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9 février 2021 2 09 /02 /février /2021 11:11

2020, delta du Niger, au long de la route des oléoducs. Un delta sauvagement pollué. Le pétrole, les réfugiés barbotant dans cette gadoue huileuse, Amnesty et Solal, la quarantaine, qui doit récupérer une française. L’eau des puits est empoisonnée par des métaux lourds. Delta du Niger, le premier endroit au monde où la vie a totalement disparu. Le coût du pétrole. Qui s’actualise en charniers où l’on précipite hommes, femmes, enfants. Des gosses. Beaucoup de gosses. Et ceux qui ne meurent pas violés, torturés, massacrés, meurent de saturnisme. Solal, un flic, un dur à cuire pourtant, n’en revient pas de tant d’inhumanité. C’est là sans doute que sa conscience s’est forgée. Dans ce foutoir qu’est devenu le monde, le PDG de Total est kidnappé. Prisonnier climatique. Le premier. Le ravisseur demande une rançon de 20 milliards de dollars. Non pour lui : pour sauver la planète et faire payer à Total son cynisme et ses crimes, la firme ayant acté un réchauffement climatique supportable pour les pays occidentaux, mortel pour les autres. Mais Total préfère changer de PDG plutôt que de se séparer de 20 milliards de dollars. Ailleurs, la vie néolibérale suit son cours : dans le Pacifique Nord, un sous-marin nucléaire d’attaque mime un exercice de combat dans une zone gangrénée par les milliards de tonnes de déchets plastiques qui polluent les océans. A République, une manifestation climatique est sauvagement réprimée. Police partout, justice nulle part. Mais dans les rangs de la police, certains songent qu’ils en ont assez de jouer les pompiers d’un pouvoir aussi grotesque que despotique. Ailleurs toujours, l’action Total dévisse en bourse et le terroriste qui a enlevé le PDG de Total s’attire la sympathie de la moitié des français, à l’heure même où Macron autorise de nouveau le glyphosate à empoisonner nos sols. On en est là. En effet. Avec un peuple incroyablement mature, conscient du peu qu’il nous reste à jouer pour sauver l’humanité, alors qu’au train où vont les pollutions, dans 30 ans, 5 milliards d’êtres humains seront exposés au péril d’un climat complètement déréglé par la faute de quelques-uns. Qu’il crève donc, le PDG de Total ! Ce qu’il fait du reste, supplanté dans l’actualité par un second enlèvement, celui de la Dir’Cab de la Société Générale cette fois, la banque française qui continue d’investir dans les énergies fossiles au mépris de notre avenir commun. Quel roman ! Qui déroule la conscience implacable de notre situation historique ! Quelle lucidité, jusqu’au procès du terroriste, si finement argumenté, passant au crible l’idée de Justice, de ses prolégomènes philosophiques à ses aboutissants historiques, pour nous aider à mieux en penser les raisons. Quel récit, si pleinement documenté, embrassant avec force le monde dans ses états fébriles et ses embrasements, les peuples réveillés, acculés pourtant par des gouvernements désormais illégitimes, partout, à se taire alors qu’ils portent déjà une Loi nouvelle, une espérance nouvelle, si cruellement bafouée partout. Pessimiste pourtant, quant à nos chances de changer quoi que ce soit, sinon en faisant sécession à notre tour pour œuvrer localement à notre survie –après tout, les riches n’ont –ils pas fait déjà sécession, déchargés qu'ils sont de la survie de l’humanité, recroquevillés dans leurs bunkers qu'ils enterrent partout pour se sauver de cette mise à mort du monde qu’ils ont ordonnée et même pas ordonnée, tant nos élites sont devenues irresponsables à contenter leur énorme bêtise à front de taureau !

Olivier Norek, Impact, éd. Michel Lafon, octobre 2020, 348 pages, 19.95 euros, ean : 9782749938646.

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8 février 2021 1 08 /02 /février /2021 09:56

Les Etats-Unis aujourd’hui : des dizaines de milliers de retraités sans autre domicile que leur voiture, leur van, sillonnent les routes pour survivre de CDD en CDD. Des milliers de «vieux» pour lesquels Amazon a construit un programme d’exploitation sur mesure dans ses hangars immenses où sont traitées «nos» commandes. Des salariés précaires, par dizaines de milliers, soumis à un travail harassant, «payés» une misère. Le XIXème siècle décrit par Marx : l’un meurt, l’autre le remplace. C’est ça le monde d’Amazon. C’est ça la société néolibérale qui fabrique ces nomades à la pelle. Pas des bourlingueurs : une nouvelle tribu de voyageurs affamés qui partent à la conquête d’un Ouest sans rêve, jetés sur les routes comme dans les années 1930.

L’ouvrage est le fruit d’une enquête de trois années, que l’auteure a vécu en immersion comme on dit, à partager le vécu de cette tribu de laissés pour compte, celle des sans adresse fixe de la joyeuse apocalypse néolibérale. Majoritairement, ces retraités sont issus de la classe moyenne. Une classe dont désormais la moitié vit avec 5 dollars par jour… Survit. Mais à quel prix ! De ville en ville, ils ont organisé leur survie, solidaires. A la recherche de parkings gratuits, connectés donc, pour se refiler les bonnes infos. C’est vers San Bernardino, dans le comté de Los Angeles, que Jessica rencontre Linda, 64 ans, qui sera de bout en bout le fil conducteur de ce fantastique récit. Elle habite une «capsule de survie», un vieux van qui rappelle ces chariots bâchés des conquérants de l’Ouest. Sauf qu’il n’y a plus rien à espérer, aucune frontière à rallier, autre que la mort, le plus dignement possible. Linda a ses habitudes, un circuit qui la conduit d’un point à l’autre de cette sinistre géographie. Ici un camping à garder, où elle n’a pas le droit de compter ses heures, à surveiller, protéger les vacances des autres, nettoyer, récurer, éteindre les feux de brousse, laver le linge, les toilettes, les douches, tout ça pour un salaire qui la maintient tout juste en vie. Là, elle rejoint le programme Camper Force mis au point par Amazon. L’enfer néolibéral dans toute sa splendeur. Survivre en Amérique, où le taux d’inégalité est comparable à celui de la RDC ! On suit ces travailleurs nomades qui triment dans les immenses hangars de la logistique Amazon. Debout ou à genoux toute la journée, 30 minutes de pause dans un hangar si gigantesque qu’il faut choisir entre sortir prendre l’air ou manger. Ils sont les workampers, les Okies de la Grande récession de 1930, et dont le nombre a explosé depuis 2008, l’année de la fameuse crise financière qui a vu des milliards d’êtres humains jetés dans la misère, tandis qu’une poignée d’autres récoltait les fruits savoureux des Dettes Publiques… Workampers accueillis par les immenses banderoles tendues sur les frontispices des hangars : «Travailler dur. Contribuer à l’Histoire» ! L’enquête est l’histoire justement, du formidable déclassement de la classe moyenne avalée par la paupérisation, la maladie, la dépression, dissimulée dans les entrepôts d’Amazon équipés de distributeurs d’antalgiques –le travail est dur, on vous avait prévenu-, de boissons énergisantes et d’antidépresseurs. Le retour des hobos  qui, par 40° l’été sous les toits en tôle de ces entrepôts, doivent achever leur vie sans réclamer le moindre réconfort. Sinon celui d’une armée d’ambulanciers qui guettent leurs malaises à l’entrée des hangars. Et qu’importe au géant du commerce électronique les défaillances cardiaques : il y a déjà l’armée suivante qui frappe à sa porte. Tant et tant de candidats qu’Amazon a dû organiser leur «sélection»… Et faire en sorte que chaque élu touche dans son paquetage sa ration quotidienne d’ibuprofène… 

C’est l’histoire des Amazombies, ces retraités contraints à l’esclavage moderne dans d’immenses hangars hostiles, l’histoire des lieux de misère, des lieux de mémoire d’une Amérique qui ne peut tourner la page de ses Okies. Comme si l’on assistait à l’émergence d’une classe de chasseurs-cueilleurs modernes, une sous-culture nomade massivement blanche, traitée à coups d’analgésiques, d’exercices obligatoires d’étirements et de sommeils jamais compensateur. Linda, notre fil conducteur, est sublime de courage, d’intelligence, d’espérance, de combats. Elle est comme le prototype d’une espèce indicative, symptôme des changements profonds qui affectent notre écosystème, déchiré au plus profond de lui.

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1 février 2021 1 01 /02 /février /2021 11:49

Les guerres napoléoniennes ont toujours joui d’une réputation ahurissante. Héroïcisées, elles sont devenues une part de notre imaginaire collectif, et plus particulièrement celui de nos chères têtes blondes sans que personne ne s’interroge vraiment sur le sens et les conséquences d’un tel imaginaire.

16 novembre 1812, quelque part à l’Ouest de Moscou. La neige, le froid, les cadavres des Aigles, ces grognards qui partout jonchent le sol russe. Des soldats poursuivent un jeune tambour. Des soldats français. Mais juste au moment de l’abattre, une meute de loups les en empêche. Non loin, la Bérézina. On suit son périple, le sien et quelques autres de cette armée en déroute. Dont celui de Fanfan la Griotte, vivandière au 9ème de ligne. Rien à manger. Rien à boire. Les soldats de l’empereur survivent en guenilles. Le jeune tambour de l’incipit, c’est Sauve-la-vie, un gamin du 9ème de ligne lui aussi. Il a rejoint l’arrière-garde, coupée des armées de l’empereur, pour mettre la main sur un trésor. Un trésor… Un malentendu qui lui a valu d’être poursuivi par une soldatesque avinée qui pensait récupérer, elle, un vrai trésor sonnant et trébuchant. Partout autour d’eux, dans cette déroute, les hommes meurent, de froid, de fièvre, de faim plus que des balles russes. Pourtant, les grognards restent fidèles à l’empereur. Beaucoup, par sentiment révolutionnaire, persuadés qu’ils sont que l’empereur accomplit toujours cette quête de la liberté pour laquelle ils se sont levés en 1789. Sauve-la-vie, lui, est comme d’autres, attaché à la personne de l’empereur. Et le trésor inestimable sur lequel il a mis la main n’est rien d’autre que le chapeau de Napoléon. C’est pour ce chapeau au fond duquel est portée la mention : « Au temple du goût, Poupart, chapelier Galonnier Palais Egalité n° 32, Paris », qu’il a risqué sa vie. Mais à présent, serrant le chapeau contre lui, le piège de la Bérézina se referme.

Les planches sont lumineuses comme des feux dans la nuit. Incandescentes du tragique que nourrit l’épopée napoléonienne.

 

La Gloire des Aigles, tome 1, Sauve-la-vie, scénario Pascal Davoz, dessin de Philippe Eudeline, coloriste : Véronique Robin, éditions idée Plus, collection HZ, mai 2020, ean : 9782374700366.

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26 janvier 2021 2 26 /01 /janvier /2021 13:41

En Suède, presque nulle part : un centre de séminaires dont la session présente, présidée par le Ministre des Affaires sociales, est consacrée aux temps de fin de vie. A huis clos. L’enjeu est la régulation de la pyramide sociale : trop de retraités, trop de vieux. La société néolibérale ne peut en supporter le coût. Il faut donc sauver cette société de la ruine en jouant sur des leviers pour le moins sensibles : les vieux, les pauvres, les chômeurs. Non pas les supprimer, mais les inciter, encourager leur civisme pour qu’ils acceptent de limiter leur durée de vie. Pour les pauvres et les chômeurs, l’affaire est vite entendue : il suffira de réduire leurs allocations déjà minces au minimum, pour les voir disparaître presque «naturellement». Et pour limiter les dépenses de santé, d’en transférer le coût aux mutuelles privées : seuls les plus riches survivront. Mais ce ne sera pas suffisant. On le sait : il faut aller plus loin. Ce sera d’autant plus difficile que mourir n’est plus considéré dans nos sociétés comme une chose naturelle. Tout l’enjeu du séminaire est donc de trouver des stratégies de communication pour faire accepter par les vieux un âge de décès convenable. Les participants du séminaire explorent les marges de manœuvre. Le levier de classe par exemple : les pauvres acceptent plus volontiers leur sacrifice. C’est déjà ça. Les médias sont prêts à fournir toute l’aide possible pour mener campagne pour la valorisation de ce sacrifice civique attendu des citoyens les plus fragiles. Mais il faudra peser beaucoup et sur la philosophie de la vie dans nos sociétés néolibérales, et sur la Loi, pour y inscrire tout d’abord le droit, en attendant qu’il devienne un devoir, à une mort décente. Peut-être même en fixer la  limite : 75 ans. Et faire appel aux universitaires, aux gens cultivés, aux «personnalités» et autres «people» pour qu’un débat de fond anime la société autour des valeurs de vie : celle de dignité par exemple. C’est bien cette idée de dignité, qui calque la vie sur celle de l’Esprit et dispose les gens à mourir dès lors que leur vie spirituelle fléchit… Mais il faudra aussi combattre l’hygiénisme de la société suédoise qui, par la pratique du sport, la condamnation de la jungle food, etc., le tout pour sauver la stabilité du système de santé, a contribué elle-même à «produire» des vieux en pleine forme, incapable de mourir de sitôt… Les philosophes et les flagorneurs seront mobilisés au service de l’état, sans grand dommage pour la pensée au demeurant, eux qui ne cessent de renifler du plus loin qu’ils le peuvent la sousoupe à bon chien. Car il faudra trouver les arguments pour combattre la doctrine chrétienne du Droit naturel, qui confère trop d’importance à la valeur humaine. Et pour cela, commencer par jouer de nouveau la carte Martin Luther aux yeux duquel l’enfant arriéré mentalement n’a aucune valeur humaine, parce qu’aucune vie spirituelle. Montrer encore une fois combien la dignité de l’humain repose dans sa dimension  spirituelle, dont la sénilité le dépossède, proclamer «le caractère intangible de l’existence humaine, qui ne saurait prévaloir au-delà des limites des moyens permettant de l’assurer». Ces philosophes seront chargés de hiérarchiser clairement les valeurs sociétales : qu’est-ce qui est prioritaire du point de vue du Bien commun ? La valeur économique ? Humaine ? Sociale ? Sociale bien sûr, car à tout prendre, l’homme politique est prioritaire, devant le savant, le père de famille ou même l’entrepreneur. N’est-ce pas lui qui décide en dernier recours ? L’Etat ne doit-il pas toujours avoir raison ? Les philosophes auront ainsi pour mission de nous faire sortir de la culture du droit naturel pour nous faire basculer dans celle du droit positif et de son éthique utilitaire, pour montrer que seul celui qui a le Pouvoir est la source du droit. Opposer enfin la conception germanique du Droit à celle de Rousseau, et établir définitivement la raison d’état dans son principe ! La mort moderne que nous envisageons, civique, n’est rien d‘autre que le pendant de la vie socialement utile. Au fond, il ne s’agit d’euthanasier qu’une minorité de citoyens. Et pour vaincre la résistance morale du plus grand nombre, les participants au séminaire conviennent d’une stratégie de communication visant d’abord les marginaux improductifs, délinquants, grands malades, dont le plus grand nombre sait vite se passer, avant de s’attaquer à ce plus grand nombre...

Une immense leçon de philosophie d’éthique et du Droit, qui nous invite à ne jamais oublier qu’il faut toujours subordonner le Pouvoir aux principes du Droit naturel, de peur de confier ce pouvoir aux répliques du nazisme, qu'elles paraissent presque indolores ou grotesques. 

Carl-Henning Wijkmark, La Mort moderne, éditions Rivages, traduit du suédois par Philippe Bouquet, octobre 2020, 174 pages, 18 euros, ean : 9782743651404.

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18 décembre 2020 5 18 /12 /décembre /2020 10:05

L.A., 1936. Maximus a 15 ans et rencontre Gary Grant. Métis d’ascendance amérindienne, chinoise, africaine, il veut faire du cinéma. Il est beau, on l’engage. On l’enferme d’abord dans des rôles ethniques. Il jouera les indiens, les noirs, les hindous, les chinois… Et jamais son nom ne figurera sur les génériques des films. Black out. Il faut lire la préface de Raoul Peck à son sujet, particulièrement documentée. «Les indiens, c’était nous», écrit ce dernier, soit les trois quart de l’humanité. A contrario, la trajectoire de Maximus éclaire aux yeux de Peck la force du cinéma américain, capable de neutraliser la réalité pour lui substituer le rêve. Et le rêve ça fonctionne. Durablement. Longtemps, jusqu’à ce que la seule existence des africains, des arabes, des asiatiques, un beau jour, finit par anéantir ce rêve. Notre époque. Encore que... «Hollywood est une fiction»… Ce sont les premiers mots de ce superbe roman graphique. Maximus Wyld, ainsi que Hollywood le rebaptisa, a joué dans Vertigo, Sunset Boulevard, le Faucon Maltais, Shangaï Gesture… Les plus grands l’ont fait tourner, reconnaissant son talent tout en l’empêchant d’accéder à la gloire. C’est sa biographie que raconte ce roman. Et bien plus : c’est toute l’histoire du cinéma américain qui nous est décrite, sous l’angle de la ségrégation et de ses retournements spectaculaires : les indiens furent des sages dans la filmographie américaine, jusqu’à la crise de 29, où ils devinrent des barbares. L’Amérique avait besoin d’ennemis intérieurs, et de se débarrasser de sa culpabilité à l’égard des natives. Quant à faire jouer des noirs, elle en resta loin, longtemps. Qu’on se rappelle La Case de l’oncle Tom, interprété en 1903 par un acteur blanc repeint de noir… Le cinéma pourtant s’ouvrait largement aux minorités à la même période, malgré et contre Hollywood : en 1905 la communauté noire inaugura sa première salle de cinéma, à Chicago. Dès 1905, des «race movies» furent tournés, faits par et pour les noirs américains. Par centaines même. Tandis que le cinéma «blanc», pour rassurer son public, embauchait des métis à la peau… pas trop foncée… Maximus donc… Qui toute sa vie ne fut guère dupe, fomentant ses complots que l’on peut juger dérisoires aujourd’hui, mais qui avec le recul devait à l’époque offrir au public des natives une incroyable revanche, en faisant passer en contrebande des synopsis tout le langage de la conscience indienne par exemple dans ses pas de danses "ethniques" qu’il rajoutait aux comédies musicales où on lui demandait de danser. Des signes, une grammaire gestuelle invisible au public "blanc", toute une chorégraphie, une stylistique des révoltes amérindiennes, noires. Un langage corporel qui est passé dans le cinéma américain et dont on découvre aujourd'hui la richesse ! Nombre de bobines furent tout de même expurgées de sa présence. Voire détruites. Il reste tout de même de quoi étudier cette écriture. En 1986, Rita Hayworth, qui l’aima, l'évoquait souvent. Non pas comme un acteur de talent quelconque : «il était les américains», affirmait-elle. Au fond ce que l'Amérique avait de meilleur à offrir !

 

Black out, Loo Hui Phang, Hugues Micol, Futuropolis, août 2020, 198 pages, 28 euros, ean : 9782754828048.

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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 13:42

Ogui. Grogui. Mais conscient dans un corps qui ne répond plus. Appareillé. Peu à peu, il se souvient. De la voiture. Sa voiture. De la femme qui était à côté de lui. Sa femme. Du mur contre lequel la voiture s'est fracassée. Autour de lui s'affaire la médecine d'urgence. Il entend. Comprend. S'il veut survivre, sa volonté devra l'emporter. Alors il cherche, en lui, des raisons de survivre. Se rappelle tout d'abord le suicide de sa mère. Une mort qui l'avait fait sortir de l'enfance. Pour épouser cette vie finalement sobre qui était devenue la sienne. Ou bien son père père cancéreux. Et puis cette vie modeste avec sa femme. Morte désormais, tuée dans l'accident de voiture. Cette femme qui remettait cent fois sur le métier, et avec laquelle il avait fini par ne plus aimer vivre au fond. Il se rappelle ses études, sa longue marche pour tenter d'occuper une place au sein de l'université, la maison qu'ils avaient achetée avec son jardin broussailleux, sa thèse. Ogui a la mâchoire brisée. Il ne peut plus parler. Il voit les gens s'affairer autour de lui. Prendre peur à sa vue. Mais il survit. Des mois d'hôpital. Sans maîtrise sur son corps. Mais il peut encore se remémorer sa vie avec sa femme. Ogui était géographe. Décrire le monde était moins sa passion que celle de savoir à quelle échelle il fallait le représenter. La sienne à présent. Minuscule. Rabougrie. Assaillie par sa belle-mère, qui a décidé de le prendre en charge. Et achevé l'oeuvre de sa fille : ce jardin, dans lequel elle creuse un trou immense. Il se rappelle sa rencontre avec ses beaux-parents. Combien il s'était senti étranger à cette famille dans laquelle il entrait pourtant. Rien d'extraordinaire. Lui, la quarantaine, l'âge de l'apaisement. Ou de la prise de conscience qu'on a déjà raté sa vie. Ogui se rappelle le jardin de leur maison. Vétuste. Sa femme avait fini par y vivre, par en vivre. Elle avait fini par se détourner de lui pour ne vivre que de ce jardin auquel elle prodiguait tous ses soins. Il n'y avait plus eu que ce jardin entre le monde et eux. Un continent caché où sa femme passait toute sa vie, ses journées, ses nuits. Seul son jardin... Qu'il lui faudrait traverser à présent. Fuir. Dépossédé de tout sur son lit d'infirme, avec sa belle-mère à ses côtés, qui s'est emparée de sa vie, de ses amis, de sa survie. Lui, incapable de parler, livré tout entier à cette femme que tout le monde prend pour une sainte dévouée à son gendre. Reclus. Séquestré. Loin du monde, dont le jardin le sépare. Jardin qu'il faudrait traverser pour survivre. La narration est implacable. Imparable. Eblouissante de sobriété et de sérénité. Elle avance calmement pour s'enfoncer phrase après phrase dans l'horreur d'un conte qui engloutit tout vain espoir.

Hye-Young Pyun, Le Jardin, traduit du coréen par Lim Yeong-Heen, en collaboration avec Lucie Modde, Rivages / Noir, septembre 2019, 156 pages, 19 euros, ean : 9782743648725.

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18 novembre 2020 3 18 /11 /novembre /2020 15:32

Irascibles, nos vieux fourneaux, surtout par les temps de privation des libertés qui courent... «Je pisse à la vitesse que je veux, c'est ma dernière liberté» ... Peut-être bien la nôtre demain... De rage, ils ont activé l'opération Geneviève. Celle de Marseille : Geneviève Legay, mollestée par d'évidés CRS du ciboulot (pléonasme). Leur organisation, «Ni yeux ni maîtres» sévit donc et réussit à viander 27 flics parigots. De retour du réjouissant décompte, une missive les attend : Mimile leur a donné rendez-vous en Guyane ! A l'aéroport, problème : Pierre est fiché «S», comme activiste d'ultra-gauche. Vieux, mais pas cacochyme... L'embrouille dure un temps, de guerre lasse on l'imagine moribond et peu nuisible donc. Il passe. Cayenne. Nos vieux poursuivent le voyage en pirogue jusqu'à Apatou. Ils sont théoriquement là pour une représentation de théâtre pour les écoles du coin. Une pièce d'anthologie, à suivre de bout en bout, contre l'accumulation des richesses comme système économique, qui empêche la circulation des vraies richesses. Un sommet d'érudition, mine de rien ! Pierrot retrouve une connaissance. Une femme bien sûr. Des siècles plus tôt jamais courtisée, et à laquelle il n'avait prêtait aucune attention. Le con ! On ne vous dira rien de Blandine, débarquée en Guyane dans les années 70... Sinon que forcément la vraie raison d'être de l'opus, c'est l'or de la Guyane. Et ce projet grandiosement criminel de la bande à Macron autour de la Montagne d'Or : extraire 80 tonnes d'or en 12 ans... Piller plutôt qu'extraire, les richesses de la Guyane sans aucune contrepartie pour les populations autochtones. Leçon d'écologie au passage : il faut 150 tonnes de cyanure pour produire 1 tonne d'or. Imaginez le coût environnemental pour la région... Et on vous passe la pollution au mercure qui finit d'achever ce paradis. On le voit, nos vieux nous amusent, sans rien renier des combats que nous devons tous mener.

 

L'oreille bouchée, Les vieux fourneaux, volume 6, Lupano, Cauuet, Maffre, éditions Dargaud, novembre 2020, ean : 9782505083368.

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12 novembre 2020 4 12 /11 /novembre /2020 16:24

L'effondrement du monde : la sixième, ou la septième, la dernière extinction de masse en tout cas. Les animaux meurent. Tous. La civilisation des mangeurs de viande prend fin. Une fin à laquelle elle ne s'attendait pas : là-bas, loin, on ne sait trop où, quelque chose se fomente : au fur et à mesure que les animaux disparaissent, les êtres humains se métamorphosent. La gente masculine surtout, peut-être la plus «coupable». Les êtres humains se changent donc en animaux. L'anthropocène dépassée. Submergée. A quoi nous raccrocher dès lors ? A Isis et Dinah. Sa chatte. Qui la cloue au réel. Sans un mot. Consciente pourtant : les humains n'ont pas le monopole de la conscience, nous rappelle sans cesse les épisodes de ce roman. A décrire parfaitement -encore que le mot ne soit pas exact-, à révéler ce que sous l'humain, la conscience animale éveille.

Au tout début, le monde est saturé d'une fièvre migratoire qui n'est pas de celle que les états redoutaient : ce sont les animaux sauvages qui migrent vers les villes. Et tandis que les dernières espèces tentent de rejoindre les villes au lieu de mourir dans la nature, tigres, tamanoirs, un phénomène de métamorphose les voit ressurgir. Isis s'interroge. Observe Dinah. Qu'elle voit, sent, comprend sans parvenir jamais à la domestiquer. Petit à petit, les animaux occupent tout l'espace de la fiction. La France est devenue un pays du tiers monde avec son état policier qui tue tout ce qui s'oppose à lui. Mais cela ne sert à rien. Ses dirigeants parlent de pandémie, cache la grande transformation qui affecte sa triste cause, en vain. On met en place un protocole pour éviter d'abattre les humains changés en bête. En vain : la vie continuera sans nous. Sans explication non plus : la physique d'Einstein est dead. Le savoir humain ne sert plus à rien. Il est trop tard. Trop tard pour comprendre qu'on ne change pas la biodiversité sans changer son rapport aux animaux. Trop tard pour retrouver la vérité du contact charnel. Publié à l'heure des Lois liberticides acheminées par la Covid-19, à l'heure où tout contact entre humain se voit prohibé, cette remarque ne manque pas de sel... Que faire ? Se comporter comme des oiseaux nous dit l'auteur, devenir chiot, mésange, saumon, être dans le monde plutôt que croire qu'on le surplombe...

 

Camille Brunel, Les Métamorphoses, Alma éditeur, mai 2020, 204 pages, 17 euros, ean : 9782362794896.

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10 novembre 2020 2 10 /11 /novembre /2020 16:46

«Rien n'est plus mince que le souvenir de la volupté », notait Cees Nooteboom dans son recueil l'Histoire suivante. Endormi à Amsterdam, son héros se réveillait à Lisbonne, avec le sentiment d'être mort. Rassurez-vous : «Le lieu naturel du chagrin, ce sont les lignes du visage, pas la mémoire», aussi Nooteboom nous épargnait-il ce roman grave qu’un autre, sur le même thème, aurait écrit. Au loin se dressait la tour de Belém : Portugal, dernier rivage du dernier monde, qui n’en finit pas de se clore sur lui-même. Des rives montaient le grognement des chiens. Et puis le bruit des pages qu’on tourne. De Venise, nul rugissement. Nous sommes là encore aux confins de l'Europe, vagabonds, endormis comme dans une gare nocturne. Venise, cette «concrétion du néant», selon sa belle formule, aux eaux huileuses et aveugles. C'est là encore l'odeur de mort de la culture européenne que Cees Nootebomm halène. Venise des védutistes, celle des cours cachées, des eaux usées et domestiques. La sérénissime que des hommes ont construits sur les marécages de la plaine du Pô, une beauté si peu humaine, avant de l'asseoir sur leurs genoux, bien qu'elle n'ait cessé de signer la permanence de nos défaites. Cees Nooteboom observe ses ombres, ses ténèbres, ses brumes où les passants errent comme des spectres. Lui-même peut-être d'un autre monde déjà. Du reste, je le croyais mort à vrai dire, avant de tomber sur cet ouvrage. Mais vivant décidément dans un autre monde, de culture et de passions élégantes, poursuivant une conversation entamée il y a fort longtemps, de celles qui retiennent les hommes au chevet les uns des autres. Conversation... Non un essai ni un récit : Cees Nooteboom n'est pas un écrivain à projet, il s'aventure dans l'écriture, comme il le fait ici et comme toujours, comme il s'aventure dans les ruelles de Venise pour s'y perdre -où toujours il faut se perdre-, nous laissant éternellement songeurs parmi le bruit des oiseaux et le clapotis des rames. De Canaletto à Pound, Nooteboom nous fait toutefois traverser mine de rien toute la culture européenne. Ultimement. Car Venise est l'ultime : Proust, Rilke, Goethe, Montaigne... Ils y ont tous séjourné, à la recherche d'un temps qui n'est jamais parvenu à éclore. Venise... «Comme si le monde avait fait un rêve impossible», s'enfonçant aujourd'hui sous les eaux, « comme si la terre ne pouvait supporter si grande merveille». Ici Pétrarque, là Boccace. Arpentant tous deux le quai des Esclavons. L'hôtel de Kafka et Brodsky scrutant le vieux cimetière juif. Venise, la mer sans cesse épousée, écho de tous les mondes, «ce rêve fou dans un espace aquatique».

Cees Nooteboom, Venise, le Lion, la ville et l'eau, Actes Sud, traduit du néerlandais par Philippe Noble, octobre 2020, 236 pages, 25 euros, ean : 9782330136734.

Rencontrer CEES Nooteboom : http://www.joel-jegouzo.com/article-36821971.html

L’histoire suivante, Cees Nooteboom, traduit du néerlandais par Philippe Noble, folio, n°3392, juin 2000, 140p., 5 euros, EAN : 9782070411283 : http://www.joel-jegouzo.com/article-36886022.html

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4 novembre 2020 3 04 /11 /novembre /2020 11:11

Barettali, un petit village corse accroché sur le toit d’un monde dérobé, ficelé dans une géographie de l’enfouissement, de la disparition. Une poignée de personnages vont s’y croiser, de loin, dans la solitude de leurs existences bancales. Ainsi Julien, l’ancien militant désabusé, Florence, la mangeuse d’hommes, Madeleine, la femme sans lèvres, ou encore Dominique qui voudrait prendre un nouveau départ - mais le peut-il dans cet arrière-pays perclus de l'ultime défaite qu’éclaire le job de Julien, chargé d’imaginer un développement possible au maquis corse, vendu déjà à l’industrie du tourisme qui ne voit là qu’un paysage à terrasser, un monde à raser ? La Corse en soins palliatifs donc, secrète, mutique, où le silence trouve son origine dans l’agonie d’un monde expulsé de lui-même. Peut-on vivre sérieusement ici, dans cette inhumanité qui gagne chaque jour un peu plus de terrain ? Dans cet univers minuscule où l’on chemine sans plus aucun but car il n’y a plus personne, où il vaut mieux faire le choix de ne plus aimer, car il n’y a plus personne, où, dans cette solitude écrasante, ne reste que la rumeur de son propre corps pour inquiétante compagnie ? Tours, détours, la beauté du paysage corse ne fait plus ici l’objet que d’observations dérisoires notées avec un zèle absurde par ce veilleur chimérique, l’ex-commissaire Santucci, greffier d’une pitoyable mission, consignant les trois ou quatre faits et gestes de ses semblables pour se faire l’espion d’une société impossible. Un monde minuscule en surgit, celui du voisin dont on a oublié de se venger, celui d’une femme que l’on n’a pas courtisée. Et dans cette société qui s’est organisée pour s’éviter, il ne reste que ces écarts entre les corps, auxquels nul ne sait plus donner sens, parce que tout ce monde a perdu déjà beaucoup de sens, comme on le dit d’un corps blessé à mort et presque entièrement vidé de son sang. C’est là, sur les bords de cet univers négligeable, que la violence va surgir. Dans une sorte de minuscule fin du monde, faite des absences d’un peuple latent désormais. Car s’il y a bien mort, finalement, cette mort, pourtant brutale, a pris l’allure d’un malentendu. D’un mauvais concours de circonstances où s’entremêlent les fils de tous ces destins que l’on vient de croiser.

Quelle beauté dans ce roman et quelle construction ! Jean-Pierre Santini, avec une maîtrise incroyable, relève l’une après l’autre les solitudes de ses personnages pour leur donner leur juste poids de chair et nous dire, en fin observateur d’un monde désabusé, nos propres détresses. Mais s’il sait rendre universel le drame corse, il n’oublie pas d’en restituer la singularité, en nous offrant des pages d’une analyse incroyablement fine sur la réalité de ce drame, des pages exigeantes, inattendues. Nous sommes ici à des années lumière des préjugés qui ont formé notre image de la Corse. Des années lumière traversées à la nage dans ce fulgurant roman où la description romanesque renoue avec le sublime que le roman du XIXème siècle avait accompli dans son approche du paysage. Peut-être encore Faulkner, c'est dire combien de pages il faudrait encore pour rendre compte de la fonction du paysage dans un récit à la narration entaillée, maquisarde. Et il y aurait toujours, sur ce « beau » là, beaucoup à dire encore, qui n'est pas sans convoquer Rilke : « la beauté, c'est le commencement de la terreur qu'un homme est capable d'affronter ». L'immense écrivain qu'est Jean-Pierre Santini l'affronte, dans un roman singulièrement sans cesse repris et publié trois fois sous trois titres différents !

Jean-Pierre Santini, Isula blues, éd. Albiana, coll. Nera, 98p., juin 2005, isbn 9782846981330

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