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La Dimension du sens que nous sommes

Jardiner ses lectures...

30 Avril 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #LITTERATURE

Le lecteur n’est pas un être raisonnable. Il prétend vivre dans le monde, mais il transporte toujours avec lui un autre monde, plié en quatre dans une poche, ouvert comme une fenêtre sur ses genoux. Il dit qu’il lit “juste une page”, mais c’est un mensonge : une page en appelle une autre et bientôt il disparaît derrière la couverture, happé par une phrase comme par la manche. Le lecteur aime les livres comme d’autres les jardins : il les arrose de temps, de silence, de respiration. Il tourne les pages avec la même précaution qu’un jardinier qui soulève une feuille et quand il tombe sur une phrase splendide, il la laisse reposer, comme une fleur que l’on n’ose cueillir.

Le lecteur ne paie pas de mine. Il ressemble à n’importe qui : il a deux mains, deux yeux, rien, absolument rien, ne trahit qu’il souffre d’une affection grave : la lecture. Cette maladie commence toujours de la même façon. Le lecteur ouvre un livre « pour voir ». Il prétend qu’il ne s’agit que d’un simple contact, comme on touche la terre du bout du doigt pour savoir si elle est humide. Mais la phrase le retient, il tourne la page et déjà s’enfonce dans le récit comme un jardinier dans un massif de fleurs.

Le lecteur prétend mener une vie normale. Il va au marché, achète des poireaux, dit bonjour aux voisins. Mais dès qu’il est seul, il ouvre un livre comme on entrouvre une porte dérobée. Et là, tout se dérègle : dans ce temps soudain suspendu, il lit avec une dévotion qui frôle l’idolâtrie. Quand une phrase lui plaît, il la relit trois fois, puis la range dans sa mémoire comme un jardinier qui repique une pousse fragile. Quand une phrase le bouleverse, il ferme le livre d’un geste brusque, comme si la phrase allait s’échapper.

Les livres, eux, profitent de sa faiblesse. Ils l’appellent depuis les étagères, se disputent son attention, se penchent, tombent, s’ouvrent tout seuls à la page la plus étrange et le lecteur finit souvent par en lire trois à la fois, comme un jongleur immobile. Mais malgré les nuits écourtées, malgré les repas oubliés, le lecteur n’échangerait sa condition contre aucune autre. Car il sait, avec cette certitude tranquille que seuls les fous possèdent, que chaque livre lu agrandit son monde sur un paysage qu’il n’avait pas imaginé. Il vit ainsi heureux, déraisonnable, entouré de livres qui complotent pour lui voler encore un peu de temps. C'est que le lecteur aime les livres d’un amour parfaitement déraisonnable. Il les empile, les déplace, les range, les dérange, les classe selon des critères que lui seul comprend. Il répète à l'envi qu’il va « faire du tri », mais il finit toujours par sauver les plus abîmés, les moins lus. Il a pour eux une tendresse particulière et se retrouve vite assis, le nez dans un chapitre qu’il n’avait pas prévu de lire, tandis que le dîner brûle dans la cuisine. L’amour du lecteur pour la lecture est un amour fou qui ne fait pas scandale. Il se contente de décaler les nuits et métamorphoser doucement le lecteur en quelqu’un qui vit deux vies : la sienne, et celle qu’il lit. Et chaque soir, quand il a refermé à regret son livre, le lecteur soupire. Pas de fatigue, non. De gratitude. Car il sait que, grâce à ce petit objet de papier, il a vécu un peu plus que ce que la journée lui avait promis.

 

 

Dans son récit structuré comme un almanach, Karel Čapek  développe une éthique de l'attention plus qu'un savoir-faire : veiller, attendre, espérer, recommencer. Son jardinier vit dans un temps circulaire : semis, pousse, floraison, repos, tout comme, on l'aura compris, le lecteur qui entre dans un cycle de maturation où les idées germent, se déploient, se fanent, reviennent. Et de même que dans le cycle du jardinier  aucun temps de repos n’existe vraiment, l’hiver préparant le printemps, un livre continue de travailler en nous quand nous le refermons. Si le jardinier scrute la moindre variation de lumière, le lecteur, lui, scrute les nuances, les résonances. Et comme le jardinier, il vit dans une intimité extrême avec ce qu’il cultive. Humble devant ce vivant qu'il ne maîtrise pas, tout comme le jardinier qui ne fait qu'accompagner. Car on ne domine pas un texte, on le laisse pousser en nous. La lecture est un art de la disponibilité, non de la maîtrise. Et en définitive, si le jardinage est une poétique du soin, la lecture est une poétique de l’accueil. Dans les deux cas, il s’agit de faire place à ce qui croît.

 

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