L'étrange défaite – Témoignage écrit en 1940, Marc Bloch (2/2)
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Je ne reviendrai pas sur la composition ternaire de son ouvrage, bien étudiée par ailleurs. Ni sur les manques dans son analyse, dont Johann Chapoutot rappelle qu'elle a été produite sans aucune notes ni ressources bibliographiques. Encore moins sur les limites de l'exercice, maintes fois soulignées, non sans patelinage : Bloch a écrit dans l'urgence, pour appeler à une prise de conscience les générations à venir. Pas la sienne, qui a failli.
Des trois parties, on le sait, la troisième a été la plus commentée, celle portant sur la logique de l'effondrement de la société française. Évidemment à cause des analogies avec la période que nous traversons, qui voit la promotion de l'extrême droite se faire désormais au grand jour.
Qu'il soit simplement permis de rappeler que la seconde partie, consacrée à la faillite de l'élite militaire, avec ses descriptions des opérations, des tactiques, des batailles, etc., est impressionnante de précision, déroulant une argumentation d'une intelligence somptueuse. On peut juste s'étonner qu'elle n'ait pas fait davantage l'objet d'études plus serrées, tant cette réflexion est circonstanciée. Pourquoi, donc, un tel désastre militaire ? Bloch déroule sa réflexion en sept points essentiels, outre la vision des opérations (très piètrement) engagées sur les différents fronts, de l'analyse de la notion de distance à celle des flux routiers, en passant par la gestion administrative des équipements et des hommes, aussi bien que par l'étude de la pyramide des âges de la chaîne de commandement. Selon lui, et on appréciera l'élévation de ses vues, « le triomphe allemand fut une victoire essentiellement intellectuelle » : nous pensions la guerre dans les concepts de 14-18, eux la pensaient dans des cadres renouvelés.
L'argument intellectuel est typique de la démarche de Bloch : là se situe aussi la faillite de la société française. Rien d'étonnant à ce qu'il ait proposé, et que l'on trouve dans ce même ouvrage, une réflexion sur la réforme nécessaire de l'enseignement.
Faillite intellectuelle, évidemment celle des élites, doublée d'une faillite morale : la Droite toujours prompte à trahir la République, la Gauche godillant à vue, la bourgeoisie ne songeant qu'à faire sécession d'avec la nation en se muant en régime de notables appuyé par la finance et la presse, cette dernière servant non plus le Bien Commun mais uniquement des intérêts vils et « cachés », bref, tout un système de société agonisant et versant dès lors dans l'effondrement le plus total.
Les élites en cause bien sûr, mais pas que, à ses yeux : les syndicats ne sont pas épargnés, ni les classes populaires, ni les classes intermédiaires, les uns et les autres enferrés dans ce qu'il nomme « l'esprit de jouissance » ou « l'esthétisme de l'humanisme français ». Car les dirigeants ne sont à ses yeux que ce que « l'ensemble de la communauté française leur a permis d'être » : chaque citoyen de son époque en porte donc la responsabilité.
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Au fond, ce qu'on retient, c'est l'urgence. Sur laquelle des signes avant-coureurs auraient dû nous alerter. Bloch cite l'Espagne, nous pourrions évoquer Gaza, la presse entre les mains de quelques milliardaires, les dirigeants industriels et le personnel politique prêt à remettre le pouvoir non seulement entre les mains de personnalités incompétentes, mais toxiques à la démocratie.
Ce que Bloch nous lègue, c’est une méthode pour lire ces signes, et l’exigence de ne pas les ignorer. Si l’on consent à voir... Nous sommes, nous aussi, devant une urgence. Les signes sont là, aussi visibles que ceux qu’il relevait : concentration médiatique, élites politiques prêtes à toutes les compromissions, effritement du sens commun démocratique, banalisation de l’extrême droite. Rien de tout cela ne peut nous surprendre.
Mais notre situation n’est pas la sienne. Bloch pensait un danger venu de l’extérieur, porté par une puissance étrangère. Le nôtre vient de l’intérieur, il s’est formé dans les interstices mêmes de nos institutions, dans les routines de la Ve République, dans ce système politique qui a méthodiquement verrouillé l’expression démocratique jusqu’à la rendre presque inopérante. Or, là où Bloch se méfiait des masses, nous savons désormais que ce sont précisément elles qui manquent. C’est là que se jouera la différence décisive.
Bloch appelait à une prise de conscience des élites, nous, nous devons appeler à un réveil des masses. Non pas pour répéter les formes anciennes d'appel au Peuple, mais pour rouvrir l’espace politique que les institutions ont refermé. Pour que la démocratie cesse d’être un décor et redevienne une force vivante. L’urgence, aujourd’hui, est de réapparaître. De refaire puissance collective. Bloch nous apprend à reconnaître les signes de l’effondrement, notre temps nous oblige à inventer une nouvelle réponse.
Marc Bloch, L'étrange défaite, Témoignage écrit en 1940, préface Johann Chapoutot, nouvelle édition, collection Témoins, Gallimard, mai 2026, 294 pages, 22 euros ean : 9782073147806.
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L'étrange défaite – Témoignage écrit en 1940, Marc Bloch (1/2)
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Dans sa préface, Johann Chapoutot rappelle tout d'abord que Marc Bloch avait sobrement intitulé son manuscrit «Témoignage écrit en 1940 », un titre d'historien, conscient des difficultés de l'exercice auquel il s'était contraint, examinant donc en historien la construction de son témoignage selon des critères savants. Le titre qu'on lui a donné et sous lequel il est désormais connu, avec son « petit chic littéraire » s'agace Chapoutot, et par cet effet littéraire, évide la position dans laquelle se trouvait Marc Bloch : quelqu’un qui parle depuis l’intérieur de la catastrophe, et non depuis un balcon stylistique. Bloch n’a pas voulu un titre qui brille, mais un mot qui engage. Témoignage, c'est exactement le contraire d’un effet : c’est un corps qui se présente à nous, qui nous dit « j’y étais », et qui accepte d’être jugé à son tour. Bloch voulait un dépôt, pas une élégance. Il voulait un mot sans grâce, sans halo, un mot qui ne protégerait pas, ni lui ni son lecteur.
Ce titre que tout le monde consacre aujourd'hui, Chapoutot en fait la conclusion de sa préface : l'étrange défaite, dit-il, pourrait bien être celle de bien des lecteurs, qui auront oublié que le titre véritable parlait d'une brûlure.
On voudrait maintenant le hisser là-haut, sous la coupole où l’air est filtré par les discours officiels, où les noms deviennent des ornements. On voudrait empaqueter Marc Bloch dans la rhétorique nationale, l'estampillé « grand homme », livré clé en main à l’édification publique. Comme si l’histoire, la vraie, celle qu’il a traquée, avait besoin de ce genre de mausolée. Bloch avait demandé un enterrement civil. Avec juste deux mots gravés sur sa tombe : Dilexit veritatem. Il a aimé la vérité. Pas la vérité comme concept, mais comme risque. Comme blessure.
Qu'on le panthéonise, certes, il le mérite bien. Mais pas pour le momifier dans la cire élitaire, lui qui n’a cessé de défaire les récits trop bien tenus en laisse, de fissurer les légendes, de montrer que l’histoire n’est pas un musée mais un champ de bataille où les vivants se débattent avec leurs morts. On va l'arracher à sa tombe civile pour le hisser dans un temple où l'on récite des phrases molles, pour faire de lui un monument, pour le figer, lui qui n’a vécu que dans le mouvement.
Le Panthéon, c’est l’endroit où l’on range ceux qu’on ne veut plus entendre, ceux qu'on neutralise, à qui l'on offre cette curieuse éternité amémorielle en fin de compte, en échange de leur voix. Or Bloch n’a pas écrit pour être sanctifié : il a écrit pour être contredit. Dilexit veritatem, voilà ce qu’il voulait. Deux mots pour résidence. Deux mots contre toutes les récupérations. Car Bloch reste une écharde. Pas un cadavre qu’on enferme dans un mausolée où l’histoire devient décor.
« J'appartiens à une génération qui a mauvaise conscience », témoignait-il. Pas une plainte, pas une posture : une constatation. Lucide, comme une pierre posée sur la table. Sa génération a eu tout le loisir en effet de voir venir la terreur, de sentir le sol trembler, mais elle n'a pas su, ni peut-être voulu bouger. Elle a laissé Hitler advenir comme on laisse une ombre s’allonger. Bloch ne s’en lave pas les mains. Il ne s’offre aucune échappatoire. Il sait qu’il n’a rien à enjoliver, rien à sauver dans cette histoire. Il sait que les élites ont failli, il le démontre ligne après ligne, comme on retourne un cadavre pour montrer les causes du décès en médecine légale. Il sait qu’il était de cette élite-là, qu’il n’a pas été ce prophète isolé dans le désert qu'il aurait dû être, qu’il a partagé les illusions, les lenteurs. Mais cette culpabilité, chez lui, n’a rien à voir avec « l’affliction ergotante » qu'évoque Chapoutot, des jérémiades complaisantes des Céline d’hier et d’aujourd’hui. Pas de posture : chez Bloch la culpabilité est une braise, pas une scène. Elle brûle juste, elle brûle vrai. Elle ne cherche pas à séduire, ni à scandaliser, elle dit simplement : nous avons manqué. Et dans ce nous, il s’inclut. Sans se frapper la poitrine. Bloch se tient là, debout dans la lumière crue : j’ai vu dit-il, j’ai su, et je n’ai pas assez fait. Pas de plainte. Pas de pose. Car sa mauvaise conscience n’est pas un ornement. C’est une cicatrice. Elle rappelle seulement que l’histoire n’est pas un fleuve tranquille qui nous est extérieur : elle passe par nos veines. Bloch ne cherche pas à se sauver. Il cherche à comprendre. Et dans cette compréhension, il accepte d’être atteint. C’est cela, sa grandeur : ne pas se tenir hors du désastre, mais dedans, avec cette lucidité qui ne pardonne rien, surtout pas à soi-même.
La préface de Chapoutot ne caresse pas Bloch dans le sens du marbre. Elle ne le panthéonise pas, elle ne le sanctifie pas, elle ne l’embaume pas dans un ronronnement politique. Elle fait l’inverse : elle nous interdit de penser Bloch sans risque, sans cette brûlure qui traverse Témoignage. Chapoutot démonte à l’avance toutes les tentations de récupération : le Bloch consensuel qu’on rangera dans une vitrine pour ne plus avoir à l’entendre. On veut le lisser, s'exaspère Chapoutot, mais Bloch n'est pas un bibelot républicain : c'est une alarme. Une alarme qui sonne encore.
Bloch était l’homme du Bien commun, de l’Universel, du Collectif. Pas un totem encore une fois. Mais un homme qui pensait avec les autres, pour les autres, parmi les autres. Un homme qui refusait les récits qui purifient. N’en faisons pas un fétiche.
Et si, comme le dit Chapoutot, l’identité de Vichy fut la trahison, alors ne rejouons pas cette scène. Ne laissons pas notre époque, la nôtre, pas celle de 1940, glisser vers sa propre défaite qui n'aura rien d'étrange car déjà elle semble consentie : on n'abdique pas par fatigue, mais par cynisme.
La République d’aujourd’hui n’a pas besoin d’un Bloch empaillé. Elle a besoin de son inconfort. De sa lucidité. De sa mauvaise conscience. Elle a besoin qu’on entende, dans Dilexit veritatem, non pas un hommage, mais un avertissement. Ne consentons pas au pire. Ne laissons pas la vérité devenir un slogan. Ne laissons pas Bloch devenir un alibi. Il n’a jamais écrit pour qu’on l’admire. Il a écrit pour qu’on se réveille. Et nous sommes exactement au point où Bloch en était quand il écrivit son Témoignage.
Marc Bloch, L'étrange défaite, Témoignage écrit en 1940, préface Johann Chapoutot, nouvelle édition, collection Témoins, Gallimard, mai 2026, 294 pages, 22 euros ean : 9782073147806.
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Marc Bloch, l'Historien combattant, Jean-David Morvan, Suzette Bloch, Laurent Bidot
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Une bande dessinée magistrale, et dans le genre, et dans l'objet.
16 juin 1944, 20h, prison de Montluc, Lyon. Les nazis font l'appel des résistants capturés, qu'ils chargent dans leurs camions. Place Bellecour, au quartier général de la Gestapo, ces camions reçoivent leur ordre de mission. L'un d'eux roule déjà sur une route de campagne, s'arrête, les SS en font descendre quatre résistants, les abattent. Le camion reprend sa route. Quelques kilomètres plus loin, nouvel arrêt, quatre nouveaux résistants sont tués, et ainsi de suite jusqu'aux quatre derniers à qui l'on donne pour choix de courir aussi vite qu'il est possible pour atteindre la lisère du bois avant que les balles ne les fauchent. Trois s'élancent et sont abattus. Le dernier ne court pas. C'est Marc Bloch, que les nazis assassinent.
Tout est poignant dans ce fil narratif, souligné par un dessin pudique, sobre, digne.
Très vite, le récit bouleverse les chronologies. On est à Clermont-Ferrand, où Marc Bloch rejoint la résistance et court déposer chez un ami de longue date un manuscrit pour qu'il le cache : il s'agit de Témoignage, qui prendra après sa mort pour titre L'étrange défaite. On suit le parcours du manuscrit tout au long de l'ouvrage et de la guerre. Enfermé dans une boîte blanche enterré dans un coin de terre avant d'être redécouvert après guerre.
Dilexit veritatem. Il a aimé la Vérité.
18 mars 1941, Clermont-Ferrand. Marc Bloch rédige son testament. Dilexit veritatem : les seuls mots qu'il veut voir gravés sur sa tombe.
Sa vie nous est offerte alors dans une biographie à la fois tendre et savante. Tendre : toujours l'humain au premier plan, à portée de cœur. L'élève studieux bien sûr, mais tellement responsable déjà. L'étudiant brillant. Puis l'engagement de 14-18, le courage qu'il y déploie, qui lui vaudra cinq citations pour actes de bravoure. Marc Bloch, normalien, intègre la guerre comme sergent, combat sur le front aux côtés des hommes qu'il commande, vit les tranchées, les gaz. Mais déjà, le jeune officier qu'il devient très vite, observe, accumule les notes sur ce qu'il vit avec une sagacité rare. Le voici s'interrogeant quant aux rumeurs qui se propagent sur le front. Il questionne, recueille des témoignages, rédige un essai : Réflexions d'un historien sur les fausses nouvelles de la Guerre, que la Revue de synthèse historique publiera en 1920. Déjà, Marc Bloc cherche à comprendre plutôt qu'à juger, dans ce cas présent, le rôle social des récits de rumeur. Déjà Marc Bloch travaille sur les représentations collectives, qui deviendront plus tard l'un des piliers de l’École des Annales.
Toute sa carrière nous est présentée, tous les ouvrages qu'il publie, avec pour chacun, un compte rendu savant d'une rare tenue.
Il faut saluer l'incroyable prouesse des auteurs, l'incroyable élévation intellectuelle de cette Bande Dessinée, qui nous porte littéralement au meilleur du genre en conjuguant sobriété graphique et densité documentaire, pour rendre justice à la vie d'un historien qui sut, toujours, s'engager. Soutenu par la voix de Suzette Bloch, le récit est limpide, traversé d'un éclat discret qui offre une entrée dans l’œuvre de Marc Bloch, la rendant accessible à tous, tout en mettant en œuvre une capacité rare à dire les sciences sociales en articulant la recherche à la création. Une référence assurément, qui permet la large diffusion de la pensée de March Bloch, si essentielle aujourd'hui encore.
Marc Bloch, l'historien combattant, Jean-David Morvan, Suzette Bloch, Laurent Bidot, Taillandier, juin 2026, 23 euros, ean : 9791021067974.
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Bouvard et Pécuchet, Flaubert
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Bouvard et Pécuchet raconte l’aventure de deux copistes qui, héritant d’une petite fortune, décident de tout apprendre par leurs propres moyens et échouent dans chaque domaine, transformant leur quête de savoir en encyclopédie du ratage humain. Le roman les voit ainsi se lancer tout à tour dans l’agriculture, la chimie, la philosophie, la pédagogie, la politique, la littérature, et bien d’autres disciplines. Leur énergie est immense, mais leur compréhension toujours défaillante. On a dit qu'il s'agissait d'une satire de la bêtise et du savoir : Flaubert utilise leurs échecs pour dresser une critique féroce de la crédulité, des systèmes de pensée, des modes intellectuelles et de la prétention encyclopédique du XIXᵉ siècle. Ce n'est pas faux. Flaubert voulait composer le grand livre de la bêtise moderne, une sorte d’anti roman total où l’humanité, croyant tout savoir, se révèle incapable de comprendre quoi que ce soit. Il porta ce projet pendant plus de dix ans, dans une entreprise quasi encyclopédique : il lui fallait rassembler, condenser, parodier et démonter tous les discours du XIXᵉ siècle, pour montrer comment chacun, pris séparément, tourne au ridicule dès qu’on le suit à la lettre. Cela dit, c'est moins la démarche scientifique qu'il fustigeait que la diffusion massive, mécanique et souvent stupide du savoir scientifique, devenu prêt à penser pour esprits crédules, slogan, recette, superstition, moquant cette vulgarisation bébête qui transformait la science en catéchisme pour esprits paresseux, où la méthode disparaissait au profit du jargon.
Mais il ne s'agissait que de la première partie de son projet. La suite devait être une immense compilation de citations, absurdes, contradictoires, tirées de livres, de journaux, de traités, de discours, de publicités, d'encarts commerciaux divers, de notes traînant ici et là, griffonnées par n'importe qui. Bouvard et Pécuchet, revenus à la copie, auraient recopié ces fragments. Le lecteur aurait vu défiler une anthologie de la bêtise humaine sans commentaire, sans intrigue, sans psychologie. Un livre-monde, où supprimer toute fiction pour ne laisser que la matière brute du discours humain, soit un dispositif littéraire, une machine à montrer la bêtise humaine à l’état pur. Flaubert avait accumulé des milliers de fragments. Dans un geste d’une modernité stupéfiante il inventait le collage, le montage, la littérature documentaire, le ready-made textuel, transformant son texte en critique de la littérature elle-même : le roman s’effaçant pour laisser place à la matière brute du monde. Car Flaubert rêvait d’un livre où l’auteur aurait totalement disparu, où la bêtise aurait parlé d’elle-même dans une sorte de farcissure textuelle capable de dissoudre toute littérature.
Cette partie, décidément la plus novatrice de toute la littérature du XIXème siècle, ne vit jamais le jour. 5 000 pages accumulées, 1500 livres étudiés pour l'écrire, des cartons entiers de bouts de papiers récoltés partout où il le pouvait, Flaubert donnait à entendre tous les discours, ou peu s'en fallait, de son siècle. Sa nièce demanda à Guy de Maupassant de mettre en forme cet objet incongru. Il y passa trois ans, avant de jeter l'éponge.
Enfin, il faut lire Bouvard et Pécuchet dans cette édition. Pour plusieurs raisons. D'abord parce que Flaubert mourut avant de le finir, laissant certes ses notes, se phrases déjà élaborées mais multiples sur tel ou tel objet, et les derniers chapitres, ni vérifiés ni composés. C'est sa nièce qui acheva -si l'on peut dire et dans les deux sens du terme- l’œuvre, piochant dans les brouillons, écrivant les articulations qui manquaient et dans la foulée, relisant l'ensemble, se mit à réécrire nombre de passages du roman -Flaubert était certes un grand écrivain, mais à ses yeux, pas toujours... L'édition française n'y vit rien à redire. D'autant que l'ouvrage n'eut aucun succès. L'on reprit d'années en années cette édition fâcheuse...
L'édition ici présentée contient un appareil critique des plus savants, qui sur les derniers chapitres, expose avec clarté les choix établis pour la composition finale, à partir d'analyses génétiques de l’œuvre mais également stylistiques, grammaticales, etc., proposant souvent les différentes versions entres lesquelles Flaubert hésitait.
Enfin, l'appareil critique est littéralement stupéfiant par sa dimension lexicale : Flaubert s'est fait le lexicologue de son siècle. Son texte révèle des pratiques disparues, autant en chimie qu'en agriculture, recensant tout le vocabulaire qui fut celui à travers lequel le monde fut appréhendé, mais qui nous est étranger aujourd'hui. Quiconque sait l'importance du lexique saura y trouver ici son plaisir.
Bouvard et Pécuchet, Gustave Flaubert, introduction et notes de Pierre-Marc de Biasi, Le livre de poche - classiques, mai 2021, 478 pages, 6.40 euros, ean : 9782253104339
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Kafka, Lettres à Milena
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Perec au Moulin d'Andé
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C'est au Moulin d'Andé que Perec écrivit en 68 son roman, qui raconte la disparition d’Anton Voyl et l’effacement de tout ce qui contient la lettre e. Le récit est une enquête vertigineuse où les personnages cherchent ce manque sans pouvoir le nommer. On en a longtemps salué la performance, sans trop voir que Perec y avait transformé une contrainte oulipienne en métaphore de l’absence. Ni qu'avec Perec, le tragique n'était jamais bien loin au cœur de son œuvre. exergue,
Les auteur.es du fanzine qui raconte l'histoire du poulailler du Moulin d'Andé n'ont pas omis ce tragique, bien que leur texte ait d'un bout à l'autre de sa construction souhaité évoqué Perec tel qu'il fut aussi dans sa vie : un homme qui avait fait le choix de vivre dans la jubilation. L'exergue de leur fanzine est non seulement un hommage à Perec, mais le rappel de ce tragique que la performance a longtemps masqué : « Tout naquit d'un souhait fou, d'un souhait nul : assouvir jusqu'au bout la fascination du cri vain » (Georges Perec, La Disparition). Et bien évidemment, le soir de leur présentation du travail accompli, ils nous invitaient à entendre dans le dernier corps de cette phrase l'écho du travail d'écrivain qui, à bien des égards, peut paraître en effet vain, ou n'être qu'un cri poussé dans le vide.
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Cela dit, dans l'usage qu'ils en ont fait, les détournements contraints de la syntaxe pratiqués par Perec, en effet, les ont fortement inspirés. Cette défiguration joyeuse du français, cette sorte de bal masqué linguistique, ils l'ont fait leur, avant tout comme prolifération des formes dans la construction de leur épopée grotesque du poulailler du Moulin d'Andé. Mais s'il nous semble que ce deuil jamais frontal que Perec a crypté, disséminé dans son roman comme si la contrainte elle-même était un linceul linguistique, ils en auraient évacué la force, ayez à l'esprit que rendre hommage à Perec, c’est reprendre son idée que la littérature est un laboratoire de formes, pas un miroir du réel. Perec n’a jamais demandé qu’on imite ses thèmes : il a demandé qu’on pousse aussi loin qu'on pouvait le renversement carnavalesque. Plus loin par exemple, dans l’art de faire du minuscule un système du monde. En transformant un simple poulailler en cosmos narratif, ils ont prolongé le geste de Perec : faire du minuscule une machine à fiction et du jeu une manière d’agrandir le monde.
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L'Histoire très très horrifique et néanmoins désopilante, sinon instructive, de la poule qui trouva un couteau et de ce qu'il s'en suivit pour la langue française, Fabrice Huet, Joël Jégouzo, Valérie Le Cun
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Le Poulailler comme cosmos narratif !
Il arrive qu’un fanzine cesse d’être un simple objet imprimé pour devenir un territoire. Celui-ci en est un : patchwork de définitions parodiques, biographies gallinacées, exégèses absurdes, détournements philosophiques et archives imaginaires, le tout relevant de cette catégorie rare : un monde autonome, complet, qui ne ressemble à rien d’existant.
La nouveauté de ce fanzine tient d’abord à son geste : prendre un poulailler comme centre de gravité du langage, de la pensée, de la science, de la métaphysique, et en faire un laboratoire de formes. On y croise une Simone de Mangeoir existentialiste («On ne naît pas poule, on le devient»), un Coq-au-vin physicien quantique, une Dorianne Gray qui révèle à Perec l’origine du lipogramme, un Coquillette transgenre échappé d’un tri industriel, une Poulydort qui rêve de finir premier, etc. Chaque texte détourne un genre : biographie, traité philosophique, notice encyclopédique, manifeste, BD, article scientifique, pour le faire éclater de l’intérieur.
Et précisément, la qualité du projet tient à cette cohérence dans la prolifération : tout est pastiche, mais rien n’est gratuit. Les documents dialoguent, se répondent, se contredisent avec jubilation. Le dossier des références (Perec, Kafka, Flaubert) n’est pas un vernis : il est absorbé, digéré, réémis sous forme de plumes, de cris, de gloussements conceptuels. Le fanzine devient ainsi ce que Perec appelait un « laboratoire de formes », où le minuscule, un œuf, une crête, devient système du monde.
Son originalité massive, enfin, réside dans cette alliance rare : érudition réelle, humour ravageur, précision stylistique et une tendresse profonde pour les êtres de peu. On y rit, on y pense, on y lit autrement. C’est un fanzine qui ne se contente pas d’exister : il invente sa propre nécessité.
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L'Histoire très très horrifique et néanmoins désopilante, sinon instructive, de la poule qui trouva un couteau et de ce qu'il s'en suivit pour la langue française, Fabrice Huet, Joël Jégouzo, Valérie Le Cun, éditions de notoriété publique, dos cousu, mai 2026, 50 pages couleur, 30 euros, ean : 9782919 275199
il existe une version noir et blanc; dos cousu à 10 euros : ean ! 9782919 275229/
En vente exclusive à la librairie l'établi d'Alfortville
Res nullius #2 : Dom Sebastião (Librairie l'établi, Alfortville)
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Dans le droit romain antique, la res nullius est «la chose qui n’appartient à personne», susceptible d’être saisie par le premier occupant (occupatio).
Res nullius #2 : un texte, qui même affiché dans une librairie, devient une chose offerte, une parole disponible, presque sans propriétaire.
Dans cette deuxième livraison, le texte offert à la lecture de tous est devenu architecture : il n’est pas accroché comme une affiche ou un panneau explicatif, il traverse l’espace pour suspendre littéralement ses mots au-dessus des lecteurs. Ces banderoles ne décorent pas en effet, elles coupent le plafond de la librairie en diagonales, produisant de nombreux effets : elles obligent le regard à lever la tête, elles relient des rayonnages éloignés, elles transforment une phrase linéaire en parcours physique, quand un livre ordinaire impose, lui, un ordre, de la première à la dernière page. De plus, par son découpage, le texte offert est fragmenté, suspendu, impossible à saisir d’un seul coup d'œil : le lecteur doit marcher pour lire, avec pour conséquence que le corps devient un dispositif de lecture. On n’est plus dans la consommation du texte, on est dans sa traversée. La phrase n’est plus enfermée dans l’objet-livre, elle circule librement dans un espace collectif.
Le texte ? A vrai dire une seule phrase, comme une épopée syntaxique appliquée à presque rien... Mais sa structure est littéralement celle d'une épopée où l'on croise Ksar el-Kébir, Dom Sebastião, le mythe sébastianiste du roi perdu, l’espérance portugaise messianique, etc. Mais l'objet réel en est... une tombola ! Le tirage d'une poule-au-pot ! On est ici face à un mécanisme narratif presque rabelaisien : une inflation gigantesque du sens appliquée à un événement ridicule. Le sublime greffé sur le trivial...
Mais ce n'est pourtant pas seulement une blague, autant destiné au vainqueur de la tombola qui n'en savait rien, qu'au public de la librairie. La phrase est drôle, certes, mais elle n’est pas simplement ironique. S'il est un passage à retenir pour le prouver, ce serait celui-ci : « la Providence, lasse de sa grandeur, déciderait de se manifester sous la forme d’un pot-au-feu »... Là, il y a une bascule. L’idée n’est pas seulement de montrer combien les humains sont ridicules, mais plutôt que les humains ont besoin de fabriquer du sens, même à partir de choses minuscules. Pour le dire autrement, la farce n’annule pas le sacré, elle le déplace. Le royaume disparu réapparaît non dans une bataille mais dans une soupe. Il y a cette fois encore quelque chose de très proche d’une pensée carnavalesque : le roi devient vapeur, la prophétie devient bouillon... Le grotesque détruit la majesté mais la sauve aussi.
Reste à savoir pourquoi on l'a accrochée en banderoles. Et c'est là que ce geste devient vraiment intéressant. Une banderole appartient normalement à l'ordre de la fête, ou de la manifestation, ou de la célébration. Or ici elle porte une phrase interminable... Une phrase proustienne. C’est une contradiction volontaire : le support populaire et immédiat rencontre une syntaxe labyrinthique. L’effet est presque comique : on cherche une proclamation claire et on reçoit une dérive narrative infinie. La banderole promet l’évidence, mais elle offre une forêt de mots.
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L'hypothèse la plus profonde est celle d'une anti-marchandise. Une librairie vend des livres. Mais ici elle expose gratuitement une phrase qui traverse tout son espace. Le texte devient presque de l’air : on passe dessous, dedans. Il cesse d’être un objet fermé. C’est exactement la logique de la res nullius : le texte n’attend pas d’être acheté pour exister, il circule avant sa capture. Et le lecteur peut tout lire ou n'en saisir qu’un morceau et repartir avec cela. Comme on ramasse quelque chose trouvé par hasard, qu'on fait sien : res nullius.
Au final, ce qu'on a, c'est la transformation d'une librairie en espace où le texte cesse d’être une propriété pour devenir événement. Et le choix de cette phrase n’est pas accidentel : elle parle elle-même d’une communauté qui, autour des livres, croit, espère, fabrique du sens autour d’un objet que l'on donne aujourd'hui pour dérisoire : le livre. Autrement dit, les gens dans la librairie font exactement ce que fait cette res nullius : ils se rassemblent autour d’une fiction.
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La phrase en banderole :
Dans la rumeur obstinée qui, depuis la brume de Ksar el-Kébir, prétend que Dom Sebastião n’est jamais vraiment mort mais qu’il erre encore, prêt à revenir lorsque le Portugal aura besoin d’un roi assez fou pour croire qu’un destin peut se gagner contre un billet froissé, João, descendant spirituel du Désiré, nul ne sait, peut-être même pas lui, s'avança vers l'urne de la tombola de la librairie L’Établi avec la même ferveur que s’il s’agissait d’un champ de bataille, espérant décrocher la poule au pot en lot promise mais rêvant, secrètement, de doubler Henri IV dans l’art de promettre au peuple des miracles domestiques, et tandis qu’il glissait son ticket dans l’urne, il sentit, sans oser se l’avouer, que le vieux mythe sébastianiste bruissait derrière son épaule, comme si la main du roi disparu guidait la sienne vers un avenir où la poule gagnée par hasard pourrait valoir, pour un instant, une couronne perdue dans le sable marocain, et il gagna bel et bien la poule, qui fut mise au pot comme dans une parodie triomphale de l’édit d’Henri IV, et sa joie, gonflée par le parfum du bouillon, devint si éclatante qu’on crut voir, dans la vapeur qui montait de la marmite, la silhouette du roi manquant, si bien que la foule rassemblée acclama João comme le vainqueur d’une espérance sébastianiste enfin récompensée, l’héritier improbable d’un royaume qui n’existait plus mais qui, pour un soir, retrouverait sa splendeur dans la chaleur de cette poule au pot gagnée à la loyale quand bien même la bête, trop cuite, se désagrégeait déjà en lambeaux grotesques évoquant tour à tour un sceptre mou, un étendard détrempé et la moustache d’un prophète de pacotille, João, ivre de gloire et de fumet, levait déjà sa louche comme un glaive, pris d’un enthousiasme messianique, celui d'un héraut annonçant le retour du roi, si bien que l’on ne sut plus très bien si l’on allait assister à son repas, à une apparition ou à une farce cosmique où la Providence, lasse de sa grandeur, déciderait de se manifester sous la forme d’un pot-au-feu de poule triomphal.
Dom Sebastião Ier, le souverain mythique dont la disparition en 1578, lors de la bataille des Trois Rois à Ksar el-Kébir, a donné naissance au fameux sébastianisme, l’un des grands mythes politiques et littéraires du Portugal. Surnommé O Desejado (« le Désiré »), ce jeune roi, exalté, obsédé par l’idéal chevaleresque et les croisades, décide en 1578 de mener une expédition au Maroc pour soutenir un prétendant au trône saadien. Le 4 août 1578, lors de la bataille de Ksar el-Kébir (ou bataille des Trois Rois), l’armée portugaise est écrasée. Le roi disparaît : son corps n’est jamais identifié avec certitude. Cette absence de dépouille ouvre la voie à un mythe national. Le mythe du Sébastianisme. Le peuple portugais refuse de croire à sa mort. On attend son retour par un matin de brume pour restaurer la grandeur du royaume. Ce mythe messianique influence encore aujourd’hui la culture portugaise.
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Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (3/3)
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Michel Henry parlait d'une « auto-révélation pathétique de la chair », ce mode d’apparaître où la chair n’est pas un objet du monde, mais l’auto affection vivante par laquelle la vie se révèle à elle-même. Dans L’Essence de la manifestation et Incarnation, Henry montre que la chair n’est pas construite par la perception, mais par la souffrance et la joie, ces forces subjectives qui constituent la vie en son immanence. La chair est ainsi «ce qui se sent soi-même en chaque point de son être». Et elle est «Auto-révélation» : la vie qui se montre elle-même. Et chez Henry, révélation ne signifie pas apparition dans le monde, mais manifestation intérieure, sans distance, sans image, sans extériorité. L’auto-révélation, c’est cela : la vie ne se montre pas à un regard, elle se sent. Elle ne passe pas par un dehors : elle s’éprouve. C’est pourquoi Henry dit que la vie est «phénoménologie de l’immanence absolue» : elle n’a pas besoin d’un monde pour apparaître, elle apparaît à elle-même, dans la pure affectivité.
Le mot «Pathétique», lui, renvoie aussi d'une certaine manière à un sentir originaire, avant tout concept. Il n’a rien de sentimental : il renvoie au grec pathos, l’affect, l’épreuve qui constitue la vie. Son impression originaire. Ce que Henry appelle parfois «l’épreuve de soi». Quant à la chair, elle est ce qui se vit, non ce qui se voit. Non le corps visible, mais la vie incarnée, non le corps objectif, celui que la science découpe, mais cette intériorité vivante, subjectivité incarnée, ce qui se sent en chaque point de soi, condition de toute expérience, car avant de percevoir le monde, je dois me percevoir, vivant. Ainsi, la vie se révèle à elle-même dans l’affect, et cette révélation est la chair elle-même, mode même de la manifestation de la vie.
Chez Henry, le corps pense précisément en tant que chair. La pensée n’est pas un concept : elle est affectivité incarnée. Or la chorémanie est une révélation pathétique : un moment où la vie se manifeste dans son intensité la plus nue, hors du monde, hors du regard, hors du concept. Cette danse n’exprime pas une idée : elle est l’auto-révélation de la vie, de sa vie, qui s'éprouve elle-même dans l’immanence affective, ce que Henry nommait l’auto-affection pure : la vie se révélant sans distance, sans extériorité. La chair henryenne est un ici absolu, la vie qui se sent sans jamais se voir. Dans la perspective de la danse, et plus encore la chorémanie, la vie n'est pas un geste dans le monde, mais la vie qui s'y révèle dans son intensité pathétique. Elle n’exprime pas une idée : elle s’auto-affecte, comme vibration, comme débordement. La danse n’est pas représentation, mais chair en acte. Et la danse déborde tout.
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chorémanie :
Danse mortelle - L'étrange cas de Strasbourg 1518 - Regarder le documentaire complet | ARTE
liens :
Éloge du Perchoir, Julie Triboulet - La Dimension du sens que nous sommes
Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes
Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (2/3)
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L'histoire a retenu, outre la chorémanie de Strasbourg (1518) celle d’Erfurt (24 juin 1374), vécut comme une véritable scène témoin d'une Europe médiévale se fissurant. Dans les rues de Thuringe, des foules entières se mirent à danser jusqu’à l’épuisement, comme si un principe obscur s’était emparé des corps. On parla de morsures invisibles, de piqûres d’araignées comme pour la tarentelle italienne. Pour nombre de chercheurs, ce qui s'est joué semble être la collision entre un monde saturé de symboles et une énergie qui ne pouvait plus entrer dans ces symboles.
C’est ici que Spinoza, anachronique mais pertinent, éclaire la scène : la chorémanie d’Erfurt ressemblait à l'irruption brutale du conatus, cette puissance de persévérer qui, lorsqu’elle n’a plus de forme stable, se déploie en mouvements incohérents. Les danseurs d’Erfurt ne cherchaient pas à signifier : ils cherchaient à continuer d’être, coûte que coûte, dans un monde qui vacillait. Leur danse était une ontologie en crise !
Nietzsche y aurait vu une autre vérité : la danse comme symptôme d’un excès de vie qui ne trouve plus de langage pour s'exprimer. Non pas la danse solaire de Zarathoustra, mais sa version sombre, convulsive, où le corps tente de se libérer d’une morale qui l’étouffe. À Erfurt comme à Strasbourg, les danseurs ne célébraient rien. Ils dansaient. Ils se débattaient contre la pesanteur d’un ordre en train de se défaire. Ils incarnaient ce moment où la vie, trop comprimée, se met à trembler. Ainsi, la chorémanie des poules d'Agathe Marion, partageant cette même logique : quand le monde devient trop étroit, le corps invente un mouvement qui n’obéit plus à rien. Une danse qui n’est pas un art, mais une métaphysique en acte.
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On se rappelle aussi que la chorémanie d'Agathe Marion était une réponse faite à J. Da Nang et à son Triomphe de l'œuf. Mais dire que la chorémanie des poules répond à J. Da Nang, c’est encore trop peu : elle le dépasse, comme elle dépasse Hegel et Platon, parce qu’elle introduit dans la pensée un mouvement que ni la dialectique ni l’Idée n’ont jamais su accueillir. Là où Platon cherche la forme pure, là où Hegel exige la réconciliation de l’esprit avec lui même, la poule chorémanique refuse la synthèse et tourne, tourne, non pour atteindre un concept, mais pour s’en libérer. Car on l'oublie trop souvent : le corps pense avant la pensée. Ce n’est pas une métaphore mais une thèse, que Merleau Ponty a formulée avec une précision presque charnelle : «La pensée n’est rien d’autre qu’un certain style du corps» (dans Phénoménologie de la perception). Le geste, la posture, la tension musculaire sont déjà des prises sur le monde, des anticipations, des décisions muettes. Le corps n’exécute pas : il comprend, il oriente, il invente. C’est pourquoi la chorémanie, qu’elle soit médiévale ou gallinacée, n’est pas un accident moteur mais une pensée en acte, une pensée qui ne passe plus par le concept mais par l’intensité. Deleuze l’avait pressenti : penser, c’est créer des lignes de fuite, et ces lignes ne naissent jamais dans la tête seule, mais dans le tremblement du vivant, dans la variation du rythme, dans la manière dont un corps se laisse traverser par ce qui le dépasse. Ainsi, lorsque les poules dansent, ce n’est pas la raison qui vacille : c’est la raison qui change de lieu. Elle quitte le perchoir, elle quitte l’abstraction, elle se fait mouvement. Elle se fait vibration. Elle se fait corps. Et c’est là, précisément, que la pensée commence.
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chorémanie :
Danse mortelle - L'étrange cas de Strasbourg 1518 - Regarder le documentaire complet | ARTE
Éloge du Perchoir, Julie Triboulet - La Dimension du sens que nous sommes
Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes
illustration : Le pèlerinage des épileptiques à l'église Saint-Jean à Molebeek Pierre Bruegel 1642