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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 04:35

 

echec-scolaire.jpg250 000 enfants sortent chaque année du système scolaire sans aucun diplôme. Ni bac, ni brevet, ni BEP, rien. Ce chiffre émane du Ministère de l’Education Nationale, mais il n’est pas public. Les médias préfèrent diffuser celui de l’INSEE, établi sur un mode de calcul qui en minimise l’ampleur.

250 000 élèves donc, qui n’ont pas échoués : l’école n’a pas su les faire réussir. Ou n’a pas voulu.

250 000… Au seul énoncé de ce chiffre vertigineux, on comprend bien que la cause ne peut être que politique, au-delà de la nécessaire explication sociologique. Mais l’ouvrage, cette fois encore, n’en dit mot et préfère, exactement comme le fait le Ministère de l’Education Nationale, détourner pudiquement sinon honteusement, son regard du caractère politique de cet échec. Et cette fois encore, on croit pouvoir s’en sortir en faisant in fine porter le poids de cet échec par les familles, sinon les élèves eux-mêmes… L’approche demeure exclusivement psycho-pédagogique. On cherche des réponses à apporter aux plus "fragiles"… 250 000 !… Une paille ! 250 000 à qui l’on va s’amuser à dire que pour réussir, il faut "être bien à l’école". Certes…

La réussite des enfants relèveraient donc d’un effort collectif (mais non politique), associant parents, éducateurs, professeurs et élèves… Le tout débouche sur un petit guide à l’usage des familles… Comment les appeler, ces familles inquiètes, mais intéressées encore à la réussite de leurs enfants ?… Des familles "normales" peut-être, à l’image d’un Président "normal"… Des familles décidées à faire en sorte que leurs enfants s’en tirent –mais individuellement s’entend.

La réussite donc, dans cette perspective, est d’abord une affaire d’excitation. Et l’ouvrage de rendre compte des dernières avancées des neurosciences sur la question, scrutant les processus cognitifs non sans intérêt, dans leurs relations aux émotions, pour témoigner d’un découplage auquel notre système éducatif ne serait pas assez sensible.

A présidence normale, école normale… Faisant fi des conditions sociales et politiques des conditions d’apprentissage, on s’interroge donc sur le type d’intelligence qui est à l’œuvre à l’école. Avec au passage cette question posée comme par mégarde : pourquoi les enfants d’enseignants réussissent-ils mieux que les autres ? Ben… Parce qu’ils ont les clefs mon Capitaine… Ils connaissent les réponses physiques, psychologiques, cognitives, émotionnelles et intellectuelles qu’il faut apporter à leurs professeurs pour réussir, ils connaissent le système d’évaluation proposé et les justifications qu’il convient de lui fournir… (L’école n’évalue que ce qu’elle sait évaluer).

Bien évidemment, l’ouvrage n’est pas inutile, qui met cette fois encore en accusation un système destiné à extraire des élites, au détriment de l’immense masse de ses élèves qu’elle ne songe guère à instruire, à la vérité. Un système dont la notation est le bras armé, destructeur psychologiquement. Qu’importe l’extrême diversité des mémoires, des intelligences. Qu’importe l’existence d’autres manières d’évaluer, celles de ces pays du Nord de l’Europe par exemple, dont les résultats en terme de savoirs effectivement transmis sont bien supérieurs aux nôtres et qui ont bâti toute leur approche sur la confiance de l’élève en lui-même. Qu’importe ces études médicales qui révèlent qu’en France, un élève sur deux a le ventre noué quand il franchit les portes de son école. Qu’importe le niveau hallucinant d’absentéisme dans les écoles françaises, ainsi que le déplore le Ministère. Qu’importe que la pratique de la lecture, en milieu scolaire, se soit littéralement effondrée ces cinq dernières années en France, selon une étude que le Ministère, toujours et encore, tarde à révéler. De toute façon, il semblerait bien qu’au-delà d’une agitation de surface, l’on ne veuille pas agir réellement. Peut-être la France socialiste a-t-elle résolu, en bonne élève appliquée, de suivre à la lettre les recommandations récentes de l’OCDE, prenant acte du fait que la mondialisation des échanges n’ouvre qu’à la précarité d’emplois non qualifiés, conseillant de ce fait aux pays développés des coupes sombres dans leur budget d’éducation : pourquoi former en effet des jeunes instruits, quand on sait qu’ils n’auront que des tâches balourdes à accomplir ?

La pratique de la lecture donc, dans cette perspective… Une chute vertigineuse ces cinq dernières années. Encore que : le détail vaut la peine qu’on s’y arrête, car il dit tout de cette absence de conscience politique de l’Instruction Publique. Les milieux populaires ne lisaient pas beaucoup, ils ne lisent plus. Les classes moyennes lisaient un peu, elles ne lisent pratiquement plus. Les enfants de cadres moyens lisaient davantage, ils ne lisent que très peu désormais, et du digest de préférence. Seuls ont résisté à cette érosion les enfants des cadres supérieurs, qui continuent de lire beaucoup, et qui sont aussi ceux qui "réussissent le mieux", squattant les bancs des classes prépas –parenthèse, le Ministère reconnaît de ce point de vue le total échec de l’instruction publique : les inégalités se sont renforcées depuis une bonne vingtaine d’années, l’école du mérite n’existe pas.

Emplâtre sur une jambe de bois, il resterait donc la piste de la didactique pour contrer ces inégalités. Et la connaissance d’une sociologie efficace de la lecture. Certes, il n’est pas inutile de connaître les conditions qui transforment nos bambins en lecteurs cultivés : qu’ils soient d’abord confrontés à des actes de lecture. Des parents sans livres, ça ne donne à l’évidence pas des enfants lecteurs… Des enfants à qui l’on n’a pas transmis le goût des histoires non plus. Tout comme l’étude révèle qu’il faut les exposer à la démultiplication des types d’écrits, et les reconnaître dans leur statut de lecteur. On oublie simplement que si le désir d’apprendre est d’abord le désir d’appartenir à un groupe, au sein duquel l’enfant a besoin d’être reconnu dans l’élaboration d’une pensée collective, lui qui est apte, très tôt, "à se mesurer au vertige souverain de la pensée humaine", cette appartenance est très clivée, dans un pays tel que le nôtre…

 

Echec scolaire – La grande peur, de Julie Dupin, Editions Autrement, avril 2013, coll. ESSAIS-DOCUMENT, 152 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2746734432.

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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 04:21

besoFederico Garcia Lorca… A la jeune fille, au jeune homme, dédiant ce feu qui dévore le paysage gris qui l’accompagne, celui de l’amour obscur peut-être, qui lui valut sa fin atroce, l’horreur pour dernière image, l’angoisse du ciel devant les préjugés tenaces, orduriers, le monde renversé, noyé sous des larmes de sang qui dessinent avant l’heure le décor où l’Europe va se consumer. Fedérico, "torche glissante", au fond d’une fosse assassiné. "Ce poids de mer" qui vient battre nos temps desséchés, lit de détresse parmi les ruines européennes, et la passion, cette science amère qui aujourd’hui encore nous tend les bras.

Federico assassiné atrocement un jour d’août 36, parmi les grappes d’anarchistes et de communistes exécutés sauvagement au long des routes phalangistes. El Capitan, dans ce roman, officiant sous son épais manteau de cuir, livrant Garcia Lorca à la vindicte fasciste, l’humiliant une dernière fois, le torturant avant de le jeter dans une fosse pour le recouvrir des cendres de l’Espagne agonisante. Que reste-t-il de Federico Garcia Lorca ? La Passion d’un monde cloué lui-même à son propre pilori, non pas le désir de Révolte, mais l’agonie psychotique d’une idolâtrie trop personnelle pour faire monde.

Il reste ce jeu de bascules et de retournements. Un roman, moins hard-boiled que policier, soumis aux lois de l’intrigue qui disposent de l’art romanesque pour le consumer en une machinerie maniaque et compulsive. Notre site en réalité, obscène, qui nous ferait volontiers désespérer de notre propre histoire. Il reste Thomas, le flic épuisé, lardé de cauchemars qui le rongent, alerté le soir de son mariage par l’appel de son ex –nous ne sommes plus que des ex, ex-révolutionnaires, ex-gauchistes, ex-humanistes, rien d‘autre que des vies consumées, empêtrées dans leurs cendres. Thomas interloqué au bout du fil, qui a mis tant de temps à refaire sa vie sans y parvenir tout à fait, son ex dans un souffle appelant à l’aide, retrouvée le lendemain carbonisée sur une voie ferrée aux alentours de Marseille. Et Garcia Lorca, l’effigie qu’elle dévorait des yeux, exhumé pour livrer une dernière fois sa ferveur à une époque qui en manque. Son ex qui a coursé les survivants d’un autre monde, accumulant les preuves infaillibles de la corruption des socialistes espagnols qui créèrent en 1984 le GAL, ces commandos d’action terroriste voués à l’exécution sommaire des membres de l’ETA, avec la bénédiction de Felipe Gonzalez, qui n’en fut jamais inquiété. Des commandos fascistes à la solde des socialistes ! Même personnel que sous Franco, El Capitan toujours lui, officiant toujours dans cette ombre primitive… S’en soucie–t-elle seulement, l’ex de Thomas, que seule l’effigie de Federico consacrait ? Thomas donc, vole à son secours, accourt à Marseille, rejoint Aïcha, le commissaire de la diversité, jusqu’à ce que tout bascule et se retourne, dans cette mise en scène terrible où l’on dénonce les bassesses et les compromissions des uns (les socialistes) et des autres (les anciens franquistes), pour mieux les recouvrir d’une cendre plus froide encore, la nôtre, sous les traits de cette femme abîmée dans le fantasme de Federico, sa seule raison de vivre. Que la police de Chirac ait fermé les yeux sur les actions du GAL, que ce GAL ait été commandité par des socialistes pour organiser une politique terroriste d’Etat n’importe plus. La vengeance est odieuse, son retournement ouvre une plaie béante sous nos pas : c’est donc tout ce qu’il nous reste ? Cette machine romanesque qui dévore tout ? Il ne reste de Federico Garcia Lorca qu’une défroque grimaçante, qui nous rend les honneurs de notre déshonneur. L’intrigue est maîtresse, qui délivre le vrai message tout à la fois du récit construit par Gilles Vincent, et de l’Histoire qui est nôtre : la passion de l’intrigue, cette science amère où nous nous sommes tant abîmés.

  

 

Beso de la muerte, Gilles Vincent, éd. Jigal, coll. Polar, février 2013, 248 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2914704977.

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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 04:19

badiou-copie-1.jpgGauche-Droite, Gauche-Droite, Gauche-Droite… Dans le musellement de la souveraineté populaire, il y a comme un balancement maudit qui vous met le cœur à l’heure, cher Léo… A la curée sarkozyste a succédé le pastiche socialiste. "Depuis que l’idée de Révolution (s’est absentée de nos sociétés), écrit Alain Badiou, notre monde n’est que le recommencement de la puissance", où la pornographie de la démocratie marchande le dispute à la grossièreté de la propagande médiatico-politique. Dehors gronde l’émeute. Mais elle ne parvient pas à se soustraire aux images que le monde de l’argent diffuse à satiété.

Alain Badiou est philosophe. C’est en philosophe qu’il réfléchit notre situation présente. Comment le Pouvoir recouvre-t-il d’images nos imaginaires ? Quel est le nom de ce Pouvoir anonyme, du reste ? Quel est ce fétiche qui nous aveugle et que nous ne savons pas nommer ?

La Démocratie, répond-il. Avec son mensonge politique et son mirage de perfectibilité qui nous plongent jour après jour dans l’attente, dans cette patience consternante, sinon masochiste, que le mot encode, empreint d’un espoir qu’il faudrait toujours repousser mais toujours représenté comme à portée de main, alors qu’il n’a jamais accouché que de l’injustice et de l’immoralité. La Démocratie répond-il avec force, dont la chimère nous aveugle de vains atermoiements.

C’est cet aveuglement qui motive sa réflexion. Quels en sont les mécanismes ? Comment s’y arracher ? Enfermés dans notre pitoyable misère que récapitule à elle seule l’expression de "classe moyenne", nous ne savons plus vivre que la subjectivité morbide que cette expression décline, raidis les uns les autres par l’espoir de "participer (mièvrement) à la formidable corruption inégalitaire du capitalisme, sans même avoir à le savoir"… Enfermés dans nos fantasmes d’usuriers, nous laissons la bride sur le coup de l’Etat démocratique, fondé de pouvoir du Capital despotique.

La révolte gronde pourtant. L’indignation. Mais elle ne produit pas de pensée forte. Peut-être est-ce parce que nous ne savons pas, nous n’osons pas décrypter le vrai sens de notre désir de changement ? L’Etat nous opprime, mais nous n’osons le dénoncer comme une pure machine arbitraire, dépourvue de toute légitimité politique. Peut-être n’osons-nous pas voir dans la Démocratie une fiction exclusivement destinée à confisquer notre pouvoir populaire souverain ?

Cependant que le temps presse. Il ne s’agit plus de mieux régler la corruption, ni de vouloir participer au rêve médiocre de la classe moyenne, mais de défaire cette idéologie mortifère dans laquelle nous croupissons.

Car il y a danger. Il y a urgence. Et la puissance latente de l’événement que nous sentons tous venir, pourrait bien se perdre dans des gestes de désespérés, sinon un dernier et fatal virage à Droite….

Mais il s’annonce déjà, redoute Alain Badiou, qui n’est guère optimiste. L’avènement de ce légitime désir de révolte semble déjà se perdre, tant il est mal engagé. Et Badiou de tenter, en philosophe, d’en décrire les usages, sa captation par des représentations morbides, la facticité de notre présent. Il faut désimaginer, nous dit-il, construire ce moment culturel qui parviendra à déboulonner l’emblème qui nous oppresse, le fétiche qui nous aveugle. Seule une pensée forte, organisée et populaire, seule une critique radicale de la Démocratie, une critique créatrice, nous permettra de nous sortir de la nasse dans laquelle le monde politico-médiatique nous a enfermés.

  

 

Alain Badiou, Pornographie du temps présent, Fayard, avril 2013, coll. Essais, 64 pages, 5 euros, ISBN-13: 978-2213677934.

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18 avril 2013 4 18 /04 /avril /2013 04:16

 

Linguisterie… J.C. Milner en adopta le terme lors d’un cycle de ses conférences à l’Ecole de la Cause freudienne dans les années 98-99, à propos de Lacan et au-delà, pour tenter d’expliquer le déclin de la linguistique en France, ou plutôt, le désintérêt de plus en plus marqué des intellectuels français à son endroit et regretter que la linguistique ne demeurât pas le paradigme structurant notre histoire contemporaine, ainsi qu’elle l’avait été à l’époque du structuralisme. Exit le linguistic turn, le paradigme de l’Histoire reprenait le pouvoir, encore que le pictural turn lui volait déjà la vedette, reprenant à nouveaux frais les problèmes posés par la langue et son site dans nos histoires singulières autant que dans l’histoire intellectuelle, en particulier en ce qui concernait le problème des frontières.

Qu’y a-t-il, justement, à propos de frontière, de l’autre côté de la frontière que la langue dessine ?, se demandait alors Miller. Qu’y aurait-il, qui ne s’articulerait pas en propositions données de significations ?

La signification, précisément, Milner en faisait la frontière de la langue, sévère, arbitraire, coercitive et restrictive au point de nous contraindre presque, au terme d’un bilan assez lourd, de refuser pour le coup la linguistique, toujours trop du côté de la signification, plutôt que du sens. Non sans raison, Milner souhaitait que cette dernière ne fît pas trop frontière dans le langage, au sein duquel la langue ne touche au réel qu’en laissant de côté la signification (l’effet Finnegan’s Wake).

Reprenant à son compte les apories de Wittgenstein, Milner réaffirmait que "l’analyste doit penser ce qui ne se laisse pas penser", tout en se plaisant à considérer que penser, en ce qui concernait l’analyste, n’était au demeurant pas le bon terme.

Montrer, dire. Rêver peut-être. Et encore : le rêve ne montre pas, il dit semble-t-il. Mais ce qu’il dit, il le montre, bien que l’inconscient ne soit pas exposable comme l’est une œuvre d’art…..

Avec Lacan, Milner voulait dans cette conférence nous encourager au fond à travailler les deux côtés de cette frontière de la signification, pour en affirmer le caractère non essentiel. Ralliant pourtant secrètement la cause de Wittgenstein, certifiant qu’il ne peut exister de langage privé –pas même celui de l’inconscient, dont la grammaire est si précise- Milner concluait par une pirouette : en révéler les règles serait le dissoudre. Mais dans quoi ?

Qu’on se rappelle à présent la proposition énigmatique de Wittgenstein : "ce dont on ne peut parler, il faut le taire". S’il y a frontière dans le langage, la signification est d’un côté, pas de l’autre… Mais pour qu’il y ait frontière dans la langue, il faudrait qu’il y ait des choses ou des événements qui se diraient dans une autre langue, éprouvée, éprouvante, capable de s’énoncer hors de toute proposition de signification…

Ici, la logique du langage se séparerait en effet de la linguistique, pour refluer du côté de la linguisterie –Lacan en ouvrit la voix… A la manière d’un cuistre parfois, dirent certains. A ce qui résiste au langage en fait, tant il est vrai que dans le vocable "manière" s’annonce autre chose, qui est de l’ordre de la "main". A la "façon" dirais-je, au sens que Descartes donnait à ce mot, capable de jeter un pont entre la sensation et la raison. Et en frappant l’ensemble de la communauté savante de ce paradoxe que choisir la linguistique, au fond, c’était choisir que la langue fasse frontière, subsumée sous les ordonnances des grammairiens. Or Lacan ne cessa d’user d’effets de bord pour s’arrimer au sens et tenter l’échappée belle du sens hors de la signification…

Alors maintenant, savoir s’il existe ou non des langages privés… Milner n’en dit pas grand chose à vrai dire dans cette conférence, sinon que tout sujet parlant obéit aux règles de manière privée.

En fin de compte, si le langage suppose des disciplines, Lacan travaillant ses phonèmes et Wittgenstein le silence où selon lui s’épuise l’ordre du privé, parler, c’est peut-être refuser de s’installer dans une présence pleine. Ou l’être à la limite. Où se comprendre et comprendre l’autre n’échouerait pas (totalement) devant l’artifice des énoncés –ces procédures qui finissent par réduire au silence et à l’absence.

De quel côté de la langue se tenir ? Si le langage n’est pas privé de sol, on ne peut s’y jeter qu’à corps perdu, là où le concupiscent et l’irascible en fonde l’occasion. Car de quoi la langue a-t-elle la charge ? De ce que le sens ne soit pas une chose, mais un dialogue où le dehors ne cesse d’affluer. Le débord des mots. Qui est peut-être l’objet réel de tout échange et conduit nos échanges à leur ruine, cet objet le plus caractéristique du monde contemporain, qui feint éternellement de se taire. Encore faut-il résister là encore, de nouveau, à la tentation de l’entente réfléchie avec ce dehors. Du fond de cette ruine, il n’y a pas que du langage à faire signe : il y a l’être, jamais installé comme présence pleine.

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16 avril 2013 2 16 /04 /avril /2013 04:17

 

ayrault.jpg4,6 millions de chômeurs, 8,6 millions de pauvres. Plus de 2 millions de français au RSA…

10 millions de français touchés par la crise du logement, 3,6 millions de familles logées dans des conditions insalubres -chiffres communiqués par la Fondation Abbé-Pierre en janvier 2013. (Par parenthèse, l’INSEE a renoncé à faire ce genre de calcul depuis l’année 2004).

685 142 personnes "privées de domicile personnel" : 133 000 sans domicile, 18 142 en résidence sociale, 38 000 en chambre d'hôtel, 85 000 dans des "habitations de fortune" et 411 000 chez des tiers).

1 SDF sur 3 est un travailleur pauvre…

Et la grande parade maniaco-dépressive des patrimoines en petite tenue…

Au premier janvier 2013, le montant du Rsa a été augmenté de 1,75 %, pour compenser l’inflation. Ce qui veut dire qu’il n’a pas été augmenté. Une personne seule touche 483 euros, un couple avec enfant 870 euros. Manger ou se loger, il faut choisir…

Les inégalités se creusent –dixit le rapport sur la pauvreté remis au gouvernement en décembre 2012.

7 enfants de cadres sur 10 exercent un emploi d’encadrement quelques années après la fin de leurs études.

7 enfants d’ouvriers sur 10 occuperont presque toute leur vie un emploi d’exécutant sous-payé. Presque, parce que le reste du temps, ils connaîtront de longues périodes de chômage et de RSA.

Le même rapport évoque une situation dangereuse dans laquelle les situations d’exclusion explosent : "la massification de la précarité touche des ménages auparavant protégés"… "De plus en plus de jeunes adultes et d’enfants ne connaissent que la pauvreté comme condition et avenir"… "2 nouveaux pauvres sur 3 entre 2009 et 2010 sont des enfants de moins de 18 ans", "annuellement plus de 130 000 jeunes adultes de moins de 25 ans sortent du système scolaire sans aucune qualification"… "Avec des taux de pauvreté au-delà de 30 %, les familles monoparentales, les personnes immigrées et les personnes résidant en ZUS restent les plus exposées au risque de pauvreté monétaire ainsi que les chômeurs et les inactifs."

Inutile de poursuivre.

La transmission des inégalités est la norme française.

La grande transformation du capitalisme –la mondialisation- a engendré le chômage de masse, la paupérisation des classes moyennes, la polarisation des revenus, avec en haut de l’échelle des revenus qui explosent, et en bas une précarisation toujours plus grande.

Ce qui frappe au fond, c’est que tout cela s’est mis en place dans le début des années 80, quand les socialistes sont arrivés au pouvoir, portés par l’immense espoir social-démocrate qui tourna bientôt à la berlue social-libérale, avant de virer au cauchemar néolibéral.

Non qu’ils en soient responsables. Mais ce dont ils sont responsables, c’est de cette culture politique qu’ils ont contribué à asseoir.

Dans les années 80, il fallait rompre avec la rupture révolutionnaire, en finir avec la lutte des classes, réactualisée depuis par les nantis.

Leurrés par leurs propres ambitions et par des intellectuels à la remorque d’analyses sociologiques vite faites sur le coin des table du pouvoir, encouragés par des médias qui renonçaient à exercer leur rôle de contre-pouvoir, mystifiés par le mirage d’une société enfin "moyenne", ils n’ont pas voulu voir que la promotion sociale était finie, que le monde s’avançait vers un capitalisme plus sauvage que jamais.

Les Trente Glorieuses s’achevaient, les socialistes vivaient encore sur le mythe du rattrapage salarial et économique continu des classes populaires et moyennes, sur la chimère des théories du ruissellement selon lesquelles plus les riches s’enrichissaient, plus les pauvres voyaient leur condition s’améliorer.

toupie.jpgDes sociologues, Mendras en tête, leur prédisaient l’avènement d’une société sans classe, offrant de liquider non seulement l’emblématique lutte des classes, mais la compréhension de la société en terme de classes sociales. L’INSEE à la rescousse se mit à produire des modes de calcul farfelus pour valider l’hypothèse. Des outils conceptuels capables de tromper durablement les élites au pouvoir.

Il n’est que d’éplucher son compte de la fameuse classe moyenne, étendue à la quasi totalité de la population française et de le comparer aux chiffres têtus de la misère réelle en France pour le comprendre.

C’est que la structure sociale elle-même des pays européens changeait. Mais ce changement ne convenait pas à nos chères élites : le déclassement grignotait cette structure sociale et tirait un pays comme la France vers le bas, dès le début des années 80. Et ça, ce n’était pas envisageable. Ce qui est arrivé dans la fin des années 70, ce n’était pas exclusivement la fin des Trente Glorieuses, mais l’explosion du compromis social du capitalisme industriel, qui fragilisa à la marge tout d’abord, puis rapidement précipita des contingents entiers de générations dans la misère.

Mais ça, ce n’était pas un discours porteur. On préféra évoquer l’entrée dans la société de l’intelligence, de la connaissance, porteuse d’emplois hautement qualifiés, auxquels nous devions préparer les générations à venir.

Ce qui arriva fut atroce, littéralement : dans cette société de l’intelligence, les emplois d’exécution ont en réalité explosé, pour voir MacDo devenir le premier employeur de France. Les emplois créés dans cette société dite cognitive n’auront été en réalité que des emplois précaires non-qualifiés, ouvrant au confinement social, non à la promotion sociale.

L’empreinte de la mondialisation des échanges est hautement visible là, dans cette polarisation de la structure sociale et du marché du travail, avec d’un côté des riches de plus en plus riches et de l’autre, des pauvres jetés par millions dans les affres de la misère (voir Robert Reich, 1990). La précarisation était déjà à l’œuvre quand les socialistes sont arrivés au pouvoir. Ils avaient déjà un temps de retard sur le glissement en profondeur de la société française vers sa paupérisation. Depuis, la polarisation sociale a complètement remodelé notre structure sociale. Mais le discours de la classe politico-médiatique n’a pas changé, et l’identification subjective aux classes moyennes, qui est le produit typique de la culture des sixties, est restée la même. Un gouffre s’est ouvert. On nous y précipite. 

 

 

http://www.onpes.gouv.fr/IMG/pdf/rapport-pauvrete_gouvernement-decembre2012.pdf

rapport sur la pauvreté de décembre 2012

image : la toupie de Mendras…

 

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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 04:17

green1André Green imaginait la différence culturelle comme l’acte d’une minorité qui se brouillait avec elle-même.
Et bien évidemment, l’acte d’une communauté qui faisait sécession et rechignait à s’articuler au grand corps collectif qui d’ordinaire presse de toute part ceux qui ne sont pas Nous, de l’être au plus tôt.
Il tentait au fond moins de découvrir l’Autre que de nous aider à nous découvrir (dénuder), loin du concept de multiculturalisme, toujours suspect de poser les unes à côtés des autres des cultures toutes faites.
Et au sein même de toute «communauté», il tentait de comprendre comment l’identité pouvait ne pas ressortir à une fermeture.

green2009Pour y parvenir, il fallait à ses yeux favoriser la réinscription des différences à l'intérieur même de toute communauté, toujours donnée pour évidente.
Mais comment y rajouter des clivages ?
Comment y injecter des différences qui la fissureraient, pour la défaire en société vagabonde ?
Comment ramener une communauté à sa vérité, et faire qu’elle ne s’affirme que sous les traits d’un projet ?
D’un devenir portant chacun au delà de lui, plutôt que de chercher à le réconcilier prématurément dans les conditions (politiques) d’un passé par trop verrouillé ?
Comment faire pour qu’une communauté ait pour identité son projet d’identité, afin d’être certain qu’elle ne s’y enfermera pas ? En d’autres termes, comment camper sur les restes et les excédents identitaires ?
«Le passage interstitiel entre deux identifications fixes ouvre la possibilité d’une hybridité culturelle qui entretiendrait la différence sans hiérarchie.» André Green
Des différences sans hiérarchie… Faire que toute communauté, toute société ne puissent être que dans le temps du va-et-vient, dans l’aller et le retour entre des désignations culturelles distinctes, voire opposées. Ce serait là le salut ?


L'Aventure négative, de André Green, éd. Hermann, nov. 2009, collection Psychanalyse, 25 euros, ISBN-13: 978-2705669157.
Le travail du négatif, de André Green, éd. de Minuit, oct 93, coll. Critique, 397 pages, 29 euros, ISBN-13: 978-2707314598.

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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 04:51

 

céréalesHistoire universelle des céréales, de leur apparition à leur mutagenèse… L’Histoire est monumentale. Tout, tout, tout sur tout. 640 pages de jubilation savante d’une histoire qui débute juste après l’ère des dinosaures. Les continents actuels sont en place, l’Himalaya vient de sortir, tout comme les Alpes, les Rocheuses, les Andes. De vastes savanes offrent leurs espaces fertiles : dès qu’il pleut, la végétation lève en force. Les mangeurs d’herbe conquièrent le monde, mais boudent les céréales : elles contiennent de la silice, il faut une sérieuse dentition pour s’y attaquer. Bientôt l’émail recouvrira les dents. Des centaines de variétés prolifèrent alors, avec l’énergie solaire pour unique carburant. Déjà l’auteur nous conte cette incroyable saga de la puissance végétative des céréales et du fonctionnement ahurissant d’une telle plante. La grande fable de la domestication des céréales va débuter. L’auteur nous entraîne avec passion, une fougue toute désinvolte, un plaisir gourmand, dans cette histoire magique du passage de l’arc à la charrue. En bouleversant son régime alimentaire, l’homme va reconstruire non seulement le monde, mais sa propre nature. Mais lentement. Car pendant des milliers d’années, il vit toujours de la cueillette au petit bonheur. La transition vers l’agriculture est lente, longue, aléatoire. Jean-Paul Collaert fascine par son érudition, sa drôlerie, son naturel. Le ton est volontiers amusé. Même lorsqu’il discute les théories en concurrence, de l’invention de l’agriculture, les exposant toutes en nous donnant à comprendre, à choisir. Ce n’est pas une révolution soudaine. La plante sert d’appoint tout d‘abord et de compromis en compromis, les cueilleurs deviennent semeurs. Théorie de l’oasis, théorie de l’emballement démographique, la première agriculture était opportuniste… On, ne sait pas trop comment l’économie agricole est apparue en fin de compte. Mais on sent bien une préférence pour la théorie de Jacques Cauvin : le changement serait venu d’un changement de représentation, non des techniques, qui furent inventées après. D’un changement de perception des capacités de l’homme. Admirable description, hymnique, qui nous donne à observer autrement qu’on ne l’a fait les peintures des cavernes : voyez, l’homme s’y représente parmi les animaux, au même niveau. Et voici que lorsque surgit l’agriculture, même balbutiante, naissent partout des représentations de déesse-mère, de taureau-fils… "Pour la première fois un groupe humain se projette dans l’avenir, gratte la terre, construit des digues, des enclos, des sanctuaires"… La volonté de changer le monde s’accompagne soudain de la volonté de se changer soi-même en changeant son mode de vie. Les éleveurs-semeurs, pour la première fois, poussent un bétail domestique dans des champs cultivés sous les yeux effarés des chasseurs-cueilleurs, qui les voient revêtus d’une puissance mystérieuse. Une nouvelle religion accompagne ce pouvoir. Partout à la surface de la terre des groupes humains vont défricher la terre. Entre Damas et Jéricho, on a découvert les plus anciennes traces d’une vraie économie agricole, vers –9500 à –8700. Leur vitesse de progression est lente, calculée par les anthropologues : les semeurs gagnent chaque année 1 km de terres cultivables. Ils avancent. Vers nous, qui seront les derniers à mettre en culture nos terres. L’histoire est neuve, prometteuse. D’autant que la plante est malléable. L’homme se met à croiser les variétés, opérant à ses premières manipulations génétiques sur la nature, qui fait le reste, emportant telle souche au vent pour la diffuser, la croiser encore, disséminant de nouveaux gènes qui vont transformer la vie.

tomates.jpgEst-ce à dire que les OGM ne sont finalement qu’une conséquence logique de cette histoire ? Il faut lire le chapitre qui leur est consacré. Bouleversant. Inquiétant. Leur processus de fabrication minutieusement décrit, en termes accessibles par tous. Il faut comprendre comment les choses se passent réellement dans les laboratoires, ces bombardements aléatoires de gènes par exemple, auxquels opèrent le génie génétique sans jamais être certain que la protéine fabriquée dans une cellule transgénique soit identique à celle d’origine. "En Australie, rapporte l’auteur, des chercheurs avaient mis au point un petit pois résistant aux insectes en allant chercher les gènes dans le haricot. Ils ont dû tout arrêter, parce que les cobayes ont développé des maladies des poumons". Et ces pages sur la disparition des papillons Monarques !

80% des champs de maïs américains sont transgéniques. Aucunes études sérieuses sur les risques de transfert dans la flore microbienne du sol n’ont été effectuées à ce jour. Voilà qui rappelle les procédés de l’industrie pharmaceutique chère à un Cahuzac… En revanche, on a découvert une quinzaine de variétés de plantes désormais résistantes aux désherbants totaux. De quoi inquiéter, oui, vraiment. D’autant que la bataille est déjà ailleurs : les industriels lâchent les OGM, trop coûteux et trop suspects aux yeux des consommateurs. Ils expérimentent aujourd’hui de nouveaux moyens de faire muter les gènes, quasi indétectables. Voilà qui rappelle les procédés du dopage dans le sport… Ils travaillent sur la mutagenèse. Lisez ces pages effarantes. Tout y est décrit avec précision et clarté de ces mutations transitoires que les industriels disséminent déjà dans la nature sans savoir ce qu’elles pourront devenir, et qui ne sont soumises à aucune déclaration. La méthode est simple : on fait des cultures de bactéries génétiquement modifiées, qu’on pulvérise ensuite sur les feuilles des plantes préalablement scarifiées. La nature fait le reste, discrètement, permettant d’échapper ainsi à la classification OGM. Mais jamais aucune de ces plantes mutées ne sont évaluées... A quoi bon ? Seule notre santé à tous est en jeu…

  

 

Céréales la plus grande saga que le monde ait vécue, Jean-Paul Collaert, éditions Rue de l'échiquier, mars 2013, 640 pages, 25 euros, ISBN-13: 978-2917770450.

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11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 04:41

 

illusions.jpgDix intellectuels… appelons ça comme ça. Dix intellectuels égrotants. Convoqués par les éditions de l’Aube et le quotidien Le Monde pour débiter leur diagnostic sur l’état mental des français… La France va mal. Plat réchauffé s’il en est. Son économie est en berne, le moral des troupes au plus bas… Quelle découverte ! C’est la thèse, magistrale, du livre… Dont acte. Elle va mal, mais pourquoi donc, cancanent nos cérébraux ? Parce que les citoyens français se sentent toujours aussi impuissants face à "la grande marche du monde"… Les bras nous en tombent ! Les voilà donc qui raccommodent la ritournelle des français apeurés par la mondialisation et qui, les bougres, n’auraient de cesse de se tourner vers "le repli sur soi et la peur des Autres" comme seul horizon… Le tout fabriqué à grand renfort d’une légitimité de pacotille : la leur, et l’enquête de l’Institut Médiascopie qui autoriserait pareille assertion…

Une enquête partiellement reproduite dans l’ouvrage, mais dont les petits bouts offerts à notre attention permettent de tirer bien d’autres conclusions que les leurs…

Les voilà donc qui enfoncent leur coing dans ce boulevard ouvert par le monde politico-médiatique dès les années 80 sur la peur des français face à la mondialisation… C’est Cohn-Bendit ressassant le topos de la nécessaire européanité des citoyennetés européennes, Michel Godet évoquant le manque d’audace des français face au marché du travail –il faudrait plus de précarité, plus de flexibilité, plus de mobilité… C’est Gilles Finchelstein en appelant à la patience… Un autre, ratiocinant encore sur la mutation nécessaire, ce vieux langage éculé pour justifier l’injustifiable : cette mondialisation et non une autre, dont le modèle n’a conduit qu’à la construction d’un monde polarisé, avec les hauts-revenus du plein emploi d’un côté, la paupérisation des classes moyennes jetées dans la précarité de l’autre, inversant radicalement la dynamique sociale frayée dans les décennies précédentes, jusqu’à casser la structure sociale des sociétés européennes, depuis une bonne trentaine d’années de nouveau tirée vers le bas…

C’est encore Jean Viard de récidiver sur la critique des récits politiques de libération d’avant la chute du mur de Berlin (hé, réveille-toi Jean, on est en 2013…), responsables des prétendues illusions d’une société malade, et Laurent Davezies, à qui revient la palme, de colporter la vieille rengaine du pessimisme français comme résultat de notre incapacité à renoncer au modèle de l’Etat providence…

Et pour nombre d’entre eux, Tout viendrait de ce que, à la tête de l’Etat, François Hollande n’aurait pas encore trouvé le ton d’une communication efficace ! Tout viendrait de ce que son écriture médiatique manquerait de clarté… Comme si nous pouvions nous en tirer par la pédagogie malingre de la France expliquée aux français ! Courage Hollande, entonnent-ils, "il faut avancer d’un pas l’aggiornamento"… Et franchir sans doute le seuil du pire, 5 millions de chômeurs ce n’est pas assez encore, 8 millions de pauvres, c’est une paille… Des millions de français écartés des soins médicaux itou –mais ils n’en savent rien nos cuistres, rien de ces études de plus en plus nombreuses qui révèlent par exemple que la courbe de l’espérance de vie en bonne santé (celle dont on ne parle jamais s’agissant du financement des retraites) s’infléchit très sévèrement selon que vous êtes bien sûr en haut ou en bas de l’échelle nationale… Bien avant les 67 ans fatidiques… Que la courbe de l’espérance de vie suit la même tendance, que la courbe de la réussite scolaire suit la même tendance, et à ce propos, cerise sur le gâteau : leur évocation de la jeunesse française, placée au centre de la parole quinquennale et à qui l’on ne propose rien d’autre qu’une poignée d’emplois sans avenir pour destin…

Quel scandale que cette clôture intellectuelle, dont la seule justification semble être d’empêcher toute réflexion réelle sur l’état réel de la France. A les voir enfoncer leur coing jusqu’à plus soif et légitimer ce discours de nantis, on comprend les raisons pour lesquelles le politique est devenu un champ de ruines en France ! De qui se moque-t-on à jardiner pareillement l’ordre symbolique pour mieux contourner les réalités sociales ?

Et ce qui fait enrager, c’est que l’enquête partiellement publiée donne à voir, en gros et gras, cette rupture démente qui se profile à l’horizon, lisible dans ce qu’elle comptabilise, cette peur économique plus forte que le désir de révolte.

A défaire pareillement la conscience politique, à décourager pareillement le besoin de justice, à abolir l’esprit légitime de révolte, ce que l’on finit par promouvoir, en effet, ce sont les discours des droites extrêmes pour seul crédulité !

  

 

 

La France des illusions perdues : La grande enquête de l'Institut Médiascopie, sous la direction de Denis Muzet, collectif, éd. de l’Aube / Le Monde, mars 2013, 142 pages, 13 euros, ISBN-13: 978-2815907514.

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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 04:40

Lalla-1.jpgDu riche auto-entretien donné par Lalla Kowska Régnier au site Annamedia.org (son Echappée belle), à partir duquel il y aurait beaucoup à penser, entre autres sur la conduite et le sens d’une lutte –voyez sa superbe analyse décortiquant la grammaire d’un slogan-, je voudrais juste extraire quelques idées sur la question du genre, tel que Lalla Kowska nous oblige à le repenser, formulant au passage à nouveaux frais la question du corps en s’opposant aux réductions auxquelles opèrent trop souvent tout à la fois les opposants au Gender et les personnes queers.

Une réflexion qui enrichit aujourd’hui tout court la pensée de l’être, tombée ou non dans la nasse d’une mauvaise traduction française du Gender ainsi que l’affirme Lalla Kowska, ce passage de l’énonciation du Gender à sa traduction française ayant été la source, selon elle, de bien des malentendus opérés en France quant à sa compréhension.

Trois focales m’intéressent dans cette réflexion, que l’on peut ramasser dans l’affirmation de Lalla Kowska selon laquelle il n’y a pas de continuité trav/trans. Et en effet, quelle continuité pourrait-il y avoir entre la personne queer qui joue sur les signes, là où le trans opère dans la chair ?



(Le langage)

Au-delà de la critique de Lalla Kowska de la traduction française du concept de Gender, qui tient pour beaucoup aux ambiguïtés de notre langue elle-même, peut-être y a-t-il aussi une difficulté propre à la compréhesion du Gender américain, liée à la stratégie mise en place par Judith Butler. Cette dernière (in Gender Trouble, 1990), a organisé sa stratégie de déconstruction du genre dans la sphère du langage : le sexe biologique n’engage pas, c’est le langage performatif qui oriente la sexualité. On comprend bien cette stratégie, qui contraint de réinscrire le sexe anatomique dans l’ordre symbolique, ouvrant droit à un désir qui dès lors ne peut relever que de l’ordre de l’intrigue, à mi chemin entre imaginaire et réalité. C’est là où le bât blesse dans la théorie du Gender développée par Judith Butler : refusant d’essentialiser le corps, elle se retrouve à naturaliser le désir, posé du coup dans sa théorie entre nature et aventure…

Si l’anatomie n’est pas un destin, le Gender fait du désir un destin, le plaisir n’évacuant que partiellement cette nature qui revient du coup au galop sous la forme de ce désir, d’un désir que Judith Butler ne sait plus loger au demeurant : dans le corps, ce serait l’essentialiser de nouveau par la bande.

Mais le corps demeure bel et bien dans le lieu partiel d’énonciation du désir, alors qu’il aurait dû rester un médium entièrement signifié par une inscription extérieure, et se voit du coup recouvert d’un plus grand mystère qu’il n’aurait dû en supporter…

Judith Butler a bien tenté de déployer toutes les issues possibles à cette aporie, dont une critique du langage, outil de saisie du corps, nécessairement disqualifié et aliéné. Refusant d’essentialiser le corps, elle ne pouvait que déployer un langage lui-même instable –c’est peut-être l’une des sources des difficultés de la traduction du concept. Car le Gender devait rester une réalité changeable et révisable, plutôt qu’une identité fixe impliquant un fondement dans l’être. D’où la tactique d’une "orientation sexuelle aléatoire et sans ancrage dans l’identité sexuée" (GT, 1990).

On comprend le sens de cette stratégie : une définition claire était impossible, il fallait mettre du trouble dans le genre, et donc dans le langage. (GD, 1990).

Ce que nous voyons autour de nous, les hommes et les femmes que nous côtoyons, ne sont que des styles pour reprendre ses propres formulations. Des styles qui donnent droit à un monde de jouissance ouvert, où l’on jouit de son corps comme d’un objet. Le Gender devient performance artistique, que l’on peut même créer en dehors de tout désir sexuel pour n’en faire qu’un objet artistique –et ce serait mieux, car à soumettre le désir à nos caprices pulsionnelles, on finit par réinjecter de la nature dans l’univers du genre.

Judith Butler affirme, et l’écrit : il n’existe aucune base épistémologique ancrée dans un avant pré-culturel qui puisse offrir un autre point de départ épistémique pour un examen critiques des rapports de genres.

Mais ce qui existe, c’est tout de même bien la naturalisation du rapport de domination sous les espèces d’un style rendu commun : masculin / féminin. Et un corps, même partiel, ouvert à sa nature désirante…

 

lalla-2.jpg(Le corps)

Le corps, dans la tradition de la pensée analytique occidentale, est devenu un texte cauchemardesque qui se dérobe sans cesse. Un objet écrit, dépouillé de toute matière. Une imprimé.

Au mieux, un objet posé devant le regard, toujours second, et que l’on doit scruter avec circonspection. Corps de foire, réseau de formulations, d’énoncés, de mémoires discursives que l’on ne peut appréhender que dans une sémiologie de l’extériorité. Un objet que ne cessent d’abrutir les exigences de lisibilité qui l’ont fait émerger. Et un objet habité tout de même par un étrange sujet, étranger à son propre corps la plupart du temps, et encombré par un fonds d’images qui le dépouille de son espace anatomique.

Pourtant, le XXème siècle, avec la phénoménologie de Merleau-Ponty par exemple, nous avait invités à une autre rencontre possible du corps : à travers sa chair.

 

(La chair)

Ce à quoi nous ramène Lalla Kowska, au fond, avec son insistance à poser devant nous son corps qu’elle ne cesse d’éprouver, c’est à poser la question de l’Être : qu’est-ce qu’être ?

Humain.

La personne est un corps, en même temps qu’un sujet de droit.

Un corps qui dispose la possibilité de l’être, et ses possibilités d’agir.

Certes, la personne humaine demeure en exode : la nature m’enseigne que je suis un être humain, mais pas quel être humain je suis, pour reprendre l’habituelle interrogation des philosophies contemporaines sur la question.

Un corps donc, encombré de signes.

Un être de chair plutôt, encombrée de signes : l’Homme est un être incarné. Son incarnation commence et s’achève avec ce qu’il éprouve, d’être chair dans un corps, réellement chair et non seulement de l’avoir désirée. Un être traversé par le désir, bouleversé dans cette chair qui est la sienne, si radicale qu’on ne peut la penser jusqu’au bout : si je sais ce qu’est un corps revêtu de ses signes, en revanche je ne peux connaître entièrement ma chair : elle s’achève dans une ignorance complète que je ne peux qu’éprouver, plutôt que dire.

La sensation de vivre ne se produit du reste jamais ailleurs que là, dans cette chair, qui demeure comme un terme anthropologique indépassable.

Une chair, non un corps.

Peut-être cela manque-t-il à la théorie du Gender de Judith Butler, cette distinction phénoménologique entre la chair et le corps.

Car l’homme ne vit de rien d’autre que d’éprouver du plaisir et de la souffrance dans sa chair, qui est l’affirmation catégorique de sa réalité.

Quelle est cette chair où je m’éprouve ?

Non pas la matière du monde, mais la chair que définit ses sensations, ses émotions, cette matière phénoménologique où l’on découvre que la vie humaine n’est pas le bios des grecs, ni le bios de notre biologie, mais l’auto-révélation pathétique dont la vie tient sa réalité (j'emprunte ce cocncept d'auto-révélation pathétique au philosophe chrétien Michel Henry, dans sa tentative de fonder la transcendance dans la chair elle-même).

C’est à cela, il m’a semblé du moins, que ramenait sans cesse Lalla Kowska dans son entretien : l’auto-révélation pathétique de la chair. Ramener l’être humain à cette réalité, même partielle, à ce corps d’où a surgi la chair et que le Gender évacue trop aisément.

Car on n’aura pas tout régler à affirmer qu’être est quelque chose que l’on devient et qui ne peut jamais être : on n’est pas sans quelque ancrage.

 

 

Lalla-3(LALLA KOWSKA)

L’ancrage, cette volonté d’ancrage, c’est peut-être au fond ce qu’une Judith Butler pourrait reprocher à Lalla Kowska, cherchant à s’ancrer dans une réalité anatomique.

Pour Lalla Kowska, la question fondamentale au fond, c’est de savoir ce qu’est la réalité de nos vies. Une réalité qui se refuse à rejeter l’asymétrie des genres comme elle l’exprime si bien, qui de toute façon est demeurée reconnaissable dans la confusion des signes concédés par le Gender, masculin / féminin. Des signes que Lalla nous propose très justement de dépasser, affirmant avec la même force que ce couple masculin / féminin ne parvient pas à dire l’asymétrie mâle / femelle : on peut être un homme féminin ou une femme masculine, voire tour à tour masculin ou féminin selon l’humeur qui nous affecte. Mais surtout, nous dit Lalla Kowska, et j’en reprends les termes, "gardons-nous de déconstruire le genre dans une indifférence universelle" : derrière "ce processus de masquage du sexe biologique par le sexe social", qui sait quelles dominations nous allons reconduire.

La transition sexuelle, telle que pensée par Lalla Kowska, a ceci d’intéressant qu’elle articule comme elle le dit, "le sexe anatomique au sexe social, quand la personne queer ne fait que jouer entre le sexe social et l’identité de genre". Elle a aussi cela d’intéressant qu’elle n’évacue pas le corps.

"Observer le corps, lâcher l’affaire du masculin / féminin dans cette mise en chair du sexe social", "se rendre disponible", "intelligible dans un corps social à partir de son corps" et "faire de nouveau entrer par ce corps de l’intime dans le corps collectif".

N’est-ce pas cela : exister dans sa chair, ou pour le dire autrement, avec Lévinas, faire exister le Visage sous les masques qui l'étouffent, comme lieu du déploiement d’une auto-révélation pathétique, là où tout être s’inscrit. "La mise en chair de l’existant", dit encore Lalla Kowska, dans cette chair auto-affectée par la Vie immanente énoncée par Merleau-Ponty, pour dire l’humain à travers d’autres catégories que celle de soma, de phantasia et témoigner du vivant de son corps. Quelle leçon, non ? Où chacun peut assumer enfin sa corporéité charnelle et non un simple style, comme une vie réellement éprouvée dans la sensation de soi.

Avouez qu'il y a là une vraie échappée belle, en effet, où acquiescer à sa chair dans l’horizon d’un monde réchappé de l’usure du temps. La chair non pas déconstruite comme on peut le faire du corps, mais redevenue une source affective depuis laquelle accéder à l’épreuve sensible de soi, dans une vie affectivement motivée. Merci, Lalla Kowska !

 

 

 

 photos : la première est de Sébastien Dolidon, la seconde de Nicole Miquel et la troisième de Zac Barney Stinson

Lire l’article de Lalla Kowska sur le site Anna.org :

http://www.annamedia.org/#!echappe-belle/cocm 

un entretien avec Didier Lestrade sur Minorités :

http://www.minorites.org/index.php/2-la-revue/860-lalla-kowska-regnier-l-interview.html 

un autre entretien, filmé, sur le site du MacVal :

http://www.macval.fr/francais/expositions-temporaires/expositions-passees/situation-s-48o47-34-n-2o23-14-e/la-webtv/article/nacira-guenif-souilamas-sociologue

 

 

 

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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 04:14

hamon.jpgPas vraiment un livre sur le Pouvoir, mais un récit, très romanesque, des rencontres qu’Hervé Hamon a faites avec des gens qui, à des titres vraiment très divers, exercent un pouvoir dont on ne voit pas trop au demeurant ce qui les relie, le pouvoir des uns étant sans commune mesure avec celui des autres... Hamon brosse donc large, des portraits de braves gens qui se sont faits à la force du poignet aux barons de l’industrie française, héritiers de fortunes colossales.

N’attendez rien de bien engageant sur ces messieurs du CAC 40, comme le titre pourrait donner à le croire. J’ai de bien meilleurs anecdotes sur leur compte… Les portraits de Hamon sont dès lors complaisants, dépourvus de toute impertinence, offrant une tribune schizophrène à des hommes insignifiants. Hamon n’est pas William T. Vollmann , son enquête sent son ronron saupoudré de paroles édifiantes. C’est qu’il n’a lui-même pas beaucoup d’idées –raison pour laquelle il en fait un livre, comme beaucoup de ceux qui n’ont rien à dire aujourd’hui. Aucune réflexion critique, tout juste quelques questions presque dérangeantes, vite remisées dans la bienséance d’une courtoisie réjouie. Des hommes sincères en gros. Tout de même, frappe l’arrogance et l’assurance des hommes politiques dans cette mixture, et le manque absolu de conscience politique et sociale des grands patrons d’entreprise. Ils jonglent avec les milliards, mais sont incapables du moindre commentaire sur le fait que nombre de leurs salariés doivent vivre avec 900 euros par mois… Ils pataugent dans une conscience archaïque de la société, beaucoup plus à droite qu’on ne l’imaginerait, à l’instar d’un Riboud prenant le très chiraquien Luc Ferry pour un homme de gauche ! Imaginez le peu ! Le plus intéressant de l’ouvrage se dessine ainsi en creux. Non seulement dans cette vision réactionnaire de la société, mais avec celle d’un monde au fond suranné sur la défensive, d’un monde qui inquiète tant il est sur ses gardes, atteint qu’il est par l’image que la société lui renvoie de lui-même. Des patrons déstabilisés, dangereux parce qu’accrochés à leur vindicte, un prêchi-prêcha indigeste, soucieux d’un pouvoir dont ils sentent bien qu’il pourrait leur échapper demain, porteurs d’une conscience de classe dont on voit bien qu’elle se lézarde. Il faut donc enfoncer le clou –ce que Hamon, précisément, ne fait pas.

  

 

Ceux d'en haut, Hervé Hamon, Seuil, coll. H.C. Essais, avril 2013, 270 pages, ISBN-13: 978-2021071375.

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