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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 05:11
Barjo, de Michael Coleman

Après son superbe Filer droit, son premier roman pour adolescent traduit en France (2006) et qui s’était vu décerner le prix des Inrockuptibles 2008, Michael Coleman récidiva avec un roman adolescent d’une rare intelligence d’écriture, sorte de huis clos prodigieux et tragique.

Daniel et Tozer tombent au fond d’un gouffre. Les voilà piéger sous terre. Pas vraiment amis, mais pareillement têtes de turc de leur classe. Tozer est l’idiot de service, Daniel, l’Einstein crédule. C’est à la suite d’une course d’orientation, tout au long de laquelle personne ne les a ménagés, qu’ils se sont retrouvés en si mauvaise posture. Souffre-douleur du nouveau prof d’éducation physique, Axelmann, Daniel et Tozer ont d’abord appris à se détester. Enfin, Tozer surtout, aux yeux duquel Daniel incarne tout ce qu’il n’est pas. Trop intelligent, sans cesse à poser les bonnes questions, à trouver les bonnes réponses. Tout est question d’angles et de mesure chez lui, de logique dont il fait un usage tout à la fois abusif et rayonnant. Mais là, sous la terre, apeurés l’un et l’autre, ils apprennent à se redécouvrir. Et progressivement à comprendre l’humiliation dont ils n’ont cessé d’être l’objet. Flash-backs. Le camp de vacances, les railleries, l’injustice qui les a liés l’un à l’autre malgré, ou voire, contre eux. Mais Tozer se rappelle à présent comment, pour la première fois, Daniel a su lui rendre confiance en lui, en expliquant comment s’orienter avec une boussole et une carte. C’était la première fois que Tozer n’était pas moqué comme un demeuré.

A côté d’eux, dans la grotte, gît un corps à demi-mort. On ne sait tout d’abord de qui il s’agit. Bientôt l’eau vient sourdre et menace de les emporter. Il faut trouver une issue. Et prendre une décision : sauver l’autre ou le laisser périr. L’autre… Celui-là même qui encourageait heure après heure toutes les brimades à leur encontre. Le tortionnaire qui n’a cessé de les poursuivre de sa vindicte, d’attiser la moquerie des élèves à leur égard. Axelmann, leur prof de gym. Mais en perdition cette fois, moribond, affolé, et dont la vie ne tient qu’à un fil. Fil que romprait bien Tozer… Mais fil que les deux adolescents ne vont pourtant pas rompre. Ils le sauveront au péril de leur propre vie. Héros ? Non : humains, pas moins et rien moins qu’humains.

Le roman est traversé par un très fort sentiment d'iniquité. Et cette fois encore, comme dans Filer droit, c’est à travers ce même imaginaire de la cécité que l’exercice narratif prend corps. Comme un symbole de notre temps, où il s’agit de faire confiance à qui vous guide quand vous ne pouvez plus voir. S’en remettre à l’autre. Totalement. Dans l’impossibilité de jouir pleinement de ses facultés ou plutôt, d’être soi sans l’autre. Magnifique éthique, sans moralisme doucereux, qu’administre cette fois encore Michael Coleman !

Barjo, de Michael Coleman, éd. du Rouergue, coll. DoAdo noir, oct. 2008, traduit de l’anglais par Ariane Bataille, 272 pages, isbn : 978-2-84156-964-9, 12,50 euros

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2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 07:58
Austerlitz, W. G. Sebald

La vie de Jacques Austerlitz, hanté par un pressentiment obscur, lancé brusquement à la recherche de ses origines. Portrait d'un émigré déraciné, vulnérable. Doux. Ce qui d’emblée fascine dans ce texte, dernier roman de Sebald, c’est son actualité. C’est un écrit d’aujourd’hui, qui nous parle d’aujourd’hui, du monde tel qui va, des symboles qui le plastronnent, dont cette construction à la gloire de la mémoire française du livre, la Bibliothèque François Mitterrand, édifiée là où les biens confisqués des juifs furent entreposés pendant la guerre. La BNF, lieu muséal par excellence, où affluent tous les trésors de la culture mondiale et où les dignitaires nazis en goguette venaient prélever qui un manteau, qui une toile… Mais on aurait tort de le lire comme un livre sur la Shoah. Il faut le lire comme un livre témoignant de la mystification de l’architecture contemporaine pour en interpréter la symbolique profonde. Un livre sur la culture architecturale du monde si l’on veut, des forteresses du Moyen Âge aux camps d’extermination, en passant par la BNF. Un livre qui nous aiderait à mieux comprendre les mystifications que nous avons acceptées dans nos vies présentes – personnelle et collective.

Un mémorial dédié à tous les immigrés du monde que nos symboles enferment dans leurs silences.

Tout commence dans la salle des pas perdus d’une gare quelconque -(même si elle ne l’est justement pas, cette gare). Austerlitz attend, nonchalant, promenant son regard sur les objets du monde. Austerlitz déambule et nous embarque dans sa lente description de ce qui est muet, ou voudrait le rester, ces objets architecturaux justement, cette gare d’où les déportés quittaient la France, cette Bibliothèque édifiée sur maintes trahisons nationales. Notre univers, saisit comme traces abandonnées par des douleurs enfouies, sans que jamais le lecteur ne sache encore quelles sont ces douleurs qui n’ont pas voulu passer.

Les gares, les forteresses, les blockhaus. Du minéral au végétal, Sebald nous révèle la logique intime des constructions du monde : ces souffrances que les hommes se sont imposées pour satisfaire les exigences monstrueuses de leurs paranoïas. Et l’air de rien, voici qu’il nous prend par la main et nous entraîne vagabonder du côté des camps de la mort, dans la proximité de ces êtres décharnés accrochés un instant encore à leurs pesantes brouettes et qui sont comme des fantômes littéraires dans notre culture du livre, le monde vidé de sa substance même.

Austerlitz est donc un érudit, un savant, qui travaille sur l’architecture de l’ère capitaliste, celle du XIXème siècle essentiellement. Mais Sebald ne lui laisse pas l’occasion de nous enfermer dans une chronique savante. Il se fait plus habile, possédant cette faculté inouïe de relier toutes les mémoires, toutes les époques, pour rendre notre Histoire d’un coup sensible. Car ce qu’il énonce ne peut s’enfermer dans la distance du discours scientifique. Il ne s’agit pas de nous dresser le tableau d’une Histoire cultivée : «Faire de l’histoire, c’est ne s’intéresser qu’à des images préétablies, ancrées à l’intérieur de nos têtes, sur lesquelles nous gardons un regard figé tandis que la vérité est ailleurs». Il s’agit d’ouvrir nos consciences à cet ailleurs, qui hante la BNF aussi bien et dont un écart, seul, peut nous fournir la clef.

Londres, Paris. Le sentiment d’éternité domine l’œuvre romanesque qui s’écrit là, tandis que les silences d’Austerlitz sont peut-être ce qu’il y a de plus éprouvant dans ce roman. Donnant le sentiment que quelque chose dure, ne s’est pas épuisé. Que cette chose immonde pourrait bien ressurgir, autrement, refaire surface à la poursuite de nouvelles populations qui laisseraient intact notre impératif du « plus jamais ça »… Et ce sentiment, il se fait jour sous couvert d’une méditation sur l’artificialité du temps, dans le phrasé discontinu d’Austerlitz. C’est ça l’axe du roman, sa présence aussi pour peu que l’on se laisse gagner par les silences qui encombrent son propos. C’est Austerlitz ne parvenant pas à écrire le moindre commencement de mots, vivant partout le sentiment d’être importun.

Et bien qu’à y regarder de plus près ce roman soit aussi un vrai lieu de mémoire, à poser un tel regard sur Londres ou ce Paris du 13ème arrondissement, où tous les pas d’Austerlitz nous ramènent -cet homme étrange, étranger, exilé, qui vit dans le déni de sa mémoire et qui voudrait se déraciner plus encore s’il était possible. Cet homme qui éprouve tant de difficulté à se souvenir, malgré l’exactitude des documents collectés. Et qui finit par se heurter à son passé. Prague. Il lui faudra pourtant beaucoup de patience avant de pouvoir l’affronter enfin. Seul. Dans l’effroi monumental des tours de la BNF qui recouvrent cette non-identité barbare que notre société lui a bricolée. La BNF comme enfouissement et non recouvrement.

Le projet encyclopédique, c’est au fond ce sur quoi notre monde se fonde pour détourner le regard, faisant de nous des êtres irréels aux yeux des morts. Renversant la perspective, Sebald fait des morts les seuls vivants de ce monde –ceux de Terezin. Présents d’un coup sous la BNF. Qui est l’exact lieu où se manifeste bruyamment la volonté politique française de se débarrasser des lecteurs dans un patrimoine de parade, comme de se débarrasser de tout lien avec ce passé honteux sur lequel il fut décidé qu’elle serait construite.

Austerlitz, W. G. Sebald, Actes Sud, juin 2003, coll. Babel, 347 pages, 9,50 euros, ISBN-13: 978-2330019662.

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 06:49
Fragiles essais d’aplomb, Pierre Senges

On a célébré les pionniers du vol humain. Pierre Senges, lui, immortalise ceux qui ont préféré «tomber». Il se fait l’historien des chutes, l’hagiographe des chuteurs, de la vie très brève d’Emile Monge à celle, plus complexe, du diable lui-même. Les conquérants du ciel ne l’intéressent pas, ces «prophètes déguisés en cerf-volant »… Il préfère nous livrer un livre bref pour des chutes elles aussi plutôt brèves en fin de compte. Curieuse histoire, ponctuée par celle de la construction de la Tour Eiffel, que l’on voit s’élever chapitre après chapitre. Et bizarrement, au moment où elle se dresse enfin jusqu’à l’extrême pointe de son paratonnerre, le livre se referme… Pour nous tomber des mains ? Pas vraiment. C’est qu’il y a du sérieux dans cette typologie qu’il construit, des chutes icariennes aux tarpéennes… Même si l’on se demande s’il est bon de théoriser pareil art pondéraire. Peut-être le besoin de situer cet âge d’or de la chute, entre 1889 et 1913, au fond concomitant de celui du romancier. Ou bien celui d’éprouver les raisons de nos dénis contemporains : qu’avons-nous perdu en renonçant à l’attrait de la chute ? C’est avec Einstein que prit véritablement fin l’expérience de la chute des corps, énonce Pierre Senges. La question, d’un coup, est devenue sérieuse : est-ce l’expérience de la lucidité quant à notre sort dans le monde qui a mis fin à celle de la physique ? Mais la chute n’est un précipité de matière, qui laisse intacte la question de savoir pourquoi les hommes veulent tant «se heurter enfin à l’objet» (Drieu la Rochelle )…

Essais fragiles d’aplomb, Pierre Senges, éditions Verticales, 3 octobre 2002, Collection : Minimales/Verticales, 144 pages, 8,65 euros, ISBN-13: 978-2843351440.

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23 mai 2015 6 23 /05 /mai /2015 06:27
Le Crépuscule du mercenaire, André Fortin

Deux époques… Marseille et puis l’Afrique. Une sale affaire d’incendie criminelle ravageant les archives comptables de la Compagnie Phocéenne de l’Afrique Occidentale (la CPAO), et des barbouzes de Françafrique traînant dans l’entourage d’un ministre de l’Intérieur. Deux générations d’hommes aguerris au combat politique, voire au combat tout court, et les casseroles qu'ils traînent derrière eux, de toutes natures, amoureuses ou d’affaires comme on le dit placidement aujourd’hui. Et dans l’intervalle, un système qui s’est usé et qui menace de rompre tant la concurrence est désormais ouverte en Afrique. Pères et fils en quelque sorte. Ougadougou, Aix, le cours Mirbeau, les morts de Françafrique et puis Margot dont Kervadec avait pris la main un jour, pour ne plus la lâcher que vide de tout sens des années plus tard. Kervadec... Les années 80, la cellule africaine du Président et aujourd’hui Stanley, petit voleur à la tire recruté par des barbouzes pour dérober la mallette d’un Ministre… Partout l’argent sale que l’on renifle comme une drogue de comptes de campagne électorale… Kervadec, notre héros. Rattrapé par de vieilles histoires. Margot, l’improbable amoureuse de ce mercenaire français en Afrique. C’est un peu ça ce roman : de vieilles histoires échouées qui n’en finissent pas de dériver, éparses. Chroniques de destins inaboutis, d’engagements perdus. C’est mélancolique et triste et tient par la douceur des personnages plongés dans l’effroi d’une vie insane. Une vie qui continue de pousser son cours inexorable, acculant les vieux briscards à leurs réflexes usés et les jeunes voyous à apprendre, à leurs dépens, ces mêmes gestes. La France pourrie en arrière-plan. Un incendie suspect donc, et une mallette arrachée. Et les amours impossibles de Margot et Kervadec, avec Margot qui surnage un temps et Kervadec à son chevet. Et puis Stanley encore, le maillon faible, le petit jeune qui ne sait pas de qui il est le fils et craque quand il se fait enlever. Voleur de mallette plus que de feu. A qui l’on rappelle opportunément qu’en France, la police dépend du gouvernement, non de la Justice. A qui l’on rappelle opportunément qu’en France la police relève de la raison d’état, si peu démocratique. Et donc d’un ordre qui n’a plus rien de républicain. Tous peuvent mourir à présent. Ne reste que la mémoire du narrateur, celle du juge Galtier, à la nage, toujours, toujours en chasse de cette France pourrie, la nôtre, qui chaque jour nous impose ses viles raisons.

Le Crépuscule du Mercenaire, André Fortin, Jigal éditions, septembre 2014, 248 pages, 18,50 euros, ean : 9791092016253.

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22 mai 2015 5 22 /05 /mai /2015 06:54
Nuit, Edgar Hilsenrath

Attention : chef-d’œuvre…

Un ghetto juif. En Ukraine. Sous le double contrôle des roumains et des ukrainiens, dont on sait à quel point ils ont su se montrer féroces en 39-45. Mars 42 donc, le ghetto de Prokov. Ranek y vit. Il y «vit», oui, bien que survivre paraîtrait plus approprié. Mais dans ses chaussures en chiffons et son costume en haillon, Ranek vit bel et bien, s’affaire, ne se décourage jamais, toujours sur le qui-vive, toujours à flairer la bonne occase, le bon plan, le quignon de pain, la patate crue qu’il pourra échanger pour manger un jour encore, mieux : la dent en or qu’il pourra arracher de la bouche d’un cadavre pour vivre quinze jours de plus. Des cadavres justement, il y en a partout. Evidemment. Mais le récit n’en parle pas ou plutôt, ne les nomme pas sous ce vocable : il parle de morts, de corps, pas de cadavres. Il parle de quelque chose dont l’essence ne nous serait pas encore étrangère, dont la présence serait encore celle d’êtres humains. D’un pont jeté par-dessus les ténèbres.

Chaque nuit la police s’active à transformer justement des dizaines d’êtres humains en cadavres que les charrettes viendront ramasser le lendemain. En priorité, les proies les plus faciles, vagabonds des no man’s land ou des rues, tous ceux qui n’ont pas su trouver le gite d’un abri fermé ou d’un fourré épineux. Bien qu’à l’abri, personne ne le soit, la police organisant de loin en loin ses descentes pour rafler dans les immeubles en ruine les juifs qui s’y trouvent pour les acheminer vers les trains des camps d’extermination. On nettoie donc, nuit après nuit, le ghetto pour faire de la place aux nouveaux arrivants et l’on comprend alors le poids du titre choisi tant à la venue de la nuit l’angoisse colle à la peau. Tous les soirs la même terreur s’abat sur le ghetto. Il faut avoir trouvé une place, l’avoir achetée, l’avoir louée. Et chaque soir les enchères montent quand les fourrés sont combles, quand les berges sont combles, quand les entrées d’immeubles sont combles et qu’il faut se faire invisible. La nuit, des traqueurs courent les rues débusquer les corps qu’ils transformeront demain en cadavres. Alors tout un monde fait silence, se tait, chuchote, se terre, un monde d’ombres furtives qui s’agite dans un sauve-qui-peut délétère. Ranek, lui, est trop malin pour se faire prendre. Roublard, qui sait trahir quand sa vie est en jeu et faire semblant d’aider quand l’opportunité d’une bonne arnaque se présente. Ranek ? Nombreux sont celles pourtant qui l’imaginent bon. Généreux. Mais il ne peut l’être. Tout juste parfois montre-t-il un peu de commisération qu’il regrette aussitôt : la pitié, dans le ghetto, vous mène tout droit à la mort.

Pour l’heure il a pris Sarah sous sa coupe plutôt que sa protection. Peut-être parce qu’elle vient d’arriver et qu’elle porte encore des sous-vêtements décents qu’il pourra lui voler et revendre un bon prix au marché noir. Peut-être aussi parce qu’il pourra coucher avec elle, bien qu’il soit impuissant. Le sexe, dans le ghetto, c’est une sorte d’espoir auquel on s’accroche avec les moyens du bord. (N’imaginez rien d’exclusivement marchand : désirer n’est plus si facile quand tout est sale et moche et pitoyable. Mais ne plus savoir désirer, c’est comme sentir déjà la mort entrer en soi). Peut-être aussi parce que Sarah insiste, le suit partout, ne peut pas ne pas se raccrocher à lui. Edgar Hilsenrath l’évoque avec retenue. Peut-être parce que nommer ne sert plus à rien dans le ghetto. A quoi cela rimerait-il de fouiller l’âme humaine ? Qu’y resterait-il à fouiller ? Pas même ce qui fit le scandale de l’ouvrage quand il fut publié, qui montre la police juive, auxiliaire de la police roumaine, accomplir les sales besognes du ghetto. Le plus étrange au demeurant, c’est cette intimité, ce naturel dans lequel il nous lie au destin de ses personnages, si familiers, si attachants. Ranek est ainsi comme notre guide, un ami, notre regard sur ce monde. Avec lui toute la journée nous cherchons une issue à sa faim et un abri le soir pour échapper à une mort certaine. Il nous promène dans un lieu qui devient peu à peu ordinaire, éloquent, commun. Y compris ces dortoirs où s’entassent des dizaines de corps sur quelques mètres carrés, chacun sa place, juste l’empattement de l’anatomie posée à terre, dans une promiscuité hallucinée. D’un jour sur l’autre on relève les morts qu’on jette dehors au plus vite pour récupérer et vendre leur place. Jour après jour on guette l’agonie de son voisin, dépouillé avant même d’être mort, comme s’y résout Ranek, dans la peur de voir l’objet de sa convoitise prélevé par un autre. Pas de culpabilité possible : une main lave l’autre. Et puis, encore une fois, se sentir coupable, c’est la mort assurée.

Ranek vit donc, ne cesse d’aller et venir, nous entraîne sur ses pas, dans ses intrigues, ses coups. Ranek nous raconte cette histoire du rangement des corps, un quasi problème de physique. Une histoire de volumes qu’il faut tout le temps remettre à jour, calculer le poids de celui-ci, l’encombrement de cet autre et convoiter les interstices. Tout nous devient familier. Et ce n’est pas le moins monstrueux que tout cela puisse le devenir. Il nous parle d’histoires de famille, la sienne en tout premier, de son frère qui va mourir, de sa belle-sœur qui va le suivre, longtemps acharnée à maintenir en vie son mari, ce frère que Ranek bientôt abandonne au pire avant même qu’il n’en soit mort pour s’approprier sa belle-sœur et partager avec elle le peu de vie qu’il leur reste. Une histoire de survie ? Peut-être, le sexe en étendard pour tenir bon contre la nuit. Comment survit-on au jour le jour ? Le roman d’Edgar Hilsenrath est inouï de nous en offrir le récit dans cette forme romanesque si étrangement posée. Dans cette forme où la continuité narrative rassemble ce qui partout se délite sans cesse en contiguïtés obscènes. Une continuité narrative qui, à force de faire lien, élève la réalité brute, sordide, au rang d’objet artistique. L’insoutenable du ghetto soudain transcendé par les personnages qui l’habitent et sur lesquels Hilsenrath pose un regard compassionnel. Miséricorde pour l’humain : s’il ne peut y avoir de morale dans des situations aussi déshumanisantes, c’est, au-delà de toute morale, une sorte de foi qui porte le récit vers des horizons plus sublimes, et dans ce pont que le roman devient entre l’auteur et son lecteur, ce que l’on partage n’est bien sûr pas l’expérience d’Hilsenrath mais sa voix romanesque offerte pour justifier nos vies.

Le fleuve Dniestr coule au loin charriant ses cadavres, bordant le ghetto comme il borde le récit d’un cours inassouvi, charriant un mort, quelques lignes, mais quelle image que celle de ce corps dansant entre les vagues avant de disparaître à tout jamais du récit, comme une fiction nécessaire et fugace, le têtu du réel qui ne peut parvenir à trouer la fiction et la rendre autrement réelle que dans sa dimension métaphorique.

Reste des hommes, des femmes et des enfants qui font logis sans qu’aucun d’entre eux ne soit de la même famille, un peu à l’image de cette communauté que nous lecteurs formons alors avec l’auteur lui-même et son expérience inapprochable –cela ne tient que par cette misère de la solitude de tous arrimée au semblant de lui échapper, pour nous le roman, pour les indigents du ghetto, ces familles reconstituées de bric et de broc.

Et bien sûr, Ranek finit par s’affaiblir, attraper le typhus et crever pitoyablement. Là, le récit n’est plus continu mais spasmodique, avec de fortes élisions temporelles. Des tableaux se succèdent. De courts moments d’esquisses romanesques. Comme si tout était devenu impossible à dire et que l’on ne pouvait s’en remettre qu’aux images, pas mêmes possibles à crayonner. Il se referme sur l’espace topographique du début, et son intrigue initiale. Reste Deborah, la belle-sœur de Ranek, qui se promet d’être femme, et mère, l’enfant d’une autre sous le bras.

Nuit, de Edgar Hilsenrath, traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarth, éditions du tripode (paru sous la marque Attila), janvier 2012, 560 pages, 25,50 euros, ean : 978-2917084427.

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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 06:04
L’île du serment, Peter May

Le meilleur roman noir qu’il m’ait été donné de lire cette année ! Un roman qui ose un ton, une forme, un style. Voilà enfin un roman qui sait convoquer l’Histoire, avec un grand «H» s’il vous plaît, sans la trousser en oraisons pressées.

Le sujet de ce texte, c’est l’Ecosse. Point barre. Et encore. Le cap-aux-meules, les îles de la Madeleine battue par les vents, l’île d’Entée, la lande déserte, peut-être celle du Roi Lear ou celle de Synge, plus sûrement celle de quelques Early Scots ou du génial Robert Louis Stevenson… Le sujet de ce roman, c’est l’Histoire, la grande famine écossaise et non cet homme assassiné dans une maison d’un autre siècle. Ce sont des silences, des silhouettes, une tempête battant les vagues en brèche, le Golfe du Saint-Laurent et toutes ces choses cachées qui font des vies leur propre. Le sujet de ce roman c’est un autre monde, une autre époque qui revient hanter la nôtre, à des milliers de brasses des naufrages romanesques. C’est ce rêve que fait l’inspecteur en charge de l’enquête et qui soudain fait basculer le récit. C’est d’une femme que l’on soupçonne d’avoir tué son époux volage, c’est l’histoire d’un tableau, d’un visage, de Kirsty, la dame que l’on soupçonne, qui hante les rêves du narrateur. C’est l’histoire d’une lignée, d’un roman de famille raconté à la tombée de la nuit, celui d’un jeune homme qui sauva une jeune châtelaine perdue dans la lande et fit des kilomètres la jeune fille dans les bras pour la conduire en lieu sûr. Elle parlait l’anglais, lui le gaélique.

Le sujet du roman, c’est le gaélique justement, cette langue disparue -il s’en faut de peu. Ou l’histoire de ce fadet débile qui s'égare et meurt après avoir lorgné de trop une femme trop belle pour lui. Un débile qui vivait dans le monde de son plafond, dans la fresque qu’il y avait dessinée. C’est l’histoire d’un type qui se remémore son enfance, le dénuement et les clivages sociaux qui l’ont marqué. Le tout dans une langue infiniment raffinée, loin de la fosse commune des jetés lexicographiques du polar contemporain. C’est l’histoire de Sime, l’inspecteur en charge du meurtre du mari de Kirsty qui, l’interrogeant, découvre ses propres accents dans le grain de sa voix. Ses racines comme on dit. Alors monte d’un coup le souvenir de l’Ecosse, les Highlands superbes venant submerger le récit de leur empreinte glacée. C’est le roman des Highlands, le roman des solitudes, de la mémoire tragique, du passé défunt. Celui des Stuart défaits, des écossais vaincus. De l’invasion anglaise s’accaparant leurs terres pour les vider de leurs habitants et y mener paître leurs moutons. Ce roman, c’est une atmosphère, tragique, lourde, sombre, lente, c’est l’histoire des déportations massives des écossais, par villages entiers, vers l’Amérique. Des villages brûlés, des enfants égorgés. C’est l’histoire d’un retour de l’Ecosse dans ce détour romanesque, celle de la famine, celle d’un peuple massacré. C’est l’histoire d’une conviction romanesque qui nous abasourdit, où le Je qui troue de part en part le récit est celui des siècles passés, tandis que la narration du présent se fait à la troisième personne, dans cette distance auctoriale si pertinente d’un auteur en quête de sa propre mémoire. Comme si la seule voix intime ne pouvait être en soi qu’absente. C’est l’histoire de la Grande Rafle, de la déportation massive des écossais, battus, enchaînés, exilés. Cinq générations en arrière. Chassés des Hébrides extérieures. Un journal ouvert à l’horreur. Ce roman, c’est l’Ecosse, et son insoutenable qui fait retour.

L’île du serment, Peter May, éditions du Rouergue, 3 septembre 2014, coll. Rouergue noir, 423 pages, 23 euros, ISBN-13: 978-2812606854.

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14 mai 2015 4 14 /05 /mai /2015 07:32
Voici le temps des assassins, Gilles Verdet

Paris. Un homme met le feu à sa voiture, s’éloigne tranquillement en plein boulevard Saint-Germain pour en rejoindre un autre et tandis que la voiture en feu capte toute l’attention de la foule, avec son complice pénètre dans une joaillerie pour la dévaliser. Mais au moment d’en sortir, deux femmes voilées les braquent. Simon est touché. Paul s’en sort. Il lui faut comprendre maintenant, tandis que tout se joue déjà dans cette contraction du temps de l’agonie de Simon où l’éternité est comme suspendue à l’étirement d’un dernier soin. Paul retrouve sa femme, lui avoue le casse avec Simon, flic de son état. Les femmes voilées les attendaient. Peut-être pas des femmes du reste. Il ne sait pas. Il cherche. Découvre que Simon fréquentait un club : celui «des vilains bonshommes», réminiscence de celui que Rimbaud fréquenta quand il vint à Paris. La Rimbe à corps nu du coup, entrant dans l’histoire avec force, «merde, merde, merde», comme il devait se l’écrier un soir au cours d’un dîner des vilains bonshommes à l’écoute d’un poème idiot, se fâchant tout net avec l‘assemblée imbécile. Moins la Rimbe en définitive que Rimbaud, Gilles Verdet à ses basques, nous menant dans ce Paris de la semaine sanglante régler les mauvais comptes des années 70 tandis que le récit file ses morts suspectes. Car ce qu’il interroge, c’est ce désir de liberté qui a accouché de monstres. Les nôtres ? Pas sûr. Une sale histoire finalement, de paumés des temps utopiques, orphelins d’une rébellion qui n’a pu se muer en révolte et dont les enfants finissent today d'en achever leurs comptes à la kalachnikov. Ce qu’il reste de ces années communautariste ? Une romance en somme -il faut aimer-, bordée de loin par l’incandescence rimbaldienne et ces temps de revenants qui agitent des gestes de désespérés.

Voici le Temps des assassins, Gilles Verdet, Jigal polar, février 2015, 232 pages, 18,50 euros, ean : 979-1092-016321.

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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 06:15
Alfred Döblin, Hamlet ou la longue nuit prend fin

Edward, le héros blessé de Döblin, demande à son oncle James Mckenzie de lui raconter Hamlet. «Commence avec Hamlet qui revient de l’étranger, de l’université de Wittenberg ou d’une campagne contre le futur prince de Norvège, Fortinbras. Son père est mort, mort depuis longtemps. Lui, on l’a donc expédié à Wittenberg, parce qu’on le craint.» Que craint-on d’Hamlet ? Edward ne sait pas. Ne sait rien. Mais il veut savoir. Il demande à tous de l’éclairer, de lui raconter la cour d’Elseneur. Et tous lui racontent des histoires plus ou moins édifiantes dont Edward ne peut se satisfaire : il veut l’honnêteté, tandis que son oncle James refuse de lui raconter Hamlet. A la place, il lui parle du Roi Lear. L’histoire d’un père et d’un verrat monstrueux, sanguinaire, qui sacrifie tout à son égoïsme. Et au fil de leur conversation, tente de montrer à son neveu que son désir d’honnêteté est un danger pour l’humanité. Mais Edward veut comprendre et peu à peu son désir prend la forme d’une folie meurtrière : «une taupe travaille en moi et me rend taupe moi-même. » Sa mère, inquiète, demeure à son chevet. Il est question partout d’amour dans le récit de Dôblin, comme du sens ultime que la vie pourrait prendre. Le fils guignant du coin de l’œil la réaction du père qui ne cesse de l’observer à la dérobée, de l’épier.

«Le chien des Enfers court librement parmi nous et il aboie désespérément. Il n’a plus de fonction. Qui peut-il bien surveiller ?»…

La détermination d’Edward à vouloir connaître la vérité va finalement tout emporter sur son passage. Tous vont se raconter. Passer leurs aveux. Minuscules. Chacun pourtant épiant bientôt chaque autre dans son désert épique. Il ne reste bientôt que la fuite pour raison, ou le meurtre pour échapper à la ronde des egos, à l’impossibilité des uns et des autres à s’ancrer hors de soi. Bien qu’il y ait «quelque chose en l’homme, c’est certain : il voudrait s’en défaire.» Edward en est sûr. Il y a quelque chose en nous, derrière nous, qui pourrait nous guider au-delà de nous. Un simple changement d’optique suffirait à le prouver. Ce changement d’optique autour duquel Hamlet ne cesse de tourner, quand il réalise la stérilité de son auto-observation. C’est pourquoi il met en scène tous ces dispositifs compliqués de surveillance, d’observation de l’observation... Se méfiant de cette parole vagabonde qui a peu à peu envahit la scène. Une parole sans adresse, quand on ne peut fonder son désir que dans l’attente d’une parole adressée.

D’une manière ou d’une autre, les échanges langagiers exigent toujours que l’on trouve une réponse à la question de savoir ce que l’on est en train de faire.

Dans la théorie des jeux, il existe des jeux bâtis non pas sur la prémisse «ceci est un jeu», mais autour de la question de savoir si tel jeu en est un. Question qui laisse ouverte de choisir le cadre à l’intérieur duquel comprendre et convoquer l’adresse.

Alfred Döblin, Hamlet ou la longue nuit prend fin, Fayard, traduit de l’allemand par Elisabeth et René Wintzen, coll. Littérature étrangère, février 1988, 501 pages, ean : 978-2213020747.

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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 07:39
Ce que le temps fait à la mémoire...

Pour comprendre ce que le temps fait à la mémoire, Freud nous dit : «pensez aux villes ». Pensez à leur topographie, à leurs sédimentations, à leur diversité, et puis changez d’échelle, songez à ce petit pan de mur jaune brossé par Marcel Proust (observant la Vue de Delphes), prenez de la hauteur, voyez la Seine dans ses méandres, vagabondez, livrez-vous à ses flux, ses immobilités, ses adhérences, aux terrains vagues qui la bordent, aux places abandonnées, aux rues étroites… Et pour y raisonnez l’inscription du temps, examinez l’espace, les surfaces qu’il déploie, exclue ou replie, sans oublier de voir la ville en coupes géologiques ou dans ses profondeurs. Regardez aussi ses pierres, ses murs, ses lézardes, observez les pavés que l’on voit et ceux que l’on ne voit plus. Pensez à Rome et pensez à Pompéi. «Soyez tour à tour promeneur et archéologue, ajoute Laurence Khan (La petite maison de l’âme, Paris, 1999). «Avec ou sans guide, pelles et pioches ou votre seul regard. Et laissez filer la pensée vers ce point obscur de l’enchevêtrement le plus serré des temporalités. » Là où les signes de l’Histoire sont l’opacité même. Car «le tissu le plus épais est toujours le lieu de l’oubli et parfois celui de la réminiscence. Quelque chose comme l’ombilic du temps», là où l’inconnu fait signe et fonctionne comme point de fuite «et ce, dans l’actualité d’un regard aux prises avec la remémoration.» L’observateur qui sait cartographier la ville qui n’est pas la sienne, celle qui se dérobe à sa prise, réveille une mémoire millénaire, celle d’une humanité qui n’a cessé, de génération en génération, de s’approprier la ville dans un rapport étrange d’amour et de ressentiment, pour transformer sans cesse, faute de pouvoir le conserver, ce qui fut l’œuvre des pères et n’a cessé de disparaître. La ville, nous dit Laurence Khan, est un corps latent nécessaire, où le débris disparu est le commencement d’un travail de la pensée qui ouvre l’horizon des reliquats où ne pointe aucun fétiche, contraignant le promeneur à la fiction.

images : Vue de Delphes, Vermeer, 1659, détail...

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3 avril 2015 5 03 /04 /avril /2015 07:10
La Chanson pour Sony, Ahmed Kalouaz

To be in dire straits… Vichy, un des meilleurs bassins d’aviron au monde. Mais sur la route de l’entraînement : un mendiant, ex-taulard qui a pris quatre mois de prison ferme pour avoir pillé un tronc d’église. Notre monde… Ancien boxeur poids lourd, il faillit être champion d’Europe. L’ado qui l’écoute et raconte l’histoire, de retour chez lui, cherche sur internet, tombe sur Sonny Liston, Mohamed Ali, Foreman… Il visionne des combats, s’arrête sur une chanson de Mark Knopfer : Song for Sonny Liston. Juste cela, l‘ex-boxeur mendiant toujours à sa place dans la rue. Et tourne la page d’une nouvelle qui évoque l’alpinisme. Chambéry, Grenoble, Gary Hemming, qui avait ouvert des voies dans le massif du Mont-Blanc. Giono dans la nouvelle suivante, le Trièves où il vécut. La chasse à l’arc cette fois, où l’important «est de faire corps avec la cible». Gino le Pieux ensuite : le vélo, avec ses drôles d’endroits pour mourir : comme au mont Ventoux, «sous le regard tout en beauté des montagnes». Gino Bartali donc, champion italien, le Tour de France 1938 et Gino si exemplaire dans son opposition à Mussolini. Emprisonné 45 jours, suspendu de compétition, ne cessant de parcourir, seul, l’Italie à vélo pendant la guerre. De Florence à Assise, poussant jusqu’à Gênes où un homme lui remettait de l’argent qu’il rapportait à Rome pour sauver des familles juives à la barbe des fascistes. Gino sauva 800 juifs, avant de gagner le Tour de France en 1948. Quelles valeurs le sport véhicule ? L’humilité, le courage, la persévérance… Peut-être dans ce petit pas de côté que, nouvelle après nouvelle, l’auteur construit. Ce petit pas de côté qui est le propre de tous les champions qu’il évoque, et dont on ne sait rien, partis qu’ils sont, souvent, sans laisser derrière eux aucune de ces traces que les peoples d’aujourd’hui ne cessent de peaufiner dans leur sillage. Celles de ce recueil somptueux qui vient se clore sur le final miraculeux des J.O. de 1968 et son podium hallucinant qui vit Smith et Carlos brandir chacun, têtes baissées, un poing ganté de noir à la face du monde ébahi.

La Chanson pour Sony et autres nouvelles sportives, Ahmed Kalouaz, Le Rouergue, DoAdo, 1er avril 2015, 74 pages, 8,70 euros, ISBN-13: 978-2812608551.

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