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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 10:30

Les Rocheuses. Des étendues sauvages, à l’infini. La prairie indienne, son silence profond. Une tente est plantée au beau milieu de rien. Une tente immense, certes, habitat du garde forestier. Le narrateur va y vivre sept mois. Seul. Walden… Enfin, presque : avec Boone, sa petite chienne. Sept mois de solitude. Confiné dans les grands espaces de la réserve indienne. Il raconte tout d’abord ce qui le relie à l’autre monde, celui de la ville, celui du passé, l’université du Missoula, dont il a été viré. La Prairie aujourd’hui, son job : veiller sur les deux millions cinq-cent-mille œufs de saumon qui attendent d’éclore. Il ne sait ni conduire un truck, ni se servir d’une tronçonneuse, ni d’un fusil, rien… Il a eu pourtant le job. Là, au milieu de nulle part. Avec juste un téléphone à manivelle pendu à un poteau électrique pour le relier au monde. Mais les câbles sont souvent endommagés. L’hiver, la route est fermée sous des tonnes de neige. Son boss l’a déposé. Lui a tout expliqué et puis l’a laissé là. Outre les œufs de saumon, il lui faut couper son bois s’il veut se chauffer l’hiver. Faire ses courses. Calfeutrer la tente. L’automne s’attarde. Il croise des chasseurs, tout un monde ignoré. Et puis vient l’hiver. Terrifiant. La neige recouvre tout. Pour résister à l’ennui, il chasse et observe le grand silence qui le recouvre. Là commence le récit de la Prairie.  Indian Creek. De loin en loin passent des braconniers. Il reçoit en vrac son courrier. Son père et son jumeau sont partis à sa rencontre. En ski. En plein hiver. Sans rien connaître de la Prairie indienne. Sans rien deviner de l’immense danger qui va s’abattre sur eux, perdus dans ces étendues de glaces hostiles. En attendant, lui, survit, apprend, chasse, tue même un élan, qu’il ne peut ramener au campement. Jour après jour il le dépèce. Une vraie boucherie. Quartier par quartier. Luttant contre les bêtes sauvages qui ont senti l’odeur écœurante de la viande morte. Il apprend. Se blesse. Une entaille profonde. Garrot. Ses doigts gèlent. Il fait -20° en pleine journée. -30° la nuit. A la recherche de son père et de son frère. La mort qui rôde, autour et dans leur corps. Il apprend. Son père et son frère ne sont pas au point de rendez-vous. Ils se sont égarés. Par -20°. Le voilà lui-même piégé une nuit sous la neige. Survivre. Il apprend. Sucer la viande gelée, plus que la manger. Survivre. Il y a fort heureusement les contrebandiers qui chassent le lynx. Des trappeurs qui vivent là malgré l’hiver. Une meute un jour au pied du ravin où il a échoué. Survivre. Qu’est-ce qui justifie nos vies dans l’éclat bleuté de la neige ? Mille fois il a failli mourir, avant que le printemps ne revienne. Sur les deux millions et demi d’œufs dont il avait la garde, à peine vingt saumons reviendront pondre à la saison prochaine leurs œufs à Indian Creek. Fascinant roman d’apprentissage, on songe à Jack London, aux grandes prairies de James Finemore Cooper. Ces étendues invraisemblables qui vous somment de répondre à l’impossible question : qu’est-ce qui  justifie nos vies ? Cet essentiel que nous redécouvrons peut-être, sous les coups d’un minuscule virus…

Indian Creek, Pete Fromm, éditions Gallmeister, traduit de l’américain par Denis Lagae-Devoldère, septembre 2017, 250 pages, 9.80 euros, ean : 9782351785980.

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19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 09:48

Notre monde tel qu'il va. Donc plutôt ses représentations. Non pas un discours, ni un ou plusieurs récits : un synopsis. Même pas : des plans cinématographiques. Mais sans images ou à peine : des plans, gros, américains, séquences, larges. Une salle de classe. Une usine automobile. Alternativement. D'autres lieux ensuite. Dans la salle de classe, une lycéenne. « Moderne », aurait ajouté Gombrowicz. Blonde, suspendue à son reflet. Dans l'usine, une chaîne de montage, des câbles, des machines, « des ouvriers ». Indistincts. Anonymisés. Les plans se succèdent. Ça ne fait pas une histoire. Pas même un film. Une vidéo peut-être, et encore. L'instagramisation de la vie. Les plans se succèdent : il ne reste que cela à décrire. Non pas la réalité, mais ce minuscule réel. Dans la salle de classe, un corps, dans l'usine, une masse confuse de « travailleurs ». Un « bataillon ». Un plan qui contamine la description du plan suivant : le bataillon pousse sa logique dans la salle de classe. Standardisée tout compte fait. Pourtant, dans la salle de classe, la lycéenne a pris corps, et âme. Ou peu s'en faut. Une âme « moderne », aurait soufflé Witold. L'usine, elle, reste juste un procédé énonciatif. Un énoncé qui la surplombe. En aplat. Un plan sans profondeur. Saturé bientôt par le brouillard des gaz lacrymogènes des flics, plus invisibles encore que les « travailleurs », qui tirent d'on ne sait où. On se demande d'ailleurs, depuis quelle décision intérieure ça tire sur les foules, un flic. 150 blessés. 2 morts. Rien. On nous informe. L'évidement des consciences. Tout joue ici sur l'homologie de structure entre la narration et ses objets. Aussi est-elle indifférente à ses objets, la narration. Ne convoquant rien. La conscience du lecteur ? Surtout pas. Est-ce que lire change quelque chose à quoi que ce soit ? Peut-être. Un doute subsiste, qui rend l'écriture possible. Ainsi s'en est allé le monde, notre monde, sans rien convoquer de nos consciences. Ne restent que des formes. Vides. L'ère du voyeurisme nous a fait, lecteurs, les voyeurs de ce qui s'énonce : rien. La scène vierge. Tentant vainement de reconquérir un peu de sa virginité : la narration de l'objet. Plus loin, un autre dispositif : un plateau TV face à un open space. Beaucoup de vide donc. L'open space est modélisé, en 3D. Pour le télétravail. Notre situation de confinement. Reste des images vacantes, dépossédées de tout mouvement, de ce mouvement qui est la base du cinéma. Ne reste donc plus rien, pas même des images, juste la description de leur vide.

Work Bitch, Ludovic Bernhardt, éditions Jou, septembre 2019, 90 pages, 10 euros, ean : 9782956178231.

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17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 16:18

Le Dehors... Voilà qui résonne singulièrement à nos consciences aujourd'hui... Ces espaces surveillés par d'incessantes brigades de drones, immensité quasi inaccessible, verrouillée, dangereuse aussi. Mais c'est là que tout se joue, quand au Dedans, tout se noue. Lire cette Zone du Dehors aujourd'hui est bien étrange, et poignant : s'évader, à l'heure où la France est devenue le plus grand camp d'internement jamais osé dans son histoire... Il faut n'être rien, affirme ses héros : confinés, le risque est bien d'être poissé à son identité. Mais accéder au dehors est une tâche presque impossible, encore que tellement libératrice ! Au fil de ma lecture des premières pages, ce Dehors convoquait curieusement en moi l'écho du cogito de Descartes, quand le sujet fait surrection dans une volte, sur fond d'angoisse. L'angoisse du Dehors où tout se déplie à l'envi sans qu'on y puisse rien, comme un flux irrépressible, incontrôlable, mais à tout prendre, à préférer à l'assurance de crever au Dedans du pli immonde d'une société prostrée. « Se libérer, écrit l'auteur, ne croyez surtout pas que c'est être soi-même »... C'est s'inventer comme autre que soi, ce que jamais aucun Dedans ne parviendra à dessiner. Il faut advenir donc, et non devenir. Advenir plutôt que devenir de bons citoyens soumis aux surveillances qui nous épellent. Car être, c'est bien surgir, ainsi que Descartes nous y invitait. Faire surrection plutôt. Sinon insurrection. Et sans cesse reconduire ce mouvement de surrection. Le Dehors donc, de l'autre côté du Mur qui nous en sépare. Mur de confinement. Barrière de Lois dressées pour en découdre avec nos vies. Plombées de drones qui nous encerclent, nous enferment, nous empêchent. Surgir, pour découvrir qu'au fond, Dehors, il ne leur reste que leur surveillance hagarde, hargneuse, servile de ce regard vide des drones, leur fonction scopique ramenée à rien. Hostile, certes. Mais parce que les yeux qui sont planqués derrière les caméras des drones ne peuvent que surveiller, non « voir » : ils ne sont rien, quand on y songe. Rien ne se joue dans leurs caméras de surveillance, sinon la grossièreté d'une vue dirimante : un regard qui n'informe que sommairement le monde. Chétivement. Juste une histoire de rétine mécanique. Le Dehors, c'est ce qu'ils sont incapables de comprendre, ce que leurs drones ne peuvent mesurer, une liberté soudain jaillie, des gestes fous qui n'existent pas dans leur monde. « Je suis hors de moi », la plus belle expression qu'un être puisse affirmer. Même si l'on sait que toute liberté désormais dans leur monde, ne peut être qu'un sursis. Pense l'auteur. Je m'en distinguerai sur ce point : non pas un sursis, mais une brèche. La brèche par laquelle nous nous engouffrons ailleurs. Et qu'importe cet ailleurs : il est la Révolution même qui s'accomplit en un pur instant de lumière. Il est ce moment où tout a basculé déjà. Je me distinguerai du pessimisme politique qui habite encore le roman de Damasio là. Le dedans oublie toujours la force de résistance du Peuple, même maté. Car dans son monde l'autorité n'est qu'une mécanique aveugle. Or, rien, jamais, ne fonctionne comme on le prévoit. Je me distinguerai de l'imaginaire politique de Damasio là : il a trop ignoré lui aussi la formidable capacité de résistance « anonyme » du Peuple. Du Peuple anonyme. Lui qui, comme tant d'autres, lui invente un devenir de héraults sous lesquels subsumer le grand mot de Révolution. La Zone du Dehors est bien évidemment à lire autrement que je ne l'ai fait. Il y a cet univers, la construction d'un romanesque ahurissant, ce style époustouflant, cette puissance d'évocation. Peu importe. J'étais confiné. Je l'ai mal lu depuis ce confinement qu'on nous impose. Juste cette évocation du cogito de Descartes, démesurément surgi à l'ouvert de l'ouvert…

Alain Damsio, La Zone du Dehors, Folio SF, 650 pages, septembre 2009, ean : 9782070464241.

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 11:29

L'intrigue, le propos, la construction du roman sont convenus. Portée par de bonnes intentions morales, notre héroïne va transformer son rêve politique en cauchemar totalitaire : celui de la dictature de la vie saine. Nombre d'ouvrages de fiction gravitent désormais autour de ce thème : le retournement des révoltes populaires en totalitarisme. Le syndrome anti-Gilets-jaunes. Une sorte d'anti-giletjaunisation de la littérature française, emportée à son tour par les discours réactionnaires qui ne cessent de proliférer sous le couvert d'une mise en garde abrutie contre le Peuple insurgé, ramené par des sots à sa malédiction de « populace », nécessairement aliénée... Rien que du mauvais donc, dans cet asservissement de la littérature à l'idéologie douteuse d'une bourgeoisie effrayée devant les menaces qu'elle sent poindre contre son leadership. Un asservissement de la chose littéraire qui se traduit ici par la soumission du romanesque à l'intention rhétorique, ordonnant autour d'un discours chétif des fins qui auraient dû l'excéder de part en part. Rien donc, ni dans la construction des personnages, ni dans le fond, la forme, le style, le ton, capable de retenir notre attention. Sinon deux forts préjugés que l'ouvrage refile en contrebande... Le premier concerne justement ces révoltes populaires qui ne tiendraient jamais leurs promesses. Et qui, toutes, tomberaient irrémédiablement dans les écueils qu'elles dénoncent : « (-...)on a oublié que les révolutions engendrent des années de Terreur », écrit l'auteure... La « Terreur », convoquée en majuscule... Le mot n'est donc pas simplement posé : choisi, il fait directement référence à la « Terreur » sur laquelle la Révolution Française serait venue se fracasser. Une Terreur comme inscrite dans ses origines mêmes. Colportant là un préjugé solidement ancré dans l'historiographie de la Révolution Française par des historiens idéologues, et dont personne ne réalise aujourd'hui combien il a été construit. Facticement donc. A peine un mois après l'exécution de Robespierre, pour disqualifier non seulement l'action de ce dernier, mais au travers de lui, toute la Révolution Française, dans ses tenants comme dans ses aboutissants. Voilà donc lâché l'incontournable jugement, très tôt dans le roman : toute révolution ne peut être que l'expression sourde d'un renoncement à la liberté ! Quelle farce ! Et bien évidemment, son acteur tumultueux, le Peuple, ne peut donc s'énoncer que sous une trogne abjecte. Mieux : incapable de penser par lui-même, on le retrouve quelques pages plus loin les yeux tournés vers le ciel, dans l'attente d'un Messie... La référence n'est plus Robespierre ici, mais la dévotion mystique des intellectuels bourgeois à l'œuvre de Carl Schmitt thématisant le salut par le Grand Homme, nazi de préférence... Comme si les Gilets Jaunes, justement, n'avaient pas cassé à jamais ce mythe du Sauveur charismatique, eux qui ont refusé de liquider leur mouvement sous les figures que les médias leur jetaient en pâture pour leaders, avec l'espoir de voir le mouvement enfin détruit sous cette imagerie nauséabonde du Chef.

Les « masses » que l'auteure dessine dans son roman sont à mille lieux de ce Peuple que nous avons redécouvert sous les traits des Gilets Jaunes. Masses fascistoïdes rejetant l'Europe. Ah, l'Europe ! C'est le deuxième grand frelatage de ce roman, qui s'ouvre sur la crise de confiance des populations à l'égard de « l'Europe ». L'emploi du mot n'est pas innocent et porte en lui toute la charge des discours de mépris qui ont vu les intellectuels s'emporter depuis 2005 contre une « populace » incapable de surmonter son égoïsme « naturel » et préférer le repli nationaliste à l'ouverture culturelle... Vraiment ? Les mots ont un sens : l'auteure semble le méconnaître d'emblée, d'emblée prêtant une oreille complaisante aux pires préjugés qui n'ont cessé depuis des siècles d'affliger la Raison... Car dans la réalité, ce n'était pas « la peur de l'Europe » qui défraie, que le refus d'institutions liberticides. Le rejet des européens concerne l'UE, non « l'Europe » ! Qu'il est commode de croire l'inverse ! On chercherait ainsi en vain dans ce roman une critique sérieuse des institutions pourtant anti-démocratiques de l'UE ! Tout comme la seule opposition qu'invente l'auteure est celle des droites nationalistes au projet européen... Comme s'il n'existait pas une opposition intelligente aux institutions liberticides de l'UE ! Comme si ce n'était pas l'UE, justement, qui avait fait entrer la brutalité et le fanatisme dans nos vies ! Son héroïne s'en prend donc aux « ennemis de l'Europe » : des fascistes... Elle a beau jeu alors de conspuer ce moment où les vingt-sept décident de mettre fin à « l'Europe ». Une catastrophe, écrit-elle, quand, encore une fois notre catastrophe a pour nom l'UE... reproduisant un discours construit par les médias depuis près de cinquante ans ! Et les idéologies rances qui nourrissent ces médias, du PS à la Droite libérale... Et cela, sans analyser jamais la responsabilité de la gouvernance européenne... L'héroïne donc, Aurore, dont on notera au passage qu'elle est irréprochable intellectuellement, avec ses lectures cultivées, de Arendt à Xénophon, se retrouve emprisonnée. Mais dehors les choses vont de mal en pie. La misère, la famine même s'abat sur un régime sans consistance. Il est temps de la faire sortir de la prison... Des libéraux -nos sauveurs?- (ans rire), conspirent pour la porter au pouvoir, elle et son beau discours d'une vie harmonieuse, auquel les masses adhèrent... en masse. Ils la fabriquent donc et la portent au pouvoir. Elle, milite pour une vie saine. Alors que l'occident s'effondre et que « les passions populaires » se voient exacerbées. Notez bien l'expression : « les passions populaires»... Comme si le Peuple ne pouvait être autre chose qu'un grand corps malade, livré à ses passions, incapable de les maîtriser ! Des passions violentes bien sûr, primitives... En somme tout ce vocabulaire odieux du mépris des classes populaires soigneusement appliqué depuis des centaines d'années par de prétendues élites jamais à cours d'un prêche ! Présidente, notre héroïne mettra en place « l'eunomie », seule capable de ramener la paix entre les hommes, et bien vite, autour de ce projet de vie saine va se mettre en place une nouvelle dictature. Les pleins pouvoirs, l'état d'urgence, j'en passe de plus ignobles, comme de convoquer cet imaginaire de la réouverture du camp de Theresienstadt, au fronton duquel l'auteure fait inscrire «  L'harmonie rend libre » ! Un vide de sens sous son trop plein de connotations…

 

Diane Ducret, La Dictature, Flammarion, janvier 2020, 510 pages, 21.90 euros, ean : 9782081502352.

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:14

C'est le printemps. Les cerisiers sont en fleurs. L'insouciance gagne légitimement le monde. Une jeune fille est violée par un soldat américain sur une base allemande. Neuf mois plus tard, elle accouche d'un garçon, Landon, qu'un couple de suédois adopte. L'enfant grandit sagement, épouse Rita, vit dans ce merveilleux pays qu'une anxiété traverse pourtant un jour : le surpoids, qui a vaincu massivement l'hygiénisme national. Les suédois se découvrent gros... La nation épouvantée finit par porter au pouvoir le Parti de la Santé. Bon, le topos est connu, inutile de poursuivre : sous couvert de définir ce qu'est la bonne vie, l'eugénisme positif se met en marche. L'état d'urgence est décrété. Trop de gros, de mal bouffe, trop de vies mal dirigées. Tout le monde doit faire du sport, veiller à son poids, à sa nourriture. Dans les écoles, on sépare les élèves normaux des « déviants » : les gros, les gras, les mal bâtis. Les parents sont sommés d'accepter des interventions chirurgicales lourdes. On installe de nouveaux intestins dans le corps de ces enfants malades. L'obésité est devenue l'obsession nationale. Et comme le peuple est incorrigible, il faut le discipliner. L'obésité devient non seulement un problème de santé publique, mais un problème de santé morale. L'éthique à deux sous des philosophes médiatiques s'emballe. Il leur faut une Suède forte et saine... Finalement, la Constitution est « renouvelée ». Le pouvoir est remis entre les mains d'une bande de cinglés, le Totalitarisme est en Marche. On connaît ça. Toutes les pandémies ont fini comme ça : par la confiscation des libertés publiques et individuelles. On connaît ça.

L'épidémie, Åsa Ericsdotter, Actes Sud, mars 2020, traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy, collection Actes noirs, 426 pages, 23 euros, ean : 9782330132958.

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28 février 2020 5 28 /02 /février /2020 10:20

Une réfugiée. Juste cela. Qui ne lui vaut d’être connue que sous cette appellation : «victime 2117». Ils sont des milliers à venir mourir en Méditerranée. Elle, elle est la deux-cent-dix-septième victime. «Victime». On l’a oublié. Non : en fait l’Europe s’en moque. Détourne les yeux quand sur nos plages viennent s’échouer leurs corps. A moins qu’il ne s’agisse d’un enfant. Et encore : au bout de quelques semaines, la conscience européenne s’en délave après s’en être repue. A Lampedusa, les biologistes marins ont vu surgir en masse des poissons carnivores, inconnus jusque-là dans la région. Tant de noyés qu’ils s’en gavent. Un festin. 2117 donc. Ce n’est pas un nom. Assad, du Département V de Copenhague, se refuse à subsumer le corps retrouvé sous ce nombre. C’est qu’il reconnaît dans cette tragédie celle qui aurait pu être la sienne. Bousculé, choqué, blessé, il ne peut s’en contenter. Ni se taire plus longtemps. Victime 2117 est sa réplique. Comme on le dit d’après un séisme. Pas vraiment une réponse : la contrainte de dévoiler son histoire. Cette enquête, c’est la sienne. Elle lui est entièrement dédiée. Le personnage y gagne en profondeur. En inquiétude. Intrigant le récit, lui-même sans cesse basculant d’une histoire l’autre, dispersé tout en dérives de l’enquête, explosée en mille récits minuscules, à l’image de ces vies minuscules repêchées en Méditerranée, réduites à l’anatomie d’un séjour post-mortem dans les eaux saumâtres de notre Histoire commune, fétide désormais. Notre contexte : terrorisme et sacrifice des migrants, sinon leur commerce, une «politique» dont nul n’a voulu encore empoigner la sobriété : tuer, être tué. Sinon Julien Châtelet, dans cette lecture qu’il nous offre, creusant avec talent les pleins et les déliés du récit, contenant, exhibant, scandant sa charge émotionnelle, éprouvant l’auditeur sur le rebord d’un monde qu’on ne voudrait pas reconnaître pour nôtre.

Huitième volume des Enquêtes du département V, celle-ci ne déroge pas aux recettes de sa réussite, doublée de celle des films qui en ont assuré l’audience. On lui a certes adressé bien des reproches : l’oubli du grand nord, l’émoussement de personnages trop affectés pour n’être pas à présent suspects d’affectation. On lui a même reproché de prolonger au-delà du raisonnable une atmosphère sombrant peu à peu dans son convenu. Ecoutez cet opus. Le livre lu par Julien Châtelet offre une couleur inédite au roman, l’arrache à cette torpeur que la sérialité pourrait construire. Le célèbre, le transcende, tout comme les films, portés par des interprétations particulièrement réussies, qui nous commandent l’impatience d’attendre la prochaine livraison.

Victime 2117, Jussi Adler Olsen, livre lu par Julien Châtelet, traduit par Caroline Berg, Audiolib, 12 février 2020, 25.90 euros, 2 CD MP3, durée totale d’écoute : 14h45, ean : 9791035402068.

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30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 08:59

La famille Slavine. Des voyous hissés au sommet des rouages de l’économie mafieuse. Le père a fini par devenir député à force de corruption. Mais à présent, un obstacle, une gêne s’est levée sur son chemin : Anton Piaty, journaliste indépendant. Honnête, scrupuleux, un vrai journaliste d’investigation. Rare en France, dangereux en Russie. Il enquête sur les Slavine. Trouve le maillon faible : le fils, Alexandre, footballeur professionnel sans envergure –inutile d’en avoir au demeurant dans la Russie de Poutine, où presque tous les matchs sont truqués. Alexandre balance. Son père, qui ne l’aime guère. Autour des Slavine gravite une mafia d’individus douteux, qui ont commencé pris à la gorge par une vie sans horizon et finissent collabos de la grande braderie de la société russe. Des gens qui partout s’acoquinent à tout ce qui est Pouvoir et ses obligés, à commencer par les médias qui ne cessent d’attiser les instincts les plus bas –un peu comme en France finalement. Leur propagande tourne en boucle sur toutes les chaînes TV -typiquement comme en France. Ils brandissent la menace terroriste jour et nuit, pour taire tout autre sujet de réflexion, comme le crétinisme des dirigeants, de loin la menace la plus réelle à peser sur le pays.

Lev. Un brave gars. Frappe à la porte de son frère, interprète virtuose. Il vient se confesser. Enfin, on peut le penser... Il raconte la misère que son jeune frère n’a pas connue, son enfance triste, les Slavine qui logeaient pas loin de chez eux, la manière dont ils s’en sont sortis. Un récit intimiste, un peu à la manière de ces longs monologues dostoïevskiens régurgités par des personnages en proie au doute. Peu à peu le récit se met en place. Déstructuré au départ, il s’organise comme à tâtons, déroutant tout d’abord, on ne sait qui parle, si c’est un personnage ou bien une époque. Pavel raconte, sans l’ombre d’un remords. Une simple construction méthodique : la traque d’Anton Piaty, son harcèlement plutôt, systématique, ordonné, calculé pour le faire craquer, le disqualifier, l’abattre intérieurement et sans laisser de traces. Faire qu’il sombre jour après jour dans l’angoisse et le grand vide de la folie intérieure… Pour qu’enfin il laisse Vladimir Slavine vaquer en paix à ses affaires. Quelle vision de la société russe ne nous propose-t-il alors pas ! Celle d’un monde occupé à répéter en boucle les éléments de langage offerts par les médias. Celle d’un monde amblyope qui ne répondrait plus qu’à l’illusion de sa grandeur en marche. Mais qui fait du surplace et s’enfonce dans la tranchée de boue qu’il creuse sous ses pas. Celle d’un monde que domine la vulgarité de ses maîtres. Confession ? Les grands tropes de l’imaginaire russe activés pour mieux les rabaisser, comme celui de l’amour de la Patrie jeté à l’encan d’un discours pétrifié comme le seul os à ronger dans ce monde vaincu. Mais à ce jeu, c’est l’humanité que l’on brise : Pavel triomphe dans une cour de perdants.

La Traque, Sacha Filipenko, éditions des Syrtes traduit du russe par Raphaëlle Pache, janvier 2020, 216 pages, 15 euros, ean : 9782940628445.

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23 janvier 2020 4 23 /01 /janvier /2020 13:49

1916. Dans tout l’Empire russe se lève la colère. On finit par y mépriser les Ministres, « nommés au hasard des caprices de la Cour ». Raspoutine surplombe tout ce monde corrompu. Et bien évidemment, pour avoir des nouvelles un tant soit peu objectives, il faut passer par la presse étrangère. Tout vacille donc dans cette Russie en ruines. La Douma, impotente, n’attend son salut que du Peuple, tandis que la maison royale festoie. Ici et là, quelques conseillers sont conscients du danger révolutionnaire qui menace. Mais courtisans, banquiers, journalistes s’en fichent. Ils dansent, profitent, vivent sur le dos du peuple. Tout ce monde n’est plus qu’une assemblée fantoche entre les mains d’une femme sous influence, inspirée par un dément. Le sort du pays gravite autour des frasques des riches. Que la police couvre, elle-même devenue la plus vile institution du plus vil régime… Raspoutine est partout, à couvrir, fomenter, étouffer les plus méchantes histoires. Ivrogne, veule, vantard, paillard. Ecrit en 1925, à deux mains, on l'a oublié, le roman se verra couronné par le Grand prix de l’Académie Française en 1927, deux ans avant que Kessel ne s’attaque aux années folles dans Belle de jour. Il dépeint les dernières semaines de la Russie tsariste et sa Cour hors sol où triomphe l’inhumanité la plus sordide. Partout ailleurs, des êtres naufragés, déracinés. Dont la Cour se moque. L’ubris et la jubilation sadique sont ses seules occupations. La décomposition est morale. Comme dans la France de Macron. Raspoutine a beau beugler que « (sa) paix est la force du règne », comme d’autres aujourd’hui nous assurent que la France va bien, tout part à vau l’eau et la Cour prend le thé, bavasse, décide férocement de la survie des sans-dents sous l’égide d’un malade, d’un idiot et d’un imposteur. Nicolas II, lui, n’est plus qu’une « image vide », tout comme l’est Macron aujourd’hui. Le nom du désastre qui afflue.

Les Rois aveugles, Joseph Kessel, Hélène Iswolsky, Plon, dans l’édition mise à jour de 1970.

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13 janvier 2020 1 13 /01 /janvier /2020 16:18

Un document. Dans le sens fort du terme : un enseignement. Un événement. Dans le sens fort du terme : qui à la fois s’insère dans une durée, et la distord. Un témoignage. Est-il utile d’en rappeler l’étymologie grecque ? Le témoin est le martyr, qui ose enfin déployer sa force et son authenticité. Un témoignage coûteux donc, avant que d’être libérateur. Et dont les sybarites du «on savait» auraient le mauvais goût -puisqu’ils ne s’affairent que d’esthétique-, de mépriser, ralliant par leur mépris le bal des hypocrites que l’on voit s’époumoner à présent, de Gallimard à la Direction du Livre, dans l’espoir d’enterrer sous de vaines excuses la charge dudit document. Tous exhibant jusqu’à l’écœurement leurs piètres défenses : c’était une époque… Les années 70... Les années 70, vraiment ? Voire ! C’est d’aujourd’hui que l’on parle : en 2013, G.M. recevait le prix Renaudot -et pas un bel esprit pour le reprendre quand il s’enorgueillit de le recevoir pour son «œuvre». Et jusqu’en 2019, cet éloquent monsieur aura perçu une allocation du Ministère de la Culture, au titre de son apport aux Lettres Françaises, dont ses journaux, que d’autres messieurs importants compulsaient d’une main avec délectation, sur les vols Paris-Manille. Les années 70 ? Encore faudrait-il en insérer la trame dans cette chronologie funeste du silence qui entoura les crimes sexuels perpétrés contre les enfants, du XIXème siècle à nos jours. Un forfait que l’on découvrit dans les années 1880, pour vite l’oublier sous le boisseau des crimes de sang, et qui sut donc cacher sa réalité jusqu’aux années 1970, justement : c’est en effet dans le sillage de la libération sexuelle que l’on commença à lever le voile sur la pédophilie –le mot apparut du reste à ce moment-là, pour finir par accompagner, au tout début des années 80, la visibilité de l’inceste, dans le prolongement des luttes féministes (Laurie Boussaguet), tandis que dans les milieux cultivés l’on s’évertuait (sic !), à en défendre la pratique, G.M. en tête, à coups de pétitions et d’articles dans les colonnes des grands journaux (Le Monde, Libération) qui s’ingéniaient à ne donner la parole qu’aux prédateurs : il fallut attendre le printemps 1995 pour que Mireille Dumas, avec son émission «Bas les masques», fasse enfin entendre la voix des victimes. Presque en vain encore : G.M. paradait toujours et poursuivait méthodiquement ses pratiques criminelles. Faut-il préciser encore que dans les années 2000, la pédophilie ne faisait toujours pas partie de l’épidémiologie des comportements d’agressions sexuelles ?... Si bien que tout au long de sa carrière de prédateur, G.M. eut la paix pour construire, avec la complicité de toute cette chaîne qui aujourd’hui, tantôt pousse des cris d’orfraie, tantôt s’excuse elle-même à bon compte, l’impunité de ses crimes et en faire l’incroyable publicité.

C’est au vrai la voie du prédateur que nous donne à découvrir ce document et qu’il éclaire, étape après étape. Ainsi que toute l’ingénierie qui en a permis la longévité. Au fond la chaîne de prédation du monde intellectuel et particulièrement, celle du Livre français… (On croit savoir qu’ailleurs, cela n’aurait jamais pu arriver). Car G.M. a pu disposer de cette formidable caution –un outil- : l’aura de la littérature. Sans elle, son action n’aurait été que besogne. Grâce à elle, il a pu mettre en place un système très au point pour piéger ses proies. Et qu’on n’évoque pas ici Cioran tentant de le disculper, au prétexte que « le mensonge, c’est la littérature » : elle ne justifie rien.

Aujourd’hui des éditeurs gênés aux entournures, et ces journalistes compromis naguère à son chevet, ont décidé de mettre un terme à la bonne fortune d’un auteur qui leur aura apporté argent et notoriété. Mais pour de mauvaises raisons et sans jamais s’interroger sur les conditions de son apparition, et moins encore sur les conditions de possibilité de ses crimes : leur ouvrage. G.M. a pu faire de sa pédophilie une œuvre littéraire et cette œuvre lui a permis de débusquer des proies. Le récit de Vanessa Springora est très clair sur cette question : G.M. a pu utiliser de façon aberrante ce pouvoir dévolu à l’écrivain, sans que personne n’y trouve rien à redire.

On peut évoquer si l’on veut la désagrégation de la littérature pour tenter d’en euphémiser la responsabilité. Prétendre à une crise de l’homme dont elle ne serait que le reflet. On peut évoquer son manque nécessaire de conscience : la littérature ne doit ni ne peut se transformer en un quelconque appareil moral, ce serait mal lui demander, ce serait dangereux de l’y contraindre : cela reviendrait à lui commander de porter des valeurs morales, dont notre société n’a semble-t-il que faire. Tout de même… Car comme l’explique le théoricien de la littérature, Albert Léonard, nous risquons fort, à ce titre, de perdre la littérature comme principe constituant d’un discours sur notre destin. L’autotélisme de la littérature n’est peut-être au fond qu’un renoncement destiné à entretenir cette confusion sur son statut, dont des prédateurs comme G.M. font leurs choux gras. Car… Et si on lisait les textes à travers une lecture impliquant tout l’être ? La crise du concept de littérature et l’affaire G.M. nous invitent en tout cas à en reformuler le questionnement.

Comment lire ce document ? En tout cas pas à la manière des journalistes impliqués, qu’ils le veuillent ou non, dans une bien sombre affaire. On lira donc aussi l’émotion, la description de la descente aux enfers. Dépossédée de ses mots, l’auteure se les réapproprie. Et finit par enfermer le chasseur dans son texte. Le prix de sa douleur, ce n’est pas cette justice d’agrément qu’on lui propose aujourd’hui, mais son témoignage, qui a su condamner définitivement la violation du droit à la vie dont elle aura été victime. Ce témoignage si fort que d’aucuns voudraient la faire taire en mettant en avant leurs bien piètres explications (l’époque) et un sauve-qui-peut pitoyable. Dans son passage d’une mémoire souffrante à une mémoire de la souffrance (Jacques Lecomte), Vanessa Springora s’est défaite de l’amertume qui la recouvrait. Mais pour se réconcilier tout à fait avec elle-même, elle a besoin de cet échange avec ses lecteurs. A nous de nous emparer de ce moment pour faire des crimes de G.M. non pas une simple atteinte à la dignité d’un être, mais aux intérêts collectifs, altruistes, de notre société tout entière. Le temps de l’inventaire qui vient de s’ouvrir avec la publication de cet ouvrage nous engage tous à mieux réfléchir à la place de l’écrivain dans notre société, tout comme au statut du texte. D’autant qu’un discours social est perceptible déjà, dans la disculpation forcenée des acteurs de l’affaire. Sortons l’ouvrage de l’embuscade que ces lecteurs prétendument avertis lui ont tendue déjà. Mille lectures sont possibles encore. Ne serait-ce que l’intérêt qu’il prend à éclairer l’insuffisance de la notion de consentement pour qualifier ce genre de crimes. Un viol sans contrainte ni violence demeure un viol. Voilà qui élargit singulièrement le champ du Droit sur la question, l’abus de faiblesse pouvant articuler une nouvelle manière d’écrire les relations sexuelles entre les êtres.

Le Consentement, Vanessa Springora, Grasset, janvier 2020, 210 pages, 18 euros, ean : 9782246822691.

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16 décembre 2019 1 16 /12 /décembre /2019 13:38

17 ans… 17 années ont passé et il vient de retrouver l’autostoppeur qu’il avait pris 17 ans plus tôt, et qui l’avait tant marqué. Par hasard : il venait de quitter Paris, avait besoin de repos, s’était trouvé une petite ville agréable et puis… L’autostoppeur vivait là. Marié. Un garçon. Là, dans cette petite ville de province sans histoire. Il l’avait revu dès le lendemain. L’autostoppeur pratiquait toujours. Toujours pour la même raison : non pour se déplacer, mais pour rencontrer les gens. Pour cette aventure. Pour l’exigence de vivre. Le temps de la route. Lui expliquant la gêne, la beauté de cette gêne souvent, dans cette proximité si troublante. Etre là, simplement. De ses périples, l’autostoppeur ramène des photographies de ceux qui le prennent en stop. Des portraits au polaroïd. Il leur pose toujours la même question juste avant ce portrait. Que faire ?  De la vie, de la mort, de l’amour. Juste ça : que faire ? Sa femme est la traductrice exclusive d’un romancier romain : Lodoli. Lui, le narrateur, est venu écrire un livre. Qu’une musique inspire : le raga indien, cette musique destinée à ne transmettre qu’une émotion, une seule. Il a un titre déjà : La Mélancolie des paquebots. Le reste suivra. Ou pas. Sera autre chose. Peut-être ce Par les routes qui s’ébauche sous nos yeux. Qui s’ébauche comme un roman en cours. Comme cette carte sans fin que dessine le stoppeur, celle des parcours, des lieux des gens qui l’ont pris, du temps qui ne parade plus. Depuis qu’il est arrivé, le stoppeur part plus fréquemment. Abandonnant sa femme et son gosse. Il parcourt la France des autoroutes. Sans jamais rien visiter. Juste cette France de paysages vides derrière les glissières des autoroutes. Un hymne à leur lenteur, écrit au passé composé : le temps de l’accompli posé entre deux moments de conscience de ce maintenant que l’autostop commande. Tandis que la narration nous introduit peu à peu au secret de ces retrouvailles. Quelque chose change alors. Marie, la femme du stoppeur, finit par s’installer dans la joie des départs du stoppeur. Elle s’éloigne de l’un, de l’autre avec qui elle a appris à vivre, d’elle-même. Tandis que le stoppeur quitte les autoroutes pour s’enfoncer dans les terroirs. Y observer le monde des gens sans jamais y entrer. Marie fuguera un temps, laissera son fils vivre seul avec leur nouvel ami ses semaines orphelines. Elle cherche, là-bas, autrefois, dans cet ailleurs qu’elle a cru un jour tenir et qui ne réalise rien. De loin en loin le stoppeur leur envoie des cartes postales. Des images. Il est devenu comme leur explorateur. Explorateur d’un monde vertigineux. Et puis il ne revient plus. Sauf une fois, pour partir trois jours avec son ancien ami qui a pris sa place dans sa famille. Ils partent dans les Pyrénées. A Orion. Trois jours. Avant de quitter sa vie sublimement, seul absent d’une fête où ceux qui l’ont vécu se retrouvent, transportés. Leur laissant, peut-être, pour seule leçon de vie la certitude que chaque être est à connaître, ici et maintenant. Sereinement. La zôê : ce terme grec qui, avec celui de bios, désigne la vie mais, à la différence du bios qui pointe cette manière de vivre des uns et des autres dans les groupes sociaux auxquels ils tâchent d’appartenir, la zôê, elle, ne signale que le simple fait de vivre, commun à toutes les espèces de la terre.

Sylvain Prudhomme, Par les routes, L’Arbalète Gallimard, juin 2019, 296 pages, 19 euros, ean : 9782072740381.

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