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26 novembre 2013 2 26 /11 /novembre /2013 05:35
corps.jpgAu départ, on a un corps. Et puis il faut gagner autre chose : être ce corps, l’habiter, le découvrir, le connaître, l’aimer peut-être. L’exister. Dans sa chair, non dans ses signes. Dans cette chair ouverte à l’émotion, au risque de la voir déferler. Au début, un corps nous est donc donné. Inachevé. Il faut ensuite entrer en sa possession. En faire son corps. En nouer tous les morceaux. Le rassembler. Puis l’unifier. Pour ne rien céder au déterminisme biologique qui ferait de nous des viandes, fussent-elles lyriques. Il faut alors trouver la passion de l’animer. Lui donner vie, lui insuffler ce supplément sans lequel nous ne sommes rien. Et ce n’est pas facile, certes. Jamais gagné d’avance : longtemps, on est mal dans sa peau. Ce n’est pas une obligation, mais un fait sociologique. On est tout d’abord dans son corps comme dans la peau d’un autre. Celle d’un étranger. Dès l’enfance où le corps est immédiatement l’objet des attentes parentales. Il semble leur appartenir du reste, davantage qu’à l’enfant lui-même. Ils l’habillent, l’exhibent, le façonnent. C’est une structure, un genou qui saigne, une grippe qui l’enfièvre. L’auteure raconte ces signes qui rassurent les parents, la fabrique du genre, le bleu des garçons, le rose des filles. On est loin du corps pourtant, à travers ce façonnage des souvenirs, contraints par la forme romanesque à se déployer linéairement. C’est moins une histoire du corps au fond, qu’une histoire du Moi, ou de la conscience que l’on pourrait se faire de son propre corps comme objet sociétal… Tous les accessoires qui font corps sont égrenés sans surprise. Toute la panoplie des petits garçons, des petites filles. Toutes ces béquilles, ces étais que les parents installent jour après jour pour soutenir leur vision du monde. Mais on reste en surface des choses dans le roman, à peine à soulever l’écume d’un énoncé qui ne parvient pas à faire corps dans le récit. On reste dans la Lettre, loin du corps. Certes, il y a la justesse à penser, la question du genre par exemple. Toute l'entreprise éducative est longtemps exclusivement la question du genre. Le roman s’en empare à loisir, démonstrativement. Tout comme de l’apprentissage de la sexualité, ou de l’aventure d’aimer, passant en revue les phases, les codes, pour nous mener là où le roman veut nous mener : au romanesque d‘une trajectoire plus ou moins exemplaire. On n'y sent guère le désir fouailler. Sinon comme principe. Non cette affaire vrillée dans nos chairs. Tout est bien vu donc, intellectuellement. La découverte de la pudeur adolescente et la gêne qui s’installe dans l’espace intime de la famille, les changements de gravité du corps au cours des âges. Mais ce cours des âges plombe le récit, il me semble du moins, le rend factice, l’assujettit à sa seule entreprise romanesque où le physique va primer sur le corps, l’auteure n’étant jamais aussi prolixe que lorsqu’elle évoque ce physique qui ressortit au tempérament, ou au style : la mise en scène de soi, dans l’oubli du corps, du pathétique de la chair. Alors on suit comme ça le personnage central, qui vieillit, devient mère et réinstalle sa problématique dans la succession des filiations. Mais jamais l’épreuve d’être nu devant son objet d’écriture n’est advenue. Tout est terriblement fabriqué. Même les «mises à nu», l’aveu infime truqué, trop écrit. Quand il faudrait pouvoir se dénuder, se mettre à poil pour tout dire. Se mettre à poil devant autrui. Pas devant soi. Pas devant le miroir où le regard est toujours déjà trop habillé. Nu devant un autre. Non pas devant ce regard médical qui ramène le corps à sa machine. Ni devant le regard amoureux qui le revêt de ses parures sacramentelles. Peut-être pas même devant un regard désirant. A poil devant un autre, hésitant. Plutôt que de parler bourgeoisement du corps, dans l’apparat d’une conscience faite pour s'admirer, et subsumer le désir d'autrui sous le désir de soi…
 
 
Avoir un corps, Brigitte Giraud, Stock, Collection : La Bleue, août 2013, 240 pages, 18,50 euros, ISBN-13: 978-2234074804
 
 

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13 novembre 2013 3 13 /11 /novembre /2013 05:59
louves.jpgUn manteau de louve jeté sur les épaules, l’enfant dans ses bras, le corps du prêtre pendu dans son église… Les gens des montagnes sont rudes, sinon hagards quand décline le jour. Quand cesse-t-on d’être un enfant ? Peut-être le jour où l’on ne peut plus croire aux histoires… Comme Célia, qui porte la débâcle de ses parents sur ses épaules, de retour sur les lieux de sa petite enfance avec sa mère à moitié folle, insouciante, plus ado que elle, ne le sera jamais. Comment les choses ont-elles donc commencé ? Sa grand-mère était morte, sa mère avait tiré les volets et s‘était enfermée dans cette tombe étrange qu’était devenue la demeure familiale. Catherine, cette mère jadis gloire littéraire, incapable d’écrire aujourd’hui la moindre ligne, s’était semble-t-il pourtant remise au travail, mais de la plus odieuse des façons : en racontant l’histoire douloureuse dont sa fille était l’héroïne… Sa fille Célia, qui se rappelle ses longs étés de solitude dans le village hostile, avec les gamins qui ne cessaient de la houspiller et les livres qui lui tombaient des mains : à quoi bon lire, si les livres sont juste des miroirs ? Dans le village, un lourd secret hantait toujours les familles. La sienne tout particulièrement, et celle qui habitait depuis toujours le vieux moulin, où Célia a fini par retrouver Alice, son amie d’enfance. Peut-être folle elle aussi, cloîtrée, murée, tenue au secret par un père bousculé. Alice qui joue au loup la nuit, claudicant entre les légendes et les récits de fillettes assassinées. Alice qui se fait louve, arpentant dans ce peu d’espace la liberté qu’on lui refuse, rôdant, épiant, embarquant Célia avec elle à la faveur de chaque nuit. Vagabondant dans ces bois où les fillettes sont mortes. Que faire de cette réalité sordide, quand on est un enfant ? Pour Alice désormais, seuls les animaux sont tout le réel du monde qu’elle veut bien partager. La fantasmagorie du loup dès lors, ne renonçant jamais à collecter la mémoire haineuse des hommes. Déterrer leurs immondes secrets. Le monde des adultes est pathétique, sinon pitoyable. Alice l’a fui. Célia l’affronte. Tandis que dans la vallée un climat de terreur s’est installé, de haine, de chasse à l’homme. Célia enquête, rouvre les vieilles mémoires, au creux desquelles l’on voit sa grand-mère agiter l’arbre des morts, soigner les gens et découvrir les sales secrets de leur vie. L’on raconte ici et là que le grand-père était l’assassin. Que dans leur famille de Célia on ne donne naissance qu’à des filles, toutes folles, toujours, et dont les maris meurent étrangement tôt. Fuir. Fuir cette mère vacillante, le village et ses histoires ignobles. Mais à la faveur de leur retour, les vieilles jalousies ont explosé, frappant Célia de plein fouet. De battues en battues, on chasse un homme peut-être coupable, sans doute innocent. Les voix se mêlent dans l’affreuse douleur qui étreint Célia, sa peau de louve jetée par-dessus ses épaules, sans parvenir à la sauver de la malédiction qui pèse sur elle. Superbe roman que ce cœur des louves, écrit dans la fiévreuse passion d'une écriture volontiers onirique.
 
 
Le cœur des Louves, Stéphane Servant, Editions du Rouergue, 17 août 2013, coll. DoAdo, 541 pages, 17,50 euros, ISBN-13: 978-2812605581.

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9 novembre 2013 6 09 /11 /novembre /2013 06:39

8-tirailleurs.jpg"Verdun, la pluie, la boue, le froid qui bestialise le corps, l’enfouit dans cette terre où l’on ne combat pas et ne fait que subir le vacarme meurtrier des marmitages. La pluie ou bien la neige, la grêle encore, le froid, la sauvagerie de la boue recouvrant toute chose et barbouillant toutes les silhouettes humaines en un identique bonhomme d’argile rappelant vaguement un Adam empêtré dans la glèbe d’un paradis en ruine. La nuit, la boue, la pluie tourmentent sans cesse l’escouade de Mohamed, tout entière occupée non pas à combattre mais à s’arracher à la succion visqueuse de la tranchée. Le dos rond sous le barda, pataugeant jour et nuit dans une eau pourrie, les mollets enfoncés dans la fange, l’escouade marche dans la confusion d’un grand troupeau de bêtes égarées.

Cris, gémissements, ordres incompréhensibles, fracas des bidons et des gamelles, jurons, râles, ils vont sans comprendre ni rien voir, la masse des "bonshommes" habillée de guenilles, comme autant de poupées de chiffons montées sur des ressorts distendus, en file indienne collée au dos d’un guide qui ne sait même pas lui-même où il va et n’avance que poussé par les ballots qui le suivent. Parfois, en de brusques mouvements de reflux, des colonnes se cognent sans que jamais personne ne tente de savoir si la colonne que l’on vient de heurter ou que l’on coupe est du même camp. Ils marchent et se fichent de savoir où ils vont, car tout autour d’eux l’horizon est identique. Ils marchent parce qu’il n’y a plus d’espace où aller mais seulement du temps à parcourir. Le corps meurtri, enfoui dans la glaise, recouvert de terre, de sang, de sueur, d’urine, il est presque impossible d’arracher les blessés à la vase qui les aspire. Il faut s’y mettre à trois, à quatre, les harnacher et les haler dans un effort invraisemblable. Tous ces êtres font désormais organiquement corps avec le sol où ils évoluent. Ils appartiennent à une géographie et non à une histoire, ce sont des "pays" et non des "patriotes", le paysage même, que l’histoire martyrise. S’ils veulent sauver leur peau, il leur faut sauver la terre qu’on ravage, en solidarité avec cet autre bonhomme qui fait front dans la tranchée ennemie. Et parce qu’il n’y a pas d’issue dans cette folie, rien d’autre n’est possible que de se ruer contre cet autre soi-même dans les effrois de la boue et du sang qui giclent de toute part." Kamel Laghouat

 

Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, décembre 2013, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18.  (extraits)

image : carte postale de 1914.

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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 04:04
patrolinUn roman.
La pointe sombre des forêts, les frondaisons des hêtres, la roche affleurant partout de part et d’autre de la Meuse où, par plaisanterie, il vient de se jeter à l’eau et n’en veut plus sortir, lançant aux siens qu’il rentrera à Paris à la nage, profitant d’une péniche pour remonter dans son sillage le cours sans effort. Octobre, remonter la Meuse, basculer vers le bassin de l’Oise par la Vesle et descendre vers le Sud… Le monde a disparu pour ne laisser place qu’à l’univers d’une eau brunâtre épinglée de berges confuses. Tout juste reste-t-il un pont et le sentiment de glisser sur une plaque mouvante qui se contenterait de ruisseler lentement vers la vallée où toutes les nuances de gris s’étagent subtilement. Poursuivre, simplement poursuivre, pour voir après le virage la vallée qui s’écoule, la terre déroulée dans sa géographie sublime, qui partout continue, se prolonge, s’ouvre à l’indécision du flux. Et c’est peut-être moins continuer dont il s’agit que de reprendre, dans le flux de la vie, chaque geste ébauché, porté par un courant millénaire chaque fois recommencé.
Un autre jour il jette son sac dans la Garonne, qu’il suit dans une vallée taillée à travers la montagne. Il y a quelque chose d’improbable dans son désir, raconté brusquement au conditionnel, narrant mètre par mètre sa présence dans les flots, dévoilant les silences auxquels ouvre l’art de la description. Ici une pierre bancale au fond du lit de la rivière, basculant périodiquement dans un claquement sourd. Là l’étrange résonance que le monde fait à hauteur d’eau. Nager ? Un long tunnel sans voûte. Déambuler plutôt, dans un paysage incommensurable et répété. Nager, le même geste, inlassablement, béant, porté par cette écriture grande ouverte. A quoi au juste ? Rien. Au paysage toujours recommencé. Mais c’est peut-être cela l’écriture, cette narration ouverte sur un monde que rien ne peut remplir… Sinon par accident. Cette crue violente par exemple, qui clôt le roman et qui finit par anéantir tout espoir de rendre compte de quoi que ce soit. L’Aisne a disparu. Il n’y a plus de rivière mais l’immense vide cosmique de l’eau qui s’est répandue, qui déborde sans retenue. Il nage, mais ne sait plus où. Dans un champ où l’eau a fui, tandis qu’un grand silence recouvre la plaine. Il nage, mais cette fois dans la vase, loin de la rivière et de son lit ordonné pour finir seul, assis dans la boue, dans une flaque stupide, nu, submergé par le flux héraclitéen des choses, l’idiotie du réel.
 
La traversée de la France à la nage, de Pierre Patrolin, J’ai Lu, coll. Roman, juin 2013, 858 pages, 9 euros, ISBN-13: 978-2290068885.
 

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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 04:03

ibycus.jpgNevzorov vit dans un quartier de Pétersbourg qui empeste le pâté bon marché. Seule lecture : les potins consacrés aux aristocrates. Au détour d’une ruelle, une diseuse lui prédit l’avenir. Un destin ! Il sera riche et célèbre. De fait, voici que le hasard lui tombe dessus sous la forme d’un gros meuble écrasant un ami antiquaire… Des bandits viennent de dévaliser sa boutique. L’antiquaire agonise sous son meuble. Par chance, Nevzorov sait où est caché le magot, que les bandits n’ont su trouver. Il s’en empare, jette sur le mourant un regard indifférent et s’enfuit. Le voilà riche ! Il se fait aristocrate, mais tombe aussitôt sur une vraie grue qui le plume, tandis que la révolution gronde dans les rues. Il ne cessera dès lors de fuir, de monter des plans plus foireux les uns que les autres et d’être le jouet d’aventures qu’il n’a pas voulues. Le voici comptable d’une bande de brigands. En 1919, il atteint Odessa, fait par hasard main basse sur leur trésor, fuit de nouveau. Rêveur impulsif, il ne cesse de marcher "la tête en l’air à la rencontre du danger", imprimant au roman sa structure picaresque emboîtant les aventures, structure appliquée à un personnage qui, au fond, ne rêve que de mettre fin au récit de ses aventures. Le type même de la personnalité contemporaine des gens de pouvoir, riche, jamais mieux engagée qu’auprès de lui seul malgré ses détours démagogiques, se prétendant libéral, ou démocrate quand il n'est qu’ordurièrement lige du bon vouloir des nantis, ou socialiste quand il n’est occupé qu’à créditer un encours, sans morale, sans autre ambition que la sienne ni meilleure espérance, centrée sur un moi minuscule et veule. A croire qu’Ibycus ne vaut rien, même comme héros de roman, ainsi que l’affirme son auteur. Mais il finira riche, bookmaker de courses de cafards. Ecrit en 1924, ce roman picaresque féroce, dessinant sans complexe les traits de la personnalité moderne de l’homme d'avoirs, passerait aujourd’hui pour une douce fable, tant ces gens là ont su parachever le destin d’Ybicus et nous faire prendre leurs trahisons pour des lampions de fêtes. 

 

 

Ibycus, Alexeï Tolstoï, traduit du russe par Paul Lequesne, édition L’esprit des péninsules, dessin de couverture de Pascal Rabaté, mai 98, 206p, 18,30 euros. Isbn : 2910435539.

Ou chez Rivages, mars 2005, 6,99 euros, ean : 978-2743613860.

 

 

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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 04:47
african-tabloid-janis-otsiemi-9791092016079.gifLibreville, le Plateau : le quartier  de la Présidence de la République, qui se transforme la nuit en quartier interlope… Libreville, la capitale vache à lait de la Françafrique. Sous les feux des médias étrangers donc, toujours, les ONG à l’affût, l’Etat français pas moins soucieux d’y voir régner sinon l’ordre, du moins le silence. A la PJ de Libreville règne l’ordonnance aléatoire des vieilles machines à écrire, à ruban, dans l’insalubrité des murs écaillés, des plafonds troués. Ce qui n’empêche pas le capitaine Koumba d’être efficace, avec l’aide d’adjoints pas très regardant en salle d’interrogatoire sur la question des droits de l’Homme…  Pour l’heure, la criminelle semble n’avoir rien d’autre à traiter que des affaires mineures. Le vol d‘un chéquier dans les poches d’un Ministre, qui vient de voir son compte soulagé de quelques millions de francs CFA, affaire prioritaire cela va de soi. Une mère et son bébé tué sur le coup par un chauffard qui a pris la fuite et deux adolescentes qui se sont suicidées après avoir vu des vidéos d’elles les montrant nues sur internet. Des affaires sordides, dramatiques au final, chacune ouvrant aux espaces torves qui gangrènent le Gabon : corruption, immoralité, dépravations, l’Afrique devenue terrain de chasse des pédophiles français. Les affaires communes d’une nation déliquescente. Tandis qu’à la Sécurité d’Etat un crime agite le département. On a trouvé un corps sur la plage. Celui d’un journaliste de l’Opposition, à deux pas du Plateau, un an des Présidentielles… L’Affaire sent mauvais, la Présidence ne va pas manquer de fourrer son nez dedans, tout comme la presse étrangère avide de scandale. D’autant que dans la poche du cadavre, une douille délicatement déposée provient d’une arme qui a servi dans un meurtre pas moins délicat, impliquant le Ministre de l’Intérieur, qui n’est autre que le fils aîné du Président…  Boukinda, en charge du cadavre, se voit dans de sales draps d’un coup. Sale affaire. Sales affaires, que l’on suit toutes dans une composition parfaitement maîtrisée. C’est un peu la structure du Short cuts de Altmann, tabloïd assumé d’une Afrique en décomposition, tranche de vie de flics revenus de tout, patients, opiniâtres, traitée par un écrivain attentif au moindre de ses personnages, donnant à chacun son relief dramatique. L’œuvre d’un écrivain rompant avec l’anecdote d’un style dans lequel on aurait pu l’enfermer, pour se contenter de savourer sa langue inventive, pittoresque, construisant ici avec talent un roman de maturité qui a gommé ce folklorique sans renoncer pour autant à cette langue géniale qu’on lui connaît, pour traiter avec subtilité une histoire africaine particulièrement saumâtre. Et c’est moins l’Afrique convenue du chaos, de la magouille, de la corruption qu’il nous offre au final, qu’une approche sensible des personnages qu’il a créés, embarqués comme ils le peuvent dans ce monde effarant qui nous est commun.
 
African Tabloïd, Janis Otsiemi, éd. Jigal, 12 septembre 2013, coll. Polar, 208 pages, 16,80 euros, ISBN-13: 979-1092016079.      

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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 04:00
Le 6 Juillet 1961 disparaissait le contrebassiste Scott LaFaro dans un accident de voiture. Quelques semaines avant l’accident, il avait rejoint le trio de Bill Evans et enregistré quelques morceaux légendaires, dont l’inoubliable My man’s Gone Now . Bill Evans l’admirait : ce qu’il faisait à l’instrument, nul ne savait comment le nommer. Disparu, Bill Evans crut bien ne plus jamais pouvoir rejouer, errant sur les bords de l’Hudson, obnubilé par le souvenir de Scott : là où lui-même tâtonnait, Scott se révélait stupéfiant.

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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 04:56

 

Evans.jpgLe 6 Juillet 1961 disparaissait le contrebassiste Scott LaFaro dans un accident de voiture. Quelques semaines avant l’accident, il avait rejoint le trio de Bill Evans et enregistré quelques morceaux légendaires, dont l’inoubliable My man’s Gone Now . Bill Evans l’admirait : ce qu’il faisait à l’instrument, nul ne savait comment le nommer. Disparu, Bill Evans crut bien ne plus jamais pouvoir rejouer, errant sur les bords de l’Hudson obnubilé par le souvenir de Scott : là où lui-même tâtonnait, Scott se révélait stupéfiant.  New York, Broadway. La mort avait donc fini par l’emporter. Les quelques mois qui suivirent furent étranges, solitaires, incertains. Ce sont ces quelques mois que raconte Owen Martell dans un récit très intime, croisant les points de vue des proches de Bill Evans lors de sa traversée du désert. Bill comme un fantôme, marchant au long des berges de l’Hudson suivi de loin par son frère Harry, qui n’ose l’aborder. Le connaît-il encore  seulement ? Harry se rappelle leur enfance, mais la figure de ce que Bill est devenu résiste au souvenir. L’enfance n’expliquera rien. Bill lui est devenu étranger. Alors Harry suit son frère somnambule de loin, jusqu’au moment où il comprend que Bill s’en va rejoindre Max Roach auquel il l’abandonne, avec le sentiment d’une trahison, celle de le remettre à des inconnus. Car Harry a beau faire, aucun souvenir ne fonctionne plus. Pas davantage celui de Bill enfant, au piano, leur père massacrant les cantiques et descendant des galions de whisky. Harry se souvient : les erreurs de Bill devenaient soudain des ornements musicaux. Harry paraissait pourtant plus doué. Il excellait, et Bill suivait. Owen Martell raconte, emporté par sa propre composition narrative, rêvant les espaces, les lieux, les émotions. Passant outre quand le détail n’est pas certain, débordant de générosité. Harry rejoint tout de même Bill. Voilà. Tout semble dit, il n’y a rien à ajouter : Scott est mort, il est désolé. Bill est à l’ouest et s’installe quelques jours chez Harry, mutique, abattu. Seule la fille de Harry, Debby, parvient à lui donner le goût de vivre. Ce n’est ainsi pas l’enfance de Bill qui envahit leur relation, mais une autre enfance bercée des bruits du présent, des résonances de la ville, des sons domestiques et de beaucoup de silences entre ces adultes qui ne savent plus comment s’étreindre, se consoler, se réconforter. Reste que le récit nous berce dans un tempo infiniment affectueux, Harry convoquant Petrouchka, de Stravinsky, qui accompagna l’enfance de Bill Evans. Son premier microsillon. Mille fois remis sur le tourne-disque, Bill repositionnant sans cesse le bras sur les sillons du disque pour mieux comprendre tel passage, tel autre… Décortiquant cet on ne sait quoi de musical qui commençait d’entrer dans sa vie. Rien d’autre. Des gestes, la vision fugitive de Bill dans le salon. Harry veille sur lui, simplement. Avant qu’Owen passe le relai de la voix narrative à leur mère, Mary, dans un chapitre magique qui nous la donne à voir veillant son fils la nuit, assise sur un fauteuil devant le lit où Bill a fini par s’endormir. Rien de plus. Sinon qu’elle se rappelle elle aussi Petrouchka et s’interroge sur les propres incertitudes de son existence. Bill est devenu un mystère pour elle, comme nous le sommes tous les uns aux autres. Harry, le père, accueille ensuite Bill. Simplement, sans grands phrases mais parlant, parlant, entourant son fils de son affection verbeuse. La saison des orages vient de commencer en Floride. Le père essaie de ne pas trop boire. Bill ne dit rien. Son père parle pour deux, croyant bien faire et fait bien en effet, dispensant Bill d’avoir à s’expliquer. Il parle de tout et de rien, de la pêche, du golf. On ne sait pas. On ne sait rien. Jamais. Ou bien on ne sait jamais ce qui peut sortir d’un geste, d’une parole, d’un silence. Son père l’entraîne sur les lieux de ses propres joies, l’entourant d’une douce attention. Bienveillant. Chacun fait ce qu’il peut pour être auprès d’autrui, dans l’humilité de savoir toute étreinte défaillante, mais non vaine. Et le récit lui-même est cette étreinte défaillante, éprouvant cette vie de Bill Evans par le biais, dans cet effort d’un auteur saisi par l’envie de raconter. Attentif. Discret. Sincère.  

Quelques mois ont passé. Un disque est sorti : Bill Evans Trio, Sunday at the Village Vanguard, avec Scott. L’enregistrement est magique : bribes de conversations, applaudissements spontanés, tintements de verres… Riff et impros de Bill, qui seuls «donnent à entendre son énigme». Un Bill qui dans le dernier chapitre du récit s’aventure dans chacun de ses gestes, dans chacune de ses sensations, à accepter ce manque qui a failli l’anéantir. Il fallait peut-être cela, face aux énigmes de sa vie intérieure.  Ces journées à nuancer les accords plaqués sur le piano, les «accords particuliers de sa fragilité», écrit Owen Martell. Dans le début de l’hiver qui suivit, il se remit dans le circuit.  Supportant désormais le poids de ce manque pour s’enraciner dans la musique.

 

Intermède, Owen Martell, traduit de l’anglais par Robert Davreu, éd. Autrement, coll. Littérature, 21 août 2013, 192 pages, 17 euros, ISBN-13: 978-2746733688.

 

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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 04:10

 ivan.jpgGogol nous livre avec La brouille des deux Ivan un roman qui relève de l'absurde.

Une histoire rocambolesque peuplée de personnages étranges.

Les principales caractéristiques d'Ivan Ivanovitch sont de porter des redingotes et d'aimer le melon. Dans cette superbe bourgade de Mirgorod - une rue à droite, une autre à gauche -, il n'a d'autre empressement que de témoigner son amitié à Ivan Mibiforovitch, son voisin et néanmoins fort excellent gentilhomme. Mon Dieu, comme ils sont amis ! Probofievitch ne se lasse pas d'en conter l'étendue, pour l'édification de leur Sainte Russie et du bourg tout entier.

Mais un bon matin de juillet, alors qu'Ivan ( Ivanovitch ) repose sous son auvent, il aperçoit de l'autre côté de la palissade le curieux manège de la maigre paysanne attachée au service d'Ivan ( l'autre ). Elle semble résolue à faire prendre l'air à tous les biens de la maison, dont un admirable fusil, qu'Ivan ( le premier ) se met à convoiter. Et patatras ! L'embrouillamini d'une affaire de cochon provoque là-dessus la brouille des deux amis. On se bat dès lors à coups de réduits aux oies et de requêtes en justice qui mettent à mal la quiétude de notre bourgade ( Ville superbe que Mizgorod !).

Publiée en 1834, cette nouvelle s'inscrit dans la veine picaresque d'un Sterne, dont Gogol appréciait tant les écrits. Enlevée, loufoque, d'une absurdité épatante, elle nous précipite dans l'égarement du sens. Un texte superbe dont la trame est l'enchaînement lunatique de phrases qui ont rompu leurs amarres avec la réalité.

 

    épuisé, bien dommage 

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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 04:40
djebel.jpgMars 1960. Antoine. Trois heures de garde dans le froid de l’aube kabyle. Ne pas bouger. La quille dans trois jours. Ne pas mourir. L’aurore efface les cris de la nuit. Toute une jeunesse française s’entraîne à la torture qui sera, une génération plus tard, son cauchemar. 7ème régiment des chasseurs. Le capitaine et ses méthodes. Antoine est son radio, pris sous sa coupe.  Il songe à Viviane, sa sœur jumelle, et a peur de rentrer «bredouille» : sans avoir tué le moindre fellagha… Le juteux a une idée pour arranger les choses. Avec l’aide de quelques complices, il file au village capturer deux pauvres bougres, ne trouve qu’une vieillard et un gamin de douze ans qui lui paraissent faire l’affaire et qu’il offre à égorger à Antoine. Marseille, 41 ans plus tard. Viviane est belle encore. Elle n’a jamais cru à la version de l’armée selon laquelle Antoine serait mort au combat, à deux jours de la quille. Un appel la confirme dans ses doutes. Une femme lui apprend qu’en réalité Antoine s’est suicidé sur le bateau du retour. Un proche d’Antoine le lui aurait révélé quarante ans plus tard sur son lit de mort. Elle a une lettre, les noms des responsables, sait où retrouver l’ex-adjudant Ferrerro, le promoteur de l’horreur. Vivianne ne croit pas davantage au suicide. Elle recrute un privé, Touraine. Ce dernier file aussitôt à Marseille. Mais l’ex adjudant est dans son cercueil. Comme bientôt, les uns après les autres, tous les protagonistes du drame. A Marseille, Touraine rencontre Aïcha, la commissaire en poste. Belle et tragique, comme l’Algérie. Just divorced. L’affaire est compliquée, l’intrigue, à étages. Mais ce n’est pas le sujet du roman, qui nous embarque bien plutôt dans l’entrelacs d’une mémoire abjecte, confuse, terrifiante. La Guerre d’Algérie n’en finit pas de panser ses plaies, tandis que des diables sortis de leur boîte tentent de faire taire ce passé. La douleur, la haine, la rancœur, la vengeance… Il flotte sur le roman comme une odeur de menthe pourrie. Les affres d’une mémoire obsédée. D’une mémoire qui n’en finit pas de ressurgir pour contaminer au présent les vies qui s’y affrontent, comme celle d’Aïcha, renvoyée brusquement à son enfance, la guerre atroce, les récits douloureux de ses proches, algériens torturés, algériennes violées. Reste la course, folle, contre les meurtriers. Et l’asymétrie hallucinante des innocences barbares, celle d’Antoine devenu un odieux assassin et son alter ego algérien, à une génération d’intervalle, que le désir de vengeance a détruit. Une filiation de l’horreur, qui ne prendra fin qu’à l’extrême ensevelissement de Touraine, sauvé in extremis par l’amour d'une femme.   
   
Djebel, Gilles Vincent, éd. Jigal, mai 2013, 256 pages, 8,80 euros, ISBN-13: 979-1092016048 

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