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28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 13:13

Les éditions Libertalia ont eu la bonne idée d’exhumer Traven du long oubli dans lequel le monde des Lettres l’avait plongé. Le ramenant bien malgré lui à sa réputation d’écrivain sans visage, lui qui n’avait de cesse de fuir dans l’anonymat les risques dans lesquels ses écrits le plongeaient. L’anarchiste Traven les signa du reste longtemps du pseudonyme Ret Manut, en rage contre les journaleux de son époque, à la solde, comme ceux d’aujourd’hui, des pires réactions. Munichois, proche des Spartakistes, Traven avait appartenu à la République des Conseils de Munich qui s’était emparée du pouvoir en 1918. Réprimée dans le sang, il erra longtemps avant de s’enfuir définitivement pour L’Amérique du Sud, échappant de peu à l’exécution sommaire à laquelle le pouvoir le destinait. Parue en 1955, Le Gros capitaliste est une fable qui conte l’histoire d’un Indien mexicain tressant des petits paniers d’osier dans ces moments de temps libre que son travail à la ferme lui laisse. Surgit un américain emballé par les petits bijoux que l’indien confectionne. Il voit de suite le parti qu’il pourra en tirer, ses 1200% de marge pourvu que l’indien accepte d’en produire beaucoup plus. Mais au moment de la négociation, l’américain ébahi se heurte aux raisonnements de l’indien en matière de rabais, qui n’ont de paradoxaux que l’incompréhension dans laquelle se trouve tout bon capitaliste de prendre en compte la totalité des coûts réels de production d’un objet, quel qu’il soit. Une grande leçon d’économie en découle… Dans le second texte publié, Traven surprend encore de si bien savoir poser les vraies questions, quand il rétorque que seul l’art sait répondre à celle de savoir pourquoi vivre. L’art, plutôt que la religion…

Le Gros capitaliste, B. Traven, traduit de l’allemand par Adèle Zwicker, éditions Libertalia, mai 2018, 42 pages, 3 euros, ean : 9782377290260.

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25 mai 2018 5 25 /05 /mai /2018 08:37

Les Deux tours. Le titre est une énigme : quelles sont ces deux tours ? On sait que Tolkien ne songea à un tel titre que fort tard, ayant proposé tout d’abord à son éditeur de baptiser ce second volet L’Anneau dans l’Ombre (lettre du 24 mars 1953). En août de la même année, il hésitait encore, proposant cette fois L’Ombre s’étend. Ce n’est que quelques semaines plus tard qu’il proposera enfin ce titre qui interroge depuis : Les Deux Tours. Délibérément, Tolkien voulait introduire une ambiguïté, laisser un doute planer, et le lecteur se débrouiller avec cette énigme, renforcée par la composition du volume, hétérogène, narrant les aventures de Frodon tandis que les combats entre les Orques et les Cavaliers du Rohan font rage et que bientôt surviendra la rencontre avec l’Ent Fangorn et que nous assisterons, incrédules, au retour de Gandalf. On suit le Gollum sur le chemin qui mène au Mordor. L’émotion est extrême, l’épisode, épique, mais immobilisé parfois en d’intenses moments contemplatifs, tandis qu’au loin irradient ces Deux Tours comme l’horizon funeste d’une catastrophe inéluctable. Mais que sont ces tours ? Le volume en mentionne de nombreuses : Orthanc, Minas Tirith, Minas Morgul, Barad-dûr et la tour de Cirith Ungol… Dans un courrier à son éditeur, Tolkien évoque tout le bénéfice dramatique que l’on peut tirer de cette énigme. En janvier 1954, l’éditeur commande à Tolkien un dessin pour la jaquette du second volume. Tolkien lui adresse alors celui de tours qui ressemblent beaucoup à celles de Barad-dûr et Minas Tirith, qui entourent le volcan Orodruin. Et puis il renonce, au profit d’un nouveau dessin proposant deux nouvelles tours, moins identifiables, avant de revenir encore sur sa proposition et proposer en dernier cette «grande colonne» vers laquelle Gandalf avance. La jaquette ne laisse cette fois plus aucun doute semble-t-il. Mais le texte est plus ambigu. Au lecteur, donc, de se faire sa propre opinion… La Fantasy que Tolkien déroule se charge ici d’une redoutable dystopie, qui nous est contée cette fois encore par le talent fou de Thierry Janssen, qui sait comme nul autre donner vie à chacun des personnages de l’immense saga. Offerte enfin dans sa traduction de 2015, qui prend en compte la dernière version du texte anglais et les indications laissées par Tolkien à ses traducteurs. Un chef d’œuvre.

Les Deux Tours, Le Seigneur des Anneaux, tome 2, John Ronald Reuel Tolkien, lu par Thierry Janssen, traduit de l’anglais par Daniel Lauzon, Audiolib, 18 avril 2018, 2 CD MP3, durée d’écoute : 18h09, 26,90 euros, ean : 9782367625584.

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16 avril 2018 1 16 /04 /avril /2018 16:25

Le vendredi 13 avril, la Librairie l’établi, de Sylvaine Jeminet, à l’invitation du poète Marc Verhaverbeke, recevait Brigitte Giraud pour la sortie de son dernier roman : Un loup pour l’homme. Je n’ai pas lu l’ouvrage, je n’ai lu aucun des textes de cette auteure. Mais j’étais là. Venu curieux moins d’une rencontre avec un auteur qu’avec un lieu. Du moins, intéressé par leur manière de faire, non pas un débat mais la possibilité d’une parole partagée.  Et je n’ai pas été déçu. Je ne parlerai pas de l’ouvrage –une autre fois sans doute. Mais de l’esprit du lieu. Le dispositif restait cette habituelle frontalité à la française, la langue sur son piédestal, affermie sinon armée, une conception héritée des grecs qui n’imaginaient pas autrement l’agora que sous des espèces militaires, où livrer bataille. Une conception de l’échange au fond inamicale, qui est restée la nôtre, feutrée dans l’héritage de l’art de la conversation cultivée des salons du XVIIIème et cependant toujours arrimée au malheur des vaincus. Une table donc, deux sièges, l’auteure et Marc Verhaverbeke faisant face –front- au public. Cependant, l’exiguïté du lieu, la nécessité dans laquelle nous nous trouvions de pousser au plus près nos sièges de cette table dispensatrice des honneurs, cassait si bien la solennité de ce genre d’exercice que quelque chose se passa –qui devait se passer au fond chaque fois. Il y avait bien certes toujours ce risque que l’on connaît d’une rencontre soumise à l’obséquiosité de l’accaparement égotique. Mais d’emblée, Marc Verhaverbeke s’est complu à bavarder plutôt qu’arguer. Avec bienveillance, s’interrogeant plutôt qu’il n’affirmait. S’interroger. N’est-ce pas déjà ouvrir entre nous un besoin de connaissance ? Il parlait en toute franchise et amitié. L’amitié. C’est à cela que je voulais en venir, et c’est à cela que je me voulais convier. Non pas entendre un auteur. Non pas entendre un critique. Mais me poser dans un espace de patience, en me laissant guider par ce que je ne savais pas.

La lecture est une amitié, au sens fort, philosophique du terme, de cette amitié que le philosophe nourrit par exemple pour la vérité. Désintéressée, épurée, débarrassée du fardeau de la politesse, de la mesquinerie, des bons comptes, de l’intéressement. Nous étions là, à passer ce genre de soirée autour d’un  livre, calmes, silencieux parfois, sans vanité pour beaucoup, sans orgueil. Lire est une initiation. Non une discipline. Mais une initiation qui campe au seuil d’un horizon qui ne l’accomplira jamais. Lire est une initiation, non une consolation : lire ne peut se substituer à la vie. On n’y fait que camper sur le seuil de cette vie, à laquelle du reste ce soir-là sans cesse l’auteure nous ramenait et soumettait son roman. Qu’est-ce qui justifie un livre ? Qu’est-ce qui justifie nos vies ? il n’y a pas vraiment de réponse à ce genre de question, encore que chacun doive s’y affronter. Je me suis rappelé ce que Proust disait au sujet de la lecture : qu’elle était une amitié. Qu’aucune phrase ne pouvait conclure. Une force, accumulée dans l’immobilité. Toute lecture, affirmait-il, «porte en elle comme un reflet insaisissable, une vision, cette chose sans épaisseur qui charme et qui déçoit. » Je me suis également rappelé que le très beau livre de Linhardt, l’établi, s’achevait sur une amitié naissante. Cet appel qui présida à la création d’une librairie vraiment pas commune.

 

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19 mars 2018 1 19 /03 /mars /2018 07:03

Livre culte s’il en est ! Quelle audace fallait-il aux éditions Audiolib pour en tenter la première intégrale sonore ! Livre généreux en bonheurs, lecture après lecture. Œuvre littéraire à l’ampleur inégalée, que dire du Seigneur des anneaux qui ne soit apologétique ? Publié en 1954, il connut aussitôt le succès. Et depuis son adaptation au cinéma par Peter Jackson, ce succès ne s’est pas démenti. Y compris dans les milieux universitaires, où cette somme a ouvert un champ inépuisable de recherches. Somptueux dans ses moindres détails, dans ces détails justement, qui en forment le vrai contenu. Il fallait tout l’art de Thierry Janssen pour nous les restituer. L’interprétation est magistrale. On l’espérait et l’imaginait à l’avance telle, sachant à qui l’on en confiait la lecture, tant Thierry Janssen s’est illustré déjà par son talent. Mais à ce point… Il sait comme aucun autre démultiplier à satiété la variété de ses registres, de ses timbres, de son phrasé, et déployer avec une gourmandise insatiable le plaisir d’une voix grave, capable toujours de plonger plus encore dans les graves. Magistral Gandalf dans son interprétation, rendu énigmatique, menaçant, nous en révélant par des éclats, soudain toute la profondeur. Et ce Frodo qu’il bafouille… Du Mordor au langage des elfes, en passant par celui des nains, vraiment, ce n’est qu’un pur plaisir d’un bout à l’autre de sa lecture. On est sous le charme, sous le choc presque. Quelle interprétation, caractérisant chaque personnage avec justesse et le donnant avec une passion que l’en sent sourdre à tout moment ! Thierry Janssen connaît l’œuvre, l’aime, on l’entend, ça s’entend  et l’on est à son tour traversé par cette passion qu’il nous offre en partage. Le seigneur des anneaux, il y loge comme personne la question du Pouvoir dans sa lecture affûtée. Ecrit entre 1936 et 1949, l’œuvre porte l’empreinte de la folie d’un monde qui est resté le nôtre. Non un univers de mythes, de légendes, mais notre seul et sombre monde. Un monde d’apostats et de traîtres -il n’y a pas loin à gratter dans l’histoire politique contemporaine, pour le vérifier… Où le juste et l’infâme s’illusionnent sans faiblir dans ce baraquement immonde qu’est devenue la terre. Un humus où rien ne distingue le monde fictif du monde réel, symptôme de l’intrigante obscurité du monde. Ce que nous donne à entendre Thierry Janssen, ce n’est pourtant qu’une histoire, non une allégorie. Sauron n’est pas Hitler. Il n’y a pas de morale cachée. Il n’y a que ce monde construit par Tolkien et son vertige pour seul horizon. Un monde où un Pouvoir s’est levé, et dont l’ombre pèse déjà sur lui. Un monde dans lequel un autre Pouvoir s’oppose à cette levée funeste. L’Adversaire s’avance, s’énonce, désire avec force la domination du monde. Mais il s’avance masqué, dissimulé, désincarné. Il n’est qu’une intelligence immatérielle. Il est Le Pouvoir. Sa volonté malfaisante, qui sans cesse menace de tout engloutir. Il est Le Mal, auquel il manque pourtant l’Anneau unique, forgé en son sein. Cet anneau que Frodo doit détruire en le jetant là où il fut forgé. Un projet fou, sinon absurde. Fou, parce que le Pouvoir est folie. Et comme tel, il se condamne lui-même. Non comme volonté, ou technique : bien qu’il soit une arme, il se condamne parce qu’il n’a aucune substance et que sa chair lui fait défaut. Il n’est qu’une volonté, ahurie de découvrir qu’elle n’est même pas libre de choisir. C’est à cela qu’amène cette lecture prodigieuse de Thierry Janssen. Qu’on entende cette folie qui traverse toute l’interprétation de l’œuvre. Cette voix démultipliée, cassée, éparpillée, que rien ne peut rassembler. C’est cela qu’on entend : cette fracture, cette voix brisée en mille autres, qui a besoin de ces mille voix pour exister, parce qu’elle n’a pas d’autre substance que ces voix qui la portent. Elle qui doit réunir en elle ce qui ne peut pas ne pas l’être. Le parti pris de cet enregistrement, au fond, c’est celui de la littérature, de la poésie, de l’art. C’est Thierry Janssen au plaisir, inouï, de dire Le Seigneur des anneaux. Tolkien dessinait dans ses échanges épistoliers le seul horizon possible de l’être humain : la célébration. L’art, contre le désir de possession, rappelant d’une certaine manière les leçons de Saint Paul : agis en ce monde comme si tu ne possédais pas ce que tu possèdes. L’art comme contemplation et non possession, seule idée qui nous justifie et justifie toute entreprise littéraire, l’amour de la littérature pour seul horizon, son plaisir, cette jubilation d’un Thierry Janssen à lire, des heures, des journées durant, Tolkien.

Le Seigneur des anneaux, vol. 1 : La Fraternité de l’Anneau, lu par Thierry Janssen, audiolib, mars 2018, 2 CD MP3, durée d’écoute : 20h52, 26,90 euros, ean : 9782356419669.

 

Le making off (passionnant) du livre lu :

http://www.audiolib.fr/actualites/decouvrez-le-making-du-livre-audio-le-seigneur-des-anneaux

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15 mars 2018 4 15 /03 /mars /2018 09:38

La librairie l’établi a tiré son nom du livre éponyme de Robert Linhart, véritable chef d’œuvre de la littérature française, L’établi, publié aux éditions de Minuit en 1978. Des années 1967 aux années 1973, de jeunes intellectuels se sont établis en usine, pour marcher à la rencontre d'une classe ouvrière qu'ils idéalisaient, mais ne connaissaient pas. Ils y sont allés armés de l’idée naïve qu’ils constituaient une avant-garde éclairée, seule capable d’organiser le mouvement ouvrier dans son désir de libération. Et du sentiment généreux qu’ils avaient quelque chose à apprendre à son contact. Un paradoxe dont ils revinrent le plus souvent décillés, tel Robert Linhart découvrant que les ouvriers pouvaient parfaitement s’organiser sans lui. De ce mouvement il n’est resté qu’un livre. Celui de Robert Linhart. Moins un témoignage qu’une épreuve féconde. Le livre L’établi, à lui seul, constitue un aboutissement qui a transcendé largement son objet. Peut-être tout écrivain est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’un livre, à la rencontre d’un monde qu'il croyait transformer et que son ouvrage a peut-être en effet transformé, là où il n'attendait plus rien...

Peut-être tout comédien est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’une lecture… Hier soir, le comédien du studio-théâtre de Vitry, Guillaume Gilliet, nous en a administré la formidable preuve, au travers d’une interprétation tantôt malicieuse, tantôt grave de l’établi. Et ce qui était frappant dans cette lecture, c’était sa capacité à faire ressortir le caractère poignant de l’expérience rapportée par Robert Linhart qui a su, mieux que tout autre, saisir ces conditions d’humiliation faites aux hommes dans les sociétés libérales. C’est jusque dans le détail des vies, au plus intime des gestes qui nous fondent, que Robert Linhart est allé débusquer ce que vivre veut dire, bien au-delà des circonstances historiques ou sociologiques du travail à la chaîne. Hier soir, Guillaume Gilliet nous a littéralement jetés dans cette condition humaine qu’ils sont trop nombreux à considérer comme fâcheuse, préméditant sa lecture pour nous engager, chacun,  à en relever en nous les exigences. Nous ravissant peu à peu, au fil d’un texte souvent ironique dont sa lecture soulignait avec allant le ton moqueur, Guillaume Gilliet nous a offert la chance d’éprouver l’émotion de cette incertitude qui pesa dans l’usine Citroën et que Linhart rapporte au moment de relever la tête, et celle d’éprouver le frémissement libérateur quand la lutte s’énonce, où puiser non seulement la force d’être enfin, mais sa générosité. En une heure de temps, nous avons pu éprouver la mesure d’un monde fait pour broyer les vies et partager la joie de déposer le renoncement auquel nos sociétés nous ont tant réduits, à travers une lecture facétieuse et juste.

Prochaine lecture à la médiathèque de Vitry-sur-Seine.

A suivre : Longueur d’ondes, histoire d’une radio libre,

vendredi 23 mars, samedi 24, dimanche 25 et lundi 26, par la Compagnie Trois-six-trente, direction : Bérangère Vantusso.

En mars 1979 commençaient d'émettre l'une des premières radios libres françaises, autour des luttes dans le bassin sidérurgique de Longwy. C’est cette histoire que la pièce raconte.

contact@studiotheatre.fr

tél 01 46 81 76 50

L’établi, Robert Linhart, éditions de Minuit, poche n°6, 180 pages, 6,50 euros, ean : 9782707303295. Première publication aux éditions de Minuit en 1978.

Librairie L’établi,  8 Rue Jules Cuillerier, 94140 Alfortville

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12 mars 2018 1 12 /03 /mars /2018 09:27

Anton Tchekov écrivit La Cerisaie en 1904. Sa dernière pièce. Achevée un an avant de mourir, en pleine guerre russo-japonaise, qui allait se conclure par la défaite de la marine russe, la prise de l’île de Sakhaline et pour la Russie, la confrontation à son état réel, confrontation qui allait prendre l’allure d’une révolution achoppée. Mais en attendant celle de 1917, la grande Russie implose. Tant économiquement que politiquement, incapable que sont ses dirigeants de comprendre les transformations qui l’affectent. C’est même toute la société russe qui se voit bousculée, incapable de faire face et qui s’empêtre dans son ridicule, ses frustrations, ou le tragique d’une paupérisation foudroyante. La Cerisaie en est le brûlant symbole. Ruinée, vaine, stérile, elle ne tient que par des bouts de ficelle, le souvenir que l’on en a, le patrimoine qu’elle représente. Elle est un monde qui a pris fin et qui s’échoue, naufrageant tous ses protagonistes dans l’exil de leurs gestes de désespérés. Christian Benedetti a pris le parti de nous offrir un vaudeville. On entre, on sort, on court, on rit, on pleure aussi, à cent à l’heure, entrées et sorties réglées comme dans une pièce de Feydeau. Il y a mis du rythme, beaucoup de rythme : le texte est presque jeté dans la précipitation, sans cesse un mouvement emporte les comédiens. Tchekov lui-même pensait avoir écrit une comédie. Quand il la représenta, Stanislavski en fit un drame, sinon une tragédie. On pleure aussi. Ou plutôt, le souffle vient à manquer devant un tel déferlement d’inepties, de cruauté, de naïveté, de lassitude. Reste ce vide dans lequel semble tomber littéralement toutes les répliques. Ces silences, dont Benedetti a pris le parti de les prolonger jusqu’à troubler le spectateur, ces interruptions du jeu scénique, ces instants figés avant que la machine théâtrale ne se remette en route. Du vide. Personne ne croit longtemps à son propos. Reste donc des mots qui ne fécondent rien et la fin qui n’est pas une issue. Reste le mobilier remisé contre les murs d’un décor décharné et Firs, le valet, somptueusement interprété par Jean-Pierre Moulin, que l’on a oublié et qui repose parmi les objets abandonnés. Firs et son marmonnement pour lui-même, le théâtre retourné comme un gant, ces personnages qui traverse la scène mais ne font que poursuivre chacun sa propre obsession, son idée, son émotion, chacun s’y accrochant comme il le peut dans un spectacle (il y a une vraie dernière fête ratée, à la Cerisaie), qui se manque presque lui-même d’une certaine manière. C’est fort, c’est juste et c’est superbe !

La Cerisaie, Anton TCHEKOV, mise en scène Christian Benedetti, du 5 mars au 24 mars, du lundi au samedi à 20h30, Théâtre Studio, Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, bus 103, 125, 325, 24, métro Maisons-Alfort-Ecole vétérinaire, téléphone : 06.85.83.03.58 / 01.43.76.86.56.

Crédit photographique : Simon Gosselin.

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6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 10:11

Trente années de vies newyorkaises… L’ambition d’un roman d’éducation contemporain parfaitement réussi. Une ambition qui n’est pas sans rappeler la trilogie de Miller, La Crucifixion en rose : Sexus, Plexus, Nexus, racontant l’Amérique des années cinquante et qui en fit l’un des romans phares de la beat génération. Mais autre époque, autre ton, autre style, autre narration. Yanagihara a pris acte de cette liberté que nous nous sommes offerte et n’en fait pas sa quête. Le sexe, ici, n’est pas libération, mais un enfermement à bien des égards. Non une corruption mais, non consenti, non partagé, la curée d’un monde qui ne saurait quoi vivre et qui se serait abîmé dans des passions tristes, pour reprendre les termes de la philosophie de Spinoza, en en renversant les objets : le sexe chez Yanagihara ne libère pas. Sans pour autant que l’auteur ait versé dans on ne sait quelle pudibonderie, car ce n’est pas même l’oubli de l’amour qui guide le monde. Alors quoi donc ? Ils sont quatre au départ : Willem, JB, Malcolm et Jude. La vingtaine, d’origines très contrastées, mais tous étudiants des grandes universités américaines. Quatre copains attentifs, à l’époque des petits boulots et des galères d’appartement, entre Chinatowm et Little Italy. La vie de Bohême, mais toute relative, puisque l’un ou l’autre est le rejeton d’une famille riche. Quatre amis qui partagent une volonté commune d’arriver : moins de s’en sortir que de marquer son époque. Quatre étudiants brillants donc, aidés par la fortune de l’un, l’enthousiasme de l’autre, et leur indéfectible amitié. Ils sont quatre, que l’on suit dans leur vie, à se poser un temps la question ténébreuse de savoir quand renoncer, à l’époque de la réalisation de soi. Quatre copains qui luttent pour se soutenir et refuser de voir leurs rêves se désagréger. Quatre caractères dépeints avec finesse, précision, intelligence. Dont ressort surtout Jude, le matheux qui a choisi le droit et qui excelle dans les deux disciplines. L’énigmatique Jude tout d’abord, l’enfant venu d’on ne sait où, sinon qu’il est orphelin et semble porter sur ses épaules le poids d’un passé insoutenable. Et puis Willem le comédien, à la beauté irrésistible, JB le peintre, Malcolm l’architecte. Tous réussissent leurs études, leur entrée dans la vie. Même Jude que nul n’ose questionner vraiment, pas même l’auteur et dont on découvre au fil des pages le parcours impossible, l’enfance meurtrie, suppliciée. Ils sont quatre et le resteront jusqu’à la fin, accompagnés bientôt d’êtres d’exception, Harold, Andy, qui partageront avec eux leurs vies. Quatre qui réussissent au-delà de tout ce que l’on peut imaginer, chacun, dans son métier, excellant. Y compris Jude, très en vue dans le milieu de la finance, du droit, que son professeur finira par adopter, en des pages éblouissantes d’émotion. Jude dont les secrets sont révélés peu à peu dans le fil de la narration, au gré de ses possibilités à lui, et non celles du lecteur. On suit donc l’évolution de ces caractères, leurs amours, toujours, leurs sexualités. Mais, encore une fois, à la différence de Miller, le sexe ne traverse ici les pages qu’à la nage, emporté par sa propre tourmente. Et cependant lumineux ! Posé entre les genres et les transcendant avec un naturel incroyable. Car le sexe n’est plus genré ici : il est devenu l’expression d’un désir assumé, aux orientations multiples et toutes légitimes. Un Miller à rebours en somme, qu’embrase l’histoire de Jude. Qui emporte du même coup tout le récit avec lui, le plie, le brise, le torture. Il y a un rythme dans ce roman ! Tout en nuances, hâté ou ralenti, au gré de la maturation des protagonistes. Que l’auteur sait pourtant bousculer, pour tendre brutalement le roman au moment de nous révéler la monstruosité d’un poids insupportable. Celui que Jude doit supporter. Jude seul bien que toujours entouré. Mais ne pouvant sortir de sa nasse. Jude nous jetant à la figure ces vérités qui déstabilisent : être quelqu’un, c’est se confronter à un corps. Mais quelle confrontation l’auteur nous inflige-t-il ! Quel équilibre de terreur au sein de laquelle Jude a pourtant fini par trouver place et vivre… Et nous la nôtre, parmi ces personnages démunis devant la douleur écrasante qu’il subit. Les années de bonheur, nous les vivons dans toute l’étendue de leur tragédie, agrippées par l’effroi qui ne cesse de les investir. C’est quoi le bonheur ? C’est quoi vivre en couple et se promettre l’un, le souci de l’autre, quand ce dernier est indissolublement prisonnier d’une douleur indépassable ? Quand il nous faut apprendre à tout prix qu’il nous faudra simplement nous contenter du meilleur en nous ?  Tout devient sublime dans cette tragédie du peu que la vie nous octroie.

Une vie comme les autres, Honya Yanagihara, Buchet-Chastel, traduit de l’anglais (USA) par Emmanuelle Ertel, janvier 2018, 816 pages, 24 euros, ean : 9782283029480.

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5 mars 2018 1 05 /03 /mars /2018 08:47

Un projet de plateforme en pleine cambrousse. 250 résistants, une armée de flics. On dirait bien qu’on est en France… Ambiance Mad Max : déferlement de grenades offensives, de lacrymos, arrestations musclées, arbitraires, GAV, décidément oui, on est en France. Le narrateur est zadiste. Sur le retour, débauché de toute ambition professionnelle : à cinq kilomètres de sa ferme, une grosse entreprise veut bétonner le paysage. La ZAD s’active. Les fachos aussi, qui attaquent sans que cela émeuve les autorités. Tabassé lui-même, après un séjour à l’hosto, il est bien décidé à se faire vengeance. Les fachos, c’est un petit groupe de tarés identitaires qui ont élu domicile dans un rade du coin. Sa nouvelle copine, Claire, se jette dans la bataille, trouve leur adresse, repère les lieux. Il fait sauter le bar des fachos, tandis que la clique Valter, initiatrice de la plateforme, semble vouloir mettre les bouchées double. Et de nouveau Claire entre en jeu, enquête, trouve leur domiciliation : lituanienne… Trop beau pour être honnête, mais ça, le narrateur ne le découvrira que trop tard… On est loin de la ZAD là, de son atmosphère festive, militante, tous désirs aux aguets. C’est qu’au fond, la ZAD de Pouy, c’est son style, sa manière d’inventer un prétexte à écrire, non pas rusé –on se fiche de l’intrigue-, non pas haletant –on se fiche des rebondissements-, mais piqué de réflexions, d’observations, de commentaires sur les temps qui courent et commencent de nous courir sérieusement… Un style foisonnant, sinon pagailleux, anarchiste si l’on veut, où le récit importe peu, pourvu qu’il signe le plaisir d’une écriture ironique. C’est peut-être cela, sa dimension «populaire» : cette ironie quant à la construction, qui se fiche de ficeler un récit bien «monté»…

Ma ZAD, Jean-Bernard Pouy, Gallimard, série noire, décembre 2017, 194 pages, 18 euros, ean : 9782072753756.

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12 février 2018 1 12 /02 /février /2018 09:05

Comment poursuivre ? Passé un certain seuil, c’est la seule question qui vaille… Question politique par excellence, affirme Frédéric Boyer. Que faire ?, disait Lénine. Sans doute parlait-il lui aussi de la vie, de ce grand chantier égaré. Mais d’autre chose encore, dont je reparlerai une autre fois. Comment poursuivre ? Du côté du cœur, ou bien ? Dans quelle direction ? Quand la plupart du temps, on vit sans direction précise. A vue. Jusqu’au jour où. Jusqu’à ce jour qui est advenu dans la vie de Frédéric Boyer, lui révélant brusquement la vanité de son être, la viduité de toute chose. Un jour, il a pris en pleine figure ce manque de sens, pour devenir le témoin de cet objet impossible à se figurer : le chagrin. «Témoin superstitieux de son malheur», écrit-il pour lui-même, jeté à bas du cours de son existence, observant sa vie comme la trame déjà usée d’un corps dont il ne voulait plus. Egrenant le temps qui l’écrasait et ne projetait rien au-devant de lui, enfermé qu’il était dans ses habitudes complaisantes. Lui, un jour, d’un coup, se réveilla avec le sentiment tragique d’être là sans être présent à rien. Comment poursuivre alors, là où toute aspérité a été gommée, là où plus rien ne vous retient vraiment à la vie ?  Mourir, il y a songé. Et au suicide. Il n’est pas mort. Mais c’était tout comme, inquiet de savoir d’où pourrait bien surgir à présent la faculté d’espérer ? La seule question qui vaille : espérer. A laquelle il s’est alors affronté, accroché, vrillé. Qu’est-ce qu’espérer ?  Qu’est-ce qui habite un tel sentiment ? D’où partir pour le comprendre ? De questionnement en questionnement, Frédéric Boyer a fini par partir du commencement, de ce vieux texte qui nous habite sans qu’on y prenne garde : la Bible. Et du fameux Déluge, cette sorte de re-Création, de seconde chance, de seconde fois qui nous fut accordée, comme un angle mort de la trajectoire humaine, de ce qu’elle avait de terrifiant, cette seconde première fois qui effaçait le Commandement et le reprenait aussitôt. Qu’est-ce à dire ? Et qu’y aurait-il à gagner dans cette méditation ? Frédéric Boyer écrit désormais autour de l’espérance que cette seconde fois engendra. S’interrogeant sur son désespoir, sur le désespoir qui est cette incapacité à accueillir la fragilité du monde. Sur cet inexprimable dont nous ne pouvons faire l’économie, sur ce pont que l’espérance commande de bâtir sur fond de désespoir. Une espérance inquiète ? Toujours ? Nécessairement ? Car il n’est pas de formule qui tienne : il faut reprendre toujours, reprendre toujours le travail qu’elle impose et qui, à bien des égards, est un travail de traduction : traduire, c’est se mettre en mouvement, s’expatrier, dans la vie et l’œuvre d’un autre, d’une autre langue. Voilà. C’est ce chemin de méditation qu’il nous demande de poursuivre, pour rejouer dans notre langue l’obscurité d’une langue autre. Ne plus être seul, bien que sur ce chemin «entre», nécessairement orphelin de toute langue. Il faut se déplacer, être attentif au détail d’une expression, faire face à l’étrangeté, entendre l’altérité en nous. Faire entendre dans sa langue l’empreinte de l’autre. C’est cela l’espérance : allégoriser l’espoir comme un drame du langage. Le livre de Job occupera désormais une place centrale dans cette révélation personnelle. Intime. Qu’est-ce qu’espérer ? Dans le livre de Job, il est écrit que seuls les faibles peuvent espérer. Est-ce donc la faiblesse qui espère ?  L’espérance n’appartiendrait-elle qu’à ceux qui crient dans le désert ? Je ne vous en dirai pas plus : chacun doit reprendre le chemin à son compte, et cheminer par ses propres moyens. Ce qui commence, c’est là où le cœur attend (Job, lamentations, 3,1-24). Espérer, c’est convoquer le monde en l’épelant, c’est appeler la vie à se métaphoriser contre la féroce clôture de la souffrance. Espérer, C’est prendre au sérieux le manque, sans se laisser recouvrir par lui. Espérer, c’est se confronter au démesuré. Retourner là où le cœur attend… Où retrouver ce que l’on n’a pas eu et où vivre autrement son rapport au monde désormais. Peut-être dans le sens où Saint Paul l’évoquait : posséder comme si nous ne possédions pas. Voilà la bonne position, pour déjouer l’usage mortifère que nous faisons du monde et qui engendre tant de désespoir. Car l’espérance parvient à faire entendre le contraire de ce que l’on vit, seule condition du cheminement.

Frédéric Boyer, Là où le cœur attend, P.O.L., septembre 2017, 188 pages, 15 euros, ean : 9782818043769.

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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 09:24

Un matin, un mot lui a échappé. Un seul. Quel mot importe peu. Ce qui importe, c’est qu’il lui ait échappé et qu’il ne sache pas duquel il s’agissait : on n’est pas ici dans un ouvroir de littérature potentielle et la Disparition de Perec ne constitue en rien l’horizon d’attente du récit que Forest écrit. Un mot lui manque. Dont on s’étonne qu’il le sache… Alors on se dit qu’il s’agit d’un artifice d’écrivain. Non pas un exercice de style, encore une fois : Forest n’est pas Queneau. Mais d’une feinte littéraire qui en vaut bien d’autres. Une astuce, à force d’écrire, quand écrire est devenu le mouvement irrépressible. Une malice donc. Une candeur. Encore que. Même si l’on n’est pas dupe de ces façons dont le genre se nourrit, cet oubli-là interroge, moins sur la manière d’écrire, que d’être écrivain et des raisons de l’être…

Donc, autour de ce mot qui vient à manquer, le narrateur construit sa fiction. Il parle d’un tableau accroché au-dessus de son lit, de la neige, du vent. Il est entré déjà dans son histoire au moment où le lecteur s’interroge encore : comment commence-t-on une histoire ? Parce qu’il a feint la disparition d’un mot, il nous fait le don d’une écriture. D’un style. Le reste importe peu : les histoires, les descriptions, ceci, cela. De toute façon, à la fin, l’oubli l’attend et nous attend. Du moins, lui, l’aimerait, qui nous a tant baladés pour masquer le vrai ancrage de sa proposition, que révèle une simple petite phrase longuement méditée, consignée comme sans y prendre garde : (l’oubli) «conserve sauf le souvenir de ce que l’on a vécu»… Oui mais sans nous. Quand nous ne pouvons peut-être plus répondre de rien, quand prendre soin de ce qui n’est plus est devenu hors de notre force, sinon de portée désormais…  Mais… Cela donc seul importerait, qui nous laisserait ensuite en paix, d’avoir tant oublié ? Forest signe finalement un texte poignant, à verser autant dans l’artificiel de l’écriture. Un texte qui s’achève là où il a commencé, sans jamais l’atteindre : l’oubli.

(A vrai dire, en lisant ce récit, je n’ai pas cessé d’avoir en tête le poème de Rimbaud : l’Eternité, cette mer allée avec le soleil, âme sentinelle murmurant l’aveu… Pas d’espérance : l’oubli n’est pas l’éternité.)

Philippe Forest, L’Oubli, Gallimard, NRF, décembre 2017, 236 pages, 19 euros, ean : 9782072760891.

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