La littérature comme demeure de l'Autre
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Il y a dans l'écriture de Leïla Slimani quelque chose que je nommerai volontiers la littérature comme demeure de l'Autre. Ce n'est pas dire que la littérature parle de l'altérité, ou qu'elle la représente, ce qui serait banal. C'est dire que la littérature est cette demeure de l'Autre où l'altérité est à l'œuvre, au travail de l'œuvre. Déplions-en les raisons.
La langue littéraire est toujours étrangère, même dans la langue maternelle de l'auteur. Ou doit l'être pour faire œuvre disons. Car le premier lieu de l'étrangeté en littérature est la langue elle-même. Proust écrivait en français, mais dans un français que personne ne parlait, bien que tout le monde en reconnaissait les traits, mais immédiatement comme autre chose que le français « ordinaire ». Mieux ? Beckett a choisi d'écrire en français précisément pour se défamiliariser de sa langue maternelle anglaise, pour introduire un écart, une résistance, une étrangeté productive. Kafka écrivit en allemand comme un étranger, et c'est précisément cette position d'étrangeté interne qui a fait de son œuvre quelque chose d'irréductible. Gilles Deleuze et Félix Guattari affirmaient avec force que la grande littérature était toujours une opération de déterritorialisation de la langue. Ils appelaient cette littérature déterritorialisée la littérature mineure, celle qui fait bégayer la langue majoritaire, qui l'habite de travers. Antonin Artaud poussa cette logique jusqu'à son extrême : la vraie écriture est celle qui atteint le point où la langue se défait elle-même, où les mots ne désignent plus mais font, où le langage cesse d'être transparent pour devenir matière opaque, étrangère, inquiétante.
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La littérature serait donc toujours, à un niveau fondamental, une xénographie : une écriture qui vient d'ailleurs, même quand elle vient du dedans. En outre, la littérature fait quelque chose que nulle autre pratique humaine ne fait avec la même radicalité : elle nous installe dans la conscience d'un autre. Non pas à côté, non pas en face, dedans.
Rappelez-vous Gustave Flaubert affirmant « Madame Bovary, c'est moi », formule scandaleuse pour un homme bourgeois du XIXe siècle, qui l'identifie à une femme adultère de province. Ce que cette phrase signifiait, c'est que l'écriture littéraire produit une migration subjective qui défie toutes les frontières identitaires.
Emmanuel Levinas, bien qu'il ne théorisât pas la littérature, nous fournirait le cadre philosophique le plus puissant pour comprendre ce phénomène. Dans Totalité et Infini, il pose que le rapport à autrui est irréductible à la connaissance : le visage de l'autre me résiste, m'excède, m'oblige. La littérature serait alors cette pratique qui rejoue indéfiniment cette structure : chaque personnage est un visage qui résiste à notre emprise, qui nous déborde, qui nous demande quelque chose d'autre. Henry James construisait ses romans autour de ce principe : jamais le narrateur ne sait tout, jamais la conscience focalisatrice n'épuise son objet. L'autre dans le roman jamais ne se laisse entièrement saisir, et c'est cette résistance de l'autre à la compréhension totale qui fait la profondeur romanesque. La littérature nous apprend ainsi quelque chose que la philosophie formule mais que seule la fiction fait éprouver : autrui n'est pas un autre moi. Il est radicalement, irréductiblement autre. Et c'est là sa dignité.
Reprenons, poursuivons. Michel Foucault, dans Qu'est-ce qu'un auteur ?, affirmait que dans un texte littéraire, la voix n'appartenait à personne en propre. Elle est une instance d'énonciation flottante, qui n'est ni tout à fait l'auteur, ni tout à fait le narrateur, ni tout à fait le personnage. Car elle est fondamentalement hantée par d'autres textes, d'autres voix, d'autres langues. Mikhaïl Bakhtine a consacré toute son œuvre à démontrer que le roman était essentiellement dialogique et polyphonique : plusieurs voix sociales, plusieurs idéologies, plusieurs langages coexistent dans le texte sans jamais se résoudre en une voix maîtresse. Dostoïevski, son auteur de prédilection, ne parle pas à travers ses personnages ; il leur donne une voix qui le déborde, qui le contredit, qui échappe à son contrôle auctorial. Cette polyphonie, c'est exactement ce que j'entends quand j'affirme que la littérature est la demeure de l'Autre : quelque chose parle dans la littérature qui n'est pas réductible à l'intention d'un sujet. La langue prend le relais, l'inconscient prend le relais, l'histoire prend le relais, etc., et ces surplus de sens excèdent toute maîtrise, et c'est précisément ce qui fait qu'un texte est littéraire plutôt que simplement informatif.
Poussons encore. Il y a une dimension dans cette formule qui implique, sans l'expliciter, que la littérature est fondamentalement anachronique : elle parle depuis un autre temps, vers un autre temps. Walter Benjamin, dans ses thèses Sur le concept d'histoire, développait l'idée de la survivance : le passé n'est pas mort, il est en attente d'une rédemption que seul le présent peut lui offrir. La littérature est précisément le lieu où cette survivance se joue, où les morts parlent encore, où les voix éteintes trouvent un nouveau souffle. Lire Les Misérables aujourd'hui, c'est laisser Hugo nous parler depuis 1862, et cette voix venue d'un autre siècle porte en elle une altérité temporelle radicale. Elle nous dit quelque chose... sur nous, que nous ne pouvons pas nous dire à nous-mêmes, précisément parce qu'elle vient d'ailleurs, de ce passé qui n'est pas simplement révolu mais insistant. Jacques Derrida, dans Spectres de Marx, nomme cela la hantologie : nous sommes habités par des spectres, et la littérature est leur demeure naturelle. Toute grande œuvre est hantée, et elle nous hante en retour.
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Bulletin de la Société Française de Philosophie, n°1969 63 3, Qu’est-ce qu’un auteur ? Séance du 22 février 1969, Exposé : Michel Foucault,
Discussion : M. de Gandillac, L. Goldmann, J. Lacan, J. d’Ormesson, J. Ullmon J. Wahl.
Éditions A. COLIN
Qu'est-ce qu'un auteur ? • Société française de philosophie
Qu'est-ce qu'un auteur - Michel Foucault