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14 janvier 2022 5 14 /01 /janvier /2022 16:27

Frank Smith (1993-2004), un géant de la lutte contre le racisme et les inégalités. Ce roman graphique raconte sa vie, sous la forme d'un hommage poignant, sinon bouleversant. Au cœur de cette vie, la révolte des frères d'Attica, ce centre pénitentiaire scandaleux où, au terme d'une mutinerie justifiée de quatre jours, des centaines de noirs américains furent mutilés, torturés, ou tout simplement abattus dans la cour D, transformée par les forces spéciales et des policiers ouvertement racistes, en zone d'extermination.

Attica, centre pénitentiaire de sécurité maximale dans l'état de New York. On est en 1971. Les conditions de détention sont proprement inhumaines. Le 21 août de cette année-là, Georges Jackson, black Panther détenu à Soledad, est assassiné. Son livre, Les Frères de Soledad, publié en 1970 et dont il faut vous conseiller la lecture tant il est accablant pour cette Amérique raciste, a été un énorme succès mondial. Les Frères d'Attica réagissent à ce meurtre en organisant une journée de jeûne et de silence total au sein du centre pénitentiaire. Tous portent un brassard noir en signe du deuil de Georges Jackson. A cette journée de solidarité, l'administration répond par une succession de provocations et de brutalités qui se concluent par le violent tabassage arbitraire de l'un d'entre eux : Dewer. Tout est raconté au jour le jour dans le roman graphique. La répression ne fait que croître, les violences arbitraires s'enchaînent, soutenues par le gouverneur Rockefeller. Une répression si injuste et si violente, qu'elle provoque la révolte des détenus. Le 9 septembre, sous une pluie de coups des matons, les détenus parviennent à défoncer une grille de couloir. La mutinerie commence. Deux pleines pages en noir, somptueuses, pour saluer ce moment où, malgré la peur, les détenus ont dit non. Ils prennent quelques gardiens en otage. Aucun mal ne leur sera fait. La mutinerie va durer quatre jours. Quatre jours de débats, de réflexions, de rédaction de leurs revendications, mais aussi quatre journées au cours desquelles l'intelligence collective va réinventer ce que faire justice devrait vouloir dire. Mais le gouverneur Rockefeller ne l'entend pas de cette oreille. Ouvertement raciste, il veut l'écrasement de la révolte des Frères de Soledad. Des renforts de police sont envoyés, ainsi qu'un commando des forces spéciales. Big Black Smith a joué un rôle déterminant tout au long de ces quatre journées, débattant sans relâche et plaçant les otages sous sa protection. Il va de groupe en groupe et tente de discuter avec les autorités. En vain : seul un capitaine des forces spéciales, des années plus tard, s'excusera auprès de lui et lui témoignera de son admiration. Les médias pendant ce temps s'en donnent à cœur joie pour manipuler l'opinion publique, en faisant état de violences qui n'existent pas à l'intérieur de la prison. Le 11 septembre, Bobby Seale, leader des Black Panthers, se propose en médiateur. Rockefeller refuse. Le 13 septembre au matin, le gouverneur donne l'ordre aux snipers de se positionner. On coupe les caméras dans et autour de la prison, on éloigne les médias. Les forces spéciales entrent en action et repoussent les détenus vers la cour D, où les snipers les attendent. Le massacre peut commencer : l'armée tire. pour tuer. 2 000 balles en une heure. Les pages du roman graphique rendent compte du caractère conscient, ordonné, méthodique de cette volonté de massacre. Un massacre programmé par le gouverneur Rockefeller. Les prisonniers sont abattus, mutilés. Aux tirs vont succéder des heures de terreur : les flics entrent et se livrent à une vraie battue dans la Cour D où 1281 détenus sont pris au piège, blessés pour la plupart. Déjà, leur envie de torture se fait jour. Les survivants sont suppliciés sur place. Ordre est donné de capturer Franck Smith, qui va subir la torture une semaine durant. Quant aux otages, ils sont eux aussi abattus par l'armée : le médecin légiste, malgré la pression, ne parviendra pas à cacher qu'ils sont morts sous les balles des militaires, relevant des dizaines d'impacts sur chaque corps assassiné. Les médias mentiront et feront croire qu'ils ont été exécutés par les prisonniers. Le procès de ce massacre durera des années : ce n'est qu'en 2 000 que les mutins obtiendront gain de cause et encore, un verdict à l'amiable sera rendu, dédommageant tout juste les victimes. Rockefeller, lui, se verra félicité par Nixon et deviendra le 41ème vice-président des Etats-Unis...

 

Frank « Big Black » Smith, Big Black stand at Attica, de Jared Reinmuth et Améziane, traduit de l'américain par Laurent Laget, éditions Ponini Comics, janvier 2022, ean : 9791039101325.

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13 janvier 2022 4 13 /01 /janvier /2022 15:42

Roman graphique librement adapté du livre La Guerre des métaux rares. Qu'on se le dise : la transition écologique, autant celle de Jadot que celle espérée par les fonds de pension, reproduira à l'identique et les inégalités sociales, et l'attitude coloniale, et le désastre écologique. C'est qu'elle se nourrit déjà de ces métaux rares que l'on extrait férocement dans les mêmes conditions que celles des mines de charbon du XIXème siècle. Enfants esclaves compris. Bienvenue dans l'économie du futur, « propre » de nos voitures électriques grandes consommatrices de métaux rares, et autres produits connectés. Traitée avec pertinence en noir et blanc dans ce fantastique roman graphique à peine futuriste, quand tout fonctionnera digitalement, quand les énergies dites « vertes » auront supplanté les énergies fossiles, tout restera comme avant : sale, nauséeux et tordu : futur noway is back.

Roman graphique, les auteurs nous offrent un formidable cauchemar de lignes noires et grises qui ne cessent de se brouiller à la surface des pages, au propre comme au figuré. Notre héros est un chercheur de Prométhium. Vous ne connaissez pas, mais il irrigue votre smartphone et la batterie de votre véhicule si propret en surface. Issu de l'urunium 238, il n'en existe que 600 grammes à la surface de la planète. Et bien évidemment, son « extraction » est infinie polluante. Mais chut, ça, les voitures propres ne sauraient l'avouer. Il en existe si peu qu'on retourne la terre pour en trouver, qu'on saccage des territoires entiers, qu'on pille, qu'on viole, qu'on tue pour s'en emparer. C'est déjà le cas aujourd'hui, en Afrique, au Tibet. Chinois, américains, européens, toutes les multinationales sont sur le pont, engageant pour leurs basses besognes des chiens de guerre sans scrupules que les actualités télévisées savent oublier. La Green touch est à son comble, qui voit le gouvernement français, comme à l'accoutumée, repeindre de vert quelques arbres qu'il s'en va planter sur les terrains dévastés pour faire écolo. Ce monde est à vomir, ne vous en privez pas ! En 2043, date à laquelle se situe l'intrigue, nous en serons exactement au même point. Enfin, catastrophes écologiques en sus. Exit le capitalisme fossile, accueillons à bras ouverts les ravages du capitalisme vert. Jusqu'à plus soif ! Peut-être un jour comprendrons-nous que c'est le capitalisme qui dans son principe, est l'ennemi de l'humanité.

 

Prométhium, Séverine De La Croix, Guillaume Pitron, Jérôme Lavoine, éditions Massot / LLL, avril 2021, 17 euros, ean : 9782380353037.

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7 janvier 2022 5 07 /01 /janvier /2022 09:40

2022... Il y a cent ans mourait Proust, emporté par une bronchite qu'il n'avait pas soignée. « Le petit nigaud » venait d'achever et sa vie et son œuvre, qu'il nous laissait en héritage. Immense, à jamais ouverte aux commentaires -une encyclopédie ne suffirait pas, aujourd'hui, à rassembler toute la littérature que La Recherche a générée. D'encyclopédique, Nicolas Ragonneau a retenu l'idée, pour nous en livrer une de poche, visuelle à bien des égards. Photos, illustrations, l'œuvre et son personnel, ses objets, ses lieux, c'est un musée qu'il offre à notre parcours, mutin et savant tout à la fois. On saura donc tout sur Proust. Enfin, presque. Ses voyages, ses lettres, le nombre de livres vendus, l'étendue géographique des traductions. Ses lettres... Effarés que nous sommes de découvrir que sur les cent mille collectées, seules trente mille ont été analysées... On y trouve même un relevé précis des livres que contenait la bibliothèque de Marcel Proust, auteur très exactement de 3 284 pages manuscrites -hors courrier. On y apprend mille choses, comme par exemple qu'à 36 ans, Proust disposait d'environ l'équivalent de 6 millions d'euros, qu'il naquit un 10 juillet à 23h30, que 17 années ont séparé la publication de son premier ouvrage, du second. S'y dessine aussi sa généalogie, son cursus scolaire, ses adresses, y compris le plan du 102 Bd Haussmann, agrémenté de photos de sa chambre et de son mobilier. Tout ou presque donc, inutile de pousser plus loin votre recherche. Et il me plaît personnellement d'y découvrir que Proust admira un jour de visu les fresques de Giotto lors d'un voyage en Italie. L'étude de ses lectures n'est pas même oubliée : Racine, Baudelaire, Balzac, Flaubert, Dostoïevski, ni sa passion pour la botanique. De même que l'analyse grammaticale de l'œuvre, de la place des verbes dans La Recherche, de celle des temps (1% seulement de La Recherche est écrit au futur...), des substantifs les plus employés, idem des adjectifs ou de l'occurrence des dix verbes les plus fréquents et pour finir, je vous laisse avec cette superbe observation concernant la longueur des phrases dans Proust, qui s'allongent avec le temps. Plus il approchait de la fin, moins il était tenté de finir...

 

Nicolas Ragonneau, Le Proustographe, Denoël, août 2021, 192 pages, 24 euros, ean : 9782207163320.

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23 décembre 2021 4 23 /12 /décembre /2021 15:17

Par quoi commencer ? La musique et la terre...

Monsieur Barde est un auteur « respectable », fort d'une quarantaine de publications, traduit en dix langues et lauréat de nombreux prix. Une voix majeure de la poésie, comme l'on dit par courtoisie d'une œuvre dont on ne sait au fond que faire. Monsieur Barde n'est pas dupe, qui connaît le poids que pèse désormais la poésie dans nos sociétés. A l'âge respectable qu'il a donc atteint, monsieur Barde s'interroge. Non pas tant qu'il s'inquiète de la valeur de son travail, ni des traces que celui-ci laissera dans l'histoire. Non, il s'interroge sur le sens que tout cela doit prendre de nouveau, là, maintenant, alors qu'il est entré dans la « dernière heure » de sa vie. Aucune nostalgie dans cette anamnèse, aucun regard en arrière jeté comme à regret par-dessus l'épaule pour se saisir du temps passé comme d'un horizon enviable, le seul, quand il s'agit de prendre date : Samarkand. Là où se rend monsieur Barde, non comme une fuite pour tenter d'échapper à son destin, pas même un voyage initiatique pour se sauver d'être soumis à la contrainte du finir. Monsieur Barde ne s'en va pas : il « erre » son chemin, ayant un jour répondu à son appel, qui était celui de la poésie, ce signe de ralliement égaré dans notre époque, inassouvi, inouï, absolu.

Songeant au livre suivant, monsieur Barde n'en exclut pas le décompte des années vécues. Mais le récit autobiographique que signe Abdellatif Laâbi ne récapitule pas : il recueille, accueille plutôt, instruit même, de nouvelles émotions, une nouvelle expérience, celle, peut-être, de l'insolence de la vieillesse. Alors certes, on y retrouve l'enfance de l'auteur, en médaillons d'images orphelines souvent, comme l'humble trésor que chacun porte en lui, précieux d'avoir été cet événement de l'âme qui par la suite tant manqua à notre cause, sa musique et sa terre, le grand indistinct calme déjà, vrillé dans la mémoire de tous, horizon révolu mais indépassable.

L'écriture fragmentée, Abdellatif Laâbi rappelle le jardin, la prison, Fès, Créteil, convoque Balzac, Zweig, Mohamed Dib, le monde comme il va -mal-, la pandémie (puisque le récit fut écrit en confinement), le temps qui passe et Mme Barde, que la pudeur de l'auteur toujours nous confisque et sa mère enfin, figure tutélaire de l'œuvre entière. Et Samarkand. Là où monsieur Barde et Abdellatif Laâbi se rejoindront. La ville de l'effacement, de la perte définitive de l'identité, voire, au contraire, celle du surgissement ultime de l'œuvre comme seule identité. L'arabe errant que devient Abdellatif Laâbi tient tout entier dans ce voyage entrepris vers Samarkand, non lieu absolu, où instaurer la poésie comme seule fin jamais accomplie : elle est l'enfant de la vie, qui n'est pas un énième livre publié, mais « le plus vrai surnom donné à la vie », comme l'écrivait Prévert. C'est à dessein que j'évoque Prévert du reste, qui maniait cet art avec toute l'auto-dérision nécessaire, tout comme Abdellatif Laâbi aujourd'hui. Le seul serment qui tienne lieu de fidélité à l'exister, « la seule signature au bas de la vie blanche » (Eluard). Ou bien encore notre bohème, cette cité splendide de Rimbaud, enfantine et musicale, dont Samarkand n'est pas le terme : juste l'effacement.

 

Abdellatif Laâbi, La Fuite vers Samarkand, éd. Le Castor astral, 170 pages, novembre 2021, 16 euros, ean : 9791027803033.

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16 décembre 2021 4 16 /12 /décembre /2021 17:17

Roman de maturité, affirmait Abdellatif Laâbi quand on lui demandait pourquoi il ne l'avait pas écrit plus tôt, alors qu'il le portait en lui depuis des années. D'une maturité apaisée, débarrassée des douleurs qui encombraient sa vie au sortir de la prison : plus de huit années d'enfermement ! Il fallait bien finir par oublier les souffrances, reprendre le chemin. Celui de la poésie essentiellement, répondre à son appel.

Roman largement autobiographique, Le fond de la jarre tient tout entier dans un minuscule espace : celui d'un quartier, un seul, de la Médina de Fès. Symboliquement, il reste comme une trace de la prison : le quartier est fermé par un lourd portail, clos derrière un mur d'enceinte, s'offrant comme une immense cour à l'aplomb de laquelle le ciel ouvre démesurément ses promesses.

La Médina de Fès n'est plus, dans ce roman, éprise d'ombres et d'amertume. Elle n'est plus cet espace indigne qui habitait les poèmes d'avant les années 2000. Abdellatif Laâbi s'est réconcilié avec le lieu de ses origines, se réconcilie plutôt, là, dans l'écriture de cette très douce fiction autobiographique, avec lui-même et les lieux de son enfance.

Namouss a sept ou huit ans. Il nous guide dans son monde à lui, qui emprunte à la Médina les parures de ses visions. Tout est vrai, tout est fabriqué, la fiction l'emporte même si tout fut vraiment comme ce qu'il nous en confie. Et bien en-deçà. Car c'est par les yeux de Namouss que nous découvrons cette Médina, débarrassée de ses clichés, de ses tropes orientalistes. Les yeux qui nous la donnent à voir sont ceux de l'aventure, ceux de l'enfant découvrant dans son monde le monde qu'il va étreindre à gorge déployée. Le récit ne commence-t-il pas sur un immense éclat de rire ? Namouss n'est pas un « témoin », au sens où il n'est pas ce martyr que l'étymologie grecque du mot contraint. Namouss est l'innocence, l'imagination, la rêverie qui soustrait le monde à son abjection doctrinale. Le fond de la jarre n'est ainsi pas un roman pittoresque, exotique, pas même militant, juste un regard posé sur un premier matin du monde. Une œuvre d'emblée savoureuse qui navigue au près de nos enfances, à travers le quotidien d'une famille d'un quartier populaire. Le ton est celui de la réjouissance. La force de l'évocation est celle de la poésie qui caracole plutôt qu'elle ne lanterne à la remorque d'un usage couleur locale de la Médina. Un seul quartier de cette Médina. Et ce minuscule quartier, sous la force du verbe, devient immense : le terrain d'un apprentissage singulier mais au fond universel, celui des mondes imaginaires dont chaque être doit peupler le monde pour le faire sien. C'est donc par la langue, bien sûr, ce seul Eden, qu'Abdellatif Laâbi nous offre son aventure, notre aventure commune. L'enfance est lieu d'errance : la langue d' Abdellatif Laâbi vagabonde donc. C'est par elle que le récit se fait savoureux. Une langue que Namouss découvre sur les bancs de l'école, incongrue, déjà une jouissance, mais qui ne serait rien s'il ne l'avait habillée de tellement d'autres langues : ces langues perdues et retrouvées sous la palette du poète qu'est Abdellatif Laâbi.

Tout le récit est traversé par ce qu'elle a d'inouï, cette langue d'Abdellatif Laâbi : française, elle est celle dans laquelle Namouss va se construire, mais habitée par mille autres dont Abdellatif Laâbi sait réveiller la ferveur. Celle du souk, celle des marchands jobardeurs, celle des commères et de l'oncle conteur, son « homère » à lui, celles aussi, secrètes, du rituel des rêves des femmes se contant chacune le sien et celle, surtout, de la mère, volubile, ramageuse, volontiers épicée sinon triviale, toujours apostrophant le monde, cette mère aux tirades « inexorables ». C'est là qu'il nous emporte, dans ce français habité par ses ombres, un français, si j'osais, colonisé par ces langues dont il voulait se défaire et qui relèvent de la tradition orale du monde maghrébin.

Mais Namouss, « mon ancêtre et mon enfant », écrit Abdellatif Laâbi, celui auquel l'oncle, de retour de pèlerinage, offre un linceul, celui auquel en fin de récit Abdellatif Laâbi « emboîte » dit-il, le pas, ne fait peut-être que recouvrer un travail enfin accompli, celui du deuil de Ghita.

 

Abdellatif Laâbi, Le fond de la jarre, folio Gallimard, F7, dépôt de 2010, écrit entre mai 2000 et juin 2001 précise l'auteur, 278 pages, ean : 9782070438372.

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18 novembre 2021 4 18 /11 /novembre /2021 09:31

La Roumanie post-communiste. Alors, la liberté, elle a quel goût ? Nous avons tous en mémoire la fin pitoyable sinon macabre, du dictateur roumain, le 21 décembre 1989. Le génie des Carpates appelait la population au calme. Il dut fuir en hélico. Toutes les fuites en hélico sont pathétiques, sinon tragiques... Nous avons tous en tête également son procès expéditif et son exécution, le 25 décembre et tout cela, juste après la chute du mur de Berlin... Mais qu'est-il arrivé au pays ensuite ?

Romain Dutter et Bouqé sont des ovnis dans la bande dessinée, qui nous livrent un nouvel opus mi-documentaire, mi-récit de vie. Celle de Romain Dutter, qui s'étoffe au fil des parutions. Il est donc parti vérifier, sur place, ce que le pays devenait. Parti sur les traces d'une mémoire ancienne : celle de ce fameux mois de décembre 1989. Et plus encore, celles d'une histoire personnelle, de famille, d'orphelinat. Et comme à chaque fois, il s'investit beaucoup dans son «reportage». Très documenté, histoire de remettre les pendules à l'heure et de nous obliger à rompre avec tous les préjugés qui encombrent notre représentation de la Roumanie. Le voici à Bucarest, le petit Paris des Balkans. Détruite, reconstruite. L'occasion de nous présenter le palais de Ceausescu, le deuxième édifice administratif le plus grand du monde ! Mais Romain Dutter n'est pas homme à ne conter qu'une vieille histoire savante : il vit et nous entraîne à la rencontre de jeunes roumains. De ces engagements qui font une vie. Avec lui nous arpentons Carol 53, le grand squat alternatif de Bucarest, qui rappellerait volontiers le Tächeless de Berlin, juste après la chute du mur, n'était le calme qui désormais y règne. C'est qu'après l'explosion culturelle des années 90, l'élan est retombé comme un mauvais soufflet sous la pression de l'idéologie néo-libérale : les cadres communistes n'ont pas quitté le pouvoir, ils se sont reconvertis en sociaux-démocrates, cette engeance qui partout a ruiné l'Europe des Peuples. La liberté ? Un si vain mot dans leur bouche... N'empêche, Romain Dutter nous offre une belle galerie de portraits, moins pour rendre vivant le récit que pour nous donner à comprendre la Roumanie en elle-même, aujourd'hui.

 

Goodbye Ceausescu, Romain Dutter, Bouqué, Paul Bona, édition Steinkis, septembre 2021, 192 pages, 22 euros, ean : 9782368463246.

Du même, précédemment :

Symphonie carcérale, Romain Dutter, Bouqué - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)

 

 

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16 novembre 2021 2 16 /11 /novembre /2021 09:26

Raconter. Il faut raconter. Ces années noires mais surtout, l'esprit de résistance. «Aucune cause n'est jamais perdue, sauf si on abandonne», répète inlassablement Raymond Aubrac. Ne plus être victime : résister. Et le dire. Le raconter sur tous les tons, tous les supports. Inlassablement. Ici, une BD. Puissant véhicule de l'imaginaire.

Notre héroïne, c'est Madeleine Riffaud. Le volume s'ouvre sur une double page percutante en nuance d'encres bleues. Sombres. Sauf Madeleine posée au milieu d'une foule de soldats nazis en bousculant la perspective pour la rendre minuscule et en souligner la fragilité : comment résister quand on est si vulnérable ? Mais la planche l'affirme par la lumière qui éclaire son personnage. On éprouve toute la fragilité et la détermination du personnage à l'apprécier.

Puis c'est l'enfance de Madeleine qui nous est dépeinte. Depuis Folies, dans la Somme, dès août 1931. Une roseraie. Celle de son grand-père. Madeleine raconte la Somme dans ces années là, son sol jonché de cadavres et d'obus, les enfants insouciants, ses amis, morts dans l'explosion accidentelle d'une bombe de la précédente guerre. Comment effacer un tel souvenir de sa mémoire ? On suit Madeleine d'année en année. Dans le Santerre en juin 1939, non loin d'Oradour-sur-Glane. Puis la Débâcle. Les Stukas allemands, dont on a oublier la cruauté et les exactions, à force d'évoquer une « drôle de guerre » qui n'aurait pas dit son nom. Les civils sur les routes, eux, ne peuvent oublier l'année 40 meurtrière. Madeleine atteindra Amiens, avant de partir pour Grenoble : elle a la tuberculose, il faut la soigner. A Saint-Hilaire, elle croise Roland Barthes dans son sanatorium, découvre Rilke. Les pages sont superbes dans l'expression des solitudes paysagères. C'est là qu'elle adopte un nom de résistante : elle est amoureuse, son ami est résistant, le massif de la Chartreuse, tout proche, est le théâtre des premiers actes de lutte posés dans la région. Mais elle n'a que 17 ans et ne peut y prendre encore sa part. Sa détermination est cependant totale. Avec son compagnon, elle monte à Paris. Entre dans une école de sage-femme, et fait ses premiers pas dans la Résistance : tags sur les murs, collage d'affiches, distribution de tracts. Peu à peu on l'introduit dans ce milieu nécessairement discret. On lui confie des petites missions d'abord : il faut faire circuler l'information, Madeleine est courageuse, inventive, intelligente. Rien ne peut l'arrêter. Le premier volume s'achève alors sur son «cadrage» : Madeleine va devenir une combattante à part entière.

 

Madeleine Résistante, T. 1 La Rose dégoupillée, Bertail, Morvan, Riffaud, édition Dupuis / Aire Libre, d'après des archives de Eloïse de la Maison, août 2021, 23.50 euros, ean : 9791034742752.

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8 novembre 2021 1 08 /11 /novembre /2021 10:50

La famille idéale. Blanche évidemment, riche bien sûr et forcément cultivée. Elle vit dans un quartier en vu. Diplômée des grandes écoles, ses enfants fréquentent les meilleures. Par nécessité plutôt que par choix. Une nécessité qui s'est faite jour depuis peu, dans une société peu éloignée de la nôtre. Tous les citoyens sont pourvus d'un pass scolaire. Et d'un pass «Q» où se trouvent consignés le nombre de points obtenus, qui permettent de fréquenter telle école plutôt que telle autre, de vivre dans tel quartier, de gagner tant d'argent. La société est ainsi divisée, pour le Bien de tous, en trois tiers. Au sommet, la famille idéale. Le dernier tiers, lui, est exilé en province et voit ses enfants enfermés, c'est le mot, dans des écoles qui sont en fait des sortes de centres de redressement. Relégués, recevant une éducation carcérale, sans moyen, sans autre but que celui d'apprendre la soumission.

Elena raconte. Son mari, Malcolm, est l'inventeur du système des trois tiers. Un haut fonctionnaire bien dans sa peau, droit dans ses bottes : des tests «objectifs» déterminent chaque mois la position de chacun, des élèves à leurs enseignants. Une évaluation au mérite en somme. Il y croit. On a ainsi pu séparer les «bons» des «mauvais», sur une base scientifique et «morale» -les mauvais n'avaient qu'à être bons en quelque sorte, enfin, qu'à travailler dur. En très peu de temps et avec l'adhésion d'une majorité de la population, on a pu créer des écoles de niveau, des quartiers de niveaux, des villes de niveau, des régions de niveau. Au bas de l'échelle : le Kansas. Il n'y a plus rien là-bas. Juste des établissements de redressement où sont menées des expériences... à tout le moins douteuses.

Elena raconte donc l'histoire de sa famille. Bien notée. Ils sont riches. Installés dans un quartier huppé, ils bénéficient de points supplémentaires. Leur fille aînée réussie bien et fréquente la meilleure école. Mais Freddie, la plus jeune, 9 ans, rate un jour son test. Elle est aussitôt déclassée et par ricochet, toute la famille perd des points. Précieux... Il leur faut se séparer de Freddie, l'envoyer dans l'une de ces écoles du Kansas où l'on n'apprend plus rien et où seule compte les vertus disciplinaires. Ce à quoi Elena ne peut se résoudre. Malcolm ? Si. Il faut bien qu'il y ait des perdants dans ce système, pour qu'existent des «winner»... Et puis l'aînée réussit bien, autant se séparer de la branche morte. Il est ainsi prêt à se séparer de Freddie, mais aussi de sa femme, qui rate volontairement son test mensuel pour retrouver Freddie.

L'histoire est plus sombre encore. Par touches successives, toute la société a glissé vers une société de contrôle. Une société de mensonge, où l'eugénisme positif devient la règle : non pas l'extermination des plus faibles mais, pour qu'on n'ait pas à le faire, la stérilisation des femmes susceptibles de mettre au monde des enfants au QI trop bas...

Tout le récit est contaminé par cette métaphore nazie. Les écoles de relégation sont de couleur «jaune», et pour accompagner nos personnages, la grand-mère d'Elena, d'origine allemande, qui a connu les jeunesses hitlériennes. Un récit subtil cependant, qui n'adosse pas les décisions prises au rappel de l'idéologie nazie, mais laisse le récit se laisser doucement hanter par les souvenirs de la grand-mère, et la syntaxe par le vocabulaire allemand de la discipline sociétale. Un cauchemar ? Pas vraiment quand on songe à notre propre système éducatif, privilégiant les élites et leur reproduction...

 

Christina Dalcher, QI, quand la réussite à un prix, édition NIL, traduit de l'américain par Michael Belano, octobre 2021, 402 pages, ean 9782378910235. Lu sur épreuves non corrigées.

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4 novembre 2021 4 04 /11 /novembre /2021 14:14

Second volume de l'impressionnant roman biographique sur Mussolini. Ce dernier a donc conquis le pouvoir, il faut à présent le gérer. Antonio Scurati poursuit son récit en conservant sa méthode si éclairante, qui mêle au roman des documents d'époque, archives d'état, courriers administratifs, notes des renseignements, ainsi que des articles de journaux, les lettres et les écrits intimes des proches du Duce. Mais bien plus que le premier volume, qui nous donnait à comprendre l'animal politique qu'était Mussolini, stratège opportuniste usant de manœuvres brutales pour sa conquête du pouvoir, Scurati semble ici se focaliser surtout sur le problème des corps saisis par la commotion politique que provoque le totalitarisme. Peu de chose sur l'économie en conséquence, rien sur la crise de 29 et ses répercussions financières, sinon ses traductions politiques, conformes à l'esprit du fascisme qui glisse plus encore, s'il était possible, vers une dictature sans partage exigeant l'adhésion de tous à toute heure du jour et de la nuit, dans l'intimité des pensées ou l'expression des paroles de chacun : c'est que «le fascisme n'est pas un parti, c'est une religion» comme l'affirmait Mussolini.

Cette question du corps, c'est d'abord, beaucoup, ces corps martyrisés, suppliciés, torturés, persécutés des colonies italiennes que le régime fasciste extermine en Cyrénaïque à travers la création de dizaines de camps de concentration qui feront école en Europe.

Ce sont ensuite les corps abrutis de l'armée italienne composite, sacrifiant ses soldats sans l'ombre d'une hésitation. Corps exténués des marches forcées, des combats à bout de force, de l'obligation de l'immolation exigée pour relever le défi de la «race».

Et c'est enfin et surtout le corps du Duce, exhibé torse nu dans la chaleur des moissons, ruisselant de sueur, offert autant à la dévotion qu'aux désirs clairement sexuels des italiennes. Un événement dans l'histoire politique que cette mise en scène du corps du dictateur, le premier de son rang à se montrer torse nu, à vouloir vivre «peau contre peau» au plus près de «son» peuple, le premier à sexualiser son corps pour en tirer une mystique charnelle supplantant la mystique chrétienne. Mussolini en s'exhibant, tente de rassembler dans son corps ces fameux deux corps du roi que décrivait Kantorowicz, pour n'en projeter qu'un, rabattu sur sa dimension charnelle cette fois et non ses simulacres de Pouvoir -différence notoire avec le sens que prenaient les corps royaux dans l'analyse de Kantorowicz. L'homme providentiel que dessine Mussolini comme fiction théologico-politique s'incarne alors dans sa musculature, et s'offre dans un lien pervers à autrui. Plus de mystère ici. Un outrage. Qui le sépare de ces transmutations de la figure royale qui posaient leur pouvoir, dans une rivalité mimétique, face à l'Église en s'appropriant ses attributs de corps mystique. Un outrage car en se faisant chair, Mussolini fait du pouvoir un objet trivial, imprédictible, moins une comédie qu'une possession. Le façonnement des corps que par ailleurs Mussolini voulait, s'inscrit à présent dans le champ de la possession malfaisante des êtres. Toutefois, tout comme Kantorowicz s'interrogeait sur l'efficace de cette fiction, aucune étude n'est venue confirmer l'adhésion du peuple italien à une telle chimère. Peut-être que personne n'y croyait vraiment à ce corps en sueur offert à l'adoration de tous. Peu importe : Mussolini y croyait, lui, et c'est cette conviction seule qui importait, parce qu'elle était capable de façonner la vie fasciste telle qu'il se la représentait, étendue par la force à toute l'Italie et tous les italiens.

Rien d'étonnant en outre à ce que le motif charnel soit de plus en plus prégnant dans le roman de Scurati. C'est par ce motif -indécidable-, qu'il s'affirme comme homme de lettres et non historien. Posant ainsi plus de problèmes que la littérature n'en sait résoudre, mais ouvrant cet immense champ d'interrogations que seul les lettres (et les arts) savent déployer pour nous offrir non pas le salut de solutions préfabriquées, mais la chance de nous mettre en perspective.

Et à ce propos, il est troublant de réaliser, lorsque l'on fait l'inventaire des discours de Mussolini, qu'y sont posés tous les mots de l'avenir, notre présent : race, décadence, remplacement, guerre, homme, totalitaire, étranger, immigré, etc.

 

Antonio Scurati, M l'Homme de la Providence, traduit de l'italien par Nathalie Bauer, édition les Arènes, juin 2021, 662 pages, 24.90 euros, ean : 9791037504586.

volume 1 :

M, l’Enfant du siècle, Antonio Scurati - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)

 

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1 novembre 2021 1 01 /11 /novembre /2021 11:11

Printemps 1656. Descartes se gèle en Suède, tout comme William Davisson, mais en Pologne pour ce dernier, qui a accepté la charge de médecin du roi Jean II Casimir et l'accompagne dans un périlleux périple entre la Lituanie et Lvov. L'ex-botaniste du roi de France regrette sa douce Ecosse natale. William donc, notre narrateur, observe pour s'occuper les mœurs polonaises dans un récit qui doit beaucoup à la tradition romanesque baroque de la littérature polonaise. On y retrouve toute la drôlerie de notations incongrues et l'ironie réservée des grands textes de l'ex-Est, comme dans sa moquerie circonspecte du culte de la Vierge comme seule réponse militaire aux agressions des pays voisins. Or un matin, alors qu'ils chassent pour améliorer leur quotidien, les soldats du roi reviennent avec deux enfants chétifs à la peau verte... Blessé par inadvertance quelques temps après, William séjournera avec ces deux étranges créatures, aux soins aussi efficaces que mystérieux. L'occasion pour lui d'étudier de près ce phénomène et de nous livrer sa vision du monde, aussi facétieuse que peuvent l'être les grandes théories géopolitiques, qui par trop oublient que leur discipline est un art, plutôt qu'une science. Bref... L'un des deux enfants, le garçon, mourra et disparaîtra dans des circonstances troublantes, tandis que l'autre, une fillette, parvient à rassembler autour d'elle toute la jeunesse du pays qu'elle emmènera au pays des hommes verts. Mais le récit ne sait qu'en faire et s'il n'existe, ce n'est que pour quêter auprès de ses lecteurs une explication. Une superbe leçon d'écriture en fait, quand le romanesque ne se soutient que de son écriture.

 

Olga Tokarczuk, Les enfants verts, traduit du polonais par Margot Carlier, édition la Contre-Allée, 2ème impression, 1er trimestre 2019, 88 pages, 8,5 euros, ean : 9782917817.

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