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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 04:06

 

Brik.jpgUne lorgnette qui ne séduit guère. Maïakovski pourtant, Dziga Vertov, Eisenstein…, il y avait de quoi satisfaire ! Mais Arcadi, qui ne sait s'il écrit un article destiné à la presse people ou s'il entreprend la biographie du siècle, s'est convaincu qu'il pouvait traiter son objet par le très petit bout d'une minuscule lorgnette. Sans rire…, c'est un peu comme si l'on s'était avisé de faire passer en "prime time" la littérature de l'avant-garde russe des années vingt ! Un doigt de cochonceté, un zeste de passion, le chuchotement de l'espionnage et le tour est joué. Mais c'est un tour inepte. Cette plongée dans la vie de Lilli Brik, dont la relation passionnelle à Maïakovski méritait mieux, relève du babillage infantile. Qu'y apprend-on ? Que Maïakovski aimait la cuisine géorgienne de sa maman et que loin de Lilli, il s'ennuyait… Et quand l'auteur se meut en exégète, c'est pour nous raconter des fadaises sur l'œuvre du poète, athée pour faire payer à Dieu le fait de n'être pas aimé… Quelle déveine ! Il y a bien leur quotidien passé au peigne fin, mais c'est pour en tirer l'anecdotique… Et rebondir sur des maximes branlantes : "une expérience universelle et séculaire ne nous apprend-elle pas que la souffrance de l'artiste se cristallise dans son œuvre ?"… Un labeur à conseiller aux russophobes en mal d'imagination. 

  •      
  • LILI BRIK. Portrait d'une séductrice, Arcadi Vaksberg, Albin Michel, Domaine russe, 1 octobre 2010, 23,20 euros, 350 pages, ISBN-13: 978-2226107558.

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28 mars 2014 5 28 /03 /mars /2014 05:41
 
loveinafallencity.jpgLa Chine à la veille de la révolution communiste. Le Quatrième monsieur reçoit une visite solennelle : le mari de sa Sixième sœur est mort. Tout le clan familial se rassemble. Certes, l’homme n’était pas fréquentable et à tout prendre, Sixième sœur s’en trouve heureusement libérée. Mais le clan est en proie à la débâcle financière, et il lui faut trouver une solution, marier Septième sœur par exemple. Le Conseil de famille avance des noms. Des situations en fait, plutôt que des prétendants. On mariera Lio-Su, qui étouffe dans le carcan des lois ancestrales, comme pour s’en débarrasser par la même occasion. On la mariera bien. Après tout, le clan des Pai reste une demeure en vue. Une vieille bâtisse délabrée à vrai dire, meublée sans goût et où le temps semble s’être arrêté. Celui d'une vieille famille chinoise qui se raconte de lointaines histoires de piété filiale, ineptes aujourd’hui. On arrange donc son mariage. Fan sera l’époux, ce riche célibataire excentrique, noceur invétéré. Il ne s’agit que de sauver le clan. Fan n’est pas immédiatement séduit par cette femme dont la principale qualité lui semble de baisser toujours la tête. C’est que Lio-Su se sait une femme parfaitement inutile. Elle ne manque toutefois ni de charme, ni de délicatesse, ni d’intelligence. Fan s’en rend très vite compte, quand Lio-Su résume à la perfection ce qu’un chinois de l’antique Cité attend d’une femme à la vertu pure : qu’elle demeure irréprochable en compagnie d’autrui, mais femme de mauvaise vie dans le secret du lit. Cette lucidité dialectique séduit Fan. Tout comme ses airs, infiniment raffinés, décrits dans le plus pur style victorien, corset et châle sur les épaules dénudées, où la tournure remplacerait la crinoline… Un monde de femmes contraintes de souligner leur silhouette sans trop aguicher le regard pour demeurer invisibles dans leur décence musquée. Etrange condition de la femme arrimée à cette sorte de puissance fragile et compliquée. Occupant de plus en plus le devant de la scène amoureuse mais demeurant sans droits, désincarnée, le corps évanescent arboré comme le réceptacle d’une âme pure et innocente, n’offrant aucune prise à la souillure des plaisirs de la chair ni aux artifices de la séduction, sinon dans ces replis voluptueux que le vêtement dissimule. Roman de mœurs, le récit dessine le portrait d’une femme piégée par l’Histoire de la Chine ancestrale, avec un classicisme de style qui étourdit quand partout autour des protagonistes le monde craque. eileen ChangjpgLio-Su, dernière «vraie» chinoise, démodée, délicate, emplie d’une retenue et d’un secret que rien ne semble pouvoir arracher, le visage rempli de pensées. Lio-Su lucide, lige d’une famille sans destin, offerte à un mariage qu’elle souhaite d’esprit plutôt que de chair, c’est cette rencontre des âmes tout d’abord que le récit privilégie avec obstination, la lente conversion de fan le séducteur à la suprême élégance de Lio-Su. Bousculée pourtant, offensée, et finissant par répondre avec passion aux injonctions de Fan de la voir se libérer des conventions qui l’entravent. Si bien qu’elle devient sa maîtresse plutôt que sa femme, au grand dam du clan Pai, aux yeux duquel Lio-Su passe désormais pour une traînée. Installée dans une belle demeure tandis que la guerre s’annonce à leur porte, oisive, Lio-Su rompt peu à peu tous les codes qui la retenaient prisonnière de cette histoire familiale échouée. La guerre achève de rompre les mentalités. Elle qui devait se faire invisible parce que maîtresse de Fan, ne cesse de monter en puissance dans le récit, résumant avec force ces temps où «les hommes civilisés, privés de mémoire, tournent à tâtons dans le crépuscule ; vacillants, en quête de quelque chose, (quand en réalité) tout est achevé».  Alors tout ce qui semblait immuable s’effondre. Il ne reste rien, que le souffle épique des êtres aux prises avec leur vie et Lio-Su qui découvre enfin qu’elle et Fan avait été jusque-là trop occupé à tomber amoureux pour prendre vraiment le temps de s’aimer. La chute de Hong-Kong enseveli leur monde devenu indéchiffrable, et dont le terme reste introuvable, sinon qu’au milieu des décombres, deux êtres ont fini par se trouver.
 
 
Love in a Fallen City, Eileen Chang, Roman traduit du chinois par Emmanuelle Péchenart, éditions Zulman, mars 2014, 160 pages, 16,50 euros, ISBN 978-2-84304-692-6.
 
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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 05:55

 

Bart.jpgDavid Stern, pour qui longer un wagon de métro est déjà source de grand malaise, est choisi par une énigmatique organisation pour tuer Adolf Hitler. Or ce dernier n'est encore qu' un gamin de douze ans, qui vit dans une autre époque que la sienne. De plus, David refuse d'assassiner un enfant, quand bien même il se révélerait adulte un despote. Mais comme il est également probable que l'improbable se produise, il profite du dernier tournage du "maître" vieillissant, Spielberg, pour s'évaporer dans le train du décor vers l'année 1900, histoire de voir comment remplir autrement son contrat. Pisté par un narrateur plus mystérieux encore, nous le retrouvons a Vienne, en grande conversation avec Freud. Le narrateur, qui se réjouit déja à l'idée que son grand-père ne périra plus à Dachau, ne cessera dès lors de récolter les traces de son passage. Joyce, Wittgenstein, Musil, le jeune Hitler échouant à ses examens d'entrée aux Beaux-Arts, c'est bientôt toute l'aristocratie surannée de l'Autriche qui entrent aussi dans la danse de ce roman picaresque contemporain parfaitement maîtrisé. Du genre, il épouse la construction échevelée, mélangeant allègrement tous les registres d'énonciation, du journal intime au journalisme d'investigation. Grotesque, saupoudré de chronologies aberrantes, de pastiches, dans le dédoublement continuel de l'instance narratrice, tous les artifices de la littérature y passent. Andrzej Bart se joue de tout et renoue, férocement élégant, avec un genre qui est l'apanage des grands créateurs.

 

Le Gout du voyage, Andrzej Bart, traduction de Eric Morin-Aguilar, éd. Noir sur Blanc, coll. Littérature étrangère, août 1999, 392 pages, 21,35 euros, ISBN 978-2-882-50074-8.


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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 05:43
ocean.jpgLa plage immense où Brune aime à venir crayonner, mitraillant son sujet pictural avant de le camper. Et puis soudain le raffut des sirènes, un corps sous un parasol planté entre les dunes, celui d’une femme, assassinée. Peut-être Brune a-t-elle croisé l’assassin ? Ou bien a-t-elle capturé son image sans même s’en rendre compte. Brune, jeune fille renfermée, le dessin pour monde après la mort de sa mère. La femme morte, elle en est sûre, elle en avait aperçu les pieds qui dépassaient sous le parasol. De retour chez elle, elle surprend une conversation entre son oncle et sa tante. Ils semblent redouter que la police, au fil de son enquête, ne ressorte de vieux dossiers qui les exposeraient. Un lourd secret s’ébauche, qu’ils n‘ont jamais osé révéler à Brune. Qui découvre que son oncle était sur la plage ce matin-là. Qu’il connaissait la morte. Plus tard, le commandant Javier surprend Brune sur cette même plage. Il apprécie le trait de ses dessins. L’interroge. Elle était là au moment du crime, à prendre des photos. Le soir, les flics embarquent son oncle. Qu’a-t-il donc à se reprocher ? Le récit devient énigmatique, croise de vieilles rancunes, des révoltes et des luttes d’une époque révolue. Il s’organise à la première personne mais dans une distance qui longtemps contient son émotion. Brune raconte comme détachée de tout. Pourtant les questions se bousculent dans sa tête. Qu’est-ce donc qui relie les siens à cette femme assassinée ? Quel est ce dossier, qui parle de sa mère, de son oncle, d’histoires qu’elle n’a pas connues ? Quel est ce poids dont Brune ne peut assumer la révélation ? Alors l’écriture s’enflamme, devient une matière sensible que l’auteure sculpte avec passion. Tantôt le souffle court, poursuivant une vérité insaisissable, tantôt le souffle coupé ou bien repris longuement tant l'oppression est grande. Et Brune qui jusque-là ne disait pas trois mots se met à parler, à se libérer d’une émotion qui l’écrasait, celle d’une passion qui n’était pas la sienne.
 
Dossier Océan, Claudine Aubrun, Editions du Rouergue, collection DoAdo Noir, 5 février 2014, 107 pages, 9,70 euros, ISBN-13: 978-2812606212
 
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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 05:46

emmaDes bribes. Najmeh, étoile en persan. Son nom d'enfance. En prison, on l’avait nommée Nasserine. Elle commença plus tard à écrire sous le nom de Homa Dejam, avant de s’exiler en France pour prendre le nom de son mari et à la mort de celui-ci, celui d’Emma, en souvenir de l’Emma Bovary de Flaubert. C’est un peu ce chemin de Najmeh à Emma que ces fragments de vie nous content, dans le flottement constant d’une identité qui a vacillé un jour en Iran. Des parcelles de terres promises, celles de l’enfance en particulier, sauvées du désastre entre l’ici et un ailleurs qui n’existe sans doute pas, plus. Avec en outre sans cesse la nécessite  de se recréer soi-même. De l’enfance de Najmeh en Iran, pourtant, de minces écarts nous différencient. La bourgeoisie iranienne ne vivait guère autrement que nous à Paris. Tout juste les quartiers pauvres de la périphérie paraissent à peine plus indigents que les nôtres. Pour le reste, la même légèreté d’une enfance privilégiée, le même appétit de savoir et l’école pour rythmer les jours. Vision sereine d’un ordinaire arrimé à la fluidité du récit. Peut-être tout juste cette tradition de se marier jeune, le rêve prématuré bien souvent de quitter au plus vite les terres de l’enfance quand chez nous on y campe indéfiniment. Mais bientôt le paysage politique change, arrachant les familles à elles-mêmes. Partout Najmeh côtoie des enfants de prisonniers politiques. L’exil ouvre ses tranchées, engloutit les vies dans l’éparpillement des amis de jeunesse. Déjà s’avance l’âge des regrets. Il ne reste bientôt que les bribes de la mémoire recomposée, des instants échoués, le compte des temps révolus, des amis perdus. Et l’exil, l’inquiétude pour les siens restés au pays, le dur labeur d’avoir à vivre l’espoir dans une autre langue que la sienne.  

 

 

Eclats de vie – Histoires persanes, Emma Peiambari, L’Harmattan, février 2014, 124 pages, 12 euros, ISBN : 978-2-343-02670-1.  

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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 05:25
hunt.jpgL’Amérique au XIXème siècle. Au milieu du siècle. Le Sud de cette Amérique, modeste et humble, travailleuse, esclavagiste. Où rôde encore le souvenir des batailles sanglantes pour la conquête de la Fédération. L’Amérique des cabanes, des grandes propriétés foncières qui se mettent en place à coups de fouet et de pendaisons maniaques. L’Amérique de la grande misère humaine. Un couple de fermiers. Whasp. Modestes encore, mais bien décidés à s’enrichir. Ils travaillent moins dur cependant qu’ils ne mènent une vie effroyable à leurs cinq esclaves noirs. L’horreur accorte de l’Amérique raciste. De celle des élevages de porcs, où la vie des porcs importait plus que celle des noirs qui aidaient à bâtir des fortunes. Le porc comme allégorie d’une Amérique blanche et glauque. Et puis Horace, Ulysse, Cleome, Zinnia et Alcofibras, «leurs» noirs. Enfin, les témoignages, des deux femmes surtout, deux voix saisissantes qui s’entrecroisent. Ennemies sanglées de violences. Mais plus vraiment de méchanceté. L’une blanche, l’autre noire. La blanche a fait payer très cher à la noire d’avoir été l’objet sexuel de son mari pendant des années. Pendant des années elle lui aura fait vivre un véritable martyre, jusqu’à la mort de Linus, le mari en question, tué un jour d’un croc de boucher dans la nuque. Alors l’esclave noire s’est retournée contre sa maîtresse, pour lui infliger à son tour une violence inouïe.  La blanche raconte. Ces quelques jours de son calvaire. Dans un récit qui met à plat toutes les perspectives. Les faits. Simplement. Sans jugement de valeur. Sans même une plainte légitime. Les faits. Ce qu’elle endure. Quelques jours d’une atroce vengeance.  Elle vit dans l’Indiana aujourd’hui, où l’autre, la noire, son ancienne esclave, viendra un jour sonner à sa porte pour savoir. Et s’en ira sans avoir rien appris de décisif sur cette femme qui l’avait tant martyrisée. Cinquante ans plus tard donc, se remémorant ce comté de Charlotte où l’on pendait les noirs aux arbres presque par amusement. Entre elles, deux cadavres. Celui d’un esclave noir tout d’abord, le frère de Zinnia, Alcofibras, que Linus, le mari de la blanche, songeait à donner à manger à ses cochons. Et le cadavre de Linus, attablé une semaine entière à la table familiale, se décomposant sous les yeux de sa femme, qui le haïssait depuis des années. «La haine ne rend que la haine», mais l’Amérique d’alors n’était qu’un lieu de douleur et de meurtre. En particulier pour les noirs, dont nul ne saura jamais ce que c’est que d’avoir été dans les chaînes. C’est ce corps supplicié de la mémoire noire que Hunt nous restitue avec une force incroyable. Dans une écriture souvent en retrait de toute émotion, d’une émotion qui de toute façon n’atteignait en rien les consciences d’une Amérique qui n’a jamais rien expiée. Impossible conscience, cinquante ans plus tard, quand la blanche ne sait que se retrancher derrière sa bonne conscience niaise : «mes parents étaient de bons chrétiens», qui torturaient par habitude les noirs du comté de Charlotte.
Les Bonnes gens, Laird Hunt, traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut, Actes Sud Editions, collection Lettres anglo-américaines, 5 février 2014, 242 pages, 21,80 euros, ISBN-13: 978-2330027513
 
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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 05:22

chloe-copie-2.jpgArrêt sur image. Chloé avait planifié son énième suicide, Daniel lui envoyait un e-mail. Partenaire, se proposait-il. Cela tombait assez bien dans la vie de la première. Le fil pouvait reprendre. Celui de la vie. Elle décrocha alors la corde qui la tenait au plafond.  L’amante aux lèvres roses, pourquoi pas ? Partenaire de l’ordre bourgeois de Daniel, tout de même. S’installer avec un vieux bobo allergique… Qui certes venait de se faire plaquer. Cela lui conférait un peu de profondeur. Alors essayer ça encore. Tandis qu’elle, Chloé, vivait dans le luxe subventionné de la villa Médicis : très peu d’art, beaucoup de mondanités.  Daniel pas si loin de ce luxe en fin de compte, ce notoire homme intègre de la télévision française. Pseudo résistant. Super souris. Le nom qu’elle lui donne. Super souris écrit en complément ce livre à quatre mains du reste. Exhibant son charme discret de bourgeois effronté auquel on n’accroche guère. Arrêt sur image. Sur son image. Le dernier : j’avoue que j’ai tourné ses pages pour leur préférer le portrait décapant que Chloé en faisait. Tennis le dimanche, ballades en vélo. Daniel vomit Paris pour sa violence, depuis son appartement du XVème arrondissement…  Chloé m’attirait davantage, son regard sur la rue de Crimée par exemple, et cette «France qui ne se lève pas d’être déjà à terre, l’espoir enseveli déjà décomposé». On pouvait sauver ça. Porter cela à son crédit.  Tout comme d’étaler le grand écart des bobos parisiens.  Elle est drôle Chloé.  Savoureuse. Incisive.  Faux dialogues, faux entretiens, la virtuosité de circonstance, Chloé sautille comme à l’accoutumée de gamineries en réflexions tenaces à défaut d’être profondes. Chloé raconte, digresse, embrasse et embarrasse le récit surchargé du compte raisonné d’un risque calculé, d’une écriture ne risquant plus grand-chose à vrai dire. J’étais quand même sur le point de refermer le livre, ennuyeux de tartiner pareillement deux egos à l’accolade, quand un léger changement de ton me fit ouvrir les yeux. Chloé parlait de son enfance. Le Liban. Sa famille. Le style était devenu moins brillant, moins virtuose, plus ingrat, plus pauvre. A peine déchiré çà et là des envolées habituelles. On sentait l’effort, la besogne pour mettre à distance l’émotion. La famille Abdallah. La sienne. Papa a tué maman d’un coup de fusil puis a retourné l‘arme contre elle, la petite Nini, avant de se tirer une balle dans la tête. Pas Chloé. Nini, celle qu’elle était avant. Ce fusil donc, qu’elle n’a cessé de lui reprendre des mains. La scène originaire. Nini se suicidera treize fois ensuite. Jusqu’à ce que Chloé nous parle de Georges Ibrahim Abdallah, l’oncle terroriste qui menaça un jour la France et qui croupit toujours dans une geôle française sans guère de raisons, de preuves de sa culpabilité. Aujourd’hui encore, Valls lui refuse son extradition.  Au nom de… Rien.  Des présomptions. Valls en a pris l’habitude. Beyrouth donc, Kobayat. Le récit prend une autre direction, celui du Nord-Liban. La plaine de la Bekaa. A décrypter son histoire, voilà que Chloé nous passionne et tire le récit vers autre chose. Une rupture. Une rupture narrative. Le récit d’une famille aux prises avec le réel, ce réel qu’elle fait entrer en grand dans son récit. La France des années 80. Les attentats de 84. Les bombes dans Paris et la classe politique inaugurant le racisme d’Etat à grande échelle : la faute aux arabes.  Chloé raconte l’histoire d’un nom, du nom qu’elle est, de celui qu’elle a abandonné pour se donner une autre identité. Mais au passage elle récupère une mémoire forte, en épelle l’héritage. C’est compliqué de prendre conscience.  Elle s’y affronte.  On oublie Daniel. On oublie Chloé Delaume. On oublie l’autofiction. Le réel cogne à la porte. Elle fut la nièce de l’ennemi public n°1, devenu le nom de la peur des français. Non : celui de la panique de l’Etat français, qui somma alors le Peuple d’avoir peur de Georges. L’histoire fascine. Ses montages pitoyables, Pandraud avouant «nous n’avions aucune piste».  Georges bientôt disculpé pour les attentats, mais condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. On a oublié Daniel. Et l’autofictionneuse. On est ailleurs, dans cette France pitoyable dont nous avons héritée. La suite intéresse moins, Mehdi Belhaj Kacem, EvidenZ, la fiction d’une bande d’intellectuels qui croyaient pouvoir mener de nouveau une révolution autoritaire, se faire l’avant-garde loin des masses qu’ils voulaient porter à bout de bras. Le reste intéresse moins. Son «que reste-t-il du monde ?» date trop, Chloé Delaume n’en sait rien éprouver. Reste ce livre, de transition, une fin d’autofiction, car désormais ses papiers civils porteront le nom de son personnage. L’enfance enfin tuée.  

 

Où le sang nous appelle, Chloé Delaume, Daniel Schneidermann, Seuil, septembre 2013, coll. Fictions & Cie, 358 pages, 21 euros, ISBN-13: 978-2021084696.Chloé Delaume (Auteur)

 

Consulter la page Chloé Delaume d'Amaz

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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 05:06

contes-rroms.gifUn recueil de contes et légendes tirées semble-t-il de la collection de textes rroms établie par  Heinrich von Wislocki qui, au détour d’un voyage à travers la Hongrie, en 1883, décida de consigner tout ce qu’il pouvait recueillir des traces orales d’un peuple qu’il découvrait avec passion. Dès 1888, une société américaine, la Gypsy Lore Society, se mit à publier ces textes traduits du rromani, en langue anglaise. La sélection que nous présentent les éditions Flies couvre un vaste périmètre, avec tout de même pour cœur de ce corpus les textes en provenance d’Europe Centrale. Un corpus organisé selon une thématique plutôt disparate, ouvrant aux cosmogonies rroms et rabattant malheureusement l’ensemble sur le prétendu emblématique thème du violon, dont on a vu par ailleurs qu’il n’offrait que des occurrences mineures dans l’ensemble de la littérature rrom –il fallait sans doute sacrifier à l’attente d’un public convaincu du contraire… On y trouve en tout cas un rayonnant conte sur l’origine des hommes «blonds», à mille lieux de tout ostracisme supposé, et une belle leçon sur les raisons de cette vie si courte accordée aux hommes: Dieu, agacé de voir l’Homme éternellement insatisfait alors qu’il se proposait de lui accorder deux vies plutôt qu’une, ramena les comptes à une seule vie, convaincu que mille n’auraient de toute façon pas réussi à combler le désert d’ennui dans lequel il entendait vivre. Sage. Très sage… 

 

Aux origines du monde, Contes et légendes tziganes, éditions Flies, réunis par Galina Kabakova, traduits par Galina Kabakova et Anna Stroeva, oct. 2010, 204 pages, 20 euros, isbn : 978-2-910272-67-8.

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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 05:17

huston.jpgVéra s’est ouverte un beau jour d’automne à la contemplation du monde. Une feuille morte s’envolait, une autre achevait sa longue descente ondulée. Il y avait cette sensation de fraîcheur et l’enfant qui brusquement ouvrait les yeux comme penché sur le rebord du monde. Tout ce qui vit doit mourir, lui commentait son père. Véra le découvrait en effet, mais c’était  au-dessus de ces forces que de devoir le réaliser... De la philosophie de la vie, les enfants ne posent jamais que les seules questions importantes. Nancy Houston nous le rappelle avec conviction et dans une belle évocation furtive des interrogations de Virginia Woolf dans son Mrs Dalloway. Les feuilles mortes… L’une bouge mais elle est morte, qui lorsqu’elle vivait frétillait à peine… Un jour, elle a donc eu sept ans. L’âge de raison dit-on.  Et son grand-père est mort. Et son père lui a dit que c’était ça la vie, cette perte dont nul ne sait que faire. Et puis il y a eu le froid du cimetière, l’aplomb du cercueil dont on voudrait lui faire croire qu’il est le juste aboutissement de la vie et toutes les explications encore, d’une humanité effaré par ce vide creusé dans la terre sous ses pieds. Jusqu’à ce que son père comprenne enfin et tente son propre éclaircissement, lui qui ne croit guère en un quelconque au-delà. Il restait la mémoire des morts, lui affirma-t-il, ce secours mémoriel que chacun porte à son prochain, qu’il soit ou non vivant et qui nous justifie tant.  Le conte est beau et fragile, l’écriture, sensible. Avec très logiquement ces réflexions qui le prolongent, d’une petite fille sur ce qu’il en était d’elle, avant de venir au monde.

Véra veut la vérité, de Léa et Nancy Huston, éd. L'Ecole des loisirs, collection : Mouche, 13 janvier 1994, 69 pages, ISBN-13: 978-2211018791.

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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 05:15

scerbanenco.jpgBanlieue de Milan, dans les années soixante. Des tours en construction entre des chemins de charretiers. La boue, l’énorme lassitude partout. Deux gosses veulent voir la mer. Ils ne verront qu’une immense flaque au milieu de leur cité. Les années passent, ils ont grandi dans ce décor sordide, au sein duquel les filles perdent leur virginité dans des caves crasseuses. Un jour, Duilio et Simona finissent par préparer un mauvais coup. Un casse minable : piquer la recette du garage d’à côté. Alors tout bascule : le garagiste tire et tue Simona. Duilio s’enfuit au volant d’une voiture volée. Le même soir, Edoarda quitte Milan. Edoarda, une femme quelconque à qui l’on ne parle plus que par déférence, démonétisée, en qui personne ne voit la femme qu’elle est toujours. Pourquoi ne pas aller à Rimini ? Voir la mer. Pendant que Duilio roule, le cadavre de Simona repose dans le coffre. Il la conduit à la mer lui aussi, grande consolatrice des années soixante. Sur la plage, Duilio tient la main imaginaire de Simona. Il lui raconte les vagues, les foules allongées sur le sable. Mais on lui vole l’alfa dans laquelle se trouve le cadavre de la jeune fille. La voiture finit en rase campagne, où des motards de la police la découvrent. Edoarda songe de son côté qu’elle aimerait tomber amoureuse. Elle croit l’être d’Ernesto. Au volant de sa voiture, elle tombe sur Duilio, défait sous un soleil accablant. Il délire, lui raconte tout. Elle lui porte secours, le cache chez Ernesto. La boucle se referme. L’événement est trop grand pour les deux protagonistes de ces rêves ratés et appelle soit à plus de compassion et de lucidité entre les êtres, soit au mensonge.
Roman d’une lucidité bienveillante, Ernesto s’engagera dans son amour pour Edoarda et Duilio s’en ira reprendre son chemin jusqu’à la mer, avant de se livrer à la police.
Dans ce texte poignant où souffle une vraie empathie, la violence sourd d’une grande tristesse, celle, par-delà le naufrage que l’on sent poindre, d’une humanité lasse de sa condition. Dans cette écriture sensible aux détails de la rue, de la vie, des êtres, c’est aussi un autre visage de l’Italie que nous offre Scerbanenco : celle d’un peuple méthodique, froid, rationnel, acculé à des gestes de désespérés, qui ne peut trouver de rédemption que dans cette fraternité qui s’effrite pourtant et promet de disparaître bientôt entièrement.


Giorgio Scerbanenco, les amants du bord de mer, traduit de l’italien par Laurent Lombard, Rivages / noir, mars 2005, 170p., 7 euros, isbn : 274361398X

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