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18 mai 2011 3 18 /05 /mai /2011 05:09
papillonJe l’ai mal lu ce texte. Je n’ai pas su le lire disons. Je suis passé à côté parce que j’ai mis la main sur lui par hasard, après avoir été dépité par la lecture de Tigres en papier d’Olivier Rollin.
Je m’intéressais alors à cette littérature des anciens maoïstes. Je voulais savoir tout à la fois ce que la littérature était devenue entre leurs mains et ce qu’ils avaient fait de la Cause du Peuple, qu’ils avaient prétendus servir un jour.
Jeu d'ombre sur le fil caché de la vie, conte naturaliste si l’on veut, merveilleux à tout prendre, fable toute de patience et de lenteur, je n’avais pas l’esprit à en épouser le merveilleux solitaire, les silences, ce retrait où s’énonçait le règlement d’une dette peut-être enfin recevable bien qu’énigmatique –car devant quelle histoire ? De quel poids en effet, ce papillon d’un ciel bouclé comme ceux de Baudelaire, couvercle de plomb refermé sur nos vies ? De quel poids qui aurait pu s’accorder encore, peut-être, même si peu, au destin d’un monde qui n’a cessé depuis de désoler littéralement les globes et les âmes au point qu’il ne reste à en goûter que son sol d’ombre et de fin de tout ? De quel portage aussi bien, la métaphore du papillon, même si je sais son vol extravagant sinon fortuit, lucide de ne savoir jamais quel destin supporter, au gré du souffle bâché d’un battement d’aile de quel espoir immense, enfin, que nous aurions à lire ?
ERRI-DE-LUCA.jpgJe l’ai lu l’attention flottante, comme il arrive parfois, attachée à la ligne d’écriture m’en évadant, distrait par l'empennage d’un insecte entré par la fenêtre, le nez en l’air songeant à autre chose, à cette histoire animale qui suit la nôtre sans jamais l’épouser, l’humain saupoudré de zoê, supportant beaucoup de souffrance dans son attachement au fait de vivre très bonnement, comme s’il y avait une sorte de sérénité -(enèmeria, la belle journée)- de beaucoup préférable au bios des grecs qui s’entend, lui, d’un vivre au sens du groupe humain que nous formons, encore.
Je l’ai lu rêveur, dessinant les contours d’une méditation possible pour revenir trois ligne plus loin à ce chamois tellement humanisé, distingué m’a-t-on dit, dans le raffinement de son assignation allégorique –je l’ai cru, j’ai tenté du moins d’accéder à son registre, j’ai songé à sa sœur emportée sous les ailes de l’aigle, à sa mère assassinée par le chasseur, à ce parti pris narratif tellement raffiné, façonné par une main de maître, sans parvenir à y adhérer, bien que m’efforçant de ruminer les leçons d’Aristote sur la rhétorique, la supériorité du vraisemblable sur le réel, ce distingué qui aurait dû être tout mon souci, ou ma crainte, de ne savoir goûter la préciosité d’un tel parti pris, les subtilités d’une telle écriture.
J’ai reposé le livre plusieurs fois -mauvais signe-, pour le reprendre et le poser encore et m’efforcer d’en achever la lecture, ligne à ligne, humant sous le vent la venue du chasseur de peau. Il peinait dans la montagne. Sa vie m’apparaissait, un peu -ses jambes maigres, sa marche opiniâtre, l’homme aussi vieux que le chamois l’un et l’autre sachant qu’ils devaient en finir avec la vie, s’affrontant (leurs ruses à renifler la roche). J’ai suivi le fil de leur pensée. Le braconnier méditait sur nos révolutions perdues, le temps, le sien au fond, soustrait au temps social. A quatre pattes dans la montagne, défait, il scrutait au loin le chamois majestueux, ce qu’il lui restait d’espoir peut-être, ce chamois, le dos tournée au chant des arbres. Etrange renoncement de cette pure épure poétique, étrange renoncement dans cette douceur nue de la vie comme zoê : l’art du braconnage, non celui des révoltes. Qui raconte néanmoins une histoire, à défaut de croire en l’Histoire, celle de l’homme nu reconstruit dans la présence, folle, de l’animal, à chacun de ses instants. Mais pas au delà. Sinon cet au-delà que précisait le très court récit venant clore l’ouvrage, où l'auteur dessinait sa visite à un vieux pin des Alpes. Cagneux, les racines enfuies de la roche. Je songeais à Ponge, à son Parti pris des choses : l’arbre ne dit rien, la feuille parle l’arbre. De quoi parlait Erri de Luca ? Quelle langue déployait-il, un jour foudroyé, penché sur le vide, traçant autour de lui l’obturation nécessaire où se coucher déjà. Raccommodée, mais d’entre quels bords ? --joël jégouzo--.
 
Le poids du papillon, Erri de Luca, traduit d el’italien par danièle Valin, éd. Gallimard, avril 2011, 82 pages, ean : 978-2-070-129355.

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13 mai 2011 5 13 /05 /mai /2011 06:28

martin-walser.jpgParmi les écrivains allemands de sa génération, Martin Walser était bien le dernier à n’avoir pas abordé la période de la Seconde Guerre mondiale. Qu’est-ce qui pouvait bien le retenir de le faire ? Quel scrupule, sinon l’ambiguïté de l’exercice, quand désormais ses termes en étaient convenus ? Longtemps Martin Walser s’interrogea sur la validité de ces retours sur le passé, qui nourrissaient désormais un quasi genre littéraire, et pas seulement en Allemagne. Il crut y déceler quelque chose comme un manque de justification du présent, voire, pire : la volonté d’offrir au passé un présent enfin convenable, quand nombre d’auteurs demeuraient à ses yeux dupes des mensonges du passé. Pour ne pas y sombrer à son tour, il se résolut à n’écrire qu’en essayant d’accueillir le passé tel qu’il fut : le nazisme dans sa banalité quotidienne, sa familiarité, les convivialités intrigantes qu’il dessinait, la terrifiante normalité que les allemands avaient accepter de vivre. Son livre lui valut le Prix de la Paix en 1998, et provoqua une énorme polémique en Allemagne.

Né en 1927, Martin Walser n'avait pas même six ans quand Hitler arriva au pouvoir. Il en avait dix-huit à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Douze années sous Hitler, qui sont précisément celles qui informent son roman, largement autobiographique.

Le petit Johann a donc six ans lorsque Hitler accède au pouvoir. Il vit près du lac de Constance. La pauvreté y était le lot quotidien d’un bourg où les gens avaient espéré cette arrivée au pouvoir dont ils pensaient qu’elle les soulagerait économiquement. Hitler aux commandes, se met peu à peu en place le mensonge du miracle allemand. Une communication bien rôdée, autour d’une politique économique inefficace en réalité, artificiellement prospère sous l’impulsion de la machine de guerre allemande, créatrice d’emplois, mais pas de richesses. La mère de Johann prend sa carte du parti : elle tient un restaurant, espère capter la clientèle des adhérents. Le père, lui, résiste à sa manière : il enseigne à son fils l’amour des langues, l’écoute de ces mots venus d’ailleurs que les nazis ne veulent plus entendre. Johann y grandit en liberté et curiosité pour cet Autre que le régime veut abolir. Voilà tout l’univers du roman, loin de la fresque historique, loin de tout héroïsme, au plus près de la vie que l’auteur vécut. Sans fard. Sans minauderie. Bien sûr, l’Histoire traverse les regards, les défilés et le prosélytisme nazi, les discours de Goebbels. Reste l’essentiel : la vie banale d’une petite ville de province, soulagée de n’être pas le théâtre d’un champ de foire plus horrible. Un petite ville pas vraiment concernée. Faisant le dos rond. D’une certaine manière, il y avait un vrai courage à l’écrire, cette terrifiante normalité que l’on voulait taire aujourd’hui.

Constance-en-42-copie-1.jpgJohann grandit, combat, finit par découvrir que seule la langue est source vive. En restituant à l’enfance l’innocence de sa langue, Martin Walser a cru ainsi la sauver des flétrissures de l’Histoire. Soldat de la Wermacht à la fin de la guerre, enrôlé de force comme tant de jeunes allemands d’alors, on lui a reproché sa trop grande retenue, à se contenter de dépeindre une existence presque heureuse dans cette petite ville des bords du lac de Constance, épargnée par les atrocités du régime même si l’idéologie nationale-socialiste s’y répandit aussi. La polémique prit ensuite de l’ampleur quand, en 1998, dans un discours prononcé à l'église Saint-Paul de Frankfort, Martin Walser affirma que le temps était venu de "tourner la page d’Auschwitz". Non qu’il fallait oublier, mais parce que, selon lui, la répétition des représentations finissait par faire entrer Auschwitz dans la banalité de la commémoration. L’argument peut se comprendre, même s’il ne peut s’admettre. Plus troublant, Martin Walser s’opposa à la remise à neuf périodique des camps. Là encore, l’argument peut s’entendre : faire des camps des musées ? Mais quelle muséographie mettre en place qui satisfasse les exigences de la mémoire et celles de l’esthétique muséale ?… On le voit, ce n’est pas en poussant des cris d’orfraie qu’on règle cette épineuse question de l’adéquation d’une scénographie artistique à son projet mémoriel… Martin Walser prétendait, lui, qu’à s’y engager, on finirait par instruire un rituel confortable qui n’interrogerait plus rien, ni personne. Refusant de mémoiriser le nazisme –ce en quoi on ne peut que lui donner tort-, Martin Walser plaidait pour le développement d’une conscience individuelle plutôt que collective. C’est là toute son erreur en somme : le musée est l’instrument privilégié de la mise en forme de la conscience collective, l’espace institutionnel qui délivre, pour les siècles à venir, la forme que la cohésion sociale doit prendre. La mise en forme de la conscience collective est ainsi l’affirmation nécessaire d’une vision du monde, capitale pour qui veut construire l’être-ensemble. --joël jégouzo--.

 



Une source vive de Martin Walser, traduit de l’allemand par Evelyne Brandts, coll. Pavillons, mars 2001, 440p., ISBN : 978-2221090446.

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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 07:39

burnous.jpgCette sorte de chef-d’œuvre littéraire d’un ancien militaire français converti après dix ans de coloniale à la littérature s’ouvre sur le bonheur d’écrire, au plus près d’une vision sensuellement reconstruite d’un ventre de femme délicatement rebondi, à la langueur toute charnelle, fascinant de blancheur et offert autant à la vue du narrateur qu’à celle du lecteur. Le ventre nu d’une femme. Algérienne. Et le couteau qui l’ouvre. Un coup, l’autre, dans cet assassinat exécuté comme l’un des beaux arts de l’armée coloniale, tandis que notre narrateur songe aux grandes tueries humaines pleines de cette grandeur sombre qui sied tellement aux récits de guerre, quand il n’a, lui, rien de plus grand à offrir que ce ventre pénétré, dépecé, perforé. Tuez les arabes ! Les hommes, les femmes. Ses chefs le lui en ont donné l’ordre. Il s’exécute. Il tue. Rien de plus normal, puisque tout le monde tue autour de lui. Les arabes. Un sport. Une activité de loisir presque. Nous offrant au passage la vision d’une Algérie étouffée, d’un peuple soudain enfermé dans nos vices, bafoué, exécuté. Nous sommes en 1886. Le narrateur vit en Algérie depuis dix ans. Il parle l’arabe, aime s’habiller en arabe, aime ce pays et ses femmes voluptueuses, ne nous épargnant aucun des clichés de l’orientalisme falot qui anime la grande épopée coloniale française pour mieux les travailler au corps si l’on peut dire, en jouer avec habileté pour construire la seule chose qui lui importe : son œuvre, son écriture, ces phrases belles, intelligentes et fortes, admirablement travaillées, admirablement rythmées. Il raconte. Une histoire, un conte, une fable qui lui vaudra enfin la renommée dans les salons littéraires. Il raconte les arabes, par "fournées", envoyés au bagne (Cayenne), ou au "Bureau arabe", vrai centre de torture. Il raconte les marches forcées dans le désert des villageois raflés, les cadavres jalonnant leur chemin, les exécutions sommaires. Il raconte le mépris des troupes françaises à l’égard des populations autochtones, l’indifférence quant à leur traitement, inhumain cela va de soi, ils sont si peu des hommes. Il raconte encore l’ennui dans les régions pacifiées, moins du fait d’une quelconque réussite de la politique coloniale française, que de la volonté des indigènes à vivre en bonne intelligence avec l’envahisseur pour tenter de préserver leurs familles. Autant qu’ils le peuvent. C’est-à-dire jamais bien longtemps, car rien ne peut venir à bout de la volonté de guerre des militaires français : ils savent, eux, que leur avancement se fait au sabre, qu’on ne gagne du galon qu’en tranchant les têtes, qu’en brûlant les villages. Alors ils s’emploient à provoquer continuellement les populations. Ou bien à inventer n’importe quel prétexte pour fomenter un désordre. Ici une poule volée à un colon, dont un capitaine en mal de promotion exige réparation. Qu’on lui livre un coupable. N’importe quel homme fera l’affaire, pourvu qu’il puisse l’exécuter sommairement devant tout le village rassemblé, avec l’espoir que ce meurtre poussera les villageois à l’indignation, à quelque remous de foule qui légitimera que l’on charge et rédige ensuite un rapport à l’Administration pour dénoncer une rébellion plus ample. Alors débute la chasse à l’homme. On traque l’arabe comme une bête, avec pour seule consigne "pas de quartier". On brûle les villages, on sabre les femmes, les enfants, on cerne les survivants, ici 200 à 300, poussés dans les montagnes, au creux des rochers, exténués de fatigue, mourant de faim et de soif, tandis que deux milles hommes en armes les encerclent et les mitraillent… Les Einsatzgruppen avant l’heure. On songe aux premières expérimentations de la Solution Finale conçues par Hitler, au 101ème bataillon de réserve de la gendarmerie allemande, parcourant les campagnes polonaises pour exécuter systématiquement les populations juives raflées. Des méthodes directement importées des colonies semble-t-il.

Il faut lire ce récit enfin réédité, qui ouvre grand les yeux sur ce que fut la colonisation de l’Algérie racontée de l’intérieur par un militaire français. Un témoignage ahurissant sur le peu de moralité de cette armée et sa prétendue mission civilisatrice. Un témoignage ahurissant sur le lyrisme du viol, de la razzia, du meurtre de masse qui traversait alors ses rangs. Un témoignage… S’il n’était plutôt un récit tout entier traversé par ce curieux bonheur de la chose racontée, tournant autour de son objet avec ravissement, animant ce goût commun aux hommes de lettres, un delectare insupportable en fin de compte, faisant un conte de ces atrocités. Le meurtre de masse en Algérie, dont on aurait tort de n’en faire qu’un genre littéraire virtuose. --joël jégouzo--.



Sous le burnous, de hector France, préface d’Eric Dussert, éd. Anacharsis, avril 2011, 202 pages, 17 euros, ean : 978-2-914777-759.

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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 06:29

maudit-soit.jpgBouge, Rassoul, bouge ! La hache fend le crâne, Rassoul est foudroyé par le souvenir d’une lecture russe. Bouge Rassoul, Raskolnikov ne peut rien pour toi ! Il a tué la vieille. Prendre son fric. Ses bijoux. Fuir. Bouge Rassoul. Mais il ne bouge pas. Le sang, un mince filet inique, dégouline du bras vers le sol. Une voix s’élève dans la maison. La tuer aussi ? Bouge Rassoul. Il décolle enfin, s’enfuit, saute du toit, se blesse, court, oublie les traces, l’argent, les bijoux. Bouge Rassoul. N’importe où. Raskolnikov à ses trousses, qui l’a arrêté net au moment de tuer une seconde fois. Maudit Dosto qui a fait de lui un criminel idiot ! Rassoul, et l’argent ? Rassoul retourne sur les lieux du crime, croise le regard d’une femme en tchadori bleu, la suit, la perd dans la foule. Kaboul. Une roquette explose. Une seconde. Le chaos. Et Rassoul pitoyable au milieu de ce chaos, un billet de cinq afghanis en main pour tout salaire de son crime -le meurtre de l’usurière, pour rien. Il donne même le billet à une pauvre. Quel rachat ! Une tache de sang sur la chemise : le sien, celui de l’usurière ou bien un autre encore ? Tout se mélange. Feedback : l’Armée Rouge vient de quitter l’Afghanistan. Rassoul rentre de Leningrad. Un cahier sous le bras, notes d’un amoureux transi, timide, incapable de déclarer sa flamme. Il rentre avec ses bouquins de Dosto. En russe. Ici, à Kaboul, où la ville se terre, oublie la vie, l’amour, l’amitié. Alors son meurtre, piètre Raskolnikov cherchant un châtiment quand, à Kaboul, le flic qui l’interroge s’intéresse davantage à son passé soviétique qu’à ce meurtre sans importance –d’ailleurs le cadavre a disparu, il n’y a plus ni meurtre ni coupable, à peine cette culpabilité confuse dont Rassoul ne sait rien faire. Le meurtre d’une vieille usurière, et après ? Si bien qu’il ne peut exister de rédemption possible pour un meurtre dont tout le monde se fiche. Par pitié, un châtiment ! Tout disparaît, le corps de la victime, le témoin, cette ombre en tchadori bleu qui erre comme un fantôme, qui tourne et qui revient, la hache aussi bien, qui s’élève et s’abat, ce coup qu’il n’a pu donner, qu’il a donné, la hache peut-être, seule, a poursuivi sa course jusqu’au crâne de la défunte. Bouge Rassoul ! Il ne bouge plus. Le récit s’arrime au centre de ce foyer, mort, tourbillonne autour, valse, tourne et retourne les possibilités du crime, cette femme en tchadori bleu obsédante enroulée à son ombre, évidant le monde tandis que le récit s’évide lui-même pour que le monde ne soit plus qu’un volume sans matière, sans poids, sans justice possible. Coupable, mais de quoi donc ? Rassoul s’endort, se réveille, s’endort de nouveau, passe son temps à sombrer dans le sommeil, à s’évanouir, à revenir à lui pour sombrer de nouveau dans le dormant du récit, Kaboul, le souffle de la guerre, terreur et braises où les morts et les vivants se confondent dans un décompte que nul ne peut tenir –de quoi donc mourrons-nous quand aucune culpabilité n’est possible ? --joël jégouzo--.

 

 

Maudit soit Dostoïevski, de Atiq Rahimi, P.O.L., mars 2011, 312 pages, 19,50 euros, ean : 978-2818013434.

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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 08:27

victor-serge.jpg"Chaque homme (en prison) est comme une pelletée de terre tombée sans bruit, doucement, sur cette tombe".

 

 

On connaissait l’essayiste (et encore, un révolutionnaire largement mis au rebut des encyclopédies), on ignorait le romancier. Victor Serge l’était, non pas "aussi", mais avec talent comme le montre ce roman, récit de son enfermement à la prison de la Santé, puis à celle de Melun, de 1912 à 1917 –parce qu’une perquisition avait révélé qu’il était le gérant du journal L’Anarchiste

 Il nous livre ainsi un témoignage poignant sur l’enfer des prisons française, ré-élaboré comme une fiction tendant le texte jusqu’à la corde, illustrant à la perfection la conception que se faisait Aristote de la supériorité du vraisemblable sur le réel. Le récit s’ouvre sur l’heure glaciale de l’arrestation, à partir de laquelle la machine pénitentiaire se met en branle, brisant déjà et l’homme et le temps, désagrégés en mille fragments. L’arrestation, ce moment où l’intimité est retournée sans vergogne, bafouée, humiliée. Puis le dépôt, la fouille, les lacets, la cravate et le chemin vers la Santé en fourgon cellulaire, prison ambulante vagabondant dans la ville, enfin, avec force Victor serge nous donne à éprouver (le lieu de la fiction encore une fois), la perfection du lieu, entièrement soumis à ses fins, en pleine sécurité de lui-même dans nos sociétés bourgeoises. Non pas une bastille donc, mais fièrement isolé en lui, le lieu identitaire par excellence ("Il n’a eu lieu que le lieu", Mallarmé), où la cellule fonctionne toujours autour de cette vieille notion médiévale de pénitence. Peut-être du reste les maisons d’arrêts perpétuent-elles dans les cités modernes l’économie de cette organisation archaïque du bug médiéval, agencé pour que des milliers d’hommes puissent mourir reclus sous une contrainte brutale, parce que l’imaginaire social est demeuré incapable de formuler un horizon humaniste mieux assumé. "Morne cité assiégée et dominée par l’ennemi qu’elle enferme", le réel, ici, se résume à la frontalité du mur où la seule ouverture praticable est celle, périlleuse, du rêve qui peut mener tout droit à l’aliénation mentale. Car l’univers bâti est celui du rien, moins de l’infime que du néant, celui de la lumière plutôt que du rai de soleil, celui de l’irréalité, celui de l’insecte minuscule faisant irruption sur le sol nu pour seul événement du monde. Un univers qui vous débarque de votre vie jour après jour, les secondes tombant avec une lenteur éprouvante tandis que s’installe en vous la torpeur mortifère. On dure pourtant, toute littérature abolie. Mais la marche est lente jusqu’au dessèchement final. --joël jégouzo--.

 

Les Hommes dans la prison, Victor Serge, éd. Climats, préface de Richard Greeman, janvier 2004, 260 pages, 14 euros, ean : 978-2841582396.

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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 06:58

emmaHommage d’Howard Zinn à une anarchiste que l’Histoire officielle s’est empressée d’écarter de son champ. Sans doute n’était-elle pas digne d’être étudiée, ainsi qu’il en va avec les militants ordinaires que les honneurs n’intéressent pas, ni moins un quelconque accomplissement social. Une vie passionnante cela dit, que celle d’Emma Goldman, native de Kovno (Lituanie russe, 1869), juive, émigrée enfant avec ses parents dans l’Etat de New York, plongée dans le monde du travail à la chaîne dès sa seizième année. Mariée contre son gré par un père tyrannique, la lecture la sauva : à 17 ans Emma fuit sa famille, rallie Chicago, alors place forte de la contestation ouvrière américaine. Elle y vit ses premières luttes, y rode son discours révolutionnaire avant de s’établir à New York, pour y organiser les travailleurs immigrés. La famine sévit, leurs enfants, plus frappés par la misère que n’importe quelle autre catégorie de population, crèvent littéralement de faim. Lors d’un meeting, Emma appelle la foule à piller les magasins. Condamnée à deux ans de prison, sa réputation est faite. Infatigable, elle ne cessera de sillonner l’Amérique de conférences en meetings pour soulever les consciences. Déportée en URSS en 1918 à cause de ses prises de position contre l’entrée en guerre des Etats-Unis, elle s’enfuira d’URSS juste après la répression sanglante des marins de Kronstadt,

pour voyager en Europe. On la retrouve en 36, à Barcelone, haranguant une foule immense en pleine Guerre Civile.

C’est ainsi toute sa vie dont Howard Zinn a fait une pièce. Une biographie théâtrale en quelque sorte, peut-être trop magnifiée en dialogues idéalisés, nécessairement, par le propos visant à ramasser toute une vie sous la contrainte théâtrale. Il réussit au fond mieux dans les annexes, ses propres notes en particulier, celles qui concernent sa rencontre avec le personnage et son approche d’historien, décryptant le message essentiel d’Emma, selon lequel le changement social ne peut passer par l’accession au gouvernement d’un parti politique de gauche, mais par l’auto-organisation des citoyens agissant directement contre les sources de leur oppression. --joël jégouzo--.

 

Howard Zinn, En suivant Emma, pièce historique sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine, éditions Agone, coll. Marginales, décembre 2007, 172 pages, 15 euros, ean : 978-2-7489-0057-6.

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27 avril 2011 3 27 /04 /avril /2011 12:32

armenien.jpgDans ce très poignant échange dissymétrique entre un père et sa fille autour d’un héritage douloureux -celui du génocide arménien-, Janine Altounian avait tenté d’éclairer son propre parcours à l’intérieur des traces laissées dans son psychisme par le Journal de déportation de son père. Elle en avait fait un livre, épaulé si l’on peut dire par d’autres voix fortes -psychanalytiques. Dénouant les malentendus d’une réception hâtive qui en avait fait tout d’abord un enjeu de mémoire familiale, bouteille à la mer sans assignataire, reléguée au fond d’une armoire, elle avait fini par comprendre que ce document ne pouvait rester enfermé dans l’espace du vécu familial. Là, piégé dans les méandres égologiques, prisonnier dans l'enclos d’une famille traumatisée, il ne pouvait déployer qu’une histoire impossible à vivre. Car seule l’Histoire, en tant que d’autres, arméniens luttant pour la reconnaissance du génocide de leur peuple, l’avait contrainte, pouvait aider à inscrire leurs souffrances dans sa trame pour soulager les mémoires individuelles, illustrant parfaitement la maxime de Marc Bloch : "L’Histoire, c’est la dimension du sens que nous sommes". Au fond, cette dimension de la conscience historique qui ressortit au même "continuer à vivre dans un monde inhumain" dont témoignait le Journal de son père, forgeant dans la tragédie de leur déportation commune la précarité de ce sens que nous ne pouvons pas renoncer à être.

Il y a ainsi quelque chose de très "beau", encore que le mot paraisse déplacé s’agissant d’une réalité cousue d’abîmes, à moins de l’entendre dans cette signification que lui donnait Rilke d’un commencement de la terreur que l’on aurait été capable d’affronter et à laquelle l’émotion du beau confronte, il y a quelque chose de très beau, oui, dans cet échange que Janine Altounian a risqué (mais pouvait-elle s’en dispenser ? Et si oui, à quel prix ?), pour témoigner à son tour du temps qu’il faut à s’éveiller de pareilles atrocités. Deux, voire trois générations affirme-t-elle, une durée qu’il faudra bien compter à charge des bourreaux pour s’arracher enfin au traumatisme des meurtres de masse. Deux, voire trois générations pour parvenir à symboliser ce que l’on reçoit en héritage. Pour que les "les morts d’aujourd’hui (bénéficiant enfin) d’une sépulture", celle-ci vienne "clore l’espace béant des mises à mort terrifiantes dans le nulle part des déserts".

Assertion inouïe, si l’on y songe, que celle de penser que "les défunts d’ici protègent les morts de là-bas", dénouant, peu à peu et à l’ombre des sépultures nouvelles, ces liens douloureux qui ligaturaient les enfants aux parents pour que le temps du réveil, qui vient de ce que l’Histoire ait trouvé les mots pour libérer ces "affects gelés", s’avance enfin. --joël jégouzo--.

 

 

Mémoires du Génocide Arménien –héritage traumatique et travail analytique, Vahram et Janine Altounian, PUF, 236 pages, avril 2009, 32 euros, isbn : 978-2-13-057327-2.

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17 avril 2011 7 17 /04 /avril /2011 04:58

camarade.jpgPlongeons à corps perdu (c’est le cas de le dire), dans les méandres de la politique locale. Dans ce roman à clés, Serge Lesbre dresse la chronique des mystifications politiques du microcosme socialiste clermontois.

Antoine, le narrateur, ancien adjoint à la Culture, un Police Python 357 magnum en main, veut en finir. Flash-back. PSU en porte-voix, clarks aux pieds, LIP, le Larzac, toute l’histoire post-soixante-huitarde défile. Fin des années 70 : Antoine se pare des atours socio-démocrates et touche son premier mandat électif au PS. Le roman campe dès lors sur les années de fin de règne de la municipalité clermontoise, celles où la ville ne jouissait que d’une image vieillotte en France. Combats, tractations, c’est finalement un PS peu ragoûtant qu’il "balance", avec ses pratiques confuses et ses logiques de courant qui ne soutiennent que de féroces ambitions personnelles. Un tribalisme en somme, éclairant de bien singulière manière la vie politique à l’échelon local. Le tout émaillé de notations enracinées dans l’idéologie partouzarde des années 68, muant le roman en journal intime d’un faune libidineux traitant la Culture entre deux parties fines.

Au-delà des comptes effarants, saluons de belles intuitions, comme le syndrome Serge July : les fils de bonnes familles passant en masse au socialisme dans l’après-68, pour infiltrer la gauche française et assurer ainsi la pérennité du libéralisme. Savoureuse intuition : Strauss-Kahn en suppôt d’une droite inavouable, subjugué par le MEDEF. On sort tout de même de ce roman comme au retour d’une gueule de bois : un peu honteux. C’était ça, l’engagement de cette Gauche de Pouvoir ? Terrifiant de voir combien l’exigence démocratique y fut bafouée. Terrifiant de découvrir le propre de la gouvernance socialiste : un machiavélique système d’alliances destiné à liquider le peuple de gauche…

Antoine, le représentant historique de la gauche socialiste de Clermont sera finalement débarqué du radeau sans ménagement. Il finit pris de nausée, remettant à plus tard son suicide, ou plutôt le transformant en projet littéraire qu’il nous expose sans vergogne, nous délivrant le plan du roman qu’il projette d’écrire, celui-là même que nous venons de lire, comme si tout, en France, devait finir ainsi, dans une cure romanesque.

Reste à refonder la Gauche… Ce qui n’est pas une mince affaire, quand on découvre qu’au fond, le PS, ce n’est peut-être plus que cela : un appareil incapable de se situer politiquement. A quelques mois de la présidentielle, il y a de quoi s'inquiéter... --joël jégouzo--.



Serge Lesbre, Cours Camarade !, éd. La Galipote, Clermont-Ferrand, 338p., mai 2004, isbn 2-91525704-03.

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16 avril 2011 6 16 /04 /avril /2011 09:32

bucher.jpgSisteron. Nils Baker, suédois d’origine, mille métiers bidons derrière lui, enterre ses 44 ans dans son bar préféré quand débarque son pote, Kevin : sa sœur a été violée. Il veut retrouver l’agresseur. Nils rechigne, mais le privé-agriculteur finit par accepter et se met en quête d’un taxi blanc aperçu dans les parages de l’agression. De retour chez lui, deux hommes à la mine patibulaire l’interpellent dans son champ : "on" lui rachèterait bien sa propriété. Sur le cadastre, elle dérange des projets d’envergure. C’est qu’à part la prochaine récolte de cailloux, il n’y a plus grande activité dans la région. Aussi prête-t-elle à toutes les convoitises : les uns veulent y implanter une décharge, les autres y creuser un lac, les derniers enfin, bâtir un complexe touristique. Ginette, le maire de la commune de Monfut, dont Nils relève, une copine de jeu qui plus est, vendrait bien le tout n’était encore, peut-être, un reste de mauvaise conscience. Quant à Nils : non, jamais. Mais voilà que les affaires pleuvent : trois filles disparaissent au sortir d’une boîte de Sisteron. Nils soupçonne toutes ces embrouilles d’être liées : Pedro, le patron de la boîte en question, est une petite frappe douteuse, lui-même affichant d’extravagantes ambitions pour la région. Mais à trop faire le malin, Nils ne récolte que des coups. Et des emmerdes : Pedro se fait buter à son tour, et il n’est pas jusqu’aux gendarmes qui ne somment Nils de travailler pour eux. Tout part en godille. D’autant que les promoteurs ne rigolent plus et envoient des hommes de main régler la question écolo-babacool en suspens. S’opposer par les armes au projet immobilier ? Les mauvais coups abondent. Nils finit par piquer le fric proposé par un promoteur véreux. Un beau magot dont il ne sait que faire au demeurant, volé sur un coup de tête, presque comme un canular. Or dans l’altercation finale avec les malfrats venus récupérer le fric qu’il avait l’intention de rendre, Nathalie, sa copine, est tuée d’une balle en pleine tête. Une mort absurde. Dans un combat auquel il ne croyait même plus. Un combat pas même désespéré, son Vietnam à lui et celui de ces années 70 si longues en défaites, renoncements et sacrifices. Le roman des causes perdues en somme, la fin d’une époque, celle des années romantiques de l’ultra-gauche écolo-idéaliste, construit dans une langue savoureuse, ironique, jouant railleusement avec le genre et nous en régalant. Une enquête insolite ponctuée par les travaux des champs, écrite en 1988, maintes fois reprise et corrigée par son auteur, lui-même agriculteur dans les Alpes de Hautes-Provence. Et c’est tant mieux pour nous, lecteur, qu’un éditeur ait songé à le publier. –joël jégouzo--.

 

André Bucher, Pays à vendre, éd. Sabine Wespieser, 202p, mai 2005, 19 euros, isbn : 2848050349.

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 05:02

cargosentimental.jpgEtrange sentiment laissé par ce roman. Etrange roman de remémoration, plongeant ses racines dans la petite enfance, voire ces histoires qui se racontaient alors, d’une guerre (39-45) qui n’en finissait pas de côtoyer ses survivants, investissant l’imaginaire des petits pour le saturer du vocabulaire de l’injustice passée, son père, le presque-nain, voleur de pneus boches transformé malgré lui en héros de la Résistance Italienne, finissant par le devenir presque par jeu. Etrange roman à faire le pont d’une guerre l’autre en nous réinscrivant dans un temps si long qu’on ne sait en prendre la mesure. Singulier même, dans son attachement à cette enfance vécut dans la misère, son dénuement pour gage d’une morale dont l’auteur ne se serait pas départi. Avec plus tard le récit des premières ruptures : le collège comme figure de l’échappée vers un monde nouveau où seuls les bobards pour séduire les filles vous sauvent quand déjà, il est honteux d’être pauvre. Puis les années 70, à dessiner les contours d’une lutte perdue d’avance, si peu comparable à celle des années quarante, comme si la Seconde Guerre mondiale et la Résistance avaient constitué l’horizon indépassable de la pensée du narrateur, de ses émotions plutôt. "C’était en 44", motif aveuglant d’une conscience plongée désormais dans la déréliction. Bientôt son propre souvenir, un Beretta à la main, rejouant la vieille rengaine, terroriste à une époque où l’important était de jouir.

Retour au présent du récit, 1979, le narrateur en planque. L’écriture se fait l’écho d’une plainte souterraine, celle d’un engagement privé de sens dans ces démocraties qui ont fini par vider toutes les causes de leur poids. Sa fuite dès lors. Paris. Déjà l’angoisse de la prison. Jusqu’à choisir la pire clandestinité qui soit, quand il ne reste que du sable, des révoltes passées. A un point tel, que sa survie de vétéran d’une révolution de dupes, son existence de vétéro-révolutionnaire a fini par mettre dans l’embarras jusqu’aux fonctionnaires du Ministère français de l’Intérieur, gênés par la demande de leurs collègues italiens, réclamant qu’on leur livre Battisti. La cavale dès lors. A quelques encablures de la retraite ! Fuir, après un dernier adieu pour mettre les pendules à l’heure —celles de l’horloge intime—, du côté de Saint-Macaire, là où son ex séjourne chez les morts depuis deux ans déjà, après avoir recouvert sa tombe d’un adieu dépressif à sa vie de chimère. Et à la fin de tout, le sommet d’une dune de sable dans l’attente du lever du soleil, sa fille à ses côtés — Nada, qu’il retrouve 25 ans et 8 mois après sa première cavale.

"C’est la musique des mots qui compte", affirme le roman. Pas celle des armes, on l’a compris. La musique des mots comme un écho au choix des romantiques allemands, quand il ne restait à leurs yeux désabusés, déjà, que la solution poétique pour seule réponse aux troubles du monde et à leur responsabilité dans ces troubles du monde. La solution poétique en lieu et place des luttes inachevables. Comme s’il ne s’agissait plus que de survivre dans cette tendresse pour soi, hors de toute conscience politique. Et ce n’est pas le moins troublant, du reste, qu’il n’y ait dans cet ultime roman de Battisti aucune conscience historique à se manifester. Comme s’il avait fui, depuis longtemps déjà, dans le romanesque. Comme si, encore une fois, le salut par l’histoire (la fiction : la storia, dieu que le vocabulaire français est pauvre), pouvait offrir une chance à l’Histoire de n’être plus cette grande pourvoyeuse d’injustice. Nous ne sommes plus, aujourd’hui, dans la confusion des armes. Les années 70 sont loin derrière nous. Reste la confusion des genres : l’acceptation triste du mauvais genre de l’Histoire. --joël jégouzo--.





 

Cesare Battisti, Le Cargo sentimental, éd. Joëlle Losfeld, traduit de l’italien par Claude-Sophie Mazéas, févri. 2003, 198p. isbn : 2-84412-151-9.

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