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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 05:25
 
gouiran.jpg

La Vanne, un 27 janvier.  La garrigue par un temps glacial. La porte s’ouvre sur un visage connu. Mais vieilli.  Clovis en reste ahuri : Samia ! Chez lui, perdue au bout de son monde. Partie naguère avec François, plutôt que lui.  La vie séparée d’elle-même. D’un coup sa mémoire prend l’eau, submergée. Il l’avait revue en 1992, à Naples. Samia, qui tant hantait ses rêves. François a disparu, c’est la raison de sa visite. Grand reporter à la retraite, rebelle à l’info conventionnelle.  Il avait bossé autrefois sur l’Opération «Paix en Galilée» : les bombardements des camps de l’OLP par l’armée israélienne. En juin 82, Tsahal entrait au Liban. C’est là que Clovis avait rencontré François. Il se rappelle d’un coup Sabra et Chatila, l’immonde ghetto où l’on avait parqué les réfugiés palestiniens.  Et ses cadavres piégés pour tuer les survivants éplorés.  Il se rappelle les femmes éventrées, les nourrissons éviscérés, les vieillards torturés. L’armée israélienne avait donné le feu vert aux phalangistes pour perpétrer ce crime contre l’humanité. Resté impuni. Au lendemain du massacre des Innocents, on avait intimé l’ordre aux survivants de se rendre. Il ne leur serait rien fait. Ils furent assassinés. Clovis se rappelle alors le mot d’ordre de la conscience internationale de l’époque : édulcorer les faits. Soustraire Israël à sa responsabilité. François l’avait refusé.  Clovis se rappelle Samia en 82, qu’ils avaient découverte hagarde sur une plage non loin de Sabra. Une enfant, violée à de nombreuses reprises. François l’avait sauvée, ramenée avec lui à paris. Il se rappelle leur écœurement.  En 2012, lui raconte Samia, François travaillait sur la mémoire espagnole. L’arrestation d’une religieuse l’avait intrigué, tout comme sa mise en examen pour vols de bébés. Elle poursuivait ce vieux trafic d’enfants initié par le franquisme, qui ne prit fin que dans les années 90... Près de 150 000 enfants avait été volés en Espagne ! Un trafic qui impliquait une administration froidement criminelle. Médecins, infirmiers, éducateurs, policiers, assistantes sociales… Dans les années Franco, il s‘agissait de purifier la race, d’éradiquer la pègre rouge. Par la suite ce n’était devenu qu’un odieux trafic d’êtres humains. Une rapine monstrueuse. La religieuse avait nié.  Mais on avait pu prouver les faits. François était aussitôt parti en Espagne, Samia ignorait pourquoi.  Il avait accumulé des pages de témoignages sur ce trafic.  Avant de disparaître. Clovis décide donc de partir chercher son vieux copain, poursuivant bientôt une piste émaillée de meurtres… Gouiran poursuit son exploration des bas-fonds franquistes, et post-franquistes : car nous sommes toujours englués dans cette histoire sauvage qui ne cesse de faire retour, celle d’un XXème siècle qui n’a cessé de poursuivre son bon vieux rêve raciste. Pour preuves, le massacre de la population civile palestinienne cet été 2014. Le monde avait su pour Sabra et Chatila, mais de nouveau les palestiniens étaient la cible de massacres odieux. Tout comme le monde avait su pour la Shoah, mais l’avait laissée s’accomplir. Car tout se reproduit encore, dans de minuscules déplacements des ethnies concernées… Comment dénoncer, demande Gouiran ? Le monde doit savoir, mais pour éviter quoi au juste ?  Où dénoncer ? Le roman est-il le bon lieu de cette dénonciation ? Gouiran est pessimiste : le devoir de mémoire n’aura peut-être été qu’une machine à fabriquer des excuses pour les génocides à venir… Il y a pourtant quelque chose de beau dans cette écriture qui nous tend un miroir brisé de notre société. Qui s’emballe d’un coup, convoquant toute l’histoire contemporaine, qui aurait dû nous faire tellement mal déjà. 1974, le supplice des anarchistes catalans. Puig garroté. La place George Orwell aujourd’hui piquée de caméras de surveillance, comme une victoire sur le roman… Nous déplaçons sans cesse nos révoltes dans des formes acceptables, romanesques pour tout dire, quand il faudrait que le roman se fasse voyou pour ne pas ensevelir ses propres contenus. François a remonté le cours de son existence. Adopté lui-même, expédié en Bavière dans un lebensborn nazi… Hitler avait fait créer partout ses centres d’élevages d’êtres humains, y compris en France, comme celui de Lamorlaye inauguré par Himmler en personne le 6 février 44, propriété de la famille des chocolats Menier. Une histoire que nous avons tue, comme tant d’autres, pour nous recueillir complaisamment sur des devoirs mémoriels hypocrites. Maurice Gourian est pessimiste, je l’ai dit, qui ouvre peut-être à la seule vérité qui nous étreigne, dans cet hymne à la ville de Marseille qu’il esquisse, Marseille, ville imparfaite qui résume à elle seule nos possibilités et nos conditions d’existence.

 
L’Histoire des enfants volés, Maurice Gouiran, éditions Jigal, Polar, mai 2014, 240 pages, 18,50 euros, ISBN 979-10-92016-19-2.
 
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12 septembre 2014 5 12 /09 /septembre /2014 07:07
 
Le-Royaume.jpgEmmanuel Carrère a cru. Ou voulu croire. Ou cru qu’il voulait croire. Mais il ne croit plus. Et peu importe : cela allait bien dans sa trajectoire d’écrivain. Y faisait sens. Offrant une nouvelle possibilité d’opus. Le Royaume donc. Qui s’ouvre sur la possibilité de la Résurrection. Moins une nouvelle manière de voir, ou de vivre, que l’occasion d’écrire encore. Un dispositif de fiction en somme. Emmanuel Carrère a voulu croire à "un truc" aussi "insensé" que la religion chrétienne. Et nous le conte. Plus qu’il n’enquête comme il le prétend. La feinte d’enquêter lui tenant lieu de forme et l’aidant à maintenir sa structure romanesque la plus ouverte possible. Comment cela a-t-il bien pu lui arriver ?, s’interroge-t-il donc. Des années plus tard nous livrant son sentiment, et ses raisons : la condition de possibilité du récit qu’il signe. Trois ans de ferveur. Voilà : un beau jour, il s’est mis à croire. Mais vraiment pas comme Claudel au pied de son pilier de Notre-Dame. Trois années de grâce, confie-t-il. On en doute. Alors il raconte. La providence. Casanova. L’histoire des premiers chrétiens. Sa culture surplombant l’ensemble, sinon l’étouffant. Pas trop la foi du charbonnier en quelque sorte. La sienne pourtant inaugurée dans un moment de crise. Why not ? Sa réflexion inaugurée tout d’abord par un curieux chapitre où il oppose la religion à la raison, oubliant Paul et son précieux enseignement. Il cherche vaguement d’où elle serait venue, évoque son enfance, l’adolescence d’un gamin riche, cultivé. Une famille distinguée. Il raconte. Aujourd’hui, le cynisme quincailler du milieu intellectuel parisien. Et puis un petit village au bout d’un sentier de montagne, un minuscule chalet et le vieux prêtre qu’il avait pris l’habitude de voir. La lecture de Jean et une phrase qui le touche un jour de plein fouet. Il écrit. Savamment. Se persuade. Enfin : à l’époque. Chaque jour un verset. Jean. Et ses trois années de «discipline» chrétienne. La foi qu’il s’impose. La lecture, la prière, ses propres commentaires des évangiles. Mais seule la littérature semble vraiment irriguer son anamnèse. La littérature, sa vraie consolation, solitaire au-devant du texte, cajolée, triomphante, mais qui ne scrute pas grand-chose et livre un être qui se refuse dirait-on à se laisser aller à l’aventure qui l’a convoqué. Nous offrant au final un récit fatigué, qui n’informe ni la foi ni la littérature et tourne autour de contritions puériles –l’auteur se désespérant que Dieu n’ait pas voulu faire de lui un Grand écrivain… N’est pas Dosto qui veut… Rien d’étonnant à ce que Carrère n’ait offert de Paul que la vulgate la plus plate, quand les textes des spécialistes étaient pourtant à la portée de son entendement. Rien d’étonnant à ce qu’il ait choisi pour matière Les Actes des Apôtres plutôt que la lecture assidue de Paul : une fiction que ces Actes, une legenda propre à émerveiller les hommes de peu de foi. Reste son bavardage érudit il est vrai. Et la pirouette finale, Carrère s’interrogeant sur le sens de ce livre : a-t-il trahi le jeune homme qu’il a été et le Seigneur auquel il a cru ? Sans conteste, non : Emmanuel Carrère semble n’avoir jamais cherché qu’à se contempler dans le mystère de la Croix.
 
Le Royaume, Emmanuel Carrère, éd. P.O.L., septembre 2014, 640 pages, 23,9 euros, ean : 978-2-8180-2118-7.
 
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11 septembre 2014 4 11 /09 /septembre /2014 05:50
 
biancarelli.jpgUne demeure de pierre où loge une femme. Folle. Et un homme, terré la plupart du temps auprès de l’âtre. Ailleurs, dans une taverne cuvant un mauvais vin, l’Infernu, ex-rebelle devenu tueur à gages. Secret. Sauvage. Comme l’est cette histoire de langue coupée, celle du frère terré dans sa maison de pierre. Une histoire corse. Peut-être. La sœur est venue engager l’Infernu pour régler enfin le compte des quatre salauds qui ont coupé la langue de son frère. Elle est venue trouver l’Infernu dans la taverne où il niche. Sans peur. Lui racontant son histoire et proposant le maigre pécule qu’elle a fini par réunir pour le payer. Les quatre, elle ne les connaît pas. Elle se rappelle juste qu’ils sont descendus un jour du sentier. Que l’un d’entre eux avait un œil bleu et l’autre violet et que son frère, enfant, gardait son troupeau. Ils maraudaient, défaits d’une rapine qui avait mal tournée et pour se venger, ils ont tué et volé quelques brebis avant de lui couper la langue de peur qu’il ne parle. Le visage lacéré, roué de coup, son chien abattu, ils l’ont laissé à terre, marqué à tout jamais. L’Infernu pèse la commande. Il est vieux, prématurément vieilli par la vie de carnages qu’il a menée. L’heure de l’héroïsme est achevée.  Il ne sait que ramasser ses souvenirs désormais. Se rappeler l’hiver de Waterloo. Leur fuite éperdue à travers l’Europe. Les mauvais comptes jamais réglés tandis qu’elle raconte sa famille de raclures, les cousins qui voulaient lui volait la maison de pierres sèches et le peu de terrain qu’il leur restait, à elle et son frère. L’Infernu l’écoute, la maladie vrillée au ventre qui ne lui laisse que quelques mois devant lui. L’homme aux yeux bigarrés, il sait. C’est l’histoire d’une violence hallucinée, la sienne, faite aux corses aussi bien,  depuis tellement longtemps. Il se rappelle la cour d’Etrurie, les salons de Livonne, l’Empereur vaincu, les Cent jours, les déserteurs toscans qui voulaient se battre avec eux.  Et entre ces souvenirs qui reviennent au galop comme une horde sauvage dispensant partout la mort, l’Infernu se rappelle qu’il se nommait jadis Ange. Ange Columba.
Les quatre, donc. Vieux ennemis. Des ombrageux. Sans pitié. Comme l’étaient leurs guerres quand ils fuyaient les bois toscans. Et leur traque par les troupes régulières. Ce temps des épopées à cheval jusqu’à cette embuscade où ils s’étaient battus comme des chiens pour survivre, révélant d’un coup leur nouvelle nature désormais. Alors oui, le temps est venu d’apurer tous les comptes. Il part avec cette femme rude la venger. Le bigleux. Le plus sadique des quatre. Son frère aîné, une force de la nature. U longu, le quatrième. Un tueur. Tous déroulés par l’Histoire. Comme lui. Encore que moins vaincus que disposés à l’être dans une vie qui fut comme un éternel baroud de peu d’honneur. L’Infernu. Le personnage est grandiose. Un bandit aux abois, ce genre de mercenaire que la grande histoire génère et abandonne sur son pitoyable chemin. L’Infernu sait qu’il ne fait pas le poids face à ces quatre-là. Mais il les tuera. Et elle avec lui, plein de la souffrance de sa mémoire meurtrie, harcelée par l’époque des hommes en bleu qui avaient investi l’île pour éventrer ses vaches et ses habitants, quand enfant, il jouait avec son frère à la guerre. Il se rappelle encore la conscription obligatoire qui ravageait l’économie du pays, et l’Armée des insoumis de Poli qu’il avait fini par suivre.
Biancarelli  signe un roman épique comme on n’en sait plus écrire. Relaté dans la langue du XIXème siècle, encore façonnée par le paradigme de l’Esprit Saint, où le peuple fait meute et dans laquelle le génie du pardon est très marqué. Une danse macabre envahie par la dureté du monde, ouverte à ces visions d’un fantastique réel où des oiseaux gigantesques perforent le ciel en nuées carnassières. Et l’on comprend le choix d’Actes Sud pour cette épopée aux allures de légende dans notre siècle sans inscription où l’Histoire est devenue une farce méprisable. Légende des Hautes terres, l’errance des hommes y campe brutalement. On songe à l’atmosphère du Roi Lear devenu fou au milieu de la lande. Des chiens de guerre s’y entredéchirent, vagabonds sans bannières, portés par un dernier souffle de survie. Ils chevauchent encore, mais sans destination, comme cette défunte troupe rebelle à laquelle appartint l’Infernu et dont il conte l’histoire. Leur pays est mort, il ne reste qu’eux, chaque un désemparé, fugitif perpétuel, l’étendard à terre et avec pour tout horizon que des chemins de nuit à parcourir. Que sauver de notre désastre ? «Il n’est nulle mémoire», affirme Biancarelli. Juste celle d’un récit qui ne nous sauve de rien, et la nécessité de tenter d’être vrai au jour de la grande épreuve.
 
 
Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli, Actes Sud Littérature, coll. Domaine français, Août, 2014, 240 pages, 20 euros, ean : 978-2-330-03593-8.
 
 
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9 septembre 2014 2 09 /09 /septembre /2014 05:03
 
markaris.jpgLa Grèce, aujourd’hui, plongée dans un état comateux par une prétendue crise qui n’était pas vraiment la sienne mais celle des banques européennes. La Grèce en état de choc pour toile de fond du dernier roman de Petros Markaris. Un magasin sur deux a fermé. La Grèce n’est plus qu’un débris de nation. Des sections d’assaut sortent les immigrés de chez eux pour les tabasser à mort, avant de brûler les rares entreprises qui osent encore les employer. Une nuit de Cristal, qui s’abat jour après jour sur le pays. La haine est partout. Pour tenter de récupérer les derniers sous qui traînent dans les poches de ses concitoyens, la classe politique vient de décider la sortie du pays de l’euro. A la veille des fêtes de Noël, encourageant les millions de grecs plongés dans la misère à fêter le retour de leur monnaie nationale pour faire la nique à Angela… On vient donc de changer de gouvernement, pour retrouver à la tête du pays les copains de l’ancien. Qui décident aussitôt la suspension des salaires des fonctionnaires de la police pour une durée de trois mois… Tout en mobilisant ces forces abasourdies en prévision des troubles qui ne vont pas manquer de suivre… Le commissaire Charitos s’organise donc. Chez lui d’abord, pour accueillir la famille élargie : il faudra désormais vivre sous le même toit, une, deux, trois familles avec leurs enfants. Un genre de soupe populaire domestique se met en place. Finie la viande, régime haricots secs. A la crim’ du moins, n’a-t-il pas à penser la répression d’une jeunesse que rien ne peut empêcher de se révolter. Dont sa propre fille, que la fierté de son père accompagne, activiste d’une association qui vient de créer radio espoir pour contrer la propagande gouvernementale. Une fille qui va suivre de très près l’affaire qui lui est confiée : les meurtres de nantis au passé troublant, tous issus de la génération polytechnique, ces jeunes qui un beau jour de 1973 osèrent affronter la dictature pour se lancer à l’assaut de leur école. Réprimés durement, emprisonnés, torturés. Les trois personnalités assassinées avaient participé au mouvement avant de s’installer au pouvoir et trahir leurs idéaux de jeunesse. Charitos révèle les sales combines qui les avaient enrichis autour de l’attribution des chantiers des J.O. Des combinards donc, qui n’avaient cessé de bafouer le slogan de la génération polytechnique qui donne au roman son titre : «Pain, éducation, liberté». Un slogan qui, mot pour mot, redevient d’actualité dans cette Grèce de nouveau affrontée à l’une de ces sales pages d’une Histoire qui semble avoir anéanti à tout jamais toute promesse d’un monde meilleur.
 
Pain, éducation, liberté, de Petros Markaris, Policier, Seuil, traduit par Michel Volkovitch, 6 mars 2014, 253 pages, 21 euros, ean : 9782021125436.
 
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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 04:35
 
le-journal-dedward.jpg«Samedi 3 mai. J’ai décidé de ne plus faire de roue. (…) Dimanche 4 mai. J’ai décidé de faire la roue, mais seulement la nuit quand ils dorment.» (…) Pour leur montrer «que si je fais quelque chose, je le fais pour moi, pas pour eux». (…) «Lundi 5 mai. A quoi bon exister.» (…) Le 7 mai, Edward note : «leur but est de venir à bout de ma volonté, de me réduire à néant. Ils peuvent me priver de ma liberté, ils n’auront jamais mon âme». Mais à quel prix ? La roue demeure longtemps –à l’échelle de la vie d’un hamster- l’objet de toutes ses considérations. Edward voit bien de quoi il retourne. Il refuse alors la roue mais y retourne, refuse les graines et y revient, commence une grève de la faim, repart à la roue, aux graines… Les graines, l’eau, la roue... «N’y a-t-il donc que cela ?! »… Au désespoir succède la révolte, à la solitude, l’envie d’entrer en relation avec le chat roulé en boule toute la journée : «Croies-tu en la liberté ?»… Partagé entre la décision d’y croire et celle d’y renoncer au spectacle de ce chat qui vagabonde d’autant plus librement dans la maison que son esprit, de l’avis d’Edward, reste enfermé derrière de solides barreaux. Et puis un jour ils ouvrent la cage. Edward scrute le vide béant qui s ‘offre à lui, terrifié à l’idée d’affronter une liberté à laquelle rien ne l’a préparé. Quelques secondes terribles, une vie à son échelle, avant que la cage ne se referme sur la boule de poil du nouvel hamster qu’ils ont glissé dans sa cage. Un compagnon. Un mâle. Bruyant. Qui fait de la roue sans se poser de questions. Un mâle qui passe son temps à manger, grossir et faire de la roue. Un mâle sans gêne, droit dans ses bottes… Qui met à vivre un enthousiasme insupportable. L’envie de le tuer prend Edward. De toute façon, se dit-elle, puisqu’il est une femelle, «la mort est la cage finale. Personne n’y réchappera». De réflexions sur la nature de la captivité en considérations sur l’effroyable banalité du quotidien, Edward s’interroge, sur l’ennui en particulier, qui nous pousse, parfois, à récupérer un peu d’être…
 
 
Le Journal d’Edward, Hamster nihiliste 1990–1990, Miriam et Ezra Elia, Flammarion, novembre 2013, 92 pages, 8,90 euros, ean : 9782081290235.
 
 
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11 juin 2014 3 11 /06 /juin /2014 04:20
 
Frigyes-Karinthy.jpgCela commence par un devoir de mathématiques du genre incompréhensible, autour duquel un père et son fils tournent sans parvenir à trouver la moindre issue… «Si dans 9 poêles on brûle en 8 jours et demi 12 stères de bois de hêtre, en combien de jours brûlera-t-on 9 stères de bois dans 12 poêles, sachant que…»… Or le père a soudain une lueur : c’est exactement le même problème sur lequel lui et son propre père, vingt ans plus tôt, ont séché… A l’époque, il l’avait presque compris. Enfin, il voulait bien le croire… Comment c’était déjà ? Quelle proportionnalité retenir ? Inverse ? Mais ce qu’il doit bien avouer, c’est que vingt ans plus tôt son propre père n’avait rien compris au problème… Tout comme lui aujourd’hui, et qu’il s’agit simplement d’un tracas qu’il faut se refiler de génération en génération… Question d’entraide… Tout comme dans cette histoire où le suspect se voit contraint d’aider l’enquêteur, incapable de poser les bonnes questions… Nous avons en commun moins la raison que la folie de la raison semble nous dire Karinthy, en l’illustrant d(‘une magistrale façon, dans la nouvelle qui donne son nom au titre du recueil…  A l’origine, l’interdiction du shimmy. Une danse. Pas vraiment lascive, mais pratiquée pour les plus déshonnêtes des raisons. Lui, il voudrait l’interdire. Inviter l’Ordre Moral à jeter un œil plus sévère sur le genre humain, toujours si prompt à abuser de la confiance qu’on lui porte. Surtout en matière de divertissement. Et en catimini encore. Suit un long plaidoyer loufoque, son «J’accuse», révélant qu’il est faux de penser que les gens dansent par nécessité physique, alors qu’en réalité ils se livrent à de coupables rapprochements. Ce n’est en effet jamais par pur hasard que les hommes dansent avec les femmes et réciproquement : c’est le fruit d’une conspiration secrète, impudique, libertine, pour tirer à l’insu de la bienséance des bénéfices immoraux… Le texte est drôle au possible, rappelant l’absurde des anciens pays de l’Est, d’un Hasek, d’un Capek…
 
 
Je dénonce l'humanité, Frigyes Karinthy, tarduction de Judith et Pierre Karinthy, éd. Viviane Hamy, coll. Domaine étranger, octobre 1996, 192 pages, ISBN-13: 978-2878580808. A (re)paraître juin 2014.
 
 
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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 04:20
 
Gilles-Vincent.jpgMiranshah, capitale du Waziristan, au Nord-Ouest du Pakistan. Le ciel soudain déchiqueté, les voiles noires des femmes emportés dans cette trombe, les corps émiettés. Kamel visionne les images de l’attentat, note consciencieusement les leçons qu’il faut en tirer, non pour l’éviter, mais le reproduire à la perfection : il sera djihadiste. Valenciennes. Sabrina. Sa vie sans goût. Sur les radios on ne cesse de parler de la demande de remise en liberté de Jean-Marc Ducroix, le pédophile assassin. Il ne peut s’en tirer si facilement, décide Sabrina. Ailleurs, Grégor vient d’apprendre son licenciement. Trente ans de carrière, dans le froid, la misère, avec pour tout horizon une misère plus grande bientôt. S’y résoudre ? Marseille, Aïcha. Madame le commissaire. Et tout le gratin de la police nationale sur le dos : un militaire du plan vigipirate vient de se faire égorger en patrouille ! Les antiterroristes sont sur l’affaire, mais Aïcha ne veut pas lâcher prise. D’autant que son intuition est la bonne : le terroriste recherché est Kamel, son neveu… Kamel, Grégor, Sabrina. Trois histoires de déroute. A quoi bon les nouer ? Les romans d’aujourd’hui en sont pleins, qui multiplient les intrigues, manière de satisfaire le goût du thriller qui a fini par convertir le mauvais genre à la cavale romanesque. Pour mener la plupart du temps des barques sans vent et marées que seules d’infimes péripéties sauvent de leur noyade. Polars sous influence dont la seule raison d’être est de maintenir coûte que coûte la pression sur le lecteur. Qu’il halète. Les romanciers ont tiré la corde de ce côté-ci de la langue tirée. Le souffle bref, et court, seule raison d’être de la littérature policière d’aujourd’hui. La loi du rebond pour vertu stylistique. Avec ses phrases courtes qui rappellent l’injonction faite à Mozart par une critique débile: trop de notes, Mozart, trop de notes… Le roman n’est qu’un artifice. Mais à ce compte, il n’est plus qu’un genre désespéré. Gilles Vincent le sait, qui soudain met en abîme sa propre fiction pour en interroger le sens. Trois histoires ? Ces «trajectoires désespérées», comme le dit son propre personnage intervenant soudain dans le fil du récit, sont exemplaires d’une société à la dérive. Il aurait pu s’en tenir là et vaquer lui aussi, besogneusement, à les rendre séparément haletantes. Trois histoires qui signent notre temps. Le roman est un artifice. Gilles Vincent le sait, qui effrontément va nouer des fils artificiels assumés pour construire son apothéose romanesque. A Charenton-sur-Cher, devenu soudain le lieu de cristallisation de la France douloureuse. Minute par minute, à la manière de 24… La rage de tous les protagonistes du récit enfin libérée, la détresse, la folie, à découvert désormais. Reste Aïcha dans ces moments où l’aube n’est pas encore la promesse sûre d’un nouveau jour, acculée à céder le terrain à la cavalerie hollywoodienne. Mais nous n’assisterons pas à ce triomphe-là. Aïcha s’en va pleurer ailleurs, sans consolation pour cette France d’aujourd’hui qui court à sa perte, méthodiquement poussée au désespoir le plus vain.
 
Trois heures avant l’aube, Gilles Vincent, éditions Jigal, février 2014, 224 pages, 18,50 euros, ISBN 979-10-92016-14-7.
 
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14 mai 2014 3 14 /05 /mai /2014 04:31
 
loupo-jigal.jpgParis, rue Marbeuf. Loupo au saut d’un braquo. Il dort sur des montagnes de billets, comme un gamin sur ses doudous. Un gosse des rues. Gavroche plutôt que d’aujourd’hui. Pas perdu : enfui. Échappé de ces courses folles que les braquos engendrent. Une drogue, les braquos, chez lui.  Comme de tirer : une manie, sa signature. Loupo le flingueur. Flanqué de son chauffeur Kangou, la poignée tirée à fond, à plus de 150 sur les maréchaux. Vingt minutes de débine. Grand max. Jusqu’au prochain braquo. Jusqu’à ce jour où une employée lui tendit les billets et son plus beau sourire. Les yeux dans les yeux. Il y est retourné, sans casque, sans lunettes, à découvert avant de faire subitement demi-tour : trop dangereux, l’amour. Plus dangereux qu’un braquage. L’amour, justement, lui est tombé dessus un jour de braquo. Celui d’une mère pour son gosse, qu’elle tient dans ses bras, ensanglanté. Loupo lui a logé une balle en pleine poitrine. A l’arrache, sans le vouloir, sans même avoir vu le gamin planqué derrière une cloison à la con. «Nooon !!!!!...» a crié la mère, tandis que le corps du gamin tombait dans ses bras, épars déjà, abimé, prostré.
 
Une pietà ! Le roman de Bosco s’ouvre sur une pietà ! Une image forte, culturelle, soignée, qui va conditionner bientôt toute la composition littéraire, l’ordonner, en pétrir la matière tantôt en phrases courtes, tantôt en phrase longues étirées dans le suspens d’une plainte qui reviendra sans cesse. Une image qui va user les mots, les cogner les uns aux autres, sur laquelle ils vont rebondir continuellement. Il a tué un gosse. Devant sa mère. Comment assumer un pareil acte ? Il songe très vite au suicide. Trop facile lui rétorque sa compagne : il faut songer à la mère plutôt. Mourir serait encore faire la loi, non rendre justice à cette femme, suppliciée à présent. La langue du coup devient heurtée, sans cesse dans la reprise anaphorique, sans cesse dans le bégaiement, dans ce retour du réel, de cette image qui troue de part en part le récit, cette pietà qui est une construction infiniment classique, ouvrant l’écriture du genre à ce qu’il n’est pas et lui donnant pour horizon non pas on ne sait quel diagnose qu’il poserait sur les tecis d'aujourd’hui, mais la littérature et ses émotions esthétiques. Le contraignant à jouer de tous les effets de bascule, nouant un pur classicisme littéraire à la détonation de la fonction phatique du langage condamné à se relancer sans cesse sous peine de rester là, planté sur le bord d’un récit qui autrement peinerait à construire sa vraisemblance. Loupo songe donc à se livrer. Mais avant cela, trouver la balance qui a donné leur braquo aux flics. Une vieille histoire pour le coup, qui permet au récit de se reconstruire selon une modalité éprouvé du genre : ces petites phrases courtes, incisives. Suspendant dans le vide cette image de pietà qui hante pourtant le récit et l’étire, le force à revenir sur lui-même et renoncer par moment à ces sacro-saintes petites phrases à court de souffle du roman policier contemporain. Bosco alterne ainsi le style, court, long, entre le coup de revolver si l’on y tient, et le ressassement d’une culpabilité qui ouvre à la nécessité d’une fin rédemptrice. Social ce polar ? Diagnose du mal des cités ? Pas le moins du monde. Il y a bien la curée des bandes aux prises avec leurs vieux fantasmes de puissance, mais avec toujours, en ligne de mire, l’image de cette pietà qui pousse à l’élaboration poétique du récit. Du coup les phrases s’étirent à l’approche du The coup : le braquage d’un avion sur sa piste de décollage ! Dix caisses de poudre d’or, le grand départ pour cessation d’activité criminelle, auquel Loupo ne peut accéder : il lui faut sa rédemption. Mais qui dit rédemption dit mort. Loupo doit mourir pour accéder à sa rédemption. Qui traverse le dernier chapitre comme une incantation, l’attente de l’ultime sacrifice, un retour aussi bien, à la case départ : la vie aurait pu être autre et l'on comprend pourquoi elle ne l'a pas été. Loupo affronte ses propres images meurtrières, dont celle du vieux à l’oreille cassée qui tant l’invita au souper de ses propres cendres.
 
Loupo, de Jacques-olivier Bosco, éditions Jigal, septembre 2013, 200 pages, 16,80 euros, ISBN 979-10-92016-06-2.
 
 
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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 04:06

 

Brik.jpgUne lorgnette qui ne séduit guère. Maïakovski pourtant, Dziga Vertov, Eisenstein…, il y avait de quoi satisfaire ! Mais Arcadi, qui ne sait s'il écrit un article destiné à la presse people ou s'il entreprend la biographie du siècle, s'est convaincu qu'il pouvait traiter son objet par le très petit bout d'une minuscule lorgnette. Sans rire…, c'est un peu comme si l'on s'était avisé de faire passer en "prime time" la littérature de l'avant-garde russe des années vingt ! Un doigt de cochonceté, un zeste de passion, le chuchotement de l'espionnage et le tour est joué. Mais c'est un tour inepte. Cette plongée dans la vie de Lilli Brik, dont la relation passionnelle à Maïakovski méritait mieux, relève du babillage infantile. Qu'y apprend-on ? Que Maïakovski aimait la cuisine géorgienne de sa maman et que loin de Lilli, il s'ennuyait… Et quand l'auteur se meut en exégète, c'est pour nous raconter des fadaises sur l'œuvre du poète, athée pour faire payer à Dieu le fait de n'être pas aimé… Quelle déveine ! Il y a bien leur quotidien passé au peigne fin, mais c'est pour en tirer l'anecdotique… Et rebondir sur des maximes branlantes : "une expérience universelle et séculaire ne nous apprend-elle pas que la souffrance de l'artiste se cristallise dans son œuvre ?"… Un labeur à conseiller aux russophobes en mal d'imagination. 

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  • LILI BRIK. Portrait d'une séductrice, Arcadi Vaksberg, Albin Michel, Domaine russe, 1 octobre 2010, 23,20 euros, 350 pages, ISBN-13: 978-2226107558.

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28 mars 2014 5 28 /03 /mars /2014 05:41
 
loveinafallencity.jpgLa Chine à la veille de la révolution communiste. Le Quatrième monsieur reçoit une visite solennelle : le mari de sa Sixième sœur est mort. Tout le clan familial se rassemble. Certes, l’homme n’était pas fréquentable et à tout prendre, Sixième sœur s’en trouve heureusement libérée. Mais le clan est en proie à la débâcle financière, et il lui faut trouver une solution, marier Septième sœur par exemple. Le Conseil de famille avance des noms. Des situations en fait, plutôt que des prétendants. On mariera Lio-Su, qui étouffe dans le carcan des lois ancestrales, comme pour s’en débarrasser par la même occasion. On la mariera bien. Après tout, le clan des Pai reste une demeure en vue. Une vieille bâtisse délabrée à vrai dire, meublée sans goût et où le temps semble s’être arrêté. Celui d'une vieille famille chinoise qui se raconte de lointaines histoires de piété filiale, ineptes aujourd’hui. On arrange donc son mariage. Fan sera l’époux, ce riche célibataire excentrique, noceur invétéré. Il ne s’agit que de sauver le clan. Fan n’est pas immédiatement séduit par cette femme dont la principale qualité lui semble de baisser toujours la tête. C’est que Lio-Su se sait une femme parfaitement inutile. Elle ne manque toutefois ni de charme, ni de délicatesse, ni d’intelligence. Fan s’en rend très vite compte, quand Lio-Su résume à la perfection ce qu’un chinois de l’antique Cité attend d’une femme à la vertu pure : qu’elle demeure irréprochable en compagnie d’autrui, mais femme de mauvaise vie dans le secret du lit. Cette lucidité dialectique séduit Fan. Tout comme ses airs, infiniment raffinés, décrits dans le plus pur style victorien, corset et châle sur les épaules dénudées, où la tournure remplacerait la crinoline… Un monde de femmes contraintes de souligner leur silhouette sans trop aguicher le regard pour demeurer invisibles dans leur décence musquée. Etrange condition de la femme arrimée à cette sorte de puissance fragile et compliquée. Occupant de plus en plus le devant de la scène amoureuse mais demeurant sans droits, désincarnée, le corps évanescent arboré comme le réceptacle d’une âme pure et innocente, n’offrant aucune prise à la souillure des plaisirs de la chair ni aux artifices de la séduction, sinon dans ces replis voluptueux que le vêtement dissimule. Roman de mœurs, le récit dessine le portrait d’une femme piégée par l’Histoire de la Chine ancestrale, avec un classicisme de style qui étourdit quand partout autour des protagonistes le monde craque. eileen ChangjpgLio-Su, dernière «vraie» chinoise, démodée, délicate, emplie d’une retenue et d’un secret que rien ne semble pouvoir arracher, le visage rempli de pensées. Lio-Su lucide, lige d’une famille sans destin, offerte à un mariage qu’elle souhaite d’esprit plutôt que de chair, c’est cette rencontre des âmes tout d’abord que le récit privilégie avec obstination, la lente conversion de fan le séducteur à la suprême élégance de Lio-Su. Bousculée pourtant, offensée, et finissant par répondre avec passion aux injonctions de Fan de la voir se libérer des conventions qui l’entravent. Si bien qu’elle devient sa maîtresse plutôt que sa femme, au grand dam du clan Pai, aux yeux duquel Lio-Su passe désormais pour une traînée. Installée dans une belle demeure tandis que la guerre s’annonce à leur porte, oisive, Lio-Su rompt peu à peu tous les codes qui la retenaient prisonnière de cette histoire familiale échouée. La guerre achève de rompre les mentalités. Elle qui devait se faire invisible parce que maîtresse de Fan, ne cesse de monter en puissance dans le récit, résumant avec force ces temps où «les hommes civilisés, privés de mémoire, tournent à tâtons dans le crépuscule ; vacillants, en quête de quelque chose, (quand en réalité) tout est achevé».  Alors tout ce qui semblait immuable s’effondre. Il ne reste rien, que le souffle épique des êtres aux prises avec leur vie et Lio-Su qui découvre enfin qu’elle et Fan avait été jusque-là trop occupé à tomber amoureux pour prendre vraiment le temps de s’aimer. La chute de Hong-Kong enseveli leur monde devenu indéchiffrable, et dont le terme reste introuvable, sinon qu’au milieu des décombres, deux êtres ont fini par se trouver.
 
 
Love in a Fallen City, Eileen Chang, Roman traduit du chinois par Emmanuelle Péchenart, éditions Zulman, mars 2014, 160 pages, 16,50 euros, ISBN 978-2-84304-692-6.
 
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