Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
14 mai 2019 2 14 /05 /mai /2019 08:12

Imaginons : le mouvement des Gilets Jaunes a été écrasé dans le sang et la terreur. Ne reste que le désespoir. Et le nihilisme : partout en France, on tue. Des crimes inexplicables aux yeux des politiques et des médias. Individuels. Pas reliés entre eux. On tue. Des patrons, ceux qui ont traversé la rue. Ceux qui ont réussi à se payer un beau costard. La police est de nouveau sur les dents. Les médias, sur la brèche. On tue, partout, tous les jours. Une vague immense de meurtres gratuits semble-t-il, déferle sur la France. Partout. Dans les villes, petites ou grandes, dans les campagnes. On tue des notables et rien n’arrête ce mouvement. Les médias, en bons auxiliaires de la police, relaient les discours alarmants du ministère de l’Intérieur. Car la France d’en bas semble s’en réjouir. Des crimes d’un autre siècle. Du XIXème affirment les commentateurs patentés, du siècle des famines, de la misère, de l’anarchie. La presse s’indigne. Des crimes «immotivés», impersonnels. On tue les riches. «Pourquoi tant de haine ?» On jette du coup en prison tout ce qui bouge. Tout ce qui se plaint. Des crimes sans autre lien que celui-ci : on tue les nantis. Pas même de revendications s’exaspèrent les médias. Pas d’expression collective, tonne le gouvernement. On tue les Inspecteurs de l’Education Nationale, les intellos, les chiens de garde. Jusqu’aux curés qui se mettent à tuer les cardinaux. La hiérarchie. Cela avait commencé en mars. En mai c’était devenu explosif. Et le mouvement se poursuivait. Juillet, août… Alors la police s’est mise à tuer beaucoup. A mutiler beaucoup. A terroriser beaucoup. Tout ce qu’elle faisait déjà avant, mais à très grande échelle cette fois. Pour enrayer le mouvement. Protéger la population d’elle-même. Elle tua et incarcéra. Mais on ne pouvait pas aller bien au-delà : tout le monde ou presque avait goûté déjà des bastonnades, de la prison. On ne pouvait aller bien plus loin que cela, sinon à liquider le peuple. Les éditocrates appuyaient l’idée que ce mouvement n’avait rien de politique. Qu’il était l’œuvre de fous furieux qu’il fallait mettre hors d’état de nuire. Mais la police avait beau s’en donner à cœur joie, rien ne venait à bout du mouvement. Des intellectuels vinrent au secours des médias pour condamner ce nouveau nihilisme. La faute aux réseaux sociaux. Mais depuis des années déjà, ils étaient parfaitement verrouillés. Puis on tua des députés, des ministres. Jusqu’au jour où un simple ancien Gilet Jaune sans doute, affirma au péril de sa vie devant des caméras de télévision que ça suffisait les conneries. Il parlait de celles qui venaient d’en haut. Celles qui avaient précipité le pays dans la misère. Et le désordre. De celles qui étaient du genre à assassiner en masse. Jusqu’au jour où le suicide d’un commissaire eut un énorme retentissement : «Je ne peux plus me regarder en face». Tant de répression. On avait fini par rétablir la guillotine. Les cadences devant les bois de justice étaient infernales. Les CRS s’en plaignaient. Jusqu’au jour où, fort de son impunité, le Président lui-même se mit à tuer de ses propres mains… Mais ça, c’est une autre histoire…

Désordre, Leslie Kaplan, P.O.L., mai 2019, 56 pages, 7 euros, ean : 9782818048313.

Partager cet article
Repost0
13 mai 2019 1 13 /05 /mai /2019 08:54

C’est l’histoire d’un mensonge d’état qui montre les crocs. Il faut nous y habituer : les dérives totalitaires des états occidentaux nous y mènent tout droit. C’est l’histoire d’un scientifique lanceur d’alerte, condamné à mort parce qu’il empêche l’économie néolibérale de déglutir le monde. C’est l’histoire de rescapés, d’une guerre l’autre, que ces économies condamnent à la misère. C’est l’histoire de ces samosiol retournés vivre à Tchernobyl. C’est l’histoire de villes fantômes que les médias ont ensevelies sous des tonnes de mensonges et de silence. C’est l’histoire d’une tragédie qui dure encore, d’une tragédie dont on ne dit plus rien, parce que les nôtres sont à venir. C’est l’histoire d’êtres humains qui ne peuvent littéralement plus respirer et dont la langue noircit avant de tomber et dont la peau se met à cloquer et qui crachent une salive jaune en attendant de mourir. C’est l’histoire d’une civilisation, la nôtre, dont les fondements sont criminels. Et qui vacille, emportant tout dans sa chute, et le monde et les hommes. C’est l’histoire de la plus belle avenue du monde, indifférente à la mort qui rôde jusque sous ses pavés. C’est l’histoire de millions de kilomètres carrés abandonnés aux pilleurs qui ne se privent pas de ramener loin de Tchernobyl les fruits irradiés de leurs pillages pour les fourguer dans toute l’Europe marchande. La mort et le mensonge, toujours. Tchernobyl. La terre est morte, les plantes sont mortes, les animaux meurent, les êtres humains meurent. Mais de plus en plus de ruraux retournent vivre dans ce cimetière à ciel ouvert. De toute façon, ils n’ont aucun lieu où aller. Ailleurs, ils survivent à peine : l’économie néolibérale ne veut plus d’eux. Ni l’Europe. Ni la France, suspicieuse à l’égard de tous ceux qui viennent d’ailleurs. C’est l’histoire de la police de Sarkozy, annonciatrice des violences policières sous Macron. C’est l’histoire de millions de morts en devenir. De meutes de chiens s’attaquant aux survivants, déterrant les cadavres pour les dévorer. C’est l’histoire d’un cycliste, savant, samosiol, qui a parcouru en tous sens ces terres radioactives pour y sauver ceux qu’il pouvait sauver et relever des mesures dont le gouvernement ne voulait pas entendre parler. Pour 400 dollars, des touristes peuvent venir sur ces terres photographier l’ampleur du désastre, approcher, de loin, leurs habitants jaunâtres qui y agonisent. C’est l’histoire d’une ville refuge bâtit à la hâte par les autorités à 38 km de la centrale. Ces autorités avaient d’abord affirmé que les rescapés n’y craignaient rien. A force d’y mourir, ces derniers ont fini par comprendre qu’il n’en était rien. Les architectes de cette ville champignon étaient même allés jusqu’à bâtir chaque rue à la physionomie de la mémoire des cultures russes… Un hymne à la Russie éternelle…

C’est l’histoire de Vassia, qui finira par fuir le plus loin qu’il le pourra après avoir pointé ses mesures dont les autorités ne voulaient pas. Et pour cause : de semaine en semaine, ces autorités relevaient le seuil acceptable de radioactivité pour les enfants, passant très vite de 10 becquerels à 110, puis augmentant au gré des décès… Tous les enfants saignaient du nez, se fatiguaient vite, mais les journaux télévisés les montraient heureux et insouciants à l’école en offrant le spectacle de séquences hachées : les enfants pleuraient beaucoup et ne savaient pas pourquoi. Dans les villages, il y avait de grandes bandes rouges au sol pour délimiter les endroits contaminés. Mais il y en avait tellement qu’on ne savait plus où marcher. Quelques jours après «l’incident», un ministre avait juste recommandé aux gens de tenir leurs fenêtres fermées et de boire beaucoup de lait. Puis quelques jours encore plus tard de ne plus boire de lait. Que de l’eau. Beaucoup d’eau. Puis d’éviter l’eau. Nos dirigeants ne savent rien. Jamais, Du tout. Ils mentent et improvisent. Toujours. Partout. Et chaque fois que quelques chose de grave a lieu, leur seul souci est économique, pas humain. Tchernobyl. En 1986. Il y avait en même temps la coupe du monde de football, à Mexico. On encouragea alors les chaînes de télévision à parler beaucoup de foot. Et aux gens de mener une vie normale. Vassia était scientifique. Quand le graphique s’est mis à brûler, on a pensé mobiliser 1 millions de volontaires pour sauver Tchernobyl d’un désastre plus grand : celui d’une explosion nucléaire qui aurait anéanti l’Europe. Cette explosion n’a pas eu lieu. On ne sait pas pourquoi. Très vite, ni robots ni humains n’ont pu approcher de la Centrale. Quand l’écologie est une farce, quand elle n’est qu’un élément de langage électoral,  le pire est toujours à craindre. Nos dirigeants sont des incapables qui ne réfléchissent jamais aux conséquences. Ne reste que leur stupidité confuse, leur énorme bêtise à front de taureau, leurs propagandes vulgaires qui nous emportera tous, si l’on ne fait rien. En 1992 il restait 3 000 villages contaminés aux alentours de Tchernobyl. On changea alors les normes des mesures pour «protéger» le peuple et ramener ce nombre à quelques dizaines... Vassia s’appelait Vassili B. Nesterenko. Physicien du nucléaire. A l’époque, on pourchassait, emprisonnait ou tuait les lanceurs d’alerte qui osaient dire la vérité sur l’état réel des centrales en Russie. Aujourd’hui, comme en France, on se contente pour l’heure de les jeter en prison, d’en faire le procès. La Loi sur le secret des affaires leur interdit toute dénonciation. Et la presse s’est mise au service de cette propagande criminelle. A Tchernobyl, les télévisions avaient même trouvé des gens pour affirmer que : «un peu de radioactivité, c’est bon pour l’être humain». Et on porta les normes de l’irradiation à 50 fois ce qu’elles étaient avant «l’incident». Quelques années après, on a fini par découvrir une petite note confidentielle indiquant que les fruits, les légumes, les viandes qui provenaient de la région de Tchernobyl ne devaient pas être commercialisés à Moscou. Ailleurs, oui. Cette civilisation ne peut que mal finir. Bienvenue dans la Fin du monde. Un roman. Que peut le roman ? Ce que Hannah Arendt pointait : «c’est l’imagination et non la raison, qui crée le lien entre les hommes». Sa force est centrale, «une force capable d’imaginer que je ne suis pas moi», capable de me représenter le monde dans une autre perspective. Il y a urgence, aujourd’hui, à relire cet ouvrage et imaginer une autre sortie que celle d’une Apocalypse qui ne sera même pas «joyeuse»…

Le cycliste de Tchernobyl, de Javier Sebastiàn, éditions Anne-Marie Métaillé, septembre 2013, collection Bibliothèque Hispanique, 208 pages, 18 euros, ean : 978-2864249375.

Partager cet article
Repost0
11 avril 2019 4 11 /04 /avril /2019 07:52

Une série de nouvelles. Pas sûr. Roman à la découpe peut-être. Au féminin. Miroir de notre temps. Mais crescendo. L’industrie pharmaceutique en guet tout d’abord, à en pisser de rire. Des situations de vie posées comme des problèmes : « Vous êtes dans le train »… Avec votre fille de quatre ans que vous finissez par oublier, là, sur le quai, à ne vous préoccuper que de ce maudit coup de fil qui vous fait perdre le sens de la vie. Une suite de petits riens de la vie quotidienne, en soi sans importance, avant que tout ne déraille. Le grain de sable donc chaque fois, puis non pas ce qui arrive alors, mais ce qui pourrait arriver. Des événements quelconques, avec tout de même cette insistance des drames sociétaux, l’Histoire qui va s’invitant dans le récit. Et la montée de la tension sous une trame insignifiante. «Vous êtes dans votre bureau, au dixième étage d’une tour d’acier et de verre », convoqué par le PDG qui va vous annoncer votre licenciement…  Essuyer son mépris… Que faire quand tout s’effondre ? Hurler, fuir… Quand c’est possible. Pas quand vous êtes un bébé dans votre baby relax, et que vos parents viennent de partir et que l’angoisse vous prend, là, seul dans cette chambre immense, dans l’attente du prochain biberon, d’une présence, que seule un corbeau vient vous offrir, énorme et noir, penché au-dessus de votre berceau à picorer votre doudou. Drôle. Juste de quoi préparer le coup de théâtre qui suit. L’auteur est monté d’un cran : « vous êtes en terrasse, à Paris, un soir de novembre », pas loin de la rue Oberkampf. Entre amies. L’une finit dentaire, l’autre une école de commerce. Et puis soudain des détonations, des cris, des bousculades, la panique, le chaos, le silence. Quelques dizaines d’années plus tard, les nouvelles reprennent, la vie s’organisent : vous n’êtes plus qu’un chien qui hurle à la mort. Tout n’est peut-être pas perdu, peut-être êtes-vous promise à un nouveau destin ?

Laurent Quintreau, Ce qui nous guette, Rivages/Payot, coll. Littérature Rivages, avril 2018, 140 pages, 16,50 euros, ean : 9782743643638.

Partager cet article
Repost0
3 avril 2019 3 03 /04 /avril /2019 06:16

Un hommage. Exercice toujours périlleux quand il s‘agit de Beckett, qui a le don de vous renvoyer à votre propre bêtise… Beaucoup d’embarras donc pour commencer, sinon  de fatras. Beaucoup de maladresse, Crépu K.O. avant même de monter sur le ring du fameux 27 juillet 82, tournant autour, tardant, repoussant à plus tard le récit de ce fameux rendez-vous. Rencontrer Beckett ! A l’époque, moins Beckett en fait que l’homme qui avait vu Joyce, qui lui avait parlé, qui l’avait côtoyé… Joyce donc en 82, Beckett en accessoire. L’immense Beckett. Beckett qui jeune, se voyait bien secrétaire de Joyce. Après tout, il avait tout vu, tout lu. Beckett si impressionnant. Crépu se rappelle Godot et ce qu’en écrivait Anouilh : « Les pensées de Pascal jouées par les Fratellini ». C’est ça, oui, tout à fait ça. Beckett si cultivé, annotant Goethe, Dante, son interlocuteur. Beckett croisant Sartre à Paris dans l’escalier de Normal’Sup. Il ne signera pas l’Appel des 121. Ne fera pas le déplacement pour le Nobel. Sans bruit. Sans raison. Préférant voyager à vélo par monts et par vaux, traversant la France à vélo. Crépu se rappelle, sort de sa poche cette photo des éditions de Minuit où l’on voit Beckett s’ennuyer drôlement. Beckett racontant Lucia Joyce, qui était un peu amoureuse de lui. Et Ussy, sa maison de campagne, que fréquentaient Jasper Johns et Bram Van Velde. Tout de même : Beckett résistant pendant la guerre. Sans bruit. Seulement bon qu’à écrire, comme il devait l’avouer plus d’une fois. Mais quelle écriture ! En 1953, on joue Godot au théâtre. Un choc, ce charabia ! On connaît un film de lui, et puis des pièces de plus en plus courtes. « Est-ce que quelqu’un est au courant de la marche à suivre ? »… Comment vivre ?... « Non, ça n’a pas l’air »… Alors son œuvre, ce «quand même» décisif et ce qu’il nous reste d’ébahissement devant. Tout. Crépu nous livre peu à peu, au-delà de son émotion, l’interminable Beckett. On n’en a jamais fini avec lui, même s’il nous avoue qu’un jour, il a cessé de le lire. Beckett, ses phrases si brèves. Ouvragées. Rien de messianique et cependant… Non. L’Histoire ? On ne sait pas pourquoi. A l’image de Molloy qui doit voir sa mère et ne sait pas pourquoi. Reste son langage, inouï. Qui ne cesse de toucher au plus juste de ce que le langage permet. D’échouer. Échouer… la grande affaire de l’humanité. Naufragée, abordant pourtant toujours en quelque contrée inconnue, comme Crépu après toutes ces années, s’essayant à nous parler de Beckett. Échouant à son tour semble-t-il : «Beckett n’a pas trouvé son lecteur magistral». Vraiment ? Ni en France ni nulle part ailleurs ? Rien. Beckett indemne, toujours, résistant à toute interprétation. Alors finalement, comment était ce 27 juillet 82 ? Pinget avait conseillé à Crépu d’écrire à Beckett. Courtois, bienveillant, Crépu avait été fasciné par son regard si doux, si bienveillant. Le prétexte, c’était un mémoire universitaire, que Crépu n’écrira pas du reste. Lire, seul, le retenait déjà. Donc Beckett, en chair et en os, au PLM Saint-Jacques. Crépu nous en livre très peu, magnifiquement. Pour nous parler ensuite de son père. Comment c’est, le sommet de la littérature ?... Seule la littérature est une chance unique. Que les héros de Beckett ont saisie, bien qu'ils ne soient que des rescapés. Comme nous tous.

Beckett, 27 juillet 1982, Michel Crépu, édition Arléa, mars 2019, 16 euros, 86 pages, ean : 9782363081810.

Partager cet article
Repost0
22 mars 2019 5 22 /03 /mars /2019 09:35

Ratlines : ces filières d’exfiltration des nazis qui traversaient tous les pays d’Europe, enjambaient les mers, offraient à l’Argentine les futurs cadres de ses répressions populaires. Partout au sortir de la guerre, la complaisance a régné, partout dans les «démocraties» occidentales, des bonnes volontés se sont mobilisées pour sauver les braves SS de Hitler. Au vrai pour mettre à l’abri une idéologie qui séduisait bien des politiques. L’Irlande n’y a pas coupé. Et ce sont ses heures sales et sombres que le roman raconte. Ces heures sales où l’IRA elle-même, au prétexte que l’Angleterre était l’ennemie, s’acoquinait avec les dignitaires nazis et qualifiait la guerre de 39-45 d’Emergency.

La baie de Galway. On est en 1963, la guerre est loin, mais sur le sol irlandais, les anciens nazis prospèrent. Un mystérieux commando s’en prend pourtant à ces fuyards pas même honteux. On en tue sur le sol irlandais quand ailleurs, comme en France, on leur fait des ponts d’or... Au point que le jeune Ministre de la Justice, aux dents aussi longues qu’il est lâche, s’en émeut. Il faut que cesse la chasse aux anciens nazis. Les médias ne doivent pas rouvrir cette page immonde de l’histoire du pays. D’autant qu’en 63, Kennedy a promis de passer par l’Irlande ! Combien au juste d’anciens nazis vivent cachés sur le sol irlandais, vaquant tranquillement à leurs affaires ? On n’en fera pas le compte. Trop sensible. Parmi ceux-là, le colonel Otto Skorzeny, celui qui a enlevé Mussolini sur l’ordre de Hitler. Un peu trop voyant, mais qu’il faut protéger… Ryan est chargé d’enquêter. Moins un flic qu’un agent secret : l’enquête ne doit pas faire de vagues. Jeune, peu enthousiaste à l’idée de  devoir protéger de pareilles crapules. Très vite filé par un mystérieux commando tandis qu’il est sur les traces de l’équipe justicière. Ryan remue la boue de cette Histoire. Celle de nationalistes franchement hostiles aux Alliés en 39-45 et qui ont conservé de leur hostilité une idéologie bien suspecte. Tout comme il est sur la piste d’anciens activistes fascistes français proches des nazis, eux aussi immigrés en Irlande. Skorzeny, autrichien passé à la SS, semble mener la danse en Irlande. Rien n’aurait donc changé ? De meurtres en assassinats, Ryan finit par tomber sur le Mossad, qui tente de mettre à jour le circuit financier de cette filière toujours active. Voire… On ne sait pas trop s’ils sont venus pour la bonne cause ou des raisons plus veules : s’emparer d’une sorte de trésor de guerre nazi.  C’est le fric et le Pouvoir qui mènent la danse. Le fric de la filière de financement des émigrés nazis à l’étranger. Ce fric qui circule partout dans le monde sous couvert de banques complaisantes. Stipendiées. C’est le circuit de l’argent, des banques aux églises, des églises aux politiques, des états aux états que l’on suit ici, au mépris des peuples qui ont souffert, des peuples qui souffrent, des peuples dont les sacrifices sont ignorés. Le fric qui est la vraie motivation des exécutions d’anciens nazis, par une bande de voleurs, non de justiciers. L’Europe est sombre, autant qu’elle l’était sous la férule de l’Allemagne nazie, mais badigeonnée au ripolin démocratique. Le sujet est fort, traité selon les conventions du polar toutefois, avec une intrigue qui en dévore pour beaucoup la substance, au point que j’ignore s’il est réussi ou non. On sent comment il se relance, comment l’intrigue, comment tel personnage, telle situation le portent. Comment l’auteur met par exemple dans les pattes de son héros, Ryan, cette midinette qui lui permettra de faire avancer l’action. Tout un art, certainement, mais par trop artificiel à mon sens : la forme au détriment du fond. Mais en même temps, il y a dans cette superficialité de la relance quelque chose de vulgaire qui va bien au traitement du fond : ce n’est qu’une affaire de gros sous au final… Cette morale génocidaire d’une société qui n’a cessé de prendre l’homme pour un moyen, non une fin.

Ratlines, Stuart Neville, Rivages/Noir, traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau, mais 2016, 444 pages, 9 euros, ean : 9782743636661.

Partager cet article
Repost0
19 mars 2019 2 19 /03 /mars /2019 09:53

Nous avons tout perdu. Autant fuir, s’en aller, déserter cette société sans issue que le capitalisme nous a fait, « vers le silence caché, dans l’illusion du monde »... Eli a filé. Quelque part dans le Cantal. Loin de tout donc. Il y vit un peu comme le dernier des hommes. Comme il y a eu un dernier léopard d’Egypte.

Dans une vieille ferme un feu se déclare. Le capitaine Laurentin en est saisi. Un feu dans les gorges de la Brune, c’est tout ce qu’il reste de l’humanité : l’incendie d’une ruine et l’image d’un homme des bois perdu dans le Cantal, avec à ses trousses un officier de police solitaire, qui n’a pas envie de jouer au flic de service. Non : reste le poids d’une région où il faut être né pour en comprendre les détours. Reste des personnages exilés dans cet espace inhospitalier qui bientôt va vouloir expulser tout ce qui lui est étranger, comme un corps le ferait d’une greffe qui ne doit pas prendre. Dont Louise, qui a atterri ici dans une sorte d’envol pourri hors du nid familial, après son échec au concours d’une école d’art. Ici, où personne ne va plus nulle part. Ici, le Grand Central, massif. Louise, Eli, Laurentin s’y sont égarés, plus qu’ils n’y sont installés. Par quel bout prendre la vie désormais ? Partout autour d’eux, des hameaux dépeuplés, le lourd silence abandonné. L’incendiaire est récupéré, soigné, caché. Lison vient d’enterrer son homme, il lui faut lui survivre à présent, là, dans ce pays relégué, en périphérie de tout. Qui est le sien pourtant. Eli, Andrew, Fiona… Des étrangers, le Cézallier au loin. Sans espoir, sinon de carte postale. Ce qui ne sert à rien ici, où le deuil règne en maître. Jamais déposé. Toujours renouvelé. Toujours renouvelable : l’incendiaire inquiète. Rassemble. Les pays s’organisent : un rôdeur hante le Cantal, menace ses us, ses coutumes. Le peu qu’il leur reste, ils ne veulent pas le voir s’effondrer. Laurentin reçoit un avis de recherche. Il y a un dossier à la préfecture sur Eli. Plus ou moins réfugié syrien. Une menace. Laurentin s’en fiche, tout comme il bat froid le préfet descendu à la hâte dans ces contrées perdues parce qu’un tag venait d’y apparaître : ACAB. Cela mérite battue, que l’on s’arme. On redoute une ZAD, on redoute des actes de survie : au sommet d’une colline, un ou des êtres humains n’ont-ils pas écrit : «APACHES»… La République prend peur, les pays prennent peur. Partout l’inquiétude gronde, s’arme de ces vieilles pétoires que l’on déterre de la guerre de 39-45. Assez pour s’entretuer. Une guerre se joue désormais. On se rappelle combien on se haïssait déjà, du temps des grands-parents, voire de plus loin encore. Premier roman instruit par une écriture superbe, où les femmes surgissent telles des figures de tragédies dans ce monde clos, géographie  au front bas dictant ses affres sans concession.

Alexandre Lenot, Ecorces vives, Actes Sud, collection Actes noirs, octobre 2018, 204 pages, ean : 9782330113766.

Partager cet article
Repost0
14 mars 2019 4 14 /03 /mars /2019 09:17

Alger, 2004. Amin s’interroge, penché sur la tombe de son père qu’on inhume solennellement  dans le cimetière d'El-Alia, à Alger-Est. Drapeau national. Seuls les vieillards oligarques sont absents. L’enterrement se fait dans le carré des martyrs. Son père n’était autre que le général Zoubir Sellani, apôtre de la guerre civile. Amin se rappelle. Kahina tout d’abord, l’amour de sa vie. Il avait fini par péter les plombs et avait été hospitalisé après avoir semé la terreur dans les rues d’Alger. Il se rappelle son père, une légende. Tueur à sang froid, chef de guerre. Et chez eux, cette petite boîte métallique qui renferme tous les documents de son père. Des documents par lesquels il tenait tout le monde dans sa main. Son père. Chef de l’anti-terrorisme, lâchant ses sbires dans les années 90 pour exécuter tous les opposants politiques. Et puis l’année 1994. Amin avait 17 ans, il était lycéen et il se rappelle les grandes révoltes lycéennes, les exécutions sommaires, les barbouzes de l’état policier partout à la manœuvre. Et son pote Sidali, bientôt en fuite, planqué jusqu’à aujourd’hui à Marseille. Sidali qui ne rêve que de revenir en Algérie pour régler de vieux compte après la mort du général. Amin se rappelle et convoque dans sa mémoire tout le passé d’Alger. L’occasion d’un somptueux portrait de la ville et du quartier d’El-Harrach, où s’agitait le cœur de la rébellion lycéenne. Amin se rappelle. Mais il a beaucoup oublié. L’oubli est-il une forme de démence ? Il arrache pan par pan à sa mémoire tous ces souvenirs qui lui font mal. Il faut qu’il se rappelle. El-Harrach en 1994.  Aybak et la sécurité d’état. Ce même Aybak qui plus tard voulut faire disparaître toutes les traces de l’année 1994. Que s’est-il passé en 1994 ?  A la manœuvre de la répression algérienne, il y avait le père d’Amin. Et deux inquiétants personnages dont le roman ne dit rien : «Structure» et «Sanctuaire»… Toujours en vie. L’Algérie connaissait depuis le début des années 90 de grandes explosions de violence. La répression, féroce, jetait les jeunes dans les bras des islamistes. Partout des arrestations arbitraires. Partout les flambées de violences. Chaque semaine, des flics se faisaient tuer. Par dizaine. L’état policier s’installait dans la plus effroyable brutalité. Structure et Sanctuaire avait répondu par une répression sanguinaire, aveugle, contre tout le monde, sans faire de différence entre terroristes et lycéens révoltés. 1992-1994 : le temps des tueries généralisées. Un carnage en fait, non une guerre civile : la répression, barbare, totalitaire et ce, jusqu’en 97. Amin et son pote Sidali avaient alors décidé d’agir. Pour Sanctuaire et Structure, c’était une menace supplémentaire, qui venait selon leurs sources des quartiers bourgeois ! Le père d’Amin avait changé son fils de lycée, déménagé sa famille pour mieux la protéger –et mieux surveiller ce fils qui fréquentait Kahira, dont le frère avait été un barbu, repenti en 92. Et voilà qu’on venait d’assassiner ce frère… Pères et fils en chiens de faïence, dans un pays décapité qui produisait la mort jour après jour… « Nous ne sommes qu’un tas de cadavres puants. Cadavres debouts, qui faisons semblant de vivre », écrit magistralement Adlène Meddi. Peut-être l’Algérie est-elle en train de tourner cette page, dont le roman s’est fait la mémoire meurtrie.

1994, Adlène Meddi, Rivages/Noir, juin 2018, 332 pages, 20 euros, ean : 9782743644758.

Première édition : Barzakh, Alger, 2017.

Partager cet article
Repost0
20 février 2019 3 20 /02 /février /2019 07:29

Un manga. Toute la Recherche en un volume. Quatre-cents pages. Ne reste que le squelette de l’œuvre, et quelques éblouissements. Ne reste que le pitch de la Recherche si l’on veut, et l’irruption des auteurs dans l’immense littérature proustienne. Non pas l’œuvre elle-même : son interrogation. Proust sans cesse convoqué dans son rapport à l’écriture, inquiet, tourmenté, vacillant, et comme l’objet d’emprises qu’il peine à lever. Reste un incroyable résumé du récit, l’histoire dévidée, soumise à sa cohérence narrative, son canevas transparent, les sept volumes de la Recherche en ce seul volume aboutis. Proust en manga ! Non pas le pari de vulgariser l’œuvre, ni même de la répéter maladroitement, mais celui de la déplier d’une certaine manière, pour l’offrir à la gourmandise des lecteurs de Proust. Un plaisir en fait ! Même si la chair du récit n’y est pas, même si l’on ne s’y perd plus comme on le fait dans l’œuvre elle-même, même si plus rien de ses circonvolutions ne nous emporte au seuil de rêves incertains. Reste un vrai plaisir de lecture, d’un livre qui sait mener son rythme, serein sinon méditatif au début, avant de sombrer dans le tumulte de la fin. Un livre qui sait construire ses personnages, et nous y attacher.  Et au regard, peut-être à cause de la rusticité du trait, de sa limpidité, de sa naïveté, peut-être à cause des conventions qu’il déploie, un dessin sans presque aucune personnalité, non pas confié à un mangaka mais à un studio, le livre séduit encore, faisant signe au loin à l’œuvre ahurissante. Proust ingénu, si l’on veut. Lecture véloce, exquise. Malgré les coupures dans le récit, à la hache souvent. Mademoiselle de Saint Loup plus que jamais de pacotille. Un précipité. Tout ce minuscule (voire) bouquin, pour se remémorer cette Recherche où le temps déploie ses simulacres magnifiques… Un bouquin qui donne pourtant envie de relire la Recherche ! Pari tenu donc ! Il n’est jusqu’au baiser maternel qu’on ait envie de reprendre, dans le texte. Ce baiser que Proust évoquait dans un courrier à Barrès, en 1906, se rappelant combien déjà il anticipait, préparait, l’entraînait à la perte non pas seulement de la mère mais de tout, circonscrivant à sa manière unique les seuils où la Nuit l’emporte. Il n’est pas jusqu’au baiser qui ne perce, à peine, pour nous en redonner le goût, ne consentant qu’à ce rebord des lèvres auquel le manga invite, maraudant si l’on peut dire, sa lecture de Proust comme un baiser volé, et par le frôlement de l’œuvre entraperçue, annoncer que le courage de la lecture peut fléchir n’importe qu’elle autorité.

Marcel Proust, A la Recherche du temps perdu,  Variety Art Works, Team Banmikas, traduction Julien Lefebvre-Paquet, éditions Soleil Manga, coll. Classiques, mars 2018, 400 pages, 39,99 euros, ean : 9782302064089.

Partager cet article
Repost0
5 février 2019 2 05 /02 /février /2019 11:53

Les raisins de la colère… Steinbeck peine à achever ce qu’il considère comme le livre de sa vie. Il ouvre un journal de travail pour s’en donner la force. Un journal écrit entre 1938 et 1941, où il n’est question de l’actualité qu’à de très rares moments. L’écrivain peine, s’oblige, s’inquiète : Les Raisins sont à ses yeux un livre d’un autre siècle, écrit dans la forme romanesque du XIXème siècle. Mais il ne sait comment écrire autrement pour installer cette histoire, celle de la Grande Dépression inaugurée par le krach boursier de 39 et qui va prendre fin avec le début de la Seconde guerre mondiale. Les raisins… C’est l’histoire d’une famille de métayers jetée dans la misère et la faim, contrainte à l’exil, avec des milliers d’Okies, ces habitants de l’Oklahoma. Les Joad font route vers la Californie, à la recherche d’une terre, d’un travail, d’un peu d’argent et de leur dignité perdue. Steinbeck fait route avec eux, dans ce «véhicule disgracieux» qu’est le genre romanesque à ses yeux, incapable de rendre compte de ce que le monde traverse. Croit-il. Il veut pourtant conclure sa trilogie DustBowl par ce roman qu’il souhaite grandiose, comme rachetant toute son œuvre sur laquelle il jette un regard amer. Steinbeck sent qu’un nouveau monde émerge et que le genre romanesque lui-même va s’en trouver bousculé. Pourtant, l’Histoire le lui impose. Et dans ce genre qu’il pense désuet. Steinbeck tient le registre de ses journées, se fixe jour après jour un programme qu’il ne peut pas tenir. Ecrire 2 000 mots. 1 500. Il pense au chapitre qu’il doit clore, à celui qu’il doit ouvrir. « Il faut que ce soit un bon livre ». Pourquoi ? A cause de son sujet ? De cette tragédie que vivent des millions d’américains jetés dans les affres de la misère ? Il veut réussir « le meilleur truc que j’ai jamais tenté ». Alors il compte jour après jour le nombre de mots qu’il écrit. Le roman prend de l’ampleur, le mène là où il ne pensait pas aller. « Pour la première fois je travaille sur un livre véritable », note-t-il dans son journal le 11 juin 1938. Steinbeck déplore son ignorance, lutte sans cesse contre sa paresse. Rien n’est facile dans cette gestation. L’épuisement le gagne, le découragement, mais il faut que le livre avance. Il n’en dort plus, se rappelle à l’ordre. S’y mettre. S’y remettre. Le 30 juin 1938, le Livre Un est achevé. Steinbeck note : « J’ai grandi de nouveau pour aimer l’Histoire qui est tellement plus formidable que moi». Il se fait « partisan du peuple ordinaire », c’est sa responsabilité devant l’Histoire, devant cette œuvre qu’il écrit. Anxieux au moment d’ouvrir le second livre par un chapitre qui doit « en porter toute la chair », d’emblée. Déjà il pressent que ce roman qui lui aspire toute son énergie s’est fait le témoin d’une Histoire qui le dépasse. Et qu’à son achèvement, une bonne partie de sa vie sera finie. «Ce livre est ma vie». Qui passe dans sa rédaction par des moments de désespérance et d’enthousiasme, révélant souvent un Steinbeck « vacillant et misérable ». C’est sa femme, Carol, qui trouve le titre le 2 septembre 1938. « Le livre enfin existe », note John. Qui ne se considère « toujours pas écrivain moi-même »… Le 6 septembre, il note un petit écho de cette Europe, «toujours sous tension. Hitler attend une éternité pour parler. Peut-être la guerre, mais je ne pense pas. Je pense qu’il est presque au bout de toute façon. Cet état est sur le point d’exploser». Le 12 septembre il attend le discours d’Hitler. Steinbeck ne croit toujours pas à la guerre. Chamberlain est allé rencontrer Hitler pour tenter d’éviter la guerre. Mais elle approche pourtant. Le 27 Steinbeck note que Hitler semble «se dégonfler». Puis plus rien. Le 16 octobre 1939, dix jours après avoir achevé la première version des Raisins, il note sobrement : « la guerre a éclaté, mais les livres ont continué à se vendre». Une guerre sans forme à ses yeux, avec cette « France qui ne fait rien ». Le succès des Raisins est énorme. Dans la foulée les droits sont rachetés, une pièce va être montée. « Je ne sais plus quoi faire », écrit alors Steinbeck. Il recevra le Prix Nobel de Littérature en 1962.

Jours de travail, John Steinbeck, Les journaux des Raisins de la colère, édition Seghers, traduit de l’américain par Pierre Guglielmina, préfacier, coll. Inédit, décembre 2018, 214 pages, 19 euros, ean : 9782232129834.

Partager cet article
Repost0
24 janvier 2019 4 24 /01 /janvier /2019 09:56

10 ans en prison. Même du bon côté des barreaux, on n’en sort pas indemne. 10 ans aux côtés des taulards, jour après jour à les écouter, les bousculer, les accompagner. La BD raconte l’itinéraire de Romain Dutter, parti un jour en Amérique du Sud pour se retrouver un beau matin dans les prisons du Honduras qui sont d’énormes camps vitrifiés, où les détenus sont livrés à leur violence, bordée de barbelés et de miradors à l’abri desquels les mâtons peuvent les tirer comme des lapins. Lui, il y va, se jette dans la fosse aux lions pour leur proposer une vie culturelle entre deux épisodes meurtriers. Inénarrable. Retour en France. Ménilmontant, Belleville. Romain Dutter est Médiateur culturel, mais il veut donner du sens à sa vie. Il a en tête cette expérience au Honduras. Et le Californie Concert Folsom de Johny Cash : The Man in Black, donné en prison… Non pas Fresnes, qu’un hasard lui propose. Alors cette fois encore il y va. Pour y écrire les plus belles pages de la musique française en prison. Pas ces pages mainstream qui engourdissent nos oreilles : ce qu’il leur offre, c’est non pas tant de découvrir des groupes différents que de tenter de construire avec eux les raisons d’être du son. 10 ans. Une histoire de la musique en prison, peut-être le meilleur de ce qu’il est possible de faire, en matière de concert live. Car c’est ça la prison, qui vous contraint à vous défaire de tout pour vous exposer à la question du vrai. Car c’est ça la culture en prison, non une quelconque danseuse que l’administration se paierait, mais le risque d’oser « soigner » vraiment les consciences. D’oser les peser pour le seul voyage qui tienne : celui du vivre ensemble. La raison d’être de la culture, plus que sa grandeur. Romain Dutter a passé 10 ans à organiser des rencontres, des concerts, des « animations » dit-on, c’est-à-dire bien plus que cela : à éprouver le sens de ce que culture signifie tout autant que celui d’emprisonner. La culture en prison ? Non pas un moment de distraction –même si-, non pas un outil de distinction, mais un espace-temps où se rencontrer soi-même sans fard et rencontrer l’autre sans faire semblant non plus. Un temps où poser les bonnes questions. Les seules, quand tout le reste est punition sans horizon. Romain Dutter a repris le fil des concerts en prison, se rappelant Trust à Fleury-Mérogis le 24 janvier 1980. Téléphone en 84, ou Barbara, à Fresnes en 1991, laissant là son piano –il y est toujours. Il nous raconte tout, les motivations des musiciens, les cachets, les refus, les engagements. Il nous raconte ses doutes, ses défaites, ses victoires. Qu’est-ce qui compte, quand on parle de culture ? La capacité à être avec l’autre. Ni en face, ni dans ce petit pas de côté que la culture souvent inflige : avec, dans cet être ensemble que toute société devrait viser. Un projet sociétal, en prison… Que pourrions-nous espérer de mieux ? Traité en aplats oranges, lumineux et pourtant bouchant partout des cases comme bouclées, Bouqé a accompagné ce récit d’un dessin magistral. Un trait moins sobre que juste, pour montrer l’essentiel : ces lignes de force qui composent cette histoire unique.

Symphonie carcérale, Romain Dutter, Bouqué, édition Steinfiss, septembre 2018, préface de Philippe Claudel, 174 pages, 20 euros, ean : 9782368461761.

Partager cet article
Repost0