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La Dimension du sens que nous sommes
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Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (2/3)

22 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais, #danse

L'histoire a retenu, outre la chorémanie de Strasbourg (1518) celle d’Erfurt (24 juin 1374), vécut comme une véritable scène témoin d'une Europe médiévale se fissurant. Dans les rues de Thuringe, des foules entières se mirent à danser jusqu’à l’épuisement, comme si un principe obscur s’était emparé des corps. On parla de morsures invisibles, de piqûres d’araignées comme pour la tarentelle italienne. Pour nombre de chercheurs, ce qui s'est joué semble être la collision entre un monde saturé de symboles et une énergie qui ne pouvait plus entrer dans ces symboles.

C’est ici que Spinoza, anachronique mais pertinent, éclaire la scène : la chorémanie d’Erfurt ressemblait à l'irruption brutale du conatus, cette puissance de persévérer qui, lorsqu’elle n’a plus de forme stable, se déploie en mouvements incohérents. Les danseurs d’Erfurt ne cherchaient pas à signifier : ils cherchaient à continuer d’être, coûte que coûte, dans un monde qui vacillait. Leur danse était une ontologie en crise !

Nietzsche y aurait vu une autre vérité : la danse comme symptôme d’un excès de vie qui ne trouve plus de langage pour s'exprimer. Non pas la danse solaire de Zarathoustra, mais sa version sombre, convulsive, où le corps tente de se libérer d’une morale qui l’étouffe. À Erfurt comme à Strasbourg, les danseurs ne célébraient rien. Ils dansaient. Ils se débattaient contre la pesanteur d’un ordre en train de se défaire. Ils incarnaient ce moment où la vie, trop comprimée, se met à trembler. Ainsi, la chorémanie des poules d'Agathe Marion, partageant cette même logique : quand le monde devient trop étroit, le corps invente un mouvement qui n’obéit plus à rien. Une danse qui n’est pas un art, mais une métaphysique en acte.

 

On se rappelle aussi que la chorémanie d'Agathe Marion était une réponse faite à J. Da Nang et à son Triomphe de l'œuf. Mais dire que la chorémanie des poules répond à J. Da Nang, c’est encore trop peu : elle le dépasse, comme elle dépasse Hegel et Platon, parce qu’elle introduit dans la pensée un mouvement que ni la dialectique ni l’Idée n’ont jamais su accueillir. Là où Platon cherche la forme pure, là où Hegel exige la réconciliation de l’esprit avec lui même, la poule chorémanique refuse la synthèse et tourne, tourne, non pour atteindre un concept, mais pour s’en libérer. Car on l'oublie trop souvent : le corps pense avant la pensée. Ce n’est pas une métaphore mais une thèse, que Merleau Ponty a formulée avec une précision presque charnelle : «La pensée n’est rien d’autre qu’un certain style du corps» (dans Phénoménologie de la perception). Le geste, la posture, la tension musculaire sont déjà des prises sur le monde, des anticipations, des décisions muettes. Le corps n’exécute pas : il comprend, il oriente, il invente. C’est pourquoi la chorémanie, qu’elle soit médiévale ou gallinacée, n’est pas un accident moteur mais une pensée en acte, une pensée qui ne passe plus par le concept mais par l’intensité. Deleuze l’avait pressenti : penser, c’est créer des lignes de fuite, et ces lignes ne naissent jamais dans la tête seule, mais dans le tremblement du vivant, dans la variation du rythme, dans la manière dont un corps se laisse traverser par ce qui le dépasse. Ainsi, lorsque les poules dansent, ce n’est pas la raison qui vacille : c’est la raison qui change de lieu. Elle quitte le perchoir, elle quitte l’abstraction, elle se fait mouvement. Elle se fait vibration. Elle se fait corps. Et c’est là, précisément, que la pensée commence.

 

 

#jJ #joeljegouzo #agathemarion #librairieletabli #denotorietepublique #essai #danse #hegel #deleuze #spinoza #julietriboulet #jdanang #poules #choremanie

 

 

chorémanie :

Danse mortelle - L'étrange cas de Strasbourg 1518 - Regarder le documentaire complet | ARTE

 

Éloge du Perchoir, Julie Triboulet - La Dimension du sens que nous sommes

Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes

Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (1/3) - La Dimension du sens que nous sommes

 

illustration :  Le pèlerinage des épileptiques à l'église Saint-Jean à Molebeek Pierre Bruegel 1642

 

 

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Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (1/3)

21 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #danse, #essai, #essais

Pour clore la soirée du 12 mai 2026, consacrée au fanzine dont l'objet est l'histoire du poulailler du Moulin d'Andé, où Perec écrivit La Disparition, Agathe Marion a proposé une chorémanie, composée sur des musiques précises et une grammaire chorégraphique calquée sur l'étude morphologique et comportementale des poules (voir les crédits en fin d'article).

Par ailleurs, la proposition d'Agathe Marion se voulait une réponse au court essai de J. Da Nang : Le triomphe de l'œuf. Dans cet essai, J. Da Nang célébrait l’œuf comme principe premier, matrice ironique d’où surgissent à la fois le monde, la pensée et les poules qui prétendent le dépasser. Dans une prose étincelante, J. Da Nang y renversait la causalité avec une élégance philosophique qui transformait la basse cour en laboratoire de métaphysique jubilatoire, poussant Hegel jusqu'à la farce cosmique. Julie Triboulet lui a répondu avec une intelligence réelle, mais son texte se raidissait dans un sérieux qui transformait l’immanence deleuzienne en automatisme lyrique. À force de fluidité grave, sa critique finissait par s’évaporer dans une solennité qui n'était plus une porte mais un mur.

 

Agathe Marion a finalement proposé le 12 mai 2026 au soir, à la librairie l'établi, la meilleure réponse au texte de J. Da Nang : faire entrer le public présent en chorémanie. Une sorte de renversement refusant la téléologie de l'œuf, la hiérarchie esprit/matière et la réduction utilitariste, pour répondre par le corps, par la danse, par la transe. Elle retournait ainsi la dialectique : ce n’était plus l’Œuf qui utilisait la poule, mais la poule qui se libérait de l’Œuf et de sa ponte, inventant une poulo genèse sans œuf, véritable post oviparité des poules sans crêtes, sans hiérarchie, sans verticalité, sans surplomb. Réponse anti hégélienne, parfaitement spinoziste et nietzschéenne.

 

Mais entendons-la présenter elle-même son travail :

 

«Poulorie Ballroom (de l'œufrie à l'aporie, de l'aporien à l'œufphorie)

Les poules, après avoir approché l'essai de J. Da Nang trouvé sur la table de cuisine de leur humaine, sont prises d'une chorémanie depuis Pâques. 

Elles qui avaient pris de sacrées résolutions pour la nouvelle année et entamaient pacifiquement leur chemin d'empouvoirement en respectant leur écosystème, se prennent dans le bec l'essentialisme violent du monde avec le Triomphe de l’œuf : "la poule, loin d'être la génitrice de l'œuf, en est en réalité le produit", "qu'un moyen",  "vulgaire véhicule", ou encore "la poule picore, gratte, caquette : elle est l'Esprit aliéné, oubliant sa source, croyant être une fin en soi. C'est, dans le moment de la nature, le plus bas degré de la réalisation de l'Idée". 

Le choc est si terrible, si ontologique, que seul le corps peut alors penser. 

Une chorémanie est un état de psychose collective qui fait danser de manière incontrôlée jusqu'à l'épuisement. Des corps qui se soulèvent, qui expansent (mix de panser avec un a pour expandre) l’Être et son grand E. 

La gentillette résolution de "l'immobilité dynamique" mènera dans la suite des événements - nous le savons aujourd'hui - à un tonitruant rebondissement de l'Histoire, que l'Homme, trop occupé à se regarder le nombril et philosopher froidement, n'aurait su voir venir. 

Renversement du stigmate, retournement anti-oeufdipien, les poules mouvementementées incorporeront à leur tour des œufs - pas en chocolat, ras le capitalisme confiseur - et se débarrasseront du stade coquillaire pour mettre au monde sans œuf leurs poussins. 

Les nouveaux crêtins sont les sans-crêtes qui dansent sans ailes/elles ! Bye-bye l'homme, bye-bye l’œuf, la rouetourne a Tinatourné ! 

(Et l'Idée reste "association de concepts triviaux ou géniaux qui s'estompent devant le nombre des associations", dans le dico). »

 

Nietzsche et Spinoza entrent dans la danse !

Nietzsche aurait adoré les poules chorémanes d'Agathe Marion. Pourquoi ? Parce que le texte de J. Da Nang, malgré son humour, reste platonicien : il place l’Idée (l’Œuf) au-dessus de la vie (la poule). Nietzsche aurait affirmé : «Voilà encore une métaphysique qui dévalorise le corps au profit d’un arrière monde ».

La chorémanie d'Agathe Marion, elle, répond par la dépense, la création sans origine, l’affirmation pure. C’est dionysiaque. C’est anti origine. C’est anti finalité. Ses poules refusent la question « qui vient avant ? » pour répondre : nous venons en tourbillonnant. Nietzsche aurait applaudi : «Elles dansent pour ne pas être réduites à un concept.»

Spinoza, lui, aurait commencé par avancer qu'«On ne sait pas ce que peut un corps.» Les poules chorémanes démontrent exactement cela. Le texte de J. Da Nang réduisait la poule à une fonction, un mode, un véhicule. Spinoza répond : «La poule est une puissance d’agir. Elle n’est pas un moyen, elle est une expression.»

De fait, la chorémanie est spinoziste parce qu'elle est augmentation de puissance, passage à un degré supérieur d’existence, affirmation immanente. Les poules ne veulent plus être causées par l’Œuf, elles veulent être causes adéquates d’elles-mêmes.

 

C'était donc bien la meilleure réponse possible que cette danse chorémanique, adressée dans une langue qui n’est ni conceptuelle ni biologique, mais chorégraphique. Une chorémanie pour sortir de l’Œuf. Les poules tournent. Elles tournent comme si la gravité avait oublié son travail. Elles tournent pour dévisser la métaphysique. Elles tournent pour que l’Idée tombe de son piédestal. Elles tournent jusqu’à ce que l’Œuf cesse d’être un Dieu et redevienne un simple rond dans la poussière. Et elles battent de leurs ailes qui ne servent pas à voler mais à penser autrement. Et frappent le sol pour que chaque coup de patte soit une réfutation de Platon, chaque gloussement une critique de la téléologie, chaque plume un adieu à la hiérarchie. Car en entrant en transe, le corps fait que le concept devient sueur. Soit une ontologie sans Idée. La meilleure réponse, parce qu'elle ne pouvait pas être un argument dans l'oubli des corps, mais un mouvement. Une affirmation corporelle qui permette de passer du commentaire à la mise en corps, du concept à la cinétique, de l’oviparité spéculative à la poulorité performative. Une chorégraphie, qui répond au Triomphe de l’œuf non par l’argument, mais par la réversibilité du geste. Une danse qui déprogramme l’Idée et réactive la puissance du corps. Ainsi, la chorémanie est une critique incarnée. Et c'est exactement ce qu'Agathe Marion a mis en œuvre : une pensée qui se fait mouvement, une métaphysique qui se fait danse, une poule qui se fait monde.

 

Et là, il n'y a pas de dépassement, au sens hégélien du concept, mais débordement. Un débordement qui ne cherche ni synthèse, ni réconciliation, ni retour de l’esprit à soi. Il ne fait que déborder. Il fuit. Il s’ouvre comme une fissure dans la grande architecture conceptuelle. La chorémanie des poules, loin de reconduire la dialectique, la dissout dans un mouvement qui n’a plus de centre. C’est là que Deleuze surgit : non comme un maître, mais comme un compagnon de fuite. Car ce que les poules inventent dans leur transe, ce n’est pas un concept, c’est un devenir danse qui ne renvoie plus à aucune origine. Le Triomphe de l’œuf de J. Da Nang trouve ici sa véritable réponse : non plus l’œuf comme principe premier, mais comme intensité qui se propage, se diffracte, se répand. L’œuf n’engendre pas la poule : il se disperse dans le tourbillon chorémanique. Rien à voir avec la remontée hégélienne de l’Esprit : ici, tout descend, glisse, se répand, se connecte. Platon voulait des formes, Hegel voulait un sens, Deleuze veut des lignes de fuite. Et les poules, dans leur débordement, tracent exactement cela : une pensée sans transcendance, sans Idée, sans finalité. Une pensée qui danse, qui tremble, qui s’éparpille. Une pensée qui ne cesse de commencer.

 

Alors, oui, Julie triboulet avait bien pressenti qu'il fallait chercher du côté de Deleuze une réponse. Mais ce qu’elle n’a pas vu, ce qu’elle ne pouvait pas voir parce que le sérieux l’en empêchait, c’est que la solution n’était pas dans le perchoir, ni dans l’œuf, ni dans la dialectique, mais dans la chorémanie. La danse comme débordement, comme perte de forme, comme refus de toute architecture conceptuelle. La danse qui n’explique rien mais défait tout. La danse qui n’interprète pas l’événement mais est l’événement. Là où J. Da Nang voulait triompher par l’œuf, la danse le bat en brèche : elle ne triomphe pas, elle déborde. Elle ne fonde pas, elle fissure. Elle ne pense pas, elle traverse. Elle est la seule réponse possible, non à Hegel, non à Platon, mais à l’idée même qu’une pensée puisse encore prétendre organiser le monde.

 

Julie Triboulet était presque arrivée : il ne lui manquait qu’un pas, celui qui fait tomber du perchoir, celui qui transforme la poule perchée en poule dansante. Celui qui remplace la hauteur par la transe. Ce pas, Agathe Marion l'a fait pour elle. Car au bout du compte, il ne reste qu’une vérité : la danse aura raison de tout, raison au sens philosophique, c’est à dire qu'elle est puissance capable de défaire la folie de la raison.

 

 

#jJ #joeljegouzo #agathemarion #librairieletabli #denotorietepublique #essai #danse #hegel #deleuze #spinoza #julietriboulet #jdanang #poules #choremanie #fanzine #litterature

 

 

Crédits :

Partie musicale : Coro Delle Lavandaie, compositeur Roberto de Simone, interprétation Neapolis Ensemble

2° coro delle lavandaie LAB - Voci In Ascolto

 

Nom des motifs gestuels : métasmœurfphose, poule house, duck walk, wings rollin (thanks to Tina Turner), amapianœuf

 

Chorémanie :

Danse mortelle - L'étrange cas de Strasbourg 1518 - Regarder le documentaire complet | ARTE

 

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Éloge du Perchoir, Julie Triboulet - La Dimension du sens que nous sommes

Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes

 


 


 

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Éloge du Perchoir, Julie Triboulet

17 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais

Le texte de Julie Triboulet possède une intelligence réelle : il comprend immédiatement que le danger du système hégélien de J. Da Nang réside moins dans sa métaphysique que dans sa tendance à absorber toute contingence dans une logique réconciliatrice. Sa critique est particulièrement forte lorsqu’elle montre que la dialectique peut devenir une machine à neutraliser l’événement, à transformer les accidents de l’histoire en étapes nécessaires d’un récit déjà écrit. Là, elle touche juste : elle révèle le risque d’un idéalisme qui finit toujours par sacrifier le réel.

Mais sa réponse finit paradoxalement par reproduire ce qu’elle reproche. En remplaçant la verticalité hégélienne par l’immanence deleuzienne, Julie substitue simplement une ontologie totale à une autre. Chez elle, tout devient flux, multiplicité, devenir. Le vocabulaire deleuzien produit une ivresse conceptuelle séduisante, mais qui tourne parfois à l’automatisme poétique. La poule n’est plus analysée : elle est dissoute dans une prolifération de métaphores où chaque chose devient ligne de fuite. À force de refuser toute hiérarchie, le texte finit par abolir toute détermination. C’est particulièrement visible dans les passages les plus lyriques, dont : « le perchoir est une pensée en bois ». La formule frappe, mais elle fonctionne davantage comme effet de style que comme proposition philosophique démontrée. Là où J. Da Nang péchait par excès de système, Julie pèche par excès de fluidité. Le concept ne domine plus le réel : il s’y évapore.

Par ailleurs, on peut reprocher à ce texte son sérieux. On croit parfois que le sérieux est un moyen : on se fait grave pour atteindre un but, on se raidit pour toucher au vrai. Mais c’est l’inverse. Le sérieux n’est pas une porte, c’est un mur. Et derrière ce mur, il n’y a rien. Non pas le vide profond des mystiques, mais le néant des salles d’attente et des formulaires administratifs. Le sérieux est l’horizon du néant, Schiller l’avait compris : l’homme n’est pleinement humain que lorsqu’il joue, affirmait-il. Or J. Da Nang, joue. Et jouer, c’est accepter la légèreté, l’imprévu, la perte de contrôle. Celui qui se prend au sérieux ne joue plus. Il pèse. Et si l’on suit cette pente jusqu’au bout, le sérieux absolu aboutit à l’effacement. Car être sérieux, c’est refuser l’ironie de l’existence, cette petite musique qui dit que rien n’est définitif, que tout se dérobe, que le sens est une bulle. À force de serrer les dents sur la vérité, on mord le vide.

Puisque Julie veut être sérieuse, rappelons-lui que Foucault avait déjà montré comment les dispositifs de gravité, institutions, méthodes, protocoles, fabriquaient des sujets dociles, c'est-à-dire des sujets qui avaient intériorisé leur propre néant. Des sujets qui ne doutaient plus, qui exécutaient. Qui ne riaient plus, qui validaient, devenus des points dans une grille, des cases dans un tableau, et dont l’horizon n'était plus l’infini, mais le bord du monde connu, au-delà duquel ne demeure que le silence gris du sérieux éternel. Cioran, lui, disait, dans le même esprit : « La certitude est un silence de la pensée. » Ajoutons : le sérieux en est la mise en scène.

Le contraire du sérieux, chère Julie, n’est pas le n’importe quoi : c’est le jeu. Et le jeu, comme le notait le même Schiller, contient sa propre gravité. Une gravité qui danse. Celle du savant qui rit en manipulant ses équations, de l’enfant qui bâtit un château de cartes avec une concentration d’acrobate, du philosophe qui se moque de sa propre philosophie. Ceux-là touchent au réel sans s’y engluer. Ils savent que le sérieux est une tentation du néant, qu’on ne traverse qu’en refusant de l’habiter. Alors, la prochaine fois qu’on vous prendra à faire la tête devant un problème, demandez-vous : suis-je en train de penser, ou suis-je en train de devenir un meuble ? Car le néant, ce n’est pas la mort. C’est la gravité sans joie. Et ça, c’est bien pire.

 

Enfin, il nous étonne Julie que vous n'ayez pas crié au scandale devant le traitement de la poule, devenue simple objet, par J. Da Nang. La fibre féministe en vous aurait abdiqué devant le sérieux de votre philosophie ? La meilleure réponse apportée à J. Da Nang, voyez-vous, c'est cette danse proposée Par Agathe Marion, dont je ferai part dans un autre article. Sa Chorémanie est d'une intelligence folle !

Cela dit, votre texte demeure stimulant parce qu’il assume comme une dérive poétique. Il ne réfute pas seulement Hegel : il oppose à la philosophie du sens une philosophie de la sensation. C’est sa limite théorique, mais aussi sa force littéraire. Et ce qui rend finalement ce texte intéressant, ce n’est pas tant la solidité de sa réfutation de Hegel que le déplacement qu'il opère du terrain philosophique lui-même. Vous cessez progressivement de discuter des concepts pour faire sentir des intensités. Là où Hegel, et J. Da Nang à sa suite, cherchent une intelligibilité du réel, une logique capable d’expliquer le mouvement du monde, vous substituez une écriture qui refuse précisément la souveraineté de l’explication. Votre texte ne veut plus démontrer : il veut produire une expérience sensible de la pensée. C’est là que la référence à Deleuze devient décisive. Chez vous, le concept cesse d’être un outil de stabilisation pour devenir une matière mobile. Les notions de flux, « d’agencement » (Deleuze), de devenir, ne servent pas à clarifier le réel mais à empêcher qu’il se fixe dans des catégories définitives. La poule n’est plus un objet de connaissance : elle devient une vibration perceptive, presque un mode d’attention au monde. Et c'est là que vous rejoignez sans le savoir Agathe Marion. Lorsque vous écrivez que « la poule est une vitesse » ou que « le perchoir est une pensée en bois », vous ne cherchez pas une vérité descriptive. Vous déplacez la perception du lecteur, vous l’obligez à voir autrement des objets considérés comme insignifiants. Le problème théorique apparaît ici clairement : votre écriture rend presque impossible toute discussion rationnelle. Une proposition comme « la poule est une ligne de fuite », possède une puissance évocatrice très forte, mais une faible résistance critique. On ne peut ni vraiment la prouver ni vraiment la réfuter. Votre texte échappe ainsi à l’évaluation philosophique classique parce qu’il glisse vers autre chose : une ontologie poétique. Et c’est précisément cette fragilité conceptuelle qui fait sa force. En fait, vous écrivez moins comme une philosophe que comme une styliste des intensités. Votre texte réussit lorsqu’il cesse d’argumenter pour devenir atmosphère. Le poulailler n’y est plus un objet, il devient un climat mental, une texture sensible. En cela, votre écriture est profondément deleuzienne : elle ne cherche pas à dire ce qu’est le monde, mais à multiplier les manières de le traverser.

 

Éloge du perchoir, Julie Triboulet, éditions de notoriété publique, mai 2026, ean : 9782919275212.

#jJ #joeljegouzo #denotorietepublique #jdanang #librairieletabli #fanzine #hegel #œuf @libairieletabli

#julietriboulet #agathemarion #deleuze

 

Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes

 

Contact éditeur : denotorietepublique@aol.com

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Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang

15 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais

En marge du fanzine sobrement intitulé L'histoire très très horrifique et néanmoins désopilante, sinon instructive, de la poule qui trouva un couteau et de ce qu'il s'en suivit pour la langue française, les éditions de notoriété publique publient un opuscule dont on nous dit qu'il ouvre une polémique durable construite autour de l’ineffable question de l'antériorité, ou pas, de l’œuf sur la poule....

Or, avec Le Triomphe de l’œuf, J. Da Nang réussit une opération rare : transformer une blague de comptoir : « la poule est le moyen que les œufs ont inventé pour se reproduire », en système philosophique intégral, monstrueusement cohérent, hilarant de sérieux et sérieusement hilarant.

Le livret avance comme une machine spéculative emballée par son propre carburant verbal : Hegel passe à la casserole, la métaphysique est battue en omelette et le lecteur, d’abord médusé, finit par consentir à cette théologie ovale avec le même abandon qu’un enfant devant un œuf Kinder.

Ce qui frappe, c’est la tenue du délire. J. Da Nang ne plaisante jamais. Il pousse la logique jusqu’à l’abcès conceptuel, avec cette manière incroyable de faire proliférer l’idée dans toutes les directions, comme si chaque phrase pondait la suivante. On pense à Claro, évidemment : même ivresse lexicale, même goût des emballements érudits, même joie de voir la pensée se transformer en carnaval syntaxique. C'est du Perec, du Flaubert du Bouvard et Pécuchet, du Gombrowicz... Ici, la poule devient le véhicule terrestre de l’idée de l’œuf, l’homme un simple garagiste ontologique, et Pâques une ruse cosmique par laquelle l’Œuf absolu se fait chocolat pour mieux coloniser l’imaginaire humain.

Le génie du texte réside dans sa capacité à singer les appareils universitaires, addenda, dialectique, herméneutique, démonstration, conclusion définitive, tout en laissant filtrer une immense jubilation enfantine. Faux traité philosophique, il se révèle poème burlesque sur notre besoin absurde d’expliquer le monde. Plus J. Da Nang accumule les couches de concepts, plus le réel se craquelle sous le rire. Hegel lui-même finit en mascotte de confiserie métaphysique.

Et pourtant, derrière la farce quelque chose surnage : une méditation sur les systèmes qui dévorent leurs créateurs, sur les idées qui utilisent les hommes comme simples supports de circulation. On songe au Kafka de la Colonie pénitentiaire. L’œuf devient virus culturel, entité autonome, mème. À force de pousser le grotesque jusqu’à la perfection formelle, J. Da Nang touche une vérité très contemporaine : nous sommes peut-être tous les employés assidus d’abstractions qui nous dépassent.

Livre minuscule, mais dont l'expansion est illimitée : une coquille de poche contenant un univers entier de spéculation comique.


 

Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang, éditions de notoriété publique, avril 2026, ean : 9782919275205.

en vente exclusivement (!) à la librairie l'établi d'Alfortville.

Contact éditeur : denotorietepublique@aol.com

Sur le même auteur ;

Le Royaume de la Dernière Page, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes

 

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«S'affecter de joie » à la librairie l'établi d'Alfortville

13 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Hier soir, en guise de signatures, les auteur.es du fanzine élaboré dans les murs mêmes de la librairie pendant plus d'un an, ont proposé un véritable spectacle, avec, en déclaration liminaire, ce texte :

Nous vivons, écrivent Gilles Deleuze et Claire Parnet dans leurs Dialogues (Flammarion, 1977), dans «un monde plutôt désagréable, où non seulement les gens, mais les pouvoirs établis ont intérêt à nous communiquer des affects tristes». Ces affects tristes sont, précisent-ils en empruntant à Spinoza ses formules : «tous ceux qui diminuent notre puissance d'être». Car «les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour nous persuader que la vie est dure et lourde».

Ces pouvoirs, poursuivent-ils, «ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser», ou, comme le dit Virilio, qu'ils citent, «d'administrer et d'organiser nos petites terreurs intimes».

Soyez persuadés que ces vampires «ne nous lâcheront pas tant qu'ils ne nous auront pas communiqué leur névrose et leur angoisse, leur castration bien-aimée, le ressentiment contre la vie, l'immonde contagion».

Face à cela, Deleuze et Parnet posent un défi lucide : «Ce n'est pas facile d'être un homme libre.» Mais ils tracent une voie : «fuir la peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d'agir, s'affecter de joie, multiplier les affects qui expriment un maximum d'affirmation.»

S'affecter de joie...

C'est précisément ce que cette soirée veut être : une rencontre organisée contre la tristesse, un espace pour choisir, ensemble, la joie comme acte politique.

 

Dans ses cours sur Spinoza, à l'université de Vincennes (1978), Deleuze affirmait : «Le système nous veut triste et il nous faut arriver à être joyeux pour lui résister. La joie est résistance, parce qu'elle n'abandonne pas.»

Précisons par honnêteté intellectuelle que cette phrase, souvent attribué à Deleuze et que personne n'a retrouvée telle que dans ses cours, ni dans son Spinoza : Philosophie pratique (Deleuze, 1981), n'est pas une source vérifiable. Il s'agit probablement d'une libre adaptation, non d'une citation directe. Mais justement. Nous l'empruntons à cause de cela.

 

«Quand je suis affecté de joie, énonçait Deleuze dans son cours à Vincennes du 24 janvier 1978, ma puissance d'agir augmente, c'est-à-dire que je suis moins séparé de cette puissance.» Or, «Le passage à une perfection plus grande ou l'augmentation de la puissance d'agir s'appelle l'affect ou sentiment de joie. » (Spinoza : Philosophie pratique, p. 74).

La tristesse diminue notre puissance d'agir. La joie, l'augmente. Le système nous veut tristes, eh bien non. Pas ce soir. Ce soir, on s'affecte de joie. Libres et heureux ensemble.

La philosophie a rarement eu aussi bonne mine.

 

#jJ #joeljegouzo @librairieletabli #librairieletabli #deleuze #denotorietepublique

 

 

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le muguet n’est pas une fleur : c’est une fiction nationale

1 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #Politique

Cette blancheur docile que l’on croit cueillie par un matin bleuté n’est qu’un mirage. Sous la clochette la sueur, la cadence, toute une armée de mains qui plient pour que la fête ait son parfum. Le muguet est un poème de misère maquillé d'innocence, une petite fleur trop blanche qui cache un monde de forçats saisonniers, de serres chauffées comme des enfers, de nuits où l’on coupe, trie, emballe, pour que l’aube du 1er jour de mai soit adorable. C’est un commerce qui prétend sentir la forêt mais sort de hangars, un rite populaire qui repose sur des cadences industrielles, une fête qui s’appuie sur des travailleurs sans droits. Ceux-là qui, dissimulés dans les entrailles de la République, exhibent les hardes d'une nation qui s'achève. C'est l'alchimie du pauvre où l’on transforme des heures sous-payées en bouquets vendus à la sauvette, où l’on force la nature comme on force les corps.

Le printemps ainsi annoncé n’est qu’un ordre de mission. Car le muguet n’est pas une fleur : c’est une fiction nationale qui dépose les vies minuscules. Entre l’innocence affichée et la violence dissimulée, il faut savoir l’envers du 1er Mai. Non la candeur des clochettes, mais leur haleine de serre, les dos pliés, un enfer parfumé, presque poli, où l’on cache la misère sous un beau ruban blanc. A commencer par celle des cueilleurs qui avancent dans la nuit comme des pénitents.

On parle d'innocence, on cache l’industrie. On parle de tradition, on cache l’ubérisation rurale, les contrats fantômes, les salaires à la tâche. Le muguet n’est pas une fleur : c’est un mensonge national, une liturgie de pureté bâtie sur des mains fatiguées. C’est un printemps qu’on arrache au sol pour couvrir l'odeur de cette France qui s'est donné un parfum pour oublier son hypocrisie, qui se couvre de clochettes pour ne pas entendre les cris. Entendez-vous la dissonance ?

 

 

 

 

 

60 millions de brins de muguet ont été vendus en France l'an passé, pour un chiffre d'affaire d'environ 20 millions d'euros, en 48h.

Sources : FranceAgriMer, Réseau des Nouvelles du Marché (RNM), rattaché au ministère de l’Agriculture, qui confirme les volumes via les prix de gros : 22 € la botte de 50 brins -catégorie 1. Quant aux CA, les chiffres les plus précis proviennent de l’étude Kantar pour FranceAgriMer et VALHOR.

 

Des chiffres qui ne tiennent pas compte évidemment du ramassage du muguet des bois, cependant négligeable : l'essentiel du muguet vendu en France est produit à 90% dans le pays nantais, et de façon industrielle.

Sources INRAE, universités de Nantes et d’Angers, révélant que 85 % du muguet français provient du triangle Nantes–Saint Philbert de Grand Lieu–La Chevrolière. Dans cet espace, les chercheurs décrivent une organisation fordiste : plantation, forçage, cueillette, conditionnement. Quelques grandes exploitations contrôlent la chaîne, et tout doit être prêt pour le 1er mai, ce qui crée une tension autant sur la production que la distribution. Le produit, lui, est artificialisée, forcée en serre pour synchroniser la floraison, et de ce fait nécessite un travail manuel intensif, soumis à une logistique industrielle (réfrigération, transport express).

Sources : Histoire & Sociétés Rurales, Le Mouvement Social (dossiers sur la précarité agricole), Ethnologie française (études sur les pratiques populaires du 1er mai), INRAE / Université de Nantes (travaux sur la filière horticole du muguet), Revue d’Économie Régionale & Urbaine (analyses sur les micro filières territoriales).

 

A remarquer : l’économie populaire du 1er mai ne pèse rien en volume, mais beaucoup en symbolique sociale et c'est elle qui légitime les achats du... muguet industriel.

En outre, toutes les études citées révèlent une filière consommatrice de main d’œuvre précaire. La production du muguet mobilise des milliers de saisonniers dans le bassin nantais, aux contrats courts, souvent quelques jours, qui travaillent dans des conditions pénibles, cadences élevées (coupe, tri, bottelage), rémunération proche du SMIC, parfois à la tâche. Au point que les chercheurs parlent d’une ubérisation agricole.

Le muguet est une fleur symbole : fête du Travail, tradition populaire, geste affectif. Mais derrière cette image se cache une industrie horticole très mécanisée employant une main d’œuvre précaire. Le paradoxe est frappant : La fleur qui célèbre les travailleurs repose sur des travailleurs invisibles.

 

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Jardiner ses lectures...

30 Avril 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #LITTERATURE

Le lecteur n’est pas un être raisonnable. Il prétend vivre dans le monde, mais il transporte toujours avec lui un autre monde, plié en quatre dans une poche, ouvert comme une fenêtre sur ses genoux. Il dit qu’il lit “juste une page”, mais c’est un mensonge : une page en appelle une autre et bientôt il disparaît derrière la couverture, happé par une phrase comme par la manche. Le lecteur aime les livres comme d’autres les jardins : il les arrose de temps, de silence, de respiration. Il tourne les pages avec la même précaution qu’un jardinier qui soulève une feuille et quand il tombe sur une phrase splendide, il la laisse reposer, comme une fleur que l’on n’ose cueillir.

Le lecteur ne paie pas de mine. Il ressemble à n’importe qui : il a deux mains, deux yeux, rien, absolument rien, ne trahit qu’il souffre d’une affection grave : la lecture. Cette maladie commence toujours de la même façon. Le lecteur ouvre un livre « pour voir ». Il prétend qu’il ne s’agit que d’un simple contact, comme on touche la terre du bout du doigt pour savoir si elle est humide. Mais la phrase le retient, il tourne la page et déjà s’enfonce dans le récit comme un jardinier dans un massif de fleurs.

Le lecteur prétend mener une vie normale. Il va au marché, achète des poireaux, dit bonjour aux voisins. Mais dès qu’il est seul, il ouvre un livre comme on entrouvre une porte dérobée. Et là, tout se dérègle : dans ce temps soudain suspendu, il lit avec une dévotion qui frôle l’idolâtrie. Quand une phrase lui plaît, il la relit trois fois, puis la range dans sa mémoire comme un jardinier qui repique une pousse fragile. Quand une phrase le bouleverse, il ferme le livre d’un geste brusque, comme si la phrase allait s’échapper.

Les livres, eux, profitent de sa faiblesse. Ils l’appellent depuis les étagères, se disputent son attention, se penchent, tombent, s’ouvrent tout seuls à la page la plus étrange et le lecteur finit souvent par en lire trois à la fois, comme un jongleur immobile. Mais malgré les nuits écourtées, malgré les repas oubliés, le lecteur n’échangerait sa condition contre aucune autre. Car il sait, avec cette certitude tranquille que seuls les fous possèdent, que chaque livre lu agrandit son monde sur un paysage qu’il n’avait pas imaginé. Il vit ainsi heureux, déraisonnable, entouré de livres qui complotent pour lui voler encore un peu de temps. C'est que le lecteur aime les livres d’un amour parfaitement déraisonnable. Il les empile, les déplace, les range, les dérange, les classe selon des critères que lui seul comprend. Il répète à l'envi qu’il va « faire du tri », mais il finit toujours par sauver les plus abîmés, les moins lus. Il a pour eux une tendresse particulière et se retrouve vite assis, le nez dans un chapitre qu’il n’avait pas prévu de lire, tandis que le dîner brûle dans la cuisine. L’amour du lecteur pour la lecture est un amour fou qui ne fait pas scandale. Il se contente de décaler les nuits et métamorphoser doucement le lecteur en quelqu’un qui vit deux vies : la sienne, et celle qu’il lit. Et chaque soir, quand il a refermé à regret son livre, le lecteur soupire. Pas de fatigue, non. De gratitude. Car il sait que, grâce à ce petit objet de papier, il a vécu un peu plus que ce que la journée lui avait promis.

 

 

Dans son récit structuré comme un almanach, Karel Čapek  développe une éthique de l'attention plus qu'un savoir-faire : veiller, attendre, espérer, recommencer. Son jardinier vit dans un temps circulaire : semis, pousse, floraison, repos, tout comme, on l'aura compris, le lecteur qui entre dans un cycle de maturation où les idées germent, se déploient, se fanent, reviennent. Et de même que dans le cycle du jardinier  aucun temps de repos n’existe vraiment, l’hiver préparant le printemps, un livre continue de travailler en nous quand nous le refermons. Si le jardinier scrute la moindre variation de lumière, le lecteur, lui, scrute les nuances, les résonances. Et comme le jardinier, il vit dans une intimité extrême avec ce qu’il cultive. Humble devant ce vivant qu'il ne maîtrise pas, tout comme le jardinier qui ne fait qu'accompagner. Car on ne domine pas un texte, on le laisse pousser en nous. La lecture est un art de la disponibilité, non de la maîtrise. Et en définitive, si le jardinage est une poétique du soin, la lecture est une poétique de l’accueil. Dans les deux cas, il s’agit de faire place à ce qui croît.

 

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Les 17 fragments de lectures amoureuses de la librairie l'établi : Le livre est lenteur. Secrète. Non traçable.

29 Avril 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #LITTERATURE

Il y a dans ces dix-sept fragments exposés en vitrine comme res nullius, quelque chose d’une performance silencieuse : un texte qui ne s’offre pas comme un manifeste, mais comme une respiration déposée dans la ville.

Ce qui frappe, c’est leur tenue littéraire : une prose lente, ample, qui emprunte à Woolf son art de la chambre intérieure : «  La librairie indépendante n'est pas un commerce comme les autres, c'est un territoire de création », et à Barthes son goût du tremblement amoureux. Le texte ne commente pas la lecture, il la met en scène, puis l'incarne. Et chaque fragment y est posé comme une petite dramaturgie du livre, un rituel de gestes, de souffles, de matières. La performance tient ici à la multiplication des formes : la librairie comme chambre à soi, le lecteur comme jardinier déraisonnable, le livre comme corps, peau, caresse, épreuve, survivance. Cette série n’est pas un simple catalogue métaphorique : c’est une cartographie sensible de ce que lire fait à un corps, à une ville, à une communauté. On y lit une pensée du livre comme relation, comme résistance, comme promesse : « Aimer un livre, c’est aimer ce qui me dépasse », et cette phrase pourrait bien être la clé de l’ensemble.

La beauté de ces fragments tient à leur double adresse : intime et publique. Intime, parce qu’ils parlent à chacun dans la solitude de sa lecture. Publique quand ils furent affichés en vitrine, offerts comme bien commun, texte sans propriétaire appartenant donc à ceux qui le lisent, la vitrine devenue un seuil offrant la librairie derrière elle comme un souffle partagé. Des fragments qui composent une poétique de la librairie : non pas un commerce quelconque, mais un lieu où l’on veille.

Qu'en dire encore ? Que ce texte est discret, comme l'est toute vraie liberté. A la fois méditation et micro traité phénoménologique sur la lecture, sa force tient à la cohérence de son dispositif : dix-sept fragments comme autant de variations autour d'une même idée, le livre comme expérience incarnée, et d'une mise en scène publique qui transforma la vitrine en espace théorique.

Troublant cependant. Le premier geste de l'auteur fut de s’inscrire dans une généalogie, convoquant explicitement Virginia Woolf, dont il reprend la notion d’espace mental et matériel nécessaire à la pensée, faisant de la librairie une chambre à soi partagée, oxymore qui fonde toute la dynamique du recueil. À l’autre extrémité, c’est Barthes qui affleure. Le texte lui emprunte non seulement des formules, mais une posture : celle d’une érotique de la lecture, où le lecteur est déplacé, troublé, décentré. Et puis ce choix du fragment, forme chère à Blanchot, Barthes ou Char, un choix qui n’est pas décoratif car il permet de penser par éclats, de multiplier les angles d’approche, de faire du livre un objet insaisissable autrement que par touches successives.

Un objet insaisissable... Et pourtant : l'invocation du livre s'y distingue par une extrême précision sensorielle. Il y est successivement corps, peau, geste, caresse, chair. L'accumulation n’est pas vaine : elle construit une ontologie du livre où l’objet n’est jamais réduit à sa matérialité, mais pensé comme frange entre le sensible et l’intelligible, rejoignant ici les lectures phénoménologiques d'un Henri Maldiney : lire, c’est sans doute toucher, mais plus sûrement, être touché.

Mais cet ensemble propose autre chose encore : le fragment 3 est composé comme une véritable ethnographie du lecteur contemporain, être « atteint de lecture chronique » . Le ton est léger mais l’analyse est fine : le lecteur vit dans un double régime temporel, celui du quotidien et celui de la fiction. Cette description, sous ses airs humoristiques, constitue une critique douce du monde marchand : le lecteur échappe aux flux, aux injonctions, aux algorithmes. Lire devient un acte de résistance, ce que confirme le Fragment 15 : « Le livre est lenteur. Secrète. Non traçable. » Dès le premier fragment, la librairie est définie comme un espace où l’on peut « se tenir à l’écart du vacarme marchand ». Ce que confirme le choix de l'offrir en res nullius. Exposés en vitrine, ces fragments sont devenus un discours public sur le rôle civique de la librairie indépendante, lieu de lenteur, de pensée, de transmission, lieu qui n’appartient à personne -res nullius- et donc à tous. La vitrine, traditionnellement espace de séduction commerciale, fut ici détournée en espace théorique, presque muséal. Le texte y est devenu installation, performance discrète dans la ville.

Enfin, cette signature. Qui n'affleure nulle part, sinon de bouche à oreille, d'un libraire l'autre. Il se chuchote que c'est jJ l'auteur. James Joyce ? jJ. Deux lettres. Une minuscule suivie d'une majuscule ! Ou la même lettre peut-être, qui se redouble ou se dédouble, témoignant tout à la fois d'une présence et de son effacement. L’œuvre d'un passeur plus que d'un auteur, refusant de s’interposer entre le lecteur et le texte. L’auteur s'est retiré pour laisser place au lecteur. Un retrait cohérent avec la conception du livre comme « présence qui ne demande rien » . Un geste minimaliste qui renforce l’idée de res nullius : le texte n’est pas un acte d’autorité, mais un bien commun.

 

Ces 17 fragments finalement, constituent une œuvre singulière : un essai poétique, un manifeste discret, une phénoménologie sensible du livre, une politique de la librairie indépendante. Leur exposition en vitrine leur a donné une dimension performative rare : le texte y est devenu lieu, seuil, respiration offerte à la ville.

 

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La librairie l'établi et sa res nullius n°1 : un lieu où la lecture s'offre avant de se vendre - La Dimension du sens que nous sommes

 

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La librairie l'établi et sa res nullius n°1 : un lieu où la lecture s'offre avant de se vendre

27 Avril 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #LITTERATURE

Dans le droit romain antique, la res nullius désignait littéralement «la chose qui n'est à personne». Non une chose perdue, mais une chose sans sujet de droit. La romanistique en distinguait en outre rigoureusement deux catégories :

1. La res nullius proprement dite, chose sans maître de fait mais qui peut entrer dans le commerce ou est appropriable par occupatio : la prise de possession physique. Et à partir du moment où elle avait un propriétaire, elle devenait res propria. Les exemples classiques sont les ferae naturae (animaux sauvages), les îles surgies de la mer, les épaves.

2. La res nullius in bonis (inappropriable de droit) : la jurisprudence de l'époque impériale qualifiait ces biens, selon une formule paradoxale, de choses relevant d'un patrimoine qui n'appartient à personne, voire de choses dont l'aliénation est interdite, ainsi des choses « communes » : L'air, l'eau, etc.

 

De quoi s'agit-il dans la vitrine de la librairie l'établi ?

Au premier regard, il y a quelque chose de contradictoire dans le geste d'une librairie d'exposer des textes que quiconque peut lire, recopier, emporter sans bourse délier. Une librairie vend des textes, c'est sa définition commerciale, son économie, sa raison d'être dans le régime ordinaire de l'échange. Or voici qu'elle en abandonne dans l'entre-deux de ses vitrines, un lieu qui n'est ni dedans ni dehors, ni possession ni don, ni espace privé ni espace public. Elle les pose là comme on pose une cruche d'eau à la porte d'une grande chaleur, dans une sorte de geste d'hospitalité qui excède la logique du commerce sans pourtant la nier.

C'est précisément ici que la notion romaine antique de res nullius devient éclairante, non comme analogie décorative, mais comme outil conceptuel.

 

Le texte ? Quelle genre de chose ?

Dans la doctrine romaine antique des res, toute chose est définie par son rapport à la possession, à l'échange ou au patrimoine. Mais le texte, ce tissu de mots, occupe une position instable dans cette perspective juridique. Il est à la fois corpus (objet matériel : le rouleau, le codex, le livre imprimé) et incorporel (le sens, la pensée, la formulation). Gaïus, en distinguant res corporales et res incorporales, ouvrit la question de savoir à quelle catégorie appartenait une œuvre de l'esprit. Le droit romain ne trancha pas : il ignora superbement la propriété intellectuelle comme catégorie autonome. Le livre était une chose, son contenu (scripta) ne l'était pas au même titre. Vendre un livre, c'était vendre un objet. Mais les mots, eux, n'avaient pas de maître assignable une fois qu'ils avaient circulé. En ce sens, tout texte ancien était en devenir une res nullius, non parce qu'il allait tombé dans l'oubli, mais parce que le temps l'aura dépossédé de son sujet de droit. L'auteur mort, ses héritiers légaux disparus ou leur droit prescrit, la chose-texte redevient disponible pour le premier occupant : le lecteur, le passant, le libraire qui l'affiche.

 

La vitrine comme lieu offert à l'occupatio

La vitrine d'une librairie n'est pas la devanture d'un supermarché. Elle est une scène dont la fonction première est de créer le désir. Le livre est là, lisible par son titre et sa couverture, inaccessible dans son épaisseur, car entre le passant et le texte, la vitre fait loi. Or la librairie qui affiche des textes res nullius renverse ce dispositif. Elle ouvre le texte avant la transaction. Elle dit : voici des mots qui sont à vous avant même que vous entriez, avant même que vous payiez. Elle transforme la vitrine, lieu de la séduction marchande, en lieu de l'occupatio offerte. Le passant qui lit devient possesseur sans acte d'achat. Et cet acte de lecture ne prive personne : c'est la propriété des immatériels, et c'est aussi ce que les romains savaient des res communes, l'air, la mer, la lumière, dont chacun doit pouvoir user librement. Il y a ici une pensée implicite sur la nature du texte : contrairement au pain ou au manteau, le texte partagé ne s'épuise pas. Cette caractéristique de l'immatériel, que les économistes appellent maladroitement « non-rivalité », est exactement ce que la res nullius textuelle rend visible et célèbre.

 

Le commerce des textes : rapport et transaction

Le mot commerce mérite ici d'être entendu dans sa double valeur, que le français a depuis séparée au prix d'un appauvrissement. Commercium en latin désigne à la fois le trafic marchand et la relation, le rapport entre personnes, comme le commercium linguae, l'échange de paroles, ou le commercium epistularum, la correspondance. Ce n'est pas un glissement métaphorique tardif : c'est le sens originel, le rapport d'échange entendu dans toute sa généralité, avant que l'argent n'en capte la définition.

Une librairie est, en toute rigueur, un lieu de double commerce : elle vend des livres (transaction) et elle met en rapport des esprits avec des textes, des lecteurs avec des auteurs, des vivants avec des morts. Ces deux dimensions y coexistent dans l'acte d'achat : on paie et on entre dans un rapport. Mais lorsque la librairie affiche des textes res nullius en vitrine, elle dissocie les deux dimensions : elle offre le rapport sans la transaction. Elle dit que le commercium, au sens de rapport; peut exister indépendamment du pretium, du prix.

C'est un geste philosophiquement courageux dans une époque où le marché tend à confondre les deux acceptions et à faire de tout rapport une transaction. La librairie qui pose des textes en vitrine affirme que le rapport avec un texte précède et excède l'acte d'achat. Elle réaffirme que le commerce des esprits, au sens où l'entendait Montaigne, qui ne pouvait concevoir de commerce plus haut que celui des âmes, est une catégorie à part, irréductible à l'économie marchande.

 

La générosité comme politique du texte

On susurrera que la générosité d'une telle vitrine est calculée. Elle attire, elle donne envie d'entrer, elle est une forme de marketing. Réduire ce geste à cette dimension commerciale serait rater l'essentiel. Et c'est exactement l'erreur que le droit romain, dans sa sagesse classificatoire, évitait : confondre l'usage et la propriété, l'appropriation et la jouissance. La librairie qui affiche des textes res nullius fait quelque chose que presque aucun commerce ne fait : elle crée de la valeur sans en capturer la totalité. Elle enrichit la rue. Elle transforme le trottoir en espace de lecture, donc de réflexion. Elle fait du dehors une intimité provisoire, et du passant distrait un lecteur. C'est une politique du texte qui reconnaît que la littérature, comme la mer et comme l'air chez les Romains, n'est pas faite pour relever d'un seul maître. En exposant la res nullius là où elle vend des res in commercio, la librairie ne se contredit pas : elle révèle sa propre vérité. Elle montre que son objet, le texte, excède toujours le livre qui le contient, comme le sens excède le support. Elle rappelle que toute librairie est, au fond, une institution paradoxale : un commerce dont la marchandise résiste au commerce, et dont le meilleur client est peut-être celui qui, ayant lu la vitrine, n'entre pas, ou bien d'un pas éclairé plutôt que séduit.

 

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Lire pour nous rendre capable d'autrui

21 Avril 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #LITTERATURE

Si la littérature est toujours l'altérité à l'œuvre, alors lire est un acte éthique et politique, non pas au sens d'un engagement idéologique, mais au sens plus profond d'une transformation du rapport à l'autre.

Les études empiriques en psychologie cognitive, notamment celles de Raymond Mar et Keith Oatley, ont montré que la lecture de fiction augmentait significativement l'empathie cognitive, à savoir, la capacité à modéliser la conscience d'autrui, à habiter des perspectives différentes de la sienne. Ainsi, la littérature reconfigure neurologiquement notre rapport à l'altérité ! Mais au-delà de la neurologie, c'est une transformation ontologique que décrit l'idée de littérature comme demeure de l'autre. Lire, c'est ressortir différent de ce que l'on était en ouvrant le livre choisi : une voix étrangère a traversé notre intériorité, elle y a laissé quelque chose, une inquiétude, une nuance, une fissure dans nos certitudes, mais peut-être aussi une joie rédemptrice. C'est en ce sens que la littérature est proprement subversive : non pas parce qu'elle prêche des idées révolutionnaires, mais parce qu'elle opère une révolution profonde : elle désidentifie. Elle nous dessaisit de nous-mêmes, juste assez longtemps pour nous rendre capables d'autrui.

Capable d'autrui : cet étranger pour tout dire, et la littérature y devient le lieu où ce métissage se radicalise en conscience, où la langue étrangère que nous portons tous en nous depuis l'enfance, ne serait-ce que cette langue maternelle qui ne nous appartient jamais tout à fait, comme disait Derrida, trouve sa forme la plus accomplie. La littérature est la demeure de l'Autre, c'est-à-dire qu'elle est la vie des langues portée à son point de plus haute intensité, là où le métissage cesse d'être subi pour devenir choisi, assumé, célébré, là où Babel cesse d'être une malédiction pour devenir, enfin, une promesse.

 

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