Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 07:39
Plus de morts que de vivants, Guillaume Guéraud

Le collège en février. Dans le froid, à l’arrache. Grippes, gastros. Mais ce matin, tout semble aller de travers. Une fille perd une touffe de cheveux, Fab, le roi de l’escalade, ne cesse de se gratter le poignet. Rien d’alarmant, sauf qu’un troisième collégien s’est mis littéralement à perdre tout son sang par le nez et que le crâne de Yasmine s’est fendu. Le SAMU débarque, mais tout se met à partir en vrille. Les uns après les autres les élèves tombent comme des mouches, implosent, maculant les couloirs de sang et de matières spongieuses, sinon de bouts d’os comme ceux tombés de la bouche de Kévin, qui s’est désagrégée. La panique ne tarde pas, la terreur. Des pompiers, des médecins, des urgentistes spécialisés, la police, le préfet fait déployer tout l’attirail de l’état d’urgence et boucle le collège. Il y a tant de morts déjà. Loin du théâtre de la catastrophe, l’on comprend qu’il s’agit d’une épidémie, d’un virus particulièrement agressif qu’aucun service n’aura le temps de traiter. Alors la République décide de se séparer de ses gosses pris au piège dans leur collège : c’est moins un cordon sanitaire qui est mis en place, qu’un cordon sécuritaire. Des hommes armés reçoivent même l’ordre d’abattre tout fuyard. Les collégiens sont devenus cet ennemi intérieur qu’il faut à tout prix acculer. Dans ce contexte de terreur, rien ne nous est épargné des fantasmes d’horreur du monde adolescent. L’écriture s’emballe et se complaît bien sûr à ses descriptions gores, mais elle prend aussi le temps de poser une poignée de personnages auxquels le lecteur va s’accrocher pour conjurer l’horreur qui se déploie intempestivement. Des personnages qui vont nouer l’intrigue, la draper d’une émotion réelle, tisser l’espoir d’un monde autre où l’humain serait la norme. Car c’est bien de cela qu’il s’agit au final : du sort et de la place de l’homme dans un monde qui lui a résolument tourné le dos et dans lequel il n’est devenu qu’un moyen, et non une fin. C’est là le plus intéressant du récit, qui emprunte beaucoup au genre du roman catastrophe qui hante désormais les lectures de nos adolescents, celui de la dystopie. A-t-on du reste assez réfléchi aux raisons de cette montée en puissance de la dystopie, autant au cinéma que dans la littérature, cette sorte de contre-utopie qui a succédé dans l’imaginaire contemporain aux rêves que nul n’ose plus exprimer ? La dystopie nous parle d’un monde au fond très proche, où tout n’est que rebut. Le plus intéressant du roman de Guéraud, c’est ce qu’il décrit d’une société capable de suspendre les droits les plus élémentaires et de donner l’ordre de tirer sur les individus pour protéger, non la communauté des hommes, mais une communauté d’intérêts matériels. Nous y sommes, dans cette possibilité de suspension des droits individuels dont nous pouvons chaque jour mesurer la tentation. Nous sommes déjà dans ce monde d’individus repoussés, exclus, enfermés dans leur camp retranché et dont le Pouvoir n’attend que la disparition. On songe ici aux grandes épidémies qui traversent la planète, à Ebola et à l’insuffisance des moyens mis en œuvre par la communauté internationale, insuffisance qui aura coûté la vie à des milliers d’africains. On songe à ces personnes qui, comme les collégiens de notre roman, se sont vues traités comme des «ennemis». C’est cette montée en puissance du bio-fascisme que Guéraud pointe. Entendons-nous : c’est la gestion du Pouvoir qui est en cause, l’orientation philosophique d’une société où le Pouvoir est devenu une machine de guerre antisociale, anti-citoyenne. Un genre nouveau a pris le pas dans notre imaginaire, celui de la dystopie, qui est comme un écran sur lequel nous projetons une angoisse légitime du monde tel qu’il va, et dont la traduction politique est celle d’un néofascisme rampant sous les ors de républiques marchandes aux yeux desquelles l’être humain n’est qu’un matériel, la plupart du temps encombrant, qu’il faut gérer avec fermeté et non humanité. Ce bio-pouvoir précisément, qu’évoquait Foucault. Nous y sommes. Guéraud en donne la magistrale évocation.

Plus de morts que de vivants, Guillaume Guéraud, Le Rouergue, DoAdo noir, mars 2015, 251 pages, 13,70 euros, ISBN-13: 978-2812608612.

Partager cet article
Repost0
5 mars 2015 4 05 /03 /mars /2015 06:22

 

jacques-bablon-trait-bleu.jpgDes carpes. Et un cadavre. Celui de McBridge, balancé deux ans auparavant par le narrateur, un couteau dans le ventre. 835 carpes et un cadavre : pas d’âme au fond de l’étang des Jones. Mais une armada de flics sur ses berges. Et l’aveu tranquille du narrateur. Fin de l’histoire. Tout le monde est satisfait. Reste le mobile. Un silence radio qui lui vaut 20 ans de prison. La tôle donc. Merdique. Le psy pour seule échappatoire, à qui servir cette langue de rescapé qui fascine tant les psys qu’il en redemande, le sien, lui permettant d’échapper un peu à sa vie merdique de taulard. Jusqu’à la rencontre avec sa visiteuse de prison, Whitney : « je prépare votre évasion »… Mais on le libère avant. Son pote de toujours, Iggy, prend sa place. C’était lui le vrai coupable : le gars de l’étang est mort d’un tir au fusil de chasse, pas d’un coup de couteau… Pas le temps de le réaliser : Iggy se pend dans sa cellule, tandis que lui est libre. A peine en fait : les embrouilles commencent aussitôt. Des mecs le coincent, à l’affût d’un pactole planqué par Iggy. Deux flics le surveillent et un cadavre repose dans son jardin. Merdique… Trop c’est trop. Alors comme il a pris goût à l’analyse, il trouve quelque part en ville un psy municipal qui le prend volontiers en charge. Un psy bien déjanté, avec lequel il poursuit son analyse dans un balai à placard. La ville n’a rien de mieux à proposer. Peut-être la salle du loto. Merdique tout ça… Retour chez lui donc. Sans passer par la case départ. Sa voiture est une épave, sa maison est dévastée et il ne sait que faire du cadavre de Brett, le pote de McBridge, une pointure locale… Le donner aux cochons ? Le corps est trop lourd, le grillage trop haut. Tout est merdique dans cette histoire. Il ne sait même pas si c’est bien Iggy qui a tué Brett. Sûrement. Heureusement qu’il y a Rose pour le consoler. Une rencontre. Chanteuse de bar. Il voudrait sortir avec elle, mais elle ne songe qu’à une belle amitié… C’est pas la bonne rencontre en somme. Il faut bouger. Echapper aux faux amours et à ces gaillards flingues en main qui veulent récupérer le magot d’Iggy. Il court et se démène, notre narrateur. Toujours rattrapé par la manche. Une victime. De tout. Déjà enfant : orphelin. Une vie merdique. Jouet de circonstances merdiques. Les circonstances justement. Ce fatum qui vous tombe dessus à toutes les pages du roman. La vie incertaine mue par on ne sait quoi. Un presque rien de nécessités, une grosse louche de hasard et l’infortune en breloque, qui cogne à toutes les portes avec son insistance débile. Et tout ça finit par former une vie, non un destin. Alors il vend sa caisse, enfin, celle d’Iggy, et leur bateau à un riche architecte qui découvre dans une paroi de ce dernier le trésor des braqueurs. Pas tous morts. Les derniers à sa poursuite, fondant de dommage collatéral en dommage collatéral. Heureusement qu’il y a Beth. Mais c’était juste un bon moment avant qu’elle ne s’escape avec Big Jim l’architecte, loin bientôt tous les deux, à convoler le grand amour… Heureusement qu’il y a Liza, la femme de Pete, le frère d’Iggy, qui l’a larguée pour Rose prenant le large eux aussi. Tout se rue alors vers sa fin, non sans avoir rebondi de l’ivresse folle des circonstances : le narrateur se découvre un père zombi dont on l’encombre soudain et dont il ne sait que faire. Tout est tellement merdique ! La vie… Des bouts d’histoire, des fragments qui dérivent et se nouent au petit bonheur la chance, chacun la sienne, chacun poursuivant son trip, le tout s’emboîtant mal, forcément, sauf dans et par ce récit superbe. Tous orphelins en somme, bousculés dans leur vie et bousculant l’histoire qui ne fait qu’avancer saisie par des circonstances dépourvues de toute intention, sinon, encore une fois, celle d’un récit parfaitement consenti. Vies bâclées, sans éclat, et tout ça va un train qu’il ignore et qui demeure de bout en bout «naturel». Peut-être parce qu’au plus près des faits. Qui sont têtus comme chacun sait. Et sans doute parce que dans son style même, ce roman y court droit, aux faits, sans les anticiper ni crier gare, dans une vision presque candide des choses et du monde tel qu’il tourne et non tel qu’il devrait fonctionner. Une vison proche de celle des frères Coen dans Fargo. Le même enchaînement d’événements merdiques courant au-devant de conséquences plus merdiques encore. Quel art de raconter ! Littéralement éblouissant ! En ligne droite. La langue y est pure dans son système, en parfaite adéquation avec son sujet, déposant partout son atmosphère fruste comme un moment de grâce littéraire. Quel roman, jamais embarrassé de considérations psychologisantes, ouvrant au chant des crapauds sans donner rien d’autre à entendre que le chant des crapauds et la rusticité, la simplicité fruste de personnages si bien ancrés dans ces petites choses bêtes de la vie. De la pure poésie. Moins l’agrément déclamatoire. Un récit transparent à lui-même, touchant au réel, en livrant les aspérités sans façon. Ces petits détails où sauver ce grand monde usé déjà jusqu’à la corde. Et comme l’auteur nous y fait grâce du fastidieux littéraire ! Cette manière de poser d’entrée le récit sans passer par la case exposition… On est d’emblée dans le plaisir du texte, son « naturel ». Etrange répondant que ce naturel au demeurant, qui ne cesse de traverser cette écriture. Ouvrant en écho à cette nature d’un paysage romanesque plus que campagnard, ramené à l’essentiel. Quelques éléments, un pick-up, une ferme vide, une canette de bière. Cela suffit à dire le monde qui est le nôtre, inexplicablement buté. Et puis encore : c’est d’un dôle absolu !

 

Trait bleu, Jacques Bablon, Jigal polar, février 2015, 152 pages, 17 euros, isbn : 9791092016314.

Partager cet article
Repost0
19 décembre 2014 5 19 /12 /décembre /2014 05:56
 
bosco.jpgQuel Bosco que ce roman ! Tout y est du punch de l’auteur, de son sens de l’intrigue et de la narration et mieux encore, de la construction des personnages, peaufinant avec une rare pénétration celle du personnel secondaire qui enrichit le récit non pas d’une quelconque pause faite pour agrémenter le charitable du bouquiner, mais de la profondeur de ce poignant du fait divers où gisent nos sociétés désenchantées. Tout y est de ce que l’on peut attendre d’un bon roman moins ficelé qu’ouvragé pour dire la folie meurtrière des sociétés d’opprobres qui sont les nôtres. Moscou, Paris. Un airbus A340 bat de l’aile en plein ciel sous les assauts d’un russe aviné repoussant d’un geste fou les lois de l’apesanteur. Une sorte de riche ordure accrochée à son ego, précipitant dans sa chute égotiste le monde qui a osé lui résister. L’avion part en vrille pour s’écraser sur la toiture d’un centre pénitencier, libérant dans son apocalypse d’actualité télévisée ce Vigo que tout le monde redoute, ennemi public numéro 1, enfermé à vie au terme d’un subtil montage truqué par la Préfecture de Police de Paris elle-même. Et tout part en vrille pour le coup, l’homme rendu à l’air libre commanditant l’enlèvement des rejetons des acteurs de son enfermement. Celui du Préfet de Police mû par sa seule course au portefeuille ministériel, celui du commandant de police tenu par ses casseroles et contraint par le Préfet de faire tomber Vigo quitte à s’arranger avec les preuves, celui du faux-témoin mandaté par les autorités françaises pour condamner le meilleur des coupables possibles, celui du juge qui expédia le procès sans s’y attarder et de l’avocate enfin de Vigo, qui refusa d’instruire ses doutes quant à la culpabilité de son client. Tout part en vrille, nous précipitant dans la course folle d’un récit aspiré par le poids des culpabilités qui se font jour, celle des parents qui tirent désespérément sur la corde, dévidant les raisons, tiraillant, houspillant, précipitant le fil du roman en bascules incessantes pour faire de la Chute sa trame violente. Très vite la conspiration du Préfet pour faire taire tout ce monde bat de l’aile, tandis que dans les soutes d’un cargo nauséeux les otages échappent au contrôle de leurs ravisseurs pour sombrer eux-mêmes dans la chute d’une espérance insensée. Qu’est-ce qui déconne bon dieu, dans le sens de nos vies qui ne cesse de perturber l’espérance romanesque à l’épreuve ici ? Les groupes se délitent les uns après les autres, de celui des parents à celui des otages en passant par celui des malfrats, dans une valse forcenée qui ne cesse de s’accélérer jusqu’au dénouement final. Moins un page turner truffé de recettes faciles, que le syndrome de languir un monde meilleur qu’il ne le sera jamais. C’est captivant, limpide, filant dans l’abrupt d’une chute aspirée par la gravitation universelle de ce goût d’espérer qui fonde pourtant nos vies –et comme en passant, bourré d’une onomastique guillerette qui vient subtilement rompre la noirceur du récit pour nous adresser le clin d’œil d’un auteur qui sait de quoi retourne l’espérance romanesque !
 
 
Quand les anges tombent, Jacques-Olivier Bosco, Jigal Polar, septembre 2014, 321 pages, 19 euros, 9791092018277.
Partager cet article
Repost0
21 novembre 2014 5 21 /11 /novembre /2014 05:42
 
chasse-a-l-ange.jpgL’île de Marøya, en Norvège. Engel Winge a fini son CDD, la voici recrutée dans le journal local. Sur l’île, on parle de fantômes. D’une maison abandonnée, léguée à une église évangélique. Engel rencontre une voyante, qu’elle accompagne sur l’île. Le monde est baigné d’énergies à ses yeux. A Marøya lui est apparue une femme, puis son bébé. Et puis un homme.  Et un chien encore. Un pêcheur et son chien. Et un enfant dans sa tombe… Mais le sujet est renvoyé par son rédac chef à l’été prochain. Un autre l’intéresse davantage, un footballer dont Engel doit faire le portrait. Elle repart donc vers d’autres horizons, avec dans la poche l’amulette que lui a confiée la voyante. Pour la protéger. Mais de quoi ? Dans cette amulette, une pierre. Lourde. De météorite semble-t-il. Engel ne peut se détacher du récit de la voyante. Des disparus de l’île. Tandis que dans la région de mauvaises drogues déferlent. L’île l’obsède. Elle part sur les traces d’un marin disparu depuis bien longtemps. Le pêcheur a bien existé. On se rappelle son petit chalutier que l’on a cru noyé au fond d’un fjord. Engel furète, fouine autour de la maison léguée à l’église évangélique. Elle cherche une tombe, finit presque par s’enterrer vivante dans une cuve au fond de laquelle elle découvre un squelette de chien, le crâne fracassé par une balle. La pierre l’a sauvée. Elle veut le croire du moins, s’y raccrocher après éperdument prié qu’on la sauve. Vive, l’île l’obsède plus que jamais. Le chien était bel et bien celui du disparu. De ce pêcheur dont elle en apprend plus, saisissant l’opportunité de rejoindre son père à Berlin pour retrouver la fille du marin disparu. Une ancienne toxico, qui lui parle de Mikael, l’étrange sauveur de l’île. Qui rêvait alors d’inonder le marché norvégien de meth… Une deuxième enquête de ce personnage pugnace, évoluant avec force dans un environnement étouffant et le climat délétère d'une Norvège décidément cousue d'ombres.
 
 
Chasse à l'ange, de Ingelin Rossland, traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, Editions du Rouergue, coll. DoAdo Noir, 5 novembre 2014, 218 pages, 13,50 euros, ISBN-13: 978-2812607196.
 
 
Partager cet article
Repost0
18 novembre 2014 2 18 /11 /novembre /2014 08:59
 
pouchairet.jpgIl fallait toute l’audace des éditions Jigal pour oser publier un roman comme celui de Pierre Pouchairet, campant son histoire dans le théâtre du Proche-Orient. Un roman intriguant pourrait-on dire même, non la réalité proche-orientale, mais la figure publique de ce que l’on nomme toujours à tort le «conflit israélo-palestinien». Car il n‘y a pas de «conflit israélo-palestinien» : il y a une guerre d’agression coloniale menée par l’état hébreu contre le Peuple Palestinien, tout comme il n’existe pas de «négociations de paix», mais la lente agonie de ce même Peuple, orchestrée par l’état hébreu avec la complicité des puissances occidentales. Le sujet du roman n’est donc pas cette réalité dévoyée par la presse du monde occidentale. Il est à peine celui de cette figure publique si mal renseignée (à dessein) dans l’expression fautive de «conflit israélo-palestinien». Le sujet du roman est condensé dans son intrigue, policière, et dont la dimension symbolique, elle, est autrement plus intéressante au fond. Le sujet du roman est la criminalisation de l’économie proche-orientale, dessinant un horizon d’attente qui mérite que l’on s’y attarde.
L’intrigue tout d’abord. Elargie aux dimensions de la mondialisation. La Chine en ouverture, où de jeunes palestiniens sont enfermés dans l’attente de leur exécution : ils se sont rendus coupables de trafic de drogue. Naplouse ensuite. Une famille de colons décimée. Le Shabak est sur les dents et l’état hébreu veut vite conclure  à la responsabilité «arabe». Un crime odieux, d’extrémistes palestiniens, de djihadistes dirions-nous en France, d’islamistes sinon de musulmans oseraient les commentateurs français, pour satisfaire à l’hystérie collective nationale qui ne peut s’empêcher de faire passer en contrebande du mensonge d’une histoire nationale prétendument vouée aux droits de l’homme, l’idée d’une différence musulmane menaçant l’humanité blanche… Une famille juive d’origine française qui plus est. L’assignation romanesque est ici des plus percutantes, tant les liens qui nous lient à cette figure publique d’un prétendu «conflit israélo-palestinien» informent la construction de cette idéologie française néo-raciste que l‘on voit éclore partout en France, sous nos yeux. La France impliquée donc, très vite dans le roman, nouée aux ténèbres d’un crime particulièrement odieux. Un meurtre sauvage, barbare, dont les auteurs ne font aucun doute aux yeux de l’état hébreu. Dont les auteurs ne peuvent qu’être, sinon se doivent d’être arabes. L’arrestation musclée de jeunes suspects palestiniens ne satisfait pourtant guère les policiers embarqués dans cette affaire. Policiers israéliens, palestiniens, et français. Le nœud n’est pas gordien mais explosif. Parce que dans la maison de la famille assassinée, on découvre des liasses de billets bien suspectes. Uzan, le père, était chimiste. Travaillant pour l’un des fleurons industriels de l’économie israélienne ! Et ce que lèvent nos policiers n’est rien moins qu’un trafic de drogue, de meth, inondant depuis les Territoires Occupés non seulement le Proche-Orient, mais on l’a vu, la France, l’Europe et jusqu’à la Chine. C’est cela le sujet du roman. Une intrigue extraordinairement bien cousue, menée dans ce style désormais si percutant d’anciens grands flics convertis au polar. (Il faudra d’ailleurs bien un jour se poser la question de savoir comment naissent de pareils écrivains dans le milieu de la police, d’écrivains aussi doués, aussi convaincants !). D9.jpgLe sujet du roman est ce fil de l’intrigue policière, prenant ici pour cadre le Proche-Orient et bien évidemment, ne laissant pas ce cadre indemne. Il est donc aussi le prétexte à dépeindre une réalité complexe, la corruption des Autorités palestiniennes, l’instrumentalisation politique de la douleur palestinienne par le Hamas, l’étau israélien sur les Territoires Occupés, la duplicité de certaines institutions de l’état hébreu plus enclin à fabriquer de toute pièce une vérité qui l’arrange plutôt que de tenter d’en cerner les contours réels. Mais ce prétexte n’est qu’une toile de fond. Le regard posé sur la réalité proche-orientale est celui d’un «policier», non celui du journaliste d’investigation, ni moins encore celui du politicien. C’est là que le bât blesse, davantage d’ailleurs pour ces lectures critiques du roman que l’on a pu voir éclore ici et là, rapportant abusivement sa lecture à un déchiffrage géopoliticien, que pour le roman lui-même, dont l’horizon d’attente n’est pas géopolitique. Mais certes, en construisant pareillement son intrigue, renvoyant dos à dos israéliens et palestiniens, l’auteur semble consacrer la vulgate que nos médias ne cessent de marteler sous l’innocence commode du fameux intitulé mensonger : «le conflit israélo-palestinien». La réalité de l’occupation israélienne des Territoires par exemple est bien certes effleurée, mais pas dans toute son horreur. Cette horreur que les médias français se refusent à décrire et que paradoxalement, il vaut mieux aller chercher dans le quotidien israélien Haaretz dont le travail d’objectivité est sur ce plan plus remarquable que presque tout ce qui peut se lire sur la question en France. C’est même du côté des voix juives que je serais tenté de renvoyer pour construire toute l’étendue de ce qui se passe au Proche-Orient : celle de l’universitaire Norman Finkelstein par exemple, du documentariste Eyal Sivan, ou de Rony Brauman et d’Eric Hazan. Sous nos yeux se met en place un véritable apartheid au Proche-Orient, qui est le fait du seul état militaire régissant les terres qu’il s’accapare, brutalement, comme l’a montré Norman Finkelstein dans on article «The Hidden story of Israel’s assaults on Gaza». Cette réalité-là n’est donc pas l’objet du roman, qui campe plutôt dans l’ordre d’un discours plus en retrait quant à la responsabilité israélienne. Le sujet pourtant, ce trafic de drogue, cet «accommodement» romanesque dans l’espace du crime, ouvre sans cesse à l’extrapolation géopolitique. La criminalisation symbolique qu’il dessine de l’espace des communautés israéliennes et palestiniennes n’est ainsi pas sans troubler. Ce pourrait être, en effet, l’ultime impasse proche-orientale –si l‘on tient absolument à faire une lecture «réaliste» d’une œuvre dont l’horizon est avant tout romanesque. Mais… Non, la chose est mal dite : ce serait perdre de vue le caractère romanesque de l’œuvre discutée. De même que l’on a tort de fourbir une lecture géopolitique de ce roman, l’on aurait tort de le renvoyer à ses effets de réel. Que serait donc une lecture symbolique du romanesque à l’œuvre dans ce polar ? Cela revient au fond à tenter d’évaluer la capacité du roman à dire le monde, à en proposer la diagnose. gazacontrechar.jpgAvec le danger de prendre le romanesque pour miroir de la réalité, ce qu’il n’est évidemment pas, même s’il nous dit quelque chose du monde dans lequel nous vivons. M’intéresse alors ici, seulement, la singularité du regard «policier» porté sur la réalité. Car c’est au fond ce qui fonde la particularité du monde qu’organise ce roman : son regard policier, découpant dans la réalité son potentiel criminel, plutôt que géopolitique par exemple. Une contingence donc. Téléologique, c’est-à-dire présentant le danger d’exhiber et de prendre une partie de la réalité de ce monde pour sa totalité. Ce qui lui manque, c’est au fond ce que la phrase de l’historien Marc Bloch résume magistralement : «L’Histoire, c’est la dimension du sens que nous sommes». D’un sens qui ne cesse de se construire avec les aléas, les égarements, les péripéties de volontés qui ferraillent pour tenter de le clore dans la direction qui les arrange, sans jamais y parvenir. Le Hamas par exemple, ne peut aujourd’hui être trop simplement subsumé sous son histoire terroriste ni même ses discours propagandistes ou son instrumentalisation militante de la douleur palestinienne. De même la société israélienne ne peut être subsumée sous les discours de ses dirigeants. Le regard policier au cœur de l’intrigue romanesque dans ce roman est contingent donc, mais d’une contingence qui n’est pas sans portée symbolique. C’est là sa grande force et c’est là, aussi, sa grande faiblesse, là où il rejoint les contraintes du genre qui le délestent d’une partie de son efficacité discursive, cette prétention justement des «grandes constructions romanesques» à dire le monde. Pourtant, procédant à une sorte de normalisation du théâtre de la réalité proche-orientale –via le crime, ce à quoi il ouvre interroge. Cette criminalisation du Proche-Orient, symboliquement, dévoile un processus de domination sociale à l’œuvre, encouragé pour légitimer un état de fait violemment inégalitaire. La violence criminelle qui est à l’œuvre touche ici à la question politique. Venant d’en haut, elle dévoile la pyramide du Pouvoir qui, en se réorganisant, déstructure l’espace palestinien en particulier pour le vouer à des socialisations compensatoires, criminelles, pour finalement nous offrir la vision d’un monde où la violence résulterait du croisement de deux axes destinés à instaurer la domination sociale de la société palestinienne : le premier est cette volonté d’apartheid de l’état hébreu, le second est celui des guerres intestines entre le Fatah, le Hamas et l’Autorité Palestinienne pour la conquête du Pouvoir,  d’un pouvoir qui risque fort dans l’avenir de se réduire comme une peau de chagrin sous la botte de l’état hébreu. La criminalisation de cet espace s’offrant alors comme le moyen de poursuivre et de légitimer l’apartheid qui, sous nos yeux, s’organise jour après jour en Palestine. La force d’un tel roman est alors moins de clairement exprimer cette réalité ou de prendre position, que d’exhiber une violence pouvant paralyser tout jugement politique.
 
 
Une terre pas si sainte, Pierre Pouchairet, éditions Jigal, coll. Polar, 15 septembre 2014, 296 pages, 18,50 euros, ISBN-13: 979-1092016260.
Images : les D9 de Caterpillar, engins de destruction de l’habitat palestinien.
 
 
Partager cet article
Repost0
3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 05:19
 
kamel-daoud.jpgL’étranger. Une histoire qui a fait le tour du monde. Délestée partout du second mort du récit : « l’arabe ». Celui auquel Camus n’a pas donné de nom. Algérien. Anonyme. Le frère du narrateur… L’assassin, lui, est universellement connu : Meursault. Dépeint dans une langue propre, ciselée. Assassin parce qu’il ne savait pas quoi faire de sa journée. Il a tué, puis vite oublié l’arabe pour parler de sa mère. Du soleil. De son amante. De l’église que Dieu avait désertée. Mais plus un mot de l’arabe assassiné. Créant une immense sympathie pour l’assassin. Un Robinson qui aurait tué Vendredi par ennui. Un crime nonchalant. Et pendant soixante-dix ans, tout le monde s’y est entendu pour faire disparaître le corps de l’arabe tué. Qui est devenu comme le corps perdu de la littérature coloniale française. Moussa. Le frère du narrateur. Qui était-il donc ? Son frère en restitue l’épaisseur. Dans sa langue à lui, française. Ciselée elle aussi. Tendue. Qui raconte Moussa, capable d’ouvrir la mer en deux. Et cette guerre, gagnée d’avance dès lors que les français tuaient par insolation. Un frère qui ne cesse de raconter. Ce crime prétendument philosophique. Mais un vrai meurtre dans cette disparition symbolique d’un corps étranger à la littérature française : signe du refus d’avoir à dire le meurtre des arabes pendant cette sale guerre d’Algérie. Peut-être les algériens sont-ils tous les fils de Moussa, s’interroge le narrateur, dans ce silence qu’on leur a imposé, dans le non-lieu de cette mort refusée… La jeunesse algérienne devenue la trace du mort enfoui, nié, gommé par les lettres françaises. Pour ne connaître ensuite qu’une vie de revenants, le peuple algérien condamné symboliquement à l’errance. Reprenons. Eté 42,  un français tue un arabe allongé sur une plage. Allongé sur une plage ! C’est-à-dire prenant symboliquement la place du corps colonial, nonchalant, paresseux. Il est 14h. Le français sera condamné à mort pour avoir mal enterré sa mère, non pour avoir tué l’arabe. L’arabe qui par son audace, rappelons-le, faisait une sieste toute coloniale sur cette plage algérienne. Car voilà : on était Moussa dans les quartiers arabes, et puis à quelques mètres de là, on n’était plus rien. Voilà ce que dit le récit de Camus. Il suffisait d’un seul regard français pour tout perdre et n’être plus rien. Moussa, le crime parfait de la littérature française. Ou presque. L’étranger de Camus ouvre aussi à l’insensé de ce meurtre, à son scandale. Mais certes, il y a cette histoire de prostituée que le narrateur ne pardonne pas à Camus. A l’auteur cette fois, non le personnage. Relisez-le. Ce personnel de l’œuvre en effet si insultant à l’égard du peuple musulman. «Le monde entier assiste éternellement au même meurtre», et personne n’en dit rien. C’est un peu vrai. Alors le frère de Moussa avoue qu’il a lui aussi tué un français. Anonyme. Mais il n’y a pas de délivrance dans cet aveu romanesque. Car il faut désormais raconter le monde autrement. Ne plus jamais cesser de tourner autour de cette mort pour en comprendre le poids.
 
Meursault contre-enquête, Kamel Daoud, éd. Actes Sud, mai 2014, 160 pages, 19 euros, isbn : 9782330033729.
Partager cet article
Repost0
15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 06:13

petite-gare.jpgLa Russie aux lendemains de la mort de Staline, immergée dans son immensité continentale.

Une toile d’araignée flamboie d’un éclat irisé. Un monde minuscule, façonné des gestes simples qui viennent se perdre dans l’étendue du paysage russe, sa seule conscience. Le paysan, l’ouvrier moscovite, ne cessent d’éprouver dans leur chair la viduité d’un monde où le temps s’étale comme un espace. Et les gestes qui remplissent leur vie s’effilochent dans le règne de l’ici. Au point que toute notation historique a disparu : la Russie des années cinquante n’est qu’une clause de notre style à nous. Tout est exactement comme toujours, tout respire le repos, ou plutôt l’absence de mouvement dans cette immensité que l’Histoire n’atteint pas. Tout est toujours comme par le passé, mais ce passé n’est pas. S’il existe une littérature du terroir, assurément, celle-ci en est un bel exemple, avec son monde enchanté de récits s’élargissant en vagues concentriques comme les ronds dans l’eau. Une pie se détache de la cime d’un arbre. Une matinée tranquille. Volodia se noie en pêchant. Dans la fraîcheur un peu amère de la prairie, quelque chose d’étrange ébranle soudain la nouvelle, bouleverse son fil et déferle sous les mots, charriant leur poids d’images. Un événement sourd, afflue. Tout a basculé déjà, enfanté par le pur talent de l’imagination souveraine : le récit se déploie enfin dans sa propre immensité. Il se fait pèlerin. La vie ne prend fin nulle part, ni l’écriture, qui inscrit dans son rythme sa propre élévation infinie.

 

 

La petite gare et autres nouvelles, Iouri Kazakov, traduit du russe par Robert Philippon, L’imaginaire Gallimard, février 2000, 270p., 8,56 euros – titre original : Na Poloustanki, 1ère édition française, éditions Gallimard, 1962.

Partager cet article
Repost0
10 octobre 2014 5 10 /10 /octobre /2014 04:43
 
camus-le-premier-homme.jpgCamus. Le Premier homme. Ce manuscrit d’Alger. Jacques, l’écolier. Et Pierre. L’un blond, l’autre brun.  Et Monsieur Germain, ce professeur qui aimait passionnément son métier. C’était l’époque des petits encriers de porcelaine à tronc conique. Monsieur Germain tirait dès qu’il le pouvait de son armoire à trésors son herbier, ses minéraux, une lanterne magique qu’il préférait aux manuels exotiques qui parlaient de neige aux enfants des sables, ou de bonnets de laine. Camus, face à la puissante poésie de l’école, se rappelle l’ère révolue des plumiers, de l’encre violette au goût âcre, confie-t-il. Camus sensible à la misère que les jeunes algériens vivaient tout autour de lui, cette misère qui «est une forteresse sans pont-levis».  Dans la classe de Monsieur Germain, on nourrissait la faim de la découverte. «Dans les autres classes, on leur apprenait sans doute beaucoup de choses, mais un  peu comme on gave les oies. On leur présentait une nourriture toute faite en les priant de bien vouloir l’avaler. Dans la classe de Monsieur Germain, pour la première fois ils sentaient qu’ils existaient et qu’ils étaient l’objet de la plus haute considération : on les jugeait dignes de découvrir le monde». Monsieur germain «les accueillait avec simplicité dans sa vie personnelle, qu’il vivait avec eux».
Des générations d’enseignants ont puisé là leur raison d’être professorale.
 
 
Le premier homme, Albert Camus, Gallimard, Folio, janvier 2000, 380 pages, 7,40 euros, ISBN-13: 978-2070401017.
 
Partager cet article
Repost0
9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 04:39
 
ado-blues.jpgUn guide apaisant, destiné aux pré-ados et aux ados, de ces drôles d’années collège, années du fou rire incontrôlable, des premières libertés, où le monde des adultes vous ferait bien prendre l’adolescence pour un symptôme. Mais non, l’adolescence n’est pas une maladie, c’est une étape, celle de la transition il est vrai, entre l’univers de l’enfance et l’âge adulte, loin encore.  Une zone de turbulences qu’il faut parcourir dans cet espace apparu hostile soudain : le bahut, avec son labyrinthe et ses déplacements incessants… Un temps de renoncement et de prise en en charge personnelle de sa vie, plutôt que son destin, qu’une incroyable métamorphose du corps accompagne. Des modèles cinématographiques et musicaux plein la tête, mais beaucoup de solitude. L’audace excessive, le repli sur soi, l’imprudence, la trouille… Il faut faire ses preuves en permanence sous le regard des grands, au moment même où s’inaugure une nouvelle physique corporelle -pustules, bourgeonnements, les parents toujours nécessairement un temps de retard sur ce qui arrive, et l’école qui ne cesse dans le modèle français de poser des jugements de valeur sur les êtres, quand leurs prétendues aptitudes n’expriment bien souvent que son incapacité à comprendre ce qu’elle ne sait pas évaluer. Le guide est réussi, qui permet aussi de relativiser : allez, pour la plupart des ados, ça se passe finalement plutôt bien…
 
 
Ado Blues, de Michel Piquemal et Jacques Azam, La Martinière jeunesse, 4 septembre 2014, Collection : Plus d'oxygène, 112 pages, 8,90 euros, ISBN-13: 978-2732464770.
 
Partager cet article
Repost0
7 octobre 2014 2 07 /10 /octobre /2014 04:04
 
Mileta-Prodanovic.jpg«Nous européens de l’Est », qui naissons avec une trompe et de petites cornes… D’emblée, c’est tout l‘absurde et la drôlerie des écrivains de l’ex-Est qui déferle dans les pages de ces nouvelles. Petites les cornes, certes, mais quand même. Et plus on naît à l’est de l’Est et plus ces cornes sont grandes… Bien que tout le monde se taise sur cette question. D’autant qu’on y pratique l’ablation précoce, à coup de consumérisme effréné, de foi toute religieuse dans le retour de la croissance économique, de lendemains qui, cette fois, dans ce culte divin des objets que l’Ouest a si bien su prôner, chanteraient enfin vraiment… De la nostalgie d’on-ne-sait-trop-quoi à la conscience nécessairement malheureuse, l’auteur rameute tous les poncifs qui ont nourri notre vision de l’Est, n’y ajoutant peut-être que les mains forcément sales des serbes, dont il est, et une pluie de bombes jetées négligemment par les bienfaiteurs occidentaux sur Belgrade, où il écrivit cette suite baroque. De l’Ouest auquel il feint de vouer un culte sans limite, il dessine l’immense mansuétude, et son seul vrai impératif catégorique : la différence pour nécessité existentielle, si possible la plus artificielle possible… Pensées décousues, recousues, compliquant à l’envi le fil du récit, expliquant, réexpliquant, commentant, diagnostiquant, coupant en mille des cheveux déjà coupés en quatre, alcoolique, sentimental, et souvent malade bien sûr, il déploie sans broncher toute l’idiotie du monde occidental, lui déroule son propre tapis rouge, fabriquant pour la cause l’un de ces héros proprement incompréhensible dont les occidentaux raffolent. Des chroniques donc, parfois confuses, qui par une sorte de malédiction masochiste propre à l’est, referment sur elles et pour des générations tout le piège du complexe. La nouvelle qui donne au recueil son titre évoque le loto de la green-carte. Gagné cette fois par un chien serbe que ses maîtres ont inscrit au tirage pour s’accorder une chance supplémentaire. Las, le visa en poche, le chien ne l’entend pas de cette oreille et fier d’être devenu citoyen américain, il revendique haut et fort son droit à rallier sa nouvelle patrie. Un morceau d’anthologie que ce chien bâtard jadis, multiculturel aujourd’hui, devenu d’un coup si crâne de compter parmi la nation la plus courageuse du monde, la plus avancée technologiquement, la plus intelligente. C’est hilarant, plein de digressions, c’est bavard, disert, compulsif, le tout sur fonds de bombardements alliés par le Pacte Atlantique Nord. Et qu’importe que sa niche soit détruite par un missile démocratique : seul compte pour notre nouveau patriote le vrai but de ces bombardements : il faut acheter des tonnes de marchandises chez les commerçants recommandés par les américains… Le chien s’extasie donc devant ces pilonnages du 20h, pour cause d’actualités internationales et d’effets spéciaux dans la nuit noire. Amicales bien que meurtrières, les tonnes de bombes collatérales déversées sur Belgrade pointent la bataille ultime menée par l’Occident pour un monde meilleur. Ah, l’altruisme américain !  A cinq mille mètres d’altitude, les pilotes de l’OTAN s’exercent à tuer des gens dans le noir, illuminant d’espérance notre chien repeint aux couleurs américaines…
 
 
Ça pourrait bien être votre jour de chance, de Mileta Prodanović, éditions Intervalles, coll. Sémaphores, traduit du serbe par Chloé Billon, 19 septembre 2014, 185 pages, 19 euros, ISBN-13: 978-2369560098.
Partager cet article
Repost0