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14 février 2010 7 14 /02 /février /2010 14:36

invite.gifCercal Novo, une petite ville de garnison. L’église est adossée à la caserne. Six maisons et le train d’Evora pour seul événement notable. Le brigadier Trois-Seize s’inquiète du sens des mots : le terme "mortier" peut-il servir à définir sa condition d’artilleur auprès de civils qui ne le connaissent peut-être pas ? Que peut bien signifier l’expression "faire feu sur la mule blanche" ? La mule blanche représente-t-elle vraiment l’ennemi ?
Dans ce petit village de l’Alentejo, la migration quotidienne des journaliers se vit dans l’amertume, sinon le ressentiment.
Ils viennent du Nord, du Sud du Portugal, se vendent pour un salaire de misère.
Une bande d’enfants loqueteux remue les ordures d’une décharge, à la recherche d’obus éventrés. Portela, un jeune chômeur, est amputé de la jambe droite pour avoir traversé par inadvertance le champ de manœuvres. Les récits s’entremêlent dans une sorte de relation familière au monde, presque domestique. Croiser un paysan pendu par un bras à une poutre ne paraît pas moins naturel dans ce paysage de chasse à la perdrix. La vie des champs portugais en somme, sous la botte d’une dictature chaussée de godillots.

Ecrit en 1963, à l’époque où les néo-réalistes faisaient peser une lourde charge documentaire sur la littérature portugaise, Cardoso Pires s’est engagé avec ce texte dans une écriture qui tournait résolument le dos à tout naturalisme. Fable en prose, concise, réfléchie, il nous offre une écriture d’almanach qui ramasse avec précision la geste d’un monde simple.—joël jégouzo--.

 

L’invité de Job, José Cardoso Pires, éd. Autrement, coll. Littératures, traduit du portugais et postfacé par Jacques Fressard, 1er trimestre 2000, 176p., 6 EUROS, isbn : 978-2862607568

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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 15:08

demolition.jpgHuit nouvelles sombres ou très sombres, écrites avec légèreté cependant, et pénétration, sur la question du travail ou de son absence. Huit nouvelles d’une écriture sensible pour rappeler la réalité du monde dans lequel nous vivons, terrible, toujours, d’une horreur qui n’a cessé de s’amplifier sans en avoir l’air. Comme celle du Complexe de la viande –on ne dit plus abattoir dans le jargon contemporain, ce vilain mot manquait décidément d’élégance-, déroulant une tranche de vie d’apprenti boucher. Seize ans, à éventrer les veaux à la chaîne. Mal tués bien souvent, quand l’ouvrier suivant doit plonger ses mains dans les entrailles de la bête pour en sortir les viscères. C’est comme ça qu’on mange. A faire la peau aux bêtes sur une dalle de ciment dégueulasse. Et pour faire tourner ça, des êtres bouffés par ce travail éprouvant, le contremaître espagnol, immigré de longue date, n’étant plus d’autre part que de ce lieu sinistre, uniquement absorbé à restaurer sa force de travail - langage marxiste désuet pour dire le lieu d’un monde dont la vérité n’a pas cessé d’articuler cette réalité, qui pourrait bien nous entrer dans le crâne un de ces jours, comme le canon d’un pistolet d’abattoir.

Mais Once upon a time, notre apprenti tombe sur une pub du leader européen des rencontres, qui propose, pour une somme pas si modique que cela, d’importer les jeunes beautés de l’ex-Europe de l’Est. Il en fait venir une, vit quelques semaines d’idylle avant qu’elle n’en profite pour fiche le camp puisqu’elle est à l’Ouest déjà, l’essentiel de son désir. Fiche le camp pour voir si des fois il n’existerait pas un meilleur parti auquel se vendre. La réalité là encore, des migrations sexuelles sordides d’une Europe plus décomposée qu’on ne veut bien le dire.

Ou cette nouvelle, Austerlitz, si forte, si dense, d’un "jeune" mendiant nouveau venu dans la carrière (si, on fait carrière : elle se termine par la mort en quelques très petites années d’espérance de vie). La vie au jour le jour, à découvrir qu’on peut avoir cessé de penser sans avoir cessé de vivre. Ecrite sur un modèle grammatical très incriminant, le "vous" déposant le lecteur à la place même du mendiant.—joël jégouzo--.

 

Avis de démolition, de Frédéric Monlouis-Félicité, éditions Arléa, janvier 2010, 128 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2869598829.

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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 08:03
bureauvide.jpgMonsieur Deleuze est DRH. Enfin… était. Un beau matin, il découvre qu’on a déposé la porte de son bureau. En bon derridien, il déconstruit aussitôt le symbole -ce n’est pas rien une porte, c’est une frontière, une différence. Ça sépare. Voyez Sangate. Contemplez l’open space dans lequel on vous assigne, regardez au loin, ces bureaux avec porte qui vous jugent. La porte dérobée, les regards de ses collègues n’ont pas tardé à devenir fuyants. Puis son fauteuil a disparu. Un fauteuil en cuir, sur roulettes, avec le haut dossier qui indiquait son appartenance à la hiérarchie supérieure. Vous connaissez cela : plus on grimpe dans l’organigramme, plus élevé est le dossier du siège. Ensuite, très logiquement, on a démeublé son bureau. Il n’est littéralement rien resté d’autre qu’une malle, où il a retrouvé ses affaires personnelles. L’ex-directeur des ressources humaines, bras droit du Président, préposé aux mutations, licenciements et vexations en tous genres, s’est ainsi retrouvé lui-même pris au piège d’une logique imparable : celle des fusions-acquisitions. Son poste revenait à un autre, il était en trop désormais. Numéro 1, son ami pourtant, ne lui en avait rien dit. Règle majeure dans les sociétés de quelque importance : « une entreprise performante excelle dans l’art d’amener quelqu’un à renoncer à son emploi ». Sauf qu’à ce jeu, et pour cause, Deleuze excelle. Numéro 1 n’osant lui annoncer qu’il est viré, ni pouvant se résoudre à le faire -Deleuze est trop instruit des dossiers compromettants-, placardisé et littéralement occupé à ne faire rien du mieux qu’il peut, Deleuze résiste. Des mois. Des années. Jusqu’à la prochaine fusion-acquisition qui voit Numéro 1 viré à son tour, le nouveau Nomber One, anglophone of course, pouvant enfin lui signifier son congé, assorti d’un confortable parachute. Un conte d’aujourd’hui en somme. Ecrit avec une drôlerie sans nom, émaillé de remarques pleines de sagacité sur la sémiologie des objets du pouvoir. Le commandement, c’est un certain nombre d'ustensiles en un certain ordre assemblés. Porte, fauteuil, sous-main. Le tout doublé d’une phénoménologie de l’assise absolument hilarante et d’une sociologie des hauteurs passablement rouée : la verticalité, cet outil clé du management, nous est dévoilée ici avec une rare intelligence.joël jégouzo--.


Le bureau vide  de Frank de Bondt, édition Buchet-Chastel, février 2010, 128 pages, 13,50 euros, ISBN 9782283024379.
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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 12:39
lacentrale.jpgPremier roman. Superbe !
Quelque chose comme L’établi, de Robert Linhart, revisitant le monde du travail en milieu nucléaire.
La même intelligence sociale, le même talent dans la construction d’une œuvre en prise existentiellement avec la société, sans jamais rien concéder en élaboration artistique.
Un univers emblématique du monde contemporain du travail, précaire.
L’esthétique du Kubrick de L’Odyssée de l’espace, celle des sixties, de Courrège. Une esthétique d’art contemporain avec ses grands aplats froid et lisse, de jaune, de vert. Le trèfle noir sur fond rouge du sigle nucléaire, les personnages évoluant dans des combinaisons blanches aux formes géométriques. Dans ces tenues Mururoa, l’Odyssée assidue d’une réalité qui n’a jamais cessé d’être sociale. Voyage vers l’infiniment petit dans le langage de l’installation artistique. Mais que l’on ne s’y trompe pas : une œuvre qui ne se viserait pas mais pointerait plutôt un monde réel : le quotidien des ouvriers du nucléaire. Leur précarité, leur solitude, le stress qui en permanence les accompagne -la vraie matière assumée du roman.

Trois salariés sont morts au cours des six derniers mois. Peut-être victimes de la Centrale. Le roman s’ouvre sur ce front calme de trois décès par suicide. Dont on ne saura rien. Dont on devinera tout. 19 Centrales en France, 58 réacteurs. 40 000 travailleurs. Mais aujourd’hui, ça va. Les longs panaches de vapeur au-dessus des pâturages français n’inquiètent personne. La Centrale ? Un lieu paisible posé en pleine campagne. Calme. Serein. Et puis tout, bientôt, se met à tourner autour d’un incident aux conséquences incalculables. Un incident… Doux euphémisme administratif pour escamoter l’angoisse, la souffrance, la mort peut-être ou plutôt l’angoisse de ce mourir là, sous le signe du nucléaire. Des saisonniers, des intermittents accourent de tous les coins de France, d‘Europe, pour livrer leur chair à la pâture du monstre froid, la Centrale. L’interim des métiers à risque. Les trois-huit, chaque équipe rationalisant son risque : l’exposition au rayonnement mortel. Quelques minutes de stress en tenue de cosmonaute – fashion victim ? Peuple nomade plutôt, à sillonner les routes si belles. Des marginaux. Par milliers. (Nous sommes tous des marginaux). Solidaires d’un monde minuscule où partager les repas, le coût du mobil home. Un espace minuscule où raconter encore ses craintes, sa solitude, sa peur et le désir si souvent présent de jeter l’éponge, refoulé par la honte de devoir trahir les siens. Un monde obnubilé par une seule question : gérer sa dose, vingt millisieverts, la quantité maximale de radiations qu’un homme peut supporter chaque année. Gérer au mieux sa dose parce qu’au premier incident, soit vous mourrez, soit on vous met au chômage. Viande à rem donc, comme l’écrit l’auteure -on avait oublié que le travail décimait. Alors ces ouvriers qui vendent leur corps à son prix de viande – la dose admissible se calcule en poids corporel.

Tout tourne autour d’un incident. Rejoué. Mis en scène. Reconstitué par les soins d’opérateurs vétilleux. Que s’est-il passé ? Le narrateur découvre peu à peu ce qui résiste à tout réel – le risque, incarné ici dans une pièce minuscule de l’immense masse de métal et de béton qu’est une Centrale : un frein d’écrou. Il a migré lentement d’une salle à l’autre. Très irradiée, la pièce s’est retrouvée entre ses mains gantés. Combien de temps ? Quelques millièmes de seconde. De trop. Douze mois au taquet désormais. En attendant d’autres conséquences peut-être plus définitives. La route alors, bordant les va-et-vient, souvenir et destin.

Travailleur itinérant, nomade d’une Centrale l’autre, le narrateur vit au rythme des grandes migrations nucléaires. Au cœur du réacteur, l’équation d’Einstein. Tout autour, des hommes presque sans identité, pour en prendre soin. Élisabeth Filhol a choisi de montrer ces hommes ignorés, isolés, de les donner à sentir, à voir à travers le regard d’un jeune ouvrier qui va nous ouvrir les portes de l’univers carcéral de la Centrale. Véritable organisme sous ses dehors épurés, menaçant, placide en apparence mais tendu, à bander le roman de la première à la dernière phrase. Qui sont ces hommes, dans leur for intérieur ? Le for intérieur, c’est cela… cette vieille expression remontée du plus vieil humanisme. Enigmatique aujourd’hui quand bien même il pousse et presse et somme qu’on lui fasse place (on en crève de ne lui en céder aucune). D’où peuvent-ils, ces hommes, s’enrôler pareillement ? Quelle est cette société qui condamne à de pareils engagements ? Et derrière tout cela, le spectre de Tchernobyl, dont l’auteur nous rapporte la chronique hyperréaliste. 25 avril 1986. Ici du strontium 94, là du xénon 140.

Roman social, et non écologique. Roman à la construction incroyablement savante, désarticulant sa chronologie avec une pertinence inouïe. Le corps démembré d’un monde qui ne souhaitait plus aucune explication. Désarticulant son phrasé, tantôt long pour épouser ce qui reste du monde dans notre imaginaire –ces paysages alentours-, tantôt aride, dur, bref, à serrer au plus près le désarroi des ouvriers du nucléaire. Et roman social posé sans ambiguïté : nous sommes ici du côté de l’être, pas de celui du Pouvoir.
joël jégouzo--.


La Centrale, de Elisabeth Filhol, éditions P.O.L., janvier 2010, 144 pages, 14,50 euros, ISBN : 978-2-84682-342-5.
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8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 11:51
l-evasion.jpgJ’avoue n’avoir pas vraiment été séduit par le premier Thirlwell : Politique. Très peu politique évidemment, mais passablement discoureur, farinant ses gloses de commentaires amphigouriques sur les mœurs, la société, pour aboutir à un relativisme de pacotille, prenant acte du fait que l’on peut paraître généreux sans l’être jamais…
Il y avait bien certes la provocation impudique : la gaucherie anale de Moshe, le fisting laborieux de Nana et surtout, en un temps où la littérature expérimentale exhibe à satiété ses shopings et fuckings à tous les étages, un auteur qui campait enfin sur les ratés d’une sexualité par trop épatante.
Et puis c’était à peu près tout. Un style moins flamboyant que flambeur, des longueurs, des longueurs. Mais la critique s’en était entichée : le côté enfant prodige tardif, le versant enfant terrible de l’auteur rachetant toutes ses approximations. Il devait être génial, puisque l’époque était à la recherche d’un nouveau souffle littéraire. Et puis il avait fait de brillantes études. Oxford. Fellow, si jeune, si convaincant, beau parleur et flatteur comme pas un.
Néanmoins son second roman fut moins bien accueilli - Miss Herber. Griffonné à la hâte, du marketing de bas étage. On l’excusa. Débarque aujourd’hui L’évasion, et de nouveau la critique s’enthousiasme. Kundera lui-même, saisit sa plume pour consigner l’éloge du toujours jeune écrivain, qui a su opportunément se recommander de Kundera pour entrer en écriture. Incontournable Milan et donc, incontournable Adam. Peut-être la nostalgie de cette Mitteleuropa dans laquelle Thirlwell a tenté de planter son décor. La tentation du retour, Haffner, son héros, vieux juif de 78 ans, scandaleux érotomane venant demander des comptes, à l’Europe peut-être, on l’aimerait, sauf qu’à bien des égards, c’est une très très vieille Europe que Thirlwell convoque dans son roman, moins celle du XXème siècle que celle du XIXème : la Bohème est sa terre d’élection. Une éducation classique, les affections du cœur en sus, l’ange de l’Histoire battant mollement des ailes dans cette ultime pavane pour une Europe défunte depuis longtemps.

Haffner donc, ancien banquier juif séjourne dans un palace. Il vient requérir une villa confisquée par les nazis soixante ans plus tôt. Mais mollement. Le palace lui suffit, son luxe, ses femmes. Comme le héros de L' Insoutenable Légèreté de l'être, Haffner voudrait n’être plus jamais ce que les autres font de vous. Il refuse son âge et la morale qui en dessine les usages. Là, on croit toucher enfin à quelque chose de fort dans le roman contemporain. Haffner s’évade, le croit, pousse au plus haut degré son code moral de la corruption stratégique pour se débarrasser de tout cet héritage tragique dans lequel on voudrait l’enfermer. A commencer par celui du désastre européen. Hyper anglais parmi les juifs, juifs parmi les anglais, déloyal avec ses amis, c’est vers l’amour qu’il se tourne pour dire son temps, le sien à lui, sans plus d’égard pour l’Histoire, qui n’a plus cours en lui. Mais son temps à lui n’est pas glorieux. Son corps vieillissant pendouille ou se dessèche, n’ouvrant guère aux joies du stupre mais plutôt à son ascèse laborieuse. Tout comme son cœur, désœuvré, ne sait plus aimer. Cependant, la chair fripée ne parvient pas à escamoter la jeunesse du désir qui la consume. Thirlwell tient là un thème vigoureux, où s’entrelacent le dégoût et la honte, la culpabilité et la fringale des chairs talées. Où l’exigence de rupture, de fin de soi dans le monde du désir que la morale exige des vieux énonce le bien sadique alibi du désir par manie qu’on leur concède encore. Fâcheuse habitude, où nul ne se risquerait à vivre n’était l’obligation qui leur est faite d’y séjourner, s’ils y tiennent, avant de disparaître. Quand tenir bon contre la nuit qui monte en soi exigerait la miséricorde d’une érection, même fuyante –entendons-nous : pas, tout de même, la chaste gâterie ; on a trop recyclé le plaisir des vieux dans la pâtisserie. Car déserter son corps s’avère plus difficile que déserter son existence. Alors, dans la gloire de sa défaite consciente, il y a bien avec ce personnage quelque chose comme la dénonciation de la jubilation sexuelle de notre époque, en même temps que celle de l’hypocrite morale onaniste, qui ouvrent à un questionnement radical. Mais non, le thème s’enlise, Haffner se contourne, croit davantage à la romance comme ultime recours, voire à son théâtre, plus convenu encore.
Moins comédie des sentiments qu’éducation sentimentale d’un vieil homme licencieux, le roman avait le charme d’une audace compassée, et puis très vite, l’auteur s’en est expulsé par des coquetteries, des afféteries adolescentes, le ressassement saumâtre des formules que l’occident rabâche depuis des siècles (la guerre comme farce), un rapport de jouissance masochiste au monde. Comme dans ce piège tendu au lecteur par la critique.
Pire, le style a pris le pas sur tout, la forme a tout dévoré, l’auteur se laissant emporter par de prétendus morceaux de bravoure, -dixit la critique unanime. De quoi s’agit-il ? De pièces laborieuses du type : « La fleur en papier du soulagement s’épanouit dans la solution de son âme »… On croit rêver : ce serait donc là le nec plus ultra de l’écriture contemporaine ? Le style ballonne, gauchi en fleurs plus obséquieuses encore, la quête de la formule dictant le pire au point que l’on finit par se demander si des fois, ce ne serait pas la traduction qui serait mauvaise… Langage fleuri à l’envi, son tant et plus réfugié dans « la longue nuit d’un printemps italien », tandis que « le dessin de ses émotions (reste) formé par les griffonnages d’une timidité… »… De fleurs délabrées en dessins balourds, le registre s’ourle du soin maniaque d’une chaisière troussant le vers en fin de journée. Une culculisation en règle, aurait dit ce cher Gombrowicz, où l’auteur, non content de s’enculculiser à souhait nous entourloupe avec la complicité d’une critique bien obligeante. Même si, ça et là, surnagent quelques vrais moments d’écriture.
-joël jégouzo--.


L'évasion, d’Adam Thirlwell, traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut, éd. de l’Olivier, janvier 2010, 380 pages, 21 euros, isbn 13 : 978-2-87929-674-6.
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5 février 2010 5 05 /02 /février /2010 11:26
lily-et-braine.jpgBraine revient de guerre.
Celle du Vietnam.
Après un long séjour en hôpital.
Mutique tout d’abord, et comme étranger au roman.
Braine ne se connaît plus.
Ce sont les autres qui tiennent le compte de ce qu’il était, de ce qu’il doit être, de ce qu’il pourrait être.
Les autres qui veulent restaurer son identité.
Chacun selon son idée.
Tandis que Braine, laborieusement, reconstruit son corps, ses pensées, sa parole.
Il lui faut réapprendre.
A se déplacer.
A penser dans l’univers décousu qui s’offre d’abord à lui.
Improviser son être dans la succession des événements qui tentent de l'emmailloter au coeur d'une trame serrée, sa femme, son fils, son beau-père le réinstallant dans l’atelier de mécanique, et bientôt cette blonde en tailleur dont la voiture est tombée en panne à deux pas de sa porte. Que veut-elle ? Elle veut Braine. Pas simplement pour amant : Braine jouait du bugle naguère. Elle veut remonter son quintet. Lancer une boîte. Dans une grange, jazz session à la Charly Parker. L’atmosphère des States dans les années 50. Celle des meilleurs Eastwood, alanguie et quelque peu lasse. Des images, Coltrane, Sonny Rollins. Une fille à Mobylette, Lily de nouveau enceinte tandis que Rose Braxton, la blonde en tailleur, ouvre ses draps à Braine. Une romance. La composition narrative s’en remplit, les scènes se succèdent. Oui : on dirait une scène de film. Ici ou là. Braine, du reste, parle comme au cinéma. « Je ne vois pas de différence, dit-il, avec ou sans caméra, c'est une scène, une scène dialoguée ». Des scènes que bercent le délicat Que reste-t-il de nos amours? de Trenet, ou quelques pièces de jazz. Un rythme, une musique aux allures très populaires dirait-on, s’accomplissant en digressions élémentaires : on ne peut fabriquer l’amour sous une bagnole qui pisse l’huile. Une romance de ce genre, Braine, incapable d’aimer, succombant aux charmes des femmes -ici l’une, là d’autres encore. Qu’est-ce qui pourrait mettre un terme à un tel système narratif ? Lily. Qui pousse l’histoire vers sa fin. Tragique, certes. La vie est parfois comme ça. Sans réelle noirceur toutefois, Marguerite Duras en exergue et la discrétion du narrateur -observateur au pessimisme badin-, pour tenir à bonne distance les ratés du retour. Le talent en somme, propre à la chose littéraire quand elle est aboutie. Tout en retrait pourtant, portant comme un stigmate la fêlure de l’image littéraire, trop fabriquée souvent pour ne pas dévoiler sa différence : une scène écrite n’est pas une scène jouée… A la grossièreté de l’homme soûl convoqué dans la trame romanesque, il manque la grossièreté. Le texte a soustrait la chair. L’écriture s’est trop souciée d’elle-même et elle ne parvient pas à rivaliser avec le toucher d’un cinéma exhibant, à son corps défendant, la chair bancale du monde. La manière l’emporterait ainsi de trop, sans que l’on en soit vraiment certain au demeurant, car reste le plaisir du texte -comme aurait dit ce cher Barthes.
joël jégouzo--.

Lily et Braine, de Christian Gailly, éditions de Minuit, janvier 2010, 192p., 14,50 euros, ISBN : 9782707320902.
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4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 11:16
commepersonne.jpgBerlin phosphore. Sous deux tonnes d’acier, Gregor Liedmann, trois ans, se volatilise. Sa chambre soufflée. Pulvérisée. Partout des cendres, l’Allemagne de Hitler ravagée. Livrée au chaos. La mère de Gregor fuit, hallucinée, anéantie, cherchant partout son fils. Jusqu’à trouver son père, qui a monté une sacrée combine pour échapper à l’enrôlement du dernier carré nazi. Son père qui trouve sur leurs routes de fortune un bambin abandonné. Il y en a tant. Un garçon venu d’on ne sait où, sans nom, sans identité. Il sera Gregor, décide-t-il soudain. Apprenons à l’aimer. Il remplacera Gregor. Mais soixante ans plus tard, ce Gregor là ne sait toujours pas qui il est. Il a épousé une femme, en a divorcé, a eu un fils, et ne sait toujours pas qui il est. L’aventure est commune, dirons-nous. Sauf qu’un oncle lui a jeté un jour à la figure qu’il devait être juif. Sans preuve. Comme ça. Une intuition dans l’Europe de l’après Shoah. Car non pas même qu’il était, mais qu’il devait en somme. Une injonction terrible, folle, grotesque. Que Gregor fait sienne. Il veut se faire juif, moins la synagogue. Se refaire juif dans le Berlin libéré du nazisme. Et Gregor de tourner et de s’enfoncer dans les premiers instants de sa vie, cette histoire de fuite sur les routes du désastre allemand. Histoire d’exil. Alors Gregor s’exile comme s’exila le Peuple Juif. Gregor rejoue pour lui l’Exode et l’altérité. Intrigue pour être juif, survivant d’il ne sait quoi, entraîné à survivre, s’y efforçant, prêt à tout instant à retourner à la vie sauvage. Sait-on jamais : une guerre, un cataclysme, et toute notre belle civilisation par terre nous laisserait orphelins d’une vie à gratter désormais sous la terre. A quoi ressemblerait nos existences, d’ailleurs, si la vie basculait, si une guerre, une épidémie, un cataclysme foudroyait le pays ? Une vraie question, engloutie dans les affres d’une quête insensée : le tourment des origines. Exploré presque scandaleusement dans cette mémoire sensible, pensez : se vouloir juif comme par culpabilité. Et découvrir comment, dans l’Europe coupable, cette judéité réinventée peut «sauver» aujourd’hui ! Le sauver par exemple du harcèlement de flics berlinois tétanisés quand Gregor leur jette à la figure qu’il est «juif». Une revanche ? Pas même : la traversée d’une identité européenne défunte et dont on n’apprendra rien, ou pas grand chose, la Mitteleuropa convoquée singulièrement (elle n’existe plus) dans cette remontée de mauvaise conscience de la vieille Europe érudite, savante, cultivée. Gregor embarrassant jusqu’à la communauté juive elle-même, qui ne sait que faire de sa demande d’être « juif-moins-la-synagogue », et peut-être juste pour appartenir à un destin qui ne fut pas le sien. Un destin dont le lecteur ne saura rien : ce n’est pas le lieu du roman, qui campe sur un vide. Une métaphore peut-être : les Juifs d’Europe centrale ont disparu. Assassinés. C’est ce vide aussi bien que Gregor dévisage longuement dans ses propres traits, sans jamais parvenir à savoir où sa demande prend corps. Et en oubliant, peut-être, que nos origines sont toujours devant nous, jamais derrière.
Un roman ambivalent donc. Comme personne : car il ne reste personne de ce monde, ou presque, tant ce monde a disparu. Grégor, un personnage inventé au final, évidemment : une fiction épousant l’Histoire comme forme de l’imagination que nous nous octroyons. Une biographie sans forme, tant toute biographie ne peut être que labile, toujours forme changeante.
joël jégouzo--.

Comme personne, de Hugo Hamilton, traduction de Joseph Antoine, éditions Phébus, janvier 2010, 330 pages, 22 euros, ISBN-13: 978-2752903778.
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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 09:22
deprague.jpgFaux candide jusqu’à l’insolence, Hašek s’y entendait comme pas un pour mystifier les faiseurs de patrie.
Il est vrai que l’époque lui offrait plus que de raison prétextes à moqueries.
Dans ces temps remarquables de l’Empire Austro-Hongrois en effet, où la Loi autrichienne du 8 janvier 1801 avait assimilé les chats aux malades mentaux, l’Empire tout entier prêtait à sourire.
Anarchiste, président d’un parti pataphysique, artiste de cabaret, écrivain et dresseur de chiens, l’auteur de l’inénarrable soldat Chvéïk, lui, retenait son hilarité pour mieux faire pleurer de rire ses contemporains. Et de Prague à Budapest, en passant par Moscou et la Bavière, il s’en donnait à cœur joie pour ridiculiser l’administration austro-hongroise, prototype de tous les travers du genre.
Les nouvelles réunit sous le titre sont cependant inégales, ce qui est extrêmement rare chez Hašek, champion toute catégorie du loufoque littéraire. Sans doute parce que l’éditeur a bricolé un recueil plus qu’il n’a songé à le composer, oubliant au passage que Hašek ne réussit jamais aussi bien que lorsqu’il démonte avec une acuité sans pareille les rouages de l’absurde moderne. Bien des nouvelles lèvent tout de même un franc fou rire. En particulier celle où il se voit nommé gouverneur de la ville de Bougoulma, dans laquelle il se rend accompagné de ses douze « tchouvaches » dont personne ne comprend la langue, pas même lui. (En s’étonnant au passage de la retrouver dans ce recueil, alors qu’elle figure déjà dans d’autres publications du même éditeur).
joël jégouzo--.

De Prague à Budapest de Jaroslav Hašek, nouvelles traduites du tchèque par Héléna Fantl et Rudolph Bénès, éditions Ibolya Virag, coll. Parallèles, juin 2001, 166p., 10 euros, ISBN : 2911581032
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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 07:46
dino.jpgC’est une étrange biographie que nous livre ici Nick Tosches, consacrée à Dean Martin, pathétique incarnation du rêve américain au sortir de la deuxième Guerre Mondiale.
Car elle a en effet ceci de singulier qu’elle allie la rigueur des plus exigeantes études, au ton sans détour du romanesque noir pour appeler un chat un chat. Romancée, là où son style pourrait agacer -Nick Tosches n’hésite pas un seul instant à inventer de toute pièce des dialogues reformulant des témoignages disparus- elle frappe au contraire par la pertinence de son expressivité. Et là où le sérieux de l’entreprise pourrait lasser, elle soulève l’admiration par la minutie des recherches accomplies.
Passant d’un registre à l’autre avec une incroyable aisance, Nick Tosches révèle ainsi le vrai objet de son travail : mettre en place une quasi sociologie de la civilisation «polyvinylique post-intellectuelle» que devient la société américaine peu après la guerre. Pouvait-il donc choisir meilleur sujet que Dean Martin, crooner indolent, dont l’individualisme intrigant inaugure l’ère de l’égotisme clinquant, suave à force de cécité ? Piètres intrigues au demeurant, où l’on croise bien sûr Marylin, les Kennedy et quelques gangsters plus vrais que nature.
Observant sans complaisance ce petit monde, Nick Toches s’abat comme un voleur sur la tombe du rêve américain. L’industrie nouvelle dont il s’éveille, celle du fantasme Kennedy par exemple, le destine à laver plus blanc que blanc les grands linceuls dont elle recouvre déjà les civilisations autres, comme au Vietnam.
--joël jégouzo–.

Dino. : La belle vie dans la sale industrie du rêve, de Nick Tosches, éd. Rivages, coll. Rivages Noir, avril 2003, 637 pages, 10,40 euros, ISBN-13: 978-2743611392.
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28 décembre 2009 1 28 /12 /décembre /2009 13:19

aventuriers.jpgLes premières expéditions anglaises vers l'Amértique débutèrent en 1536 et se soldèrent par des échecs désastreux.

Très vite, le Nouveau Monde fut donc renvoyé à son étrangeté.

Il faudra attendre 1585 pour qu’un homme, Walter Ralegh reprenne à son compte le projet.

C’est sous son égide que l’Amérique prendra dans notre imaginaire un tour nouveau : celui du nouvel Eden, et que les indiens deviendront de «bons sauvages». Mais il faudra attendre le Mayflower (1620) pour que démarre vraiment notre histoire de l’Amérique, et non la leur.
Le récit qu’en construit Giles Milton s’avère plus efficace qu’un simple roman, même si l’élaboration romanesque n’est pas absente de sa perspective. Sans doute parce que, construit sur le modèle du récit, il intègre de larges aspects documentaires qui nous donnent à «juger», dans cette distanciation critique, l’aventure rapportée. D’une certaine manière, son récit se fait ainsi le témoin des aléas, de la misère et de l’ambition d’hommes portés par un grand rêve et de rudes nécessités. Et comme tout témoignage, ce dont il rend d’abord compte c’est d’une distance, c’est de tout ce qui, désormais, nous sépare de leur histoire. Déplaçant sans cesse la perspective, il nous permet alors autant de ressentir que de connaître les conditions de cette entreprise proprement héroïque. Héroïque, oui, car il fallut du temps avant que l’Amérique ne devienne une préoccupation anglaise. La poignée d’hommes qui se lança tout d’abord vers ses côtes le fit donc dans l’indifférence générale et paya cher sa solitude.
joël jégouzo-
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Les aventuriers de la Reine, à l’assaut d’un Nouveau Monde de Giles Milton, traduit de l’anglais par Anne-Marie Hussein, éd. Noir sur Blanc, janv. 2002, 384p., ISBN : 2882501099

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