Les Deux tours, Tolkien, lu par Thierry Janssen, Audiolib

Les Deux tours. Le titre est une énigme : quelles sont ces deux tours ? On sait que Tolkien ne songea à un tel titre que fort tard, ayant proposé tout d’abord à son éditeur de baptiser ce second volet L’Anneau dans l’Ombre (lettre du 24 mars 1953). En août de la même année, il hésitait encore, proposant cette fois L’Ombre s’étend. Ce n’est que quelques semaines plus tard qu’il proposera enfin ce titre qui interroge depuis : Les Deux Tours. Délibérément, Tolkien voulait introduire une ambiguïté, laisser un doute planer, et le lecteur se débrouiller avec cette énigme, renforcée par la composition du volume, hétérogène, narrant les aventures de Frodon tandis que les combats entre les Orques et les Cavaliers du Rohan font rage et que bientôt surviendra la rencontre avec l’Ent Fangorn et que nous assisterons, incrédules, au retour de Gandalf. On suit le Gollum sur le chemin qui mène au Mordor. L’émotion est extrême, l’épisode, épique, mais immobilisé parfois en d’intenses moments contemplatifs, tandis qu’au loin irradient ces Deux Tours comme l’horizon funeste d’une catastrophe inéluctable. Mais que sont ces tours ? Le volume en mentionne de nombreuses : Orthanc, Minas Tirith, Minas Morgul, Barad-dûr et la tour de Cirith Ungol… Dans un courrier à son éditeur, Tolkien évoque tout le bénéfice dramatique que l’on peut tirer de cette énigme. En janvier 1954, l’éditeur commande à Tolkien un dessin pour la jaquette du second volume. Tolkien lui adresse alors celui de tours qui ressemblent beaucoup à celles de Barad-dûr et Minas Tirith, qui entourent le volcan Orodruin. Et puis il renonce, au profit d’un nouveau dessin proposant deux nouvelles tours, moins identifiables, avant de revenir encore sur sa proposition et proposer en dernier cette «grande colonne» vers laquelle Gandalf avance. La jaquette ne laisse cette fois plus aucun doute semble-t-il. Mais le texte est plus ambigu. Au lecteur, donc, de se faire sa propre opinion… La Fantasy que Tolkien déroule se charge ici d’une redoutable dystopie, qui nous est contée cette fois encore par le talent fou de Thierry Janssen, qui sait comme nul autre donner vie à chacun des personnages de l’immense saga. Offerte enfin dans sa traduction de 2015, qui prend en compte la dernière version du texte anglais et les indications laissées par Tolkien à ses traducteurs. Un chef d’œuvre.
Les Deux Tours, Le Seigneur des Anneaux, tome 2, John Ronald Reuel Tolkien, lu par Thierry Janssen, traduit de l’anglais par Daniel Lauzon, Audiolib, 18 avril 2018, 2 CD MP3, durée d’écoute : 18h09, 26,90 euros, ean : 9782367625584.
Histoire mondiale de la France, Patrick Boucheron, Audiolib (livre lu)

A sa parution, l‘ouvrage avait fait polémique. Il prétendait non seulement réécrire le roman national mais, en replaçant ce récit dans son contexte mondial, l’arracher à ses dérives identitaires. 122 historiens attachés à ce travail. Une entreprise qui n’était pas sans rappeler celle des Lieux de mémoire de Pierre Nora, dont la démarche canonisante avait été à juste titre dénoncée, même si Pierre Nora s’en était défendu en rétorquant qu’à l’origine il avait simplement voulu faire œuvre de renouvellement historiographique. Mais sa démarche n’en restait pas moins «militante», le reproche qu’il adressa précisément à Boucheron, Pierre Nora s’étant saisi, au moment d’ouvrir son chantier, du mal être qui s’emparait d’une France à l’identité vacillante pour tenter de lui ouvrir des réponses capables de la rassurer. Or, lorsqu’on compulse l’immense travail effectué, force est d’admettre que dans le choix même de ses objets, à privilégier ces lieux qui accomplissent la seule mémoire des élites académiques (telle la Khâgne par exemple), le projet relevait d’une intention politique sacrifiant à la visée publiciste traditionnelle de l’enseignement de l’Histoire : la formation de la conscience nationale. Nora devait d’ailleurs dans ses nombreux interviews l’avouer : son travail reprenait en main en quelque sorte le sentiment national, pour l’aider à se ré-ancrer dans la conscience sociale de la Nation. Rien d’étonnant alors à ce qu’il ait évité les objets polémiques : notre passé colonial, ou à plus forte raison, notre présent post-colonial. L’historien s’était fait idéologue, figeant les éléments de l’identification nationale autour de quelques légendes patrimoniales aptes à raffermir la dévotion nationale (voir le tome consacré à la Nation). Idéologue, en ce sens qu’il ne faisait rien d’autre que de recadrer les figures symboliques autour desquelles le souvenir français était autorisé à tourner. Rien de surprenant alors à ce que, in fine, ce devaient être des Bern ou des Finkielkraut qui allaient prendre le relais pour nous servir cette fois la soupe immonde d’un horizon bêlant. Cadrage idéologique en somme, auquel a répondu des années (trop longues) plus tard, le contre-cadrage de Boucheron. En commençant son histoire à l’heure où la France n’existait pas, c’est tout d’abord rien moins que la sommation téléologique qu’il bat en brèche, pour nous donner à explorer nos discontinuités comme autant de moments mettant à mal la fiction d’un canon culturel unitaire. C’est bien là ce qui heurtait Pierre Nora : l’intention de Patrick Boucheron différait de la sienne, à l’approche des présidentielles de 2017 : sortir du pré carré identitaire. Et pour cela, il lui fallait montrer combien notre histoire était redevable aux interactions avec le monde extérieur –voire combien peu «nationale» elle aura été ! Boucheron a retenu 146 dates pour l’articuler, dont certaines peuvent surprendre. 146 dates qui permettent de porter un regard critique sur ces «grands événements» qui ont fondé notre histoire. Un regard chaque fois documenté, comme celui porté sur l’ouverture de la Sorbonne, lieu de migration de tous les Lettrés d’Europe, ou cette Loi de naturalisation qui bricola en 1927 un millions de nouveaux français en une décennie… C’est donc une France ouverte qu’il nous donne à contempler. Et qui fait de ce livre un projet éditorial passionnant. Et lisible. Par tous. Ouvert au grand public. Les articles sont courts, faciles à lire. Comme un roman.Notre roman national. Appréhendé chaque fois sous un angle décalé : ses repères ne sont plus ceux de l'école primaire. Boucheron prend 719 plutôt que 732, mobilise une conception pluraliste de l'histoire. Rien d'étriqué dans son modèle. Pas de crispation identitaire. Alors oui, cette histoire peut paraître plus émiettée que celle dont nous avons appris à croire qu'elle était nôtre de tous temps. Comme avec ce fil conducteur des Rois de France par exemple, grâce auxquels le projet France a pu assurer sa continuité. Mais c'est en oublier le prix, et les rafistolages... Le résultat ? Un laboratoire, forcément. Comme l'étaient les lieux de mémoire. Inabouti. Un laboratoire, avec des résultats inégaux. Comme toujours avec l'Histoire des historiens. Dans sa version sonore, elle est plus passionnante encore : la lecture qu'en fait Mathieu Buscatto est un régal, prenant le parti du romanesque. On suit chaque péripétie de cette histoire comme à l'écoute d'une intrigue radiophonique. On touche ainsi à cette dimension de l'écriture des historiens à laquelle un Michelet avait su élever l'Histoire de France. Et l'entretien avec Patrick Boucheron vient clore magistralement cette prestation. Une oeuvre au final, assurément à écouter et à conserver.
Histoire mondiale de la France, Patrick Boucheron (collectif), lu par Mathieu Buscatto, suivi d’un entretien avec l’auteur, Audiolib, livre audio 3 CD MP3, livret 8 pages, 16 mai 2018, durée d'écoute : 32h54, 34,50 euros, ean : 9782367626611.
Brigitte Giraud à l'établi

Le vendredi 13 avril, la Librairie l’établi, de Sylvaine Jeminet, à l’invitation du poète Marc Verhaverbeke, recevait Brigitte Giraud pour la sortie de son dernier roman : Un loup pour l’homme. Je n’ai pas lu l’ouvrage, je n’ai lu aucun des textes de cette auteure. Mais j’étais là. Venu curieux moins d’une rencontre avec un auteur qu’avec un lieu. Du moins, intéressé par leur manière de faire, non pas un débat mais la possibilité d’une parole partagée. Et je n’ai pas été déçu. Je ne parlerai pas de l’ouvrage –une autre fois sans doute. Mais de l’esprit du lieu. Le dispositif restait cette habituelle frontalité à la française, la langue sur son piédestal, affermie sinon armée, une conception héritée des grecs qui n’imaginaient pas autrement l’agora que sous des espèces militaires, où livrer bataille. Une conception de l’échange au fond inamicale, qui est restée la nôtre, feutrée dans l’héritage de l’art de la conversation cultivée des salons du XVIIIème et cependant toujours arrimée au malheur des vaincus. Une table donc, deux sièges, l’auteure et Marc Verhaverbeke faisant face –front- au public. Cependant, l’exiguïté du lieu, la nécessité dans laquelle nous nous trouvions de pousser au plus près nos sièges de cette table dispensatrice des honneurs, cassait si bien la solennité de ce genre d’exercice que quelque chose se passa –qui devait se passer au fond chaque fois. Il y avait bien certes toujours ce risque que l’on connaît d’une rencontre soumise à l’obséquiosité de l’accaparement égotique. Mais d’emblée, Marc Verhaverbeke s’est complu à bavarder plutôt qu’arguer. Avec bienveillance, s’interrogeant plutôt qu’il n’affirmait. S’interroger. N’est-ce pas déjà ouvrir entre nous un besoin de connaissance ? Il parlait en toute franchise et amitié. L’amitié. C’est à cela que je voulais en venir, et c’est à cela que je me voulais convier. Non pas entendre un auteur. Non pas entendre un critique. Mais me poser dans un espace de patience, en me laissant guider par ce que je ne savais pas.
La lecture est une amitié, au sens fort, philosophique du terme, de cette amitié que le philosophe nourrit par exemple pour la vérité. Désintéressée, épurée, débarrassée du fardeau de la politesse, de la mesquinerie, des bons comptes, de l’intéressement. Nous étions là, à passer ce genre de soirée autour d’un livre, calmes, silencieux parfois, sans vanité pour beaucoup, sans orgueil. Lire est une initiation. Non une discipline. Mais une initiation qui campe au seuil d’un horizon qui ne l’accomplira jamais. Lire est une initiation, non une consolation : lire ne peut se substituer à la vie. On n’y fait que camper sur le seuil de cette vie, à laquelle du reste ce soir-là sans cesse l’auteure nous ramenait et soumettait son roman. Qu’est-ce qui justifie un livre ? Qu’est-ce qui justifie nos vies ? il n’y a pas vraiment de réponse à ce genre de question, encore que chacun doive s’y affronter. Je me suis rappelé ce que Proust disait au sujet de la lecture : qu’elle était une amitié. Qu’aucune phrase ne pouvait conclure. Une force, accumulée dans l’immobilité. Toute lecture, affirmait-il, «porte en elle comme un reflet insaisissable, une vision, cette chose sans épaisseur qui charme et qui déçoit. » Je me suis également rappelé que le très beau livre de Linhardt, l’établi, s’achevait sur une amitié naissante. Cet appel qui présida à la création d’une librairie vraiment pas commune.
Lire L’établi, de Robert Linhart, entretien avec Guillaume Gilliet

Guillaume Gilliet a lu l’établi à la librairie l’établi, d’Alfortville. Il nous répond sur son choix de lecture.
jJ : Qu'attendez-vous de vos spectateurs ? J'imagine que vous répondrez spontanément : "rien", pour préserver votre rapport au théâtre, disons. Toutefois... En la posant je songe à Mikhaïl Bakhtine évoquant ce rapport à l'écriture : toute langue est dialogique, et c'est ce dialogue qui en constitue l'essence qui me fonde à maintenir ma question... Quelles que soient les modalités de ce dialogue, différé ou silencieux... Mais bien sûr, elle revient aussi à savoir pourquoi vous avez voulu lire CE texte. Du mouvement des établis, il n'est resté qu'un texte. Ce livre qui constitue à lui seul un aboutissement qui a transcendé largement son objet. Peut-être tout écrivain est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’un livre, à la rencontre d’un monde qu'il croyait transformer et que son ouvrage a peut-être en effet transformé, là où il n'attendait plus rien... Peut-être tout comédien est-il jeté lui aussi sans le savoir dans ce même mouvement ?
Guillaume Gilliet : A votre question, je répondrais bien plus spontanément "tout" que "rien", tant la montagne à gravir paraît haute parfois au moment de prendre la parole, que l'aide de tous est la bienvenue. Mais finalement non, pas plus "tout" que "rien", je crois. Car c'est le mot "dialogue" qui me semble le plus juste. Surtout dans un exercice comme la lecture et dans une telle proximité avec les spectateurs. "Dialogue différé ou silencieux", j'aime beaucoup cette formule de Bakhtine que vous m'apprenez. Il y a dialogue, je crois, entre un lecteur qui espère les spectateurs à l'écoute, concentrés, curieux, prêts à tout comme à rien, et des spectateurs qui attendent sans doute (et sans le savoir peut-être) du lecteur qu'il reste solidement relié à sa base, au plus près de lui-même sur le chemin qu'il a imaginé pendant les heures de préparation. Alors peut-être que le chemin pourra être parcouru ensemble. Quoi qu'il en soit, il peut difficilement se parcourir l'un sans l'autre. Pendant la lecture de la librairie "L'Etabli", j'ai très vite senti la concentration, la curiosité et le désir, dans le regard des spectateurs, à quelques centimètres de moi pour certains. Cette disposition m'a enveloppé, m'a isolé et guidé dans la lecture pour rester fidèle à ce que j'avais préparé, mais aussi pour trouver la confiance de m'en écarter sans perdre pieds. Je garde le souvenir d'un moment intense et doux. Ça ne se produit pas à chaque fois, loin s'en faut. Voilà ce que je peux dire aujourd'hui...
Librairie l’établi, 8 Rue Jules Cuillerier, 94140 Alfortville.
Le Seigneur des anneaux, John Ronald Reuel Tolkien, lu par Thierry Janssen

Livre culte s’il en est ! Quelle audace fallait-il aux éditions Audiolib pour en tenter la première intégrale sonore ! Livre généreux en bonheurs, lecture après lecture. Œuvre littéraire à l’ampleur inégalée, que dire du Seigneur des anneaux qui ne soit apologétique ? Publié en 1954, il connut aussitôt le succès. Et depuis son adaptation au cinéma par Peter Jackson, ce succès ne s’est pas démenti. Y compris dans les milieux universitaires, où cette somme a ouvert un champ inépuisable de recherches. Somptueux dans ses moindres détails, dans ces détails justement, qui en forment le vrai contenu. Il fallait tout l’art de Thierry Janssen pour nous les restituer. L’interprétation est magistrale. On l’espérait et l’imaginait à l’avance telle, sachant à qui l’on en confiait la lecture, tant Thierry Janssen s’est illustré déjà par son talent. Mais à ce point… Il sait comme aucun autre démultiplier à satiété la variété de ses registres, de ses timbres, de son phrasé, et déployer avec une gourmandise insatiable le plaisir d’une voix grave, capable toujours de plonger plus encore dans les graves. Magistral Gandalf dans son interprétation, rendu énigmatique, menaçant, nous en révélant par des éclats, soudain toute la profondeur. Et ce Frodo qu’il bafouille… Du Mordor au langage des elfes, en passant par celui des nains, vraiment, ce n’est qu’un pur plaisir d’un bout à l’autre de sa lecture. On est sous le charme, sous le choc presque. Quelle interprétation, caractérisant chaque personnage avec justesse et le donnant avec une passion que l’en sent sourdre à tout moment ! Thierry Janssen connaît l’œuvre, l’aime, on l’entend, ça s’entend et l’on est à son tour traversé par cette passion qu’il nous offre en partage. Le seigneur des anneaux, il y loge comme personne la question du Pouvoir dans sa lecture affûtée. Ecrit entre 1936 et 1949, l’œuvre porte l’empreinte de la folie d’un monde qui est resté le nôtre. Non un univers de mythes, de légendes, mais notre seul et sombre monde. Un monde d’apostats et de traîtres -il n’y a pas loin à gratter dans l’histoire politique contemporaine, pour le vérifier… Où le juste et l’infâme s’illusionnent sans faiblir dans ce baraquement immonde qu’est devenue la terre. Un humus où rien ne distingue le monde fictif du monde réel, symptôme de l’intrigante obscurité du monde. Ce que nous donne à entendre Thierry Janssen, ce n’est pourtant qu’une histoire, non une allégorie. Sauron n’est pas Hitler. Il n’y a pas de morale cachée. Il n’y a que ce monde construit par Tolkien et son vertige pour seul horizon. Un monde où un Pouvoir s’est levé, et dont l’ombre pèse déjà sur lui. Un monde dans lequel un autre Pouvoir s’oppose à cette levée funeste. L’Adversaire s’avance, s’énonce, désire avec force la domination du monde. Mais il s’avance masqué, dissimulé, désincarné. Il n’est qu’une intelligence immatérielle. Il est Le Pouvoir. Sa volonté malfaisante, qui sans cesse menace de tout engloutir. Il est Le Mal, auquel il manque pourtant l’Anneau unique, forgé en son sein. Cet anneau que Frodo doit détruire en le jetant là où il fut forgé. Un projet fou, sinon absurde. Fou, parce que le Pouvoir est folie. Et comme tel, il se condamne lui-même. Non comme volonté, ou technique : bien qu’il soit une arme, il se condamne parce qu’il n’a aucune substance et que sa chair lui fait défaut. Il n’est qu’une volonté, ahurie de découvrir qu’elle n’est même pas libre de choisir. C’est à cela qu’amène cette lecture prodigieuse de Thierry Janssen. Qu’on entende cette folie qui traverse toute l’interprétation de l’œuvre. Cette voix démultipliée, cassée, éparpillée, que rien ne peut rassembler. C’est cela qu’on entend : cette fracture, cette voix brisée en mille autres, qui a besoin de ces mille voix pour exister, parce qu’elle n’a pas d’autre substance que ces voix qui la portent. Elle qui doit réunir en elle ce qui ne peut pas ne pas l’être. Le parti pris de cet enregistrement, au fond, c’est celui de la littérature, de la poésie, de l’art. C’est Thierry Janssen au plaisir, inouï, de dire Le Seigneur des anneaux. Tolkien dessinait dans ses échanges épistoliers le seul horizon possible de l’être humain : la célébration. L’art, contre le désir de possession, rappelant d’une certaine manière les leçons de Saint Paul : agis en ce monde comme si tu ne possédais pas ce que tu possèdes. L’art comme contemplation et non possession, seule idée qui nous justifie et justifie toute entreprise littéraire, l’amour de la littérature pour seul horizon, son plaisir, cette jubilation d’un Thierry Janssen à lire, des heures, des journées durant, Tolkien.
Le Seigneur des anneaux, vol. 1 : La Fraternité de l’Anneau, lu par Thierry Janssen, audiolib, mars 2018, 2 CD MP3, durée d’écoute : 20h52, 26,90 euros, ean : 9782356419669.
Le making off (passionnant) du livre lu :
http://www.audiolib.fr/actualites/decouvrez-le-making-du-livre-audio-le-seigneur-des-anneaux
Karl Kraus, par Walter Benjamin

Karl Kraus l’apocalyptique. Les Derniers jours de l’humanité… Die Fackel, son monumental journal ! Kraus bataillant jour après jour contre cette «journaille» à la solde des puissants –ô combien nous aurions besoin aujourd’hui d’un Karl Kraus ! Dénonçant sans relâche la fabrique du consentement, l’immense fourvoiement des faux démocrates de la fausse liberté d’informer, dénonçant, déjà, cette mensongère liberté de la presse qui ne fait que dissimuler un discours de domination construit à l’exacte mesure des trahisons de la République socialiste de Weimar. Kraus l’Autrichien, combattant sans relâche le nazisme, traquant les phraséologies creuses des démocrates allemands, la profusion mesquine des scandales de leur vie politique, la commercialisation de la pensée… Kraus l’infatigable, pointant ces jours sombres où l’homme a succombé à sa famine intellectuelle sous le poids de médias indigents, fabricants d’opinion. Kraus démontant inlassablement les rouages de cette presse dite libre. Walter Benjamin dresse le portrait de cet homme qui toujours s’est engagé non pas au nom d’une idée, mais de son humanité. S’engager envers soi-même autant que l’on s’engage auprès d’autrui. Sa maxime, Kraus dissertant comme personne sur la question de l’autorité et qui avait fait de la presse son combat. Cette presse qui aujourd’hui révèle sa vraie nature : non pas analyser les événements du monde, mais les fabriquer. Cette presse à l’identité de toujours intrigante. Il faut bannir la presse, affirmait Kral Kraus, parce que son horizon n’est pas la vérité, mais l’opinion. La presse est l’idéologue au service du Pouvoir. Toujours. Elle qui s’est hissée au-dessus du monde, de la société, des hommes, elle qui, par essence, est une corruption. Il n’y a pas de compte rendu impartial, nous dit Kraus et nous ferions bien de l’entendre enfin : tout journal est d’abord un instrument de Pouvoir, qui ne tire sa valeur que du pouvoir qu’il sert. Et quand il s’agit du pouvoir libéral, même dans sa version sociale-démocrate, martèle Kraus, la seule vocation de la presse est de retirer de la circulation les idéaux qui lui nuisent, en tout premier lieu, celui de la dignité de l’homme. Kraus dont Benjamin nous dresse un portrait sans complaisance. L’homme n’était pas vertueux. Ni Saint Just ni un personnage «éthique». Un vaniteux, un homme en colère, cruel, moqueur et certainement pas un philanthrope. Son humanité ?, s’interroge Benjamin. Elle aura été tout simplement d’avoir su convertir sa méchanceté en une sophistique au service d’une idée de la Justice qui, littéralement, empoisonnait son existence. Kraus était un homme du Droit, plein de rage, toujours à se tenir sur «le seuil du Jugement dernier», irrécupérable procédurier inculpant l’ordre juridique lui-même, incapable de défendre la moindre notion de Justice.
Karl Kraus, de Walter Benjamin, éditions Allia, traduit de l’allemand par Marion Maurin et Antonin Wiser, mars 2018, 90 pages, 7 euros, ean : 9791030408416.
Lecture de l’établi à la librairie l’établi, Studio-théâtre Vitry, hors les murs

La librairie l’établi a tiré son nom du livre éponyme de Robert Linhart, véritable chef d’œuvre de la littérature française, L’établi, publié aux éditions de Minuit en 1978. Des années 1967 aux années 1973, de jeunes intellectuels se sont établis en usine, pour marcher à la rencontre d'une classe ouvrière qu'ils idéalisaient, mais ne connaissaient pas. Ils y sont allés armés de l’idée naïve qu’ils constituaient une avant-garde éclairée, seule capable d’organiser le mouvement ouvrier dans son désir de libération. Et du sentiment généreux qu’ils avaient quelque chose à apprendre à son contact. Un paradoxe dont ils revinrent le plus souvent décillés, tel Robert Linhart découvrant que les ouvriers pouvaient parfaitement s’organiser sans lui. De ce mouvement il n’est resté qu’un livre. Celui de Robert Linhart. Moins un témoignage qu’une épreuve féconde. Le livre L’établi, à lui seul, constitue un aboutissement qui a transcendé largement son objet. Peut-être tout écrivain est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’un livre, à la rencontre d’un monde qu'il croyait transformer et que son ouvrage a peut-être en effet transformé, là où il n'attendait plus rien...

Peut-être tout comédien est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’une lecture… Hier soir, le comédien du studio-théâtre de Vitry, Guillaume Gilliet, nous en a administré la formidable preuve, au travers d’une interprétation tantôt malicieuse, tantôt grave de l’établi. Et ce qui était frappant dans cette lecture, c’était sa capacité à faire ressortir le caractère poignant de l’expérience rapportée par Robert Linhart qui a su, mieux que tout autre, saisir ces conditions d’humiliation faites aux hommes dans les sociétés libérales. C’est jusque dans le détail des vies, au plus intime des gestes qui nous fondent, que Robert Linhart est allé débusquer ce que vivre veut dire, bien au-delà des circonstances historiques ou sociologiques du travail à la chaîne. Hier soir, Guillaume Gilliet nous a littéralement jetés dans cette condition humaine qu’ils sont trop nombreux à considérer comme fâcheuse, préméditant sa lecture pour nous engager, chacun, à en relever en nous les exigences. Nous ravissant peu à peu, au fil d’un texte souvent ironique dont sa lecture soulignait avec allant le ton moqueur, Guillaume Gilliet nous a offert la chance d’éprouver l’émotion de cette incertitude qui pesa dans l’usine Citroën et que Linhart rapporte au moment de relever la tête, et celle d’éprouver le frémissement libérateur quand la lutte s’énonce, où puiser non seulement la force d’être enfin, mais sa générosité. En une heure de temps, nous avons pu éprouver la mesure d’un monde fait pour broyer les vies et partager la joie de déposer le renoncement auquel nos sociétés nous ont tant réduits, à travers une lecture facétieuse et juste.
Prochaine lecture à la médiathèque de Vitry-sur-Seine.
A suivre : Longueur d’ondes, histoire d’une radio libre,
vendredi 23 mars, samedi 24, dimanche 25 et lundi 26, par la Compagnie Trois-six-trente, direction : Bérangère Vantusso.
En mars 1979 commençaient d'émettre l'une des premières radios libres françaises, autour des luttes dans le bassin sidérurgique de Longwy. C’est cette histoire que la pièce raconte.
tél 01 46 81 76 50
L’établi, Robert Linhart, éditions de Minuit, poche n°6, 180 pages, 6,50 euros, ean : 9782707303295. Première publication aux éditions de Minuit en 1978.
Librairie L’établi, 8 Rue Jules Cuillerier, 94140 Alfortville
L’Arme à l’œil, Violence d’état et militarisation de la police, Pierre Douillard-Lefevre

En 2007, Pierre Douillard-Lefevre perdait l’usage d’un œil, touché par un tir de flash-ball… Il était lycéen et participait à une manifestation autorisée, lycéenne. Quand le vieux monde se meurt, écrivait Gramsci, avant qu’un autre ne surgisse, on lâche les chiens. Lui a compris que c’est ce temps-là que nous vivons : la décomposition de l’état français, qui s’accompagne d’une violence inouïe, programmée, délibérée. A Sivens, Rémi Fraisse est tué. Les forces de l’ordre utilisaient alors et continuent d‘utiliser des armes de guerre. Des armes faites pour tuer. Comme à Nantes. Comme à Rennes. Comme à Paris. Au lendemain de la mort de Rémi Fraisse, le pouvoir socialiste ordonna des assauts très violents contre les manifestants venus demander des comptes. C’est ça la réalité de l’état français. Un état aux abois, qui mord ses vrais opposants avec une rage pathologique. Un état dans lequel manifester est devenu périlleux. Moins d’une semaine après la mort de Rémi Fraisse, un étudiant nantais était frappé d’une balle en caoutchouc en plein visage. Comme en Palestine. La classe politico-médiatique n’y trouva rien à redire. Une commission parlementaire fut bien mise en place pour étudier cette violence d’exception, mais elle écarta de son audit tout ce qui n’appartenait pas à l’appareil répressif de l’état, pour livrer des conclusions ahurissantes le 28 mai 2015 : l’arrestation préventive des individus considérés comme «suspects», sans que l’on sache quoi mettre derrière ce vocable… Voilà qui rappelle les Lois scélérates du XIXème siècle… Le Pouvoir socialiste parachevait ainsi l’avènement de l’état policier. On sait désormais que l’on peut tuer des manifestants sans provoquer le moindre remous… Les médias y veillent. Pas une ligne sur la militarisation des forces de l’ordre. Alors Pierre Douillard-Lefevre a enquêté. Le Flash-ball ? Une arme de la famille du Rubber-Bullet utilisé en Irlande du Nord par l’armée britannique ! La marque est déposée à Saint-Etienne. D’abord réservé aux situations extrêmes, le Flash-Ball a commencé par équiper la BAC de Mantes-la-Jolie. Dès 1998, un père de famille perdait un œil. Il s’appelait Alexis Ali. L’arme est redoutable : un fusil d’épaule d’une portée de 50m, à canon rayé et viseur holographique. Développé par Eotech, dans le cadre de l’ingénierie militaire. En 2008, lors des émeutes de Villiers-le-Bel, on décida de le diffuser massivement dans les rangs de la police, alors qu’il était classé dans la catégorie A : «arme à feu à usage militaire». Potentiellement létale. Incontournable désormais dans les manifestations. Sa précision est légendaire : impossible de toucher quelqu’un sans l’avoir visé. En 2012, 2485 LBD 40 était en service. Depuis, la courbe de sa mise en circulation est devenue exponentielle. Du coup les tirs au visage se sont multipliés. En 2010, Mostefa Ziani meurt après avoir été touché au niveau du cœur par un projectile tiré par un LBD 40. 40 plaintes ont été déposées entre 2007 et 2015 à l’encontre de son usage. Seuls 2 policiers ont été suspendus. Pour épauler le LBD 40, les grenades offensives, qui contiennent 76 grammes de TNT… Arme d’exception là encore, militaire, dont l’usage est théoriquement encadré. Mais à Marseille, en 2010, un homme en est mort. En 2011 un ado de 17 ans perdait un œil à la suite de la projection de bouts de métal provenant de l’une de ces grenades jetées dans la foule. A Corbeil, une fillette de 9 ans, en juin 2011, fut touchée indirectement par ce projectile. Trois semaines de coma, pronostic vital engagé. Elle en porte désormais les séquelles à vie. Chaque année, des milliers de ces grenades sont utilisées en France. Avec des conséquences dramatiques, redessinant le paysage français des gueules cassées. Mains arrachées, yeux éclatés, crânes perforés… Nous sommes dans une logique de guerre. La doctrine de répression des manifestations est aujourd’hui en France celle d’une logique de guerre. La France est même devenue en quelques années la championne du monde de la répression civile. Partout on lui envie son savoir. Il est vrai constitué au temps de la Guerre d’Algérie et qui lui a valu d’asseoir depuis son expertise auprès des pires dictatures, de Pinochet à Ben Ali, en passant par la Turquie d’Erdoğan... Partout dans le monde la France a livré les moyens militaires et les stratégies policières aptes à faire et gagner ces guerres de basse intensité contre les populations civiles. Des populations vouées au massacre. En France, plus le corps des policiers est sanctuarisé, plus celui des manifestants est déshumanisé. Nassé, gazé, estropié, mutiler celui qui se dresse sur le chemin de la police est devenu la norme. En France il est possible de mettre en joue un manifestant. Le tir tendu est devenu une pratique acceptable. Les stratégies d'encagement, de saturation en gaz, sont devenues coutumières. La répression des mouvements populaires y est féroce. Sauvage. Sans doute parce que la fabrique du consentement a échoué et que la classe politico-médiatique sait qu'elle ne peut plus compter sur sa légitimité : il lui faut maintenant conserver le pouvoir à n'importe quel prix. C'est pourquoi dès 2012 les socialistes décidaient de généraliser l'emploi du LBD 40 : "A ceux qui avaient tout trahi, il ne restait que la police."
L’Arme à l’œil, Violence d’état et militarisation de la police, Pierre Douillard-Lefevre, éditions Le Bord de l’eau, collection Altérité critique, 84 pages, mai 2016, 8 euros, ean : 9782356874641.
La Cerisaie, TCHEKOV, mise en scène de Christian Benedetti, Théâtre Studio, Alfortville

Anton Tchekov écrivit La Cerisaie en 1904. Sa dernière pièce. Achevée un an avant de mourir, en pleine guerre russo-japonaise, qui allait se conclure par la défaite de la marine russe, la prise de l’île de Sakhaline et pour la Russie, la confrontation à son état réel, confrontation qui allait prendre l’allure d’une révolution achoppée. Mais en attendant celle de 1917, la grande Russie implose. Tant économiquement que politiquement, incapable que sont ses dirigeants de comprendre les transformations qui l’affectent. C’est même toute la société russe qui se voit bousculée, incapable de faire face et qui s’empêtre dans son ridicule, ses frustrations, ou le tragique d’une paupérisation foudroyante. La Cerisaie en est le brûlant symbole. Ruinée, vaine, stérile, elle ne tient que par des bouts de ficelle, le souvenir que l’on en a, le patrimoine qu’elle représente. Elle est un monde qui a pris fin et qui s’échoue, naufrageant tous ses protagonistes dans l’exil de leurs gestes de désespérés. Christian Benedetti a pris le parti de nous offrir un vaudeville. On entre, on sort, on court, on rit, on pleure aussi, à cent à l’heure, entrées et sorties réglées comme dans une pièce de Feydeau. Il y a mis du rythme, beaucoup de rythme : le texte est presque jeté dans la précipitation, sans cesse un mouvement emporte les comédiens. Tchekov lui-même pensait avoir écrit une comédie. Quand il la représenta, Stanislavski en fit un drame, sinon une tragédie. On pleure aussi. Ou plutôt, le souffle vient à manquer devant un tel déferlement d’inepties, de cruauté, de naïveté, de lassitude. Reste ce vide dans lequel semble tomber littéralement toutes les répliques. Ces silences, dont Benedetti a pris le parti de les prolonger jusqu’à troubler le spectateur, ces interruptions du jeu scénique, ces instants figés avant que la machine théâtrale ne se remette en route. Du vide. Personne ne croit longtemps à son propos. Reste donc des mots qui ne fécondent rien et la fin qui n’est pas une issue. Reste le mobilier remisé contre les murs d’un décor décharné et Firs, le valet, somptueusement interprété par Jean-Pierre Moulin, que l’on a oublié et qui repose parmi les objets abandonnés. Firs et son marmonnement pour lui-même, le théâtre retourné comme un gant, ces personnages qui traverse la scène mais ne font que poursuivre chacun sa propre obsession, son idée, son émotion, chacun s’y accrochant comme il le peut dans un spectacle (il y a une vraie dernière fête ratée, à la Cerisaie), qui se manque presque lui-même d’une certaine manière. C’est fort, c’est juste et c’est superbe !
La Cerisaie, Anton TCHEKOV, mise en scène Christian Benedetti, du 5 mars au 24 mars, du lundi au samedi à 20h30, Théâtre Studio, Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, bus 103, 125, 325, 24, métro Maisons-Alfort-Ecole vétérinaire, téléphone : 06.85.83.03.58 / 01.43.76.86.56.
Crédit photographique : Simon Gosselin.
N’y pense plus, tout est bien, Pascale Maret

Dijon. Martin à 13 ans, un frère aînée ado, en crise, un père aigri qui a fini par trouver une place intéressante de dir com’. Le soir où ils fêtent sa promotion, Martin est saoul, enivré par son frère. Il dort à l’étage, s’éveille poussivement, cherche les siens. Tout le monde est mort. Par balles. Sauf son père, dont personne ne trouve plus trace. Des années plus tard, lorsqu’il a 18 ans, Martin ne s’en relève toujours pas. Son père n’a pas été retrouvé, l’enquête n’a pas avancé. Il fouille les malles de la famille, trouve un vieux Géo qu’il feuillette. Il se rappelle le projet de voyage de son père, lorsqu’il avait reçu sa promotion : les emmener tous en ballade aux States. Mais il manque deux pages dans le magazine. Martin en trouve un exemplaire neuf. Les pages manquantes portent sur la Patagonie. Plus particulièrement, il s’agit d’un article rédigé autour d’une communauté New Age. Martin est persuadé que c’est son père qui a arraché ces deux pages, et qu’il s’y est rendu. Son héritage en poche, Martin recrute un enquêteur privé. Il veut retrouver son père, assassin présumé. En Argentine, un interprète les rejoint. Ils partent tous les trois sur les traces de son père. El Bolsón. Son père est effectivement passé par là, mais il a quitté la communauté depuis bien deux ans, lui dit-on. Avec une jeune femme. Il serait en Terre de feu. Les trois, amis désormais, se lancent à sa poursuite. Une poursuite vers l’inconcevable. Qui viendra sonner littéralement le récit. K.O. Et laisser le lecteur le souffle coupé. Reste à Martin l’obligation de surmonter son deuil. Se relève-t-on d’une pareille épreuve ? Son propre chemin l’attend. Que rien ne laisse présager. Superbement écrit, c’est une quête que l’auteur nous propose, un questionnement indicible, sans réponse…
N’y pense plus, tout est bien, de Pascale Maret, éditions Thierry Magnier, mars 2016, 170 pages, 11,50 euros, ean : 9782364748408.