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La Dimension du sens que nous sommes

Éloge du Perchoir, Julie Triboulet

17 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais

Le texte de Julie Triboulet possède une intelligence réelle : il comprend immédiatement que le danger du système hégélien de J. Da Nang réside moins dans sa métaphysique que dans sa tendance à absorber toute contingence dans une logique réconciliatrice. Sa critique est particulièrement forte lorsqu’elle montre que la dialectique peut devenir une machine à neutraliser l’événement, à transformer les accidents de l’histoire en étapes nécessaires d’un récit déjà écrit. Là, elle touche juste : elle révèle le risque d’un idéalisme qui finit toujours par sacrifier le réel.

Mais sa réponse finit paradoxalement par reproduire ce qu’elle reproche. En remplaçant la verticalité hégélienne par l’immanence deleuzienne, Julie substitue simplement une ontologie totale à une autre. Chez elle, tout devient flux, multiplicité, devenir. Le vocabulaire deleuzien produit une ivresse conceptuelle séduisante, mais qui tourne parfois à l’automatisme poétique. La poule n’est plus analysée : elle est dissoute dans une prolifération de métaphores où chaque chose devient ligne de fuite. À force de refuser toute hiérarchie, le texte finit par abolir toute détermination. C’est particulièrement visible dans les passages les plus lyriques, dont : « le perchoir est une pensée en bois ». La formule frappe, mais elle fonctionne davantage comme effet de style que comme proposition philosophique démontrée. Là où J. Da Nang péchait par excès de système, Julie pèche par excès de fluidité. Le concept ne domine plus le réel : il s’y évapore.

Par ailleurs, on peut reprocher à ce texte son sérieux. On croit parfois que le sérieux est un moyen : on se fait grave pour atteindre un but, on se raidit pour toucher au vrai. Mais c’est l’inverse. Le sérieux n’est pas une porte, c’est un mur. Et derrière ce mur, il n’y a rien. Non pas le vide profond des mystiques, mais le néant des salles d’attente et des formulaires administratifs. Le sérieux est l’horizon du néant, Schiller l’avait compris : l’homme n’est pleinement humain que lorsqu’il joue, affirmait-il. Or J. Da Nang, joue. Et jouer, c’est accepter la légèreté, l’imprévu, la perte de contrôle. Celui qui se prend au sérieux ne joue plus. Il pèse. Et si l’on suit cette pente jusqu’au bout, le sérieux absolu aboutit à l’effacement. Car être sérieux, c’est refuser l’ironie de l’existence, cette petite musique qui dit que rien n’est définitif, que tout se dérobe, que le sens est une bulle. À force de serrer les dents sur la vérité, on mord le vide.

Puisque Julie veut être sérieuse, rappelons-lui que Foucault avait déjà montré comment les dispositifs de gravité, institutions, méthodes, protocoles, fabriquaient des sujets dociles, c'est-à-dire des sujets qui avaient intériorisé leur propre néant. Des sujets qui ne doutaient plus, qui exécutaient. Qui ne riaient plus, qui validaient, devenus des points dans une grille, des cases dans un tableau, et dont l’horizon n'était plus l’infini, mais le bord du monde connu, au-delà duquel ne demeure que le silence gris du sérieux éternel. Cioran, lui, disait, dans le même esprit : « La certitude est un silence de la pensée. » Ajoutons : le sérieux en est la mise en scène.

Le contraire du sérieux, chère Julie, n’est pas le n’importe quoi : c’est le jeu. Et le jeu, comme le notait le même Schiller, contient sa propre gravité. Une gravité qui danse. Celle du savant qui rit en manipulant ses équations, de l’enfant qui bâtit un château de cartes avec une concentration d’acrobate, du philosophe qui se moque de sa propre philosophie. Ceux-là touchent au réel sans s’y engluer. Ils savent que le sérieux est une tentation du néant, qu’on ne traverse qu’en refusant de l’habiter. Alors, la prochaine fois qu’on vous prendra à faire la tête devant un problème, demandez-vous : suis-je en train de penser, ou suis-je en train de devenir un meuble ? Car le néant, ce n’est pas la mort. C’est la gravité sans joie. Et ça, c’est bien pire.

 

Enfin, il nous étonne Julie que vous n'ayez pas crié au scandale devant le traitement de la poule, devenue simple objet, par J. Da Nang. La fibre féministe en vous aurait abdiqué devant le sérieux de votre philosophie ? La meilleure réponse apportée à J. Da Nang, voyez-vous, c'est cette danse proposée Par Agathe Marion, dont je ferai part dans un autre article. Sa Chorémanie est d'une intelligence folle !

Cela dit, votre texte demeure stimulant parce qu’il assume comme une dérive poétique. Il ne réfute pas seulement Hegel : il oppose à la philosophie du sens une philosophie de la sensation. C’est sa limite théorique, mais aussi sa force littéraire. Et ce qui rend finalement ce texte intéressant, ce n’est pas tant la solidité de sa réfutation de Hegel que le déplacement qu'il opère du terrain philosophique lui-même. Vous cessez progressivement de discuter des concepts pour faire sentir des intensités. Là où Hegel, et J. Da Nang à sa suite, cherchent une intelligibilité du réel, une logique capable d’expliquer le mouvement du monde, vous substituez une écriture qui refuse précisément la souveraineté de l’explication. Votre texte ne veut plus démontrer : il veut produire une expérience sensible de la pensée. C’est là que la référence à Deleuze devient décisive. Chez vous, le concept cesse d’être un outil de stabilisation pour devenir une matière mobile. Les notions de flux, « d’agencement » (Deleuze), de devenir, ne servent pas à clarifier le réel mais à empêcher qu’il se fixe dans des catégories définitives. La poule n’est plus un objet de connaissance : elle devient une vibration perceptive, presque un mode d’attention au monde. Et c'est là que vous rejoignez sans le savoir Agathe Marion. Lorsque vous écrivez que « la poule est une vitesse » ou que « le perchoir est une pensée en bois », vous ne cherchez pas une vérité descriptive. Vous déplacez la perception du lecteur, vous l’obligez à voir autrement des objets considérés comme insignifiants. Le problème théorique apparaît ici clairement : votre écriture rend presque impossible toute discussion rationnelle. Une proposition comme « la poule est une ligne de fuite », possède une puissance évocatrice très forte, mais une faible résistance critique. On ne peut ni vraiment la prouver ni vraiment la réfuter. Votre texte échappe ainsi à l’évaluation philosophique classique parce qu’il glisse vers autre chose : une ontologie poétique. Et c’est précisément cette fragilité conceptuelle qui fait sa force. En fait, vous écrivez moins comme une philosophe que comme une styliste des intensités. Votre texte réussit lorsqu’il cesse d’argumenter pour devenir atmosphère. Le poulailler n’y est plus un objet, il devient un climat mental, une texture sensible. En cela, votre écriture est profondément deleuzienne : elle ne cherche pas à dire ce qu’est le monde, mais à multiplier les manières de le traverser.

 

Éloge du perchoir, Julie Triboulet, éditions de notoriété publique, mai 2026, ean : 9782919275212.

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Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes

 

Contact éditeur : denotorietepublique@aol.com

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