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1 mai 2020 5 01 /05 /mai /2020 09:21

gratitude.jpgUn jour comme un autre. Kyoko, 36 ans, célibataire, est sans emploi depuis qu’elle a été licenciée pour avoir molesté son patron qui ne cessait de la harceler. "Quel est votre but dans la vie ? ", lui a-t-on demandé lors d’un entretien d'embauche. " Vivre vieille ", a-t-elle répondu… La lutte pour la survie dès lors, les portes des entreprises fermées à ce trop plein de sarcasmes. Kyoko, comme toutes ses camarades d’enfance, a bossé comme une folle pour réussir ses études et voilà le résultat : il n’y a plus de boulot. Ou bien il faut en passer par l’obscénité de petits chefs arrogants. Se marier peut-être. La voilà qui accepte une "rencontre arrangée" avec un fat entiché de lui-même et de ses pitoyables réussites en affaires… Alors, bien qu’il soit très mal vu au japon d’être sans travail et célibataire lorsqu’on est une femme de plus de trente ans, au mépris pourtant de la réalité sociale du pays, Kyoko le plante là et va noyer son découragement dans un bar. "C'est chiant, d'être une femme", conclue-t-elle, une boule au travers de la gorge et c’est bien tout ce qui lui reste, cette gorge nouée. Nous arrive-t-il quelque chose de bien dans ce monde qui a tout fait pour nous faire croire aux vertus du travail avant de nous déposséder de tout accès au travail ? Pas de risque…

Dans le second récit délicatement fantastique, Oikawa est liée par un pacte singulier à son collègue de travail, Futo : celui qui survivra à l’autre devra détruire toutes les traces des petits secrets du défunt, même les plus futiles. Futo meurt bêtement : un suicidé lui est tombé dessus. Son fantôme apparaît à Oikawa. Un rien dépité, délié aussi, de lui-même, du monde bien sûr, de l’allégeance passée à l’idéologie du travail, en pleine déconfiture dans le Japon contemporain. Et convoque Oikawa sur le bord de son souvenir. Oikawa méprisée, qui découvre qu’elle a toujours vécu dans l’ombre d’un supérieur, forcément masculin. Solitaire là encore, incomprise.

Deux récits très crus d’une situation japonaise insoutenable pour les femmes, victimes toutes désignées d’une société qui célèbre néanmoins avec toujours le même cynisme la date du 23 novembre, comme Jour de la "Gratitude au Travail". Un jour de honte pour les sans-emploi, pas davantage serein pour les autres, et qui ne sert qu’à cacher la misère de ces vies exemplaires des salariés modèles. Deux récits presque naïfs, ouverts à la banalité d’un monde sordide, le nôtre.joël jégouzo--.

 

Le Jour de la Gratitude au Travail, de Akiko Itoyama, traduit du japonais par Marie-Noëlle Ouvray, éd. Philippe Picquier, avril 2008, 100 pages, 13 euros, EAN : 978-2877309905.

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29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 11:15

Si vous ne connaissez pas ce formidable écrivain tchèque, à l’humour aussi noir que débridé, lisez de toute urgence de lui La Guerre des Salamandres, L’année du jardinier, ou La Fabrique d’absolu, Hordubal, sans oublier son fantastique R.U.R. dans lequel il inventa le mot de Robot, dont on connaît la fortune !

Dans Voyage vers le Nord, Čapek est en route, en 1938, vers les grands espaces du Nord de l’Europe. Il ne se fait guère d’illusions sur l’avenir de cette Europe portée au suicide et s’accorde un temps de méditation loin de la folie et de la lâcheté des hommes. Il mourra à son retour, échappant à cette guerre qu’il prévoyait hallucinée. En voyage, Čapek se fait le contemplateur de ces paysages fantastiques du Nord. «Les yeux sont la meilleure partie du cerveau», affirme-t-il d’emblée non sans raison : les philosophes eux-mêmes n’ont-ils pas fait de la claire vision l’horizon de la sagesse humaine, sinon d’une connaissance supérieure ? Son carnet de voyage est clairsemé de petits dessins au crayon. Superbes plutôt que naïfs, comme on a bien voulu le dire. Dessins épurés, juste une ligne le plus souvent pour marquer les plis de la terre. Voyage physique, mettant en jeu le corps, son dernier. Il le sait. A la rencontre des paysages, des forêts, des glaciers de cette «Europe de minuit», comme il la nomme.

Il commence par le Danemark, ce petit pays de prés verts, de jeunes filles aux yeux bleus, de gens «lents et réfléchis» et qui ne semble rien d’autre qu’une «vaste exploitation divine», écrit-il. La mer lisse et claire, parsemée de petits bateaux. Un pays doux, propre, où les vaches dans les champs n’ont l’air de n’y être «que pour faire joli». Čapek pousse jusqu’à Elseneur, la citadelle du Hamlet de Shakespeare. N’y reste qu’un soldat qui  scrute d’un regard menaçant l’immensité des rives de la Suède. Un pays trop beau pour être vrai, où il ne reste que le suicide quand on y est mal. La Suède donc. Une immense forêt plombée par le jour boréal qui n’en finit jamais. Un pays où l’on ne sait jamais «s’il fait déjà jour ou encore jour»… Ici toutefois, l’homme peut encore avoir confiance dans son prochain, affirme-t-il, non comme en Allemagne, hantée par ses abîmes.

La Norvège enfin, toute de forêts battues par les tempêtes. Plus effrayante, plus sauvage que tous les pays qu’il a traversés, où il croise un peuple «pas tout à fait à l’aise»… Plus haut encore, le Nord et le lichen, l’aube en pleine mer, les fjords silencieux. De là-haut, il entend à peine l’écho lointain de la guerre qui s’annonce : «Il paraît que les nations s’arment et que les peuples s’entretuent» déjà. Čapek pousse jusqu’au cercle polaire et son paysage lunaire, et note : «on tourne en rond toute sa vie, et lorsqu’on en sort enfin, on s’endort. (…) Le monde est terriblement déconcertant ». Ne demeurent que les Lofoten, ces blocs de pierre chauves et bruns, un «bouquet de montagnes», où l’Europe finit un peu tristement.

Retour. Ne resterait-il à sauver que les claires fougères qu’il croise ? «Notre voyage, écrit-il ultimement, ne prendra fin qu’à l’annonce de la première nouvelle abominable, inhumaine», que la Guerre d’Espagne a inauguré à ses yeux, où déjà les populations civiles ont été massacrées.

Voyage vers le Nord, Karel Čapek, préface de Cees Nooteboom, les éditions du Sonneur, traduit du tchèque par Benoît Meunier, septembre 2019, 266 pages, 18 euros, ean : 9782373851915.

http://www.joel-jegouzo.com/article-cultiver-son-jardin-118693107.html

 

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26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 15:25

On enterre Lionel. La mouise… Jambe de bois au cimetière.  Lescot, aveugle, le suit de près. Lionel, Lescot, Nicolas et presque tous les autres derrière. De vieux potes de H4 ? Pas si certain. Vieux, oui. Mais au Lycée Henri IV, l’amitié sonnait souvent faux. Toujours est-il que les anciens du bahut se retrouvent, en âge de mourir. Bon, le mort... Y'a suspicion... Et un message pour Nicolas : il n’est peut-être pas mort d’une crise cardiaque, quoi qu’en disent les policiers. Sa veuve lui demande d’enquêter. A lui, Nicolas, ce déjà vieux avec sa jambe de bois. Nicolas enquête donc. Sur quoi bossait Lionel ? Les palmiers d’Erythrée. Commençons par là : une étude. Gigantesque, érudite. L’enquêteur, c’est un peu J.-B. Pouy : ancien élève d’Henri IV, certes, mais décoffré de banlieue. De la Banlieue Sud plus exactement. Vitry-sur-Seine. Comme son personnage. A côté de chez lui venait de s’ouvrir un lycée tout neuf : Romain-Rolland. Juste à la frontière de Vitry et d’Ivry. Le fils de Thorez était dans sa classe. Et puis en seconde J.-B. était entré à H4.

Au sortir duquel lycée, plutôt que la prépa, il avait choisi l’université, que tous méprisaient à H4, élèves, professeurs, administration… Nicolas enquête. Les anciens d’H4. Dans l’essai de Lionel, il est beaucoup question de cinéma expérimental. Nous régalant au passage de ses réflexions sur le cinéma. Toujours percutant J.-B. Pouy. Lionel voulait créer une cinémathèque expérimentale. La Fondation Jérôme Hill avait proposé ses services. L’Amicale des anciens de H4 avait répondu à l’appel. Nostalgie. Nicolas se rappelle ce prof de latin de H4 qui ne s’exprimait qu’en latin, même lorsqu’il recevait les  parents d’élèves. «Au lycée, nous étions dans un cocon antique, retardés, déphasés. De vrais couillons», assène J.-B. Pouy. Et de raconter les coups pendables qu’il y a commis. Le chahut potachique dans toute sa splendeur, des morceaux de littérature à se tordre de rire comme toujours avec lui. Emaillés de réflexions profondes sur le cinéma, la littérature, l’éducation. Un régal ! Et quant à l’enquête, on tourne longtemps autour du bahut, à moins que l’assassin ne soit en réalité un ancien de Louis-Le-Grand…

Jean-Bernard Pouy, H4 Blues, Gallimard, Série noire, février 2003, 190 pages, 9 euros, ean : 9782070426297

ou Folio ...

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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 10:30

Les Rocheuses. Des étendues sauvages, à l’infini. La prairie indienne, son silence profond. Une tente est plantée au beau milieu de rien. Une tente immense, certes, habitat du garde forestier. Le narrateur va y vivre sept mois. Seul. Walden… Enfin, presque : avec Boone, sa petite chienne. Sept mois de solitude. Confiné dans les grands espaces de la réserve indienne. Il raconte tout d’abord ce qui le relie à l’autre monde, celui de la ville, celui du passé, l’université du Missoula, dont il a été viré. La Prairie aujourd’hui, son job : veiller sur les deux millions cinq-cent-mille œufs de saumon qui attendent d’éclore. Il ne sait ni conduire un truck, ni se servir d’une tronçonneuse, ni d’un fusil, rien… Il a eu pourtant le job. Là, au milieu de nulle part. Avec juste un téléphone à manivelle pendu à un poteau électrique pour le relier au monde. Mais les câbles sont souvent endommagés. L’hiver, la route est fermée sous des tonnes de neige. Son boss l’a déposé. Lui a tout expliqué et puis l’a laissé là. Outre les œufs de saumon, il lui faut couper son bois s’il veut se chauffer l’hiver. Faire ses courses. Calfeutrer la tente. L’automne s’attarde. Il croise des chasseurs, tout un monde ignoré. Et puis vient l’hiver. Terrifiant. La neige recouvre tout. Pour résister à l’ennui, il chasse et observe le grand silence qui le recouvre. Là commence le récit de la Prairie.  Indian Creek. De loin en loin passent des braconniers. Il reçoit en vrac son courrier. Son père et son jumeau sont partis à sa rencontre. En ski. En plein hiver. Sans rien connaître de la Prairie indienne. Sans rien deviner de l’immense danger qui va s’abattre sur eux, perdus dans ces étendues de glaces hostiles. En attendant, lui, survit, apprend, chasse, tue même un élan, qu’il ne peut ramener au campement. Jour après jour il le dépèce. Une vraie boucherie. Quartier par quartier. Luttant contre les bêtes sauvages qui ont senti l’odeur écœurante de la viande morte. Il apprend. Se blesse. Une entaille profonde. Garrot. Ses doigts gèlent. Il fait -20° en pleine journée. -30° la nuit. A la recherche de son père et de son frère. La mort qui rôde, autour et dans leur corps. Il apprend. Son père et son frère ne sont pas au point de rendez-vous. Ils se sont égarés. Par -20°. Le voilà lui-même piégé une nuit sous la neige. Survivre. Il apprend. Sucer la viande gelée, plus que la manger. Survivre. Il y a fort heureusement les contrebandiers qui chassent le lynx. Des trappeurs qui vivent là malgré l’hiver. Une meute un jour au pied du ravin où il a échoué. Survivre. Qu’est-ce qui justifie nos vies dans l’éclat bleuté de la neige ? Mille fois il a failli mourir, avant que le printemps ne revienne. Sur les deux millions et demi d’œufs dont il avait la garde, à peine vingt saumons reviendront pondre à la saison prochaine leurs œufs à Indian Creek. Fascinant roman d’apprentissage, on songe à Jack London, aux grandes prairies de James Finemore Cooper. Ces étendues invraisemblables qui vous somment de répondre à l’impossible question : qu’est-ce qui  justifie nos vies ? Cet essentiel que nous redécouvrons peut-être, sous les coups d’un minuscule virus…

Indian Creek, Pete Fromm, éditions Gallmeister, traduit de l’américain par Denis Lagae-Devoldère, septembre 2017, 250 pages, 9.80 euros, ean : 9782351785980.

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19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 09:48

Notre monde tel qu'il va. Donc plutôt ses représentations. Non pas un discours, ni un ou plusieurs récits : un synopsis. Même pas : des plans cinématographiques. Mais sans images ou à peine : des plans, gros, américains, séquences, larges. Une salle de classe. Une usine automobile. Alternativement. D'autres lieux ensuite. Dans la salle de classe, une lycéenne. « Moderne », aurait ajouté Gombrowicz. Blonde, suspendue à son reflet. Dans l'usine, une chaîne de montage, des câbles, des machines, « des ouvriers ». Indistincts. Anonymisés. Les plans se succèdent. Ça ne fait pas une histoire. Pas même un film. Une vidéo peut-être, et encore. L'instagramisation de la vie. Les plans se succèdent : il ne reste que cela à décrire. Non pas la réalité, mais ce minuscule réel. Dans la salle de classe, un corps, dans l'usine, une masse confuse de « travailleurs ». Un « bataillon ». Un plan qui contamine la description du plan suivant : le bataillon pousse sa logique dans la salle de classe. Standardisée tout compte fait. Pourtant, dans la salle de classe, la lycéenne a pris corps, et âme. Ou peu s'en faut. Une âme « moderne », aurait soufflé Witold. L'usine, elle, reste juste un procédé énonciatif. Un énoncé qui la surplombe. En aplat. Un plan sans profondeur. Saturé bientôt par le brouillard des gaz lacrymogènes des flics, plus invisibles encore que les « travailleurs », qui tirent d'on ne sait où. On se demande d'ailleurs, depuis quelle décision intérieure ça tire sur les foules, un flic. 150 blessés. 2 morts. Rien. On nous informe. L'évidement des consciences. Tout joue ici sur l'homologie de structure entre la narration et ses objets. Aussi est-elle indifférente à ses objets, la narration. Ne convoquant rien. La conscience du lecteur ? Surtout pas. Est-ce que lire change quelque chose à quoi que ce soit ? Peut-être. Un doute subsiste, qui rend l'écriture possible. Ainsi s'en est allé le monde, notre monde, sans rien convoquer de nos consciences. Ne restent que des formes. Vides. L'ère du voyeurisme nous a fait, lecteurs, les voyeurs de ce qui s'énonce : rien. La scène vierge. Tentant vainement de reconquérir un peu de sa virginité : la narration de l'objet. Plus loin, un autre dispositif : un plateau TV face à un open space. Beaucoup de vide donc. L'open space est modélisé, en 3D. Pour le télétravail. Notre situation de confinement. Reste des images vacantes, dépossédées de tout mouvement, de ce mouvement qui est la base du cinéma. Ne reste donc plus rien, pas même des images, juste la description de leur vide.

Work Bitch, Ludovic Bernhardt, éditions Jou, septembre 2019, 90 pages, 10 euros, ean : 9782956178231.

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17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 16:18

Le Dehors... Voilà qui résonne singulièrement à nos consciences aujourd'hui... Ces espaces surveillés par d'incessantes brigades de drones, immensité quasi inaccessible, verrouillée, dangereuse aussi. Mais c'est là que tout se joue, quand au Dedans, tout se noue. Lire cette Zone du Dehors aujourd'hui est bien étrange, et poignant : s'évader, à l'heure où la France est devenue le plus grand camp d'internement jamais osé dans son histoire... Il faut n'être rien, affirme ses héros : confinés, le risque est bien d'être poissé à son identité. Mais accéder au dehors est une tâche presque impossible, encore que tellement libératrice ! Au fil de ma lecture des premières pages, ce Dehors convoquait curieusement en moi l'écho du cogito de Descartes, quand le sujet fait surrection dans une volte, sur fond d'angoisse. L'angoisse du Dehors où tout se déplie à l'envi sans qu'on y puisse rien, comme un flux irrépressible, incontrôlable, mais à tout prendre, à préférer à l'assurance de crever au Dedans du pli immonde d'une société prostrée. « Se libérer, écrit l'auteur, ne croyez surtout pas que c'est être soi-même »... C'est s'inventer comme autre que soi, ce que jamais aucun Dedans ne parviendra à dessiner. Il faut advenir donc, et non devenir. Advenir plutôt que devenir de bons citoyens soumis aux surveillances qui nous épellent. Car être, c'est bien surgir, ainsi que Descartes nous y invitait. Faire surrection plutôt. Sinon insurrection. Et sans cesse reconduire ce mouvement de surrection. Le Dehors donc, de l'autre côté du Mur qui nous en sépare. Mur de confinement. Barrière de Lois dressées pour en découdre avec nos vies. Plombées de drones qui nous encerclent, nous enferment, nous empêchent. Surgir, pour découvrir qu'au fond, Dehors, il ne leur reste que leur surveillance hagarde, hargneuse, servile de ce regard vide des drones, leur fonction scopique ramenée à rien. Hostile, certes. Mais parce que les yeux qui sont planqués derrière les caméras des drones ne peuvent que surveiller, non « voir » : ils ne sont rien, quand on y songe. Rien ne se joue dans leurs caméras de surveillance, sinon la grossièreté d'une vue dirimante : un regard qui n'informe que sommairement le monde. Chétivement. Juste une histoire de rétine mécanique. Le Dehors, c'est ce qu'ils sont incapables de comprendre, ce que leurs drones ne peuvent mesurer, une liberté soudain jaillie, des gestes fous qui n'existent pas dans leur monde. « Je suis hors de moi », la plus belle expression qu'un être puisse affirmer. Même si l'on sait que toute liberté désormais dans leur monde, ne peut être qu'un sursis. Pense l'auteur. Je m'en distinguerai sur ce point : non pas un sursis, mais une brèche. La brèche par laquelle nous nous engouffrons ailleurs. Et qu'importe cet ailleurs : il est la Révolution même qui s'accomplit en un pur instant de lumière. Il est ce moment où tout a basculé déjà. Je me distinguerai du pessimisme politique qui habite encore le roman de Damasio là. Le dedans oublie toujours la force de résistance du Peuple, même maté. Car dans son monde l'autorité n'est qu'une mécanique aveugle. Or, rien, jamais, ne fonctionne comme on le prévoit. Je me distinguerai de l'imaginaire politique de Damasio là : il a trop ignoré lui aussi la formidable capacité de résistance « anonyme » du Peuple. Du Peuple anonyme. Lui qui, comme tant d'autres, lui invente un devenir de héraults sous lesquels subsumer le grand mot de Révolution. La Zone du Dehors est bien évidemment à lire autrement que je ne l'ai fait. Il y a cet univers, la construction d'un romanesque ahurissant, ce style époustouflant, cette puissance d'évocation. Peu importe. J'étais confiné. Je l'ai mal lu depuis ce confinement qu'on nous impose. Juste cette évocation du cogito de Descartes, démesurément surgi à l'ouvert de l'ouvert…

Alain Damsio, La Zone du Dehors, Folio SF, 650 pages, septembre 2009, ean : 9782070464241.

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 11:29

L'intrigue, le propos, la construction du roman sont convenus. Portée par de bonnes intentions morales, notre héroïne va transformer son rêve politique en cauchemar totalitaire : celui de la dictature de la vie saine. Nombre d'ouvrages de fiction gravitent désormais autour de ce thème : le retournement des révoltes populaires en totalitarisme. Le syndrome anti-Gilets-jaunes. Une sorte d'anti-giletjaunisation de la littérature française, emportée à son tour par les discours réactionnaires qui ne cessent de proliférer sous le couvert d'une mise en garde abrutie contre le Peuple insurgé, ramené par des sots à sa malédiction de « populace », nécessairement aliénée... Rien que du mauvais donc, dans cet asservissement de la littérature à l'idéologie douteuse d'une bourgeoisie effrayée devant les menaces qu'elle sent poindre contre son leadership. Un asservissement de la chose littéraire qui se traduit ici par la soumission du romanesque à l'intention rhétorique, ordonnant autour d'un discours chétif des fins qui auraient dû l'excéder de part en part. Rien donc, ni dans la construction des personnages, ni dans le fond, la forme, le style, le ton, capable de retenir notre attention. Sinon deux forts préjugés que l'ouvrage refile en contrebande... Le premier concerne justement ces révoltes populaires qui ne tiendraient jamais leurs promesses. Et qui, toutes, tomberaient irrémédiablement dans les écueils qu'elles dénoncent : « (-...)on a oublié que les révolutions engendrent des années de Terreur », écrit l'auteure... La « Terreur », convoquée en majuscule... Le mot n'est donc pas simplement posé : choisi, il fait directement référence à la « Terreur » sur laquelle la Révolution Française serait venue se fracasser. Une Terreur comme inscrite dans ses origines mêmes. Colportant là un préjugé solidement ancré dans l'historiographie de la Révolution Française par des historiens idéologues, et dont personne ne réalise aujourd'hui combien il a été construit. Facticement donc. A peine un mois après l'exécution de Robespierre, pour disqualifier non seulement l'action de ce dernier, mais au travers de lui, toute la Révolution Française, dans ses tenants comme dans ses aboutissants. Voilà donc lâché l'incontournable jugement, très tôt dans le roman : toute révolution ne peut être que l'expression sourde d'un renoncement à la liberté ! Quelle farce ! Et bien évidemment, son acteur tumultueux, le Peuple, ne peut donc s'énoncer que sous une trogne abjecte. Mieux : incapable de penser par lui-même, on le retrouve quelques pages plus loin les yeux tournés vers le ciel, dans l'attente d'un Messie... La référence n'est plus Robespierre ici, mais la dévotion mystique des intellectuels bourgeois à l'œuvre de Carl Schmitt thématisant le salut par le Grand Homme, nazi de préférence... Comme si les Gilets Jaunes, justement, n'avaient pas cassé à jamais ce mythe du Sauveur charismatique, eux qui ont refusé de liquider leur mouvement sous les figures que les médias leur jetaient en pâture pour leaders, avec l'espoir de voir le mouvement enfin détruit sous cette imagerie nauséabonde du Chef.

Les « masses » que l'auteure dessine dans son roman sont à mille lieux de ce Peuple que nous avons redécouvert sous les traits des Gilets Jaunes. Masses fascistoïdes rejetant l'Europe. Ah, l'Europe ! C'est le deuxième grand frelatage de ce roman, qui s'ouvre sur la crise de confiance des populations à l'égard de « l'Europe ». L'emploi du mot n'est pas innocent et porte en lui toute la charge des discours de mépris qui ont vu les intellectuels s'emporter depuis 2005 contre une « populace » incapable de surmonter son égoïsme « naturel » et préférer le repli nationaliste à l'ouverture culturelle... Vraiment ? Les mots ont un sens : l'auteure semble le méconnaître d'emblée, d'emblée prêtant une oreille complaisante aux pires préjugés qui n'ont cessé depuis des siècles d'affliger la Raison... Car dans la réalité, ce n'était pas « la peur de l'Europe » qui défraie, que le refus d'institutions liberticides. Le rejet des européens concerne l'UE, non « l'Europe » ! Qu'il est commode de croire l'inverse ! On chercherait ainsi en vain dans ce roman une critique sérieuse des institutions pourtant anti-démocratiques de l'UE ! Tout comme la seule opposition qu'invente l'auteure est celle des droites nationalistes au projet européen... Comme s'il n'existait pas une opposition intelligente aux institutions liberticides de l'UE ! Comme si ce n'était pas l'UE, justement, qui avait fait entrer la brutalité et le fanatisme dans nos vies ! Son héroïne s'en prend donc aux « ennemis de l'Europe » : des fascistes... Elle a beau jeu alors de conspuer ce moment où les vingt-sept décident de mettre fin à « l'Europe ». Une catastrophe, écrit-elle, quand, encore une fois notre catastrophe a pour nom l'UE... reproduisant un discours construit par les médias depuis près de cinquante ans ! Et les idéologies rances qui nourrissent ces médias, du PS à la Droite libérale... Et cela, sans analyser jamais la responsabilité de la gouvernance européenne... L'héroïne donc, Aurore, dont on notera au passage qu'elle est irréprochable intellectuellement, avec ses lectures cultivées, de Arendt à Xénophon, se retrouve emprisonnée. Mais dehors les choses vont de mal en pie. La misère, la famine même s'abat sur un régime sans consistance. Il est temps de la faire sortir de la prison... Des libéraux -nos sauveurs?- (ans rire), conspirent pour la porter au pouvoir, elle et son beau discours d'une vie harmonieuse, auquel les masses adhèrent... en masse. Ils la fabriquent donc et la portent au pouvoir. Elle, milite pour une vie saine. Alors que l'occident s'effondre et que « les passions populaires » se voient exacerbées. Notez bien l'expression : « les passions populaires»... Comme si le Peuple ne pouvait être autre chose qu'un grand corps malade, livré à ses passions, incapable de les maîtriser ! Des passions violentes bien sûr, primitives... En somme tout ce vocabulaire odieux du mépris des classes populaires soigneusement appliqué depuis des centaines d'années par de prétendues élites jamais à cours d'un prêche ! Présidente, notre héroïne mettra en place « l'eunomie », seule capable de ramener la paix entre les hommes, et bien vite, autour de ce projet de vie saine va se mettre en place une nouvelle dictature. Les pleins pouvoirs, l'état d'urgence, j'en passe de plus ignobles, comme de convoquer cet imaginaire de la réouverture du camp de Theresienstadt, au fronton duquel l'auteure fait inscrire «  L'harmonie rend libre » ! Un vide de sens sous son trop plein de connotations…

 

Diane Ducret, La Dictature, Flammarion, janvier 2020, 510 pages, 21.90 euros, ean : 9782081502352.

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:14

C'est le printemps. Les cerisiers sont en fleurs. L'insouciance gagne légitimement le monde. Une jeune fille est violée par un soldat américain sur une base allemande. Neuf mois plus tard, elle accouche d'un garçon, Landon, qu'un couple de suédois adopte. L'enfant grandit sagement, épouse Rita, vit dans ce merveilleux pays qu'une anxiété traverse pourtant un jour : le surpoids, qui a vaincu massivement l'hygiénisme national. Les suédois se découvrent gros... La nation épouvantée finit par porter au pouvoir le Parti de la Santé. Bon, le topos est connu, inutile de poursuivre : sous couvert de définir ce qu'est la bonne vie, l'eugénisme positif se met en marche. L'état d'urgence est décrété. Trop de gros, de mal bouffe, trop de vies mal dirigées. Tout le monde doit faire du sport, veiller à son poids, à sa nourriture. Dans les écoles, on sépare les élèves normaux des « déviants » : les gros, les gras, les mal bâtis. Les parents sont sommés d'accepter des interventions chirurgicales lourdes. On installe de nouveaux intestins dans le corps de ces enfants malades. L'obésité est devenue l'obsession nationale. Et comme le peuple est incorrigible, il faut le discipliner. L'obésité devient non seulement un problème de santé publique, mais un problème de santé morale. L'éthique à deux sous des philosophes médiatiques s'emballe. Il leur faut une Suède forte et saine... Finalement, la Constitution est « renouvelée ». Le pouvoir est remis entre les mains d'une bande de cinglés, le Totalitarisme est en Marche. On connaît ça. Toutes les pandémies ont fini comme ça : par la confiscation des libertés publiques et individuelles. On connaît ça.

L'épidémie, Åsa Ericsdotter, Actes Sud, mars 2020, traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy, collection Actes noirs, 426 pages, 23 euros, ean : 9782330132958.

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28 février 2020 5 28 /02 /février /2020 10:20

Une réfugiée. Juste cela. Qui ne lui vaut d’être connue que sous cette appellation : «victime 2117». Ils sont des milliers à venir mourir en Méditerranée. Elle, elle est la deux-cent-dix-septième victime. «Victime». On l’a oublié. Non : en fait l’Europe s’en moque. Détourne les yeux quand sur nos plages viennent s’échouer leurs corps. A moins qu’il ne s’agisse d’un enfant. Et encore : au bout de quelques semaines, la conscience européenne s’en délave après s’en être repue. A Lampedusa, les biologistes marins ont vu surgir en masse des poissons carnivores, inconnus jusque-là dans la région. Tant de noyés qu’ils s’en gavent. Un festin. 2117 donc. Ce n’est pas un nom. Assad, du Département V de Copenhague, se refuse à subsumer le corps retrouvé sous ce nombre. C’est qu’il reconnaît dans cette tragédie celle qui aurait pu être la sienne. Bousculé, choqué, blessé, il ne peut s’en contenter. Ni se taire plus longtemps. Victime 2117 est sa réplique. Comme on le dit d’après un séisme. Pas vraiment une réponse : la contrainte de dévoiler son histoire. Cette enquête, c’est la sienne. Elle lui est entièrement dédiée. Le personnage y gagne en profondeur. En inquiétude. Intrigant le récit, lui-même sans cesse basculant d’une histoire l’autre, dispersé tout en dérives de l’enquête, explosée en mille récits minuscules, à l’image de ces vies minuscules repêchées en Méditerranée, réduites à l’anatomie d’un séjour post-mortem dans les eaux saumâtres de notre Histoire commune, fétide désormais. Notre contexte : terrorisme et sacrifice des migrants, sinon leur commerce, une «politique» dont nul n’a voulu encore empoigner la sobriété : tuer, être tué. Sinon Julien Châtelet, dans cette lecture qu’il nous offre, creusant avec talent les pleins et les déliés du récit, contenant, exhibant, scandant sa charge émotionnelle, éprouvant l’auditeur sur le rebord d’un monde qu’on ne voudrait pas reconnaître pour nôtre.

Huitième volume des Enquêtes du département V, celle-ci ne déroge pas aux recettes de sa réussite, doublée de celle des films qui en ont assuré l’audience. On lui a certes adressé bien des reproches : l’oubli du grand nord, l’émoussement de personnages trop affectés pour n’être pas à présent suspects d’affectation. On lui a même reproché de prolonger au-delà du raisonnable une atmosphère sombrant peu à peu dans son convenu. Ecoutez cet opus. Le livre lu par Julien Châtelet offre une couleur inédite au roman, l’arrache à cette torpeur que la sérialité pourrait construire. Le célèbre, le transcende, tout comme les films, portés par des interprétations particulièrement réussies, qui nous commandent l’impatience d’attendre la prochaine livraison.

Victime 2117, Jussi Adler Olsen, livre lu par Julien Châtelet, traduit par Caroline Berg, Audiolib, 12 février 2020, 25.90 euros, 2 CD MP3, durée totale d’écoute : 14h45, ean : 9791035402068.

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30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 08:59

La famille Slavine. Des voyous hissés au sommet des rouages de l’économie mafieuse. Le père a fini par devenir député à force de corruption. Mais à présent, un obstacle, une gêne s’est levée sur son chemin : Anton Piaty, journaliste indépendant. Honnête, scrupuleux, un vrai journaliste d’investigation. Rare en France, dangereux en Russie. Il enquête sur les Slavine. Trouve le maillon faible : le fils, Alexandre, footballeur professionnel sans envergure –inutile d’en avoir au demeurant dans la Russie de Poutine, où presque tous les matchs sont truqués. Alexandre balance. Son père, qui ne l’aime guère. Autour des Slavine gravite une mafia d’individus douteux, qui ont commencé pris à la gorge par une vie sans horizon et finissent collabos de la grande braderie de la société russe. Des gens qui partout s’acoquinent à tout ce qui est Pouvoir et ses obligés, à commencer par les médias qui ne cessent d’attiser les instincts les plus bas –un peu comme en France finalement. Leur propagande tourne en boucle sur toutes les chaînes TV -typiquement comme en France. Ils brandissent la menace terroriste jour et nuit, pour taire tout autre sujet de réflexion, comme le crétinisme des dirigeants, de loin la menace la plus réelle à peser sur le pays.

Lev. Un brave gars. Frappe à la porte de son frère, interprète virtuose. Il vient se confesser. Enfin, on peut le penser... Il raconte la misère que son jeune frère n’a pas connue, son enfance triste, les Slavine qui logeaient pas loin de chez eux, la manière dont ils s’en sont sortis. Un récit intimiste, un peu à la manière de ces longs monologues dostoïevskiens régurgités par des personnages en proie au doute. Peu à peu le récit se met en place. Déstructuré au départ, il s’organise comme à tâtons, déroutant tout d’abord, on ne sait qui parle, si c’est un personnage ou bien une époque. Pavel raconte, sans l’ombre d’un remords. Une simple construction méthodique : la traque d’Anton Piaty, son harcèlement plutôt, systématique, ordonné, calculé pour le faire craquer, le disqualifier, l’abattre intérieurement et sans laisser de traces. Faire qu’il sombre jour après jour dans l’angoisse et le grand vide de la folie intérieure… Pour qu’enfin il laisse Vladimir Slavine vaquer en paix à ses affaires. Quelle vision de la société russe ne nous propose-t-il alors pas ! Celle d’un monde occupé à répéter en boucle les éléments de langage offerts par les médias. Celle d’un monde amblyope qui ne répondrait plus qu’à l’illusion de sa grandeur en marche. Mais qui fait du surplace et s’enfonce dans la tranchée de boue qu’il creuse sous ses pas. Celle d’un monde que domine la vulgarité de ses maîtres. Confession ? Les grands tropes de l’imaginaire russe activés pour mieux les rabaisser, comme celui de l’amour de la Patrie jeté à l’encan d’un discours pétrifié comme le seul os à ronger dans ce monde vaincu. Mais à ce jeu, c’est l’humanité que l’on brise : Pavel triomphe dans une cour de perdants.

La Traque, Sacha Filipenko, éditions des Syrtes traduit du russe par Raphaëlle Pache, janvier 2020, 216 pages, 15 euros, ean : 9782940628445.

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