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3 octobre 2009 6 03 /10 /octobre /2009 14:02

Heuman se réveille à Lisbonne, alors que la veille il s’était endormi à Amsterdam. Pire : il se réveille avec le sentiment d’être mort ! Socrate sans barbe mais à lunettes, une force mystérieuse l’attèle à son travail : le souvenir. Il se rappelle alors l’étrangeté de son métier de professeur de grec et de latin. Il se revoit, transi, face à la seule élève de son cours : une pure merveille d’intelligence et de beauté. Le mari de son amante, tous deux collègues au sein du même établissement, avait une liaison avec cette élève douée. Tout ce désordre avait déboulé par hasard dans sa vie, inaugurant sans qu’il l’ait bien compris alors, les heures du grand retranchement.

Rassurons-nous : «Le lieu naturel du chagrin, ce sont les lignes du visage, pas la mémoire». Aussi Nooteboom nous épargne-t-il ce roman grave qu’un autre, sur le même thème, aurait écrit. Et cependant, léger, irrésistiblement drôle, il ne cesse de nous surprendre par la profondeur de sa pensée.

Au loin se dresse la tour de Belém. Phaéton a commencé sa chevauchée mortelle, encerclée de ces éléments informes que sont l’océan et la nuit, menaçants envers du monde. Portugal, dernier rivage du dernier monde, qui n’en finit pas de se clore lui-même. Son  dernier voyage lui fait remonter l’Amazone. Des rives montent le grognement des chiens. C’est dans l’instant de sa mort que le récit tient tout entier, avec, «pour finir, le bruit de pages qu’on tourne.» --joël jégouzo--.

 

L’histoire suivante, Cees Nooteboom, traduit du néerlandais par Philippe Noble, folio, n°3392, juin 2000, 140p., 5 euros, EAN : 9782070411283

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30 septembre 2009 3 30 /09 /septembre /2009 12:32

Ces conversations qui nous retiennent les uns au chevet des autres...


Livre sur l’exil, le nomadisme, le deuil, le sens de l’Histoire et celui de la violence terroriste. L’abondance des thèmes abordés dans cet ouvrage de Nooteboom paraît récapituler tous ceux entrecroisés au fil de son œuvre.

Histoire d’amour, évocation de la diversité culturelle de l’Europe, c’est toute l’épopée du monde contemporain que l’auteur embrasse dans ce livre puissant et tragique.

Cameraman, le héros du roman, s’est spécialisé dans les images de carnage qu’il filme pour les grandes chaînes de télévision.

C’est sa spécialité : ramener des images atroces pour les deux, trois minutes des journaux télévisés du soir. Sa femme et son fils sont morts dans un accident d’avion. Lui vit à Berlin, dans cette ville engloutie par l‘histoire et la perte. Homme d’âge mûr, il rencontre une jeune femme, blessée depuis l'enfance. Etre de passage, rien ne la retiendra auprès de lui, tandis qu’il souffre de cet improbable présent dans lequel il vit l’absence de sa famille disparue.

 Dans ce fantastique roman qui va à rebours de tout notre rapport à l’Histoire, on ne sait ce qu’il faut admirer : la richesse de ses thèmes ou sa construction. L’impassibilité du monde s’offre ainsi dans ces ruptures narratives qui laissent entendre la voix singulière de l’instance narrative. Surplombant le récit mais impuissante à en prédire le cours, celle-ci ne peut qu’enregistrer cette narcose dans laquelle l’humanité semble tomber. Le récit se réinvente donc dans ses marges, dans l’étrangeté du monde végétal ou l’art de ces conversations qui nous retiennent les uns au chevet des autres.joël jégouzo--.

 

Le jour des morts de Cees Nooteboom, traduit du néerlandais par Philippe Noble, éd. Actes Sud, sept. 2001, 372p, ISBN : 2742734163

Ou : Gallimard, Folio, 2006, EAN : 9782070308637

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23 septembre 2009 3 23 /09 /septembre /2009 12:53

«Va-t’en pour toi, quitte ta terre, ton lieu de naissance.» (Genèse, XII, 1).

Voilà comment, par cet ordre donné à Abraham, commence l’histoire du peuple hébreu…

«Il faut laisser maisons et vergers et jardins» (Ronsard), note MIKLÓS RADNÓTI dans  son carnet. Ne pas s’habituer. C’est pourquoi le thème de la marche est omniprésent dans la pensée juive : le peuple reçoit la Loi dans le désert où il erre quarante ans, puis, arrivé en Terre Sainte, il reçoit encore l’ordre de demeurer huit jours par an dans des cabanes. Et c’est pourquoi de nombreux maîtres prirent l’habitude de s’imposer des périodes d’exil, comme Rabbi Na’hman de Breslev, qui disait : «Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, de peur de ne jamais te perdre !»

Mais là, il s'agit d'autre chose, de tout le contraire même, d'un destin choisi, puisque ces marches abjectes dont il est aussi question dans le texte de Radnoti, sont celles imposées par le bourreau nazi.

MIKLÓS RADNÓTI écrit son dernier recueil de poèmes alors qu’il se trouve dans un camp de travail. Fuyant l’avancée soviétique, les nazis poussent leurs prisonniers dans une marche forcée qui durera des mois. Une marche de l’épuisement.

«La mort, dans la poussière / ardente de la Voie Lactée /, marche et poudre d’argent / ces pauvres ombres qui trébuchent.»

Une marche imposée par le boucher nazi vers une destination de longtemps mûrie, celle de la mort bestiale. A la première halte, 500 prisonniers sont massacrés. Il en reste 400. Tueries, boucheries se succèdent.

«Toujours en quelque lieu l’on tue : au sein d’une vallée aux cils clos, sur une montagne fureteuse, n’importe…»

MIKLÓS RADNÓTI écrit encore, les pieds ensanglantés.

«Du mufle des bœufs coulent sang et bave, / tous les prisonniers urinent du sang, / nous piétinons là, fétides et fous, (…)», et meurt.—joël jégouzo--.

 

Marche forcée, MIKLÓS RADNÓTI , Œuvres 1930 – 1944, traduit du hongrois et présenté par Jean-Luc Moreau, éd. Phébus, avril 2000, 190p., 19 euros, EAN : 9782859406080

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22 septembre 2009 2 22 /09 /septembre /2009 14:06
Le sujet du roman, c’est un message.
Le personnage principal du roman en est le messager. L’objet : the massage.


On se rappelle Shoah, de Lanzmann, et du récit de Jan Karski opérant à l’intérieur du film comme celui de Dante.
Résistant catholique -ce que Lanzmann avait omis- polonais. En 1942, la résistance juive polonaise le fait entrer clandestinement dans le Ghetto pour qu’il puisse voir de ses propres yeux la situation des juifs enfermés au cœur de la capitale polonaise, et s’en aller ensuite porter aux nations témoignage de cette situation, alerter les grands de ce monde et obtenir leur intervention.
Dans Shoah de Lanzmann, Jan Karski était invité à rappeler ce message et la fortune qu’il avait connu. L’enjeu de son témoignage (qui nous est rapporté ici au terme d’un décryptage éblouissant) était alors pour lui de savoir comment raconter de nouveau pour que cette parole qu’il avait à transmettre ne l’exposât pas, cette fois encore.
Qu’est-ce qu’être « témoin » ?
Sa parole, dans Shoah déjà, s’adressait à nous qui regardions le film et faisait se rencontrer deux temporalités écartelées, celle du passé et celle du présent. Tout comme elle s’adresse de nouveau à nous qui lisons aujourd’hui ce roman, exactement de la même façon qu’elle s’adressait aux Grands de ce monde quand il la porta au devant d’eux, en vain. Et ces phrases, porteur du même sens, s’énoncent sans perdre de leur actualité et de leur force.

Peut-on ébranler la conscience du monde ? Une parole le peut-elle ? Et un livre ? Le monde existe-t-il assez pour qu’une phrase le touche ? Ou bien est-ce le poids des mots qui est en cause ? Ou nous-mêmes : les mots ont-ils assez de présence dans nos vies pour que nous puissions entendre ce qu’ils veulent dire ? Et quant aux livres… Que « disent-ils » donc ? En écrivant cela, je songe aux beaux cours de littérature d’un monde savant aux yeux duquel un texte ne prend vie que dans sa littérarité… Où donc le livre touche-t-il au réel ? Quel mesure de réalité lui concédons-nous ?

Nous savons aujourd’hui que le message de Jan Karski n’a pas été entendu. Il y avait des raisons à cela. Les Alliés n’ont pas sauvé les juifs. Ils n’ont pas voulu. Jan Karski s’en est alors allé seul tourner mille fois dans sa tête son message pour savoir ce qui avait déplu, ce qui avait déconné, si c’était lui ou bien les autres ou les mots qu’il avait prononcés, s’il avait mal dit les choses, n’avait pas su les dire. Il avait pourtant parlé du Ghetto, qu’il avait vu, depuis ce seuil où le langage venait de se pétrifier. Raconter l
e Ghetto de Varsovie. Sur quelles images pouvait-il fonder un sens qui pût être commun en 42 ? N’y avait-il pas eu pourtant déjà toutes les images de charnier de la Grande Guerre qui avaient, au fond, préparé les populations européennes à la barbarie nazie ?
Décrire le Ghetto… C’était d’abord montrer cette biologie des corps nus. Cadavres et bébés aux yeux fous, enfants squelettiques couverts de gale qui jouent avec des poupées de chiffon entre les corps putréfiés. Tout un code de sauvagerie dont les images n’étaient pas complètement étrangères au monde de 1942. Mais dans quelle langue fallait-il le dire ? Quand l’opposition vivant/mort ne permettait pas de rendre compte de cette réalité « à nulle autre pareille »  - l’on sent poindre ici l’excuse de « l’indicible », occultant toute possibilité de dire et donc d’entendre… Vraiment ?

Puis il y eut le livre de Jan Karski, publié en 1944, qui reprenait ce même message pour tenter de comprendre encore une fois les raisons pour lesquelles il n’avait pas été entendu. Etait-ce de sa faute à lui ? Et lui encore, on l’a vu, dans Shoah, plongé de nouveau dans l’horreur qu’il revécut au moment du tournage. Et ce roman aujourd’hui, dont il est le héros, personnage fictionnel, nous confiant les pages que nous croyons tourner sur les bords d’un « beau » texte, d’un texte « fort ». Mais fort comment ?

Le roman de Yannick Haenel nous offre en prime la biographie de Jan Karski. Comme si elle pouvait expliquer… Mais quoi donc ? Que cet homme ait été mieux que tout autre le messager idéal, avec son héroïsme polonais (être polonais c’était, profondément, être résistant), dans Varsovie occupée, détruite, cet homme tombé entre les mains de la Gestapo, torturé, évadé ? Le catalogue des faits peut-il quelque chose ?

Et de nouveau le roman de Yannick Haenel réécrit le message, nous le restitue dans ses contextes d’énonciation, celui du récit de la visite du Ghetto, celui du récit de la cour des Grands, celui du récit de ce message dans le contexte de discernement des juifs polonais. Le même message dupliqué quatre fois, cinq fois, roborativement, pris et repris encore, la même rencontre réécrite sans pouvoir être dupliquée, dans Shoah, dans le livre de Karski, dans la mémoire de Witold, dans le récit de la mémoire de Karski, dans ce roman… L’avez-vous bien lu ? Mais lu comme quoi ? Quel est son statut ? Cette histoire, peut-on encore la raconter ? Avec tous les schèmes qui se sont mis en place dans chaque contexte d’énonciation, les ombres de 42, le silence dans Shoah ?

Qu’est-ce que témoigner ?

Témoigner n’est pas rendre compte. En 44, Karski tentait de rendre compte. C’est-à-dire de mettre à distance la chair du récit et les souffrances auquel il ouvrait. Dans Shoah, il témoignait : martyr, souffrant dans sa chair, conformément à l’étymologie du mot grec.

Et on a laissé faire. Rien. Pire : il n’y a pas de réponse aujourd’hui. Sinon quelques mauvaises raisons. Politiques. Militaires. Antisémites. Une récente : la Destruction était en marche dans le monde, les Alliés eux-mêmes se ralliaient à cette idée de destruction – bientôt il raseront Dresde, Hiroshima. La Destruction, ce concept clé du XXè siècle, était en marche. Rien de ne devait l’arrêter.

Mais aujourd’hui se pose la question de savoir ce qui, dans ce message, a résisté au temps. Et continue de vivre, par exemple, ici et maintenant, dans notre lecture de ce roman. Qu’y a-t-il à entendre dans ce message, aujourd’hui ? Qu’il soit possible de se soustraire enfin aux voix qui sont mortes ? Que peut un livre ?

Fin de la guerre. On a recyclé la barbarie. Le crime a fini par déborder de toute part en ce monde. Mais autrement. Il reste donc beaucoup d’horizons d’indignations nouvelles à découvrir.

Fin de la période de la fin de la guerre. Et d’autres périodes encore ont fini par prendre fin. La Shoah, de crime commis contre l’humanité, est devenue de plus en plus dans nos consciences un crime commis par l’humanité - vivre c’est s’affronter à la distance qui sépare ceux qui sont morts de ceux qui sont indifférents à ces morts.

Alors ce roman, écrit dans le style du message de Jan Karski : des phrases simples, sans lyrisme, dénotant sans connoter, livrant la chose dans son ahurissante nudité. Un relevé militaire - le compte rendu d’un malheur qui a frappé l’énonciation dans le monde occidental.

Et autre chose encore : le roman de Yannick Haenel vient alimenter le grand récit du XXème siècle, qui est celui de la Shoah.

A-t-on assez réalisé que ce récit formait d’abord un ensemble de textes hétérogènes (comme la Bible, Ancien et Nouveau testaments confondus) ? Et que le processus par lequel les paroles transmises devenaient écriture était au fond un processus d’incessantes relectures ?
Dans le roman de Yannick Haenel, les textes ressurgis du passé font l’objet d’un nouveau déchiffrage. Ainsi du corpus qui forme ce grand récit de la Shoah, fondateur, a posteriori, du court XXème siècle. Au fil des lectures et des relectures, des rectifications, des retouches, des affermissements et des amplifications, s’élabore ainsi une écriture qui se dévide comme un processus de parole ouvrant au fil du temps ses possibilités. Quelle direction prend cet ensemble ? Nul ne peut le dire. D’autant que le corpus est loin d’être achevé. Car avec ce roman on voit se dessiner un nouveau volet de la réception de la Shoah : une herméneutique qui partirait non plus de la Shoah, mais de nous.

Jan Karski était au fond porteur d’un acte de foi, dans un monde qui tournait le dos à toute foi. Y compris à celle du livre: déjà lire s’enfermait dans les jouissances que le pur jeu formel du texte promettait. L’ouvrage révèle ainsi la déchirure langagière du monde contemporain, où tout discours n’est plus désormais que textuel. Loin du poids de cette parole que nous redécouvrons aujourd’hui, et qui fait qu’elle dépasse l’instant où elle est prononcée, qui fait que l’auteur ne parle pas simplement de lui-même ni pour lui-même mais d’une histoire commune, la nôtre, qui nous porte malgré nous. Ce poids, par exemple, qui étouffa le message de Jan Karski sous une tonne de raisons plus loquaces les unes que les autres.

D’où le message de Jan Karski aurait-il pu être une force efficace (c’est exactement l’étymologie du mot «évangile» au sens où on l’entendait dans l’Empire romain : une parole d’autorité, un message délivré en toute autorité, force efficace qui entre dans le monde pour le transformer) ?

Que cette parole ne pût être parole d’évangile, Jan Karski le découvrit assez tôt. Il réalisa sans le thématiser que la parole était devenue simple discours, ne recouvrant plus aucune réalité. C’est toujours cela qui est en jeu dans notre réception de ce dire : l’ethos perdu de la parole.  Mais d’où, dans notre monde contemporain, celui d’après la Shoah, cet ethos de la parole pourrait bien reprendre forme pour que « cela » n’arrive réellement plus ?

Qu’est-ce qui nous fera comprendre que l’auteur ne parle pas comme un sujet clos sur lui-même ? Qu’il parle depuis une communauté organisée, portée par un mouvement dans lequel une force rectrice est à l’œuvre. Karski l’apprit à ses dépens. Sa langue buta contre le mur d’une suspicion déjà bien rôdée. Que le langage fût dialogique dans son essence, Mikhaïl Bakhtine l’avait montré avec talent. Or Karski ne pouvait comprendre les termes du dialogue qui lui était infligé. Reste à comprendre quelle force était à l’œuvre et quelle force l’est encore, aujourd’hui. Ou pour le dire autrement : dans quel processus cette parole de Jan Karski peut-elle mûrir encore?

Puissions-nous en tout cas la sortir des pattes des Prix littéraires, des mains des critiques, des têtes de gondole. Lisez ce Jan Karski, lisez-le vraiment, que cet ouvrage ne convoque pas uniquement le plaisir de l’esthète. S’il le fait, c’est perdu. Lisez-le comme le premier livre du premier matin du monde. Il en va de notre destin. Même si rien ne pourra lever l’ambiguïté d’avoir fait de ce message une aventure littéraire désormais.
joël jégouzo--.

Jan Karski, de Yannick Haenel, éd. Gallimard, Coll. L’Infini, sept 09, 186 pages, 16,50 euros, ISBN-13: 978-2070123117

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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 11:07
C’est l’histoire de Charles B. qui resta enfermé chez lui pendant plus de 27 ans. Et puis il est mort. Voilà, c’est tout.
Ou presque. Après sa mort on a découvert des milliers de coupures de journaux épinglés sur tous les murs de sa modeste maison. Ne demandez pas pourquoi. Même l’auteur n’en sait rien.
Des milliers de coupures de faits divers.
Et encore : à peine des histoires. De celles des gens de peu. Des petites gens : vous et moi si ça se trouve. Un monde minuscule hanté par d’infimes  tragédies individuelles.
Non, c’est pas le mot. Une sorte de tombeau pour 500 000 inconnus. Au bas mot. Des histoires navrantes. Comme celle de cet homme qui périt étouffé dans un conteneur à vêtements.
Voyez le peu ! Pourquoi toutes ces coupures? On n’en sait rien. Et puis cet homme qui s’enferme sans raison…
Le village en a parlé pendant des lustres. Gloses à n’en plus finir. Pour les femmes, c’était rapport aux sentiments. Pour les hommes, c’était un beau cinglé. En gros. Quelles raisons voulez-vous donner à un enfermement volontaire de 27 ans ? Et puis tout le monde a oublié. Jusqu’au jour où la presse régionale en a parlé. Du coup Charles B. est devenu un héros local. Et puis le soufflé est de nouveau retombé. Jusqu’au jour où un éditorialiste en vogue en a fait un héros des temps modernes. Télés, personnalités, le grand bazar médiatique déboula dans le village. Mais Charles B. faisait le sourd cloîtré dans sa maison. Branle-bas, reporters, télés du monde entier, CNN et des meilleures. Même le président de la République est venu sonner à sa porte. En vain. Charles B. répondait aux abonnés absents. Et puis il est mort. Un vrai mythe de la «France d’en bas». Buté, aphasique, renfermé – c’est le cas de le dire. Rien à en tirer. Les journalistes sont repartis. Charles B. aussi, comme dit son frère : « et nul ne sait où il est allé ». Et puis c’est tout.
Dans une langue presque apathique, mais qui nous vaut l’une des plus belles énumérations grotesques depuis Rabelais, Marcus Malte nous livre une histoire non seulement bouffonne, mais d’une intelligence saisissante - et peut-être cryptique…
--joël jégouzo--.


Mon frère est parti ce matin, De Marcus malte, Ed. Zulma, coll. Quatre-Bis, janv. 2003, 62p., 8 euros, ISBN     978-2-843042399
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18 septembre 2009 5 18 /09 /septembre /2009 09:50
« Le fascisme nous gagne sans même que nous le sachions »

On connaissait déjà l’excellent
Loin de Chandigarh du journaliste, critique littéraire et écrivain indien, Tarun Tejpal (Le Livre de Poche, mars 2007). Récit d'un jeune couple projeté dans la relecture de l'Histoire de l'Inde au début du XXe siècle. Quelques 700 pages qui ne cessaient de tourner autour de cette Inde nouvelle, entrée brutalement dans la modernité et tentant de larguer les amarres du passé, sans trop y parvenir. Dans Histoire de mes assassins, c’est au fond de nouveau l’Inde qui est le sujet du roman, de Delhi aux villages oubliés du Nord, à travers les trajectoires des cinq « assassins » du personnage central, un journaliste en vue que la police protège parce qu’il incarne justement cette Inde entrée de plain-pied dans le dialogue du monde contemporain que la société indienne, son élite anglophone du moins, veut promouvoir.
Cinq assassins qui ne l’ont donc pas tué, pas forcément issus des classes les plus indigentes, mais férocement emmurés dans l’Inde récusée qui les a engloutis. Cinq trajectoires brisées, captées au saut de l’enfance par l’engrenage du crime, marquées du sceau de l’innommable dans la mêlée des foules indiennes. Tel Chaku, l’espoir de l’Inde pour sa famille, armé désormais de son couteau dont il a vite appris qu’il était fait pour semer la terreur dans la chair humaine. Ou Kabir, le rejeton musulman de la Partition funeste de 1947, Kaliya et Chini, survivants dans la gare qui leur tient lieu de monde, et Hathoda Tyagi, épouvantable fracasseur de crânes. Cinq destins dérobés à l’immensité de la population indienne - demain plus importante que celle de la Chine. A danser leur danse de mort entre sikhs, musulmans et hindoues. Erigés en martyrs par le narrateur, suppliciés encombrants des monstrueuses déchirures de l’Inde moderne. C’est en effet par leur biais que l’auteur a choisi de dénoncer cette entité monstrueusement inégalitaire qu’est l’Inde, avec ses castes dont la plus terrible est la dernière en date – la caste supérieure anglophone. Un monde en outre toujours ébranlé par des conflits religieux récurrents, campant sur son seuil d’implosion.
Roman corrosif, grotesque à bien des égards, convoquant cette langue qu’un Salman Rushdie avait préparé à sa façon, flamboyante, baroque, on ne sait comment dire, traversée par une clameur hystérique, babil fou prenant volontiers une tangente apocalyptique, la «langue» de Bollywood, celle de tout un peuple submergé par sa logorrhée, mais roman inquiétant sous ses dehors désopilants, s’annonçant comme le troublant avertissement d’une Inde qui pourrait bien être la proie de convulsions terribles. «Le fascisme nous gagne sans même que nous le sachions», écrit son narrateur, ce journaliste anglophone conscient de ce qu’il incarne. Fascisme rampant du trop plein d‘amertume et de misère, de rancœur et d’arrogance qui pourrait bien en effet tout emporter – et nous avec.--joël jégouzo--.


Histoire de mes assassins, de Tarun Tejpal, Littérature étrangère XXIe, Buchet-Chastel, septembre 2009, trad. de l’anglais (Inde) par Annick Le Goyat, 592p., 25 euros, ISBN : 9782283022832
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15 septembre 2009 2 15 /09 /septembre /2009 10:17
Qu’est-ce qui a changé dans le monde, au point d’y congédier la poésie ?

Ce roman, je voulais l’aimer. Le lire paisiblement, m’engager tout entier dans un temps différent, m’asseoir auprès de lui et parfois suspendre ma lecture, me laisser emporter par les images qu’il dessine, lever les yeux au delà du paysage encadré par la fenêtre de mon bureau, lever les yeux sur rien, l’entendre comme on écoute un ami, avec bienveillance et dans l’intimité d’une relation féconde à son objet : le couple Ingeborg Bachmann, Paul Celan.
Qu’est-ce qu’une vie de poète ? Qu’est-ce que vivre en poète ? De quel poids les mots assignent-ils le monde, en poésie ?

Berlin, 1989. Zak est vieux. Seul et vieux. Il n’a aimé qu’une femme. Il n’a jamais aimé cette femme. La haine l’accompagnait trop. Mais en 89, il se rappelle Ilse (Ingeborg), morte depuis seize ans. Il fut le témoin – il le prétend- de sa vie dédiée à la littérature. De ces vies qui fascine. Le témoin. Vraiment ? Dans un effrayant martyre alors, si l’on en réfère à l’étymologie du mot lui-même (μάρτυς), barbare, ce martyre, l’Ordalie de Zak consumant crapuleusement les chairs autour de lui, brûlées en sacrifice d’un amour auquel il n’a pas eu accès : Ilse-Ingebord. Qu’est-ce qu’aimer, quand on a tant haï ? Et comment témoigner, quand ce martyre n’a d’autre horizon que la rage de n’être pas aimé ?
Berlin, en 89, paraît aux yeux de l’auteur avoir retrouvé son  visage d’avant-guerre. Ou peu s’en faut. Années qui résonnent encore sous sa plume comme celles de la fin de toute poésie. Pas sûr que ce soit la bonne date. On se rappelle Adorno : écrire de la poésie après Auschwitz, non pas impossible dans la phrase réellement prononcée, mais envisageable qu’à la condition qu’elle fût « barbare » désormais.
Mais en effet, la vraie question : qu’est-ce qui a changé dans le monde au point d’y congédier la poésie ?
En 48, se rappelle Zak, Ilse-Ingeborg s’entiche d’un poète juif roumain : Paul Celan. Zak est resté nazi dans l’âme. Il se déteste trop pour savoir aimer Ilke et rivaliser avec Celan, dont l’importance croît de jour en jour. Une génération d’intellectuels européens se révèle alors à nous. Ilse-Ingeborg surtout, femme libre, juste, fringante, intransigeante, engagée socialement, politiquement. Portrait magnifique d’une femme à l’écoute du monde, qui en recueille les bribes, l’éreintement, tandis que prisonnière de son amour pour Celan, elle voit ce dernier s’enfoncer dans sa nuit et ne parvient pas à ramasser le grain de cette voix rompue. Zak, lui, expérimente l’inexistence à deux pas de l’objet convoité et fait de ce défaut d’existence le lieu à partir duquel survivre au monde. Mais pour le lecteur, puisque son regard oriente le nôtre, il propose moins une effraction qu’il ne clôture la distance qui nous sépare d’Ilse-Ingeborg.
Certes, la voix intrigante de la poésie se laisse entendre ici et là. Le style, sans être poétique, fait entrer la poésie dans la langue romanesque. Avec toutefois un écueil de taille : on n’imite pas Celan. Non plus qu’on rivalise avec cette langue qui veut incarner quelque chose comme « la vraie vie ». Réinventer le monde et la langue qui va avec. La matière romanesque (la situation de ce roman) peut-elle rendre compte de ce qui se fomente dans le poème ?

Dans l’asile où nous suivons Ilse-Ingeborg, quand la maladie l’épuise et rince son être de toutes ses peurs, tandis que Celan se laisse coloniser par la douleur, nous nous heurtons encore à l’effroi du vertige imposé par la pensée, dès lors qu’elle est levée. Le passage est superbe, tout de même. Mais la poésie, elle, sait mieux encore nous loger au fond de cet effroi. Il faut relire Ingebord Bachmann, Celan, pour le comprendre. ll n’y a pas de compromis possible avec la poésie, qui engage tout l’être. Pas le roman, qui est compromission. Le compromis de ce roman, en l’occurrence, c’est sa construction, inévitablement assidue, et celle de ce personnage de Zak, avec les poncifs qui l’accompagnent : topos de la fascination nazie de la mort, topos de la banalité du Mal, topos de la haine de soi. On connaît la chanson : de la haine de soi à la haine de l’autre, cette trajectoire balisée par tant et tant, de Céline à Drieu La Rochelle. Sans évoquer les quelques images falotes sur le silence de Dieu durant la Shoah.
Le récit comporte un nombre important d’occurrences lexicales organisées autour de la métaphore de la couture. Coudre. Il s’agissait bien en effet de coudre ou de recoudre un tissu déchiré. Mais à la suture, il y a Zak, chargé de trop de médiocrité pour nous ouvrir les portes d’un plus grand mystère, d’un trop grand don pour ce personnage : la poésie.--joël jégouzo--.

Ordalie, Cécile Ladjali, Actes Sud, août 2009, 209p., 18 euros, ISBN : 9782742785346
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14 septembre 2009 1 14 /09 /septembre /2009 11:04
Sans doute est-il vrai, comme l’écrit Luc Bondy, que « c’est dans les récits qu’on vit le mieux ».
Et c’est à sa fenêtre de la Seminarstrasse que le narrateur, un personnage de second plan, assistant metteur en scène, contemple ce que devient sa vie pour tenter de lui donner forme et vivre encore, du mieux qu’il peut, cette régurgitation du passé qui est le signe bouffon par lequel s’annonce le Jugement Dernier.
Cet homme qui regardait habituellement les choses d’en bas, le voici qui ne peut plus les observer que du haut de sa fenêtre, épiant le mouvement du temps qui l’emporte, depuis cette désagréable lenteur qui est entrée dans sa vie - l’autre indice baladin. Un rythme exaspérant. Quel âge a-t-il ?, il ne le sait plus trop, à dix ans près. Le corps usé, fatigué, alors qu’il ne peut plus lire, qu’il regarde plus qu’il n’observe, (mal)Voyant se proposant de donner à voir plutôt que de voir lui-même, mettant en scène, de fait, les anecdotes et les figures de son aventure terrestre, de plus en plus nombreuses à s’égarer, à dériver, à se perdre dans le fil d’un temps qui n’est plus le sien (le syndrome BW ?), ce qu’il recompose, c’est finalement une histoire d’espace entre les corps, celle de cette raison corporelle qui est le propre de la mise en scène théâtrale, où l’Echange est une promesse portée d’un poumon l’autre – pour un peu s’ouvrirait à nous le souvenir de L’Anthropologie du geste, de Marcel Jousse, décryptant ce vide entre les corps où l’humanité est allée fonder son dire. Une histoire de rythmes, de temporalités.
Car ce qui frappe dans ce court roman (dont je ne suis pas certain d’avoir aimé les qualités, ni détesté les défauts), c’est ce à quoi l’auteur est attentif : moins les idées que les gestes qui les portent, Meursault de Camus et son café au lait, les routes de Lagos encombrées de déchets poussés par le vent, Kafka demandant à Milena de ne pas approcher de lui par derrière, ni de côté, mais de face. Du théâtre, en somme, mimodrames où chacun puise la révélation d’être soi - le geste dans la connaissance qu’il ouvre.
Le théâtre, justement, est peut-être mort de la rude concurrence que l’image lui oppose, et de ce que tout le monde se donne aujourd’hui en représentation, nous dit Luc Bondy. Pas si certain : What do pictures really want ? A cette question que posait W. J.-T. Mitchell (dans October, Vol. 77., Summer 1996, pp.71-82.), s’il n’y a pas de réponse simple, du moins l’indécision du statut des images peut-elle déjà nous réconforter de ce qu’elles aient tant besoin de nous. Luc Bondy, qui est l’un des grands metteurs en scène du théâtre d’aujourd’hui, nous en a souvent offert le « réconfort ».
On vit dans la dissonance, écrit-il encore. J’écrirai plus volontiers, à la suite de Gombrowicz, que l’homme est nécessairement un  être oxymorique, à la fois maître et esclave de sa forme. Et consentirais assez à l’élégance d’un ton souvent amusé, qui n’est pas sans convoquer – puisque le récit invite chacun à le vivre intimement-, cette gourmandise intelligente de la famille Bondy pour les choses de l’esprit.--joël jégouzo--.


A ma fenêtre, Luc BONDY, traduit de l'allemand par Olivier Mannoni, éd. Christian Bourgois, sept 2009, 154 pages, 18€, ISBN : 978-2-267-02045-8
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10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 11:04
La France d’En-bas s’invite dans la course aux prix littéraires (en l’occurrence celui des Libraires). Enfin… Pas tout à fait la France d’En-bas, non plus qu’elle s’y inviterait puisque, là encore, il s’agit d’une parole recomposée.
Une France bien éloignée de celle des Gens de peu (si superbement dessinée par l’immense Pierre Sansot) – avec leur marcel des bords de route du Tour de France, qui disposaient néanmoins de toute notre affection.
Non, là, il s’agit de quelque chose qui n’est sans doute plus la France mais un monde secret, celui des sillons dont on ne sait plus rien, dont il ne nous revient aucun écho, pas même des luttes, bretonnes ou occitanes, laits déversés devant les préfectures, choux et fruits de saison amoncelant une rage stupéfiée. Une réalité cachée, recluse dans ses pacages. L’autre monde, celui des cantonniers, entre bois et bêtes, la campagne, tout juste une lointaine image du Cantal dont nous ne savons où fouiller pour l’habiller encore, la campagne, ce royaume clos désormais. Deux vaches, le viaduc de Garabit, pas même celui de Millau, pensez !
Voici donc l’œuvre, un objet incongru dans le panorama des publications contemporaines. Un texte que l’on mènerait pour un peu à résipiscence dans une littérature qui semble devoir séduire autrement. En porte-à-faux avec son objet dans son déferlement lexical, logorrhée érudite, confisquant les voix de ceux qui ne parlent plus pour les remplir d’une présence qu’ils n’ont plus – fictive, donc. Le lieu sans le terroir, dans la rutilance d’une langue réquisitionnée pour un  autre chevet – le nôtre.
Un  vrai choc de civilisations en somme, avec cette petite nièce en tablier d’étoffe grossière régnant sur la famille et disputant son règne à celle qui vient d’ailleurs et prétend lui ravir ses oncles.
Fridières. Qu’il y ait des mots pour dire ça, étonne tout d’abord. Mais à bien lire, ces mots ne sont pas de Fridières. Annette, l’ouvrière du Nord, a répondu à une annonce. Elle ne voulait pas faire de sa solitude une histoire. Mais refaire sa vie plutôt. Un paysan, pourquoi pas ? Alors Annette s’exile, mais ne sait pas se placer dans l’étable et reste interdite devant les bêtes. Et avec la nuit qui vient, devant son propre corps. Les pages les plus fortes, à l’heure décharnée d’une vie trop longtemps solitaire. Annette contemplant le désastre de ses cuisses veinulées.
C’est laborieux, littéralement, à la mesure de ce labeur quand on a désappris le corps à corps de l’amour. Annette cœur simple. Presque fruste dans cette langue chatoyante. Fictive plus qu’on ne saurait l’écrire, car cette campagne ne sait plus se situer que dans l’ordre de la fiction, tant elle est démonétisée. Une fiction qui ne relève même plus d’aucun genre aujourd’hui, à peine celui du terroir, littérature confinée dans des officines régionales où s’aventure encore le souvenir d’un monde de vieux célibataires, de bêtes, de foin, de toile cirée et de corps au pied du mur.
L’Annonce de Marie-Hélène Laffon s’énonce parfois comme une Annonciation – cela lui va bien du reste, on entend l’Angélus, on l’aimerait du moins, après tout. Détonne, encore une fois, dans le paysage de la production littéraire. Embarrasse. Et la littérature de terroir, et la littérature contemporaine. Tout comme son texte s’embarrasse parfois d’une présentation trop travailleuse du récit des vies qui l’articulent. Réussi, raté ? Intéressant – sans la morgue d’avoir à le concéder.
--joël jégouzo--.

L’Annonce, Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, sept. 2009, 200p., 15 euros, isbn : 978-2-283-02398-8
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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 13:07
Toujours sur le départ, BW. Vertical, faisant face au grand horizon mutique dressé devant lui.
Fuir, là-bas fuir. (« … Je sens que des oiseaux sont ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux » - Mallarmé).
BW Jeté dans sa jeunesse, aux confins du monde, dans la passion du livre. Editant comme on part, et quel éditeur : Verticales. Ce qui s’expérimentait de mieux dans la littérature française contemporaine. Désertant sa passion depuis, fuyant de nouveau, cette fois son monde, celui des Lettres, trop affairé à cultiver sa médiocrité et la bassesse d’une gestion purement comptable du livre.
C’est beaucoup de cette histoire dont il est question ici, qui s’évide comme une dictée recomposée, Lidie Salvayre, sa compagne, aux commandes d’un texte dont le statut devrait tout aussi bien l’inquiéter, BW, dans cette réflexion qu’il se fait sur la littérature et ce qu’elle devient, ses nouveaux objets saugrenus l’emportant loin d’elle-même et ne faisant qu’obscurcir abusivement sa matière, comme le fait précisément le texte même de Lidie Salvayre, ce BW si « émouvant » quand il s’organise autour d’anecdotes, ce BW campant sur la parole de l’autre -comme bien des romans de cette rentrée-, narrant une époque perdue, quand le monde était assez ouvert pour y pousser jusque dans l’écriture l’expérience paradoxale d’y vivre.
Katmandou, Peshawar. Mais aujourd’hui le désastre d’un monde sans livres et celui d’une littérature acculée à la médiocrité par ses acteurs mêmes. BW règle au passage quelques comptes nécessairement mesquins. Et curieusement, évoque au gré de son propre personnage ce qui dans un texte le retient, pour en référer la nécessité, sans le dire, à ce que déjà, avant lui, Virginia Woolf avait exprimé dans nombre de ses conférences. Ici, l’expérience du froid qui transit, le halètement rimbaldien surgit dans la soudaineté de l’expression.
Un deuil littéraire au fond, triste, triste, malgré sa drôlerie, dans ce rapport confus du livre à la vie, ou l’inverse plutôt, la vie l’emportant aujourd’hui plus confusément encore que la victoire du texte sur elle, naguère.
Rien d’étonnant alors, que dans cet accablement qui pointe, BW paresse intellectuellement dans sa condamnation commode de l’image, orchestrée depuis une rhétorique convenue.
Tout de même : l’on y entend le petit fracas d’une implosion qui nous affecte tous, dans sa difficulté à prendre acte de ce que le livre, peut-être, ne soit plus la structure adéquate pour dire nos possibilités de vivre, ni leur lieu. Mais à l’heure où la cécité le frappe, au moment où, selon lui, la littérature s’aveugle, il ne donne peut-être rien d’autre à entendre que le cri mallarméen : ce n’était donc que cela, la création : un pur jeu formel ? Et s’en garde comme il peut…
Lui qui est venu au livre pour advenir à son humanité, enfermé aujourd’hui dans le plaisir de l’esthète pour cette chose rare qu’est désormais un texte, reste étrangement fidèle à des expériences qui n’appartiennent pas au textuel : l’Himalaya, avoir touché le ciel, dans ce réel des cimes opposé à la fade réalité du quotidien - l’esse mallarméen de l’écume inconnue et des cieux … Tout un romantisme (allemand) en fin de compte, intrigant le grand bluff d’une langue qui prétendrait dire l’indicible.
Mais si la littérature est aujourd’hui incapable de saisir le monde, peut-être est-ce parce que ce n’est pas son projet ?--joël jégouzo--.


BW, Lidie Salvayre, Seuil, coll. Fictions & Cie, août 2009, 208p., ean : 978-2-02-099711-9, 17 euros.
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