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20 septembre 2018 4 20 /09 /septembre /2018 06:19

Du Nord, elle en venait. En était-elle ? En est-elle encore ? Peut-être, mais d’une manière infime qu’elle distille peu à peu au fil des pages, s’interrogeant sur ce Grand Nord dont elle raconte au vrai la perte après vingt-cinq années passées en France. Calgary, sa ville natale. Qu’en dire qui la retiendrait charnellement plutôt qu’au fil d’un récit reconstruit après coup ? Ça, c’était en 1998, au moment de la sortie de l’ouvrage. On s’éprend à se demander ce que, vingt-cinq nouvelles années plus tard, elle en dirait, de ses vingt ans de Nord. Décisives, lui semblaient-elles, ces années d’avant la vingtième. Au point que l’on s’interroge avec elle : est-ce une enfance française qui nous ferait français ? Plus français qu’elle ne le serait de n’y avoir vécu qu’une quarantaine d’années ? Nancy Huston s’examine et scrute notre rapport à des réalités aujourd’hui sensibles : qu’est-ce qu’être migrant ? Ce mot, si mal partagé entre nous, parle-t-il seulement de la richesse des identités accumulées par ceux qu’un exil a contraints ? Des identités «contradictoires», renchérit-elle avec pertinence. On n’est jamais tranquille, quand on lit Nancy Huston… Mais malgré ces richesses, seul prévaudrait ce court moment de l’enfance au point que, nous dit-elle, il n’y aurait d’exil que de ce moment de l’enfance disparue. Un temps plutôt qu’un lieu, déployé dans une langue qu’on ne parlerait plus… Comme une partie de soi-même déposée dieu sait où et qu’on ne pourrait plus emporter, à peine convoquer : ce livre peut-être, cette écriture, qui est pourtant bien plus que cela, bien plus que le roman biographique d’une vie épuisée. Congédiée, renvoyée à sa seule solitude désormais. Car le récit qu’on porte de son enfance ne peut être partagé. Tout juste n’est-il devenu qu’une sorte de témoin, mal assuré, d’un monde révolu. Le Nord perdu. Un théâtre, dont cependant elle n’introduit l’idée que pour qualifier au contraire tout ce qui sera venu après sa perte. Pour affirmer de l’étranger qu’il ne peut faire autrement que de s’installer dans le théâtre de sa nouvelle vie.  Avec humilité : il n’en sera jamais vraiment, du lieu qu’il habitera. Mais avec passion, livré au fourmillement sémantique de son étrangeté. Poignant récit, ouvert par instant à la confidence : Nancy Huston aurait fui l’anglais et le piano pour survivre à la violence de ses émotions. Pour n’en être pas submergée. Qu’est-ce qui justifie nos vies en fin de compte ? C’est cette anamnèse qu’elle entreprend dans cet étrange Nord perdu. Sans jamais la clore bien sûr : il faut tourner encore et toujours autour de cette question sans jamais être tenté de la murer, si on veut vraiment qu’elle fasse sens. La peler comme on pèle un oignon nous dit-elle. En ne se contentant jamais d’une seule identité. «S’ouvrir au flux extravagant de la vie», conclut-elle provisoirement, célébrant ainsi qu’elle l’énonce dans et à travers son questionnement magnifique, la reconnaissance de l’autre en soi. Pages pleines de sens : l’expatrié, son identité ne va jamais de soi et c’est tant mieux : il puise là la raison d’être de son humanité.

Nord perdu, Nancy Huston, suivi de Douze France, éditions Babel, décembre 2014, 130 pages, 6.60 euros, ean : 9782742749256.

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19 septembre 2018 3 19 /09 /septembre /2018 06:11

Ex-président du Parti du Peuple, Selahattin Demirtas est incarcéré depuis le 4 novembre 2016 dans une prison de haute sécurité, à Erdine, en Turquie. Il s’est mis depuis à écrire. Des textes évidemment censurés pour la plupart, des nouvelles dont l’éditeur a réussi à en recueillir six, pour les publier enfin dans cet opus. L’Aurore fait référence au journal où Zola publia son fameux J’accuse (1898). Selahattin y raconte la dureté de la prison turque, ces cours de quatre mètres sur huit dont on ne finit jamais de faire le tour, la solitude à tout prendre meilleure que la brutalité des liens qui peuvent s’y tisser. Et puis le monde tel qu’il va en Turquie. L’histoire de Seher, le récit ahurissant d’une jeune fille violée que sa famille préfère assassiner plutôt que d’avoir à en reconnaître la tragédie. Il raconte l’effroi d’une culture ramenée un siècle en arrière, à dessein. Nazo, pris malgré lui dans la nasse d’une manifestation chargée avec une extrême violence par la police. Nazo coupable, sur son lit d’hôpital, forcément coupable, d’avoir voulu traverser cette manif au mauvais moment. Selhahattin raconte les violences policières, les blindés lancés à l’assaut des manifestants, les tirs à balles réelles. L’impunité totale des flics. Il raconte son pays livré à la misère, aux inégalités féroces. Il raconte ces contrats de chantier qui précarisent tout le monde et transforment tout le monde en esclave. Pour finir par sa lettre, pleine d’humour et d’intelligence, à la Commission de censure du courrier de la prison, s’inquiétant du métier que ses employés y pratiquent. Une longue lettre dans laquelle il raconte son enfance, dans un pays qui n’existe plus, et ce rêve qu’il a fait : le premier de la classe lui rendait visite, en prison, avant de se suicider.

L’Aurore, Selahattin Demirtas, édition Emmanuelle Collas, nouvelles traduites du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, 14 septembre 2018, 76 pages, ean : 9782490155064.

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17 septembre 2018 1 17 /09 /septembre /2018 06:50

Le retour du Roi : la quête de Frodo s’achève. Le quatrième âge, celui des hommes, peut commencer. Mais avant, il reste à traverser le chagrin, la détresse de devoir réaliser que l’on est rien ou si peu, voire l’indomptable nécessité d’affronter le désespoir, auquel il faudra bien survivre. Et la peur, la peur qui traverse de part en part cette fin hallucinée. Gandalf s’avance, désespéré face au Seigneur des Anneaux. La catastrophe de la guerre tend le fil du récit à le rompre. Aragorn, Gimli, Legolas, Merry, Pippin, leur courage est inouï, l’écoute du lecteur brûlante, tandis qu’au Mordor Gollum rôde aux côtés de Frodo et Sam. Désormais l’épopée se heurte à l’intime, violemment, embarquant l’intimité même du lecteur dans ses affres. Devant cette course au danger, à la mort, l’on est saisi, à réaliser que seule la résistance des liens de solidarité et la fermeté de caractère de si peu d’entre eux parviendront à surmonter l’ultime épreuve. Il leur faut en effet se couler, voire s’abîmer, littéralement et pour nombre d’entre eux, dans le sacrifice de leur vie pour offrir au monde la chance de voir un nouveau jour se lever. Jetés au plus profond d’eux-mêmes comme au fond d’un gouffre, ils ne sont rien sinon cette pitié qu’il leur faut y lever, cet altruisme qui seul viendra à bout de l’Anneau. Le Retour du Roi, c’est le temps de la destruction finale. Soron emporte avec lui les êtres légendaires. Dans une lettre à son éditeur, Tolkien confiait qu’il n’avait écrit rien d’autre qu’une «étude de l’homme simple et ordinaire, qui évolue dans un contexte sublime». Pour conclure qu’il ne fallait pas oublier, jamais, «la réalité de la vie ordinaire menée par tous les hommes», une réalité que «toutes les quêtes du monde ne doivent pas faire oublier». C’est cette réalité qui triomphe, ballottée entre l’ordinaire et le sublime, portée par cette lecture de Thierry Janssen si incroyablement «vraie», au sens où pouvait l’exprimer un Cézanne : «Je vous dois la vérité en peinture, et je vous la dirai». Une lecture qui au final aura su incarner cette œuvre avec un talent inouï, en soulevant tous les ressorts dont celui de l'intime, pour atteindre ce moment où le texte respire comme un être vivant.

Le Seigneur des Anneaux, volume 3 : Le Retour du Roi, Tolkien, lu par Thierry Janssen, Audiolib, éditeur d’origine du texte français : Christian Bourgois, 2CD MP3, août 2018, durée d’écoute : 19h13, 26.90 euros, ean : 9782367625591.

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14 septembre 2018 5 14 /09 /septembre /2018 07:50

Londres, 1978. Camden Town. Des poubelles partout. Des rats. Candice est coursier, et comédienne apprentie. L’hiver approche. Elle répète Richard III, tandis que le chômage de masse et la misère s’installe dans ses quartiers, pour se répandre très vite dans toute l’Angleterre. 1978, l’Angleterre est au bord du gouffre. Dans l’Est de Londres, les ouvriers de Ford Motors réclament une augmentation de salaire honnête, capable de compenser l’inflation record qui jette tout le monde dans la misère. Mais le Premier Ministre Travailliste, Callaghan, s’accroche à sa règle des 5%, refusant toute augmentation les approchant, tandis que l’on compte 16% d’inflation. Les ouvriers de Motors se mettent alors en grève, applaudis par toute la population, sauf les médias, qui depuis quelques années déjà ont préparé le terrain à la guillotine de «la crise», l’arnaque du siècle, annoncée à longueur de colonnes dans la presse. L’Angleterre est sur le déclin, clame cette dernière… C’est qu’il faut préparer les consciences aux sacrifices que les nantis vont exiger. Et la presse s’y emploie avec le zèle des collabos : il faut accepter, confie-t-elle odieusement à ses lecteurs, la fin du consensus d’après-guerre. Finies les Trente Glorieuses –mais elle en cache les raisons : l’appétit de la Finance, qui veut désormais établir des bénéfices records. On allait donc tous devoir survivre… 1978, les Sex Pistols n’existent plus, la musique des Clash devient commerciale, le No Futur s’apprête à céder le pas à l’odieux TINA de Thatcher, qui dans l’ombre fourbit sa prise du pouvoir. Thatcher. La brutalité mise à nue, celle-là même que Candice répète, s’apprêtant à interpréter Richard III. Le mouvement Punk s’étend, Joy Division débarque, des millions d’anglais vivent un cauchemar quotidien dans leurs blocs victoriens insalubres. Les médias distillent la peur, des pauvres, des jeunes générations désespérées. Candice a 20 ans, elle vit avec ferveur et observe ce monde s’engouffrer dans la fumisterie néo-libérale. Thatcher. Un monstre est en train de naître. Pour l’heure, les grèves s’étendent, le pays est paralysé, les ouvriers se bercent d’illusions. C’est qu’ils n’osent toujours pas s’en prendre aux médias, ces chiens de garde qui ont décidé, au tournant des années 70, de ne plus servir que les nantis. Les camionneurs bloquent les routes, les ports, les stations d’essence. Mais les médias parlent de guerre et tentent jour après jour de monter la population contre les grévistes. Candice s’interroge. C’est quoi le Pouvoir ? C’est ce spectacle qu’offre Richard III, tirant parti des faiblesses des uns, des renoncements des autres et conspirant dans le dos de tous ? Le 3 janvier 1979, soudain toute l’Angleterre s’arrête. Malgré l’hostilité générale des médias. Il faut insister là-dessus : la seule fonction des médias, c’est de se constituer en chiens de garde du pouvoir. Margaret Thatcher prend donc des cours de diction pour satisfaire aux canons de la presse médiatique. Elle devient le chef du Parti Conservateur. Callaghan s’accroche pitoyablement à son Pouvoir. Il n’a rien à proposer, sinon de jeter consciencieusement les anglais dans les bras de Thatcher. Le cœur de Londres n’est plus qu’un taudis. Thatcher piétine ses adversaires, use d’une rhétorique mensongère, cache comme elle le peut son mépris du Peuple. Les médias la fabriquent, plus qu’ils ne la suivent : ils tiennent enfin leur Caudillo, ils ne la lâcheront plus. Les anglais vont bientôt être saignés à blanc. La presse s’y emploie. Le Punk est mort, la contestation, bientôt, sera écrasée dans le sang. «C’est la crise», reprennent-ils tous en cœur. Bobby Sands mourra. La City doit prendre le Pouvoir, la misère devenir la norme et les syndiqués, traités comme des terroristes. «Now is the winter of our discontent»… Nous avons oublié la brutalité ordurière des années Thatcher, Reagan, dont nous sommes les héritiers… Thomas Reverdy nous le rappelle, dans ce roman fort et tragique : celui des années 78/79, juste avant le temps de nos défaites.

L’Hiver du mécontentement, Thomas B. Reverdy, Flammarion, août 2018, 220 pages, 18 euros, ean : 9782081421127.

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10 septembre 2018 1 10 /09 /septembre /2018 10:33

Une histoire de pont. Qui s’effondre. Aux States. Pas en Italie. Et au Canada. Mais aux Etats-Unis d’abord, en décembre 1967. Le pont de Point Pleasant. Il pleuvait ce jour-là. Le pont était encombré. Dans une voiture, une famille : la mère, le père et trois garçons. Un grand bruit de ferrure qui lâche et puis le pont s’écroule, précipitant dans le fleuve à des dizaines de mètres plus bas une centaine de véhicules. Dont celui de cette famille. Qui tombe et sombre sous l’eau. Sous la pression, impossible de casser les vitres. Le père a la présence d’esprit d’attendre, de donner les consignes et d’ouvrir manuellement la vitre avant pour se libérer de cette pression. L’eau s’engouffre. « On s’en sortira tous ». Un seul survit : Jack Irons. Ellipse. On le retrouve adulte, ingénieur des ponts et chaussées. Il construit des ponts. Les détruit aussi. Ce jour-là, il traverse le pont de la Confédération, au Canada. Treize kilomètres à trente mètres au-dessus des glaces du grand Nord. En taxi. Un pont jamais fini, qui s’écroule. Son taxi a pu s’arrêter, pas la voiture qui les suivait, qui fonce dans le vide. La police enquête. Une jeune inspectrice qui a aussi un casse au camion bélier à gérer dans son secteur. Le pont. Les soupçons se portent sur la société qui l’a bâti, à l’économie, comme toujours. Comme partout dans le monde. Ne fermons pas les yeux : ces sociétés n’entretiennent plus les ouvrages et partout dans le monde des milliers de ponts sont appelés à s’effondrer. Le dénouement sera féroce, inattendu. Le personnage central, chargé, solitaire, baroudeur, portant toujours sur ses épaules les stigmates de la tragédie vécue enfant, séduit. La narration est traitée en ellipse, en silence, en cases fortes au dessin sans appel, laissant assez de blanc entre les temps du récit pour laisser le lecteur éprouver sa lecture.

Irons, 1/ Ingénieur Conseil, dessins de Luc Brahy, scénario de Tristan Roulot, couleurs de Hugo Francis, Le Lombard, collection troisième vague, avril 2018, 56 pages, 12,45 euros, 9782803671847.

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11 juin 2018 1 11 /06 /juin /2018 08:09

Znamensk, naguère Welhau, en ex-Prusse orientale annexée par les soviétiques au sortir de la guerre, peuplée d’allemands qui jusqu’à aujourd’hui ont conservé le souvenir de leur appartenance germanique. Malgré les déportations massives, malgré la russification, malgré le repeuplement despotique. Iouri Bouïda se rappelle Könisgberg, devenue Kaliningrad. Et ces familles qui parlaient l’allemand que la Russie soviétique ne parvint jamais à éradiquer. Welhau donc, contrainte de fêter l’anniversaire de la Révolution d’Octobre dans les ruines d’une ville en ruines. La ville natale de Iouri, dont le lard était la base de l’alimentation, pas même fumé, juste accompagné de sel et d’ail. Le souvenir de Stalingrad est dans toutes les mémoires et Iouri se rappelle son enfance au sortir de la guerre. On tuait les poux à coup de DDT dans la tête des gamins. Son père s’occupait de l’usine de fabrication de papier. Juste à côté, il y avait cette immense décharge où par wagons entiers, l’URSS livrait au pilon des millions de tonnes de livres interdits. A commencer par ceux de Staline dans la fin des années 50. Khrouchtchev est au pouvoir, soixante tonnes de biographies de Staline viennent d’être livrées à la décharge, tandis que 140 autres tonnes patientent déjà. La décharge, c’est l’immense bibliothèque où le père de Iouri ramasse des livres à lui offrir. En douce. Tout. Sans réfléchir. Tout ce qui leur tombe sous la main. Lui, lit tout. Sans rien comprendre parfois. Jusqu’à ce que par hasard il finisse par découvrir Le Révizor. Qu’il lut d’une traite, relut et relut encore. Puissant. Ce n’était plus de la littérature d’un coup à ses yeux. Mais autre chose. Sans qu’il sache bien quoi. Sinon que Gogol était un fou. On lançait Spoutnik dans le ciel, lui vagabondait. Nous livrant une sorte d’autobiographie romancée. Forte, sauvage. Iouri Bouïda raconte l’être humain renvoyé à sa petitesse existentielle. L’humanité sordide, veule, mais roublarde, attachante. Il raconte une période de l’histoire où la cruauté était la norme de la vie. Et remonte le fil du temps. L’entrée des troupes en Tchécoslovaquie, la fin du récit héroïque soviétique, Brejnev, tandis que lui découvre Dosto, Thomas Mann, Flaubert, Conrad, tous ces auteurs de décharge… Peu à peu, la littérature s’installe dans sa vie. Par le biais de la décharge qui lui révèle le poids des mots, des textes, des livres. L’expérience littéraire. Son expérience littéraire. Kafka, «en dehors du monde terrestre». Beckett, Faulkner. Il ne savait comment appeler ça. C’était le début de quelque chose, la fin du Je dans la littérature. Et puis Shakespeare enfin, la littérature la plus résolument antisoviétique qu’il ait connue.

Voleur, espion et assassin, de Iouri Bouïda, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, collection Du monde entier, février 2018, 328 pages, ean 9782072723902.

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4 juin 2018 1 04 /06 /juin /2018 08:10

Un homme vit dans un recoin de mur. Recroquevillé. Un SDF. Chaque soir il vient dormir là, dans l’embrasure d’une porte. Son histoire minuscule. Et puis rien. Une autre histoire minuscule, de disparition elle aussi. Ou celle de cet homme dont la paternité n’est que séparation. Derrière le cirque d’hiver, bien des êtres s’éteignent. Xavier Person témoigne de leurs brèves existences. Convoque notre passé douloureux : Sétif, un  père tué par balles il y a bien longtemps. Devant sa fille. Par un  officier de l’armée française. Oui, on faisait ça, nous autres, français. Mais le temps a filé. Personne ne réagira plus. Ne reste que la discrétion des hommes des bancs publics, qu’aucun récit ne parvient plus à accrocher. Des nouvelles donc, très courtes. Deux pages souvent. Celle de Claire. De son père, il ne lui reste qu’une image. Et puis c’est tout. Partout ne se déplie que l’effacement, l’évanouissement des êtres et des choses. Moins la disparition que l’évanouissement. Il nous reste des traces, que Xavier Person relève. Un monde de fantômes. Où il n’y a jamais assez d’esse pour qu’aucun être n’y tienne. Et des lectures. De Modiano, des Misérables, admirables, le seul vrai lien où être vraiment enfin, dans cette insistance des lectures qui permettent d’entrer chacun dans la question de l’être.

Des histoires qui nous livrent et qui dans le même temps, peut-être, aident à mieux nous cacher, quand le réel ne parvient pas à tout escamoter. Ce qui est soit dit en passant, sa fonction première, de tout dérober. Ou bien alors, nous reste à prendre la décision, justement, de nous dérober au monde que nous avons laissé croître et tout envahir. Et faire comme ce personnage, Olivier, ce cadre de cinquante ans qui décida un jour de tout plaquer pour se terrer dans un repli du mont Ventoux et y passer ses journées à écrire pour rien, et randonner. Ou, plus radicalement, et peut-être parce que ce monde est dingue en acter la folie et le fuir comme le frère d’Olivier, en décidant de se faire enfermer dans un asile pour ne jamais plus en ressortir, comme le fit naguère le poète Stanislas Rodinski et vivre dans ce recoin de solitude la Victoire, à l’ombre des ailes de l’espoir immense…

Derrière le cirque d’hiver, Xavier Person, éd. Verticales, février 2018, 144 pages, 12,50 euros, ean : 9782072776748.

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28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 13:13

Les éditions Libertalia ont eu la bonne idée d’exhumer Traven du long oubli dans lequel le monde des Lettres l’avait plongé. Le ramenant bien malgré lui à sa réputation d’écrivain sans visage, lui qui n’avait de cesse de fuir dans l’anonymat les risques dans lesquels ses écrits le plongeaient. L’anarchiste Traven les signa du reste longtemps du pseudonyme Ret Manut, en rage contre les journaleux de son époque, à la solde, comme ceux d’aujourd’hui, des pires réactions. Munichois, proche des Spartakistes, Traven avait appartenu à la République des Conseils de Munich qui s’était emparée du pouvoir en 1918. Réprimée dans le sang, il erra longtemps avant de s’enfuir définitivement pour L’Amérique du Sud, échappant de peu à l’exécution sommaire à laquelle le pouvoir le destinait. Parue en 1955, Le Gros capitaliste est une fable qui conte l’histoire d’un Indien mexicain tressant des petits paniers d’osier dans ces moments de temps libre que son travail à la ferme lui laisse. Surgit un américain emballé par les petits bijoux que l’indien confectionne. Il voit de suite le parti qu’il pourra en tirer, ses 1200% de marge pourvu que l’indien accepte d’en produire beaucoup plus. Mais au moment de la négociation, l’américain ébahi se heurte aux raisonnements de l’indien en matière de rabais, qui n’ont de paradoxaux que l’incompréhension dans laquelle se trouve tout bon capitaliste de prendre en compte la totalité des coûts réels de production d’un objet, quel qu’il soit. Une grande leçon d’économie en découle… Dans le second texte publié, Traven surprend encore de si bien savoir poser les vraies questions, quand il rétorque que seul l’art sait répondre à celle de savoir pourquoi vivre. L’art, plutôt que la religion…

Le Gros capitaliste, B. Traven, traduit de l’allemand par Adèle Zwicker, éditions Libertalia, mai 2018, 42 pages, 3 euros, ean : 9782377290260.

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25 mai 2018 5 25 /05 /mai /2018 08:37

Les Deux tours. Le titre est une énigme : quelles sont ces deux tours ? On sait que Tolkien ne songea à un tel titre que fort tard, ayant proposé tout d’abord à son éditeur de baptiser ce second volet L’Anneau dans l’Ombre (lettre du 24 mars 1953). En août de la même année, il hésitait encore, proposant cette fois L’Ombre s’étend. Ce n’est que quelques semaines plus tard qu’il proposera enfin ce titre qui interroge depuis : Les Deux Tours. Délibérément, Tolkien voulait introduire une ambiguïté, laisser un doute planer, et le lecteur se débrouiller avec cette énigme, renforcée par la composition du volume, hétérogène, narrant les aventures de Frodon tandis que les combats entre les Orques et les Cavaliers du Rohan font rage et que bientôt surviendra la rencontre avec l’Ent Fangorn et que nous assisterons, incrédules, au retour de Gandalf. On suit le Gollum sur le chemin qui mène au Mordor. L’émotion est extrême, l’épisode, épique, mais immobilisé parfois en d’intenses moments contemplatifs, tandis qu’au loin irradient ces Deux Tours comme l’horizon funeste d’une catastrophe inéluctable. Mais que sont ces tours ? Le volume en mentionne de nombreuses : Orthanc, Minas Tirith, Minas Morgul, Barad-dûr et la tour de Cirith Ungol… Dans un courrier à son éditeur, Tolkien évoque tout le bénéfice dramatique que l’on peut tirer de cette énigme. En janvier 1954, l’éditeur commande à Tolkien un dessin pour la jaquette du second volume. Tolkien lui adresse alors celui de tours qui ressemblent beaucoup à celles de Barad-dûr et Minas Tirith, qui entourent le volcan Orodruin. Et puis il renonce, au profit d’un nouveau dessin proposant deux nouvelles tours, moins identifiables, avant de revenir encore sur sa proposition et proposer en dernier cette «grande colonne» vers laquelle Gandalf avance. La jaquette ne laisse cette fois plus aucun doute semble-t-il. Mais le texte est plus ambigu. Au lecteur, donc, de se faire sa propre opinion… La Fantasy que Tolkien déroule se charge ici d’une redoutable dystopie, qui nous est contée cette fois encore par le talent fou de Thierry Janssen, qui sait comme nul autre donner vie à chacun des personnages de l’immense saga. Offerte enfin dans sa traduction de 2015, qui prend en compte la dernière version du texte anglais et les indications laissées par Tolkien à ses traducteurs. Un chef d’œuvre.

Les Deux Tours, Le Seigneur des Anneaux, tome 2, John Ronald Reuel Tolkien, lu par Thierry Janssen, traduit de l’anglais par Daniel Lauzon, Audiolib, 18 avril 2018, 2 CD MP3, durée d’écoute : 18h09, 26,90 euros, ean : 9782367625584.

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16 avril 2018 1 16 /04 /avril /2018 16:25

Le vendredi 13 avril, la Librairie l’établi, de Sylvaine Jeminet, à l’invitation du poète Marc Verhaverbeke, recevait Brigitte Giraud pour la sortie de son dernier roman : Un loup pour l’homme. Je n’ai pas lu l’ouvrage, je n’ai lu aucun des textes de cette auteure. Mais j’étais là. Venu curieux moins d’une rencontre avec un auteur qu’avec un lieu. Du moins, intéressé par leur manière de faire, non pas un débat mais la possibilité d’une parole partagée.  Et je n’ai pas été déçu. Je ne parlerai pas de l’ouvrage –une autre fois sans doute. Mais de l’esprit du lieu. Le dispositif restait cette habituelle frontalité à la française, la langue sur son piédestal, affermie sinon armée, une conception héritée des grecs qui n’imaginaient pas autrement l’agora que sous des espèces militaires, où livrer bataille. Une conception de l’échange au fond inamicale, qui est restée la nôtre, feutrée dans l’héritage de l’art de la conversation cultivée des salons du XVIIIème et cependant toujours arrimée au malheur des vaincus. Une table donc, deux sièges, l’auteure et Marc Verhaverbeke faisant face –front- au public. Cependant, l’exiguïté du lieu, la nécessité dans laquelle nous nous trouvions de pousser au plus près nos sièges de cette table dispensatrice des honneurs, cassait si bien la solennité de ce genre d’exercice que quelque chose se passa –qui devait se passer au fond chaque fois. Il y avait bien certes toujours ce risque que l’on connaît d’une rencontre soumise à l’obséquiosité de l’accaparement égotique. Mais d’emblée, Marc Verhaverbeke s’est complu à bavarder plutôt qu’arguer. Avec bienveillance, s’interrogeant plutôt qu’il n’affirmait. S’interroger. N’est-ce pas déjà ouvrir entre nous un besoin de connaissance ? Il parlait en toute franchise et amitié. L’amitié. C’est à cela que je voulais en venir, et c’est à cela que je me voulais convier. Non pas entendre un auteur. Non pas entendre un critique. Mais me poser dans un espace de patience, en me laissant guider par ce que je ne savais pas.

La lecture est une amitié, au sens fort, philosophique du terme, de cette amitié que le philosophe nourrit par exemple pour la vérité. Désintéressée, épurée, débarrassée du fardeau de la politesse, de la mesquinerie, des bons comptes, de l’intéressement. Nous étions là, à passer ce genre de soirée autour d’un  livre, calmes, silencieux parfois, sans vanité pour beaucoup, sans orgueil. Lire est une initiation. Non une discipline. Mais une initiation qui campe au seuil d’un horizon qui ne l’accomplira jamais. Lire est une initiation, non une consolation : lire ne peut se substituer à la vie. On n’y fait que camper sur le seuil de cette vie, à laquelle du reste ce soir-là sans cesse l’auteure nous ramenait et soumettait son roman. Qu’est-ce qui justifie un livre ? Qu’est-ce qui justifie nos vies ? il n’y a pas vraiment de réponse à ce genre de question, encore que chacun doive s’y affronter. Je me suis rappelé ce que Proust disait au sujet de la lecture : qu’elle était une amitié. Qu’aucune phrase ne pouvait conclure. Une force, accumulée dans l’immobilité. Toute lecture, affirmait-il, «porte en elle comme un reflet insaisissable, une vision, cette chose sans épaisseur qui charme et qui déçoit. » Je me suis également rappelé que le très beau livre de Linhardt, l’établi, s’achevait sur une amitié naissante. Cet appel qui présida à la création d’une librairie vraiment pas commune.

 

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