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La Dimension du sens que nous sommes
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Je vois le genre #1, Lucas Delafosse

5 Juillet 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Les éditions de notoriété publique publient un petit livre amusé de Lucas Delafosse, du studio marguerite delafriche. Une œuvre de graphiste, dont l'objet est autant l'écriture que le dessin, l'une et l'autre sarcastiques, doux amers parfois, enjoués la plupart du temps. Le principe est simple : il s'agit de marier par paires des expressions pour en faire des paronymes. Fusionner, détourner des locutions connues en utilisant toutes les ressources de la langue, de la fusion phonétique à la confusion volontaire, pour produire un effet comique. Le résultat ? Des calembours paronymiques en quelque sorte, à la condition de ne pas confondre un calembour bien tourné avec un calembour bifuré. Lucas Delafosse fait ainsi valser les mots, jusqu'à les faire tomber dans les bras d'un autre sens. Ses paronymes sont complices d'une malice ancrée dans la langue, la nôtre en l'occurrence, le transformant, lui, en artisan du glissement sémantique.

Mettre les mots en jeu. On reconnaît bien là la qualité de cette maison d'éditions, qui sait ne pas confondre la pensée éthique avec la panse étique, parce que philosopher n'est pas juste ruminer des idées, c'est digérer le réel avec l'estomac du doute et l'intestin du concept. On ne vous en dit pas plus : l'ouvrage est consultable. et non un outrage qu'on sable. Cela, encore une fois, parce qu’entre lire un livre et sabrer sa critique, il n’y a parfois qu’un mot qui dérape. Sur les étals de la librairie l'établi d'Alfortville, donc, ce petit opuscule s'ouvre avec curiosité, puis se referme avec effervescence. Dans les deux cas, on trinque à la liberté d’expression. Loin cependant d'un mirage confortable : lire, ce n’est pas fuir dans le connu, c’est affronter l’inconfort du sens. Le livre n’est pas un coussin, c’est une secousse, ce que Lucas Delafosse anime avec passion et légèreté.

 

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Je vois le genre #1, Lucas Delafosse, studio marguerite delafriche, éditions de notoriété publique, juillet 2025, 8 euros, ean : 9782919275076.

contact éditeur : denotorietepublique@aol.com

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Dans La Clairière de l'être, Joël Jégouzo

4 Juillet 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais, #poésie

Les éditions de notoriété publique publie ce texte dans une collection baptisée "méditations poétiques". Méditations... Voilà qui donne à penser qu'il y a de la philosophie en suspens. Et de la poésie. L'éditeur confie qu'il voulait en effet publier des textes qui construiraient en écho une réflexion philosophique, de celle que l'on aime : de nature à intriguer la pensée. Mais comme un pendant nécessaire à la poésie qui, elle, intrigue le langage. Un texte qui saurait ainsi ouvrir à l'une et l'ouvrir encore avec l'autre, pour ne jamais clore un acte qui ne peut être que de pensée.

De quoi nous parle ce texte ? De nos vies avant la naissance qui la date, comme l'écrivait Pascal Quignard dans Les Ombres errantes. « Il y a un monde avant le monde où il surgit. (…) Il y a un infans avant le puer »... Quignard, intéressé à cet avant de l'identité que surplombe pourtant déjà la scène où accueillir, peut-être pour s'en défaire, cet avent.

Mais qu'est-ce qu'un enfant pour celui qui le désire ? Une énigme. L'enfant est une énigme qui s'ancre dans une histoire qui n'est pas (encore) la sienne et dont il est détaché. Séparé. Par son silence d'infans, quelles que soient les paroles qui l'annoncent. Or la venue de cet enfant au monde est aussi la rencontre avec cette énigme, une énigme sur laquelle les deux parties butent. Où se jouera leur rencontre ? Nul ne peut le prédire. Ni le texte qui s'écrit, ni la lecture qui en sera faite. De l'infans à l'enfant, son inscription (script?) dans la communauté humaine, ne suit aucune logique linéaire.

Pourtant, dans la clairière de l'être, même si trébuche et sonne une langue que d'aucuns jugeront trop précoce, avant même que d'être né, l'enfant dit, parlé, est saisi dans les mailles du langage, plongé, immergé, attendu. Empreintes, traces, cicatrices, c'est de cela qu'il est question. De cet en-deçà, ou au-delà, du désir d'enfant... Sur lesquels peu à peu l'enfant construira ses propres identités.

 

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Dans la clairière de l'être, Joël Jégouzo, éditions de notoriété publique, juillet 2025, 8 euros, ean ; 9782919275069.

 

 

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Le Royaume de la Dernière Page, J. Da Nang

3 Juillet 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Un conte ! Invraisemblable, gaillard, exubérant, impossible à résumer : ce serait le ramener à bien peu. Mais essayons tout de même : dans un royaume idyllique où tous les héros de contes vivent en paix après la fin de leur histoire, une étrange naissance bouleverse l’ordre établi : celle de la Princesse Parataxe, qui parle un langage incompréhensible. Cette singularité menace l’équilibre du royaume, car elle annonce la possibilité d’une nouvelle histoire, donc d’une nouvelle page. Le roi de ce royaume, inquiet mais lucide, décide de quitter son trône — événement inédit — pour chercher conseil auprès de la Reine de la Première Page. Commence alors une aventure hors du temps, entre satire, merveilleux et méditation...

Le contre est à hurler de rire. Dès la première page, où la première note est « contée » comme quatrième... C'est dire qu'il en existait trois avant elle, que l'éditeur a décidé de supprimer. Mais, l'auteur a refusé qu'on en perde trace et l'éditeur a dû se fendre d'un mot, manuscrit (!), pour expliquer les raisons pour lesquelles la première note est « contée » quatrième, contraignant le lecteur à imaginer ce que pouvaient être les trois premières... La dernière page n'est pas moins désopilante, celle des remerciements : « merci » est-il sobrement expédié...

On aurait tort cependant de n'y voir qu'une farce. Certes, tout le début se lit sous l'empire d'un ton narratif volontiers didactisant et ludique comme il est d'ordinaire avec les contes. Donc drôle à souhait, naïf et faussement naïf. On voit de quoi on parle, on a tous en mémoire ces histoires qu'on nous lisait enfant, truculentes et incluant des leçons de vie propre à rassurer nos parents, assis sur le bord du lit. Cependant, la voix narrative évolue insensiblement, même si le bourdon reste constant. Outre qu'elle interpelle le lecteur avec désinvolture, masquant ainsi la progression du léger au grave, au fur et à mesure que nos comparses découvrent le monde presque réel : le nôtre, le style léger cède peu à peu la place à une atmosphère plus sombre, moins sentencieuse, plus philosophique. C'est que, également, l'auteur révèle avoir entamé une trilogie. Or ce premier volume n'est rien moins consacré qu'à la question du règne et du royaume, du paradis et de sa finalité sans fin. Tandis que le second parlerait de puissance et le dernier de gloire... Le règne, la puissance et la gloire, voilà qui devrait avertir assez : la référence à la fois aux évangiles et à Agamben est lumineuse, la lecture, plus équivoque : le texte est crypté. Qui joue en outre de tous les registres. On y trouve autant de notes incroyablement savantes que de personnages désopilants et ce, d'un bout à l'autre du conte. Qui n'est ainsi pas fait pour rire en apprenant, ou le contraire, mais pour s'interroger sans en avoir l'air, sur tout ce qui fonde notre relation au monde. Mais, encore une fois, sans en avoir l'air... Qu'est-ce à dire ?

Revenons-en à notre bon roi et à sa quête. Un roi débonnaire, naïf, traversant les contes pour les remonter de page en page jusqu'en leur début, et découvrant leur réalité : car de quoi ça parle vraiment, un conte, quand on ne l'a pas affadi à la sauce disniais ? La réalité de cette littérature est autre. Celle que l'auteur prend à bras le corps pour en révéler les rouages. Mieux : c'est la réalité humaine tout court qu'il finit par embrasser, ahurissante. Le conte se fait alors tragique en plus d'être drôle. Tragi-comique dirions-nous volontiers, et philosophique en plus d'être poétique. Littéraire, en plus d'être mathématique ! Et d'une imagination invraisemblable. A foison. C'est à foison, oui, que ce texte est écrit, débordant ses propres limites narratives avec une audace folle.

On a parlé à son propos de roman picaresque. Voilà qui nous aide à l'inscrire, sinon le loger, dans une tradition qui nous est familière, de Don Quichotte à Pantagruel. L'auteur ne renie pas cette filiation. Il en abat une autre, comme on le dit au poker, lorsqu'il s'agit de surprendre son adversaire. Celle du sarmate, ou baroque polonais, évoquant Witkiewicz et son Adieu à l'automne, une vraie farcissure littéraire pour le coup, ou Les Mémoires de Jan Chryzostom Pasek, le livre de chevet de Witold Gombrowicz, qui nous livra dans cette foulée un Feyrdydurke mémorable. Pasek ? Les mémoires hirsutes d'un petit nobliau polonais, capable de passer dans le même paragraphe de considérations de géopolitiques fines à d'incessantes plaintes contre la fermière voisine, incapable de tenir ses bêtes. C'est rien moins que ces horizons baroques que brasse l'auteur avec un appétit féroce, une ironie mordante, un intelligence salubre. Plus qu'un exercice de style, c'est une philosophie de l'écriture qu'il nous délivre, affranchie de toute contrainte, mais moins autocentrée que foisonnante, moins expérimentale que jouissive, cocasse mais jamais dupe, savante mais jamais pontifiante. Bref, un paysage littéraire qui ouvre à une vraie aventure de lecture !

 

J. Da Nang, Le Royaume de la Dernière Page, éditions de notoriété publique, juillet 2025, 418 pages, 24 euros ean : 9782919275021.


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contact éditeur : denotorietepublique@aol.com

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Et je mangeais ma peur, Marc Verhaverbeke, 3/3

2 Juillet 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie

J'ai enfin tenté d'appréhender le texte de Marc Verhaverbeke sous l'angle des figures de style les plus récurrentes. Avec prudence quant à l'interprétation : il n'entrait pas dans l'intention de l'auteur de composer son texte à partir de cet horizon, lesdites figures de style ne furent déployées que sous l'emprise d'une nécessité poétique.

La plus fréquente est l’anacoluthe, dont la fonction dans le texte de Marc Verhaverbeke s'entend à mon avis comme figure de la disjonction existentielle. L’anacoluthe, qui est une rupture de la syntaxe logique, manifeste ici une discontinuité intérieure. Elle n'est ainsi pas qu'une forme grammaticale : elle est un symptôme ontologique. L’être ne peut plus se dire dans une phrase linéaire, car le temps, la mémoire et la douleur ont désaxé sa pensée. Aussi reflète-t-elle à mon sens un je fragmenté, qui tente de survivre à l’intérieur même du langage. Et au final, chaque phrase qui déraille devient un geste de vérité, le refus de l’illusion d’unité. L’anacoluthe y devenant la syntaxe d'un traumatisme, le rythme d’un corps désaccordé.

L’oxymore, ou la coexistence des contraires. L’oxymore abonde dans le texte : « silence plus vulnérable que la parole », « foule dans l’œuf », «solitude bavarde» n'en sont que des exemples. Elle n’est pas un pur jeu d’esprit : elle exprime une expérience de l’ambivalence fondamentale. C’est une figure du paradoxe existentiel : vivre, c’est souffrir et aimer à la fois. C’est désirer la lumière tout en étant traversé d’ombre. Or l’oxymore suspend le jugement, en accueillant, sinon recueillant les contradictions qui traversent le vivant. Outre son caractère existentiel, elle est aussi la figure poétique du réel tel qu’il est : instable, inclassable, tremblant.

La métaphore filée de l’eau : devenir, mémoire et dissolution. L’eau parcourt le texte comme une matière intérieure : mer, pluie, fleuve, inondation, miroir, sable, soif... Cette filiation tisse une vision du monde fluide, insaisissable, sans fixité. Elle paraît incarner une mémoire vive, mais qui se déroberait comme l’eau entre les doigts. Mais surtout, elle est l'écriture, au risque de son effacement. L’eau est une ontologie du flux, qui s'empare du sujet énonçant comme emporté par un fleuve qui le roule et le transforme.

La synesthésie : trouée sensible dans la matière du monde. Rare dans le texte de Marc, mais marquante. Ses synesthésies (« bouche de bronze », « musique peinte », « sable devient soif ») ouvrent des instants de fusion sensorielle. Le monde n’est plus divisé : les sensations se mêlent, s’échappent des catégories. Philosophiquement, il me semble que la synesthésie traduit une perception unifiée, archaïque, qui précède la séparation des sens et des mots. Elle est un reste d’enfance, un éclat de monde premier, toujours vivant, qui dit que le corps perçoit plus que la langue ne peut dire.

 

L'hypallage. Figure rare, mais subtile. C'est sur cette figure de style que je voudrais conclure. Elle est, dans Et je mangeais ma peur à la fois discrète et bouleversante. Elle intervient trois fois, mais chacune de ses apparitions déplace intensément le rapport du sujet au monde. Rappelons ce qu'il en est de cette figure de style : l’hypallage consiste à attribuer à un mot ce qui devrait être attribué à un autre, souvent dans une construction nominale. Elle déplace un adjectif ou un qualificatif de son lieu « naturel » vers un autre mot du groupe — créant un effet de surprise, de trouble, voire de malaise. J'ai relevé trois occurrences caractéristiques dans le texte de Marc Verhaverbeke :

  1. « Les matins de plâtre traînant un manteau trop lourd »
    Ce n’est évidemment pas le matin qui porte un manteau. Le plâtre ici fige le temps. Le matin devient lourdeur vécue, fatigue transférée au monde.

  2. « Le miroir brûle toutes les rumeurs ». Ce ne sont pas les rumeurs qui brûlent, ni le miroir qui est actif au sens propre. Le miroir, lieu de reflet passif, devient ici un agent destructeur, qui crée un effet de violence étrange.

  3. « Une plainte brandie comme pour abattre les oiseaux à contre-ciel ». Là encore, ce n’est pas la plainte qui brandit. Et cependant la plainte devient geste armé, presque apocalyptique. Elle prend chair active, une puissance qui n’est pas la sienne.

L’hypallage transfère l’affect du sujet au monde, poétisant la matière : ce ne sont plus les humains qui sentent, mais les matins, les miroirs, les voiles, les mots. Ce qui a pour effet d'abolir la frontière entre intérieur et extérieur : le monde devient symptôme de l’état du sujet. L’hypallage permet alors de relire le monde comme miroir animé du moi. Mais dans le même temps, l'hypallage trahit la perte de contrôle du sujet sur sa propre parole. Il ne « possède » plus les gestes, les émotions, qui passent, presque contraints par sa formulation, par les objets, les décors, les éléments. Brossant alors une ontologie flottante : les qualités glissent, les identités se déplacent. Poétique de l’aliénation douce, l'hypallage devient alors l’expression stylistique d’un moi dépossédé de lui-même, dans un monde animé, où les objets semblent dotés de conscience ou de mémoire. C'est là rejoindre une vision pré-cartésienne du monde, où la parole circule entre les choses et les êtres.

L’hypallage dans Et je mangeais ma peur y devient ainsi une figure de transfert et de trouble, comme si les choses parlaient à la place du poète, peut-être à travers lui. Elle dit un monde poreux, où le langage ne fixe rien, renversant la logique du sujet maître de ses affects, au profit d’un être en dialogue avec la matière sensible. Elle est l’écriture d’un monde hanté (le cimetière englouti).


 

Toutes ces figures de style, anacoluthe, oxymore, métaphore aquatique, synesthésie, hypallage, forment le style-pensée du poème. Elles ne décorent pas : elles portent la pensée elle-même. Elles disent un être qui tente de survivre dans le tremblement, entre la mémoire et le silence, entre la perte et le désir. Et sont, en elles-mêmes, une philosophie de l’écriture comme expérience existentielle.



 

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Et je mangeais ma peur, Marc Verhaverbeke éditions de notoriété publique, juin 2025, 12 euros, ean : 9782919275083.

contact éditeur : denotorietepublique@aol.com

 

illustration : Juan Miro : René Char, Le Marteau sur la tête, Paris, vent d'Arles, en hommage à Marc Verhaverbeke qui, de René Char, découvrit et aima tant la poésie.

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Et je mangeais ma peur, Marc Verhaverbeke – 2/3 : « Dans »

1 Juillet 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie

J'ai voulu lire le texte un peu autrement qu'on ne le ferait, en partant de « réalités verbales » statistiques... C'est la raison de ce « nuage » des mots clefs, les occurrences les plus frappantes de son texte. Comme on peut le voir, c'est le mot « Dans » qui revient le plus souvent. Et c'est écrasant quand on lui accole toutes les prépositions de « localisation ».


 

 

 

DANS...

Apparemment banal, il semble ici d’une importance capitale. Qu’il soit le plus utilisé dans Et je mangeais ma peur n’est pas anodin : il constitue à mon sens une clef philosophique de l’œuvre.

 

«  Dans » : je l'ai lu d'abord comme une préposition de l’immanence. Il n’indique pas simplement une localisation : il signe une plongée, un engagement, une traversée. « Dans », ce n'est pas être à côté, au bord ou face à, mais être en quelque chose, immergé, pris, exposé. Dans le texte, on trouve les expressions : « dans la forêt vieille », « dans le sable », « dans la chambre », « dans le miroir », « dans la mer », « dans le texte », « dans le silence »…Chaque fois, ces expression signent une expérience vécue de l’intérieur, jamais distante, jamais théorique. Le sujet n’observe pas : il est affecté.
« Dans » est aussi le lieu d’un corps-monde. Être « dans », c’est être exposé au monde par le corps, non comme un sujet face à un objet, mais comme existence située, incorporée, incarnée, dans le sable, dans le lit de la mère, dans la nudité, dans la langue. Philosophiquement, cela rejoint Merleau-Ponty : le monde n’est pas devant moi, je suis dans le monde, et mon corps en est le nœud.
Mais « Dans » est aussi la syntaxe d’un exil intérieur. Le poème dit souvent l’enfermement, dans la maison, dans la chambre, dans l’atelier, dans le puits, dans le texte… Ce « dans » devient prison, crypte, coquille. On est « dans la peur », « dans la mémoire », « dans la sciure du vivant » : une intériorité habitée par le deuil, la honte, l’héritage. Il y a ici comme une ontologie du dedans : tout est enfermé, lové, perdu en soi-même, et l’écriture cherche à y forer les couches. Pour en sortir ?
Car « Dans » est enfin mouvement vers l’autre. Il n’est pas seulement repli : il pointe aussi un chemin vers l’autre : « dans ta chevelure », « dans la tempête », « dans la parole », « dans la mer »… Dictant comme une philosophie de la relation : écrire, c’est aller dans l’autre, dans le monde, dans la douleur pour y trouver — parfois — un chant, une musique, une lumière.

 

Ce « Dans », finalement, construit un équilibre toujours fragile entre le dehors et le dedans, entre soi et le monde, entre silence et langage. Il désigne une épreuve de l’immanence, mais aussi une volonté d’habiter pleinement l’expérience : celle du corps, de la mémoire, du deuil, de la parole. Et l'extraordinaire, c'est qu'on a ici un mot philosophique discret, presque chétif, mais central. Qui ne désigne plus une position, mais une condition d’existence, que ce texte explore avec une intensité rare.

 

 

 

 

 

 

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Et je mangeais ma peur, Marc Verhaverbeke éditions de notoriété publique, juin 2025, 12 euros, ean : 9782919275083.

contact éditeur : denotorietepublique@aol.com

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Et je mangeais ma peur, Marc Verhaverbeke (1/3)

30 Juin 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie

Et je mangeais ma peur est une traversée poétique de la mémoire, du corps et du langage, entre filiation blessée et soulèvement intime. Le texte déplie une parole sensuelle, fragmentée, hantée par la perte mais tendue vers la lumière. Il sculpte dans le sable et le silence une écriture en lutte contre l’oubli, la norme et la mort.

Les éditions de notoriété publique publient donc le dernier texte poétique que Marc Verhaverbeke ait écrit. Jamais édité à ce jour. Comme un adieu. Cependant, un adieu qui n'en serait pas un, qui ne clôturerait rien, tant le texte laisse flotter une impression d’érosion, d’un effacement abondant en traces, c'est-à-dire les déposant, les produisant. Pas vraiment un dernier texte en somme, bien que le dernier, mais comme la mise en scène de sa disparition, sous l'empreinte d'une trace persistante longtemps après la fin de l’écriture. Et puis aussi, une sorte de pensée du refus de la clôture, affirmant avec force que tout texte demeure toujours en suspens, sinon un suspens.

Ainsi, ce texte qui semblait le dernier en tant qu’adieu à l’écriture poétique, résonne en effet tel une mise en scène, même si le poète paraît s'y effacer dans son propre langage. Car l'un des éléments les plus frappants de cette mise en scène est la manière dont Marc Verhaverbeke se détache du langage : "Je dis les mots à côté, que je vais partir à nouveau du texte" . Certes, il ne s'agit pas ici d’un départ mais de partir du... Partir comme revenir au texte, mais partir tout de même, même s'il s'agit de partir du texte lui-même, dans toute l'ambiguïté de cette formulation, comme si au final, l’écriture devenait un lieu qu’il fallait quitter et non auquel revenir et poursuivre. "Viendra donc ce temps où ne m’accompagneront plus mes personnages." Voyez, on est comme face à une rupture, une séparation. A venir. Mais alors : il ne resterait plus ensuite que le vide à embrasser ? Ou bien n'est-ce qu'une forme de rouerie, le poète exhibant une pensée de l'effacement qui ne ferait que renouer avec l'habitus des siens en écriture, ces poètes qui ont nommé l'exil, fût-il intérieur, comme leur topos où, cessant d'écrire, il(s) ne s'y effacerai(en)t jamais.

Qui ? Eux les poètes ? Ou l'exil ? Ou tel poète, sinon tel p(o)ère à tel fils manqué...

Qu'est-ce que ce recueil orchestre ? La fin de l'écriture ? Vraiment ? Ou le début de la lecture ? La lecture comme résurrection de l'écriture, une fois qu'elle a abandonné son empreinte au bon vouloir de ceux qui, liront ou pas ?

"Je parle d’un cimetière au milieu du lac. Je parle de chevaux blancs." Image puissante de la mort engloutie, dissoute dans l'eau et donc présente, toujours là. Drôles d'eaux amniotiques dans cette métaphore filée qui n'est grosse que d'un cimetière disparu où disparaissent encore les noms de ceux jadis...

"Ce sera le septième jour", affirme le poète. Celui du repos, du vide. Qu'en dire ? En ne cherchant pas à fixer un savoir des autres jours, le poète prononce-t-il l'acceptation du vide ? Fait-il laisser être l'effacement ?

Peut-être alors faut-il de nouveau, ou vraiment, écouter le poème, revenir au poème et l'écouter plus que l'entendre, car peut-être est-ce du côté de son rythme que les choses sont dites dans un souffle musical.

"Je parle... Je parle..."

Il y a comme un effet incantatoire dans cette répétition qui martèle cette idée en en accentuant la progression émotionnelle. Avec dans l'alternance de phrases longues et brèves ( "Je parle d’un cimetière au milieu du lac. Je parle de chevaux blancs."), comme des points de rupture, de silence, marquant moins la fin du souffle que sa reprise. Ce, quand le souffle se reprend, se dissémine et revenante, la fin sans cesse rouvre ses propres traces dans une parole qui joue à s'effondrer sur elle-même, convoquant la fragilité du sujet parlant dans l'impossibilité d'un vrai retour, pour mimer le refus d'en maîtriser le sens. Un geste qui fait du poème un espace de dérive, non de résolution.

On a parlé de mort à sa lecture. Oui, le thème de la mort est profondément inscrit dans ce recueil, mais il n’est jamais abordé de manière frontale. Il apparaît ici et là, sous des formes symboliques liées à la transformation.

On a parlé de transformation, mais il faudrait l'entrevoir comme métamorphose :

"Le silex trouvé plus tôt dans le sable pourrait bien s’éveiller scarabée." Ici, la pierre inerte devient un être vivant, mais vers quelle forme qui serait réellement nouvelle ?

"Rejetés par une répétition de ressacs, tenus un temps en amertume, sur quelle île nous coucher, Ulysse, à la fin démaquillés ?" L’image d’Ulysse est étrange dans ce non retour qui ne cesse de convoquer l'enfance et ses souvenirs brefs. Ulysse démaquillé au pluriel, ce que j'entends, même si je sais l'énoncé autrement postulé. Dans l'effacement, Ulysse récupérant son identité : l'écriture, comme une vérité qui ne se révélerait qu'après le voyage, ou à sa relecture...

On a parlé de métamorphose, non comme une forme nouvelle, mais comme mémoire et comme trace :

"J’ai écrit dans les escaliers fréquemment mon nom troqué contre une pleine brassée d’épines."

De quelles traces parlons-nous ? De celles laissées dans le langage et qui persistent obsessionnellement dans cette langue congrue que Marc déploie ?

« Je parle d’un cimetière au milieu du lac. Je parle de chevaux blancs."

Quelle image encore une fois, que celle de ce cimetière enfoui sous l'écume.

"Viendra donc ce temps"

qui jamais n'est fixé, figé, qui fait circuler comme une métamorphose, celle de l'être au langage. Mutation lente, qui passe par cette « chienne » d'écriture à la laisse souvent trop courte... Notre héritage dit le poète, « réticence généreuse », où s'embrouille toute présence qui voudrait par trop s'arrimer, quand il n'y a au milieu du lac qu'une cavalcade blanche et liquide.

 

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Et je mangeais ma peur, Marc Verhaverbeke éditions de notoriété publique, juin 2025, 12 euros, ean : 9782919275083.

contact éditeur : denotorietepublique@aol.com

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Ainsi Font, PUP fiction #6

22 Juin 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie

Les éditions de notoriété publique affichent leur sixième Ponctuation urbaine Poétique (PUP fiction), dans la vitrine de la librairie l'établi d'Alfortville. Conçue et réalisée par Une Roserie, cette PUP fiction #6 propose un QR code renvoyant à la chanson créée et interprétée par Une Roserie, qui a donné samedi 21 juin dans la foulée un concert à la librairie, dans le cadre du mois des fiertés et de la fête de la musique.

 

Quelques mots sur ces PUP fictions.

Il s'agit d'affiches, offertes à l'inattention des passants, souvent affairés à des courses dont on ne sait pour quelles raisons elles leurs pressent toutes, et toujours, le pas. Du temps donné donc, pour qui saurait l'accepter. Car ces affiches ne font sens dans la ville qu'à la condition que ce temps-là soit pris, celui d'une suspension, toute affaire cessante. Des affiches qui vérifient pour ainsi dire et sans contrainte l'assertion de Marc Bloch : « L'Histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes », du sens que nous prenons en l’occurrence le temps de faire advenir. Un sens qui dépendrait de chaque un, de chaque regard posé sur l'affiche, qui est elle aussi un regard placé sous celui, envisagé, des passants, offert à leur vue, plus tard à leur su, on l'espère : une connaissance, dans tous les sens y compris familier, que ce mot pourra prendre. Une connaissance qu'il s'agit encore une fois de faire lever, d'animer, d'éveiller, à laquelle donc porter secours, tant il faut sans cesse porter secours aux signes émis. Une connaissance discrète donc, qui n'impose en rien son urgence. Des images en somme -il y en a tellement!-, qui se soucient comme d'une guigne d'être ou de n'être pas : elles ne sont qu'à la condition que nous leur prêtions attention. Car il ne s'agit de rien d'autre que de les rendre visibles, de leur restituer leur visibilité et non de les exhiber, ainsi que se pavanent celles, habituellement obscènes, de nos cités, aux abois à se concurrencer l'une l'autre, à mendier ici une œillade, là le spectre d'un rêve frelaté.

 

Deux choses encore, qui se rejoignent au fond. Ces affiches ont donc été conçues tout d'abord comme des images. Le texte n'y est perçu qu'intégré à l'image et c'est l'image, elle, qui intrigue ou non le coup d’œil qu'on daignera lui accorder. C'est rallier là la conception que le théoricien de l'image, W. J.-T. Mittchel se faisait de ces objets de représentation : qu'est-ce que les images nous veulent réellement ? Dans la puissance inachevé de leur être, vers quoi font-elles donc signe ?

En second lieu, sous ces images un texte s'énonce, qui ne redit pas l'image, laquelle, au demeurant, n'a rien à dire mais à montrer. Un texte souvent intime. C'est le fait remarquable de ce projet. Un texte intime qui s'affiche. Qui s'extime.

L'extime. Il faut ici penser à ce concept forgé par Lacan et défini par Serge Tisseron. Une sorte d'extériorité intime (Lacan, 1959-1960, au cours du séminaire L'éthique de la psychanalyse, transcription Saferla). Songeons à cet extérieur (de l'image comme du texte) qui loge au-dedans de chacun de nous et nous porte de notre for intérieur au for extérieur de la cité. Comme un mouvement essentiel.

Songeons alors aux mots de La Roserie dans cette PUP fiction #6, se récupérant enfin comme sujet de son existence et le chantant. Reprenant corps dans ce mouvement d'extime. Comme on dit reprendre pied (puisqu'il y est question d'enfance). Songeons à cet échange qu'elle induit : que nous dit son image de ce que nous sommes en train de devenir ? Fragile symptôme d'une élévation commune, du spectateur qui a enfin vu l'affiche, à celle qui la lui a présentée, ce mouvement fait signe à notre humanité, intimement.

 

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Les barbares, mes intimes, Ghassan Zaqtane

20 Juin 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie

Poète palestinien de la génération de Mahmoud Darwich, de celle qui connut la première Nakba qui vit la moitié des palestiniens forcés de quitter leur terre, Ghassan Zaqtane signe un recueil bouleversant et cependant porté par une force invraisemblable, celle des palestiniens, jamais vaincus malgré 70 ans de martyre. Dans sa préface, son traducteur, Abdelatif Laâbi, note la difficulté à être, quand on est palestinien, qui se glisse jusque sous l'impossible formulation du pronom « je ». Comment se reconnaître en effet, depuis une telle négation orchestrée par l'occident rageur ? Ghassan Zaqtane le sait, qui ne peut constater que l'invraisemblance qu'il y a à ne pouvoir plus communiquer qu'avec des absents, assassinés, déportés, exilés. Des êtres disparus dans des lieux disparus écrit-il. Mais parler d'exil ici serait faible. Il ne s'agit pas de cela : les palestiniens n'ont jamais cessé d'être chassés, en départ forcé, construit méthodiquement, on l'a vu, on le voit à Gaza, sommés de se réfugier dans le Sud pour que les bombes les tuent, sommés ensuite de se rendre dans le nord, pour que les bombes les tuent. Que reste-t-il de Gaza ? « Qu'est-il arrivé aux exilés ? Qu'est-il advenu de leur visage ? Qu'est-il arrivé à leurs enfants ? »... On ne le sait que trop désormais. Ne reste que l'adresse du poète à ses lecteurs : « Raconte, ô étranger ! ». Alors racontons, avant que « les noms anciens » aient tous disparus, « derrière des métaphores », dit Ghassan Zaqtane. L'image est forte et vrai et terrifiante : il ne nous restera demain que ces métaphores pour évoquer le peuple palestinien, sacrifié, « alors qu'un sanglot gigantesque / submerge le monde ».

Tout cela est réel, c'est aujourd'hui, c'est maintenant. Ce n'est pas là-bas, c'est ici ici que « les morts s'assoient (…) / Ils veillent seuls / pensent à nous / et sans raison aucune / se mettent à attendre. »

 

 

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Les barbares, mes intimes, Ghassan Zaqtane, hors série de la revue Bacchanales, Maison de la Poésie Rhône-Alpes, traduit de l'arabe (Palestine) par Abdelatif Laâbi, juin 2025, 104 pages, 17 euros, ean : 9782367610450

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Le Dernier voyage d'Ottla Kafka, Fanny Lévy

17 Juin 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

5 octobre 1943, la sœur de Franz est dans un convoi à destination d'Auschwitz. Un convoi d'enfants, accompagnés de cinquante-trois adultes, dont elle qui dans son wagon veille sur vingt enfants décharnés, malades, terrorisés. Elle les fait chanter pour les détourner de leurs angoisses tout en songeant à ses propres filles, qu'elle espère en sécurité.

Durant ce voyage, Ottla passe en revue sa vie. Il y est bien sûr beaucoup question de Franz, dans une vision intimiste, sensible, affectueuse. Mais pas que, fort heureusement : Ottla nous est révélée dans toute la force de sa grandeur.

Elle se souvient, se rappelle, se remémore, par exemple le 9 novembre 1938, la nuit terrible, les synagogues brûlées, les exactions, les meurtres sauvages, la lourde amende infligée à la communauté. Son départ volontaire pôur d'autres horizons, son mariage. Puis les déportations de ses proches qui avaient commencé dès que le Président de la République Tchèque avait remis le sort de son pays entre les mains de Hitler. Elle se rappelle qu'alors, rien ne s'était opposé à sa décision. L'Assemblée élue avait même voté un nouveau code pénal pour y faire entrer le crime de « souillure de la race » criminalisant son couple, mixte, et dépouiller les juifs de toute légalité. Ottla avait donc d'abord était séparée de ses filles et déportée à Terezin, cette « ville » atroce aux mensonges de cartes postales distribuées par les nazis. Le monde occidentale s'était repu de ces images factices. Ottla se rappelle la visite de la Croix Rouge, le camp lessivé, transformé en havre de paix dans cette fausse cité du « comme si ». « Le führer offre une ville aux juifs », disait la propagande nazie, déguisant le camp en « paradis résidentiel ». Théâtres, concerts, tout était faux. Sauf que, une vie artistique souterraine avait fini par s'y affirmer. Les déportés avaient créé leur propre résistance artistique, comme cette République de Skid, imaginaire, celle des enfants de Terezin, qui publiaient leur journal secret rédigé par quarante gamins refusant de sombrer dans la vie animale où les nazis voulaient les plonger. Les adultes publiaient aussi Netsar et Rim,rim, deux magazines prohibés évidemment. Ottla s'occupait des écoles clandestines, participait aux conférences organisées dans le Bloc B5 sur son frère.

Elle se rappelle ce frère, sa famille, Franz qui ne parvenait pas à tenir tête à son père. Seule Ottla l'osait. Elle, elle s'était enfuie, avait voulu construire sa propre destinée : agricultrice, à une époque où le machisme patriarcale ne permettait pas aux femmes autonomes de l'être « vraiment ». Elle s'était installée tout de même, avait loué une ferme, travaillé durement dans les champs pour cultiver la terre contre la volonté de tous. Être paysanne, libre. Réinventer le monde, le labeur, depuis son carré de terre qui avait paru si dommageable aux hommes qui l'en empêchèrent.

 

7 octobre 1943. Auschwitz. Les mots millénaires chantés lors de la montée au crématoire. Et puis la chambre à gaz, ici ouverte sur une très longue séquence mémorielle. Franz bien sûr, sa vie son œuvre. Qui ne peut faire oublier celle d'Ottla. Le récit se clôt du reste sur sa biographie. Poignante. Sur le rappel de ce que sont devenus ses amis, ses proches. Sur le cortège arraché à leur anonymat des noms des 1196 enfants gazés ce jour-là à Auschwitz. Ainsi que les noms de leurs 53 accompagnateurs. Poignant.

 

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Fanny Lévy, Le Dernier voyage d'Ottla, éditions Inculte, 02 avril 2025, 324 pages, 22 euros, lu sur épreuves non corrigées, ean : 9782330204365.

 

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Anaïs s'en va-t-en guerre, Anaïs Kerhoas

13 Juin 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits

Un jour Anaïs a décidé qu'elle serait herboriste. Marre du lycée, de la ville, des études qui ne débouchent sur rien. Elle l'a décidé au retour d'un voyage quasi initiatique en Inde où, après la rupture avec son petit copain, il lui a fallu s'assumer seule dans un pays lointain.

Autodidacte, n'y connaissant rien à la chimie des plantes, loin du monde des agriculteurs, elle s'est lancée toute seule avec une opiniâtreté féconde, dans une aventure incroyable : cultiver et vendre ses plantes aromatiques. Se sentir enfin libre ! Non sans obstacles. Pensez, une fille de la ville. Pas de terrain. Pas d'argent. Qu'y connaissait-elle à l'agriculture, à la terre ? Mais en Inde, « elle s'était connectée à la terre », avait découvert « le caractère sacré de la nature ». Et puis elle avait fini par se former en France aux métiers de la terre, était devenue une vraie agricultrice, avait frappé à toutes les portes, sans se décourager bien que partout on lui ait affirmé que son projet était irréalisable. Mais Anaïs n'en a pas démordu. Elle voulait vivre sa vie plutôt que la subir.

Ce petit ouvrage raconte sa trajectoire, exceptionnelle a bien des égards. Anaïs a réussi. Sa ferme fonctionne, elle est aujourd'hui pérenne et soulève l'enthousiasme, au point que la télévision de Rennes en a tourné le documentaire. On la voit dans les champs, sincère, spontanée, pestant contre l'ineptie de l'administration, travaillant la terre en attendant d'avoir la sienne. Sans relâche. Le film est le résultat d'une année entière passée à ses côtés, de janvier 2012 à l'automne 2013. Un film émouvant, magique, empreint de sa fièvre et de sa joie. Avec une seconde partie pleine de surprises : Anaïs a toujours un train d'avance et continue de forcer l'admiration. Une héroïne, oui, le mot n'est pas galvaudé, d'un genre nouveau pour ces temps qui se voudraient modernes et ne sont que poussiéreux. Un exemple pour ceux qui refusent de se laisser ensevelir sous les déchets et les catastrophes d'un capitalisme prédateur, vandale, occupé à broyer les vies et l'environnement.

 

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Anaïs s'en va-t-en guerre, Anaïs Kerhoas, éd. Pocket, 140 pages, juin 2021, ean 9782266312714, 1ere édition en 2020 par les éditions Equateurs.

le film sur le site de TVRENNES35

 

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