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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 15:30

La tombe d’Arthur, en pleine nuit, après avoir escaladé le mur du cimetière… Comme des gamins, à camper sur sa tombe, « l’ultime adresse du fugueur », sa vie errante cadenassée sous deux cercueils, mais pour conserver quoi du « féroce infirme » qu’il finit par devenir ? Richard et ses potes, les jurés du prix de la page 111, racontent donc le pacte qui s’en suivit à quelques centimètres au-dessus des ossements de la Rimbe : rejoindre ses enjambées formidables et suivre, d’octobre à novembre 1870, sa fugue dans les Ardennes. Un mois essentiel dans sa biographie : Rimbaud quitte enfin tout et écrit, somptueusement, dont le Dormeur. Ils suivent donc pas à pas, plus ou moins, Rimbaud, marcheur infatigable : 15 à 40 km par jour. L’opération est baptisée Rimbaud Warriors. On veut bien. Qui nous apprend une foule de choses sur la vie du jeune fugueur. 16 ans. Il fuguera six fois, de 15 à 18 ans, avant le grand départ, l’éternel. Une foule de choses sur lui et sur ses proches. Izambard, par exemple, dont je n’avais jamais réalisé qu’il n’avait que 22 ans quand il teachait Arthur dans sa classe de rhétorique ! L’aidant parfois à affadir sa prose, mais lui offrant les clefs de son appartement et sa bibliothèque, entièrement dévorée par Rimbaud en à peine un mois. Tout. Lisant tout, de Mallarmé à Paul Demery qu’il rencontrera bientôt, lequel sera le premier à publier ses poèmes. Le récit qu’en fait Richard Gaitet est passionnant. Tant qu’il évoque Rimbaud. Le reste, leur voyage à eux sur les pas de Rimbaud, moins. Beaucoup moins. Ou bien est-ce parce que je n’avais au fond envie que d’entendre, voir, suivre Rimbaud. L’avoir en tête, son immense crinière fouettant rageusement l’automne ardennais, ses enjambées de fou, sa poigne de voyou. Rimbaud partout jamais nulle part, transitoire, éphémère, fugitif, au sens plein de ces termes, inaugurant cette modernité que vient de qualifier Baudelaire, toujours nôtre quoiqu’on en dise, mais avec toujours un pas d’avance. Reste la page 111 de ce Rimbaud Warriors. Chapitre II, « Succomber sous la mousse », l’itinéraire de la Rimbe, des vieilles Forges à Haybes. « Arthur fulmine »… Quelques assonances pour le faire résonner en nous et ce lexique familier déployé pour nous le rendre proche, fraternel. En forme de salut. On songe ici à l’exhorte gombrowiczienne : « Salut Jeunesse, à jamais nue »…  Et peut-être trouvera-t-on la réponse dans la forme que la mise en page de cette 111 a prise : un enjambement. La phrase se prolonge, laissant en suspens Rimbaud observant un « bahut de chêne sombre sculpté », dont on ne saura rien : Rimbaud a fui, rien ne peut le contenir.

Richard Gaitet, Rimbaud Warriors, édition Paulsen, coll. Démarches, avril 2019, 238 pages, 19.90 euros, ean : 9782375020685.

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18 novembre 2019 1 18 /11 /novembre /2019 13:13

Les Alter. Une famille attachante, perdue au fond d’elle-même et dont nous suivons les tribulations. Une famille de bobos dirions-nous de ce côté de l’Atlantique. Vivant dans un confort tout d’abord relatif, puis affirmé au décès de la mère, laissant à ses enfants un héritage conséquent gagné en placements et obligations capitalistes. Des gens ordinaires, études supérieures, pas forcément dans les plus grandes universités de l’état, porteurs d’un discours de compassion sur le monde, soucieux d’y faire le bien. Encore que. Enonçant plutôt ce Bien comme le produit d’un façonnage culturel sans grande portée historique. L’altruisme comme posture, attitude, pour faire montre de sa largesse d’esprit, sans grande conscience politique. Sincères pourtant, les Alter. Au chevet de la terre malade. Au chevet des populations opprimées, le père volant au secours d’une Afrique toute chimérique, porteur d’un projet de sanitaires publics qui finira par provoquer une épidémie catastrophique au Zimbabwe… En toute innocence de cause. Un altruisme béat en somme, celui d’Arthur, le père, ou de Francine, la mère, Maggie et Ethan, les enfants. Chacun commençant par rater consciencieusement sa vie, embarrassée qu’elle est des faux discours qui l’ont nourrie. Chacun se débrouillant comme il peut avec ses contradictions. Lâchant in fine, tout, moins par volonté que par obligation. L’existence n’est pas tendre… Francine meurt de son cancer après une vie plus triste qu’elle ne l’aurait imaginée, en se rappelant cette seule année de bonheur insouciant partagée avec un amant sans ampleur, loin de son époux Arthur, qui arpentait alors le Zimbabwe pour y planter ses latrines criminelles… Ou bien Maggie si ouvertement attachée à ce que l’on voit qu’elle est la meilleure amie possible… Rachetant pour finir une immense propriété près du Woodstock historique, où son père ruiné la rejoindra, pauvre enfin, mais heureux dans l’immanence au monde que sa pauvreté va l’obliger à conquérir. Woodstock, comme un symbole dans cette Amérique acculée au profit, au libéralisme minable, aujourd’hui l’impasse dans laquelle nous sombrons. Woodstock ou l’appel d’un monde autre, formulé là encore dans l’horizon d’une contradiction insurmontable, comme s’il ne restait pour unique solution collective que foncer droit dans le mur au mieux du malgré nous fondateur du trop plein d’errements de nos vies défaites. Une famille ordinaire mais touchante, qui ne sait comment énoncer son droit au bonheur, qui ne sait même quel bonheur espérer, sinon à la marge, dans ce peu de sourire gercé que Das Kapital nous octroie, hilare… La famille « Alter », incapable de concevoir autrui comme un « alter » ego, tout juste le consignant comme une prothèse de son propre ego. La famille Alter, ou l’impossible entrée dans l’ordre du politique, voire l’impossible entrée du discours personnel dans l’ordre du dire vrai, tout entier subsumé sous les séquestres d’un destin tragique. Ses rêves relégués à l’extérieur du champ civique : Woodstock, défait, recomposé ici comme un refuge à la peine. Dépositaire pourtant d’une vérité extra-civique, d’une parole oraculaire qui porte la trace de l’improbable cité : Woodstock, ou la dépossession pour vaincre l’aliénation.

Andrew Ridker, Rivages, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Olivier Deparis, août 2019, 458 pages, 23 euros ; ean : 9782743648282.

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11 octobre 2019 5 11 /10 /octobre /2019 09:25

L’Histoire est (presque) entendue. Le 14 juillet 1789 au matin, 50 000 parisiens envahissent les Tuileries. Ils ont des fusils, pas de poudre. La Bastille en contient, des tonnes, en réserve, qu’elle s’apprête à déménager pour aider les Versaillais et les autrichiens à contre-attaquer. Alors la foule s’y rend. De Launay, son gouverneur, refuse bien évidemment de leur livrer sa poudre et fait tirer sur la foule. On l’aura compris : l’enjeu n’est pas la libération des quelques prisonniers qui s’y trouvent, mais la récupération de la poudre. Uniquement ? Non, l’intelligence des émeutiers est de savoir que dans toute l’Europe cette Bastille résonne comme le symbole de l’arbitraire monarchique. La Garde française arrive avec ses canons. La suite est connue. Plus ou moins. Car la BD n’observe pas les faits tels qu’ils se sont déroulés, mais tels qu’on a fini par les accueillir dans notre mémoire nationale –non populaire- pour découper dans ces faits une trame bien conventionnelle. Rien sur la sauvagerie des Gardes Suisses par exemple, qui veulent défendre âprement leur peau. Rien sur les découvertes macabres des émeutiers, ces squelettes enchaînés sous les escaliers, dans les coursives, les couloirs, qu’on a laissés là pour l’exemple. Rien sur les banquets, les fêtes du gouverneur, ses cuisines si fines, si riches, tandis qu’il laissait mourir de faim les prisonniers dont il avait la garde. Rien sur l’horreur qui saute aux yeux brutalement. Le 14 juillet. Gravé à tout jamais dans nos mémoires, mais bien vite récupéré par tous les pouvoirs qui vont se succéder. 14 juillet 1789, que l’on décrit plutôt comme un moment de brutalité populaire quand en réalité, le Peuple ne se sera pas montré barbare ce jour-là : à peine quelques têtes vont tomber -les Gardes Suisses ne seront pas massacrés. Mais la BD nous dépeint, ce jour-là et ceux qui suivent, un peuple sanguinaire, hors de tout contrôle, hideux pour tout dire, une foule survoltée et tueuse… Rien sur la liesse parisienne, la joie, les bals improvisés. Rien sur le tremblement de terre qui va parcourir dès le 14 juillet au soir toute l’Europe. Rien sur l’immense sagesse du Peuple libéré de sa colère, rien sur cette France qui, pendant plus d’un an, va vivre dans la plus formidable anarchie (au bon sens du terme) cette vacance du pouvoir, sans pour autant sombrer dans une folie destructrice. C’est que l’Histoire ici, s’écrit comme on la conte partout dans les livres d’histoire des programmes scolaires français : c’est celle des grands hommes, celle de gens prétendument réfléchis. Une histoire fléchée par des balises que l’on nous décrit comme les plus importantes : le serment du jeu de Paume, la prise de la Bastille, la nuit du 4 août… En omettant de dire que chaque fois, c’est sous la pression du peuple que les aristocrates et les bourgeois, les intellectuels et les orateurs de l'Assemblée ont été contraints d’avancer. Car sans l’intervention du Peuple, la Révolution aurait débouché sur un simple aménagement du système monarchique. Certes la sortie de la féodalité, mais longtemps, nos députés de cette fameuse assemblée lorgnèrent du côté de la monarchie parlementaire britannique leurs solutions, pour éviter, justement, que le Peuple n’accède aux clefs du royaume…  On oublie dans cette BD que la Révolution, c’est bien le Peuple qui l’a faite, avant qu’on ne la lui confisque. On oublie résolument que sans le Peuple, l’Assemblée nationale aurait continué de tergiverser, de traîner les pieds. De la Démocratie, certes, un peu : pour les gens instruits, pas les autres… On oublie que longtemps, le vrai mot d’ordre de nos révolutionnaires en Chambre était d’empêcher le Peuple d’accéder au pouvoir. L'Histoire, ici, s’écrit donc sans le Peuple, qui devient un pur décor au mieux, au pire, un monde irrationnel peuplé de brutes ignares. Prenez cette fameuse nuit du 4 août, que la BD montre comme si décisive. Dès le lendemain les nobles, qui l’avait conçue pour calmer la colère du Peuple en lui jetant des bribes, s’en mordaient les doigts et cherchaient déjà les moyens de ne jamais appliquer les résolutions qu’ils avaient votées. Il fallut attendre un an pour voir ces décrets appliqués… Certes, la BD a bien vu que cette nuit du 4 août avait été portée par la peur des puissants, mais elle s’arrête en plan. Ou plutôt, choisit son camp : celui de l’instruction, celui des débats rassurants, polis, courtois, intelligents, de l’agora philosophe. Le Peuple, lui, page 39, se voit caricaturé sous les traits d’ivrognes incapables de s’entendre, incapables de réfléchir, prêts à en découdre physiquement au moindre désaccord. Une bande d’abrutis avinés en gros… Et quant au moment le plus décisif sans doute de cette séquence révolutionnaire, la nuit du 5 au 6 octobre, quand les femmes s’en virent faire le siège de Versailles pour ramener le lendemain le roi à Paris, il n’est tout simplement pas vu pour ce qu’il est : le vrai tournant de la Révolution.

1789, La Naissance d’un nouveau monde, Simsolo, Bizzari, Martinello, Glénat, mai 2019, 64 pages, ean : 9782344023517.

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8 octobre 2019 2 08 /10 /octobre /2019 08:08

Quatre générations de femmes. Dans cette région du bassin méditerranéen en proie depuis des siècles aux plus extrêmes violences. Quatre générations de femmes qui tentent, qui ont tenté, non seulement de survivre mais d’être au monde dans la dignité que tout être au monde mérite. Quatre vies, chaque fois la suivante recommençant la précédente, nostalgiques de la première et «du temps où (elle) n’était pas encore là», advenue au monde. C’est l’histoire de quatre vies qui viennent buter sur la dernière, interrogeant nos êtres, nos mondes, nos espérances : «combien de mes naissances dois-je encore pleurer avant de pouvoir être au monde» ? Arméniennes, chrétiennes, ici dans les bras d’un musulman, là d’un juif, en Turquie, au Liban, en Syrie, en Israël, quatre vies ravagées par ces guerres qu’elles n’ont pas choisies, par ces massacres qui en circonscrivent la fortune. Qayah, Qana, Qadar, Qama, aux noms  dédiés ou rapportés, racontent ce qu’elles ont enduré, mêlent au récit leurs voix tandis que le roman s’évertue à les croiser pour mieux les donner à comprendre, soustrayant aux personnages leurs témoignages pour en souligner les écueils, la beauté, la force. Quatre vies d’espérances bafouées, de rêves reconquis, chaque fois, jamais abandonnant, même au plus fort de l’horreur, quand partout gisent les cadavres dont l'existence semble passer celle des vivants. Et c’est aussi l’histoire des villes qui ont accroché l’Histoire. Alep, Jérusalem, Beyrouth, Aïntab, cette ville arménienne où tout commence, que les turcs envahissent pour y exécuter les pères, les frères. C’est l’histoire des déportations, des marches de la mort à travers les déserts et le silence de l’occident, de l’orient, des hommes de pouvoir -et de discernement pourtant. C’est l’histoire de toutes les femmes, de toutes les fillettes, que l’on viole en temps de guerre partout dans notre monde. C’est l’histoire de femmes qui doivent se construire dans l’horreur des guerres de rapine et qui ne peuvent croire ni à la liberté ni au libre arbitre. Mais c’est aussi l’histoire de solidarités ahurissantes entre juifs, chrétiens, musulmans. Une histoire des peuples sous la domination d’états féroces. Non pas donc l’histoire de batailles glorieuses, mais de cette défaite des grands hommes face à l’inhumanité de leurs décisions. C’est l’histoire du Pouvoir politique qui a fait de notre monde un gigantesque cimetière. C’est l’histoire de la misère dans laquelle ce Pouvoir a confiné des milliards de gens pour mieux les assassiner. A travers quatre destins qui s’entrecroisent et se répondent, où l’on découvre une mère arménienne obligée de danser autour des cadavres de ses enfants, où l’on marche dans une ville palestinienne peuplée exclusivement de cadavres. C’est l’histoire des conséquences de la Première guerre mondiale, de la Seconde, des révolutions iraniennes, de la guerre israélo-palestinienne, de la guerre du Golfe, de celle du  Yémen, de celle d’Irak, de celle contre les Kurdes et qui vous prennent à la gorge et qui  vous donnent juste l’envie de pousser un cri : stop ! Ces guerres sont les vôtres, pas les nôtres !

 Joumana Haddad, Le Livre des reines, Jacqueline Chambon, traduit de l’anglais par Arnaud Bihel, septembre 2019, 270 pages, 22 euros, ean : 9782330124892.

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3 octobre 2019 4 03 /10 /octobre /2019 06:53

Elle a tué son mari. Un violent. Qu’une femme ait osé, voilà ce qui fait scandale à son procès. Diana. Se rappelle sa maison de poupées. Ses parents, étudiants en médecine tous les deux, mais sa mère s’était sacrifiée pour élever les enfants. Deux frères. Et puis elle, que l’on prenait pour une folle. Diana, médecin aujourd’hui, est sur le banc des accusés. Chirurgienne. Le récit file tout au long du procès en cours. Suivi par un journaliste chevronné : Parlabane. Dans l’hosto, on la nommait «la salope au bistouri»… Elle tenait un blog : «Bladebich», «scalpel girl». Contre le sexisme en chirurgie. Son blog affichait : «Quel est précisément le tour de poitrine optimal pour une femme envisageant une carrière dans la chirurgie»… Et des questions tout aussi dérangeantes sur les codes vestimentaires, les entretiens d’embauche, etc. Parlabane suivait le blog avec intérêt. Juste et drôle. Jusqu’au jour où Bladebitch s’en est prise aux informaticiens en général, de l’hôpital en particulier. Ceux-ci n’avaient pas aimé. En représailles, ils avaient livré en pâture à la vindicte son identité. Scandale. Le blog «sexisme en chirurgie» avait fait scandale. Un énorme scandale. Suivi de menaces de viol, de mort. Toute la vie de l’hôpital était tombée du coup dans le domaine public. Au point qu’elle en perdit son emploi. Mais curieusement, elle avait fini par épouser un informaticien rencontré par hasard. Un homme qu’elle avait adopté très vite, sans réfléchir, et qui était mort six mois plus tard dans un accident de voiture. Le mort du procès. Suspect. L’a-t-elle tué ? C’est toute l’histoire de leur rencontre qui défile, chapitre après chapitre, chaque chapitre variant les points de vue. Les informations nous sont ainsi délivrées au compte-goutte, un récit reprenant le précédent, l’éclairant, le révélant, en alternance avec les phases du procès et l’enquête que mène Parlabane. Peter, son mari, on l’a retrouvé dans l’eau. Mais il ne semble pas y être allé de son plein gré. Peter, qui s’était présenté à elle sans fanfare et dont on découvre qu’il était le fils d’un milliardaire en vue. Dont il a hérité la moitié des biens. L’autre, c’est sa sœur qui l’a empochée. Celle-là même qui a commandité à Parlabane une enquête privée sur la mort de son frère. Elle est certaine que son frère a été assassiné. On suspecte Diana. Mais Peter n’était pas des plus transparents… Des premiers amours de Diana à celles de Peter, le jeu de dupes s’affirme. Des masques. Une danse macabre de masques, y compris la sœur de Peter… La chronologie du récit est déstructurée, assez pour nous perdre, nous interroger et nous alerter. C’est superbement noué du point de vue de l’intrigue et de la possibilité du récit. Des récits. Qui se superposent, se télescopent. Tout le monde est suspect, tour à tour. Les conversations anodines des uns dans tel chapitre, s’alourdissent dans tel autre. Mine de rien. Et dans une valse subtile.

Sombre avec moi, Chris Brookmyre, Métailié, coll. Thriller, traduit de l’écossais par Céline Schwaller, avril 2019, 496 pages, 22 euros, ean : 9791022608701.

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27 septembre 2019 5 27 /09 /septembre /2019 07:20

«Tout est travail»… Ce sont les premiers mots du roman. Tout est travail en effet, elle n’a pas pu l’ignorer. Elle, c’est Elisabeth. Elle peut à peine bouger la tête. Avant d’en arriver là, il y avait l’équipe du parc Horizon, un complexe touristique. Des arbres, un lac, des salles de conférence… Avec un jour à la tribune, le dirlo et sa nouvelle chef. Chef d’Elisabeth. Agnès Bercot. Enthousiaste. Forcément. A l’aise dans son management décomplexé : on se tutoie. Elle voulait du neuf, évidemment. Du neuf. Elle était venue avec plein de projets en tête. Dont un d’émission : Yes, oui Canal… Une émission qu’on aurait fabriquée avec des hamsters : « pas bêtes les bêtes ». Ou des fourmis. Peut-être un peu petit, non ? Alors un ours. Un ours, oui, tout le monde aime les ours. On valida. Après on ferait la vache. La comm’ sur pied de guerre. Mais attention : tout doit être réglé au millimètre. Et nickel. Partout. Les salles, les étables, tout. Propre. Javellisé. Ce qu’Elisabeth semblait ne pas avoir compris. Alors Agnès la sermonna. La reprit. Floue dans ses directives. A faire et refaire, défaire au tout dernier moment, jetant Elisabeth dans l’embarras, les affres de l’impréparation. Mais jamais sa faute. La faute aux subordonnés. Toujours. Vexations. Contrôles. La nouvelle chef ratiocine pour mieux masquer son incompétence sous des tonnes d’instructions contradictoires… Elisabeth résiste. Nouveaux projets, nouveaux objectifs, nouveaux bureaux… La chef redessine l’occupation des espaces, repositionne les uns par rapport aux autres, dresse physiquement la carte de ses alliés, éloigne les importuns… Elisabeth finit par demander un temps partiel. Un temps partiel alors que tout est en recomposition ? La voilà placardisée du coup. Décembre 2015. Sa dépression passée, Elisabeth raconte Vincent. Critique de cinéma non rémunéré, magasinier à mi-temps : ils nous reste nos survies. Ils feront route ensemble. Janvier 2016. Elisabeth a été maintenue au pôle communication. Un poste d’observation unique. Le management d’entreprise ? Elle n'y découvre que l’arbitraire de rois nains. Un univers de mensonge, de défaussement, de subordination. Derrière les proclamations «cools» s’excitent les logiques disciplinaires. Vers quoi le monde du travail a glissé ? Tout y est devenu abject, inhumain. Le pouvoir, partout, a dévoilé sa face immonde, misérable, méprisable. Partout s’est épanouie la culture du mépris des subordonnés. Partout s’est imposé le double discours : la démocratie brandie avec une jubilation toute hystérique, pour mieux enfermer les gens dans cet enfer du décor.

Ce roman, c’est une sorte d’établi (de Robert Linhart), à rebours. Quarante ans plus tard, dans une société moribonde. Il ne reste plus rien. Plus de collectif, plus de destin, que des êtres enfermés, prisonniers de leur image. Le plus drôle de l’affaire, c’est cette radiographie des travailleurs de la communication qui se regardent en chien de faïence, et le vocabulaire redéployé, celui des années 70, que l’on croyait anéanti, disqualifié à tout jamais : «chef», «petits chefs», toute cette vision que l’on a voulu gommer et qui refait surface ici dans ces milieux de la comm’ qui ont le plus travaillé à son effacement. Et l’analyse que l’auteure nous délivre. Partout règne la lâcheté dans la communication, sous couvert de la mise en scène de son moi travaillant. De la lutte des classes à la lutte pour la survie individuelle, l’auteure mesure le gouffre qui nous a annoncés. La bourgeoisie, qui tremblait encore dans les années 70, a effectivement fini par l’emporter. Et avec elle, la bêtise. Une énorme bêtise à front de taureau ! Marx avait raison : la bourgeoisie, c’est le règne de la crétinerie. De l’immonde. De l’indécence. De l’absence de valeurs, du grand-guignol des jours «sympas» qui n’ouvrent qu’au happening d’une société défaite. Un jour, Elisabeth a fini par s’évanouir sur son lieu de travail. Et ça s’arrête comme ça. On reprend du début. Vincent lui chuchote à l’oreille : «Tout est travail». Il faut quitter ce monde. Fuir l’entreprise capitaliste, déserter nos trop scrupuleuses vies. Loin de Paris, qu’on peut leur abandonner après tout. Qu’ils en fassent un charnier, nous saurons bien, comme Elisabeth, fabriquer ailleurs un autre monde où le travail ressemblera enfin à quelque chose.

Jeanne Rivoire, Tous les hommes sont rois, édition Nouvelle Bibliothèque, septembre 2019, 258 pages, 18 euros, ean : 9782490288533.

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23 septembre 2019 1 23 /09 /septembre /2019 09:12

Dans le 7-7, c’est-à-dire nulle part. Immense au demeurant : plus grand que le 9-3. Mais vide. De presque tout. Ne reste que le brouillard, une départementale esseulée, des champs à perte de vue et quelques voitures métallisées pour en rehausser l’effigie. Une poignée de voitures, rarement plus d’une à la fois et jamais plus d’une vingtaine peut-être par jour. Et puis le Père Mandrin, mythique paysan, le seul à bosser encore ici. Un résistant, quand chaque jour Paris gagne du terrain et bétonne tout sur son passage. Paris aux portes du village bientôt. Au néant succédera l’anéantissement. C’est à cela que songe le narrateur, assis sur le banc inconfortable de l’arrêt du car de ramassage scolaire. Lui n’est pas monté. Comme souvent maintenant. Qu’irait-il apprendre à l’école qu’il ne sache déjà : son horizon vide à perte de vue… Car quel diplôme l’arracherait au chômage qui sévit dans le 7-7 ? Rien donc, en termes de perspective. Sinon son pochon dans la chaussette et son cône à la main. Sinon cette extraordinaire disponibilité. Et trois voitures, métallisées, qui filent sur Melun. Rare, médite-t-il, trois d'un coup, assis sous l’abri bus à tirer des tafs sur son joint. Puis la vieille qui est sortie de nulle part, qui se tait et reste un moment. Là. Inaudible même quand elle tente un mot. Un cône succède au premier et puis un autre. Le brouillard se lève. Traverser les yeux à la nage. Un récit d’apprentissage… Il se rappelle la fille Novembre, Kevin, le Traître, Enzo, le Grand Clément, Jérémie Meunier, etc. C'est l'heure des comptes. Fin de lycée. Des lycéens qui ont fini par fabriquer leur histoire, par porter plutôt à bout de bras l’histoire dans ce vide sidéral qu’on leur a fait. Un souffle presque épique traverse du coup l’écriture. Il y a du Doinel des quatre cents coups dans cette fiction, cette focale de génie sur l’enfance nue, étrangère au monde qui l’encombre. Un récit tout à la fois intimiste et voyou, passant en revue une journée quelconque dans le 7-7 pour prendre la mesure de toute cette population congruente qui forme la France périphérique, celle qui se balance au bout d’une corde de chanvre dans la diagonale du vide qui a signé l’arrêt de mort de près de la moitié des français…  A peine le loto du village pour lever la peine qu’elle subit, la fête foraine, la Saint-Fortuné, des histoires de mobylettes, de fusils de stand de tir aux peluches, l’idiot du village et sur la départementale, ces voitures métallisées qui ne s’arrêtent jamais. Contre qui ou quoi se battre ? A peine le temps passe-t-il, toujours le même officiellement, qui vient pourtant de s’emballer, de se défaire plutôt : les ados ont grandi, il est temps de le réaliser, assis, là, seul, sur son banc. Le souffle court scarifiant in fine le rythme du récit, le saccadant pour l’achever en pure incantation. Demain ? Le territoire. Ses terres grasses. Gluantes. Engluantes. Le marron à perte de vue. Mais aujourd’hui, le réaliser. Le voir. Tout voir désormais. Rendre toute cécité impossible. Combler le vide que la société leur a fait. Kévin surgit dans ce moment du récit. Désormais il voit. Il s’est fait Voyant. «J’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde : je l’écoute» (Arthur Rimbaud, Lettre du Voyant, à Paul Demeny, 15 mai 1871).

77, Marin Fouqué, Actes Sud, août 2019, 224 pages, 19 euros, ean : 9782330125455.

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17 septembre 2019 2 17 /09 /septembre /2019 07:45

La terre a amorcé son agonie. Ses sols sont épuisés, son eau bientôt impropre à la consommation, son air irrespirable. Les riches, irresponsables, qui sont aussi ceux qui dirigent froidement les nations, ont envoyé sur Mars une mission d’exploration : le sol terrien est fichu, contaminé, empoisonné, il faut à présent tenter de faire pousser des plantes en serres à l’autre bout du système solaire. Mars n’est qu’une étape vers des destinations plus lointaines : il s’agit donc d’y créer artificiellement de nouvelles conditions de vie humaine. Thersimacles, notre narratrice, est géologue et agricultrice. Elle raconte ses sept mois de voyage vers Mars. Ses renoncements, les changements qui se sont opérés dans son corps, les mutations génétiques prévisibles. Deux mois après leur arrivée, deux femmes de la mission sont tombées enceintes. Deicoon est l’un des pères. Qui très vite disparaît, tandis que l’on découvre aux abords de la mission d’immenses empreintes de chien. La fable pétrifie, elle est comme une projection dans les temps antiques, la régression vers ces horizons dont on croyait s’être débarrassés, où la violence était la seule ligne de fuite possible d’une piteuse humanité. Voulons-nous réellement devenir martiens ?  Récit de fin d’humanité et de l’enfance d’autre chose, indécidable encore, ce que l’auteur nous laisse entrevoir, ce sont les rêves de voyageurs englués dans l’immensité, qui n’ont jamais su prendre ni la mesure de leur responsabilité, ni celle de cette immensité. Deicoon, peu à peu, s’est éloigné de ses collègues, de ses amis, de sa propre humanité : «J’ai été humain». Comment l’être encore en effet ? Qu’est-ce qui nous porterait à l’être ? Embusqué désormais, il est l’immensité indomptable qui veille : «lorsqu’ils seront prêts à parcourir l’univers, j’aboierai si fort que la Terre tremblera».

S’il est une morale dans ce conte, je la vois s’exprimer comme par la bande dans un passage du journal de Deicoon qui nous est rapporté, lorsque celui-ci évoque son expérience de la guerre d’Irak, sans songer qu’il parle au fond de la destinée humaine : «Le premier homme n’était qu’un pauvre soldat irakien qui pataugeait dans le pétrole avec l’intention de se rendre». Il faut entendre ce Premier Homme au sens le plus fort de l’expression, témoin d’une humanité confisquée, non par des dieux, mais par ces monstres semblables aux décideurs qui envoyèrent sur Mars la mission dont il est question dans l’ouvrage.

Daniel Besace, Cerbère, édition Riveneuve, avril 2019, 138 pages, 15 euros, ean : 9782360135684.

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13 septembre 2019 5 13 /09 /septembre /2019 06:39

La Fondation est à présent entre les mains du Mulet, un mutant. Imprédictible. La seule certitude que l’on ait, c’est qu’il est habile à manipuler les êtres. Donc prédictible… Disposant de tous les pouvoirs, ayant accès à toutes les ressources de la Fondation, il ne répond plus qu’à son seul impératif : déployer son autocratie.  La quête du Mulet n’est pas celle de la Fondation. Ou plutôt, voilà longtemps qu’il est à la recherche de la Seconde Fondation, qui tente d’annihiler son pouvoir. Le Plan initial du créateur de la Fondation, Seldon, postulait que la Première devait ignorer l’existence de la Seconde. A terme, l’assujettissement des élites et la fondation d’une société mentaliste. Le Mulet enquête donc, découvre l’existence de cette Fondation nouvelle, localise sa base mais de rebondissement en rebondissement, Le Mulet est à son tour le jouet d’une manipulation particulièrement audacieuse. Comment s’en sortira-t-il ? Toujours aussi magistral, Stéphane Ronchewski nous livre une interprétation solide, plongeant sans répit le lecteur dans la mathématique d’une quête sinueuse. Et s’en sort bien, aux prises avec un texte millimétré, plus fait pour un lecteur scientifique que littéraire croirait-on. Pourtant, il parvient à nous rendre passionnantes les explorations théorétiques auxquelles se livre Asimov, toujours en quête d’une science nouvelle, toujours en quête de définitions, d’hypothèses, de démonstrations. Ronchewski déjoue avec hardiesse les pièges d’un lexique scientiste et cette focalisation d’Asimov sur la dimension théorique du discours. Là où Asimov raisonne, Ronchewski anime. Il bouillonne, nous conduisant mine de rien au vrai de l’écriture d’Asimov : son bouillonnement intellectuel. Et c’est tout le processus de la création littéraire qu’il finit par nous restituer, la seule vérité d’un texte qui ne fait que camper sur des prétentions analytiques. Car Fondation est un texte littéraire. Et ses nécessités dramatiques sont littéraires, lisibles jusque dans l’ironie des réparties. Le canular n’y est jamais bien loin. Quelle ironie, du reste, que ces robots défaillants ! La machine fictionnelle a beau emprunter au protocole scientifique, Ronchewski nous la restitue avec sérénité pour ce qu’elle est : un récit de science-fiction, un récit littéraire. Du grand art !

Seconde Fondation, Livre III, Isaac Asimov, lu par Stéphane Ronchewski, Audiolib, traduction Pierre Billon, couverture Alain Brion, 21 août 2019, éditeur d’origine : Denoël, durée d’écoute : 11h01, 1 livre audio CD MP3 605 Mo, 19.90 euros, ean : 9782367628455.

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11 septembre 2019 3 11 /09 /septembre /2019 06:34

Rue Léon, dans le XVIIIème arrondissement de Paris. Quartier de la Goutte d’Or. Post-Lampedusa, dit l’auteur. D’emblée, la rue Léon est comme sa propre caricature, avec ses airs de «ville bombardée»… Le tableau est sombre. Très. Qui fait l’impasse sur les bouleversements sociologiques qui affectent le quartier depuis au moins 15 ans, depuis que les bobos ont envahi le coin et ouvert leur «rue de la mode», où l’on peut découvrir derrière des vitrines tendances des robes de couturier à 1 000 euros pièce… Beyrouth, la Goutte d’Or ? On se demande à quoi joue l’auteur, s’il connait seulement le quartier, s’il n’a pas choisi plutôt de le soumettre à sa propre fantaisie, à cette mythologie très seizième (arrondissement) d’insalubrité publique… Rue Léon… «Une rue de sauvages»… Et d’en rajouter en croquant un Barbès plus noirci que jamais… Du Zola nous dit l’éditeur en quatrième de couverture… Vraiment ? Zola n’aurait pas à ce point trahit ses propres descriptions en déployant un vocabulaire inepte… C’est que notre narrateur, pour en décrire finalement la beauté, ne fait que puiser aux sources du vocabulaire chrétien pour évoquer son «visage de Madone»… Barbès, un visage de Madone ? A quelques pas, une rue plus pittoresque encore. Avec ses appartements ouverts aux quatre vents, des filles de l’Est à poil reluquées par notre héros, Abad, provoquant seins à l’air une émeute au niveau des trottoirs, là où la foule des croyants s’est réunie pour la prière du vendredi soir. On voit le ton de la charge : du Charlie plutôt que du Zola. Abad découvre donc la sexualité. Il a treize ans et déjà, il est comme indomptable. Quand il ne reluque pas les seins des femmes, il imagine des Femens échauffant la Goutte d’or. C’est amusant. Sa pauvre maman syriaque, chrétienne donc, se voit contrainte par les services sociaux de l’envoyer faire une analyse. Etonnamment : depuis quand les services sociaux du XVIIIème arrondissement déploient-ils un tel zèle ? Imaginez : prendre en charge une analyse –sur divan qui plus est- pour sauver les oubliés dudit arrondissement… Passons… Une analyse donc, chez Ethel. L’occasion de farcir le roman de plus de cultures encore qu’il n’en brassait –pas mal déjà, d’Est en Ouest et de Nord en Sud, du littéraire au cinématographique… Passons. Why not ? Sinon que l’analyse en question n’a finalement d’autre objet que celui d’une digression, et d’augmenter le récit d’une période émouvante, sinon poignante, l’Ethel en question ayant éprouvé, traversé, l’épouvante de la tragédie que vécurent les juifs sur le sol français –et nous le contant. Et puis, Abad chez Ethel, on tombe presque dans «La vie devant soi» d’Ajar, après avoir croisé Doinel au fil des pages. La ronde des personnages nous y invite, tout comme elle invitait au «zolisme» -n’ayons pas peur d’un néologisme grotesque… On a ainsi Gervaise, qui vend son corps au fond d’une impasse et dont Abad est devenu le confident. Et Odette, Paris sur les toits, Saint-Bernard. Et un nouveau dans la classe. Un Moldave que notre cher Abad prend en charge. C’est beau. C’est généreux. Avant de s’attaquer au dur du quartier, Omar, qui a décidé qu’il ferait de la rue Léon son califat. Abad renversera le califat d’Omar. Rachetant au passage la voix d’une jeune femme tue sous des tonnes de voile. Peut-être le seul moment un peu enlevé du récit. Voilà. Un beau roman en somme. Qui satisfait le goût téléguidé d’un certain lectorat pour la multiplication des références littéraires, à défaut de multiplier le pain ou le vin. Un livre plus fait pour cette mémoire cultivée que pour la Goutte d’Or.

Sofia Aouine, Rhapsodie des oubliés, La Martinière, 29 août 2019, 252 pages, ean : 9782732487960.

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