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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 04:08

luca.jpgDix ans. Inlassablement fasciné par les mouvements de la barque de pêche au gré des vagues. Dix ans, le cap solennel, l’enfance qui prend fin. Eri se rappelle la guerre à l’époque de ses dix ans, dont on sortait à peine et les livres de son père. Et puis surtout, le jour où il s’est mis à pleurer. Beaucoup. A force d’observer la vulnérabilité du monde des adultes. Pathétiques pour la plupart.

Il avait dix ans, lisait Don Quichotte cousu d’abîmes et mâchait ses défaites, l’échec en math, la découverte de l’infériorité. Il se rappelle l’école des buvards, de la plume et de ses angles sur le papier. Et la pêche au filet sur les plages laborieuses. Pas vraiment une biographie. Une méditation, poétique, sur ce moment du passage décisif. Eri se rappelle ainsi sa solitude dans l’exil d’un Père parti aux Etats-Unis pour tenter de réussir une autre vie. Et puis surtout, une rencontre, avec cette fillette dont il a oublié le nom, passionnée elle aussi de lecture. Le sortir de l’enfance donc, en un hymne magnifique à ces "actes de foi physique" qui bousculent les enfants dans leur dixième année. Ce vrai tournant quand la conscience s’ouvre d’un coup au monde qui l’entoure. Tout lui revient alors, comme le souvenir douloureux de ces garçons qui ne cessaient de le tourmenter, jaloux de son intimité avec cette fillette dont il a oublié le nom. Il se rappelle les avoir affrontés, sans se défendre, et la rossée qu’ils lui avaient collée, qui avait entraîné son hospitalisation. A partir de ce moment, peut-être parce qu’il avait souffert stoïquement et qu’il avait refusé de les dénoncer, on l’avait désormais traité comme une personne, et non plus comme un enfant. Mais Eri se rappelle surtout que brusquement il avait compris que la Justice ne résidait pas dans la Loi mais dans l’amour. Que l’on ne pouvait fonder la volonté de Justice que dans l’amour, même si cela devenait plus compliqué et plus ambigu. Plus tard, le militant maoïste qu’il deviendra en prendra la mesure, dans l’excès, sans parvenir jamais à thématiser pourtant ce qu’il faut de zoé pour combler les vides de la polis… Et puis, il y a surtout dans ce texte la beauté de sa réflexion sur une rencontre qui allait modifier le rapport du garçon de dix ans qu’il était à son corps, qu’il se mit brusquement à percevoir de l’intérieur, à travers les battements de son cœur ému, où le sang qui affluait consacra pour la vie "ce moment où, sortant de l’enfance déjà, on est rien encore pourtant".

 

 

Les poissons ne ferment pas les yeux, Eri de Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin, éd. Gallimard, coll. Du monde entier, 26 avril 2013, 144 pages, 15,90 euros, ISBN-13: 978-2070139118.

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5 juillet 2013 5 05 /07 /juillet /2013 04:03

jardinier.jpgCet été, osez le vrai voyage botanique, parmi la flore des gares, des boucheries, des fenêtres et des balcons… Ou bien cultivez votre jardin, si vous avez la chance d'en avoir un ! 

Mais des cent manières de créer un jardin, la meilleure n’est sans doute pas celle de payer un jardinier. Celui-ci ne vous plantera tout d’abord que de vulgaires bouts de bois plus proches du manche de balai que du forsythia dont vous rêviez… Et s’il retourne votre terre, soyez sûr qu’il ne vous en laissera qu’un désolant désert de gris pour tout gazon. Quelques temps encore, et vos allées ne seront que boue gluante partageant deux carrés de moisissure verdâtre. Vous haussez le sourcil ? Jardinez donc vous-même, vous comprendrez de quoi l’on parle ! Une fleur, ce n’est pas simplement une chose que l’on offre : c’est un «truc» qui hiverne, se bêche, se fume, s’arrose… Le véritable jardinage ne comporte aucune activité méditative. Čapek, son dernier grand théoricien, savait bien, lui, de quoi il retournait : le vrai jardinier n’est pas celui qui cultive les fleurs, mais celui qui travaille la terre. Les rosiers sont faits pour les dilettantes. Lui n’a d’yeux que pour ce que le profane ne voit pas ; ses secrets sont enfouis dans la composition de son incroyable humus dont il connaît, seul, la formule chimique. Karel Čapek sait d’ailleurs reconnaître entre mille le vrai jardinier, à sa curieuse physionomie : l’authentique est ordinairement terminé, vers le haut, par son derrière. La tête, elle, pend quelque part entre les genoux. Et hormis le soir, au moment de l’arrosage, il mesure rarement plus d’un mètre de hauteur… 

 

L’année du jardinier, Karel Čapek, traduit du tchèque par Joseph Gagnaire,  10-18, coll. Domaine étranger, 154p., 5 euros, ISBN-13: 978-2264030337

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27 juin 2013 4 27 /06 /juin /2013 10:18

etoile.jpgPapa est parti. Envolé. Il en a eu assez de la misère : ingénieur en Afrique, gardien de supermarché en France, avec de nombreuses escales à Pôle Emploi, qui l’a laissé en rade. Ingénieur pourtant, mais noir. Reste sa sœur et sa mère. Juive. Dans la cité des Iris. Juif congolais donc. Mais Damien ne sait pas trop ce que ça veut dire. Dans la cité, il se voit plutôt Black. Ni juif ni africain. Un black des Iris, où beaucoup de naufragés dérivent. En dérive lui-même, à se vouloir black quand il n’est que noir en France. En dérive comme Ahmed, l'ex-ouvrier révolutionnaire de 68, bouquiniste sans bouquins, sans domicile fixe, laissé pour compte des révolutionnaires bourgeois qui ont fondé Libé. Ou bien Hussein, le grand blond déguisé en taliban, originaire de Roubaix. En dérive donc, sans savoir quoi faire de sa négritude juive. Il crèche dans une blessure. Observant qu’aux Iris, la moitié des gens ne savent plus ce qu’ils font là. Pris au piège.

Papa est donc parti. Sa mère s’est mise avec un autre homme. Audi quatro, une maison loin de la cité. Damien ne sait pas s’il veut y habiter. Quitter les Iris ?… Jusqu’au jour où son père débarque de nouveau dans sa vie, traînant son odeur d’exil à perpétuité. Esquinté. Puis il est mort. Au crématorium, la cérémonie fut grotesque : les croque-morts l'ont mal fagoté, un pan de la chemise dépasse au moment d’être poussé dans le four. Lui, il voit son avenir comme un grand trou béant. Sauf qu’il y a Juliette dedans. Pour tenir bon, mais désespérément quand on y songe, dans cette identité minuscule qu’ils se sont faite et ne partagent qu’entre eux deux. Singulièrement, c'est traiter en espérances picrocholines la revendication identitaire...

 

Une étoile dans le cœur, Louis Atangana, Editions du Rouergue, 4 janvier 2013, Collection : DoAdo, 192 pages, 11 euros, ISBN-13: 978-2812604621.

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 04:50

« Le fascisme nous gagne sans même que nous le sachions »

On connaissait l’excellent
Loin de Chandigarh du journaliste, critique littéraire et écrivain indien, Tarun Tejpal (Le Livre de Poche, mars 2007). Récit d'un jeune couple projeté dans la relecture de l'Histoire de l'Inde au début du XXe siècle. Quelques 700 pages qui ne cessaient de tourner autour de cette Inde nouvelle, entrée brutalement dans la modernité et tentant de larguer les amarres du passé, sans trop y parvenir. Dans Histoire de mes assassins, c’est au fond de nouveau l’Inde qui est le sujet du roman, de Delhi aux villages oubliés du Nord, à travers les trajectoires des cinq «assassins» du personnage central, un journaliste en vue que la police protège parce qu’il incarne justement cette Inde entrée de plain-pied dans le dialogue du monde contemporain que la société indienne, son élite anglophone du moins, veut promouvoir.
Cinq assassins qui ne l’ont donc pas tué, pas forcément issus des classes les plus indigentes, mais férocement emmurés dans l’Inde récusée qui les a engloutis. Cinq trajectoires brisées, captées au saut de l’enfance par l’engrenage du crime, marquées du sceau de l’innommable dans la mêlée des foules indiennes. Tel Chaku, l’espoir de l’Inde pour sa famille, armé désormais de son couteau dont il a vite appris qu’il était fait pour semer la terreur. Ou Kabir, le rejeton musulman de la Partition funeste de 1947, Kaliya et Chini, survivants dans la gare qui leur tient lieu de monde, et Hathoda Tyagi, épouvantable fracasseur de crânes. Cinq destins dérobés à l’immensité de la population indienne - demain plus importante que celle de la Chine. A danser leur danse de mort entre sikhs, musulmans et hindoues. Erigés en martyrs par le narrateur, suppliciés encombrants des monstrueuses déchirures de l’Inde moderne. C’est en effet par leur biais que l’auteur a choisi de dénoncer cette entité monstrueusement inégalitaire qu’est l’Inde, avec ses castes dont la plus terrible est la dernière en date – la caste supérieure anglophone. Un monde toujours ébranlé par des conflits religieux récurrents, campant sur son seuil d’implosion.
Roman corrosif, grotesque à bien des égards, convoquant cette langue qu’un Salman Rushdie avait préparée à sa façon, flamboyante, baroque, on ne sait comment dire, traversée par une clameur hystérique, babil fou prenant volontiers une tangente apocalyptique, la «langue» de Bollywood, celle de tout un peuple submergé par sa logorrhée, mais roman inquiétant sous ses dehors désopilants, s’annonçant comme le troublant avertissement de convulsions terribles. «Le fascisme nous gagne sans même que nous le sachions», écrit son narrateur, ce journaliste anglophone conscient de ce qu’il incarne. Fascisme rampant du trop plein d‘amertume et de misère, de rancœur et d’arrogance qui pourrait bien en effet tout emporter – et nous avec.


Histoire de mes assassins, de Tarun Tejpal, Littérature étrangère XXIe, Buchet-Chastel, septembre 2009, trad. de l’anglais (Inde) par Annick Le Goyat, 592p., 25 euros, ISBN : 9782283022832

 

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8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 04:00

Relisez ce roman par trop passé inaperçu. Moins médiatique qu’une Palme d’or, plus difficile qu’un film virtuose signé Tarantino, La Peau du loup mérite bien d’être lu et relu. Et pas uniquement parce qu’il évoquerait le poids d’une mémoire accablante qui nous est de moins en moins étrangère : cette voix qu’il invente a déposé son grain partout en Europe, celle des extrémistes de droite.

L'Autriche le sait bien assez, qui a pataugé longtemps dans le sang jusqu'aux chevilles, comme l’affirmait Elfriede Jelinek. Pays d'amnésiques, l'accession au pouvoir de l'extrême droite y consacra "la faillite des hommes de nationalité autrichienne devant leur histoire". Elle faisait un tel bruit autour du silence autrichien sur sa mémoire nazie !
Dans le village de Schweigein (silence), au bout du monde, un matelot se réveille en pleine nuit, en proie à un malaise indéfinissable. Il vient d'entendre un bruit qui a rempli toute la voûte du ciel. Une stridence qui paraît venir d'une vieille briqueterie en ruine. Inaudible d'abord, elle devient vite quelque chose de bestial. Un souffle à l’envers du souffle de l’Esprit, surplombant les hommes pour retomber sur eux comme ces couvercles de plomb sur les ciels de Baudelaire. Résonances sourdes de silhouettes, de figures sans image qui hantent la forêt. Figures dont on a confisqué l'image. Bientôt, des morts mystérieuses plongent le village dans l'ignoble. Tout tourne autour de cette briqueterie - un signe à déchiffrer. Sur le modèle du récit policier, le narrateur épie des objets qui se dérobent à la vue. Dans leur lente remontée au visible, il nous rend littéralement la vue. Mais la chose qui vient n'a tout d'abord ni visage, ni nom. "Il faut (même) se fabriquer des yeux d'oiseau de nuit" pour la voir, car elle est ignoble ! Seuls les cadavres semblent parvenir à ouvrir les yeux. Cette trace sanglante qui encercle le pays et l'enferme, le matelot la piste, avant de "partir, loin de cette prétendue patrie", où rôdent les nazillons en mal d'exaction.


La peau du loup, de Hans Lebert, édition Jacqueline Chambon, 1998, 512 pages, ISBN-10: 2877111784, ISBN-13: 978-2877111782

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6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 04:40

 

moreau.jpgUne ligne de rides coupant le front de part en part, que l’on découvre un jour tout surpris, ou bien une écorchure infime sur le bout de la langue, enroulant soudain le monde à sa médiocre ulcération. La matière de cet écrivain pourrait n’être que négligeable, ses outils d’auscultation du Cosmos, dérisoires : la peau, tout juste la main. Mais l’adhérence à ce monde semble ne tenir jamais qu’aux plus succincts détails : l’étonnement de pouvoir encore s’examiner comme une surface. Jean-Luc Moreau révèle ainsi la nostalgie des curiosités impossibles qui sommeillent en nous. Des seuils de conscience qui, littéralement, nous enlèvent au monde pour mieux nous y réinscrire, en faisant naître le réel de la fiction.

Dans les nouvelles qu’il nous propose, la position du narrateur est toujours énigmatique. Une intrigante étrangeté l’informe, tout comme elle en informe l’écriture. De quoi s’agit-il ? Où se tient-il ? Au fondement de chacune d’entre elles se tient un paradoxe qui en garde jalousement l’entrée. Ou bien c’est l’incongruité de la situation narrative qui déroute : "Chaque soir je m’attache. Sait-on jamais ce que l’on fait la nuit, où l’on va ? " Les nouvelles se tressent en se répondant, ou en répondant aux textes fondateurs de la littérature : Zeus, Ganymède, La Planète des singes… Pour que l’énigme de l’instance narratrice ne recouvre pour seul mystère que celui des commencements qui nous sont refusés. Son écriture s’offre alors comme pure possibilité, en puissance d’elle-même, et puis elle se dérobe dans la béate certitude de l’ici.

  

 

Puisqu’il y a des rêves meilleurs, Jean-Luc Moreau, éd. Fayard, août 99, 346p, 20,30 euros ISBN-13: 978-2213604350.

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4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 04:03

 

mektoub.jpgClaire, Bob Dylan dans les oreilles, "un peu cow-boy, un peu indien". Elle va bientôt quitter son mari. Quand ? Elle ne le sait pas encore. Quand il le faudra. Bien qu’elle ne sache pas vraiment pourquoi. Peut-être parce qu’il a changé, qu’il est devenu prétentieux. Un consommateur prétentieux. D’elle comme de tout le reste, à gérer si scrupuleusement sa carrière. Elle l’a aimé pourtant. Tout juste aurait-elle pu se méfier de sa trop grande assurance. Une assurance qui l’a rejetée, elle, un peu en dehors du mouvement de la vie. Alors aujourd’hui elle contemple sa solitude.

Claire fait le point. Se rappelle son père dans les années 70, un peu communiste. Maintenant elle est seule avec ses deux garçons. Ni oncle, ni tante. Elle se rappelle son père qui rentrait au petit matin du boulot quand elle se levait pour aller à l’école. Un père modeste. Sage : "il n’y a rien que nous et nos choses, qui ne sont pas petites", avait-il coutume de lui dire. Enlevé par la mort.

Et elle observe son mari, joueur opportuniste de golf. Et sa propre vie professionnelle à elle, qui gère le patrimoine des autres. Une bête de maths, Claire. Mais elle n’en a plus vraiment le goût. Elle préfère admirer le désordre magique de la chambre des garçons. Tandis que son mari ne songe qu’à faire du fric, laminant jour après jour leur couple, leur famille. Le fric. Son seul truc désormais.

Et puis la narration tourne brusquement les talons. Surgit Jiordan, musicien nigérian, le professeur passionné de musique des enfants de Claire et des autres, du quartier. Mais un sans-papier, violemment projeté face contre à terre par les flics. Claire a voulu prendre sa défense, jetée à terre, elle se retrouve au commissariat au grand dam de son mari, inquiet pour sa carrière : dans quel pétrin t’es-tu fourrée ?… Un bruit de matraques envahit le roman. Jiordan est menotté, cogné, sa guitare fracassée avant qu’on ne le jette dans un fourgon et le déplace dans le centre de rétention de Vincennes.

Claire divorce. Cette fois sa décision est prise. La goutte d’eau que ce mari obsédé par sa carrière. Elle ne mange plus, fume, écoute de la musique, s’inquiète de Jiordan derrière ses barbelés, bien français – la France a une longue expérience des camps. Qu’il refuse. Il s’évade, retrouve un jour le bar qu’il fréquentait, Claire aussi, par hasard ou presque -une sorte de destin lie ces deux-là, qui se ressemblent au fond tellement. Le style est magique de concision, tout en pure dénotation : les faits parlent d’eux-mêmes. Pas d’adjectifs : il ne reste que ce grand vide entre les êtres, un monde disloqué, une sorte de viduité que nos vies ne parviennent presque pas à combler. Claire et Jiordan se retrouvent bien sûr, s’aiment, tentent quelque chose que la vie va déjouer. Le récit ne s’attarde pas, nous loge dans la retenue d’une aventure qui n’aura duré que le temps d’une ballade, de Dylan aussi bien, nous élève dans le charnel des sensations qui le traversent, le monde comme une meute, déjà lancée à nos trousses.

  

 

Mektoub, Denis Soula, éditions : Joëlle Losfeld, Collection : Littérature française/Joëlle Losfed, 2 février 2012, 128 pages, 13,50 eurosISBN-13: 978-2072462214.

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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 04:39

coetzee.jpgTroisième volet de l’autobiographie fictive de Coetzee, confiée ici à un jeune universitaire chargé de collecter des témoignages sur l’auteur qui atteint la trentaine et fait retour au pays natal, retrouvant son père vieillissant dans sa maison délabrée du Cap.

Nous sommes dans les années 70. Les menaces se sont accumulées aux frontières, tandis que la situation intérieure s’est délitée un peu plus. Des extrémistes tentent d’entretenir la flamme de la civilisation occidentale à coups de discours sécuritaires fanatiques. Certes, l’Etat sécuritaire prend ici sa tournure la plus obsédante. Mais déjà en pure perte : il n’existe pas d’Etat qui puisse se faire durablement sécuritaire. Il n’y a que des discours fielleux dont le seul vrai objet, dissèque avec son talent habituel Coetzee, est d’attiser les haines. Les harangues des blancs s’exhibent ainsi comme un bluff meurtrier tarissant les forces vives de la nation. Et ceux qui voudraient mener la police comme un chasseur sa meute, finissent dans un show minable leurs gesticulations abjectes –on en sait quelque chose en France.

Les chapitres alternent, des femmes témoignent de ce dont elles perçoivent de cet homme tour à tour amant de fortune, bricoleur à la manque, professeur à temps partiel qui aurait aimé se faire bouddhiste pour tuer en lui le désir et la souffrance, le tout encadré de fragments de textes, de notes personnelles de l’écrivain, de considérations sur la littérature et le monde. Une accumulation qui finit par décrire un univers blanc fermé sur lui-même, tournant en rond dans une circulation malsaine de ses désirs. Les seventies, barricadées dans leur logique de l’illicite-licite, ployant tout de même sous la poussée, sinon l’échappée belle des femmes, débandant littéralement l’autobiographie de Coetzee pour la confondre dans le nœud des biographies qui l’ont fécondée. Jusqu’à ouvrir une brèche dans ce récit, chausse-trappe peut-être, de celui qui découvre tout à coup le sentiment de sa propre fin. Et c’est un peu ça, ce livre, écrit comme dans l’intuition d’une tragédie dépourvue de tragique. Parce qu’une lassitude habitait déjà cette révélation, celle, tout à la fois commune et personnelle, des enfants d’Afrikaners qui ne croyaient plus en leur histoire et savaient qu’il ne leur restait que l’indécence à piller le monde noir.

 

J.M. Coetzee, l’été de la vie, éditions du seuil, août 2010, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par catherine Lauga du Plessis, 320 pages, 22 euros, isbn : 978-2-02-1000290.

 

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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 04:23

 

villepreux.jpgIl est des livres qui vous frappent par leur intelligence. Comme celui-ci. Par son adéquation en particulier, entre la forme et le fond. Voilà une manière d’écrire l’histoire du rugby qui colle parfaitement à sa nature ! C’est intelligent au possible et étonnant. Des miscellanées ! Tout à fait dans l’esprit de ce sérieux mêlé d’humour qui caractérise selon Walter Spanghero -qui signe la préface-, le rugby. Pas moins savant que n’importe quelle étude sur le sujet, ces miscellanées se relancent un peu comme la balle au détour d’un rebond capricieux, ouvrant mille surprises et autres anecdotes savoureuses, tout autant qu’à l’intelligence de comprendre autrement le rugby, interrogé ici dans sa réalité sensible plutôt que dans sa théorie. Olivier Villepreux brise même la hiérarchie de l’approche théorique, donnant pour le coup à comprendre le vrai sens étymologique du mot théorie, qui est "chercher". On le voit bien chercher, proposer, offrir contre la linéarité du discours historien par exemple, le tracé aventureux du sensible dans cette parole ouverte par le rugby. Ce que parler rugby veut dire me semble tout entier présent, là. Dans cette errance apparente, oscillant sans cesse entre le banal et le sublime, les lieux mêmes du rugby, comme de la poésie au sens où l’entendaient les romantiques allemands. C’est qu’Olivier Villepreux a parfaitement compris que le sens n’était pas un objet planté dans un décor commode, mais un dialogue.

Alors on y apprend évidemment tout ce qu’il est possible d’apprendre sur le sujet, toute son histoire bien sûr, depuis les origines jusqu’à nos jours, tout comme toutes ou presque, les histoires qui ont fait du rugby une légende. Et non pas plus profondément mais avec la même passion, Olivier Villepreux y déploie une vision du jeu en des phrases fulgurantes qui dessinent les contours de ce rugby qui nous fascine tant –lisez ses pages sur l’essai de 80 mètres conclu par Gareth Edwards lors de la rencontre All Blacks- Barbarians, le 27 janvier 1973, référence pour tous les amateurs de rugby ! Et celles de l’essai initié par Blanco, que les anglais commentent toujours inlassablement. Une histoire sensible donc, les seuls qui vaillent, tressant les chœurs de Twickenhamm au paradoxe identitaire du rugby, qui attendit un siècle pour bonifier l’essai comme sa marque farouche. Une manière, au fond, de rester fidèle à la passion rugby, dans cette forme si libre et tellement responsable.

  

 

Les miscellanées du rugby, d’olivier Villepreux, préface de Walter Spanghero, Editions Fetjaine, coll. Essais, 10 février 2011, 342 pages, 13,50 euros, ISBN-13: 978-2354252281.

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 09:24

 

Jsoula-ballade.jpgohnny Cash est mort. On passe à la radio On the Evening Train. Derrière son poste soudain un homme se rappelle. Sa femme, son gosse, sa guitare remisée, la dérive qui a suivi leur disparition. Jusqu’à sa mort falsifiée.

On the Evening Train. Le regard d’un fils à son père, au loin le train emportant le cercueil de sa mère.

Il se rappelle Johnny Cash. Le morceau l’arrache à sa torpeur, exilée au fin fond de l’Europe. Il se rappelle qu’un jour il a eu soixante ans. C’était quand au juste ? La musique depuis si longtemps sortie de sa vie. Johnny Cash mort à présent. Mais le morceau l’interpelle. On the Evening Train. Rejouer. Rejouer On the Evening Train aussi bien. Rejouer passe par là.

Il publie une petite annonce. Une jeune femme répond, vient vivre sous son toit. Non pas avec lui, mais pour l’accompagner dans sa quête d’un retour, sa quête du son juste, du rythme. Rejouer. Peut-on faire le chemin à rebours ? Ils essaient, cherchent, mais lui se rend bien compte que ce qu’il manque désormais à la musique qu’il veut jouer, c’est lui-même. Les jours passent, les saisons, qui égrènent le récit. Etre libre ou heureux…, il cherche un son du passé comme une arche perdue, finit par prendre un billet d’avion et débarque aux States avec la fille. Saisi d’un coup par tous les souvenirs qui lui montent à la gorge, navrants la plupart du temps, certains autres heureux cependant, comme ce moment de musique avec un pote au fond d’un parc public : juste le plaisir d’être présent au son, au rythme, à la musique, loin du grand paquetage médiatique. Elle, le découvre, l’observe, se raconte. La narration tourne, va-et-vient de l’un à l’autre, erre et nous trimballe, tour à tour lui, la jeune femme, deux voix accordées délivrant au passage des pages très intimes sur ce que pourrait être ce vouloir-vivre-la-musique vrillé au fond de leur être.

L’été aux States donc, les saisons tournent, ils cheminent sur la route de Saint Louis, ses rues à l’abandon dans cette Amérique placardée en grand sur les panneaux publicitaires des bords d’autoroute. Lui est mal à l’aise : revient-on jamais ? Il se rappelle ce qu’il a été, le succès, l’argent facile, les femmes qu’il a enfermées dans la nuit de sa chair. Le Tenessee à fleur de route. Tupelo. Les bruits de la rivière et Memphis dont il approche à reculons. Voilà. C’était là. Union Avenue puis les studios. Le type qui a cru en lui, la bague de Rebecca et la gourmette de son fils Ethan, dans sa poche. La narration vagabonde, s’épelle en lui, en elle, l’automne arrive, un cycle prend fin. Il se rappelle alors Nixon, la grande clôture des années rebelles, et nous dépose devant Dylan avant de s’en aller cette fois en vrai. "Je crois qu’il y a des choses qui nous sont données qu’une fois". Il part pour n’importe où, sort du récit tandis que la jeune fille qui l’a accompagné se passe, monte, se charrie là où il s’est absenté. Superbe ballade que ce récit tout entier dédié à la musique devant les nécessités de laquelle s’efface toute forfanterie. Jazz, soul, blues, rock et folk, où toucher au plus vrai.

 

 

La Dernière ballade, Denis Soula, Editions Autrement, Collection : Littératures, 8 mai 2009, 79 pages, 12 euros, ISBN-13: 978-2746713000.

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