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23 janvier 2018 2 23 /01 /janvier /2018 07:20

L’Idaho. Jerry bossait dans les parcs municipaux de Boise. Il nettoyait. Beaucoup. Car il y avait beaucoup à faire. Et de la pire espèce, des canettes aux cubis, des cubis aux vomis, des vomis aux canettes. Du très cru, sans fard, sans fausse pudeur. Il nettoyait et parlait aux habitants des parcs municipaux. Des SDF. Nombreux. Il leur parlait et parfois leur confiait sa prose. Ses premiers lecteurs. Ceux dont il a fait la chair de son livre. Des histoires. Brefs récits de vies courtes. Des histoires de paumés, de laissés pour compte, d’ivrognes pas plus pathétiques que ne l’est la société américaine de Trump, voire sans doute moins pathétiques que ne l’est la nôtre à ne rien entendre de cette Amérique pour n’en retenir qu’une vague écume réconfortante. Des histoires sublimes, comme celle de ce SDF qui offre un cubi à moitié plein, trouvé dans les ordures, et lui fait visiter son chez-soi aménagé au pied d’un arbre, lui décrivant les «travaux» qu’il a réalisés pour y aménager tout le confort possible, une table de chevet, une chaise bancale, de la moquette pas trop pourrie. Tom. Son premier lecteur. Homeless. Espérance de vie ? Quelques années encore. Très peu. La plupart de ceux qu’il a connus et qu’il a campés pour nous sont du reste morts depuis la publication de l’ouvrage. Gwendolyn. Tom. N’en restent que ces lignes. On peine à rajouter «poignantes», «émouvantes». Ce n’est pas fait pour ça. Ni vécu comme ça. Mais il y a pourtant tout le meilleur dont l’espèce humaine est capable, là-dedans. Dont ce mémorial fait de bric et de broc. Simple témoin de leur passage sur terre.

Prière pour ceux qui n’ont rien, Jerry Wilson, traduit de l’américain par Sébastien Doubisky, Le Serpent à plumes, janvier 2018, 170 pages, 18 euros, ean : 9791097390143.

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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 09:25

Mai 68. Blanchot est dans la rue. Sur les barricades. Du côté des émeutiers, émeutiers lui-même, moins le pavé à la main que le tract. Moins révolutionnaire qu’insurrectionnel. Anonyme. Il s’est (presque) dissout dans la masse. «Nous sommes tous la Pègre». Le titre est mal choisi, même s’il reprend ce mot méprisant du Ministre de l’Intérieur de l’époque pour évoquer les émeutiers du quartier latin. Chienlit n’aurait pas été meilleur, certes. Mais émeutiers, oui. La Sorbonne est donc occupée. Blanchot comprend immédiatement que ce qui arrive est immense. Et tant pis si cela doit avorter : il faut y être. Engagé. Résolument. Mais pas comme un maître à penser. Nous n’avons que faire des maîtres à penser, cette maladie infantile de l’intelligence qui nous vaut aujourd’hui de courir encore après les quelques bons mots imbéciles des maîtres déclarés. Nous n’avons que faire du modèle du grand homme. Nous n’avons que faire du stéréotype de l’homme providentiel. Et Blanchot n’en a que faire lui aussi. La rationalité de l’Histoire, telle qu’un Hegel voulait la poser, trouvant dans l’homme providentiel sa fin, est une supercherie. Juste une ruse de la raison réactionnaire pour soumettre les peuples à leurs nouvelles idoles. Mai 68 battit en brèche cette opération retorse par les débordements d’étudiants hirsutes. Nous n’avons que faire d’une avant-garde intellectuelle, fourbissant déjà notre asservissement. Il n’y a pas de regard surplombant l’Histoire. Blanchot l’a bien compris, qui disparaît au sein du comité anarchiste auquel il participe, militant parmi d’autres. Mai 68. Jean-François Hamel nous éclaire sur la formation de ce fameux Comité Etudiants – Ecrivains. Le Comité est pris de fièvre, se déchire, se réunit tous les jours. Les plus authentiques veulent agir, non littérairement, mais dans la rue, sur les barricades. Les autres, pousser leurs avantages de notables. Blanchot est des premiers. Il comprend que l’Histoire veut nous refiler ses plats mille fois réchauffés, que les notables des Lettres vont déjà à la soupe chercher leur pitoyable pitance dans ces débats sans fondements où l’on glose des bienfaits de la démocratie parlementaire améliorée. Mais ce n’est pas la Révolution qu’il vise : c’est ce moment de discontinuité où a surgi la puissance sauvage de la contestation, qui congédie ici et maintenant tous les pouvoirs. La multitude a fait irruption, qui n’aspire pas à gouverner mais à abolir cet ordre malsain qui est le nôtre aujourd’hui encore, cette Cinquième haïssable qui dégouline d’abjection. Blanchot court les rues un tract à la main pour signifier qu’il n’appartient pas à la mouvance révolutionnaire mais à l’Insurrection. Que ce soulèvement soit pur disjonction du temps ! The Time is out of joint, affirmait Hamlet. C’est exactement cela : il faut juste dégonder le Temps, séparer l’Histoire d’elle-même et non tenter déjà de domestiquer l’impériale force disruptive qui vient d’éclore. C’est cela que Blanchot veut préserver. Et c’est cela qu’à bien des égards, le soulèvement de Mai 68 voulait gagner en refusant d’être, tel un fait révolutionnaire, le fondement d’un nouvel ordre public. Alors Blanchot court les rues. Il n’est plus Blanchot, il n’est rien. S’insurgeant partout contre cette prétendue nécessité anthropologique du chef, Blanchot affirme haut et fort que la démocratie représentative n’est qu’un instrument de domination des peuples. Que l’heure n’est pas à sa réforme. Blanchot veut juste vivre ce moment en insurgé. S’engager dans une critique radicale de la représentation politique et empêcher les chefs d’être chefs. Et il le fait non pas en signant des tribunes de son nom prestigieux, mais en s’associant à des écritures collectives, à travers cette littérature de rue que forment les tracts, les slogans sur les murs, les affiches de Mai 68. Anonyme. Juste participant à cette circulation anarchique des textes, qui s’oppose avec une force inouïe à la production et la circulation des textes d’autorité destinés à réguler l’espace public. Et ce qu’il découvre, loin de sa tour d’ivoire, ce n’est pas l’autonomie de la littérature comme seul horizon qu’un écrivain devrait gagner, cette tarte à la crème des auteurs soucieux de leurs privilèges, ce n’est pas ce fond d’impuissance où vagit leur liberté, c’est au contraire la nécessaire immersion des lettres dans le flux impersonnel des discours insurrectionnels, seule condition de possibilité d’un renouvellement poétique. C’est la rumeur de la foule qu’il découvre et dont il comprend qu’elle seule fonde la possibilité de la rupture. Il comprend que l’ancien ordre des Lettres n’ouvre qu’au pitoyable de la réputation, mais que l’œuvre, elle, trouve dans la foule ses conditions de possibilité. Ce n’est pas l’espace littéraire qui importe, sa fameuse autonomie, autotélie, mais encore une fois l’espace public. La souveraineté de l’œuvre est là, dans cette pure figure du dehors qu’est l’espace public. Et quand l’écrivain intervient dans l’espace public –c’est la leçon que nos bons maîtres patelins devraient méditer-, ce n’est pas pour y exercer sa magistrature, mais pour se tenir dans «le frémissement du dehors», où il perd d’un coup toute certitude pour faire enfin «l’épreuve d’une communication indéterminée, aussi complète que nulle». Descendre dans la rue, c’est s’ouvrir à ce dehors et non le surplomber. Car la rue n’est pas un lieu clos où l’histoire est déjà écrite, mais un champ d‘expérience, des seules expériences qui nous sauveront de la médiocrité des certitudes qu’il nous reste à gober.

Nous sommes tous la Pègre, les années 68 de Blanchot, Jean-François Hamel, éditions de Minuit, coll. Paradoxe, janvier 2018, 134 pages, 14,50 euros, ean : 9782707344175.

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15 janvier 2018 1 15 /01 /janvier /2018 09:11

Dans son style admirable, Proust confie moins ses lectures, d’enfance ou de vacances, que le plaisir des journées oisives à voler sur la réalité quelques heures aimantes. On y découvre ainsi Proust littéralement amant des livres et de la lecture, dérobant partout ces heures toujours trop brèves au décompte des occupations triviales, les débusquant dans ces ciels sans encoignures de son enfance, où seule comptait cet étrange «dedans des livres» qui vous arrache au seul temps qui soit inutile : celui que l’on vit en dehors de leur présence. Quelle grâce et quelle simplicité de moyens pour le dire ! Et en fait de réflexion sur la lecture, c’est une journée que Proust décrit, dans sa maison de campagne, allongé dans sa chambre sur une jonchée de couvre-pieds en marceline. C’est un moment de lecture qu’il nous offre à vrai dire, à nous conter sa vie, à faire du temps qui passe l’image même de son goût, l’empreinte d’un rêve dont il ne s’est plus défait. Le Parc, le goûter, la rivière. Proust enfant résiste à l’emploi du temps qu’on lui fait, lisant autant qu’il le peut jusqu’aux dernières heures de la soirée. Il vit ses personnages et tient le roman pour seule étreinte possible de la vie. C’est cela toute lecture : ce vagabondage éveillé qu’il nous offre et non ce qu’il resterait d’un savoir que l’on voudrait, après coup, nous voir construire autour de telle œuvre, tel auteur. Ce qui reste de nos lectures affirme Proust, n’est pas très important. Ce n’est jamais le roman lui-même qui importe, mais ces heures passées en sa compagnie. Et «l’image des lieux et des jours où nous avons fait» ces lectures. Contre Ruskin qui voulait assigner au lecteur une tâche, Proust l’en libère. Lire n’est pas entrer en conversation. Surtout pas ! C’est juste entrer en amitié et jouir de cette amitié en la laissant s’épanouir, plutôt que d’en refermer la trappe à la hâte, comme le fait souvent une conversation. La lecture, dans son essence profonde, serait à ses yeux une sorte de dialogue silencieux dans lequel l’échange est différé. Quant à ses vertus, si l’on y tient, il faut aller les chercher du côté des lectures de l’enfance, dans ces livres dont on ne se rappelle plus grand-chose sinon une phrase ou deux, fulgurantes et avec lesquelles on a vécu longtemps. Ces quelques phrases, oui, qui le livre fermé nous ont poussé à ouvrir un chemin que rien ne semblait pouvoir clore. C’est cette force accumulée dans l’immobilité oisive de la lecture qu’il faut convoiter. Tout ce que le livre peut faire, c’est de nous en offrir le désir pour nous mener vers ce reflet insaisissable du génie que les meilleurs d’entre eux savent lever. C’est cette vision seule qui importe, dont Proust va chercher les miroitements dans l’œuvre de Monet : «le suprême effort de l’écrivain comme de l’artiste n’aboutit qu’à soulever partiellement pour nous le voile de laideur et d’insignifiance qui nous laisse incurieux devant l’univers». Lire relève ainsi de l’initiation, pas de la discipline. La lecture, encore une fois, est une amitié. Désintéressée, bienveillante, intime. Débarrassée de la politesse, de la déférence, de l’amabilité. Passer une soirée avec un livre, c’est le vouloir vraiment, loin des agitations infécondes des fausses amitiés. C’est se lover au creux d’une amitié silencieuse où n’être plus la proie des choses pour être en mesure d’accueillir cet événement infime : le temps perdu, qui engage l’ouvert de l’homme.

Sur la Lecture, Marcel Proust, suivi de Journées de lecture, Librio Littérature, juillet 2016, 70 pages, 2 euros, ean : 9782290058787.

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12 janvier 2018 5 12 /01 /janvier /2018 09:59

Le Donbass. Anthracite. Une couleur et une matière. Ici les deux : cette couleur grise qui recouvre toujours plus de pans de notre histoire récente, et le charbon, inlassablement au cœur d’une géopolitique qui n’en finit pas de rabâcher sa mauvaise haleine. L’Ukraine et la Russie. Donetsk au milieu. Quitter l’Ukraine, rallier la Russie. Ou l’inverse. La fuite et l’infaisable guerre, de bric et de broc, gaillarde et pyromane, comique, n’étaient les victimes dont elle creuse les tombes. Le Donbass, incompréhensible d’ici. De l’Ouest. Trivialement hors de portée de tous nos idéaux. Comme des leurs. Une guerre naufragée en somme, de sédition, de sécession, de rancune, de rancœurs. Fuir ce merdier. En désordre. Dans tous les sens. Vladlen découvre ce qu’il en coûte de tenter de fuir ce merdier au volant d’une vieille Volga, son compère Emile, son pote de toujours, à ses côtés. Fuir pour n’être pas recouvert par les cendres encore brûlantes de la civilisation perdue des soviets qui, même morte, engloutit tout encore. Fuir pour n’être pas digéré brutalement par l’avenir pas moins férocement radieux que promet l’Ukraine à tous ceux qui voudront bien lui vendre leur âme. Avec en toile de fonds ces mines qui ont englouti tant de monde déjà. Les mines les plus dangereuses d’Europe, si ce n’est du monde. Le Donbass donc, cette République «géologique» comme la qualifie à merveille l’auteur. Entre l’histoire et le grotesque, composant son roman dans le non-sens d’une époque confuse. Vladlen fuit en russe son pays : l’Ukraine. Musicien, on a failli le lyncher pour avoir osé jouer l’hymne national en public, dans un quartier russophile. Il fuit l’année où le Donbass devint ukrainien. De quoi parle ce roman ? Au fond, de tous ceux qui sont nés dans un état qui n’existe plus. De cette période de proclamation de la minuscule République de Donetsk où il fallait fuir tous les jours, tout le monde ou presque. Il fuit vers la Russie avec Emile. Non pour rallier la Russie éternelle, mais à la recherche d’une amante, dans un pays hérissé de check points et parcouru en tous sens par une armée de gueux hérissés de bâtons, qui font face à une mécanique militaire ukrainienne lamentablement désorganisée. Dans ce Donbass dont il décrit les paysages grandioses et l’immuable déchéance. Une steppe balayée par un vent saugrenu, celui des livres d’histoire qui sont faits pour mentir et tout recouvrir d’identités fictives. Une steppe saisie par une guerre sans éclat qui ressemble à une longue agonie où ne fait rage tout d’abord que la bataille de la mémoire. Et dans l’ennui de combats toujours avortés, nos deux comparses errent plus qu’autre chose, toujours sur les traces de leurs femmes tandis que des pin-up posent en tenue sexy sur des monticules de pierres, un drapeau séparatiste fièrement brandit pour plaire aux occidentaux. Avec tout autour de ce spectacle affligeant des colonnes de vieux matériels qui sillonnent le pays, des offensives menées à l’aveuglette tandis que des régiments entiers s’égarent sur des routes impraticables, engageant par dépit des batailles décisives contre des villageois sans armes. C’est ce délire que le roman explore. Un jour l’armée ukrainienne l’emporte, le lendemain elle est défaite. Tandis que les paysans, prudents, brandissent tour à tour les couleurs de l’un ou de l’autre camp, criant chaque fois gloire aux héros du moment, pour avoir la paix. L’hébétude l’emporterait volontiers, n’étaient les balles, bien réelles, qui finissent par trouver des corps où laisser éclore leur absurde. Nous ? Occidentaux ? Nous veillons. Le roman ne nous préserve pas…

Anthracite, Cédric Gras, éditions Stock, mai 2017, 336 pages, 20 euros, ean : 9782234079786.

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19 décembre 2017 2 19 /12 /décembre /2017 10:07

Le fil de Macuto, au pied de Caracas, au Vénézuéla. Une énigme sans réponse. A quoi pouvait bien servir ce cordage jeté par-dessus les montagnes jusqu’au-dessus de la Caraïbe, énorme et bleue ? A hisser les trésors perdus au fond des mers ? Un fil, un seul, en corde de fibres naturelles. A l’aplomb d’une fosse marine, l’extrémité immergée dans cette fosse. Et tout là-haut, cette triangulation mystérieuse, le fil noué à un obélisque de terre avant de s’engouffrer dans un tunnel de pierre. Des siècles qu’il est là. Comment s’élever à la hauteur de cet événement qu’il a façonné ?  Fragile, mais invaincu. Chantant sous l’orage, «aide-mémoire du vent» comme l’évoque le narrateur. Le narrateur… cet insensé de César, savant fou qui a cloné une guêpe chargée d’aller prélever une cellule du grand Carlos Fuentes… Cellule qu’elle ne prélèvera jamais, attirée qu’elle fut par l’émeraude d’une cravate, fourvoyant du coup toute l’expérience portée par César dans l’immense déferlement de larves bleues clonées à l’excès. C’est alors toute la narration qu’embarquent ces larves dans la folie des pouvoirs de l’écrit. La machine narrative, au vraie, est la seule machine qui importe dans ce texte fabuleux –littéralement : la fabula, ces choses à dire sans fin des légendes innombrables dont le flot est le bruissement perpétuel que font les hommes entre eux. Et quoi ? Que pourrait-on contre le roman ? Fuentes avait beau affirmer sa fin, s’interrogeant sur son pouvoir, César Aira en déroule l’ivresse, l’éloquence. Qu’il soit plutôt qu’il fût ! Quelle leçon malicieuse nous offre-t-il là ! Déroulant sans fin un verbe que rien ne peut clore, un plaisir que rien ne peut endiguer, un récit où rien n’est dit qui ne soit, de toute façon, un trésor convoqué pour remonter le langage à la surface des choses. Drôle, fantaisiste, faussement érudit, immodéré, Aira ne recule devant aucun invraisemblance : écrire est à ce prix. Notre voyage n’est-il pas entièrement imaginaire ?

Le Congrès de littérature, César Aira, éd. Christian Bourgois, traduit de l’espagnol (argentine) par Marta Martinez Valls, avril 2016, 108 pages, 14 euros, ean : 9782267029604.

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18 décembre 2017 1 18 /12 /décembre /2017 11:25

Jour de deuil. Le Peuple convoqué est immobile dans les rues de la Capitale, debout, têtes baissées. Seuls les mendiants osent commenter cette journée qui n’est pas même de libération, tant la succession du tyran est sans mystère. La mascarade du pouvoir s’affiche, grandiloquente dans ce théâtre de guignols confié aux soins des mendiants par l’auteure. Surgit un chat, affamé, terrorisé. Il sera un temps notre fil conducteur, passant d’un propriétaire tortionnaire au studio d’un poète révolutionnaire assassiné par la police de Duvalier, avant de se réfugier dans une famille pauvre où il finira en civet. La famine. C’est tout ce qu’il reste d’un pays, d’une nation naufragée de l’immense misère à laquelle les pays occidentaux l’ont condamnée. Même les rats ont faim et s’attaquent aux enfants. Il ne reste que cela : l’effondrement d’une humanité ramenée à la survie des bêtes. Tandis que les touristes américains débarquent sur l’île. Leur paradis : Haïti. Dont l’auteure ne nous épargne rien. Surtout pas ces grandes chasses loufoques des gendarmes à la poursuite des mangeurs de chats de la classe bourgeoise, ou ces ventes à bas prix du sang de ses compatriotes aux Etats-Unis d’Amérique, voire ce commerce des cadavres aux labos pharmaceutiques amerloques, érigé en cause nationale par le Ministre de l’Intérieur lui-même, avant que la resquille ne se retourne cruellement contre les siens… Une littérature de vampires, dialoguée comme pour mieux en faire ressortir l’absurdité et la brutalité. Un dernier roman paru moins de deux ans après le chef-d’œuvre de Marie Vieux-Chauvet, Amour, Colère et Folie, dont Duvalier avait fait saisir tous les exemplaires, toutes les épreuves, toutes les notes manuscrites, et moins d’un an avant sa mort.

Les rapaces, Marie Vieux-Chauvet, édition Zellige, coll. Ayiti, préface de Michaëlle Jean, novembre 2017, 170 pages, 18,50 euros, ean : 9782914773768.

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15 décembre 2017 5 15 /12 /décembre /2017 10:07

Les enchères à Ouidala, et puis la longue traversée de l’Atlantique. Quand la peste couvait à bord des vaisseaux négriers, on y mettait le feu et l’on regardait brûler les esclaves. En Amérique, on achetait par lots ses «négrillons». Puis on les troquait, les revendait, et quand une ferme faisait faillite, les esclaves se voyaient saisis comme des biens meubles. Il arrivait même qu’on en perde, les vieux surtout, parmi les meubles entassés dans les hangars en attendant leur séquestre. La Géorgie. Domaine Randall. 175 esclaves. Certains achetés pour la reproduction. Ils vivent là sur des générations, dans un coin de la propriété qu’on appelle le Hob : le village des esclaves. Dont Cora, 16 ans. Fille, petite fille d’esclave. Avec Caesar, elle veut fuir comme sa mère a fui malgré les risques : la mort au bout, portée par les chasseurs de fugitifs. Cora et Caesar filent donc. Ils ont entendu parler du chemin de fer clandestin. Une organisation clandestine mise en place à travers le Sud pour en finir avec cette honte de l’esclavage. C’est de toute cette histoire dont témoigne le roman. Une épopée grimaçante à travers la Caroline du Sud, sous l’emprise de la folie marchande, à travers la Caroline du Nord, plus viscéralement raciste encore, où le passe-temps du dimanche, après le culte ou la messe, est de pendre un nègre ou le fouetter à mort sur la place publique. C’est cette histoire immonde des colons blancs qui ont fui l’Europe autoritaire qui nous est contée. Des colons qui étaient partis construire en Amérique un pays libre, plein d’idéaux qu’ils n’accordèrent qu’à eux-mêmes. L’histoire de la terreur blanche, de l’enfer noir, avec partout en filigrane l’écho d’une Déclaration d’Indépendance qui ne fut que la déclamation hypocrite d’une liberté qui n’existait pas. Un roman qui nous fait vivre, littéralement, l’horreur négrière, qui n’est pas sans rappeler étonnamment les récits des camps de concentration de l’Allemagne nazie : la même horreur, la même terreur, la même violence inouïe des hommes contre les hommes. Prix Pulitzer 2016, mérité.

Underground Railroad, Colson Whitehead, Albin Michel, traduit de l’américain par Serge Chauvin, août 2017, 398 pages, 22,90 euros, ean : 9782226393197.

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12 octobre 2017 4 12 /10 /octobre /2017 13:10

Golden Hello… Ou signing bonus : ce petit cadeau de prise de fonction fourni aux cadres supérieurs en reconnaissance de leur acceptation généreuse d’un emploi. Rappelez-vous ces 4 millions d’euros de prime d’entrée en fonction offerts au nouveau directeur de Sanofi. C’est à cela que renvoie, par dérision, le titre générique d’un ouvrage qui commence justement par l’enlèvement d’un cadre supérieur. « Georges vient de kidnapper Christophe ». Voilà. Tout est dit. C’est normal, d’une normativité sans conséquence. Oh, pas enlevé proprement, mais avec assez d’efficacité pour y croire. En fait, il l’a kidnappé pour le déradicaliser. L’aider à rompre avec sa foi en la croissance, peut-être. L’entraînant dans ce tour d’Europe qu’il se propose d’effectuer, d’une Europe rongée de ruines, piquée de bidonvilles, hérissée de barbelés pour barrer la route aux migrants. Un enlèvement politique, sinon idéologique ? Non. Dérisoire. C’est drôle, mais pas à en mourir : l’auteur a voulu chasser toute émotion de son texte. C’est donc juste dérisoire, cet enlèvement au mobile tout de même improbable. Improbable… Comme l’est toute notre société passée au crible des séquences qui ponctuent le livre. Une société sans rêve, sans utopie, une société d’images vides. Evidées. Improbable monde jusque dans l’exceptionnel dont il voudrait nous travestir, ces aventures qu’il nous jette en pâture à la télé-réalité. Un show. Qu’Arlix déplie, de ces courses que nous perpétrons dans nos supérettes de quartier –ticket de caisse détaillé pour aveu- aux traversées mortelles des migrants égrenées sans conviction. En gros, toute la panoplie triste des usages sociaux du monde… D’un monde vidé de sa substance. Le tout enserré dans les mailles d’une écriture meublée de reprises anaphoriques. Obsédée, de devoir sans cesse porter secours aux signes qu’elle émet comme pour s’assurer que les choses énoncées -un plat, un projet, une situation-, existent vraiment. Mais non : rien de cela ne tient. Il faut sans cesse les convoquer, les nommer, les répéter, sur un modèle rhapsodique. Et plat : seule la neutralité de l’énonciation pourrait donner à croire que cela est. Presque objectivement. Mais les seuls objets qui apparaissent finalement dans le champ du propos, ce sont des paysages urbains sans vie, traversés d’individus sans illusion. Pas d’illusion donc. Arlix ne raconte pas d’histoire. La vie est une blague, pour ne pas dire une fumisterie. Et la vie politique une farce. C’est pourquoi il en célèbre le dérisoire, la vanité, la comédie.

Golden Hello, Éric Arlix, éditions Jou, octobre 2017, 11 euros, 126 pages, ean : 9782956178200.

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7 octobre 2017 6 07 /10 /octobre /2017 06:55

Un soir de demi-brume, un petit garçon de cinq ans est écrasé par un chauffard qui prend la fuite aussitôt. Et puis plus rien. Quelques secondes. Tout a basculé et rien. Pas un indice. Rien. Jenna à tout jamais jetée à ses propres pieds. Terrassée. Submergée nuit après nuit. Mais pas la moindre piste. Ray Stevens, en charge de l’enquête, ne trouve rien. Jenna s’enfuie alors. Loin. Au Pays de Galles. Mais un an plus tard, Kate, inspectrice à la crim’, ré-ouvre l’enquête. Choc. Le rythme change, les surprises abondent, brutales. Vous ouvrent les yeux de force. Affolent. A la fluidité de la plume succède le halètement de l’intrigue. L’auteure sait de quoi il retourne, qui a été douze ans dans la police. Tout sonne juste. Et lourd. S’assombrissant de page en page… Jusqu’à l’insupportable. Porté à deux voix dans cette lecture cette fois encore parfaitement pensée. Joséphine de Renesse incarnant à merveille son personnage, d’une voix moins douloureuse que plaintive, pleine cependant d’une haine farouche qui perce parfois en une hargne déstabilisatrice. A elle seule, elle ébranle le texte et ses brutalités vous tombent dessus sans crier gare, augurant une grande incertitude quant aux convictions que vous auriez pu nourrir à l’égard du roman...

Te laisser partir, Clare Mackintosh, éditions Audiolib, traduit de l'anglais par Mathieu Bathol, lu par Joséphine de Renesse et Philippe Résimont, août 2017,1 CD MP3, ruée d'écoute : 11h36, prix : 23.90 euros, ean : 9782367624334.

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6 octobre 2017 5 06 /10 /octobre /2017 06:22

Reykjavik,  été 1941. Les troupes américaines occupent l’Islande, après celles du Royaume-Uni. En face, le Danemark, occupé par les nazis. Des sympathisants nazis, l’île en compte évidemment, à renifler la pureté de leurs origines… Pureté souillée à leurs yeux par la présence de trop d’étrangers. Américains surtout, venus diffuser leur mode de vie ravageur qui fait tourner la tête des filles… Il n’est pas jusqu’au crime qui n’entre sur leurs talons dans une société jusque-là épargnée. Celui d’un commercial en l’occurrence, tué d’une balle dans la tête et sur le front duquel une croix gammée a été tracée avec son sang. Flovent enquête. Comme il peut sur une île où jusque-là la criminelle s’occupait comme elle le pouvait, c’est-à-dire de tout, sauf de crimes de sang... Assisté de Thorson, américain d’origine islandaise. Pas moins novice en la matière. Pas simple en outre d’enquêter dans ces débordements que les soldats américains ne cessent de promouvoir. Le jazz déferle, on danse, on boit, on drague. Bousculée, la population autochtone ne parle plus que de ça : la « situation », qui semble devoir passer par-dessus tout ce que l’Islande a connu. Avec pour levier le comportement des femmes, sensibles aux charmes de l’american way of life. Elles viennent de toute l’île tenter leur chance. Les blanchisseries se multiplient, les plus jeunes n’hésitent pas à braver la nuit polaire pour se jeter au cou des soldats de l’oncle Sam. La ville est littéralement sens dessus dessous. Tandis qu’au loin l’armée allemande  écrase sordidement la vieille Europe. Alors pensez : ce commercial assassiné avec une arme américaine… Règlement de compte ? Infiltration SS ? Nos deux novices improvisent. Et nous baladent à travers ce paysage fabuleux habités de contrastes, tout comme à travers son histoire, bien réelle et trouble, d’une période qui vit l’Islande chahutée avant d’entrer dans l’orbite de la culture américaine. Sous l’égide des femmes, des femmes surtout, farouchement décidées à s’émanciper. Une volonté que décline avec ferveur Philippe Résimont, dans une lecture tout à la fois sobre et « virile » -pour témoigner peut-être de l’inquiétude qui passe à travers le roman de cette émancipation dévastatrice des femmes bien décidées à hâter le cours de l’histoire islandaise…

Dans l’Ombre, Arnaldur Indridason, éditions Audiolib, traduit de l’islandais par Eric Boury, lu par Philippe Résimont, août 2017, 1 CD MP3, durée d’écoute : 9h03, prix : 23,40 euros, ean : 9782367624297.

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