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12 septembre 2022 1 12 /09 /septembre /2022 10:20

Toni Morrison a écrit 11 romans et 1 nouvelle, commencée en 1980, achevée en 1983. Or Toni Morrison n'était pas du genre à hésiter dans ses choix : méthodiquement, ses manuscrits n'étaient pas des temps d'errance et d'hésitations, mais l'exploration acérée d'un thème, ou de plusieurs, d'une matière souverainement circonscrite. Une nouvelle donc. Une seule. Non comme travail préparatoire affrété pour accueillir quelque développement romanesque pour l'heure indécis, qui tarderait à émerger de ses limbes et qu'il faudrait délivrer, mais posée avec détermination. Là. Dans son œuvre. Comme un objet unique. Conservant la trace de tous ses thèmes de prédilection : la question raciale, celle de l'identité, de la place de la femme, celle de la violence sociale... Mais voilà qu'elle, si attentive dans la construction de sa responsabilité littéraire, décide d'écrire une nouvelle dans laquelle toute son œuvre se brouille d'une certaine manière. Du moins, sa réception : dans cette nouvelle, les codes raciaux semblent « exclus » par exemple. Encore que : c'est leur identification qui est exclue. Magnifiquement analysée par Zadie Smith, voici que Toni Morrison déplace les césures, ouvre ses lecteurs à une expérience unique : qui est blanc, qui est noir, des deux protagonistes de la nouvelle ? Qui est victime et de quoi ? A quoi ressemble vraiment le terrain de souffrance de l'humanité ?

La nouvelle expose une époque où la ségrégation persiste. Twyla et Roberta la vivent sur des décennies d'intervalle. Enfants, puis adultes. Mais tous nos repères ont disparu : nous ne saurons jamais qui est noir, qui est blanc. Alors que Toni Morrison s'est attachée à étudier les langues dans leurs couleurs de peau, voici qu'elle ne fournit aucune indication, qu'elle n'enracine ni Twyla ni Roberta dans ces partitions noir/blanc qu'elle a jusque-là si bien su mettre à jour et tout cela, alors que le monde autour d'elles ne cessent de s'y référer. Il n'est pas jusqu'à cette manifestation à laquelle elles participent toutes les deux et qui met en jeu, justement, la cause « raciale », chacune dans un camp opposé à l'autre, qui ne brouille ces repères. Nous ne saurons donc pas. Jamais. Sans que jamais cette question ne cesse de se poser. Pourquoi du reste ? C'est là que l'énigme de ce texte se referme puissamment : sur ce besoin de clarté du lecteur, si bien que le texte de Toni Morrison n'est rien d'autre qu'une expérience faite par son lecteur. C'est là que le texte délivre toute sa profondeur et sa force : pourquoi, comment est-ce que j'en viens sans cesse à m'interroger en termes de race ? A lire en cherchant à débusquer ce qui m'est refusé ? Ce qui est « blanc » ou « noir », c'est le lecteur qui l'apporte au récit ! Et trouve son point nodal dans cette interrogation suprême, Maggie, dont on ne saura pas si elle était elle-même noire ou blanche, ou simplement pauvre et victime parce qu'inculte. Le terrain de la souffrance est le nôtre, que chaque lecteur doit se révéler à lui-même.

Si l'on osait, on donnerait le conseil à tous les enseignants de l'étudier en classe cette nouvelle. En anglais non sans prudence, tant la maîtrise de la langue y est immense, en français à tout le moins. Ouvrez ce débat sur nos préjugés, et le terrain de nos souffrances. Rien n'est plus urgent.

 

Toni Morrison, Récitatif, traduit de l'américain par Christine Laferrière, Christian Bourgois, postface de Zadie Smith, août 2022, 122 pages, 14 euros, ean : 9782267046915.

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