le muguet n’est pas une fleur : c’est une fiction nationale
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Cette blancheur docile que l’on croit cueillie par un matin bleuté n’est qu’un mirage. Sous la clochette la sueur, la cadence, toute une armée de mains qui plient pour que la fête ait son parfum. Le muguet est un poème de misère maquillé d'innocence, une petite fleur trop blanche qui cache un monde de forçats saisonniers, de serres chauffées comme des enfers, de nuits où l’on coupe, trie, emballe, pour que l’aube du 1er jour de mai soit adorable. C’est un commerce qui prétend sentir la forêt mais sort de hangars, un rite populaire qui repose sur des cadences industrielles, une fête qui s’appuie sur des travailleurs sans droits. Ceux-là qui, dissimulés dans les entrailles de la République, exhibent les hardes d'une nation qui s'achève. C'est l'alchimie du pauvre où l’on transforme des heures sous-payées en bouquets vendus à la sauvette, où l’on force la nature comme on force les corps.
Le printemps ainsi annoncé n’est qu’un ordre de mission. Car le muguet n’est pas une fleur : c’est une fiction nationale qui dépose les vies minuscules. Entre l’innocence affichée et la violence dissimulée, il faut savoir l’envers du 1er Mai. Non la candeur des clochettes, mais leur haleine de serre, les dos pliés, un enfer parfumé, presque poli, où l’on cache la misère sous un beau ruban blanc. A commencer par celle des cueilleurs qui avancent dans la nuit comme des pénitents.
On parle d'innocence, on cache l’industrie. On parle de tradition, on cache l’ubérisation rurale, les contrats fantômes, les salaires à la tâche. Le muguet n’est pas une fleur : c’est un mensonge national, une liturgie de pureté bâtie sur des mains fatiguées. C’est un printemps qu’on arrache au sol pour couvrir l'odeur de cette France qui s'est donné un parfum pour oublier son hypocrisie, qui se couvre de clochettes pour ne pas entendre les cris. Entendez-vous la dissonance ?
60 millions de brins de muguet ont été vendus en France l'an passé, pour un chiffre d'affaire d'environ 20 millions d'euros, en 48h.
Sources : FranceAgriMer, Réseau des Nouvelles du Marché (RNM), rattaché au ministère de l’Agriculture, qui confirme les volumes via les prix de gros : 22 € la botte de 50 brins -catégorie 1. Quant aux CA, les chiffres les plus précis proviennent de l’étude Kantar pour FranceAgriMer et VALHOR.
Des chiffres qui ne tiennent pas compte évidemment du ramassage du muguet des bois, cependant négligeable : l'essentiel du muguet vendu en France est produit à 90% dans le pays nantais, et de façon industrielle.
Sources INRAE, universités de Nantes et d’Angers, révélant que 85 % du muguet français provient du triangle Nantes–Saint Philbert de Grand Lieu–La Chevrolière. Dans cet espace, les chercheurs décrivent une organisation fordiste : plantation, forçage, cueillette, conditionnement. Quelques grandes exploitations contrôlent la chaîne, et tout doit être prêt pour le 1er mai, ce qui crée une tension autant sur la production que la distribution. Le produit, lui, est artificialisée, forcée en serre pour synchroniser la floraison, et de ce fait nécessite un travail manuel intensif, soumis à une logistique industrielle (réfrigération, transport express).
Sources : Histoire & Sociétés Rurales, Le Mouvement Social (dossiers sur la précarité agricole), Ethnologie française (études sur les pratiques populaires du 1er mai), INRAE / Université de Nantes (travaux sur la filière horticole du muguet), Revue d’Économie Régionale & Urbaine (analyses sur les micro filières territoriales).
A remarquer : l’économie populaire du 1er mai ne pèse rien en volume, mais beaucoup en symbolique sociale et c'est elle qui légitime les achats du... muguet industriel.
En outre, toutes les études citées révèlent une filière consommatrice de main d’œuvre précaire. La production du muguet mobilise des milliers de saisonniers dans le bassin nantais, aux contrats courts, souvent quelques jours, qui travaillent dans des conditions pénibles, cadences élevées (coupe, tri, bottelage), rémunération proche du SMIC, parfois à la tâche. Au point que les chercheurs parlent d’une ubérisation agricole.
Le muguet est une fleur symbole : fête du Travail, tradition populaire, geste affectif. Mais derrière cette image se cache une industrie horticole très mécanisée employant une main d’œuvre précaire. Le paradoxe est frappant : La fleur qui célèbre les travailleurs repose sur des travailleurs invisibles.
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Jardiner ses lectures...
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Le lecteur n’est pas un être raisonnable. Il prétend vivre dans le monde, mais il transporte toujours avec lui un autre monde, plié en quatre dans une poche, ouvert comme une fenêtre sur ses genoux. Il dit qu’il lit “juste une page”, mais c’est un mensonge : une page en appelle une autre et bientôt il disparaît derrière la couverture, happé par une phrase comme par la manche. Le lecteur aime les livres comme d’autres les jardins : il les arrose de temps, de silence, de respiration. Il tourne les pages avec la même précaution qu’un jardinier qui soulève une feuille et quand il tombe sur une phrase splendide, il la laisse reposer, comme une fleur que l’on n’ose cueillir.
Le lecteur ne paie pas de mine. Il ressemble à n’importe qui : il a deux mains, deux yeux, rien, absolument rien, ne trahit qu’il souffre d’une affection grave : la lecture. Cette maladie commence toujours de la même façon. Le lecteur ouvre un livre « pour voir ». Il prétend qu’il ne s’agit que d’un simple contact, comme on touche la terre du bout du doigt pour savoir si elle est humide. Mais la phrase le retient, il tourne la page et déjà s’enfonce dans le récit comme un jardinier dans un massif de fleurs.
Le lecteur prétend mener une vie normale. Il va au marché, achète des poireaux, dit bonjour aux voisins. Mais dès qu’il est seul, il ouvre un livre comme on entrouvre une porte dérobée. Et là, tout se dérègle : dans ce temps soudain suspendu, il lit avec une dévotion qui frôle l’idolâtrie. Quand une phrase lui plaît, il la relit trois fois, puis la range dans sa mémoire comme un jardinier qui repique une pousse fragile. Quand une phrase le bouleverse, il ferme le livre d’un geste brusque, comme si la phrase allait s’échapper.
Les livres, eux, profitent de sa faiblesse. Ils l’appellent depuis les étagères, se disputent son attention, se penchent, tombent, s’ouvrent tout seuls à la page la plus étrange et le lecteur finit souvent par en lire trois à la fois, comme un jongleur immobile. Mais malgré les nuits écourtées, malgré les repas oubliés, le lecteur n’échangerait sa condition contre aucune autre. Car il sait, avec cette certitude tranquille que seuls les fous possèdent, que chaque livre lu agrandit son monde sur un paysage qu’il n’avait pas imaginé. Il vit ainsi heureux, déraisonnable, entouré de livres qui complotent pour lui voler encore un peu de temps. C'est que le lecteur aime les livres d’un amour parfaitement déraisonnable. Il les empile, les déplace, les range, les dérange, les classe selon des critères que lui seul comprend. Il répète à l'envi qu’il va « faire du tri », mais il finit toujours par sauver les plus abîmés, les moins lus. Il a pour eux une tendresse particulière et se retrouve vite assis, le nez dans un chapitre qu’il n’avait pas prévu de lire, tandis que le dîner brûle dans la cuisine. L’amour du lecteur pour la lecture est un amour fou qui ne fait pas scandale. Il se contente de décaler les nuits et métamorphoser doucement le lecteur en quelqu’un qui vit deux vies : la sienne, et celle qu’il lit. Et chaque soir, quand il a refermé à regret son livre, le lecteur soupire. Pas de fatigue, non. De gratitude. Car il sait que, grâce à ce petit objet de papier, il a vécu un peu plus que ce que la journée lui avait promis.
Dans son récit structuré comme un almanach, Karel Čapek développe une éthique de l'attention plus qu'un savoir-faire : veiller, attendre, espérer, recommencer. Son jardinier vit dans un temps circulaire : semis, pousse, floraison, repos, tout comme, on l'aura compris, le lecteur qui entre dans un cycle de maturation où les idées germent, se déploient, se fanent, reviennent. Et de même que dans le cycle du jardinier aucun temps de repos n’existe vraiment, l’hiver préparant le printemps, un livre continue de travailler en nous quand nous le refermons. Si le jardinier scrute la moindre variation de lumière, le lecteur, lui, scrute les nuances, les résonances. Et comme le jardinier, il vit dans une intimité extrême avec ce qu’il cultive. Humble devant ce vivant qu'il ne maîtrise pas, tout comme le jardinier qui ne fait qu'accompagner. Car on ne domine pas un texte, on le laisse pousser en nous. La lecture est un art de la disponibilité, non de la maîtrise. Et en définitive, si le jardinage est une poétique du soin, la lecture est une poétique de l’accueil. Dans les deux cas, il s’agit de faire place à ce qui croît.
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Les 17 fragments de lectures amoureuses de la librairie l'établi : Le livre est lenteur. Secrète. Non traçable.
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Il y a dans ces dix-sept fragments exposés en vitrine comme res nullius, quelque chose d’une performance silencieuse : un texte qui ne s’offre pas comme un manifeste, mais comme une respiration déposée dans la ville.
Ce qui frappe, c’est leur tenue littéraire : une prose lente, ample, qui emprunte à Woolf son art de la chambre intérieure : « La librairie indépendante n'est pas un commerce comme les autres, c'est un territoire de création », et à Barthes son goût du tremblement amoureux. Le texte ne commente pas la lecture, il la met en scène, puis l'incarne. Et chaque fragment y est posé comme une petite dramaturgie du livre, un rituel de gestes, de souffles, de matières. La performance tient ici à la multiplication des formes : la librairie comme chambre à soi, le lecteur comme jardinier déraisonnable, le livre comme corps, peau, caresse, épreuve, survivance. Cette série n’est pas un simple catalogue métaphorique : c’est une cartographie sensible de ce que lire fait à un corps, à une ville, à une communauté. On y lit une pensée du livre comme relation, comme résistance, comme promesse : « Aimer un livre, c’est aimer ce qui me dépasse », et cette phrase pourrait bien être la clé de l’ensemble.
La beauté de ces fragments tient à leur double adresse : intime et publique. Intime, parce qu’ils parlent à chacun dans la solitude de sa lecture. Publique quand ils furent affichés en vitrine, offerts comme bien commun, texte sans propriétaire appartenant donc à ceux qui le lisent, la vitrine devenue un seuil offrant la librairie derrière elle comme un souffle partagé. Des fragments qui composent une poétique de la librairie : non pas un commerce quelconque, mais un lieu où l’on veille.
Qu'en dire encore ? Que ce texte est discret, comme l'est toute vraie liberté. A la fois méditation et micro traité phénoménologique sur la lecture, sa force tient à la cohérence de son dispositif : dix-sept fragments comme autant de variations autour d'une même idée, le livre comme expérience incarnée, et d'une mise en scène publique qui transforma la vitrine en espace théorique.
Troublant cependant. Le premier geste de l'auteur fut de s’inscrire dans une généalogie, convoquant explicitement Virginia Woolf, dont il reprend la notion d’espace mental et matériel nécessaire à la pensée, faisant de la librairie une chambre à soi partagée, oxymore qui fonde toute la dynamique du recueil. À l’autre extrémité, c’est Barthes qui affleure. Le texte lui emprunte non seulement des formules, mais une posture : celle d’une érotique de la lecture, où le lecteur est déplacé, troublé, décentré. Et puis ce choix du fragment, forme chère à Blanchot, Barthes ou Char, un choix qui n’est pas décoratif car il permet de penser par éclats, de multiplier les angles d’approche, de faire du livre un objet insaisissable autrement que par touches successives.
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Un objet insaisissable... Et pourtant : l'invocation du livre s'y distingue par une extrême précision sensorielle. Il y est successivement corps, peau, geste, caresse, chair. L'accumulation n’est pas vaine : elle construit une ontologie du livre où l’objet n’est jamais réduit à sa matérialité, mais pensé comme frange entre le sensible et l’intelligible, rejoignant ici les lectures phénoménologiques d'un Henri Maldiney : lire, c’est sans doute toucher, mais plus sûrement, être touché.
Mais cet ensemble propose autre chose encore : le fragment 3 est composé comme une véritable ethnographie du lecteur contemporain, être « atteint de lecture chronique » . Le ton est léger mais l’analyse est fine : le lecteur vit dans un double régime temporel, celui du quotidien et celui de la fiction. Cette description, sous ses airs humoristiques, constitue une critique douce du monde marchand : le lecteur échappe aux flux, aux injonctions, aux algorithmes. Lire devient un acte de résistance, ce que confirme le Fragment 15 : « Le livre est lenteur. Secrète. Non traçable. » Dès le premier fragment, la librairie est définie comme un espace où l’on peut « se tenir à l’écart du vacarme marchand ». Ce que confirme le choix de l'offrir en res nullius. Exposés en vitrine, ces fragments sont devenus un discours public sur le rôle civique de la librairie indépendante, lieu de lenteur, de pensée, de transmission, lieu qui n’appartient à personne -res nullius- et donc à tous. La vitrine, traditionnellement espace de séduction commerciale, fut ici détournée en espace théorique, presque muséal. Le texte y est devenu installation, performance discrète dans la ville.
Enfin, cette signature. Qui n'affleure nulle part, sinon de bouche à oreille, d'un libraire l'autre. Il se chuchote que c'est jJ l'auteur. James Joyce ? jJ. Deux lettres. Une minuscule suivie d'une majuscule ! Ou la même lettre peut-être, qui se redouble ou se dédouble, témoignant tout à la fois d'une présence et de son effacement. L’œuvre d'un passeur plus que d'un auteur, refusant de s’interposer entre le lecteur et le texte. L’auteur s'est retiré pour laisser place au lecteur. Un retrait cohérent avec la conception du livre comme « présence qui ne demande rien » . Un geste minimaliste qui renforce l’idée de res nullius : le texte n’est pas un acte d’autorité, mais un bien commun.
Ces 17 fragments finalement, constituent une œuvre singulière : un essai poétique, un manifeste discret, une phénoménologie sensible du livre, une politique de la librairie indépendante. Leur exposition en vitrine leur a donné une dimension performative rare : le texte y est devenu lieu, seuil, respiration offerte à la ville.
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La librairie l'établi et sa res nullius n°1 : un lieu où la lecture s'offre avant de se vendre
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Dans le droit romain antique, la res nullius désignait littéralement «la chose qui n'est à personne». Non une chose perdue, mais une chose sans sujet de droit. La romanistique en distinguait en outre rigoureusement deux catégories :
1. La res nullius proprement dite, chose sans maître de fait mais qui peut entrer dans le commerce ou est appropriable par occupatio : la prise de possession physique. Et à partir du moment où elle avait un propriétaire, elle devenait res propria. Les exemples classiques sont les ferae naturae (animaux sauvages), les îles surgies de la mer, les épaves.
2. La res nullius in bonis (inappropriable de droit) : la jurisprudence de l'époque impériale qualifiait ces biens, selon une formule paradoxale, de choses relevant d'un patrimoine qui n'appartient à personne, voire de choses dont l'aliénation est interdite, ainsi des choses « communes » : L'air, l'eau, etc.
De quoi s'agit-il dans la vitrine de la librairie l'établi ?
Au premier regard, il y a quelque chose de contradictoire dans le geste d'une librairie d'exposer des textes que quiconque peut lire, recopier, emporter sans bourse délier. Une librairie vend des textes, c'est sa définition commerciale, son économie, sa raison d'être dans le régime ordinaire de l'échange. Or voici qu'elle en abandonne dans l'entre-deux de ses vitrines, un lieu qui n'est ni dedans ni dehors, ni possession ni don, ni espace privé ni espace public. Elle les pose là comme on pose une cruche d'eau à la porte d'une grande chaleur, dans une sorte de geste d'hospitalité qui excède la logique du commerce sans pourtant la nier.
C'est précisément ici que la notion romaine antique de res nullius devient éclairante, non comme analogie décorative, mais comme outil conceptuel.
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Le texte ? Quelle genre de chose ?
Dans la doctrine romaine antique des res, toute chose est définie par son rapport à la possession, à l'échange ou au patrimoine. Mais le texte, ce tissu de mots, occupe une position instable dans cette perspective juridique. Il est à la fois corpus (objet matériel : le rouleau, le codex, le livre imprimé) et incorporel (le sens, la pensée, la formulation). Gaïus, en distinguant res corporales et res incorporales, ouvrit la question de savoir à quelle catégorie appartenait une œuvre de l'esprit. Le droit romain ne trancha pas : il ignora superbement la propriété intellectuelle comme catégorie autonome. Le livre était une chose, son contenu (scripta) ne l'était pas au même titre. Vendre un livre, c'était vendre un objet. Mais les mots, eux, n'avaient pas de maître assignable une fois qu'ils avaient circulé. En ce sens, tout texte ancien était en devenir une res nullius, non parce qu'il allait tombé dans l'oubli, mais parce que le temps l'aura dépossédé de son sujet de droit. L'auteur mort, ses héritiers légaux disparus ou leur droit prescrit, la chose-texte redevient disponible pour le premier occupant : le lecteur, le passant, le libraire qui l'affiche.
La vitrine comme lieu offert à l'occupatio
La vitrine d'une librairie n'est pas la devanture d'un supermarché. Elle est une scène dont la fonction première est de créer le désir. Le livre est là, lisible par son titre et sa couverture, inaccessible dans son épaisseur, car entre le passant et le texte, la vitre fait loi. Or la librairie qui affiche des textes res nullius renverse ce dispositif. Elle ouvre le texte avant la transaction. Elle dit : voici des mots qui sont à vous avant même que vous entriez, avant même que vous payiez. Elle transforme la vitrine, lieu de la séduction marchande, en lieu de l'occupatio offerte. Le passant qui lit devient possesseur sans acte d'achat. Et cet acte de lecture ne prive personne : c'est la propriété des immatériels, et c'est aussi ce que les romains savaient des res communes, l'air, la mer, la lumière, dont chacun doit pouvoir user librement. Il y a ici une pensée implicite sur la nature du texte : contrairement au pain ou au manteau, le texte partagé ne s'épuise pas. Cette caractéristique de l'immatériel, que les économistes appellent maladroitement « non-rivalité », est exactement ce que la res nullius textuelle rend visible et célèbre.
Le commerce des textes : rapport et transaction
Le mot commerce mérite ici d'être entendu dans sa double valeur, que le français a depuis séparée au prix d'un appauvrissement. Commercium en latin désigne à la fois le trafic marchand et la relation, le rapport entre personnes, comme le commercium linguae, l'échange de paroles, ou le commercium epistularum, la correspondance. Ce n'est pas un glissement métaphorique tardif : c'est le sens originel, le rapport d'échange entendu dans toute sa généralité, avant que l'argent n'en capte la définition.
Une librairie est, en toute rigueur, un lieu de double commerce : elle vend des livres (transaction) et elle met en rapport des esprits avec des textes, des lecteurs avec des auteurs, des vivants avec des morts. Ces deux dimensions y coexistent dans l'acte d'achat : on paie et on entre dans un rapport. Mais lorsque la librairie affiche des textes res nullius en vitrine, elle dissocie les deux dimensions : elle offre le rapport sans la transaction. Elle dit que le commercium, au sens de rapport; peut exister indépendamment du pretium, du prix.
C'est un geste philosophiquement courageux dans une époque où le marché tend à confondre les deux acceptions et à faire de tout rapport une transaction. La librairie qui pose des textes en vitrine affirme que le rapport avec un texte précède et excède l'acte d'achat. Elle réaffirme que le commerce des esprits, au sens où l'entendait Montaigne, qui ne pouvait concevoir de commerce plus haut que celui des âmes, est une catégorie à part, irréductible à l'économie marchande.
La générosité comme politique du texte
On susurrera que la générosité d'une telle vitrine est calculée. Elle attire, elle donne envie d'entrer, elle est une forme de marketing. Réduire ce geste à cette dimension commerciale serait rater l'essentiel. Et c'est exactement l'erreur que le droit romain, dans sa sagesse classificatoire, évitait : confondre l'usage et la propriété, l'appropriation et la jouissance. La librairie qui affiche des textes res nullius fait quelque chose que presque aucun commerce ne fait : elle crée de la valeur sans en capturer la totalité. Elle enrichit la rue. Elle transforme le trottoir en espace de lecture, donc de réflexion. Elle fait du dehors une intimité provisoire, et du passant distrait un lecteur. C'est une politique du texte qui reconnaît que la littérature, comme la mer et comme l'air chez les Romains, n'est pas faite pour relever d'un seul maître. En exposant la res nullius là où elle vend des res in commercio, la librairie ne se contredit pas : elle révèle sa propre vérité. Elle montre que son objet, le texte, excède toujours le livre qui le contient, comme le sens excède le support. Elle rappelle que toute librairie est, au fond, une institution paradoxale : un commerce dont la marchandise résiste au commerce, et dont le meilleur client est peut-être celui qui, ayant lu la vitrine, n'entre pas, ou bien d'un pas éclairé plutôt que séduit.
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Lire pour nous rendre capable d'autrui
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Si la littérature est toujours l'altérité à l'œuvre, alors lire est un acte éthique et politique, non pas au sens d'un engagement idéologique, mais au sens plus profond d'une transformation du rapport à l'autre.
Les études empiriques en psychologie cognitive, notamment celles de Raymond Mar et Keith Oatley, ont montré que la lecture de fiction augmentait significativement l'empathie cognitive, à savoir, la capacité à modéliser la conscience d'autrui, à habiter des perspectives différentes de la sienne. Ainsi, la littérature reconfigure neurologiquement notre rapport à l'altérité ! Mais au-delà de la neurologie, c'est une transformation ontologique que décrit l'idée de littérature comme demeure de l'autre. Lire, c'est ressortir différent de ce que l'on était en ouvrant le livre choisi : une voix étrangère a traversé notre intériorité, elle y a laissé quelque chose, une inquiétude, une nuance, une fissure dans nos certitudes, mais peut-être aussi une joie rédemptrice. C'est en ce sens que la littérature est proprement subversive : non pas parce qu'elle prêche des idées révolutionnaires, mais parce qu'elle opère une révolution profonde : elle désidentifie. Elle nous dessaisit de nous-mêmes, juste assez longtemps pour nous rendre capables d'autrui.
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Capable d'autrui : cet étranger pour tout dire, et la littérature y devient le lieu où ce métissage se radicalise en conscience, où la langue étrangère que nous portons tous en nous depuis l'enfance, ne serait-ce que cette langue maternelle qui ne nous appartient jamais tout à fait, comme disait Derrida, trouve sa forme la plus accomplie. La littérature est la demeure de l'Autre, c'est-à-dire qu'elle est la vie des langues portée à son point de plus haute intensité, là où le métissage cesse d'être subi pour devenir choisi, assumé, célébré, là où Babel cesse d'être une malédiction pour devenir, enfin, une promesse.
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La littérature comme demeure de l'Autre
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Il y a dans l'écriture de Leïla Slimani quelque chose que je nommerai volontiers la littérature comme demeure de l'Autre. Ce n'est pas dire que la littérature parle de l'altérité, ou qu'elle la représente, ce qui serait banal. C'est dire que la littérature est cette demeure de l'Autre où l'altérité est à l'œuvre, au travail de l'œuvre. Déplions-en les raisons.
La langue littéraire est toujours étrangère, même dans la langue maternelle de l'auteur. Ou doit l'être pour faire œuvre disons. Car le premier lieu de l'étrangeté en littérature est la langue elle-même. Proust écrivait en français, mais dans un français que personne ne parlait, bien que tout le monde en reconnaissait les traits, mais immédiatement comme autre chose que le français « ordinaire ». Mieux ? Beckett a choisi d'écrire en français précisément pour se défamiliariser de sa langue maternelle anglaise, pour introduire un écart, une résistance, une étrangeté productive. Kafka écrivit en allemand comme un étranger, et c'est précisément cette position d'étrangeté interne qui a fait de son œuvre quelque chose d'irréductible. Gilles Deleuze et Félix Guattari affirmaient avec force que la grande littérature était toujours une opération de déterritorialisation de la langue. Ils appelaient cette littérature déterritorialisée la littérature mineure, celle qui fait bégayer la langue majoritaire, qui l'habite de travers. Antonin Artaud poussa cette logique jusqu'à son extrême : la vraie écriture est celle qui atteint le point où la langue se défait elle-même, où les mots ne désignent plus mais font, où le langage cesse d'être transparent pour devenir matière opaque, étrangère, inquiétante.
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La littérature serait donc toujours, à un niveau fondamental, une xénographie : une écriture qui vient d'ailleurs, même quand elle vient du dedans. En outre, la littérature fait quelque chose que nulle autre pratique humaine ne fait avec la même radicalité : elle nous installe dans la conscience d'un autre. Non pas à côté, non pas en face, dedans.
Rappelez-vous Gustave Flaubert affirmant « Madame Bovary, c'est moi », formule scandaleuse pour un homme bourgeois du XIXe siècle, qui l'identifie à une femme adultère de province. Ce que cette phrase signifiait, c'est que l'écriture littéraire produit une migration subjective qui défie toutes les frontières identitaires.
Emmanuel Levinas, bien qu'il ne théorisât pas la littérature, nous fournirait le cadre philosophique le plus puissant pour comprendre ce phénomène. Dans Totalité et Infini, il pose que le rapport à autrui est irréductible à la connaissance : le visage de l'autre me résiste, m'excède, m'oblige. La littérature serait alors cette pratique qui rejoue indéfiniment cette structure : chaque personnage est un visage qui résiste à notre emprise, qui nous déborde, qui nous demande quelque chose d'autre. Henry James construisait ses romans autour de ce principe : jamais le narrateur ne sait tout, jamais la conscience focalisatrice n'épuise son objet. L'autre dans le roman jamais ne se laisse entièrement saisir, et c'est cette résistance de l'autre à la compréhension totale qui fait la profondeur romanesque. La littérature nous apprend ainsi quelque chose que la philosophie formule mais que seule la fiction fait éprouver : autrui n'est pas un autre moi. Il est radicalement, irréductiblement autre. Et c'est là sa dignité.
Reprenons, poursuivons. Michel Foucault, dans Qu'est-ce qu'un auteur ?, affirmait que dans un texte littéraire, la voix n'appartenait à personne en propre. Elle est une instance d'énonciation flottante, qui n'est ni tout à fait l'auteur, ni tout à fait le narrateur, ni tout à fait le personnage. Car elle est fondamentalement hantée par d'autres textes, d'autres voix, d'autres langues. Mikhaïl Bakhtine a consacré toute son œuvre à démontrer que le roman était essentiellement dialogique et polyphonique : plusieurs voix sociales, plusieurs idéologies, plusieurs langages coexistent dans le texte sans jamais se résoudre en une voix maîtresse. Dostoïevski, son auteur de prédilection, ne parle pas à travers ses personnages ; il leur donne une voix qui le déborde, qui le contredit, qui échappe à son contrôle auctorial. Cette polyphonie, c'est exactement ce que j'entends quand j'affirme que la littérature est la demeure de l'Autre : quelque chose parle dans la littérature qui n'est pas réductible à l'intention d'un sujet. La langue prend le relais, l'inconscient prend le relais, l'histoire prend le relais, etc., et ces surplus de sens excèdent toute maîtrise, et c'est précisément ce qui fait qu'un texte est littéraire plutôt que simplement informatif.
Poussons encore. Il y a une dimension dans cette formule qui implique, sans l'expliciter, que la littérature est fondamentalement anachronique : elle parle depuis un autre temps, vers un autre temps. Walter Benjamin, dans ses thèses Sur le concept d'histoire, développait l'idée de la survivance : le passé n'est pas mort, il est en attente d'une rédemption que seul le présent peut lui offrir. La littérature est précisément le lieu où cette survivance se joue, où les morts parlent encore, où les voix éteintes trouvent un nouveau souffle. Lire Les Misérables aujourd'hui, c'est laisser Hugo nous parler depuis 1862, et cette voix venue d'un autre siècle porte en elle une altérité temporelle radicale. Elle nous dit quelque chose... sur nous, que nous ne pouvons pas nous dire à nous-mêmes, précisément parce qu'elle vient d'ailleurs, de ce passé qui n'est pas simplement révolu mais insistant. Jacques Derrida, dans Spectres de Marx, nomme cela la hantologie : nous sommes habités par des spectres, et la littérature est leur demeure naturelle. Toute grande œuvre est hantée, et elle nous hante en retour.
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Bulletin de la Société Française de Philosophie, n°1969 63 3, Qu’est-ce qu’un auteur ? Séance du 22 février 1969, Exposé : Michel Foucault,
Discussion : M. de Gandillac, L. Goldmann, J. Lacan, J. d’Ormesson, J. Ullmon J. Wahl.
Éditions A. COLIN
Qu'est-ce qu'un auteur ? • Société française de philosophie
Qu'est-ce qu'un auteur - Michel Foucault
Assaut contre les frontières, Leïla Slimani (1/2)
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« Pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue ? », s'étonne Leïla Slimani. Malgré son enfance au Maroc en darija, cette langue de la créolisation que l'on parlait autour d'elle, en allemand aussi, de sa grand-mère alsacienne, en français, en berbère, en espagnol, en arabe classique... Et comment cette langue arabe, la seconde langue la plus parlée en France, mais la moins enseignée, a-t-elle pu devenir sa « langue fantôme » ?
Alors bien sûr, Leïla Slimani a lu Bourdieu, Barthes, Foucault, sait analyser ces pouvoirs qui sont à l’œuvre derrière les langues, se rappelle Sartre et ce regard de mal'autrui sinon malotru, qui l'a faite « arabe » quand elle débarqua à Paris pour ses 18 ans, et la suffisance, et la misère des frontières dressées aujourd'hui plus que jamais partout autour de nous, entre les langues, mais aussi bien sûr entre les peuples, Leïla Slimani rappelant qu'en 1989 n'existaient que 6 murs frontières, alors qu'on en compte aujourd'hui 75 !
«La langue accueille tous ceux qui la parlent», conclut-elle magnifiquement, dans une sorte d'inversion de la métaphore de la tour de Babel, entrevue ici comme horizon de salut. Dans Assaut sur les frontières, comme dans ses essais liés à la francophonie et à l'identité, Leïla Slimani développe donc une réflexion puissante sur le rapport aux langues, qui renverse radicalement le mythe fondateur de Babel. Là où la Bible voit dans la confusion des langues une dispersion punitive, Leïla Slimani y entrevoit une promesse. Et elle sait de quoi elle parle, femme entre plusieurs langues, plusieurs cultures, plusieurs identités qui ne se résolvent pas les unes dans les autres.
Que la langue soit un territoire, un pouvoir, une assignation, elle ne le sait que trop bien, tout comme elle sait ce que veut dire parler français dans un pays colonisé. Mais cette expérience du déchirement linguistique, elle l'a transformé en ressource plutôt qu'en blessure. La babellisation des langues, elle la vit comme une résistance au monolinguisme du pouvoir. Car le pouvoir ne sait jamais parler qu'une seule langue, pauvre, brutale, tout comme celle du marché mondial, qui fonctionne toujours comme instrument d'exclusion. Leïla Slimani plaide pour une babellisation des langues, formidable antidote à l'uniformisation culturelle, incroyable résistance à la standardisation du monde par le marché et la technologie. Comment rejeter en effet ces langues porteuses chacune de mémoire ? Chaque langue portant une manière d'être au monde irréductible, une vision, une poétique du réel que nulle traduction n'épuise jamais. Comment ne pas vouloir essayer de créoliser sa propre langue pour n'être jamais totalement capturé par une seule vision du monde, pour garder en soi une échappatoire. Une sorte de salut par le déplacement ?
Ce qui est profondément contemporain dans cette pensée, c'est l'idée que le sujet plurilingue, quand bien même il bégaie, mélange, traduit en permanence, ne maîtrise aucune des langues qu'il bafouille, n'est pas un sujet mutilé mais un sujet émancipé que rien ne peut enfermer dans une identité simple. La babellisation devient ainsi une politique de la complexité contre les simplismes identitaires qui menacent nos sociétés. Slimani rejoint ici d'autres penseurs comme Édouard Glissant (la créolisation du monde), Abdelkébir Khatibi (la bi-langue) ou Jacques Derrida : il faut tenter la langue de l'autre pour l'habiter sans jamais la posséder, c'est ce qui nous maintiendra vivants. À l'heure des replis nationalistes, des algorithmes qui créent des bulles monoculturelles, la babellisation serait notre salut en ce qu'elle préserve la diversité du vivant humain, comme le fait la biodiversité pour le monde naturel. En ce qu'elle désamorce la violence identitaire, réinvente la fraternité. Renversée, la tour de Babel devient non plus le symbole de la chute, mais celui d'une humanité qui accepte enfin de ne pas parler d'une seule voix, et qui trouve dans ce désaccord fondamental la condition même de sa liberté.
Au demeurant, Leïla Slimani nous rappelle que toute langue est toujours soit métissée, soit morte : les données de la linguistique confirme cet horizon éthique. Ce que Slimani pressent par l'expérience intime, la linguistique le démontre par les faits : aucune langue n'a jamais été pure, et toute langue qui a prétendu l'être s'est appauvrie, rigidifiée, ou a disparu. La linguistique historique et comparative, depuis les travaux fondateurs de Franz Bopp au XIXe siècle jusqu'aux recherches contemporaines, n'a jamais trouvé de langue originelle pure. Le proto-indo-européen lui-même, cette langue reconstruite dont descendent le sanskrit, le grec, le latin, les langues slaves et germaniques, était déjà le produit de contacts, de migrations, de brassages. William Labov, dans ses études sociolinguistiques sur le changement linguistique, a montré que la variation est non pas une anomalie mais le moteur même de la langue. Une langue sans variation est une langue sans locuteurs vivants. Le cas le plus instructif est peut-être celui du latin dit « classique », cette langue normée, fixée par les grammairiens augustéens, et qui était en réalité une construction artificielle. Car le latin que parlaient les soldats, les marchands, les esclaves, ce latin dit vulgaire, était infiniment plus métissé, plus vivant. Or c'est lui qui a engendré les langues romanes. Le latin « pur » est mort. Le latin impur a donné le français, l'espagnol, le portugais, le roumain.
Le mythe de la langue pure est un fantasme mortifère. Le contact des langues ? Une loi universelle. Le français est un mixte de mots d'origine germanique (franque), auxquels se sont sédimentées des strates gauloises, latines, arabes, italiennes, anglaises. C'est l'une des langues les plus métissées d'Europe. L'anglais ? Après la conquête normande de 1066, il est devenu un créole de fait, mélangeant le vieil anglais germanique et le normand roman. L'arabe également a intégré des emprunts massifs au persan, au grec, au syriaque.
Le linguiste Dixon a proposé le concept de punctuated equilibrium appliqué aux langues : de longues périodes de diffusion et de contact (qui produisent la convergence et le métissage) sont ponctuées de phases de dispersion. Les langues vivent dans le contact et se ramifient dans la séparation.
Les langues créoles constituent le laboratoire le plus fascinant de cette vérité. Nées dans des situations de contact forcé et violent, la traite, la colonisation, elles ont longtemps été méprisées comme des patois dégradés. La linguistique moderne les a réhabilitées comme des preuves de la puissance créatrice du métissage. Derek Bickerton, avec sa théorie du Language Bioprogram, a montré que les créoles, loin d'être des langues appauvries, développaient des structures grammaticales complexes, parfois plus régulières que leurs langues sources. Édouard Glissant en a fait la métaphore politique centrale de sa pensée : la créolisation est le modèle de toute culture vivante.
Que dire de la mort des langues ? Sur les 7 000 langues actuellement parlées, la moitié pourraient s'éteindre d'ici la fin du siècle selon l'UNESCO. Or, les causes de cette extinction sont presque toujours les mêmes : domination politique, standardisation forcée, monolinguisme imposé. Les politiques d'assimilation, qui interdisent aux enfants de parler leur langue maternelle à l'école, produisent non pas l'intégration mais la mort linguistique et la blessure psychique. Chaque langue qui meurt emporte avec elle des structures cognitives uniques, un rapport singulier à l'espace, au temps, des savoirs écologiques irremplaçables (les langues amazoniennes, par exemple, contiennent des taxonomies botaniques et zoologiques que la science occidentale n'a pas encore entièrement répertoriées), une manière d'être ensemble, une poétique du quotidien.
Ainsi, les données savantes convergent avec ce que Leïla Slimani formule intuitivement. La babel des langues n'est pas le chaos à résorber, c'est la condition normale et féconde du langage humain. La babellisation, c'est finalement l'écologie du sens.
Enfin, il y a dans l'écriture de Leïla Slimani quelque chose que je nommerai volontiers l'altérité à l'œuvre, ou la littérature comme demeure de l'Autre. Ce n'est pas dire que la littérature parle de l'altérité, ou qu'elle la représente, ce qui serait banal. C'est dire que la littérature est l'altérité, et que cette altérité est à l'œuvre, c'est-à-dire au travail de cette œuvre : car le premier lieu de l'altérité en littérature est la langue elle-même.
Leïla Slimani, Assaut contre la frontière, éditions Gallimard, collection NRF, janvier 2026, 72 pages, ean : 9782073152930.
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Le format d'un livre, Michel Jullien
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Le narrateur construit un portrait biographique saisissant : celui d'un écrivain venu du dehors. Enfant dyslexique, orienté dès ses quinze ans vers un CAP de tourneur-fraiseur. L'itinéraire de l'auteur ? Michel Jullien, après des études littéraires, enseigna à l'Université du Para, au Brésil, puis entra dans l'édition chez Hazan, puis Larousse avant d'animer une maison d'édition spécialisée dans les arts décoratifs. Or Jullien parle du livre comme d'un objet presque subi d'abord, depuis une position d'extériorité sociale et culturelle. Il se rappelle qu'enfant, on lui fit lire «à cru» des livres dans une initiation brutale à la lecture, quand il vivait dans cette posture d'étranger au monde du livre. Curieuse formule qui dirait quelque chose de fondamentalement de classe : les enfants des milieux lettrés arrivent à la lecture entourés de livres, de lectures à voix haute parentales, de rituels culturels qui font de la lecture une évidence douce. Ici, rien de tel, la lecture serait arrivée dans sa nudité d'exigence. Mais curieusement, autour de lui il y avait des livres et des parents pour les lire, pour s'y reposer, pour s'y éduquer... Et ce qui frappe dans son écriture, c'est qu'elle s'exerce du point de vue du lecteur cultivé pour qui lire va de soi.
Jullien vient bien du dehors de la littérature, mais du dehors de l'objet : éditeur, maquettiste, homme du format du livre, il connaît le livre comme objet fabriqué, il en a tenu les épreuves, négocié les formats, choisi les papiers, artisan du livre en somme, devenu écrivain. D'où son attachement à l'objet comme expérience sensorielle. Il en explore les rituels, les symboles, la Pléiade, le poche, les livres de voyage, les boîtes à livres, bien au-delà de leur matière, ou en-deçà. Il sait «L'opiniâtre minéralité du papier». Il a le regard précis d'un homme qui a choisi des papiers, qui sait que le grammage influe sur le toucher, que la blancheur influe sur la fatigue oculaire.
Aujourd'hui, il vit le livre comme un «petit bloc d'éternité», malgré sa fragilité commerciale, son destin d'entrepôt. Lui qui a appris à «tourner», à «fraiser», en ouvrier de la forme, tournant ensuite autour du texte des autres, a fini par polir et devenir la source de ses écrits. Car celui qui a servi les textes des autres pendant des décennies a fini par répudier sa secondarité professionnelle, pour occuper la place première. Jullien a commencé à écrire sur le tard, à l'âge exact où il cessa de grimper sur le dos des montagnes, quittant cette grande école du corps pour libérer toute l'énergie accumulée qui est devenue le moteur de son écriture.
Faut-il alors voir dans cette écriture celle d'un technicien hanté ? Sa phrase est volontiers ornementale, chargée d'exactitude langagière. Dense, dit la critique. Mais, ne serait-ce pas plutôt un maniérisme défensif ? Une prose qui se protège derrière sa sophistication ? Quand Jullien écrit «l'opiniâtre minéralité du papier», on peut se demander s'il s'agit d'une vision ou d'un exercice de style. «Elle me fit lire à cru», «l'opiniâtre minéralité», «quoique je fisse»... un subjonctif pris dans ce corps syntaxique du rappel de l'enfance : «J'avais huit ans, (...) quoique je fisse», un subjonctif imparfait, forme quasi disparue du français oral, réservée à la langue écrite soutenue, voire archaïsante. Son apparition dans le récit d'enfance crée un écart temporel et social vertigineux. Le maniérisme comme symptôme d'une absence ? Un art qui copierai le style sans en avoir la nécessité intérieure ? Michel-Ange avait une vision qui réclamait sa manière. Ses épigones maniéristes avaient la manière sans la vision, et cela se voit dans leurs excès, dans les contorsions gratuites, dans l'élégance qui tourne à vide. Ce fisse dit : je suis désormais quelqu'un qui manie le subjonctif imparfait. Mais il dit aussi, précisément par son caractère artificiel, une raideur, un effort visible. Les phrases de Jullien sont construites pour être remarquées. Le subjonctif imparfait, un stigmate, une affectation qui répète à l'encan : regardez comme j'écris. Ce n'est plus du style, c'est de la pose stylistique. Flaubert cherchait la phrase juste jusqu'à l'épuisement, mais pour y disparaître. Chez Jullien, on a souvent le sentiment inverse : la phrase existe pour que l'auteur s'y montre. Du coup, ce livre sur le livre résonne comme un genre narcissique.
Il y a un autre problème que l'on rencontre à cette lecture : écrire sur le livre, sur sa matérialité, son format, son poids dans la main, apparaît être un geste qui appartient à une tradition d'auto-félicitation culturelle. Le genre des gens qui aiment les livres mais qui surtout, veulent qu'on le sache. Jullien semble s'arrêter au livre lui-même, sa minéralité, son format, comme si l'objet suffisait à justifier la prose. N'est-ce pas confondre l'amour de l'objet avec la littérature, qui est d'abord, toujours, l'altérité à l'œuvre. On s'aime lisant, on s'aime un livre en mains, à sanctuariser ce «petit bloc d'éternité», formulation grandiloquente révélatrice qui prétend à la profondeur par le simple choc des mots, petit contre éternité, le diminutif contre l'infini...
On lui opposerait volontiers la formule de Samuel Beckett, qui lui aussi savait ce qu'est un livre : «Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.» Chez Beckett, la densité venait d'une nécessité absolue. Chez Jullien, on a le sentiment d'un écrivain qui ne cherche que l'effet. Or la littérature ne cherche pas l'effet.
Au fond, Jullien n'a peut-être pas accompli la répudiation dont il parle. Il a quitté l'atelier, mais il en a emporté les outils dans sa prose. Son écriture reste celle d'un homme qui fabrique des textes plutôt que d'un homme qui les traverse. La grande littérature, Beckett, Woolf, donne toujours le sentiment que l'auteur a été fait par son livre autant qu'il l'a fait. Qu'il y a laissé quelque chose d'irremplaçable, d'incontrôlable. Que le texte a débordé l'intention. Chez Jullien, la maîtrise ne se dément jamais. Et c'est précisément cela qui inquiète : une prose sans faille est une prose sans risque. Or la littérature, comme la montagne qu'il a pratiquée, n'existe que dans l'exposition au danger de ne pas revenir.
Jullien écrit bien. Trop bien, au sens où bien écrire est devenu sa fin plutôt que son moyen. Sa prose est un bel objet, comme les livres qu'il fabriquait, soignée, élégante, techniquement irréprochable. Mais la littérature n'est pas la fabrication d'un bel objet. Elle est l'altérité à l'œuvre, et l'altérité, par définition, ne se maîtrise pas. Il manque chez lui ce tremblement, ce frôlement de l'il y a, dont parlait Levinas, que sa voix cesse d'être construite pour devenir vraie.
Michel Jullien, le format d'un livre, Verdier, mars 2026, 158 pages, 18 euros, ean : 9782378562861.
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À L’Établi, le lundi est un jour de création
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Depuis septembre 2025, trois alfortvillais investissent la librairie chaque lundi. Pas pour un simple atelier, ni une résidence classique. Plutôt une sorte de chantier, un laboratoire de fabrication où l’on tâtonne, une planque à création. On ne parle pas de résidence d’artiste. On parle de squat créatif. L’Établi a inventé une forme inédite d'accueil : non la simple mise à disposition de son espace, mais l'immersion créative sur le long terme. La librairie devient cocon, QG, laboratoire permanent. Les créateurs vivent ici, picorent dans les rayons, s'imprègnent. Une offre radicale : du temps et non seulement des murs. Et l'Établi ne programme rien : elle héberge, quand d'autres organisent des rencontres éclair, elle laisse une communauté s'installer, pendant que d'autres misent sur le turnover de l'événementiel.
Pas de mode d’emploi. Juste la régularité d’un rendez-vous et la liberté de laisser mûrir les idées. Ce temps long, cette confiance dans le processus, a donné vie à un projet qui arrivera à terme fin mai 2026, nous dit-on. Un fanzine. Une histoire de poule. Scrödinger aux aguets. Ou peut-être pas.
Un pari fou en tout cas, informel, transformant la librairie en antichambre de l'édition sauvage.
Nul doute que le fanzine qui en sortira, portera en lui l'ADN du lieu, racontant en creux cette expérience unique : celle d'une librairie qui a accepté de devenir matrice, couveuse d'énergies.
Venez, passez devant ses murs le lundi : la résidence la plus discrète et la plus novatrice de la région est en train d'écrire son histoire sous vos yeux.
Librairie l'établi, Alfortville, 8 rue Jules Cuillerier 94140 – Alfortville
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Comment donner au geste une puissance de pensée ? A propos du tissage d'Alexandra Prum : La Lettre de Pénélope.
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Les éditions de notoriété publique avait demandé, l'an passé, à l'artiste Alexandra Prum, une PUP fiction (Ponctuation urbaine Poétique, voire en note) pour célébrer la Saint-Valentin. Alexandra Prum avait alors tissé un fragment d'étoffe et dessus, cette phrase tirée de la Lettre de Pénélope des Héroïdes d'Ovide : « Je suis à toi, il faut le dire ! Pénélope, épouse d'Ulysse, je le suis pour toujours ».
J'aimerais revenir sur cette proposition : il y a là une indécidabilité dont il nous faut répondre, par-delà les décisions de l'artiste.
En mettant pareillement en avant cette phrase, Alexandra Prum en fait une déclaration d’appartenance amoureuse, presque un serment. En outre, en l'isolant de son contexte, elle met en lumière une sorte d'auto définition par l’autre et donne à l’aveu une dimension héroïque et intemporelle. Mais...
Un tissage donc, ainsi allait Pénélope dans l'absence d'Ulysse. Un tissage dont on remarquera tout d'abord la composition en patchwork. Le patchwork n'est pas un simple assemblage : c'est une logique du fragment. Dans sa définition technique, le patchwork assemble des morceaux hétérogènes pour produire une unité, qui ne gomme pas les coutures. C’est un art où l’unité ne vient pas de la continuité, mais de la contiguïté des différences. Ainsi, l'unité n’y est plus un donné, mais un travail. La cohérence n’est pas une fusion, mais une cohabitation et le sens n’y est pas un fil unique, mais une constellation de morceaux. D'une certaine manière, le patchwork trame une logique du discontinu qui ne cherche pas à masquer ses joints.
Il y avait à mes yeux une pertinence incroyable à proposer cette vision, s'agissant de Pénélope, qui fit de l'art du tissage un art du délai. On le sait, dans l’Odyssée, Pénélope tisse le jour et défait la nuit. Son ouvrage n’est pas destiné à être achevé : il est un acte de suspension, de fidélité (elle maintient la possibilité d'Ulysse), un acte de souveraineté (elle maîtrise le rythme, donc le pouvoir), et enfin un acte de résistance. On le sait, Pénélope tissait en fait le linceul du père d'Ulysse et avait conçu ce travail comme tissage interrompu. Mais dans sa proposition, là où Pénélope défait, le patchwork d'Alexandra Prum ne défait pas : il accueille les morceaux tels qu’ils sont, sans les lisser. Cela dit, dans les deux cas de figure, il y a refus de la linéarité, refus de l’achèvement comme valeur suprême, affirmation que le sens se fabrique par reprises. Car on peut voir aussi le tissage d'Alexandra Prum comme un texte qui se défait pour rester ouvert : Pénélope tisse pour maintenir vivant un passé (Ulysse) dans un présent incertain. Ce patchwork, fait de restes, de chutes, au fond de fragments d’histoires, se lit comme un lieu de mémoire, voire une archive sensible. Et si Pénélope résiste en empêchant la fin et que le patchwork résiste en empêchant l’uniformité, se dessine dans les deux cas la volonté de maintenir l’ouverture et faire de l’inachevé une forme de vérité. Or dans le tissage d'Alexandra Prum, Pénélope assume la vérité du recommencement non plus en défaisant pour différer, mais en assemblant pour maintenir ouvert, toujours.
« Toujours » ? Avec ses fils qui pendent ?
Ce dernier mot... Dans un patchwork, les coutures, visibles, disent que l’unité n’est jamais totale. Ici, le mot « toujours » est traité comme une couture non arrêtée : les fils pendent, comme si le mot n’était pas encore fixé. Ce n’est plus un «toujours» affirmatif, massif, définitif, c'est un «toujours» en suspens, un «toujours» qui hésite, qui tremble, qui ne se ferme pas. Alexandra Prum a transformé cet adverbe d’éternité en adverbe d’inachèvement.
Il faut ici apporter quelques nouvelles précisions. La Lettre de Pénélope, d'Ovide, ignore l'amour que Pénélope et Ulysse n'ont jamais cessé de partager. L'espace latin de la passion n'est plus l'espace grec de l'amour. Mais la réception que l'on a faite de l’Héroïde I, est encore plus troublante : Pénélope écrirait pour retenir Ulysse, pour maintenir ouvert un lien qui pourrait se rompre. Cette lettre est aujourd'hui perçue comme un tissage rhétorique, un texte qui ne veut pas finir. Ici, Alexandra Prum tisse la phrase, mais laisse le dernier mot se défaire. Comme une manière de dire qu'elle ne scelle pas cette adresse. Les fils pendent comme mémoire du fragment, rappelant que le tissu vient d’ailleurs, que les mots viennent d’un autre texte, que cette phrase est un fragment transplanté, et que l’assemblage ne gomme pas cette provenance. Le «toujours» s'y inscrit ainsi comme un reste, un morceau, un bout d’étoffe qui garde la trace de son arrachement.
La phrase composée peut être lue comme une affirmation de possession. Mais les fils pendants renversent cette lecture. Ils disent que ce «toujours» n’est pas un ordre, que ce «toujours» n’est pas une prise, qu'il est une fragilité, un désir qui ne se ferme pas. Le mot devient vulnérable, presque blessé. L'artiste a fait de ce dernier mot un lieu où l’éternité se défait, où le «toujours» devient un effort plutôt qu’un verdict. Ce «toujours» pend parce qu’il doit être retissé, comme, cette fois, le linceul de Pénélope.
Quid de cette Lettre dans Ovide ?...
La lettre de Pénélope constitue la première Héroïde. Dès l'entrée en matière, Pénélope déplore le peu d'empressement d'Ulysse à la rejoindre. Jean-Michel Fontanier a montré dans une étude l'erreur de lecture qui, après Ovide, n'a cessé d'intriguer notre compréhension de cette lettre. L'analyse qu'il en fait frappe déjà quant à la nature du courrier que Pénélope adresse à Ulysse : par sa matérialité, évoquée au vers 62. Pénélope écrit à la main, dépose sur le papyrus la trace de cette main, un toucher abandonnant à celles d'Ulysse auquel la lettre est destinée, une sorte de contact charnel. C'est cette dimension qui frappe dès l'abord, ce toucher offert dans la dissymétrie et ce, dès le vers 10 : «Je ne chercherais pas à tromper la nuit sans fin et une toile toujours en suspens ne laisserait mes mains veuves»... Pénélope évoque ainsi sa solitude physique, «froide» «dans un lit désert», ouvrant sa lettre à la mort des sens et de son corps.
Est-ce une lettre d'amour ? En apparence, Pénélope presse Ulysse de rentrer. Là est le malentendu, car cette lettre relève d'un genre coutumier de l'époque d'Ovide : c'est une « suasoria », ou plutôt, une « dis-suasoria », un texte de rupture. Et Fontanier de rappeler que cette construction argumentative était dans la Rome antique un genre pratiqué dans le cadre de l'éducation rhétorique, très codé, où la progression des arguments l'emporte sur leur sens apparent. Or ce «Tu es à moi» est dans la lettre le premier argument déployé, c'est-à-dire le plus faible dans cet art de la suasoria. Celui auquel on croit le moins. Tout comme l'argument de fidélité. Je renvoie à l'étude de Jean-Michel Fontanier et retient qu'il s'agit en fait d'une lettre de rupture -alors que dans Homère, il n'y a pas rupture.
Si la lettre est une rupture, que devient le « tu es à moi… toujours » ? Dans cette logique de rupture, la formule n’est plus qu'un fantasme mis en crise. La lettre de Pénélope travaille à délier, à désenvoûter le lien, à démonter la fiction d’un «toujours» conjugal héroïque, épique. Or, avec ses fils qui pendent, le «toujours» n’est plus l’apothéose de la fidélité, mais le lieu exact où ça casse. Le lieu dés-ourlé, dé-approprié, où ce «toujours» est littéralement laissé en plan, exposé comme un mensonge textile : on montre ses fils, ses coutures, sa fragilité. En quelque sorte un « toujours » démasqué.
Le Patchwork d'Alexandra Prum compose ainsi une esthétique de la dés-illusion qui exhibe ses raccords, ses reprises. La dis-suasoria démontait un discours, le retournait contre lui-même. En tissant la phrase d’Ovide dans un patchwork, Alexandra Prum a fait deux choses à la fois : elle a cité la rhétorique de l’amour et de la possession, et, démonté cette rhétorique en la faisant passer par un dispositif qui en révèle les coutures. Son «toujours» aux fils pendants est ainsi devenu un point de dissuasion, un point de rupture : le mot ne tient plus, il se défait sous nos yeux : le textile pense contre le texte. Pénélope reconfigurée : non plus fidélité, mais désengagement lucide.
Si l’on suit Fontanier, la Pénélope d'Ovide n’est pas seulement la figure de la fidélité qui attend, mais aussi celle qui met en crise le récit héroïque, qui dissuade Ulysse de son propre mythe. Alexandra Prum, par son geste, ne célèbre pas le «toujours» conjugal, elle en montre l'usure, la fiction. Le textile refuse de ratifier ce que le texte affirme. Elle montre que l’éternité amoureuse est une fiction qui se défait.
Je voudrais reprendre encore, parce que les intentions de l'artiste n'étaient peut-être pas celles-là. Peut-être croyapt-elle sincèrement à la force de vérité de la phrase qu'elle a choisie de tisser...
Notre époque a figé Pénélope dans une image : celle de la femme fidèle, patiente, immobile, qui attend. Fontanier démontrait l’inverse : la lettre est une rupture rhétorique. La fidélité n’est pas son message, mais le masque que notre tradition lui a imposé. En tissant «tu es à moi… toujours», l’artiste a peut-être réactivé une lecture sentimentale de Pénélope, répété la fiction d’un amour éternel, réinscrit Pénélope dans le rôle que notre tradition post-ovidienne lui a assigné, et finalement occulté la dimension ironique, presque subversive de la lettre. Peut-être a-t-elle cité l’Ovide que notre époque croit lire. Les fils qui pendent sont peut-être un malentendu : l’artiste croyait prolonger l’inachèvement pénélopéen en prolongeant en réalité un mythe moderne, pas le texte antique. Que révélerait alors ce contresens, sinon la puissance des lectures héritées ? L'erreur de l'artiste serait alors culturelle, collective, pas uniquement la sienne mais la nôtre. Ce patchwork pourrait être un lieu de réaffirmation involontaire. Où, encore une fois, le fil qui pend ne prolongerait pas l’inachèvement pénélopéen, mais la clôture inachevée de notre propre lecture d’Ovide... Nous aimerions les héroïnes souffrantes par exemple. La femme blessée mais admirable. Ce qui voudrait aussi dire que nous lisons les mythes pour nous rassurer, non pour être dérangés. Il est vrai que le mythe, dans sa fonction moderne, sert souvent à stabiliser des valeurs, légitimer des rôles, offrir des modèles. Une Pénélope fidèle à son amour est un mythe qui confirme. Une Pénélope qui rompt est un mythe qui inquiète. La Pénélope fidèle est un mythe docile. La Pénélope dissuasoria est un mythe rétif. Dans cette perspective, les fils qui pendent seraient le symptôme d’un mythe mal cousu, d’une lecture qui ne tient pas. Où chercher notre réponse ?
Les éditions de notoriété publique ont fait une affiche du tissage d'Alexandra Prum. Une photo de Patrick Campistron, où l'artiste s'expose derrière son tissage, brandi haut, doigts écartés, mais pas crispés : ils ne saisissent pas l’ouvrage, ils le soutiennent. Ce n’est pas la posture d’une tisserande absorbée dans son geste. Ce n’est pas la posture d’une artiste qui exhibe fièrement son œuvre. C’est une posture intermédiaire, presque rituelle : les mains ouvrent un espace, maintiennent une distance, font écran autant qu’elles montrent.
Ces mains... Les doigts sont écartés. Ils ne serrent pas. Ils ne possèdent pas. Ils ne s’agrippent pas. Exactement l’inverse du « JE SUIS À TOI ». Une sorte de geste de dés-adhésion corporelle. Comme si le corps sur l'image contredisait le texte tissé. Ou bien des mains comme des guillemets, qui encadrent une parole, ou aux extrémités, forment deux parenthèses ouvertes, transformant le patchwork en citation. Tenant sa parole à distance, presque exposée comme un artefact. Une mise en vitrine. Comme si les mains encadraient le mythe pour mieux le désamorcer. Dans un geste d'abandon : les doigts sont ouverts, les paumes tournées vers l’extérieur. Un geste qui, dans la grammaire du corps, appartient à l’érotique de l’exposition : on laisse voir. Mais l’érotique ici n’est pas celle de la possession, mais celle de la présence. En outre, dans cette image, les doigts n’enveloppent pas, n’empoignent pas. Ils créent un interstice. Un espace où quelque chose peut circuler, glisser, se dire sans se dire. Comme un désir qui ne se laisse pas capturer.
Le textile, lui, fonctionne comme un voile. Il cache le visage, mais laisse deviner sa présence. Paradoxal, il porte un texte d’appropriation (« JE SUIS À TOI »), mais tenu par un corps qui ne se laisse pas réduire à ce texte, un corps qui ne se livre pas. Si on relit Pénélope comme Fontanier, non fidèle mais dissuasive, alors cette posture devient limpide. Pénélope, chez Ovide, n’est pas celle qui attend : elle est celle qui rejette. Les mains de l’artiste rejouent ce geste : elles suspendent, elles tracent un seuil. Le texte affirme la possession, les mains affirment la liberté.
Notons enfin ce visage caché. Or le visage est le lieu du consentement, de l’adresse. Le cacher serait retirer la personne. Mais ce retrait ne diminue pas sa présence. Il la déplace. Le regard du spectateur se porte ailleurs : sur les mains, sur la posture, sur la tension du textile. C'est pourquoi les mains sont devenues le seul lieu où le corps parle. Le texte brodé affirme une fidélité totale, mais le visage caché refuse d’être le sujet de cette phrase. je suis derrière, mais je ne suis pas dedans.
A propos des PUP fictions exposées à la librairie l'établi d'Alfortville :
Les Ponctuations Urbaines Poétiques à la librairie l'établi - La Dimension du sens que nous sommes
La lettre de Pénélope : une dis-suasoria ? (note sur la première Héroïde), Jean-Michel Fontanier, Vita Latina Année 2005 172, pp. 26-32 :
www.persee.fr/doc/vita_0042-7306_2005_num_172_1_1179
https://doi.org/10.3406/vita.2005.1179
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