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26 mai 2012 6 26 /05 /mai /2012 04:19

ete.jpgMaureen est paumée. Comment ne pas l’être dans un monde schizoïde où un gosse peut se fournir en crack mais dont la Loi ne tolère pas qu’il achète du tabac ? Du reste, elle a vraiment de quoi l’être ce soir d’hiver dans le Maine : elle vient de tirer plusieurs balles sur un simulacre sans jamais l’atteindre, tandis qu’un chevalier surgi de nulle part lui affirme être Arthur Pendragon et prétend qu’elle est l’héritière d’un monde caché. Bien que rejeton d’une famille d’ivrognes opiniâtres, il y a de quoi laisser pantois ! D’autant que ce Brian Arthur Pendragon lui annonce sans rire qu’elle possède des gênes qui en font l’enjeu d’une quête meurtrière au royaume des fées ! Et qu’enfin, un gnome est à sa poursuite, pour l’engrosser… Foutu monde que celui qu’elle découvre, celui les Anciens, un peuple du Nord de l’Europe dont elle saisit qu’ils sont un rameau oublié, entre Neandertal et Homo sapiens. Un rameau stérile donc, voué à la disparition, à moins que… Eh oui, lui révèle Brian : à moins qu’elle ne se dévoue, car elle seule n’est pas stérile et peut sauver sa race !
Tout bascule donc. Maureen passe malgré elle de l’autre côté du miroir, dans le Royaume de l’été. Dans notre monde rôdait la folie. Dans celui de l’été rôde la mort. La voici livrée au gnome Dougal comme un vulgaire appât, par Sean, le jumeau de Brian ! Encore une famille qui ne fonctionne pas… La chasse commence : Brian se lance sur les traces de Dougal, accompagné de David, le petit copain de la sœur jumelle de Maureen, elle aussi sur les talons de sa frangine, sans se douter que quelque part dans la forêt est tapie une autre sœurette, bien mauvaise celle-là, Fiona, sister de Brian…
Quel imbroglio de gémellités rancunières ! Dieu, il ne fait pas bon se balader dans les contes de fées ! David l’apprend à ses dépens. Ce gentil en effet, n’y fait pas le poids : la terre l’avale ou plutôt, le voilà offert à la terre pour l’engraisser de son sang et la régénérer. Des églantiers font racine de son corps. Le monde de l’autre côté du monde pue vraiment : c’est du sang, de la haine à l’état pur, le viol, l’inceste, c’est ça la réalité
des contes, il serait temps d’écarquiller les yeux ! Car tandis que l’ombre moqueuse du monde enchanté ravaude ses nasses barbares, tandis que David n’en finit pas de se dissoudre en offrande atroce, Maureen cède par calcul à l’étreinte du gnome, qui l’engrosse avant qu’elle ne l’explose.
Dans la forêt de Pendragon, on est proie ou prédateur. Il n’existe pas de voie médiane. Aussi Maureen s’éveille prédatrice, brusquement épanouie à sa magie camouflée. Le sang appelle le sang, la forêt se transforme en un vaste charnier où seuls les paranoïaques parviennent à dénombrer leurs ennemis. Elle soumet tout ce qui bouge. Reste à sauver Brian. Seul un charme vigoureux peut l’arracher aux pattes de Fiona. Maureen le sait, le sent, le renifle entre ses cuisses si longtemps fermées aux hommes, et pour cause ! Au terme de sa quête, la voilà enceinte de jumeaux nés de pères ennemis : Dougal et Brian. Maureen a vaincu le sortilège, mais à quel prix ? Folle, certes elle ne l’est plus. Elle sait désormais parler aux arbres… Car on peut vraiment leur parler. L’humanité ne s’en est pas privée du reste, tout comme des sacrifices humains pour nourrir son destin. C’est autour de cette symbolique millénaire que le roman se construit : le sang, le sperme, les humeurs du corps, la terre atavique et la forêt enfin, être plein par excellence de nos égarements dévastateurs.
L’hiver dans le Maine fleurit en fin de compte d’étranges rêveries bordées de frayeurs, que les protagonistes de ce drame ancestral relèvent dans une langue familière, celle du monde auquel nous appartenons. Dans ce roman, l’espace narratif oscille sans cesse entre le banal et le sublime. Le monde se courbe au gré de nos fantaisies en empruntant ses formes aux univers des esprits balbutiants. Et dans ce monde de rôdeurs urbains privés de toute conscience, nul doute que le réalisme magique ne soit, en réalité, notre vrai site existentiel.

 

James A. Hetley, Le Royaume de l’été, éd. Mnémos, 376p., nov 2004, 21,5 euros,

Le Royaume de l’été, éd. Gallimard, avril 2008, coll. SF, 501 pages, ISBN-13: 978-2070346943.

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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 04:32

Peddy Bottom est un nom, non ? Mais que l’on sache, un être n’est pas son nom : il est quelque chose de plus ! Or, ce supplément d’être, Peddy le méconnaît. Il s’en va donc consulter le vieux Dromadaire de l’Université pour en apprendre davantage à ce sujet : Ah Aha Ahem – c’est le nom de notre savant. Un nom à coucher dehors, on veut bien l'admettre, mais dont ce dernier n’est pas peu fier, d'autant que ce nom peut se prononcer de trente façons différentes…
Cet homme de sciences, qui est le-monde-entier-moins-le-monde-entier-sans-lui, sait tout.
Du moins : tout-moins-une-chose, qu’il ne sait pas et qui est justement ce pour quoi Peddy le consulte… C’est bête… Néanmoins, le dromadaire assure Peddy qu’il est bien Peddy. Cela saute quasiment aux yeux. Mais voilà qui n’est guère convaincant. N’être qu’un nom, en outre, quand ce nom n’est pas connu… Devant la moue dépitée de Peddy, notre savant propose de ramener l’équation à : Peddy est ce qu’il fait. Le problème, c’est que Peddy n’a jamais rien fait. Enfin, pas grand chose. Et puis rétorque Peddy : que faut-il entendre par là ? Que faudrait-il avoir fait, par exemple ?
Guère avancé, Peddy reprend la route qui le mène… au deuxième chapitre. Là, les choses se compliquent. Un carabinier a tracé une frontière entre le lieu où se trouve Peddy et le pas suivant qu’il veut faire. Ce qui existe, et ce qui n'existe pas. Peddy doit s’acquitter d’une taxe pour franchir cette frontière, taxe dont il ne peut s’acquitter : un chapeau. Il n’en a pas sur lui. Peddy a beau expliquer que le chapeau n’existe finalement pas plus que lui, que leur consistance avoisine le zéro, le carabinier n’en veut rien savoir. Pour lui, les choses sont simples : admettons que Peddy soit un être fictif (et libre à lui de l’être), il doit tout de même exister quelque part pour revêtir cette propriété d’être fictif ! En conséquence, il doit s’acquitter de l’impôt. Pauvre Peddy Bottom ! Le voici bien ennuyé d’avoir si peu de consistance. Sophistes à l’envi, les démonstrations de Themerson sont magistrales !


Les aventures de Peddy Bottom, Stefan Themerson , traduit de l’anglais par Jean-Marc Mandosio, éd. Allia, août 2000, 102p, ISBN-13: 978-2844850409

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12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 04:42
mauvaise-nouvelle.jpg"Comment penser correctement son problème, quand le problème, c’est justement la façon de penser?"
Le père de Patrick vient de mourir. Ce n’est pas une si mauvaise nouvelle que cela, après tout… Sauf que son fils doit récupérer le corps à New York pour le rapatrier à Londres. Sixième avenue, Quarante-deuxième rue, l’hôtel Chelsea, fréquenté par les pouilleux du monde entier : Patrick arpente comme un égaré les rues de la grosse pomme. Dans ce pays dont les habitants, accrocs à la diététique, visent l’immortalité, il explore les paysages de nos terreurs inavouées. Ville de tocards agressifs à ses yeux, bourrés d’amphétamines, de speed et de toutes les drogues imaginables. Impossible de rester propre dans ce ramassis d’opinions ressassées. A la morgue, il trouve son père emballé dans un papier de soie, comme un joli cadeau d’anniversaire. Il lui paraît nettement moins désagréable qu’à l’accoutumée. Patrick commande une incinération et pour tuer le temps, retrouve de vieux amis. Son revendeur de drogue, par exemple. Celui-ci vient de passer huit ans en HP : il avait fini par se prendre pour un œuf. Pendant huit ans, des infirmières l’ont nourri, lavé, habillé, sans jamais se douter qu’elles prodiguaient leurs soins à un œuf. Glorieuse démence : il a quitté l’hôpital psychiatrique sain d’esprit, pris un jour de panique à l’idée qu’on le casse par mégarde. Patrick récupère les cendres de son père dans une boîte qu’il trimballe dans les rues de New York, puis d’une soirée l’autre. Pour se rendre compte que les dépravations de la haute société ne l’amusent plus. Mais St Aubyn trouve le ton juste pour les stigmatiser.

 

Mauvaise nouvelle d’Edward St Aubyn, traduit de l’anglais par Sophie Brunet, (trilogie Patrick Melrose, t.2), éd. 10-18, coll. domaine étranger, juin 2000, ean : 978-2264028525.

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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 04:25

billy.jpgManchester. Billy Micklehurst, costume dépenaillé, chaussures sans lacets, fantôme du Cimetière sud où loge plus d’un million de tombes. Billy les a comptées. Il les connaît toutes, a lu toutes les pierres tombales, leur peu de mots qu’il reste aux morts. Billy les connaît tous, de toutes tailles, poids, conditions sociales. Il les connaît tous, ces désespérés qui ne savent où aller et qui tournent en rond du nord au sud en tentant désespérément de fuir ce lieu qu’ils ne comprennent pas. Ils virent comme lui danse ses valses au milieu du cimetière, une canette de bière à la main pour consoler les âmes qui ne comprennent pas pourquoi on les a abandonnées là. Billy l’escogriffe, gargouille vigilante, "la vie vécue incarnée" dont témoigne Tim, béatifié en quelques pages sublimes dans cette architecture de perdition, vrai bagne de briques rouges. Un temple vide, barré des stigmates d’un commerce ancien, géométrie de fers et de pavés qu’un manque étreint crûment. Manchester, espace vaincu dans son décor de cheminées hauturières et Billy, seul gardien d’un monde où il demeure déjà. Manchester à la rupture, avant qu’on ne la livre aux bulldozers. Et Billy donc, l’équivalent psychique de ce paysage dévasté de l’Histoire. Rompu, rauque, bombardé, calciné, empli d’obscurité. La partie est finie, la ville meurt, Billy court en zigzagant entre les stèles avant de se pendre à une croix, devançant sa mort d’un jour ou deux.

"On l’enterra dans une tombe d’indigent", raconte Tim. Une ballade avec Billy, ce baladin du monde occidental encerclé de spectres qu’il ne peut délivrer, joueur de flûte usant d’un trop vieil air pour nous libérer de nos tourments. Dérisoire mais précieux, dans ce texte festonné d’images barbouillées au cœur de cette île absolue qu’est le monde -forgetting human words…

 

 

La Cavale de Billy Micklehurst, de Tim Willocks, traduit de l’anglais par Benjamin Legrand, 64 pages, éditions Allia, mai 2012, coll. TRES PETITE COL, ean : 978-2844855688.

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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 04:44

gratitude.jpgLe vrai travail... Allez le dire aux millions de chômeurs qui en cherchent un désespérément ! Un vrai travail... Parlez-en aux millions de travailleurs précaires ! Car ils se comptent par millions, si l'on veut vraiment tenir le discours de la vérité du travail en France. Des millions et non ces statistiques politiciennes qui d'année en année ne visent qu'à exclure de la comptabilité du chômage les salariés désespérés qui viennent grossir les rangs d'une politique honteuse. Des millions de précaires, des millions d'hommes et de femmes exclus d'un marché du travail cassé, saboté, des millions exclus même du moindre secours. Le vrai travail... Faut-il manquer à ce point de vergogne que l'on puisse s'autoriser d'un tel langage ! Jour après jour, ouvriers kleenex, employés poussés à bout, paysans poussés au suicide, cadres poussés à la rue... Un bel exemple, oui, de jactence sordide que celle qui voudrait nous faire croire que le travail est une valeur du monde néo-libéral, quand il n'est que la variable d'ajustement d'une économie prédatrice !

Et ce, partout où le néo-libéralisme s'est imposé à la surface de la planète, soustrayant au monde ses richesses pour n'en faire, oui pour le coup, qu'un village apeuré qu'une lie infâme abuse. Allez, prenez le Japon pour l'exemple, perclu d'horreur, ravagé par une catastrophe nucélaire dont on ne révèle même plus aujourd'hui la vérité. Prenez ce Japon de Fukushima, passé pour pertes et profits d'une actualité de toute façon immonde sous la     plume des éditocrates stipendiés. Prenez le Japon, un jour comme un autre. Dans cet édifiant roman qui dit l'atroce d'une réalité plus horrible qu'on ne saurait l'imaginer.

Kyoko, 36 ans, célibataire, est sans emploi depuis qu’elle a été licenciée pour avoir molesté son patron qui ne cessait de la harceler. "Quel est votre but dans la vie ? ", lui a-t-on demandé lors d’un entretien d'embauche. " Vivre vieille ", a-t-elle répondu… L'horizon le plus incertain désormais, après Fukushima. La lutte pour la survie dès lors, les portes des entreprises fermées à ce trop plein de sarcasmes. Kyoko qui, comme toutes ses camarades d’enfance, a bossé comme une folle pour réussir ses études et voilà le résultat : il n’y a plus de travail. Ou bien il faut en passer par l’obscénité des petits chefs arrogants. Se marier peut-être. La voilà qui accepte une "rencontre arrangée" avec un fat entiché de lui-même et de ses pitoyables réussites en affaires… Alors, bien qu’il soit très mal vu au japon d’être sans travail et célibataire lorsqu’on est une femme de plus de trente ans, au mépris de cette réalité morale énoncée à longueur de journée par la brutalité médiatique, Kyoko le plante et va noyer son découragement dans un bar. "C'est chiant, d'être une femme", conclue-t-elle, une boule au travers de la gorge et c’est bien tout ce qui lui reste, cette gorge nouée. Nous arrive-t-il quelque chose de bien dans ce monde qui a tout fait pour nous faire croire aux vertus du travail avant de nous déposséder de tout accès au travail ? Pas de risque…

Dans le second récit délicatement fantastique, Oikawa est liée par un pacte singulier à son collègue de travail, Futo : celui qui survivra à l’autre devra détruire toutes les traces des petits secrets du défunt, même les plus futiles. Futo meurt bêtement : un suicidé lui est tombé dessus. Son fantôme apparaît à Oikawa. Un rien dépité, mais délié de lui-même, du monde, de l’allégeance passée à l’idéologie du travail, en pleine déconfiture dans le Japon contemporain. Il convoque Oikawa sur le bord de ses souvenirs. Oikawa méprisée, qui découvre qu’elle a toujours vécu dans l’ombre d’un supérieur, forcément masculin. Solitaire là encore, incomprise.

Deux récits très crus d’une situation japonaise insoutenable pour les femmes, victimes toutes désignées d’une société qui célèbre néanmoins avec toujours le même cynisme la date du 23 novembre, comme Jour de la "Gratitude au Travail". Un jour de honte pour les sans-emploi, pas davantage serein pour les autres, et qui ne sert qu’à cacher la misère de ces vies exemplaires des salariés modèles. Deux récits presque naïfs, ouverts à la banalité d’un monde sordide, le nôtre.

 

Le Jour de la Gratitude au Travail, de Akiko Itoyama, traduit du japonais par Marie-Noëlle Ouvray, éd. Philippe Picquier, avril 2008, 100 pages, 13 euros, EAN : 978-2877309905.

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8 avril 2012 7 08 /04 /avril /2012 04:45
agneau.jpgL’idée de génie de Gaborieau, c’est de sortir de l’éternel gigot de Pâques ou du carré des grandes occasions. Ses pieds d’agneau en petits farcis d’échalote, ou sa couronne cloutée aux anchois sont de vraies merveilles. Le tout dans une série de livres de cuisine qui fut proclamée la meilleure de l’année 2009 par le jury des Gourmand World Cookbook Awards. Un seul regret : qu’il ne soit pas fait mention du broutard des Causses, l’agneau le plus divin du monde, qui d’année en année se voit attribuer le label tant convoité de "meilleur agneau du monde". Car la recette est une chose, la qualité du produit une autre…
A ce propos, intéressez-vous donc aux expériences conduites sur le causse depuis 1997 en matière d’élevage d’agneau : il y a là toute l’intelligence qui manque à la société française en matière de réflexion sur l’agriculture…
L’agneau du Méjan y est en effet l’objet d’un défi sans précédent dans l’agriculture française, celui d’une production bio dans un parc national. Une expérience qui semble vouloir durer malgré les difficultés qu’elle a rencontrées et rencontre encore, exigeant de mettre œuvre des recherches capables de croiser sciences sociales et sciences agronomiques.
Ce qu’une poignée d’agriculteur y explore, c’est la mise sur le marché d’une viande dont les caractéristiques s’écartent des standards actuels. Un viande issue de l’élevage à herbe, qui dans l’ordre de la viande de qualité, a été totalement supplanté par l’approche de celle issue de l’élevage de bergerie dit "raisonné". Installés entre 1995 et 2000, cinq exploitants travaillent donc les techniques de cet élevage à herbe. Leurs agneaux sont pour l’essentiel nourris au lait maternel et à l’herbe des parcours. Ce qui contraint nos éleveurs à bien penser les ressources pâturables en s’appuyant sur les cycles de la production herbacée pour développer leur élevage : il leur faut par exemple coordonner rigoureusement les agnelages avec le démarrage de la pousse de l’herbe. Concrètement, cela signifie qu’ils doivent peser sur la reproduction, les fenêtres temporelles étant largement imposées par la nature : un tiers d’agneau naissent en été, un tiers en début d’automne et un tiers en fin d’automne. Ajoutez à cela que, produit de saison, leurs agneaux présentent des caractéristiques (couleur de la viande, taille des carcasses, niveaux d’engraissement) qui évoluent au cours du temps, vous comprendrez les problèmes que pose la commercialisation de leur viande sur des marchés fortement marqués par des normes standardisées de consommation de la viande d’agneau (leur viande manque d’homogénéité par exemple, et paraît trop blanche au goût du consommateur). Si standardisées donc, que cette viande ne peut être actuellement commercialisée que dans le marché des viandes à griller, qui ne sont pas les mieux valorisées pour la viande d’agneau. Passionnant en tout cas, l’intelligence de la réflexion menée sur les cycles de la vie et des standards de consommation. En référence, pour ceux que ça intéresse, l’étude sur ce point, que l’on peut lire en ligne sur le net.
 
L’agneau, dix façons de le préparer, Stéphane Gaborieau, Les éditions de l’Epure, 4 rue d’Alésia 75014 Paris, avril 2000. Piqûre cahier d'écolier fil de lin, Papier de création.
Elever des agneaux à l’herbe sur le causse Méjan : enjeux et défis d’une production "Bio" dans un Parc national français, par J. Blanc, Muséum national d’Histoire naturelle, CP 135 Eco-anthropologie/Ethnobiologie. 43 rue Cuvier, 75005, Paris.
Correspondance : jblanc@mnhn.fr.
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3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 07:01

 

L'impossibleL’Impossible est un journal. D’un autre genre, cela va sans dire. Un journal pour tout dire impossible, qui prétend marier la qualité à la profondeur, réinventée tout juste vingt ans après l’expérience de L’Autre Journal, qui devait tant à Deleuze.

Un journal en forme de manifeste, bien au delà de sa première livraison au demeurant, par nature, programmatique.

Un journal qui invite ses contributeurs, écrivains, personnalités de la culture, rédacteurs occasionnels, à creuser, creuser sans cesse sans jamais se défaire d’une exigence d’écriture portée à l’improbable des temps neurasthéniques que nous venons de traverser. Tout l’inverse de ce qui se pratique aujourd’hui en France, où la superficialité s'apprête d’une trivialité sans nom. Une utopie donc. Invitant à la création d’une communauté de lecteurs et d’auteurs. D’une communauté engagée dans un travail de réflexion et d’écriture sur ce qui fonde et le sens de notre vivre aujourd’hui, et les raisons d’en désespérer. Des hommes, des femmes, qui se promettraient de repenser nos droits et tous les droits, de ceux des glaciers à ceux des animaux, des minorités à ceux des citoyens de seconde zone. Des hommes, des femmes, qui ne détesteraient rien tant que la lourdeur de notre monde à simplement exister. Des hommes, des femmes, qui ne renonceraient ni à l’intime de leur vie, ni à l’universel de leur être. Des citoyens qu’une impossible jeunesse tarauderait. Ardente contre la banalité du Mal et contre le temps qui passe et ce pire qui nous dévaste, ce peu de choix qu’on nous laisse. Il s’agirait donc d’élargir l’offre des possibles aux frontières de cet impossible que de sots dirigeants nous assignent. Et en parler entre nous pour briser l’entre-nous qui nous assassine.

Les temps sont impossibles. The time is out of joint, affirmait Hamlet. C’est cela. Oui. Il faut dégonder les portes de ces temps assassins. Devenons impossibles ! Rendons-leur la vie impossible à notre tour, jamais rassasiés d’égalité, de liberté, de justice, jamais vaincus, pas du tout prêts à déposer nos possibles à leurs pieds. Qu’un secret mot d’ordre nous habite : rentrons en politique, notre destin. Ne respectons plus les puissants de ce monde, n’interrogeons plus les experts, palabrons ! --joël jégouzo--.

  

 

L’Impossible, n°1, février 2012, 5 euros, mesnuel, 128 pages, en Kiosque depuis le 15 mars, en librairie depuis le 22 mars 2012.

http://www.limpossible.fr/001/index.php

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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 05:06

fuskushima-vollmann.jpgA l’aéroport de Frisco, Vollmann s’embarque avec un dosimètre : on n’en trouve plus au Japon. Il enregistre la température radioactive : 0,1 millirem. 5 rems, c’est la dose maximale admissible par un organisme humain. A sa descente d’aéroport, à Tokyo, la mesure indique 1,2 millirem. Le 20 mars 2011, dans un rayon de 10km autour de la centrale, il fallait 3 minutes pour recevoir la dose maximale admissible. Vollmann s’adresse aux autorités dès sa descente d’avion : qu’est devenue l’eau radioactive ? D’où venait-elle ? Combien de mètres cubes d’eau radioactive se sont déversés et où ? Ni les ingénieurs de Tepco, ni les autorités gouvernementales ne savent lui donner de réponses. C’est cette ignorance qui frappe tout au long de son enquête. Une ignorance partagée massivement. Aujourd’hui encore. Sur des questions pourtant fondamentales de santé publique. Nul ne sait, nul ne connaît l’étendue des dégâts, des dangers. Aujourd’hui encore. A 250 km de la centrale, son dosimètre enregistre une belle progression des radiations. La mer est-elle contaminée ? Personne ne répond à sa question. Partout les traces bien visibles encore du tsunami. Et celles tremblement de terre. Spectaculaires. Mais pas de traces de contamination visible à l’œil nu, évidemment. A 60 km de la centrale, Vollmann entre dans une zone militarisée. La démocratie suspendue. Nécessairement, lui explique-t-on. Certes, mais la démocratie est suspendue. Des lois d’exception sont entrées en vigueur, la libre circulation des personnes n’est plus d’actualité. C’est une des raisons de son opposition au nucléaire. L’autre, c’est que la période de stockage des déchets radioactifs excède tout cadre de référence des civilisations humaines. Vollmann en est sûr à présent : le nucléaire est l’horizon du pire. Il relit comme à haute voix les études de sécurité qui avaient motivé le gouvernement japonais à certifier à son peuple que Fukushima était sûre : les ingénieurs de la Tepco avait travaillé sur l’hypothèse d’un tsunami de 5,7 mètres de haut. La vague en fit 14. Ce n’était pas normal. L’océan est donc fautif…

Partout Vollmann croise des gens qui, dans l’ignorance des vrais dangers, finissent par ne plus savoir que penser. La catastrophe nucléaire est invisible. Son manque de visibilité nuit à toute prise de conscience. Même l’explosion des réacteurs est passée inaperçue  : les gens alentours lui racontent qu’ils n’ont rien vu, rien entendu vraiment, sinon à la télévision. La mort, pour eux, c’était le tsunami. Puis le tremblement de terre. Pas le nucléaire. Et puis, commente un grand nombre de japonais habitant près de la centrale : la région est peut-être contaminée, mais nous ne savons pas où aller. Ils savent qu’ils tomberont peut-être malade. Mais chacun espère passer au travers. De toute façon, pas avant vingt ans. C’est loin vingt ans. Ça n’existe pas. On ne peut pas vivre pendant vingt ans en attendant la mort. Autant oublier donc. A 170 km de la centrale, son dosimètre fait un nouveau bond. Puis il ne cesse de révéler une augmentation constante de la radiation. Il se rapproche de la zone interdite. Le cercle d’évacuation forcée. On ne parle ici que de contamination, pas de radioactivité. Le vocabulaire gomme la réalité du danger, sa nature. Le gouvernement s’est d’ailleurs employé à diffuser largement ce seul message : "il n’y aura pas d’effet immédiat sur votre santé". Ce que tout le monde peut observer en effet. Tout va presque bien donc. Les gens reviennent. Les plus modestes en fait, qui ne savent où aller. Et puis les vieux. Qui sont restés. Qu’on a laissé. Dans des villages vides. Désertés. Sans lumière. Des villages fantômes. A 20 km de la centrale, la route est bloquée. Par l’armée. Un chien erre. Le chauffeur du taxi de Vollmann veut bien pousser plus loin. Il faut simplement payer un peu plus. Pour le danger. Qu’il ne sait pas vraiment apprécier. Et l’un et l’autre finissent par croiser dans la zone interdite de plus en plus de monde. Des gens revenus chez eux, et les travailleurs volontaires du nettoyage de la centrale. Des chômeurs pour la plupart, des fins de droits, des sdf, heureux de travailler pour un salaire qui reste de misère. Le nucléaire ? Ils savent pas. On raconte qu’en 45 on prétendait que pendant 50 ans il y aurait de la radioactivité dans la région des bombes. Mais bien avant ces cinquante années, les gens sont revenus. Ils ne sont pas tous morts. N’ont pas tous développé un cancer. Alors on ne sait pas vraiment. On verra bien…

  

 

Fukushima –dans la zone inetrdite, William T. Vollmann, éditions Tristram, traduit de l’américain par Jean-Paul Mourlon, février 2012, 92 pages, 9,80 euros, ean : 9782907681957.

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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 05:26

anka.jpgDeux flics cognent à la porte d’entrée. Marco ouvre : Ta mère est morte… Marco ne percute pas. Morte ? Vous voulez dire quoi ? Rien. Elle est morte, voilà tout. Et ils repartent. Quelques instants avant que sa mère arrive… Celle qui est morte, ce n’est pas sa mère, mais une femme que son père avait épousée. Une dizaine d’années plus tôt. Et dont ce père ne se rappelle plus. Ou mal. Une sans papiers. Un mariage blanc. Qu’elle avait payé 1 500 euros. Le prix de son incinération aujourd’hui, à charge d’un père pas même déconfit. Gêné, certes. Mais surtout agacé d’avoir à régler ces 1500 euros pour une femme qui n’a jamais compté dans sa vie. 1500 euros que ses parents avaient empoché dix ans plus tôt, croyant réaliser une bonne affaire. Une roumaine. Dont son père ne sait quoi dire. Ni comment elle vécut ces dix années en portant son nom, ni comment elle est morte. Marco n’en revient pas. Ses propres parents ! Juste agacés par cette femme dont ils ne savent rien, sinon qu’il faut régler son incinération aujourd’hui. Le père choisit une urne. La moins chère. Dépose Marco à l’école, qui ne peut se résoudre, qui veut savoir, qui sort de ses gonds, de sa classe, court les rues sur les traces de cette femme morte dans le plus grand dénuement, la solitude la plus crasse, morte d’une tuberculose ! Roman coup de poing asséné encore une fois par Guillaume Guéraud. Mais moins de dénonciation que d’indignation. Moins brutal qu’à l’ordinaire aussi, d’une écriture volontiers poétique, trouvant les mots, le rythme d’une phrase, dégageant sobrement l’émotion qui en traverse le fil. Roman tout en patience presque, relevant les traces, la mémoire d’une image qui entre comme par une porte dérobée dans la fiction pour n’en plus jamais ressortir et laisser à la fin l’énorme vide de son absence.

 

 

Anka, de Guillaume Guéraud, éd. du rouergue, coll DoAdo Noir, janvier 2012, 108 pages, 9,50 euros, Dimensions : 14cm x 20,6cm x 0,9cm, EAN : 782812603020.

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9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 05:49

enfant.jpgLe monde est devenu une arène où ceux qui peuvent souffrir sont immolés. Fukushima, c’était il y a un an déjà. La centrale explosait dans le pays champion toute catégorie de la technologie. Le plus fiable. Un désastre. Avec lequel les japonais n’en ont pas fini. N’en finissent pas. La seule chose qui ait pris fin, ce sont les feux de l’actualité. A peine de nouveau braqués aujourd’hui sur une commémoration vide de sens, vide de résolutions. Le pire arrive toujours dans le nucléaire. Le pire nous arrivera. Ce n’est qu’une question de temps. Fukushima. Un séisme de magnitude 9, le plus fort jamais enregistré au Japon. Relayé par un tsunami. Le séisme coupa l'alimentation électrique externe de la centrale et de ses six réacteurs, la privant de son système de refroidissement principal. Personne ne voulait croire possible un pareil scénario. Un raz-de-marée privant la centrale de sa sécurité ! Allons !… Alors aussitôt les autorités mentirent au Peuple japonais. Comme les autorités américaines avaient menti aux peuples américains en leurs temps de catastrophe nucléaire, comme les autorités russes après eux, et les autorités françaises, à jurer qu’aucun nuage radioactif n’avait franchi nos frontières. Une habitude dans la manière de gouverner : ne jamais hésiter à mettre en danger les populations. Une tradition politique.

Là-bas, la mort semble avoir cessé d’enfermer les épaules des enfants dans un sort immobile. Elle s’est mise à trotter dans les campagnes, dans les villes, courant sa chance, plus insidieuse désormais, cherchant son passage dans les organismes fatigués, exposés. Un nuage passe, un nuage est passé. L’infime clématite et la haie emmêlée, la terre s’élance, un papillon près du sol à l’ombre éveillée. Enveloppée de douleurs, l’angoisse envahira l’Histoire. Le ciel nous offrira juste la possibilité du gouffre dans nos tempes. Là-bas, des eaux louches ont vacillé au souffle d’une lumière blanche. Ici, tout va bien. Même si dans l’air quelque chose est passé, venu du bout du monde, le monde partout à nos portes. Quelque chose est passé. Rien, nous a-t-on assuré, sinon que les mouvements de l’air ont pris figure humaine. Sinon que l’eau des rivières peut bouillir et l’homme s’absenter du monde, le ciel nous offre déjà ses rudes nourritures, son linge flottant au vent de nos ténèbres.

les-cloches-62.jpgJe me suis pris à imaginer un tel jour, le moins défendu, un ciel piqué d’été inaugurant le dernier cachot de la terre –(nos pas si lents à l’espérance). Même si tout est parfait ici, à Paris. Les arbres, les mains, les yeux, les rires des enfants. Mais cette ombre au-dessus de nos têtes… A quoi devons-nous donc de voir cette vaste étendue subitement racornie ? C’était l’espace et le ciel était mort. La race souffrante des hommes a essayé la servitude, le mensonge, le carnage, aujourd’hui la catastrophe si peu naturelle… Il flotte comme une représentation vaine de ces choses : le martyre, cette tradition des temps barbares. Le Dr Takashi NaGaï (1908-1951) et son fils Makato Nagaï (1935-2001) ont connu tous deux l’effroi de Nagasaki. Et du martyre. Le 9 août 1945, le souffle d’une bombe puissante emportait leur vie vers son ailleurs, dont ils n’avaient rien décidé. Un médecin et son jeune fils. Qui consacrèrent ensuite leur vie à consoler leurs semblables. Makato avait dix ans à l’époque. Il devint journaliste, publia en 1959 un récit de souvenirs. Son petit-fils, Tokusaburo Nagaï, directeur du Musée Nagaï Takashi, fit paraître en français le livre de son père en 2004. L’explosion nucléaire de 1945 terrifia le monde. Takashi l’évoque dans ses souvenirs. Spécialiste en radiologie, le 9 août 1945, à 11 heures du matin, il était dans son laboratoire. Une lumière blanche sembla traverser d’un coup les murs du laboratoire. Le noir ensuite. Le monde noir, d’un coup. Et le bruit d’une immense catastrophe : tout s’embrase et s’écroule, n’en finit pas de craquer et de tomber, de s’abattre. La bombe vient d’exploser à 400 mètres de la cathédrale de Nagasaki, à Urakami. Sa carotide est tranchée par un éclat de verre, mais il s’en sort, se précipite au chevet des blessés. On dénombre les morts par centaine de milliers. Les blessés aussi. Il écrira tout cela. Témoin. "Dans ce qui avait été notre cuisine, tout de suite je découvris quelques débris chauds et complètement calcinés : tout ce qui restait de mon épouse Midori. Mais tout près brillait la chaîne de son rosaire, et sa petite croix." Attaqué par une leucémie, le Dr Nagaï mourra le 1er mai 1951. A son enterrement, 20 000 personnes brandiront son livre le plus célèbre : Les Cloches de Nagasaki. souvenir-cloches.jpgSon fils publiera en réponse Le sourire des cloches de Nagasaki, paru en France en 2004. Il raconte sa vie d’enfant confronté au souvenir des cendres de sa mère et à la leucémie de son père. Il raconte le drame que le Japon vit toujours. Non pas Hiroshima et sa colonne de flammes. Non pas Fukushima et ses trombes d’eau. Car rien n’est comparable. Il n’y a pas d’équivalence, sinon l’entêtement des autorités à nous exposer au pire.

Aujourd’hui aura lieu la première commémoration de la catastrophe de Fukushima. On tentera de nous faire croire que les autorités sont désormais soucieuses de notre passé comme de notre avenir. Commémorons donc. Comme ont été régulièrement commémorés les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki. Il sera bon alors de rappeler les circonstances de ces tragiques événements. Comme on l’a fait de ces bombardements. Le nom du bombardier américain, celui de la bombe, les estimations du nombre des victimes, sans parler des survivants ("hibakusha "), marqués à vie dans leur chair, leur esprit et leurs relations sociales. Avant que ne retombe l’épais silence des médias en attendant de commémorer de nouvelles catastrophes. Il flotte décidément comme une représentation vaine de ces choses : le martyre, cette tradition des temps barbares.

 

 

Les Cloches de Nagasaki, Takashi Nagaï, 1962, épuisé.

Le sourire des cloches de Nagasaki, de Makoto Nagaï, Tokusaburo Nagaï et Marie-Renée Noir, éd. Nouvelle Cité, août 2004, coll : Récit, 123 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2853134644.

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