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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 09:12

Atlanta, 1913. Mary Phagan est assassinée. Elle avait 13 ans. Deux suspects sont rapidement appréhendés : Jim, un balayeur noir, et le patron de l’usine où Jim et Mary travaillaient : Leo Franck, qui est juif. Le 18 août 1915, à 7h05 du matin, Leo Franck sera lynché par une foule immense, puis pendu. En pleine forêt. Ses assassins ? Un juge, un avocat, le maire, le sénateur, le shérif, les "blancs" de la ville. La BD raconte cette histoire écœurante de l’Amérique raciste, antisémite, du début du siècle. Atlanta. La guerre civile est achevée depuis une cinquantaine d’année, mais les rancœurs du Sud blanc sont vives, qui continue de célébrer le Confederate memorial day ! A l’époque, Atlanta est une ville en construction, empoignée par la misère et la malnutrition. Nombre d’enfants noirs y disparaissent, enlevés, assassinés. Mais Mary est blanche. Le veilleur noir est immédiatement inculpé, la scène de crime souillée. Des indices portent toutefois à croire que le patron, juif, «a fait le coup». L’affaire tombant en pleine réélection, le juge s’en persuade d’autant plus vite que la ville et son électorat blanc entrent en ébullition. La presse s’empare aussitôt de l’affaire. Au lendemain du meurtre, on dénombre pas moins de huit éditions spéciales sur le sujet. Le 29 avril, 10 000 personne suivent les obsèques de Mary. La presse se fait du coup feuilletoniste, engrangeant les tirages, allant jusqu’à offrir une récompense à qui trouvera des preuves de la culpabilité de Leo Franck, le juif. Odieuse, une souscription est même ouverte pour embaucher un détective privé, tant les preuves manquent. Le KKK s’active, prêche, déploie toute sa haine. Mensonges sur mensonges, l’odieux règne en maître dans les rues d’Atlanta. Le 24 mai, Leo Franck est envoyé aux assises. Lors du procès, les faux témoignages sont innombrables. On relève pas moins de 115 vices de procédure. Mais les avocats de la défense eux-mêmes prennent partie contre leur client… Leo Franck est condamné, mais devant la légèreté de l’accusation, sa peine est commuée, provoquant des émeutes. Le gouverneur tente d’empêcher sa condamnation, tant le doute est grand sur sa culpabilité.  Mais la presse l’emporte, soulève l’indignation des foules, qui finissent par s’emparer de Leo Franck, aidées par la police et la justice, pour le lyncher avant de le pendre. Quelques années plus tard, Jim, le balayeur, finira par avouer…

Tout en saturation d’ocres, rouges, bruns, les contours rehaussés de traits noirs, la BD est saisissante, extraordinairement documentée, offrant les rapports de police, de justice, les faux témoignages, les articles de presse vindicatifs et abjects.

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6 octobre 2020 2 06 /10 /octobre /2020 09:12

Colson Whitehead continue d’explorer la condition noire américaine. On se rappelle son ahurissant Underground railroad, histoire de la terreur blanche, avec partout en filigrane, l’écho d’une Déclaration d’indépendance qui ne fut que la déclamation hypocrite d’une liberté qui n’existait pas. Avec Nickel Boys, Colson Whitehead se rapproche de nous, qui découvrons soudain l’existence d’un charnier : 43 corps d’enfants et d’adolescents noirs, ligotés, jetés dans des sacs, près d’une institution de redressement sinistre : Nickel, en Floride. L’occasion pour les anciens de Nickel de renouer entre eux et de se remémorer l’enfer de cette école disciplinaire dans laquelle les blancs les avaient enfermés pour des peccadilles : vagabondages, vols à la tire ou de voiture. Voire simple présomption. Nickel, «des êtres toujours à deux doigts de disparaître». Les anciens serrent les rangs. Songent à Elwood, contactés : le sous-directeur de l’établissement vit toujours, tranquille, Elwood le laissera-t-il impuni ? Tant d’exactions, de viols de gamins, de tortures, d’assassinats odieux de ces enfants sans défense. A côté du charnier «officiel», on découvre un cimetière clandestin. Elwood, vieille figure de Nickel, ne va-t-il pas se bouger ? Elwood. C’est toute sa vie qui nous est contée alors. Depuis son plus beau cadeau alors qu’il était un élève brillant mais pauvre, en 1962 : les enregistrements des discours de Martin Luther King qu’il se passait en boucle sur un vieux gramophone. Elwood se rappelle : ces enregistrements lui offrirent un langage dans lequel exister. Quand il les écoutait, il se sentait enfin proche de lui-même. Réconcilié. Humain. Jusqu’à Nickel, où on le jeta parce qu’il était assis à côté d’un petit voleur de voiture. Nickel et son premier passage à tabac, dans la salle des raclées. Nickel et les sévices sexuels qu’y subissaient les jeunes enfants. Spencer, le surveillant sadique. Et son vieux pote à lui, Elwood : Tuner. Tuner, Griff, Jaimie, c’est une galerie de portraits attachants que fait vivre Colson Whitehead avec un talent sans pareil. Le livre est à couper le souffle. On est en 1988, à New York, Elwood raconte. Les derniers chapitres sont hallucinants, de profondeur d’esprit, d’humilité, ouvrant au tragique de la condition humaine sur un retournement qui laisse pantois, qu'on ne peut qu'intérioriser, scruter comme nôtre. Un très très grand roman, écrit dans une langue simple, modeste pourrait-on dire, tout entière au service de la fiction qu’elle déploie, dont la force est suffisante pour nous entraîner au plus profond de nous-même.

Colson Whitehead, Nickel Boys, Albin Michel, traduit de l’américain par Charles Recoursé, août 2020, 260 pages, 19.90 euros, ean : 9782226443038.

Underground Railroad :

http://www.joel-jegouzo.com/2017/12/underground-railroad-colson-whitehead.html

 

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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 09:11

Qu’est-ce qu’une horde ? La 3ème K, 1er trimestre 2020. Une parisienne débarque. Louna, 13 ans. Elle bouge tout le temps, s’avère hyper-sensible. Moins bizarrement que Pierre-Ezéchiel toutefois… Il est vrai qu’avec un nom pareil… Tout va péter. Il le sent. Il le sait. Des images de pierres s’imposent à son esprit. Qui lui parlent. Les falaises ont peur de l’eau, du sable, de la mer. Et puis le Gozzi se met à hurler. Un rocher de 716m de hauteur… Il hurle qu’il va se casse la gueule. Et il s’effondre vraiment. Sur le collège construit à flanc de montagne. Panique sous l’énorme déferlement de pierres. Panique dans la 3K, où s’organise néanmoins un salut précaire de bouts de ficelles en fragments de tables, une cabane de tabourets tandis que le bâtiment décroche du flanc de la montagne. Qu’est-ce qu’une horde ? La nuit les hélicos tournent dans ce ciel de décombres. Nos collégiens sont sauvés par leur cabane de fortune, tandis que le mont Gozzi est à terre. Qu’est-ce qu’une horde ? Tous les ingrédients sont réunis pour tenter une réponse. Mais la tenter seulement : une horde, ce ne sont pas quelques vains mots égrenés même en toute conscience, qui pourront en précipiter l’existence. Il faut qu’elle s’incarne. Tout de même, de l’événement hors norme qu’ils viennent de vivre aux individualités décalées de chacun des protagonistes, on la sent se déterminer peu à peu. Ne lui manque pas même ce moteur imprescriptible de l’aventure, essentiel, celle que tout adolescent appelle au plus profond de lui, tout autant que celle que nous ne savons plus reconnaître dans l’écume des jours. Cette écume qui forge le récit et en justifie l’existence, requérant son lecteur. C’est finalement le vrai mérite de ce roman que de nous conduire à nous poser des questions primordiales au gré de ce qui fonde le roman jeunesse. Une camaraderie se met en place. Est-ce déjà une horde ? Les aventures que nos héros traversent, en outre, interrogent notre temps présent. Comme à l’affût du monde. D’un monde sans guère d’issues sinon l’espoir, justement, de la horde naissante dont on voit bien qu’elle appelle un second opus.

Anouk Langaney, Le Temps des hordes, éditions Albiana, 1er trimestre 2020, 190 pages, 16 euros, ean : 9782824109350.

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2 octobre 2020 5 02 /10 /octobre /2020 08:55

Publié en 1909, l’ouvrage de Forster fut mal accueilli et ne parvint pas à convaincre ses contemporains du danger d’une civilisation qui de plus en plus déplaçait les enjeux du progrès du côté des «machines», de la production capitaliste, de l’artificialisation de la vie. Pas de prédiction. Forster avait simplement compris les leçons de Marx et perçu l’horizon où nous embarquait la société marchande dans cette fable aux allures dystopiques.

Une fable qui aujourd’hui résonne à plein du monde qui est le nôtre et dans lequel, tous, nous avons fini par comprendre que le capitalisme n’était qu’une machine à détruire l’environnement et l’humanité, n’en déplaise à l’irresponsable Jadot. La production marchande n’a pas d’autre logique que de vouer l’humain et son environnement à la destruction. Aux yeux de Forster, à l’époque, c’était le commerce britannique qui incarnait cette évidence et conduisait tout droit au désastre. Détruisant non seulement l’homme et la nature, mais les liens sociaux et confisquant le pouvoir entre les mains d’une caste de technocrates, incapable de penser les conséquences de sa soumission à ses propres dogmes.

L’homme néolibéral n’est qu’un moyen, non une fin en soi. Un moyen désormais totalement dépendant de l’infrastructure technique de ce que Forster nomme « la Machine », et sur laquelle personne n’a plus aucune prise. Certes, le récit qu’il déroule a de quoi surprendre par la justesse, aujourd’hui, de son propos : dans le monde confiné qu’il décrit, les corps sont devenus obsolètes, encombrants, ce «fardeau humain» qu’évoquait l’UE en 2005 dans un rapport sur le coût de la santé humaine dans le projet capitaliste ! Le plus juste dans ce roman, c’est au fond sa vision d’un monde atomisé, au sein duquel plus aucune révolte n’est possible, parce qu’il n’existe plus rien pour faire corps, pour faire société. Confiné, chaque un est livré à ses angoisses, recevant sa dose de neuroleptiques pour la surmonter et trouvant dans cette angoisse sa seule raison de vivre… Dans le roman de Forster, le soleil est sans course, le monde sans fenêtre, sans porte, la terre sans géographie. Inutile de voyager : tout est partout pareil. Les humains n’ont plus aucun autre contact entre eux que virtuel. Personne ne s’expose plus à l’air libre, personne ne se promène. Pour aller où ? Le sens de l’espace est annihilé. Certes, il peut arriver ici ou là qu’un être soudain surgisse à lui-même, mais plus par accident que par volonté. C’est le cas de Kuno, le héros. Qui un jour est « sorti » accidentellement de son confinement… Il a marché. Dehors. Il a respiré l’air sauvage des collines du Wessex ! Et compris que quelque chose d’énorme arrivait du dehors. Il l’a compris dans ses jambes, sur sa peau, dans l’auto-révélation pathétique de sa chair, comme réinventant l’expérience de la caverne. Tentant d’alerter sa mère, prisonnière de l’illusion capitaliste. En vain. Lui, il a vu que la machine nous pliait à sa logique. Et compris qu’elle pourrait presque fonctionner un temps sans « nous ». Mais un temps seulement. Car il a vu les collines du Wessex, dans une métaphore prodigieuse ouvrant à la lecture des horizons d’humanité phénoménaux. Et les collines lui ont fait éprouver les ratés qui peu à peu détruisaient la Machine elle-même. Lui a compris que la machine était en train de s’arrêter. L’ouvrage est grandiose, mais pessimiste : quand il sera trop tard, et c’est pour bientôt, il n’y aura rien au bout. Sinon que nous mourrons en retrouvant la vie, comme l’affirme tragiquement Kuno.

E.M. Forster, La Machine s’arrête, édition L’échappée, collection Le Pas de côté, traduit de l’anglais par Laurie Duhamel, avant-propos de Pierre Thiesset, postface de Philippe Gruca et François Jarrigue, septembre 2020, 110 pages, 7 euros, ean : 9782373090765.

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29 septembre 2020 2 29 /09 /septembre /2020 08:28

« Mon moi est devenu trop fou pour que je le maîtrise »… Commence la narratrice. Et en effet, cela va partir dans tous les sens ! Une véritable explosion textuelle, écrite au tout début du XXème siècle. Un texte qui caracole, mêlant les registres, les tons, les styles, tantôt familier, tantôt savant, articulant la satire sociale à l’énonciation subjective de la vie, la revendication politique à l’envie égoïste, la réflexion culturelle aux considérations philosophiques, l’intime et l’espace domestique à l’oraison publique. Un livre « magique » dans ce Londres de 1918 outragé par la guerre, où la littérature s’offre pleinement pour ce qu’elle est aussi : une consolation, l’espérance, mieux qu’un cordial, le lieu où ça tient : vivre. « Il y avait six femmes, sept chaises et une table ». Le mobilier de l’œuvre est réduit à sa plus simple expression. Un huis clos souvent, ces six femmes se retrouvant, on ne cherchera pas à savoir comment, pensionnaires de la Vie seule, une effarante pension conçue pour accueillir les gens « différents », sans jamais leur permettre de faire société autrement que dans la cage d’escalier de l’immeuble. L’inconfort pour règles donc, dans un quartier « démodé » de Londres, deux églises et un magasin et rien, pas grand-chose, un maire esseulé qui les suit, tout à la fois président de leur association de charité (le Comité), et épicier -meilleur épicier au demeurant que maire, mais c’est une des autres histoires que le roman raconte. A la pelle donc les digressions, de fils en développements saugrenus, à une époque où, faute de miracle, seule la magie peut sauver les vies de leur si piètre condition. Le Comité de charité donc, comme il en fleurit tant aux heures sombres, épinglé avec jubilation par l’auteure dans ses principes comme dans son fonctionnement. Le Comité, siège. Un balai s’y est invité, qui répond au nom d’Harold et qu’il faut bien ramener chez lui à présent : le mystérieux hôtel de la Vie seule… Sarah Brown s’en charge –l’une des six. Harold sait très bien pourquoi il la ramène celle-là, parmi les sorcières. Sarah qui de son propre aveu «a toujours été un fardeau», va se révéler à son propre invraisemblable : qui est l’ordre de tout récit sur soi. Ce que le texte nous livre, c’est ça : des anecdotes personnelles dont on voudrait qu’elles consignent le vrai sens de la vie, des digressions, des historiettes, ses dires qui nous accompagnent et nous sauvent d’un cheminement besogneux entre deux herses sociétales. Sarah Brown est remplie de rêves simples et beaux, de jugements  précieux et puissants, que nourrit, plus qu’elle escorte, la magie, cette «compagne de route déroutante», pourtant la seule qui puisse raisonnablement nous sortir de l’ornière dans laquelle la société sans cesse nous plonge.

Stella Benson, La Vie seule, éditions Cambourakis, traduit de l’anglais par Leslie De Bont, octobre 2020, 204 pages, ean (lu sur épreuves corrigées).

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25 septembre 2020 5 25 /09 /septembre /2020 08:29

La mer. Pas le père. Recraché plutôt qu’accouché. Expulsé des eaux amniotiques sur une plage hostile, un hélicoptère tournoyant dans le ciel, dans son ciel d’apocalypse, la mer au soleil allée, indifférente, de son oubli même, désabusée. La mer, pas le père, qui n’est plus même père : désossé, échoué. Echoué, oui, c’est exactement cela : dans la mise en échec de sa mémoire, nu comme un ver allongé sur la plage, sous le soleil, mais pas exactement. Le père, c’est monsieur X. Sauvé par une femme au large de la Sardaigne. Une femme… Recueilli par une femme dans une sorte de retournement du gant, l’utérus à l’envers, vomi, nu sur l’île du Mal Ventre -Malu Entu en sarde-, qu’un tsunami vient de frapper. La femme qui l’a amassé (si : amassé), s’interroge : il était peut-être en vacances. Il était peut-être bon nageur. La femme, c’est Enza. A l’hôpital, ce sont moins des souvenirs qui lui reviennent, que des sensations. La madeleine. L’arbre effeuillé de Virginia Woolf. Débarqué de l’hôpital -(encore rejeté, et ça ne sera pas la dernière)-, Enza le prend en charge. La maman, plutôt que la putain ? Qui ne sait trop quoi faire, de long en large sur la plage –enfin, plus tard, dans le roman. Pour l’heure, elle le confie à sa mère. Une histoire de mères, je vous dis… Garantes de la filiation. De la mémoire donc. (Peut-être). Il s’y retrouve en tout cas, déchargé de tout, vide, vacant plutôt. Disponible. Au temps qui passe. A jouir de l’instant présent comme un gros bébé ouvert à l’auto-révélation pathétique de sa chair. Le bios des grecs anciens. Non leur Vie Bonne : ce n’est pas le moment Calypso d’Ulysse –encore que...

Une enquête révèle qu’on a retrouvé une liste de disparus. Il n’était donc pas seul sur cette île. Mais pas les corps. La mer ne les a pas encore rendus. Qui est-il ? C’est la question que l’on se pose, qui ouvre, gigantesquement, à la possibilité du roman. Une possibilité construite méthodiquement au fil de l’intrigue, soutenue par le genre, entre noir et polar. On trouve un caisson, une multitude d’objets à l’intérieur. Des cartes, des carnets de notes, de voyage, une clef usb. On lui découvre un nom. Edwin. Tandis qu’un homme l’aborde mystérieusement : « Je sais qui vous êtes ». Un écrivain. Voilà : c’est l’histoire d’un écrivain qui ne se rappelle plus de rien et qui erre entre les débris de sa vie éparse, à la recherche du lien qui pourrait tout rassembler. Ou pas. Ou plus. L’homme qui l’a abordé est un lecteur. Vous, moi. Il lui a tendu un bouquin que monsieur X aurait écrit et dont il veut savoir pourquoi il a choisi un tel dénouement, qui l’a tant laissé sur sa faim. (Il croit que l’auteur choisit toujours. Mais regardez, même Proust sur le marbre de l’imprimeur, hésitait encore… Il faudrait savoir lire autrement sans doute, y compris les romans, surtout les romans).

Voilà donc l’histoire. Toute ? Pas vraiment. Même jamais vraiment en fait : à quoi tient une histoire ? A l’intrigue ? Aux personnages ? Aux thèmes abordés ? A son rythme ? Un peu tout cela, et davantage : peut-être tient-elle à la même branche que la Vérité -(alèthéia en grec ancien, avec ce privatif «a» qui instruit une résistance à l’oubli –au Léthé, son fleuve)… A cette Vérité donc, qu’on ne peut dire toute selon Lacan et qui précisément, parce qu’on ne peut la dire toute, se constitue en Vérité… Mais ailleurs… Là où le roman de Membribe n’a cessé de m’emporter, comme une déferlante de mémoire sur laquelle rien n’a prise…

Le livre donc, celui qui est enchâssé dans le roman de Membribe : l’Allemagne démocratique des années 80 et son amnésie nationale qui permit tant d’oublier et d’éviter la réparation des crimes du passé (mais peut-on réparer ?). Poupées gigognes : comment se défaire du poids du passé, file le roman ? C’est très simple en fait : l’oublier. L’enfouir. Le jeter au Léthé plutôt qu’à la mer, qui recrache tout. Monsieur X, dont on connaît le nom désormais, dégondé dans des identités successives, ne se rappelle pas avoir écrit ce roman. Mise en abîme. La mer comme un immense roulis jamais interrompu, tandis que l’auteur au sommet de cette création, je veux parler de Membribe, tisse entre ces personnages le réseau des représentations, des sensations, entrelaçant avec bonheur les narrateurs, ces deux au creux desquels il a fourbi son écriture : Enza, Edwin. Enza, peut-être le vrai sujet du livre. Du moins le personnage le plus «lisible». Du moins le personnage le plus fidèle (comme dans la fidélité à soi, de Badiou). L’auteur donc, c’est dire son omniscience, croisant le fer, contraint par son impossibilité à oublier quoi que ce soit sous peine de nous débarquer, nous lecteurs, dans des voies sans issues, quelque île déserte par exemple, délivrant plus qu’organisant son récit, délesté de ces artifices qui trop souvent fondent l’essentiel d’un roman, pour nous offrir une lecture comme apaisée : un cheminement où la voie serait le but, le Via viatores quaerit de saint-Augustin. (Dès les premières lignes, j’ai su que je voudrais rester là des heures, des jours, à camper dans ce texte mon pas tranquille et silencieux).

Enza enquête donc. S’interroge. Que s’est-il passé sur l’île où l’on a repêché monsieur X, devenu Erwin, devenu Johann Turbenthal, d’un nom qui n’existe que sous l’occupation d’une commune proche de Zurich ? Qui était cet étranger déposé un jour sur cette île en compagnie d’autres égarés qui ne savaient pas, eux, à quoi s’attendre, à quoi ils s’étaient engagés ? Mais un étranger, ça n’existe pas. Plus. Jamais. Demandez à Meursault. Même pourvu malgré lui d’une identité certifiée.  Même griffonné de traces : sur la clef usb, on a réussi à sauver une nouvelle qu’Erwin aurait écrite : «Vertige». A la lecture de laquelle peu à peu des lambeaux de mémoire lui reviennent. Des lambeaux : la mémoire est une chair avant tout. Avant que d’être des images. Où son fils lui revient.  Si peu prodigue. Où sa femme lui revient. Où lui reviennent les clefs de sa maison. Mais qui est-il au final ? Qu’a-t-il fait ? Que s’est-il passé sur l’île, avant que le tsunami ne vienne presque tout effacer ? L’île, c’est celle des chasses du comte Zaroff… Une sorte de délire démiurgique où sombra le romancier que fut Erwin. Ou peut-être la voulait-il, Membribe et non Erwin, comme cette île mystérieuse inventée par Jules Verne, où resurgit le Nautilus, englouti avant d’y renaître, par le puissant Maelström des îles Lofoten : un lieu où reconstruire la possibilité du roman. Mais l’île n’est pas nourricière. Malgré le trésor qu’elle recèle. Intrigant ? Oui, comme se doit de l’être toute bonne littérature dont le seul objet, peut-être, est d’intriguer la langue. L’Esprit.

Que s’est-il passé sur cette île dont un fou revendique l’indépendance ? Qu’elle ne fût plus sarde... Nouvelle mise en abîme… Où cette fois remontent comme un reflux d’autres mémoires tragiques, englouties par la mer et dégluties par elle comme ces milliers d’exilés chaque année déposés sur nos plages. Enza emportée brusquement dans ce Maelström pour découvrir qu’elle n’est elle-même peut-être pas tout à fait sarde. Enza scrutant sa mère, immaculée, comme l’est au loin la mer, qui ne recouvre en fait jamais rien.

Tout le reste est littérature. Le pathétique de l’écrivain : la besogne de construire une intrigue, une histoire, qui importent moins que nos propres vagues faites pour nous submerger, et le récit avec. Le texte n’est sublime que de se dérober, plus encore que de s’absenter, au moment où on y touche (comme on accoste une île), pour nous entraîner dans cet ailleurs où rien n’est gravé, où tout n’est qu’en puissance d’être. Il n’est sublime que de nous éveiller, comme dans un premier matin du monde, nu sur une plage désolée, sans qu’on sache jamais à quoi. Qu’est-ce que lire nous veut ? Plus qu’écrivain, Edwin s’est fait lecteur. Qui surplombe son créateur, Membribe. C’est dire la richesse de ce roman, construit sur une homologie de structure -(pour faire savant)- très forte entre son sujet et la façon dont il le narre : ces mises en abîmes incessantes, et jusqu’au dénouement : ces corps rejetés par la mer que le nautilus, finalement armé, tentera de sauver. La suite, là où le roman nous laisse, seul face à soi-même, à chacun de nous de l’inventer. Pure fiction personnelle ou bien traverser le miroir et les lignes à la nage pour réinventer la vie… Merci la Rimbe !

Franck Membribe, Reflux, éditions du Horsain, juin 2020, 274 pages, 10 euros, ean : 9782369070788.

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14 septembre 2020 1 14 /09 /septembre /2020 10:20

Chine, 1967. La Révolution Culturelle frappe de toute part. Les Gardes Rouges sévissent. En 40 jours, à Pékin, 1700 personnes sont battues à mort. Au premier rang des ultimatums de cette révolution tardive, les intellectuels. Parmi eux, un professeur de physique théorique qui refuse toute autocritique. Battu à mort en place publique, sa fille, Ye Wenjie, parvient à le sauver. Et pendant que l’état livre les masses au chaos, dans le plus grand secret, un projet scientifique voit le jour, qui combine à la fois l’ambition de renouveler les théories de la physique quantique, et la recherche d’une vie extra-terrestre. On retrouve Wenjie au cœur de ce projet, exilée loin de Pékin. Roman de science-fiction donc, où la  réflexion politique s’organise tout de même autour de la dénonciation des atteintes faites à l’environnement, tout comme de la critique d’un mode de pensée également partagé par les dictatures et les démocraties occidentales, selon lequel toute transformation de l’humanité ne peut être que verticale, autoritaire, et ici, ne pourra venir que de l’extérieur de l’humanité, d’une intelligence autre. Wenjie en est persuadée, qui voue un mépris et une haine farouche au genre humain, incapable d’accéder à la moindre conscience morale. Il s’agit donc d’aller à la rencontre de ces êtres extra-terrestres, nos sauveurs… Au Pic du Radar, les recherches s’organisent, et les suicides de scientifiques se multiplient, déroutés qu’ils sont par l’irruption d’anomalies cosmiques remettant en cause tous les principes de leur science. De ces principes, comme des mathématiques fondamentales, il est beaucoup question dans le roman, témoin des débats qui agitent les milieux scientifiques. Quant à nos sauveurs, bien évidemment, ils ne sont pas là pour nous sauver, mais assurer leur propre survie… Le premier volume de la série fut publié en France en 2016. On attend la suite !

Lin Cixin, Le problème à trois corps, traduit du chinois par Gwennaël Gaffric, Babel, octobre 2018, 416 pages, ean : 9782330113551.

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11 septembre 2020 5 11 /09 /septembre /2020 08:50

Les neufs blocs de China Town : 99% d’asiatiques, 99% de flics «blancs»… Alors de quel poids Jack, flic « chinois », peut-il peser ? Manhattan, en Gotham city. L’Upper East Side en sécession. Comme partout dans le monde, les riches refusent de «faire société» avec les pauvres. Ils vivent, déjà comme partout dans notre monde, dans leurs camps retranchés. Partout à l’extérieur de leur minuscule univers, le monde est en train de mourir. Partout les maisons s’écroulent, partout des êtres détruits par l’extrême misère campent parmi les ordures. Partout le chômage, le dénuement sauvage, New York échouée, qui sombre dans sa puanteur. Au pied du Manhattan Bridge, Oncle Quatre, qui avait pris en charge Jack lorsque celui-ci était enfant. Un truand, chef de gang, conseillé des Triades. Ce matin, les chinois du quartier ont appelé Jack pour qu’il enquête sur le viol d’une très jeune fille. Pas même 10 ans. Jack connaît tout le monde et tout ce monde n’a pas confiance dans la police blanche qui classe les affaires « jaunes » avant toute enquête. Jack interroge Lucky, le chef des deux gangs fous, alliés à l’Oncle Quatre, et Billy, le vendeur de tofu. L’occasion de dépeindre les relations entre la police et la minorité chinoise, pressurée par les amendes qui ne cessent de tomber, quand elle n’est tout simplement pas rackettée par les flics. C’est toute la recomposition ethnique de New York qui nous est présentée du coup. La montée en puissance des latinos, qui ne cessent de gagner du terrain. L’immigration, le racisme, les trafics d’humains, d’esclaves chinois. Et ce peu de poids politique de la communauté chinoise, qui lui interdit toute protection. Coréens, viets, malaisiens, indonésiens, l’Asie émerge ligne après ligne, acculée, éviscérée, rompue. De cette mosaïque surgit une icône : Mona, une vie entière commandée par le sexe forcé. Soumise à l’Oncle Quatre. Et Jack, qui finira par avoir les Affaires internes aux basques : un chinois, même flic, reste toujours un suspect. L’écriture taille dans le vif, nette, précise, sans fioriture. Nous affronte dans le sillage de ces deux personnages vaincus et pourtant rédempteurs, pour nous livrer l’image ahurissante d’une humanité improbable, et cependant tenace.

Chinatown Beat, Henry Chang, éditions Filatures, traduit de l’américain par Marie Chivot-Buhler, avril 2020, 20 euros, 244 pages, EAN : 9782491507008.

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23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 09:31

Un manifeste photographique, à l’heure où le gouvernement français enterre toute évolution environnementale de l’économie française, encourageant même les entreprises à polluer, encourageant l’agro-industrie à poursuivre sa décourageante destruction du sol français. L’ouvrage s’ouvre sur les vues d’une immense centrale nucléaire en bordure du Rhône : c’était notre alternative «verte» -sans rire- à la pollution carbone… Aux pieds de cette centrale, un terrain de jeu pour enfants, puisque ce livret s’adresse aux enfants. Photo suivante : l’hiver, un fût éventré au bord d’une rivière et ce constat : l’eau d’une rivière polluée tue autant qu’une explosion nucléaire. C’est ça, la France de Macron, de Hollande, de Sarkozy, de Jadot. Sur chaque double page, d’un côté l’image d’une civilisation qui court joyeusement à sa perte, d el’autre, tout de même, la levée d’une génération qui prend conscience du monde où elle risque bien de ne même plus pouvoir survivre. Les images d’une société qui ne sait plus vivre. Juste se suicider, lentement. En attendant l’accélération finale. Une société conduite à sa fin par des hommes de pouvoir idiots, cyniques, obstinés, qui ne savent que foncer droit la tête dans le mur. Des politiques qui ont marchandiser –comme on dit- leur carrière même et ne savent piloter l’économie qu’à courte vue. Or le climat, c’est maintenant. Et maintenant, il ne reste déjà que nos larmes : le permafrost libère déjà dans la nature des centaines de nouveau virus. Les glaces du pôle sud fondent et en libèrent d’autres milliers. Et eux ne proposent que d’accélérer notre destruction. Ils ne nous proposent que de tout détruire. Les champs, les forêts, les montagnes, les mers, les fleuves, tout. Et partout, nous ne commençons à rencontrer que la mort. Leur extinction est la nôtre, il est urgent d’en finir avec ce personnel politique imbécile, pour ne pas en finir avec nos vies !

Larmes vertes, photos Nicolette Humbert, mise en scène Jeanne Roualet, édition La Joie de lire, coll. Manifeste, ean : 9782889-084951, 6.10 euros, septembre 2019.

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26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 14:14

1788. Les caisses du royaume sont vides. Les récoltes de l’hiver 88/89 sont les pires depuis des décennies. La disette, puis la famine se sont installées dans les campagnes françaises. Le Roi n’en a cure : ce qu’il veut, c’est lever de nouveaux impôts pour renflouer l’état. Mais il faut que le Peuple y adhère massivement. Les états-généraux seront l’outil permettant, aux yeux du pouvoir en place, de légitimer sa Réforme Fiscale… Partout en France on encourage donc la rédaction de Cahiers de Doléances, persuadé qu’ils seront anodins, indolores : comment un peuple écrasé de servitudes pourrait-il élaborer la moindre pensée intelligente ? Personne ne voit venir l’immense espoir levé par ces Cahiers : partout un soin particulier leur est apporté. On réquisitionne bien souvent les curés pour les écrire, curés dont le rôle sera si important dans cette Révolution. On soigne l’objet, relié, façonné, on peaufine la calligraphie, la rédaction. De partout s’élève une intelligence inouïe. Mais les nobles ne voient rien. Les culs-terreux se sont emparés de la pensée politique, et ils ne le voient pas. A peine réalisent-ils le danger de cette multiplication des émeutes dans tout le royaume. Des révoltes. Des révolutions déjà, ici et là. Et partout la police charge, tue, massacre. La BD s’ouvre du reste sur une émeute réprimée dans le sang. Un gamin frondeur échappe à la police. Ordre est donné de le tuer…

1139 délégués sont convoqués à Paris pour participer aux Etats-Généraux. Le Tiers état, méprisé, voit les nobles, évêques et aristocrates, conspirer pour torpiller les débats. La BD passe un peu vite, hélas, sur ce qui se joue là, y compris au niveau du Clergé, le tiers-état traversant son ordre peu homogène. Le Peuple, ce Quart état, semble n’y peser pour presque rien alors que sa présence, partout, et jusqu’en 1792, sera la seule à assurer la (relative) réussite de cette Révolution. On ne voit que son instrumentalisation. Bien réelle, mais pas décisive dans ces premières années de la Révolution, d’une Révolution qui ne sait pas où elle va et ça, c’est très bien montré. De cette Révolution constamment empêchée par les élites –mais les auteurs passent à côté. Or c’est justement là, dans cette irruption presque «saugrenue» du Peuple dans la sphère du politique, que se trouve le caractère vivant de 1789 ! En 1788 et jusqu’en 1792, la révolution est un immense champ d’inventions que nous devrions explorer encore et encore. Prenez l’incontournable, si peu ancré dans nos mémoires : ce 5 octobre 1789, lorsque les femmes marchent sur Versailles et ramènent définitivement le Roi a Paris : s’en est fini de la Monarchie. De la Monarchie, pas du pouvoir des élites, qui ne vont cesser de conspirer contre le peuple pour lui arracher littéralement des mains son pouvoir. Contre les sans-culottes que Robespierre éliminera en 1792, ainsi que les mouvements de parisiennes révolutionnaires. C’est là, dans le départ des Dames de la Halle qu’il faut aller chercher les raisons de nos luttes. En investissant L’Assemblée nationale, celles qui étaient exclues des organisations révolutionnaires, ont su tracer, et pour longtemps, la voie que toute révolution victorieuse doit suivre. Par la suite, les « Révolutionnaires » feront voter leurs lois d’urgence et autres Lois martiales pour imposer de nouvelles hiérarchies, pas moins autoritaires.

Révolution, T.1 : Liberté, Florent Grouazel et Younn Locard, Actes Sud, coll. L’An 2, janvier 2019, 328 pages, ean : 9782330117375.

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