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1 décembre 2009 2 01 /12 /décembre /2009 10:48
Les années noires : 1982-1987. Silence radio. En France, on meurt.

Christophe Martet parlait alors, à juste titre, du meurtre politique d’une génération.
Au point que l’on se demande aujourd’hui, dans un pays si volontiers commémoratif, si l’on ne devrait pas élever partout des stèles, des monuments aux morts du Sida.
Qu’est devenue notre dette de mémoire à l’égard des milliers de victimes du Sida ?
Il y eut un temps le patchwork des noms, et ce film que réalisa Christophe Martet en 93 : Nous sommes éternels.
Mais aujourd’hui, à l’heure où le Sida se voit dissimulé sous les chausses-trappes de la grippe A alors qu’il frappe toujours aussi férocement les homosexuels (et les immigrés, quels horizons, dans la France de Besson !) où en sommes-nous d’une politique de prévention qui ne nous contraigne pas de nouveau à réfléchir à une politique de la mémoire des nouveaux morts du sida ?

Avec cet ouvrage, Christophe Martet signait une sorte de mémorial aux victimes du Sida. J’allais écrire superbe ouvrage, tellement poignant. Il parlait de combattants. Il parlait d’une guerre. D’un front où l’on envoyait les hommes mourir.

Il affirmait aussi ce que la lutte d’Act up avait signifié : rien moins que l’entrée en politique de la société civile. Et  l’irruption des malades eux-mêmes dans les stratégies des pouvoirs médicaux et des politiques de santé – à l’heure des vaccinations de masse, comment ne pas tourner de nouveau la tête vers ce pan de notre histoire afin de mieux comprendre les engagements qui ne peuvent pas ne pas venir bientôt ?
Act up, dans son travail rhétorique de définition d’une identité homosexuelle, avait heurté de plein fouet un modèle qui lui faisait obstacle : le modèle républicain. Cette identité tentait de s’affranchir des habitus hérités d’une vieille tradition homophobe pour promouvoir un nouveau cadre de référence.
A l’heure du grand débat sur l’identité française, comment ne pas être tenté d’y revenir aussi ?
Toute une grammaire de lutte s’était mise en place avec, au delà de son côté spectaculaire, de forts emprunts à l’expression artistique (performances). Comme si la lutte gay était devenue «totale», dessinant les contours d’une contre-culture inédite. A l’époque, Didier Lestrade, affirmait qu’un phénomène n’était important que lorsqu’il trouvait sa représentation dans l’art… A l’heure où la culture est menacée, comment ne pas faire, là encore, ce retour ?

Mais in fine : comment vivent aujourd’hui les malades du sida ? Quelles sont leurs difficultés, comment pointer les insuffisances des politiques publiques ?
joël jégouzo--.

Les Combattants du sida, de Christophe Martet, Flammarion (6 mai 1993), 250 pages, 16 euros, EAN : 978-2080668998

A l’occasion de la journée mondiale de lutte contre le sida, Act Up-Paris appelle les dirigeants des pays riches à renforcer leur contribution financière à la lutte contre la pandémie dans les pays pauvres. Une manifestation partira de la place de la Bastille à Paris à 18h30. http://www.actupparis.org/

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27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 11:21
« J’ai été Macbeth »…
Un tel aveu laisse pantois.
«J’ai été Macbeth – je le sais, j’ai été Macbeth»…
Son métier consistait à frapper de stupeur.
Maître des événements, de la parole, en charge du pouvoir de vie et de mort.
La solitude du monologue de cet homme qui se souvient avoir été Macbeth semble attester d’un vrai pouvoir perdu, se révélant dans ce à quoi tout monologue engage : l’immense fragilité à ne pouvoir établir son être dans un dialogue.
De sorte que la certitude et la méfiance se combinent ici pour ne produire dans le périmètre d’un  tel discours qu’un décor.
Mais quand bien même, serait-il aussi déroutant pour le roi que pour l’acteur, de régner sur un décor ?
Tyran ou comédien, qui le dira, de ce qu’au théâtre la mort même, pour se rendre crédible, doive charrier quelque chose du vivant ?
Tout y est dans ce superbe texte de Pierre Senges, de la jouissance du pouvoir à la fébrilité de sa conquête, tout comme du goût de l’emphase dès lors qu’il est tombé entre vos mains, ce pouvoir. Tout y est jusqu’au doute de posséder quoi que ce soit, d’injonction en injonction, le «de cela je suis sûr» ouvrant à l’éparpillement des convictions – la solitude du pouvoir ? La farce, dès lors, semble se nouer à cette unique certitude : l’inanité de l’expression « la comédie du pouvoir ».
Il y a dans Macbeth quelque chose et il n’y a rien du tyran. Dans la pièce de Shakespeare, il n’est plus qu’une image. Mais le rôle titre y demeure lui-même tyrannique. (Macbeth, au théâtre, est-ce un personnage qui doit tyranniser l’espace de la représentation ?)
Etre Macbeth pour un tyran, c’est savoir qu’on appartient à un passé qui n’intéresse plus.
Etre Macbeth pour un comédien, c’est s’en souvenir comme d’un «mélange de cabale politique et de maison hantée», «accumuler un savoir des interprétations du rôle, des représentations, voire se souvenir des tyrans». Mais dans quel but ? Est-il possible d’en tirer une leçon qui ne serait pas qu’à l’usage des salles de spectacle ? Proférer les mots de l’autorité avec les mots du comédien, qu’est-ce que cela peut bien vouloir signifier ?
Au fond, qu’est-ce qui est indécidable ? La réalité ou son double ?
Cependant qu’il ne faut jamais oublier que comparer le monde à un théâtre ne profite qu’au souverain. L’idée de la comédie du pouvoir ne sert que le pouvoir, car comme l’écrit Pierre Senges, «pour ne pas céder le pouvoir à des maîtres de ballet, il faut renoncer à envisager l’univers comme une fantaisie».
A l’ignorer, on méconnaît que le tyran, lui, ne comprend pas la comédie : il possède la malice, pas l’intelligence.
Le vrai Macbeth était un imposteur, qui entretenait l’idée  de la validité de l’expression «la comédie du pouvoir», pour excuser la politique d’engendrer beaucoup de mesquinerie et quelque magnificence, pour pardonner encore que la fidélité soit l’ennemie de l’homme politique. De sorte que l’on ne peut lui reprocher, au fond, que de savoir si mal jouer la comédie, tout en ne doutant de rien. Toute honte bue, le tyran fait un spectacle de son cabotinage – ouvrant à son seul lustre : une tyrannie sans royauté.
Ruminant une sorte de dramaturgie de Macbeth, Pierre Senges nous invite à nous interroger : quels indices ramasser pour différencier le tyran du pitre ? L’impudence, l’orgueil, l’aplomb d’une pseudo autorité. Et sur l’espace de la représentation, nous interpelle avec force : l’art théâtral sert-il la justice, ou n’est-il qu’une consolation, qu'un cérémonial qui ne servirait qu’à «entretenir des rituels de révolte de peur de les oublier un jour» ?…
joël jégouzo--.

Sort l’assassin, entre le spectre, de Pierre Senges, éditions Verticales, août 2006, 96p., 10,5 euros, isbn : 2070781127
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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 12:18
Le siècle se payait de petits escrocs, tandis que s’affirmait le caractère radicalement minable du IIIe Reich...

Publié d’abord à Berlin en 1956, commencé en 35 et achevé en août 39, Feuchtwanger conçut Exil comme le roman historique de l’opposition allemande au nazisme, émigrée en France. Pour point de départ de cette immense fresque, il prit l’enlèvement du journaliste juif allemand Berthold Jacob par les SS et le rachat du journal d’opposition Westland par le IIIe Reich. C’est l’époque où les nazis exterminent leur opposition dans toute l’Europe sans trop se soucier de conséquences, les pays européens s’obstinant à les trouver fréquentables.
Le cadre est donc celui de la rédaction parisienne d’un journal de l’émigration allemande. Une poignée de personnages minutieusement décrits nous fait entrer dans l’intimité de cette émigration. Plongée dans la misère, c’est son inévitable dégradation sociale et morale que Feuchtwanger nous dépeint. L’exil, son ampleur, son étroitesse, nous est conté sans fioriture : la misère brise les vies. Déconvenues, ratages, rien ne nous est épargné de ces malentendus cruels où les vies basculent. Ni rien non plus du carriérisme qui sévit dans les milieux nazis parisiens, qu’ils soient du reste allemands ou français. Et ce qui fait la force narrative de ce roman : cette petite voix intérieure qui contamine tous les personnages, scrutant, soupesant les éléments de leur décision. Une petite voix envoûtante, qui refuse de se perdre.
joël jégouzo--.

Exil, Lion Feuchtwanger, traduit de l’allemand par Nicole Casanova, Editions du Félin et Arte éditions, coll. A la croisée, 4e trimestre 2000, 682p., 38 euros, EAN : 978-2866453831.
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10 octobre 2009 6 10 /10 /octobre /2009 12:28

Le retour des Cendres de Napoléon est l’occasion, pour deux officiers de son armée, de ressurgir du passé. L’un hante ses souvenirs de campagnes, l’autre les salons mondains. Moments obligeants qu’alimente leur correspondance, à travers laquelle le roman s’énonce. Celui-ci s’ouvre ainsi sur une lettre du Général Dewaeghe, narrant sa course vers un bois sombre à dos d’un Trakehner, cet incomparable cheval des hussards.

Cette course était comme la charge d’un monde qui lui était devenu obscur. N’avait-il pas gagné, en combattant pour l’Empereur, l’illusion d’un monde clos, parfait ? Mais sa charge tourna court : il tomba, se blessa, gravement. Les lettres qu’il écrit s’ouvrent alors à une prise de conscience. L’épopée napoléonienne achevée, il comprend que son monde n’existe plus. Celui, précisément, que le roman tente de saisir, non sans longueurs parfois, mais avec tellement de talent. En le lisant, on ne peut pas ne pas songer aux chevaux de la peinture de Delacroix. A cette fascination qu’il partage avec lui pour l’élasticité charnelle de leur musculature, leur inépuisable énergie. L’Histoire de Mougaburu ce vieux grognard rescapé des champs de bataille où l’horreur le disputait à l’atroce, emprunte les mêmes motifs. Il n’est pas jusqu’à la langue qui le raconte qui ne soit contaminée par ce vocabulaire, que l’on jurerait tout droit sorti du Zarathoustra de Nietzsche. La volonté de puissance ne fait que se viser elle-même et s’épuise dans l’illusion de son triomphe. Violent et fragile, Mougaburu se rue sur ses adversaires dans l’exaltation d’une force obscure : une violence démesurée, monstruosité enfantée par les guerres napoléoniennes. Et meurt sans livrer aucun secret. –joël jégouzo--.

 

Mougaburu de Antoine Piazza, Editions du Rouergue, septembre 2001, 348p., EAN : 978-2-841-56319-7

Aujourd’hui :

Mougaburu de Antoine Piazza, Lgf/Le Livre De Poche, 2004, 286p., 6 euros

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9 octobre 2009 5 09 /10 /octobre /2009 07:53
Théâtre encore. Non pas le théâtre de la violence, mais la violence comme structure «dramatique». Une pièce, montée en 2001 par Stanislas Nordey. Je n’ai pas lu le livre. J’ai vu la pièce, branle éphémère dit-on, l’irruption d’un temps ouvert à autre chose que soi.
Le rideau se levait sur la découverte d’un charnier dans une propriété isolée. Sur le témoignage d’une jeune fille aphasique. Paroles incommodes à reforger entre cet improbable que pointe toute parole : nous. Presque un fait divers quelconque. Une famille avait participé au massacre, avant d’être massacrée à son tour. Au centre du récit, un cadavre embaumé et la question de l’exclusion du membre fautif. Puis trois sœurs. L’une était la mère d’un enfant disparu, sans doute immolé. Mais on ne sut jamais laquelle. Et tout autour de ces personnages fermés les uns aux autres, le bruit du monde, inaudible. Non : des bruits de guerre se laissaient entendre, la rumeur notoire de cet appétit de carnage que le monde portait désormais en lui.
La parole qui se donnait à voir sur cette scène relevait du Tragique. C’est-à-dire que Stanislas Nordey y avait installé le sublime et le banal dans une commune profération. Une structure narrative qui rappelait celle de Godard. La mise en scène ne renonçant ni à l’anecdote, ni à l’épure de la Tragédie grecque. Les personnages ne s’y répondaient pas : ils faisaient face, comme un chœur antique, mais qui aurait témoigné de notre impossible communauté. Ils ne faisaient face à rien : il n’y avait plus d’Histoire possible.
Je me rappelle que l’ensemble laissait toutefois en suspens la question posée : que faire de cette violence, hormis un bel objet artistique ? Très pessimiste, le texte s’en tirait par une pirouette : seuls les résultats sportifs nous retiennent de ne pas sombrer dans le désespoir. Un bon mot ? Pas seulement : cette humanité qui ne connaît plus ni l’ennui ni l’habitude, qu’est-elle devenue, affairée à des besognes qui ne font plus sens à ses propres yeux ? (Ce grand monde s’usera jusqu’à la corde- Shakespeare).
joël jégouzo--.


Violences - Un Diptyque : Corps Et Tentations Suivi De Ames Et Demeures, de Didier-Georges Gabily, éd. Actes-Sud, coll. Papiers, déc. 91, 144p., 15 euros, EAN : 9782869433175.

Violences, un diptyque, texte Didier-Georges Gabily, mise en scène Stanislas Nordey Théâtre de la Colline, du 13 octobre au 4 novembre 2001.

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8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 07:27
Un monologue. Court. Percutant.
Prochainement sur les planches du Théâtre-Studio, à Alfortville (94), dans une mise en scène de Tiina KAARTAMA (je ne l’ai pas vue).


Un trentenaire, seul sur scène, raconte. Une vieille histoire d’enfance, celle du  long apprentissage de la violence, de la construction de soi à l’intérieur des seuls cercles de la brutalité. Son père, à coups de poings, de brosses, de chaînes. Une histoire vraie. Le battait. Raclées sur raclées. Puis le jour de ses treize ans, il commença de prendre conscience de sa soumission à cet ordre de choses. L’habitude d’être cogné, de cogner. Ne savoir que cela, n’avoir pour seul horizon que celui de la violence. Petit voyou désormais. Après un coup d’éclat, le voici envoyé en internat. Bien dans le style des années 50 cet internat, bizutages sévères, les 400 coups de Truffaut pour mémoire et l’école de la République (suédoise cette fois) : une vraie machine à humilier et briser les vies. Au sein de l’internat, avec la bénédiction des autorités, un figth club : le carré où les Terminales tabassent les nouveaux. L’humiliation nuit et jour. Impossible d’y échapper. Mais Erik s’y fait tout de même un ami : Pierre, qui ne sait ni se battre, ni se défendre. Et l’un et l’autre dissertent sur leur sort : ne peut-on donc arrêter la violence que par une violence plus grande ? Pierre prêche Gandhi. Mais il faut un sacré courage, mesurent-ils soudain. Résister. Comment résister ? Pierre sera bientôt la cible des violences qui n’atteignent pas Erik. Otage. Jusqu’à la torture – parfois un principe d’éducation dans les années 50 (au moins dans son versant «moral»). Il ne s’en relèvera pas, fuira l’école, son ami, à qui toute sa vie il reprochera de l’avoir trop exposé à une violence qu’il ne pouvait, lui, affronter. La soumission était-elle donc la solution ? Résister. Mais comment ? De retour chez lui, le père d’Erik veut remettre ça. On ne change pas une équipe qui gagne : le bourreau et sa victime. Mais c’est fini : Erik a grandi, il ne se laisse plus faire.

Résister. Un acte improbable dans nos vies, qui nous expose à tellement de violences en retour. C’est là l’un des enjeux de cette pièce, écrite dans la distance d’une histoire que l’auteur nous dit vécue, et dont il a su comprendre le sens. Ecrite donc sans émotion, comme le récit normal d’une vie banale, qui en rend le texte plus fort, évidemment.
joël jégouzo--.

La Fabrique de violence, de Jan Guillou, adaptation dramatique de Benny Haag, traduit du suédois par Philippe Bouquet, éd. L’Elan (9, rue Stephenson 44000 – Nantes), sept. 2002, 50p., 5 euros, EAN : 978-2-909027-49-X

LA FABRIQUE DE VIOLENCE, de Jan Guillou, mise en scène de Tiina KAARTAMA, théâtre, du 5 novembre au 12 décembre 2009 |21h mardi, vendredi |16h30 samedi en alternance

Théâtre-Studio
16 rue marcelin berthelot 94 140 alfortville
Au 01 43 76 86 56 du lundi au vendredi de 10h à 18h.
reservation@theatre-studio.com

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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 14:56

Le livre des violences est tout à la fois un catalogue, une réflexion, un essai, un roman, un document journalistique, la mise en abîme de discours hétérogènes, une proto-encyclopédie, bref un texte. Tout ou presque, campant au milieu des genres, jouant de toutes les justifications, de toutes les mystifications, ré-articulant les genres pour mieux construire son objet.

Certes, les (pâles) tentatives de catégorisation des types de violences qui s’affrontent dans le monde, voire le préambule et l’introduction pseudo méthodologique sur la démarche "inductive", pourraient tromper. Mais à le lire comme un essai, on risque d’en perdre la vraie richesse. Car ce livre est plus et moins que cela.

Vollmann a parcouru le monde et le parcourt encore depuis des décennies, construisant toujours ce même rapport à ce monde qu’il ne cesse de questionner sur ses lieux les plus sensibles. On se rappelle son inquiétant Pourquoi êtes-vous pauvres ?, avec sa démarche si contestable. Et face à son Livre des violences, on se prend souvent à se demander quelle peut être la finalité d’un tel ouvrage. En somme, tout à fait ce genre de livre au statut incertain que dénonçait B.W. dans BW….

 

1. DES RAISONS DE NE PAS LE LIRE.

A maintes reprises, chaque articulation narrative de l’ouvrage paraît fléchir rapidement pour ressasser une position réductrice. Son introduction sur la mort par exemple, qui n’apprend rien qu’on sache, récapitulant un peu tout ce que l’on a dit déjà sur le sujet. Ou bien ses réflexions sur la violence justifiée : qu’apportent-t-elles à celles de Max Weber ? Voire à celles de Franz Fanon, ou Hans Mayer évoquant la violence vengeresse qui crée une égalité négative, une égalité de la souffrance, ou à Jean Améry dissertant sur les violences qui  "humanisent", et bien d’autres encore, tel Malcom X, cruellement absent de l’ouvrage, ou l'étude : L’Homme enfanté par la violence (1971, Widersprücke, éd. Klett-Cotta), sans parler de toutes les analyses sur le sujet provenant du fonds des littératures de la décolonisation?…


On peut être aussi surpris par le style, "fleuri", de l’aveu de l’auteur (un mot, quel mot!, importé tout droit du vocabulaire non critique des plus mauvaises littératures du XIXème siècle). Style que l’auteur revendique et défend en outre en référence à l’intention affichée de gagner "l’adhésion" du lecteur… "L’adhésion" du lecteur !!! Là encore, ressortissant aux rouages des sous-littératures d’identification que dénonçaient déjà les auteurs du XIXème…


Vollmann ne brille pas par l’innovation stylistique, c’est le moins qu’on puisse dire, mais par ce qui est un peu la tarte à la crème du roman plus ou moins expérimental d’aujourd’hui : la composition. Car au fond, il n’est pas jusqu'au sens de son projet qui n’apparaissent candide, quand il en appelle à "l’espérance" comme lieu où rassembler notre lecture, sans se rendre compte qu’il emprunte ce concept au monde chrétien qui fait de l’espérance une vertu, et pas n’importe laquelle, permettez : une vertu théologale
, c’est-à-dire une vertu à laquelle l’homme, sans le secours de Dieu, ne peut accéder…


Apprendre enfin que la violence fut de tout temps pour le rester de tous les temps ne nous avance pas à grand-chose, sinon à nous encourager à relire les belles études bibliques de Ricœur quand ce dernier, commentant le Décalogue et son commandement inquiétant-"tu ne tueras point"-, s’interroge sur cette proposition grammaticale qui d’emblée inscrit le meurtre comme déjà là, un donné inévitable de la condition humaine.


Que faire, en somme, d’un tel ouvrage ?


Publié qui plus est dans une version abrégée ce qui, comme le souligne la librairie L’établi, à Alfortville (94), dans un entretien exclusif et inédit publié dans son premier bulletin –LIVraison 1#
– (offert à ses clients), ce qui donc n’est pas rien quand on prétend donner au lecteur le choix des situations dans lesquelles construire sa lecture. Version au demeurant fabriquée par suppression de chapitres entiers, formatant une bien curieuse compilation - à moins que l’on prétende que les 7 volumes américains sont largement redondants…


Que faire de ce livre ?

Que faire, quand c’est moins la question de la justification de la violence qui peut retenir, ni moins encore celle de savoir quand elle est justifiée dans l’Histoire et dans sa forme collective (il n’y a ici de réponse que dans l’Histoire) ? Qu’en faire lorsqu’on découvre l’auteur s’aventurer jusqu’au seuil inquiétant des violences dites d'"autodéfense" ?


Reste la personnalité de l’auteur courant les mondes glauques, sauvages, abrutis, non pour le sauver, mais le donner à lire.


Reste des pages superbement écrites, des descriptions du siège de Sarajevo par exemple, convoquant un plaisir inouï – pour un peu on en redemanderait, de grâce : un autre siège, d‘autres horreurs, guerres et massacres…

 


2. DES RAISONS DE LE LIRE.


Reste cette violence qui submerge tout,
le monde et l’ouvrage et la lecture qu’on en fait. Comme d’un geste de désespéré (Artaud) les mains haut levées au-dessus de la tête.


Reste la mise à plat roborative des catastrophes, des violences que Vollmann met à notre disposition en une somme indigeste dans laquelle creuser chacun ses propres questionnements.

Reste moins une encyclopédie que le naufrage d’un monde épars dont on relèverait les épaves, le témoignage d’une épouvante, celle de Vollmann ne parvenant pas à échapper à ses phobies, courant encore une fois les mondes glauques pour tenter d’y découvrir la forme de sa vie et ne rencontrant que ses contradictions auxquelles il ouvre la seule solution qui lui permette de tenir et dont il nous fait les témoins (...de sa folie, non de celle du monde) : sa solution poétique.
Et voir dans ce traitement "fleuri" qu’il y apporte l’artifice d’avoir créé une œuvre d’art remuante. Car Vollmann ne se fait pas l’historien des violences, il s’en fait l’artiste : la violence comme art poudréraire comme dirait Pierre Senges, qui nous serait dédiée, à nous, hommes de peu d’aplomb, intéressés à l’accélération de notre perte.
Et ce faisant rédige Une dramaturgie de la Violence.


Reste une démarche intellectuelle de prémices : construire un genre sans doxa. Où sans cesse se pose néanmoins la question de l’autorité du texte, évacuée sans l’être vraiment, jouant de toutes les ambiguïtés des genres : celui de l’essai par exemple et de ses postures langagières. Une démarche qui ouvre à cette interrogation : l’écriture, pour échapper au sens ou pour le recouvrir ? Pour le produire peut-être, Vollmann s’installant tout autant dans la revendication autotélique de la littérature (dont il ne faut pas oublier qu’elle accompagna la montée en puissance de la bourgeoisie), que dans son refus d’être coupée du monde.


Le silence rimbaldien et la fin de la lisibilité du monde, en sus. Où, depuis le XIXème siècle, la réalité est en quelque sorte devenue un cadavre dans le placard de la littérature. Ici, Vollmann exhiberait ce cadavre. Pour montrer aussi ce qu’il demeure de réalités dans les plis de la langue.


Mais rappelons-nous les revendications de la littérature expérimentale : ni catharsis, ni mimésis. Voici que Vollmann tout à la fois l’approuve et le refuse, construisant sa somme insensée. L’œuvre, dans ces conditions, comme expérience de quoi ? Une simulation ? Derrière les pages, plus de cosmos, à peine une sphère, un réel de fin de combines, ou bien le monde de chair et d’os ? Que nous montre Vollmann ? Les stigmates du monde pour rendre compte de son réel, car tout le reste serait épuisé ?


Reste donc l’intrigante identité littéraire de ce texte, et les filiations que lui reconnaît son éditeur français dans cet entretien inédit avec la Librairie l’établi : pour lui l’encyclopédie de Diderot et les Chants de Maldoror, pour moi seul ce dernier sans doute, superbe compilation des styles, des doutes, des terreurs d’une époque.
joël jégouzo--.

 

 

LE LIVRE DES VIOLENCES. QUELQUES PENSÉES SUR LA VIOLENCE, LA LIBERTÉ ET L'URGENCE DES MOYENS (RISING UP AND RISING DOWN), de William T. Vollmann, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Mourlon, éd. Tristram, septembre 2009, 944 pages, 35 €, EAN : 9782907681773.

LIBRAIRIE L’établi, Du Mardi au Samedi 10h/19h30 - Dimanche 10h/13h
121, rue Paul Vaillant-Couturier 94140 Alfortville, tél. 01 49 77 79 14 - librairie-etabli@orange.fr

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5 octobre 2009 1 05 /10 /octobre /2009 13:25

"Vingt-quatre chapitres comme les vingt-quatre heures d’une journée de la vie terrestre", nous dit la quatrième de couverture.
Vingt-quatre heures du désenchantement des villes, des banlieues, de vies mornes vaincues avant même d’avoir livré combat.
Vingt-quatre heures dont le conflit est la règle, ou la trahison, ou la faillite sous toutes ses formes envisageables, morale, sexuelle, intellectuelle. Moins pourtant le désespoir que la désespérance, l’amertume.


La Tour Gérard de Nerval, la Cité des Ecrivains, surplombent des pavillons de cadres modestes avec cette raillerie bien française de lieux dont les noms n’invitent qu’à l’ironie la plus plate.
On suit quelques destins aux trajectoires minuscules enfermées dans les contraintes de la vie. Exit les Golden Boys, tout autant que la grande misère des années de récession économique (encore que, aujourd’hui, cette misère frappe de nouveau à nos portes, a même poussé ces portes et s'est invitée chez nous - mais nul n'en dit rien). Il ne reste qu’un pénible accablement larvé, que nul ne s’explique vraiment. L’ouvrage est construit comme le splendide Short Cuts de Robert Altman, dont le sous-titre était, rappelons-le : "Les américains". Ici, ce serait un peu notre Short Cuts à nous, une démoralisation sans l’énergie des espaces américains, au sein de laquelle la violence elle-même est pitoyable. Un cadre en fait les frais. Battu par des enfants, plus étonné que traumatisé d’avoir ainsi été confronté à cette réalité dont ne témoignait que son téléviseur. Solidaire des mêmes déconvenues, il partage désormais le même monde un peu lourd de fatigue sociale.
joël jégouzo--.


Comment disparaître complètement de Philippe Hermann Pauvert, août 2001, 262p., 20 euros, EAN : 978-2-7202-1439-6

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3 octobre 2009 6 03 /10 /octobre /2009 14:02

Heuman se réveille à Lisbonne, alors que la veille il s’était endormi à Amsterdam. Pire : il se réveille avec le sentiment d’être mort ! Socrate sans barbe mais à lunettes, une force mystérieuse l’attèle à son travail : le souvenir. Il se rappelle alors l’étrangeté de son métier de professeur de grec et de latin. Il se revoit, transi, face à la seule élève de son cours : une pure merveille d’intelligence et de beauté. Le mari de son amante, tous deux collègues au sein du même établissement, avait une liaison avec cette élève douée. Tout ce désordre avait déboulé par hasard dans sa vie, inaugurant sans qu’il l’ait bien compris alors, les heures du grand retranchement.

Rassurons-nous : «Le lieu naturel du chagrin, ce sont les lignes du visage, pas la mémoire». Aussi Nooteboom nous épargne-t-il ce roman grave qu’un autre, sur le même thème, aurait écrit. Et cependant, léger, irrésistiblement drôle, il ne cesse de nous surprendre par la profondeur de sa pensée.

Au loin se dresse la tour de Belém. Phaéton a commencé sa chevauchée mortelle, encerclée de ces éléments informes que sont l’océan et la nuit, menaçants envers du monde. Portugal, dernier rivage du dernier monde, qui n’en finit pas de se clore lui-même. Son  dernier voyage lui fait remonter l’Amazone. Des rives montent le grognement des chiens. C’est dans l’instant de sa mort que le récit tient tout entier, avec, «pour finir, le bruit de pages qu’on tourne.» --joël jégouzo--.

 

L’histoire suivante, Cees Nooteboom, traduit du néerlandais par Philippe Noble, folio, n°3392, juin 2000, 140p., 5 euros, EAN : 9782070411283

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30 septembre 2009 3 30 /09 /septembre /2009 12:32

Ces conversations qui nous retiennent les uns au chevet des autres...

Livre sur l’exil, le nomadisme, le deuil, le sens de l’Histoire et celui de la violence terroriste. L’abondance des thèmes abordés dans cet ouvrage de Nooteboom paraît récapituler tous ceux entrecroisés au fil de son œuvre.

Histoire d’amour, évocation de la diversité culturelle de l’Europe, c’est toute l’épopée du monde contemporain que l’auteur embrasse dans ce livre puissant et tragique.

Cameraman, le héros du roman, s’est spécialisé dans les images de carnage qu’il filme pour les grandes chaînes de télévision.

C’est sa spécialité : ramener des images atroces pour les deux, trois minutes des journaux télévisés du soir. Sa femme et son fils sont morts dans un accident d’avion. Lui vit à Berlin, dans cette ville engloutie par l‘histoire et la perte. Homme d’âge mûr, il rencontre une jeune femme, blessée depuis l'enfance. Etre de passage, rien ne la retiendra auprès de lui, tandis qu’il souffre de cet improbable présent dans lequel il vit l’absence de sa famille disparue.

 Dans ce fantastique roman qui va à rebours de tout notre rapport à l’Histoire, on ne sait ce qu’il faut admirer : la richesse de ses thèmes ou sa construction. L’impassibilité du monde s’offre ainsi dans ces ruptures narratives qui laissent entendre la voix singulière de l’instance narrative. Surplombant le récit mais impuissante à en prédire le cours, celle-ci ne peut qu’enregistrer cette narcose dans laquelle l’humanité semble tomber. Le récit se réinvente donc dans ses marges, dans l’étrangeté du monde végétal ou l’art de ces conversations qui nous retiennent les uns au chevet des autres.

 

Le jour des morts de Cees Nooteboom, traduit du néerlandais par Philippe Noble, éd. Actes Sud, sept. 2001, 372p, ISBN : 2742734163

Ou : Gallimard, Folio, 2006, EAN : 9782070308637

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