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La Dimension du sens que nous sommes

Le Royaume de la Dernière Page, J. Da Nang

3 Juillet 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Un conte ! Invraisemblable, gaillard, exubérant, impossible à résumer : ce serait le ramener à bien peu. Mais essayons tout de même : dans un royaume idyllique où tous les héros de contes vivent en paix après la fin de leur histoire, une étrange naissance bouleverse l’ordre établi : celle de la Princesse Parataxe, qui parle un langage incompréhensible. Cette singularité menace l’équilibre du royaume, car elle annonce la possibilité d’une nouvelle histoire, donc d’une nouvelle page. Le roi de ce royaume, inquiet mais lucide, décide de quitter son trône — événement inédit — pour chercher conseil auprès de la Reine de la Première Page. Commence alors une aventure hors du temps, entre satire, merveilleux et méditation...

Le contre est à hurler de rire. Dès la première page, où la première note est « contée » comme quatrième... C'est dire qu'il en existait trois avant elle, que l'éditeur a décidé de supprimer. Mais, l'auteur a refusé qu'on en perde trace et l'éditeur a dû se fendre d'un mot, manuscrit (!), pour expliquer les raisons pour lesquelles la première note est « contée » quatrième, contraignant le lecteur à imaginer ce que pouvaient être les trois premières... La dernière page n'est pas moins désopilante, celle des remerciements : « merci » est-il sobrement expédié...

On aurait tort cependant de n'y voir qu'une farce. Certes, tout le début se lit sous l'empire d'un ton narratif volontiers didactisant et ludique comme il est d'ordinaire avec les contes. Donc drôle à souhait, naïf et faussement naïf. On voit de quoi on parle, on a tous en mémoire ces histoires qu'on nous lisait enfant, truculentes et incluant des leçons de vie propre à rassurer nos parents, assis sur le bord du lit. Cependant, la voix narrative évolue insensiblement, même si le bourdon reste constant. Outre qu'elle interpelle le lecteur avec désinvolture, masquant ainsi la progression du léger au grave, au fur et à mesure que nos comparses découvrent le monde presque réel : le nôtre, le style léger cède peu à peu la place à une atmosphère plus sombre, moins sentencieuse, plus philosophique. C'est que, également, l'auteur révèle avoir entamé une trilogie. Or ce premier volume n'est rien moins consacré qu'à la question du règne et du royaume, du paradis et de sa finalité sans fin. Tandis que le second parlerait de puissance et le dernier de gloire... Le règne, la puissance et la gloire, voilà qui devrait avertir assez : la référence à la fois aux évangiles et à Agamben est lumineuse, la lecture, plus équivoque : le texte est crypté. Qui joue en outre de tous les registres. On y trouve autant de notes incroyablement savantes que de personnages désopilants et ce, d'un bout à l'autre du conte. Qui n'est ainsi pas fait pour rire en apprenant, ou le contraire, mais pour s'interroger sans en avoir l'air, sur tout ce qui fonde notre relation au monde. Mais, encore une fois, sans en avoir l'air... Qu'est-ce à dire ?

Revenons-en à notre bon roi et à sa quête. Un roi débonnaire, naïf, traversant les contes pour les remonter de page en page jusqu'en leur début, et découvrant leur réalité : car de quoi ça parle vraiment, un conte, quand on ne l'a pas affadi à la sauce disniais ? La réalité de cette littérature est autre. Celle que l'auteur prend à bras le corps pour en révéler les rouages. Mieux : c'est la réalité humaine tout court qu'il finit par embrasser, ahurissante. Le conte se fait alors tragique en plus d'être drôle. Tragi-comique dirions-nous volontiers, et philosophique en plus d'être poétique. Littéraire, en plus d'être mathématique ! Et d'une imagination invraisemblable. A foison. C'est à foison, oui, que ce texte est écrit, débordant ses propres limites narratives avec une audace folle.

On a parlé à son propos de roman picaresque. Voilà qui nous aide à l'inscrire, sinon le loger, dans une tradition qui nous est familière, de Don Quichotte à Pantagruel. L'auteur ne renie pas cette filiation. Il en abat une autre, comme on le dit au poker, lorsqu'il s'agit de surprendre son adversaire. Celle du sarmate, ou baroque polonais, évoquant Witkiewicz et son Adieu à l'automne, une vraie farcissure littéraire pour le coup, ou Les Mémoires de Jan Chryzostom Pasek, le livre de chevet de Witold Gombrowicz, qui nous livra dans cette foulée un Feyrdydurke mémorable. Pasek ? Les mémoires hirsutes d'un petit nobliau polonais, capable de passer dans le même paragraphe de considérations de géopolitiques fines à d'incessantes plaintes contre la fermière voisine, incapable de tenir ses bêtes. C'est rien moins que ces horizons baroques que brasse l'auteur avec un appétit féroce, une ironie mordante, un intelligence salubre. Plus qu'un exercice de style, c'est une philosophie de l'écriture qu'il nous délivre, affranchie de toute contrainte, mais moins autocentrée que foisonnante, moins expérimentale que jouissive, cocasse mais jamais dupe, savante mais jamais pontifiante. Bref, un paysage littéraire qui ouvre à une vraie aventure de lecture !

 

J. Da Nang, Le Royaume de la Dernière Page, éditions de notoriété publique, juillet 2025, 418 pages, 24 euros ean : 9782919275021.


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contact éditeur : denotorietepublique@aol.com

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