’écrit, où serait sa place ?

Pierre Chopinaud : Je fais d’abord une première traduction du son et du rythme seuls. Je ne pouvais pas d’abord faire bien autrement puisque le sens m’était complètement opaque et que sa reconstitution supposait un travail de déchiffrage très long. Donc je transcrivais dans des phrases françaises l’effet que produisais sur moi, ce que m’évoquait la sonorité de la langue, de façon très musicale. Cette première phrase française devait indiquer la couleur, l’atmosphère de la phrase finale. C’est donc bien la matière de la langue qui prime dans ces traductions. Puis, le sens déchiffré, je le réinjectai dans la phrase en m’efforçant de garder la base matérielle de départ : rythme et son.

Après le français a ses propres lois, et ces lois rythmiques, mélodiques, m’entraînaient dans certaines directions qui n’étaient pas forcément dans l’original, des lignes plus douces, plus mélodieuses.

Il y a une sorte d’oralité qui se dégage de l’écrit, bien que le texte soit silencieux, sa musique doit être entendue. La pratique poétique est donc intermédiaire.

 

jJ : Où en êtes-vous de sa publication en France ?

Pierre Chopinaud : Des textes sont parus en traduction dans plusieurs revues importantes. J’attends à présent le manucrit d’un roman sur lequel il travaille depuis plusieurs années, qu’il est en train d’achever, en langue Macédonienne, pour le traduire, et m’occupper de sa publication.

 

 

 

images de Pierre Chopinaud, collection personnelle, notes de traduction de Muzafer Bislim. Avec l'aimable autorisation de Pierre Chopinaud.

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