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19 mars 2018 1 19 /03 /mars /2018 07:03

Livre culte s’il en est ! Quelle audace fallait-il aux éditions Audiolib pour en tenter la première intégrale sonore ! Livre généreux en bonheurs, lecture après lecture. Œuvre littéraire à l’ampleur inégalée, que dire du Seigneur des anneaux qui ne soit apologétique ? Publié en 1954, il connut aussitôt le succès. Et depuis son adaptation au cinéma par Peter Jackson, ce succès ne s’est pas démenti. Y compris dans les milieux universitaires, où cette somme a ouvert un champ inépuisable de recherches. Somptueux dans ses moindres détails, dans ces détails justement, qui en forment le vrai contenu. Il fallait tout l’art de Thierry Janssen pour nous les restituer. L’interprétation est magistrale. On l’espérait et l’imaginait à l’avance telle, sachant à qui l’on en confiait la lecture, tant Thierry Janssen s’est illustré déjà par son talent. Mais à ce point… Il sait comme aucun autre démultiplier à satiété la variété de ses registres, de ses timbres, de son phrasé, et déployer avec une gourmandise insatiable le plaisir d’une voix grave, capable toujours de plonger plus encore dans les graves. Magistral Gandalf dans son interprétation, rendu énigmatique, menaçant, nous en révélant par des éclats, soudain toute la profondeur. Et ce Frodo qu’il bafouille… Du Mordor au langage des elfes, en passant par celui des nains, vraiment, ce n’est qu’un pur plaisir d’un bout à l’autre de sa lecture. On est sous le charme, sous le choc presque. Quelle interprétation, caractérisant chaque personnage avec justesse et le donnant avec une passion que l’en sent sourdre à tout moment ! Thierry Janssen connaît l’œuvre, l’aime, on l’entend, ça s’entend  et l’on est à son tour traversé par cette passion qu’il nous offre en partage. Le seigneur des anneaux, il y loge comme personne la question du Pouvoir dans sa lecture affûtée. Ecrit entre 1936 et 1949, l’œuvre porte l’empreinte de la folie d’un monde qui est resté le nôtre. Non un univers de mythes, de légendes, mais notre seul et sombre monde. Un monde d’apostats et de traîtres -il n’y a pas loin à gratter dans l’histoire politique contemporaine, pour le vérifier… Où le juste et l’infâme s’illusionnent sans faiblir dans ce baraquement immonde qu’est devenue la terre. Un humus où rien ne distingue le monde fictif du monde réel, symptôme de l’intrigante obscurité du monde. Ce que nous donne à entendre Thierry Janssen, ce n’est pourtant qu’une histoire, non une allégorie. Sauron n’est pas Hitler. Il n’y a pas de morale cachée. Il n’y a que ce monde construit par Tolkien et son vertige pour seul horizon. Un monde où un Pouvoir s’est levé, et dont l’ombre pèse déjà sur lui. Un monde dans lequel un autre Pouvoir s’oppose à cette levée funeste. L’Adversaire s’avance, s’énonce, désire avec force la domination du monde. Mais il s’avance masqué, dissimulé, désincarné. Il n’est qu’une intelligence immatérielle. Il est Le Pouvoir. Sa volonté malfaisante, qui sans cesse menace de tout engloutir. Il est Le Mal, auquel il manque pourtant l’Anneau unique, forgé en son sein. Cet anneau que Frodo doit détruire en le jetant là où il fut forgé. Un projet fou, sinon absurde. Fou, parce que le Pouvoir est folie. Et comme tel, il se condamne lui-même. Non comme volonté, ou technique : bien qu’il soit une arme, il se condamne parce qu’il n’a aucune substance et que sa chair lui fait défaut. Il n’est qu’une volonté, ahurie de découvrir qu’elle n’est même pas libre de choisir. C’est à cela qu’amène cette lecture prodigieuse de Thierry Janssen. Qu’on entende cette folie qui traverse toute l’interprétation de l’œuvre. Cette voix démultipliée, cassée, éparpillée, que rien ne peut rassembler. C’est cela qu’on entend : cette fracture, cette voix brisée en mille autres, qui a besoin de ces mille voix pour exister, parce qu’elle n’a pas d’autre substance que ces voix qui la portent. Elle qui doit réunir en elle ce qui ne peut pas ne pas l’être. Le parti pris de cet enregistrement, au fond, c’est celui de la littérature, de la poésie, de l’art. C’est Thierry Janssen au plaisir, inouï, de dire Le Seigneur des anneaux. Tolkien dessinait dans ses échanges épistoliers le seul horizon possible de l’être humain : la célébration. L’art, contre le désir de possession, rappelant d’une certaine manière les leçons de Saint Paul : agis en ce monde comme si tu ne possédais pas ce que tu possèdes. L’art comme contemplation et non possession, seule idée qui nous justifie et justifie toute entreprise littéraire, l’amour de la littérature pour seul horizon, son plaisir, cette jubilation d’un Thierry Janssen à lire, des heures, des journées durant, Tolkien.

Le Seigneur des anneaux, vol. 1 : La Fraternité de l’Anneau, lu par Thierry Janssen, audiolib, mars 2018, 2 CD MP3, durée d’écoute : 20h52, 26,90 euros, ean : 9782356419669.

 

Le making off (passionnant) du livre lu :

http://www.audiolib.fr/actualites/decouvrez-le-making-du-livre-audio-le-seigneur-des-anneaux

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15 mars 2018 4 15 /03 /mars /2018 09:38

La librairie l’établi a tiré son nom du livre éponyme de Robert Linhart, véritable chef d’œuvre de la littérature française, L’établi, publié aux éditions de Minuit en 1978. Des années 1967 aux années 1973, de jeunes intellectuels se sont établis en usine, pour marcher à la rencontre d'une classe ouvrière qu'ils idéalisaient, mais ne connaissaient pas. Ils y sont allés armés de l’idée naïve qu’ils constituaient une avant-garde éclairée, seule capable d’organiser le mouvement ouvrier dans son désir de libération. Et du sentiment généreux qu’ils avaient quelque chose à apprendre à son contact. Un paradoxe dont ils revinrent le plus souvent décillés, tel Robert Linhart découvrant que les ouvriers pouvaient parfaitement s’organiser sans lui. De ce mouvement il n’est resté qu’un livre. Celui de Robert Linhart. Moins un témoignage qu’une épreuve féconde. Le livre L’établi, à lui seul, constitue un aboutissement qui a transcendé largement son objet. Peut-être tout écrivain est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’un livre, à la rencontre d’un monde qu'il croyait transformer et que son ouvrage a peut-être en effet transformé, là où il n'attendait plus rien...

Peut-être tout comédien est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’une lecture… Hier soir, le comédien du studio-théâtre de Vitry, Guillaume Gilliet, nous en a administré la formidable preuve, au travers d’une interprétation tantôt malicieuse, tantôt grave de l’établi. Et ce qui était frappant dans cette lecture, c’était sa capacité à faire ressortir le caractère poignant de l’expérience rapportée par Robert Linhart qui a su, mieux que tout autre, saisir ces conditions d’humiliation faites aux hommes dans les sociétés libérales. C’est jusque dans le détail des vies, au plus intime des gestes qui nous fondent, que Robert Linhart est allé débusquer ce que vivre veut dire, bien au-delà des circonstances historiques ou sociologiques du travail à la chaîne. Hier soir, Guillaume Gilliet nous a littéralement jetés dans cette condition humaine qu’ils sont trop nombreux à considérer comme fâcheuse, préméditant sa lecture pour nous engager, chacun,  à en relever en nous les exigences. Nous ravissant peu à peu, au fil d’un texte souvent ironique dont sa lecture soulignait avec allant le ton moqueur, Guillaume Gilliet nous a offert la chance d’éprouver l’émotion de cette incertitude qui pesa dans l’usine Citroën et que Linhart rapporte au moment de relever la tête, et celle d’éprouver le frémissement libérateur quand la lutte s’énonce, où puiser non seulement la force d’être enfin, mais sa générosité. En une heure de temps, nous avons pu éprouver la mesure d’un monde fait pour broyer les vies et partager la joie de déposer le renoncement auquel nos sociétés nous ont tant réduits, à travers une lecture facétieuse et juste.

Prochaine lecture à la médiathèque de Vitry-sur-Seine.

A suivre : Longueur d’ondes, histoire d’une radio libre,

vendredi 23 mars, samedi 24, dimanche 25 et lundi 26, par la Compagnie Trois-six-trente, direction : Bérangère Vantusso.

En mars 1979 commençaient d'émettre l'une des premières radios libres françaises, autour des luttes dans le bassin sidérurgique de Longwy. C’est cette histoire que la pièce raconte.

contact@studiotheatre.fr

tél 01 46 81 76 50

L’établi, Robert Linhart, éditions de Minuit, poche n°6, 180 pages, 6,50 euros, ean : 9782707303295. Première publication aux éditions de Minuit en 1978.

Librairie L’établi,  8 Rue Jules Cuillerier, 94140 Alfortville

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12 mars 2018 1 12 /03 /mars /2018 09:27

Anton Tchekov écrivit La Cerisaie en 1904. Sa dernière pièce. Achevée un an avant de mourir, en pleine guerre russo-japonaise, qui allait se conclure par la défaite de la marine russe, la prise de l’île de Sakhaline et pour la Russie, la confrontation à son état réel, confrontation qui allait prendre l’allure d’une révolution achoppée. Mais en attendant celle de 1917, la grande Russie implose. Tant économiquement que politiquement, incapable que sont ses dirigeants de comprendre les transformations qui l’affectent. C’est même toute la société russe qui se voit bousculée, incapable de faire face et qui s’empêtre dans son ridicule, ses frustrations, ou le tragique d’une paupérisation foudroyante. La Cerisaie en est le brûlant symbole. Ruinée, vaine, stérile, elle ne tient que par des bouts de ficelle, le souvenir que l’on en a, le patrimoine qu’elle représente. Elle est un monde qui a pris fin et qui s’échoue, naufrageant tous ses protagonistes dans l’exil de leurs gestes de désespérés. Christian Benedetti a pris le parti de nous offrir un vaudeville. On entre, on sort, on court, on rit, on pleure aussi, à cent à l’heure, entrées et sorties réglées comme dans une pièce de Feydeau. Il y a mis du rythme, beaucoup de rythme : le texte est presque jeté dans la précipitation, sans cesse un mouvement emporte les comédiens. Tchekov lui-même pensait avoir écrit une comédie. Quand il la représenta, Stanislavski en fit un drame, sinon une tragédie. On pleure aussi. Ou plutôt, le souffle vient à manquer devant un tel déferlement d’inepties, de cruauté, de naïveté, de lassitude. Reste ce vide dans lequel semble tomber littéralement toutes les répliques. Ces silences, dont Benedetti a pris le parti de les prolonger jusqu’à troubler le spectateur, ces interruptions du jeu scénique, ces instants figés avant que la machine théâtrale ne se remette en route. Du vide. Personne ne croit longtemps à son propos. Reste donc des mots qui ne fécondent rien et la fin qui n’est pas une issue. Reste le mobilier remisé contre les murs d’un décor décharné et Firs, le valet, somptueusement interprété par Jean-Pierre Moulin, que l’on a oublié et qui repose parmi les objets abandonnés. Firs et son marmonnement pour lui-même, le théâtre retourné comme un gant, ces personnages qui traverse la scène mais ne font que poursuivre chacun sa propre obsession, son idée, son émotion, chacun s’y accrochant comme il le peut dans un spectacle (il y a une vraie dernière fête ratée, à la Cerisaie), qui se manque presque lui-même d’une certaine manière. C’est fort, c’est juste et c’est superbe !

La Cerisaie, Anton TCHEKOV, mise en scène Christian Benedetti, du 5 mars au 24 mars, du lundi au samedi à 20h30, Théâtre Studio, Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, bus 103, 125, 325, 24, métro Maisons-Alfort-Ecole vétérinaire, téléphone : 06.85.83.03.58 / 01.43.76.86.56.

Crédit photographique : Simon Gosselin.

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6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 10:11

Trente années de vies newyorkaises… L’ambition d’un roman d’éducation contemporain parfaitement réussi. Une ambition qui n’est pas sans rappeler la trilogie de Miller, La Crucifixion en rose : Sexus, Plexus, Nexus, racontant l’Amérique des années cinquante et qui en fit l’un des romans phares de la beat génération. Mais autre époque, autre ton, autre style, autre narration. Yanagihara a pris acte de cette liberté que nous nous sommes offerte et n’en fait pas sa quête. Le sexe, ici, n’est pas libération, mais un enfermement à bien des égards. Non une corruption mais, non consenti, non partagé, la curée d’un monde qui ne saurait quoi vivre et qui se serait abîmé dans des passions tristes, pour reprendre les termes de la philosophie de Spinoza, en en renversant les objets : le sexe chez Yanagihara ne libère pas. Sans pour autant que l’auteur ait versé dans on ne sait quelle pudibonderie, car ce n’est pas même l’oubli de l’amour qui guide le monde. Alors quoi donc ? Ils sont quatre au départ : Willem, JB, Malcolm et Jude. La vingtaine, d’origines très contrastées, mais tous étudiants des grandes universités américaines. Quatre copains attentifs, à l’époque des petits boulots et des galères d’appartement, entre Chinatowm et Little Italy. La vie de Bohême, mais toute relative, puisque l’un ou l’autre est le rejeton d’une famille riche. Quatre amis qui partagent une volonté commune d’arriver : moins de s’en sortir que de marquer son époque. Quatre étudiants brillants donc, aidés par la fortune de l’un, l’enthousiasme de l’autre, et leur indéfectible amitié. Ils sont quatre, que l’on suit dans leur vie, à se poser un temps la question ténébreuse de savoir quand renoncer, à l’époque de la réalisation de soi. Quatre copains qui luttent pour se soutenir et refuser de voir leurs rêves se désagréger. Quatre caractères dépeints avec finesse, précision, intelligence. Dont ressort surtout Jude, le matheux qui a choisi le droit et qui excelle dans les deux disciplines. L’énigmatique Jude tout d’abord, l’enfant venu d’on ne sait où, sinon qu’il est orphelin et semble porter sur ses épaules le poids d’un passé insoutenable. Et puis Willem le comédien, à la beauté irrésistible, JB le peintre, Malcolm l’architecte. Tous réussissent leurs études, leur entrée dans la vie. Même Jude que nul n’ose questionner vraiment, pas même l’auteur et dont on découvre au fil des pages le parcours impossible, l’enfance meurtrie, suppliciée. Ils sont quatre et le resteront jusqu’à la fin, accompagnés bientôt d’êtres d’exception, Harold, Andy, qui partageront avec eux leurs vies. Quatre qui réussissent au-delà de tout ce que l’on peut imaginer, chacun, dans son métier, excellant. Y compris Jude, très en vue dans le milieu de la finance, du droit, que son professeur finira par adopter, en des pages éblouissantes d’émotion. Jude dont les secrets sont révélés peu à peu dans le fil de la narration, au gré de ses possibilités à lui, et non celles du lecteur. On suit donc l’évolution de ces caractères, leurs amours, toujours, leurs sexualités. Mais, encore une fois, à la différence de Miller, le sexe ne traverse ici les pages qu’à la nage, emporté par sa propre tourmente. Et cependant lumineux ! Posé entre les genres et les transcendant avec un naturel incroyable. Car le sexe n’est plus genré ici : il est devenu l’expression d’un désir assumé, aux orientations multiples et toutes légitimes. Un Miller à rebours en somme, qu’embrase l’histoire de Jude. Qui emporte du même coup tout le récit avec lui, le plie, le brise, le torture. Il y a un rythme dans ce roman ! Tout en nuances, hâté ou ralenti, au gré de la maturation des protagonistes. Que l’auteur sait pourtant bousculer, pour tendre brutalement le roman au moment de nous révéler la monstruosité d’un poids insupportable. Celui que Jude doit supporter. Jude seul bien que toujours entouré. Mais ne pouvant sortir de sa nasse. Jude nous jetant à la figure ces vérités qui déstabilisent : être quelqu’un, c’est se confronter à un corps. Mais quelle confrontation l’auteur nous inflige-t-il ! Quel équilibre de terreur au sein de laquelle Jude a pourtant fini par trouver place et vivre… Et nous la nôtre, parmi ces personnages démunis devant la douleur écrasante qu’il subit. Les années de bonheur, nous les vivons dans toute l’étendue de leur tragédie, agrippées par l’effroi qui ne cesse de les investir. C’est quoi le bonheur ? C’est quoi vivre en couple et se promettre l’un, le souci de l’autre, quand ce dernier est indissolublement prisonnier d’une douleur indépassable ? Quand il nous faut apprendre à tout prix qu’il nous faudra simplement nous contenter du meilleur en nous ?  Tout devient sublime dans cette tragédie du peu que la vie nous octroie.

Une vie comme les autres, Honya Yanagihara, Buchet-Chastel, traduit de l’anglais (USA) par Emmanuelle Ertel, janvier 2018, 816 pages, 24 euros, ean : 9782283029480.

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5 mars 2018 1 05 /03 /mars /2018 08:47

Un projet de plateforme en pleine cambrousse. 250 résistants, une armée de flics. On dirait bien qu’on est en France… Ambiance Mad Max : déferlement de grenades offensives, de lacrymos, arrestations musclées, arbitraires, GAV, décidément oui, on est en France. Le narrateur est zadiste. Sur le retour, débauché de toute ambition professionnelle : à cinq kilomètres de sa ferme, une grosse entreprise veut bétonner le paysage. La ZAD s’active. Les fachos aussi, qui attaquent sans que cela émeuve les autorités. Tabassé lui-même, après un séjour à l’hosto, il est bien décidé à se faire vengeance. Les fachos, c’est un petit groupe de tarés identitaires qui ont élu domicile dans un rade du coin. Sa nouvelle copine, Claire, se jette dans la bataille, trouve leur adresse, repère les lieux. Il fait sauter le bar des fachos, tandis que la clique Valter, initiatrice de la plateforme, semble vouloir mettre les bouchées double. Et de nouveau Claire entre en jeu, enquête, trouve leur domiciliation : lituanienne… Trop beau pour être honnête, mais ça, le narrateur ne le découvrira que trop tard… On est loin de la ZAD là, de son atmosphère festive, militante, tous désirs aux aguets. C’est qu’au fond, la ZAD de Pouy, c’est son style, sa manière d’inventer un prétexte à écrire, non pas rusé –on se fiche de l’intrigue-, non pas haletant –on se fiche des rebondissements-, mais piqué de réflexions, d’observations, de commentaires sur les temps qui courent et commencent de nous courir sérieusement… Un style foisonnant, sinon pagailleux, anarchiste si l’on veut, où le récit importe peu, pourvu qu’il signe le plaisir d’une écriture ironique. C’est peut-être cela, sa dimension «populaire» : cette ironie quant à la construction, qui se fiche de ficeler un récit bien «monté»…

Ma ZAD, Jean-Bernard Pouy, Gallimard, série noire, décembre 2017, 194 pages, 18 euros, ean : 9782072753756.

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12 février 2018 1 12 /02 /février /2018 09:05

Comment poursuivre ? Passé un certain seuil, c’est la seule question qui vaille… Question politique par excellence, affirme Frédéric Boyer. Que faire ?, disait Lénine. Sans doute parlait-il lui aussi de la vie, de ce grand chantier égaré. Mais d’autre chose encore, dont je reparlerai une autre fois. Comment poursuivre ? Du côté du cœur, ou bien ? Dans quelle direction ? Quand la plupart du temps, on vit sans direction précise. A vue. Jusqu’au jour où. Jusqu’à ce jour qui est advenu dans la vie de Frédéric Boyer, lui révélant brusquement la vanité de son être, la viduité de toute chose. Un jour, il a pris en pleine figure ce manque de sens, pour devenir le témoin de cet objet impossible à se figurer : le chagrin. «Témoin superstitieux de son malheur», écrit-il pour lui-même, jeté à bas du cours de son existence, observant sa vie comme la trame déjà usée d’un corps dont il ne voulait plus. Egrenant le temps qui l’écrasait et ne projetait rien au-devant de lui, enfermé qu’il était dans ses habitudes complaisantes. Lui, un jour, d’un coup, se réveilla avec le sentiment tragique d’être là sans être présent à rien. Comment poursuivre alors, là où toute aspérité a été gommée, là où plus rien ne vous retient vraiment à la vie ?  Mourir, il y a songé. Et au suicide. Il n’est pas mort. Mais c’était tout comme, inquiet de savoir d’où pourrait bien surgir à présent la faculté d’espérer ? La seule question qui vaille : espérer. A laquelle il s’est alors affronté, accroché, vrillé. Qu’est-ce qu’espérer ?  Qu’est-ce qui habite un tel sentiment ? D’où partir pour le comprendre ? De questionnement en questionnement, Frédéric Boyer a fini par partir du commencement, de ce vieux texte qui nous habite sans qu’on y prenne garde : la Bible. Et du fameux Déluge, cette sorte de re-Création, de seconde chance, de seconde fois qui nous fut accordée, comme un angle mort de la trajectoire humaine, de ce qu’elle avait de terrifiant, cette seconde première fois qui effaçait le Commandement et le reprenait aussitôt. Qu’est-ce à dire ? Et qu’y aurait-il à gagner dans cette méditation ? Frédéric Boyer écrit désormais autour de l’espérance que cette seconde fois engendra. S’interrogeant sur son désespoir, sur le désespoir qui est cette incapacité à accueillir la fragilité du monde. Sur cet inexprimable dont nous ne pouvons faire l’économie, sur ce pont que l’espérance commande de bâtir sur fond de désespoir. Une espérance inquiète ? Toujours ? Nécessairement ? Car il n’est pas de formule qui tienne : il faut reprendre toujours, reprendre toujours le travail qu’elle impose et qui, à bien des égards, est un travail de traduction : traduire, c’est se mettre en mouvement, s’expatrier, dans la vie et l’œuvre d’un autre, d’une autre langue. Voilà. C’est ce chemin de méditation qu’il nous demande de poursuivre, pour rejouer dans notre langue l’obscurité d’une langue autre. Ne plus être seul, bien que sur ce chemin «entre», nécessairement orphelin de toute langue. Il faut se déplacer, être attentif au détail d’une expression, faire face à l’étrangeté, entendre l’altérité en nous. Faire entendre dans sa langue l’empreinte de l’autre. C’est cela l’espérance : allégoriser l’espoir comme un drame du langage. Le livre de Job occupera désormais une place centrale dans cette révélation personnelle. Intime. Qu’est-ce qu’espérer ? Dans le livre de Job, il est écrit que seuls les faibles peuvent espérer. Est-ce donc la faiblesse qui espère ?  L’espérance n’appartiendrait-elle qu’à ceux qui crient dans le désert ? Je ne vous en dirai pas plus : chacun doit reprendre le chemin à son compte, et cheminer par ses propres moyens. Ce qui commence, c’est là où le cœur attend (Job, lamentations, 3,1-24). Espérer, c’est convoquer le monde en l’épelant, c’est appeler la vie à se métaphoriser contre la féroce clôture de la souffrance. Espérer, C’est prendre au sérieux le manque, sans se laisser recouvrir par lui. Espérer, c’est se confronter au démesuré. Retourner là où le cœur attend… Où retrouver ce que l’on n’a pas eu et où vivre autrement son rapport au monde désormais. Peut-être dans le sens où Saint Paul l’évoquait : posséder comme si nous ne possédions pas. Voilà la bonne position, pour déjouer l’usage mortifère que nous faisons du monde et qui engendre tant de désespoir. Car l’espérance parvient à faire entendre le contraire de ce que l’on vit, seule condition du cheminement.

Frédéric Boyer, Là où le cœur attend, P.O.L., septembre 2017, 188 pages, 15 euros, ean : 9782818043769.

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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 09:24

Un matin, un mot lui a échappé. Un seul. Quel mot importe peu. Ce qui importe, c’est qu’il lui ait échappé et qu’il ne sache pas duquel il s’agissait : on n’est pas ici dans un ouvroir de littérature potentielle et la Disparition de Perec ne constitue en rien l’horizon d’attente du récit que Forest écrit. Un mot lui manque. Dont on s’étonne qu’il le sache… Alors on se dit qu’il s’agit d’un artifice d’écrivain. Non pas un exercice de style, encore une fois : Forest n’est pas Queneau. Mais d’une feinte littéraire qui en vaut bien d’autres. Une astuce, à force d’écrire, quand écrire est devenu le mouvement irrépressible. Une malice donc. Une candeur. Encore que. Même si l’on n’est pas dupe de ces façons dont le genre se nourrit, cet oubli-là interroge, moins sur la manière d’écrire, que d’être écrivain et des raisons de l’être…

Donc, autour de ce mot qui vient à manquer, le narrateur construit sa fiction. Il parle d’un tableau accroché au-dessus de son lit, de la neige, du vent. Il est entré déjà dans son histoire au moment où le lecteur s’interroge encore : comment commence-t-on une histoire ? Parce qu’il a feint la disparition d’un mot, il nous fait le don d’une écriture. D’un style. Le reste importe peu : les histoires, les descriptions, ceci, cela. De toute façon, à la fin, l’oubli l’attend et nous attend. Du moins, lui, l’aimerait, qui nous a tant baladés pour masquer le vrai ancrage de sa proposition, que révèle une simple petite phrase longuement méditée, consignée comme sans y prendre garde : (l’oubli) «conserve sauf le souvenir de ce que l’on a vécu»… Oui mais sans nous. Quand nous ne pouvons peut-être plus répondre de rien, quand prendre soin de ce qui n’est plus est devenu hors de notre force, sinon de portée désormais…  Mais… Cela donc seul importerait, qui nous laisserait ensuite en paix, d’avoir tant oublié ? Forest signe finalement un texte poignant, à verser autant dans l’artificiel de l’écriture. Un texte qui s’achève là où il a commencé, sans jamais l’atteindre : l’oubli.

(A vrai dire, en lisant ce récit, je n’ai pas cessé d’avoir en tête le poème de Rimbaud : l’Eternité, cette mer allée avec le soleil, âme sentinelle murmurant l’aveu… Pas d’espérance : l’oubli n’est pas l’éternité.)

Philippe Forest, L’Oubli, Gallimard, NRF, décembre 2017, 236 pages, 19 euros, ean : 9782072760891.

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6 février 2018 2 06 /02 /février /2018 09:05

Iris est morte. Un choc pour la narratrice. Reste sa fille. Orpheline. Pour laquelle elle veut témoigner, écrire une longue lettre, lui parler d’Iris. Une lettre impossible à écrire. Mais à laquelle elle ne peut plus se dérober. Alors elle part, retourne dans ce coin des Pyrénées où elle avait rencontré Iris. Un choc, cette rencontre. Au pied d’un château cathare. Des années plus tard, la voici donc revenue dans ce petit village qu’Iris avait chamboulé. La librairie, le bistrot, cette petite mansarde qu’Iris habitait chez Georges, le libraire bourru. Que raconter à Stella, la fille d’Iris ? Qu’Iris s’était voulu comédienne, qu’elle avait lu, beaucoup, dans ce village éloigné de tout. Et qu’elle était partie un jour, sans prévenir quiconque. Pourquoi ? C’est autour de ce lourd secret que le roman tourne. Et des lectures fantasques d’Iris. Un jour elle avait lu La Guerre de Troie. A sa manière. Inventant tout devant un public médusé, dont beaucoup n’avaient pas lu un traître livre en quarante ans. Un autre La Chanson de Rolland. A sa manière toujours, au plus loin du récit, au plus près de l’histoire, subjuguant le village, racontant plutôt que lisant, poussant devant elle les personnages sans ménagement, les trimballant d’un siècle l’autre, d’un roman l’autre. Les vraies histoires ne se terminent jamais. Toute légende est littéralement chose à dire qui se prolonge de lecture en lecture, de Roncevaux à Guermantes. Et puis tout cela a pris fin brutalement. Iris est partie sans rien dire à personne, tandis qu’elle, la narratrice, s’est muée en «petite prof de province». Qu’est-ce qui lui a échappé ? Elle s’interroge. Qui venait à ces lectures ? Pourquoi ? Ne posant pas les bonnes questions. Comme de savoir ce qui s’était passé soudain dans ce petit village quand Iris avait surgi. Elle avait tout bousculé, à commencer par les conventions sociales, à commencer par les distances entre les gens, déchirant le voile de convenance qui repose d’ordinaire comme un suaire entre eux, ouvrant chacun à l’intimité de son être, retournée comme un gant pour faire place au désordre qui scintille et bat et éclipse tout sur son passage. Iris, c’était l’effraction qu’elle n’avait pas prévue, le grand chambardement des âmes et des consciences ouvertes subitement au flux héraclitéen de la vie dont on ne peut jamais prédire la force ni la direction. Ce grand bouleversement qu’elle avait touché du doigt et qu’elle avait fui, renonçant elle-même à son appel. C’est ce renoncement, au fond, qui interpelle. Pourquoi renoncer ? Faut-il renoncer pour que la vie prenne garde ?

Ariane Schréder, Et mon luth constellé, éditions Héloïse d’Ormesson, 18 janvier 2018, 254 pages, 18 euros, ean : 9782350874357.

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2 février 2018 5 02 /02 /février /2018 09:01

Deux mois chez la tante Frida… Tout l’été en somme… Julia, douze ans, n’en revient pas ! Ses parents ont osé ! Tandis qu’ils se la couleront douce en Inde… Soit disant pour y faire de la recherche… Pour les abandonner, oui ! Elle et sa petite sœur. Et avec les cousins en plus ! Dont Georges et Alex… En pleine brousse. Rien. Pas un supermarché, pas un cinéma, pas de télévision, pas d’internet, pas même le moindre ordinateur, le moindre portable. Le désert… Et en plus il faut couper du bois pour faire la cuisine… Pas de vélo, pas de balançoire, pas de skate… Et Frida qui leur propose de repeindre le bateau, de retourner le champ de patates, si le cœur vous en dit… C’est une blague ?, se demande Julia. Un camp de redressement ? Elle a beau jeu, la tante Frida, d’affirmer alors qu’ils sont libres, justement parce qu’il n’y a rien. Libres de faire ce qu’ils veulent, mieux : d’inventer leur liberté ! Tu parles !... Alors Julia a tout de suite repéré la bibliothèque. Elle lira. Dévorera. Tous les livres. Elle n’en connaît aucun. De vieux bouquins, une autre époque, une vraie aventure. Alex ? Il s’est mis à cuisiner ! Un autre, à grimper aux arbres… La nuit, la maison tremble, grince, gémit. Un matin, c’est une vague qui apporte une chaussure. L’aventure ne cesse de frapper à leur porte, nuit et jour. Les enfants se jettent alors à corps perdu dans leur imaginaire commun qu’ils tissent avec passion, délestant le monde de ses coutures trop étroites, le recousant en étoffes plus amples, plus folles, plus généreuses… Finalement, ils vont passer les plus belles vacances de leur vie ! Certes, cela pourrait paraître facile, un propos sans nuance, à charge d’une société qui nous a tant déçus embusquée derrière ses fausses promesses de bonheur numérique… Mais c’est sacrément rafraîchissant !

Les cousins Karlsson, Katarina Mazetti, éd. Thierry Magnier et Gaïa, traduit du suédois par Marianne Ségal et Agneta Ségal, mai 2013, 224 pages, 6,90 euros, ean : 9782364742574.

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1 février 2018 4 01 /02 /février /2018 09:40

La suite de L’Enfance de Jésus, du même auteur. Exilé cette fois à Estrella, une petite ville de province. David, l’enfant précoce, y est réfugié avec sa famille : Inès et Simón, qui n’est pas son père biologique. Inès n’est du reste pas sa mère. Pas vraiment. A leurs trousses, les autorités de Novilla. Inutile de poursuivre ce fil, on a compris la métaphore. Exilés, migrants, ils se sont faits ouvriers agricoles, tandis que David, en grandissant, ne cesse de s’interroger sur ses origines, son identité réelle… Simón s’inquiète de son éducation. L’enfant est doué mais rétif à tout apprentissage. Il lui faudrait des profs doués donc. L’occasion de très belles pages de méditation sur l’apprentissage des mathématiques ! D’interrogations facétieuses bien que fondées, comme celle de savoir ce qui engendre le passage du 1 au 2, dans la numération, et à quoi peut bien ressembler ce 3 trinitaire, avec lequel David a bien du mal… Qu’est-ce qu’un nombre ? Un chiffre ? Et le langage qui en rend compte ?  Finalement, David rentrera à l’Académie de danse, où la question du savoir semble posée de la façon la plus déconcertante qui soit : la danse s’y dessine comme propédeutique aux savoirs usuels, qu’on n’enseigne pas. Tandis que David ne cesse de poser des questions intrigantes, alors que ses parents l’ennuient… L’Académie est peu portée sur la lecture : c’est la musique, en fait, qui sert de support, autant à l’apprentissage des maths que de la lecture, laquelle n’est pas enseignée mais laissée au loisir des enfants. Surpris par de telles méthodes, Simón ne peut que constater que David, lui, s’enthousiasme pour ses cours, exigeant même de ses parents qu’ils le placent en internat, où il fait la rencontre de Dimitri l’obscur, l’illuminé amoureux d’Ana Magdalena, leur professeur charismatique de danse. C’est depuis cet environnement trouble que David observe le monde, apprend à le connaître, à comprendre les hommes d’un univers sans guère de morale probante… Il écoute, attentif, Dimitri, qui s’est fait le «chien» d’Ana, partout à la suivre, à la renifler, et qu’il finira par tuer, sans trop savoir pourquoi… Curieuse passion au demeurant, que l’on a cru longtemps infondée et dont on découvrira qu’elle était partagée… la belle et la bête en somme, ouvrant dans le roman une fenêtre sur l’ignoble. Après l’assassinat, David sera envoyé à l’Académie de musique. Mais il ne peut oublier Dimitri, qui a marqué de son empreinte les enfants de l’Académie de danse. Etait-il fou ? La question a-t-elle un sens ? Qu’est-ce qui pourrait prendre sens, au demeurant, dans un monde qui ne cesse de s’exiler lui-même ? Dans un monde où nul n’est lui-même ? Qui écouter dans un tel monde ? Qui suivre ? Qui condamner ? Qui pardonner ? C’est depuis la confusion dans laquelle Simón est jeté que tous les événements nous parviennent. Simón, qui veut littéralement dire en hébreu : «Dieu a entendu ma souffrance». Simón, qui ne cesse d’être le témoin tout autant que l’objet des souffrances des uns et des autres. Jeté sur une terre décousue où les villes portent le nom de comètes, où les gens sont contraints de parler des langues qui leur sont étrangères, où ils sont contraints d’improviser leur survie sans jamais pouvoir rien apprendre, ni métier, ni éducation. Le monde dans lequel nous plonge Coetzee est un monde d’errance, où rien ne peut se transmettre, parce qu’il n’y a rien à transmettre… Quel roman d’éducation alors, tordant le cou au genre, n’ouvrant qu’au désert du grand vide qui nous étreint et où l’absence de passion nous achève.

L’éducation de Jésus, J. M. Coetzee, édition du Seuil, traduit de l’anglais par Georges Lory, octobre 2017, 328 pages, 21 euros, ean : 9782021351118.

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