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19 mars 2019 2 19 /03 /mars /2019 09:53

Nous avons tout perdu. Autant fuir, s’en aller, déserter cette société sans issue que le capitalisme nous a fait, « vers le silence caché, dans l’illusion du monde »... Eli a filé. Quelque part dans le Cantal. Loin de tout donc. Il y vit un peu comme le dernier des hommes. Comme il y a eu un dernier léopard d’Egypte.

Dans une vieille ferme un feu se déclare. Le capitaine Laurentin en est saisi. Un feu dans les gorges de la Brune, c’est tout ce qu’il reste de l’humanité : l’incendie d’une ruine et l’image d’un homme des bois perdu dans le Cantal, avec à ses trousses un officier de police solitaire, qui n’a pas envie de jouer au flic de service. Non : reste le poids d’une région où il faut être né pour en comprendre les détours. Reste des personnages exilés dans cet espace inhospitalier qui bientôt va vouloir expulser tout ce qui lui est étranger, comme un corps le ferait d’une greffe qui ne doit pas prendre. Dont Louise, qui a atterri ici dans une sorte d’envol pourri hors du nid familial, après son échec au concours d’une école d’art. Ici, où personne ne va plus nulle part. Ici, le Grand Central, massif. Louise, Eli, Laurentin s’y sont égarés, plus qu’ils n’y sont installés. Par quel bout prendre la vie désormais ? Partout autour d’eux, des hameaux dépeuplés, le lourd silence abandonné. L’incendiaire est récupéré, soigné, caché. Lison vient d’enterrer son homme, il lui faut lui survivre à présent, là, dans ce pays relégué, en périphérie de tout. Qui est le sien pourtant. Eli, Andrew, Fiona… Des étrangers, le Cézallier au loin. Sans espoir, sinon de carte postale. Ce qui ne sert à rien ici, où le deuil règne en maître. Jamais déposé. Toujours renouvelé. Toujours renouvelable : l’incendiaire inquiète. Rassemble. Les pays s’organisent : un rôdeur hante le Cantal, menace ses us, ses coutumes. Le peu qu’il leur reste, ils ne veulent pas le voir s’effondrer. Laurentin reçoit un avis de recherche. Il y a un dossier à la préfecture sur Eli. Plus ou moins réfugié syrien. Une menace. Laurentin s’en fiche, tout comme il bat froid le préfet descendu à la hâte dans ces contrées perdues parce qu’un tag venait d’y apparaître : ACAB. Cela mérite battue, que l’on s’arme. On redoute une ZAD, on redoute des actes de survie : au sommet d’une colline, un ou des êtres humains n’ont-ils pas écrit : «APACHES»… La République prend peur, les pays prennent peur. Partout l’inquiétude gronde, s’arme de ces vieilles pétoires que l’on déterre de la guerre de 39-45. Assez pour s’entretuer. Une guerre se joue désormais. On se rappelle combien on se haïssait déjà, du temps des grands-parents, voire de plus loin encore. Premier roman instruit par une écriture superbe, où les femmes surgissent telles des figures de tragédies dans ce monde clos, géographie  au front bas dictant ses affres sans concession.

Alexandre Lenot, Ecorces vives, Actes Sud, collection Actes noirs, octobre 2018, 204 pages, ean : 9782330113766.

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14 mars 2019 4 14 /03 /mars /2019 09:17

Alger, 2004. Amin s’interroge, penché sur la tombe de son père qu’on inhume solennellement  dans le cimetière d'El-Alia, à Alger-Est. Drapeau national. Seuls les vieillards oligarques sont absents. L’enterrement se fait dans le carré des martyrs. Son père n’était autre que le général Zoubir Sellani, apôtre de la guerre civile. Amin se rappelle. Kahina tout d’abord, l’amour de sa vie. Il avait fini par péter les plombs et avait été hospitalisé après avoir semé la terreur dans les rues d’Alger. Il se rappelle son père, une légende. Tueur à sang froid, chef de guerre. Et chez eux, cette petite boîte métallique qui renferme tous les documents de son père. Des documents par lesquels il tenait tout le monde dans sa main. Son père. Chef de l’anti-terrorisme, lâchant ses sbires dans les années 90 pour exécuter tous les opposants politiques. Et puis l’année 1994. Amin avait 17 ans, il était lycéen et il se rappelle les grandes révoltes lycéennes, les exécutions sommaires, les barbouzes de l’état policier partout à la manœuvre. Et son pote Sidali, bientôt en fuite, planqué jusqu’à aujourd’hui à Marseille. Sidali qui ne rêve que de revenir en Algérie pour régler de vieux compte après la mort du général. Amin se rappelle et convoque dans sa mémoire tout le passé d’Alger. L’occasion d’un somptueux portrait de la ville et du quartier d’El-Harrach, où s’agitait le cœur de la rébellion lycéenne. Amin se rappelle. Mais il a beaucoup oublié. L’oubli est-il une forme de démence ? Il arrache pan par pan à sa mémoire tous ces souvenirs qui lui font mal. Il faut qu’il se rappelle. El-Harrach en 1994.  Aybak et la sécurité d’état. Ce même Aybak qui plus tard voulut faire disparaître toutes les traces de l’année 1994. Que s’est-il passé en 1994 ?  A la manœuvre de la répression algérienne, il y avait le père d’Amin. Et deux inquiétants personnages dont le roman ne dit rien : «Structure» et «Sanctuaire»… Toujours en vie. L’Algérie connaissait depuis le début des années 90 de grandes explosions de violence. La répression, féroce, jetait les jeunes dans les bras des islamistes. Partout des arrestations arbitraires. Partout les flambées de violences. Chaque semaine, des flics se faisaient tuer. Par dizaine. L’état policier s’installait dans la plus effroyable brutalité. Structure et Sanctuaire avait répondu par une répression sanguinaire, aveugle, contre tout le monde, sans faire de différence entre terroristes et lycéens révoltés. 1992-1994 : le temps des tueries généralisées. Un carnage en fait, non une guerre civile : la répression, barbare, totalitaire et ce, jusqu’en 97. Amin et son pote Sidali avaient alors décidé d’agir. Pour Sanctuaire et Structure, c’était une menace supplémentaire, qui venait selon leurs sources des quartiers bourgeois ! Le père d’Amin avait changé son fils de lycée, déménagé sa famille pour mieux la protéger –et mieux surveiller ce fils qui fréquentait Kahira, dont le frère avait été un barbu, repenti en 92. Et voilà qu’on venait d’assassiner ce frère… Pères et fils en chiens de faïence, dans un pays décapité qui produisait la mort jour après jour… « Nous ne sommes qu’un tas de cadavres puants. Cadavres debouts, qui faisons semblant de vivre », écrit magistralement Adlène Meddi. Peut-être l’Algérie est-elle en train de tourner cette page, dont le roman s’est fait la mémoire meurtrie.

1994, Adlène Meddi, Rivages/Noir, juin 2018, 332 pages, 20 euros, ean : 9782743644758.

Première édition : Barzakh, Alger, 2017.

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20 février 2019 3 20 /02 /février /2019 07:29

Un manga. Toute la Recherche en un volume. Quatre-cents pages. Ne reste que le squelette de l’œuvre, et quelques éblouissements. Ne reste que le pitch de la Recherche si l’on veut, et l’irruption des auteurs dans l’immense littérature proustienne. Non pas l’œuvre elle-même : son interrogation. Proust sans cesse convoqué dans son rapport à l’écriture, inquiet, tourmenté, vacillant, et comme l’objet d’emprises qu’il peine à lever. Reste un incroyable résumé du récit, l’histoire dévidée, soumise à sa cohérence narrative, son canevas transparent, les sept volumes de la Recherche en ce seul volume aboutis. Proust en manga ! Non pas le pari de vulgariser l’œuvre, ni même de la répéter maladroitement, mais celui de la déplier d’une certaine manière, pour l’offrir à la gourmandise des lecteurs de Proust. Un plaisir en fait ! Même si la chair du récit n’y est pas, même si l’on ne s’y perd plus comme on le fait dans l’œuvre elle-même, même si plus rien de ses circonvolutions ne nous emporte au seuil de rêves incertains. Reste un vrai plaisir de lecture, d’un livre qui sait mener son rythme, serein sinon méditatif au début, avant de sombrer dans le tumulte de la fin. Un livre qui sait construire ses personnages, et nous y attacher.  Et au regard, peut-être à cause de la rusticité du trait, de sa limpidité, de sa naïveté, peut-être à cause des conventions qu’il déploie, un dessin sans presque aucune personnalité, non pas confié à un mangaka mais à un studio, le livre séduit encore, faisant signe au loin à l’œuvre ahurissante. Proust ingénu, si l’on veut. Lecture véloce, exquise. Malgré les coupures dans le récit, à la hache souvent. Mademoiselle de Saint Loup plus que jamais de pacotille. Un précipité. Tout ce minuscule (voire) bouquin, pour se remémorer cette Recherche où le temps déploie ses simulacres magnifiques… Un bouquin qui donne pourtant envie de relire la Recherche ! Pari tenu donc ! Il n’est jusqu’au baiser maternel qu’on ait envie de reprendre, dans le texte. Ce baiser que Proust évoquait dans un courrier à Barrès, en 1906, se rappelant combien déjà il anticipait, préparait, l’entraînait à la perte non pas seulement de la mère mais de tout, circonscrivant à sa manière unique les seuils où la Nuit l’emporte. Il n’est pas jusqu’au baiser qui ne perce, à peine, pour nous en redonner le goût, ne consentant qu’à ce rebord des lèvres auquel le manga invite, maraudant si l’on peut dire, sa lecture de Proust comme un baiser volé, et par le frôlement de l’œuvre entraperçue, annoncer que le courage de la lecture peut fléchir n’importe qu’elle autorité.

Marcel Proust, A la Recherche du temps perdu,  Variety Art Works, Team Banmikas, traduction Julien Lefebvre-Paquet, éditions Soleil Manga, coll. Classiques, mars 2018, 400 pages, 39,99 euros, ean : 9782302064089.

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5 février 2019 2 05 /02 /février /2019 11:53

Les raisins de la colère… Steinbeck peine à achever ce qu’il considère comme le livre de sa vie. Il ouvre un journal de travail pour s’en donner la force. Un journal écrit entre 1938 et 1941, où il n’est question de l’actualité qu’à de très rares moments. L’écrivain peine, s’oblige, s’inquiète : Les Raisins sont à ses yeux un livre d’un autre siècle, écrit dans la forme romanesque du XIXème siècle. Mais il ne sait comment écrire autrement pour installer cette histoire, celle de la Grande Dépression inaugurée par le krach boursier de 39 et qui va prendre fin avec le début de la Seconde guerre mondiale. Les raisins… C’est l’histoire d’une famille de métayers jetée dans la misère et la faim, contrainte à l’exil, avec des milliers d’Okies, ces habitants de l’Oklahoma. Les Joad font route vers la Californie, à la recherche d’une terre, d’un travail, d’un peu d’argent et de leur dignité perdue. Steinbeck fait route avec eux, dans ce «véhicule disgracieux» qu’est le genre romanesque à ses yeux, incapable de rendre compte de ce que le monde traverse. Croit-il. Il veut pourtant conclure sa trilogie DustBowl par ce roman qu’il souhaite grandiose, comme rachetant toute son œuvre sur laquelle il jette un regard amer. Steinbeck sent qu’un nouveau monde émerge et que le genre romanesque lui-même va s’en trouver bousculé. Pourtant, l’Histoire le lui impose. Et dans ce genre qu’il pense désuet. Steinbeck tient le registre de ses journées, se fixe jour après jour un programme qu’il ne peut pas tenir. Ecrire 2 000 mots. 1 500. Il pense au chapitre qu’il doit clore, à celui qu’il doit ouvrir. « Il faut que ce soit un bon livre ». Pourquoi ? A cause de son sujet ? De cette tragédie que vivent des millions d’américains jetés dans les affres de la misère ? Il veut réussir « le meilleur truc que j’ai jamais tenté ». Alors il compte jour après jour le nombre de mots qu’il écrit. Le roman prend de l’ampleur, le mène là où il ne pensait pas aller. « Pour la première fois je travaille sur un livre véritable », note-t-il dans son journal le 11 juin 1938. Steinbeck déplore son ignorance, lutte sans cesse contre sa paresse. Rien n’est facile dans cette gestation. L’épuisement le gagne, le découragement, mais il faut que le livre avance. Il n’en dort plus, se rappelle à l’ordre. S’y mettre. S’y remettre. Le 30 juin 1938, le Livre Un est achevé. Steinbeck note : « J’ai grandi de nouveau pour aimer l’Histoire qui est tellement plus formidable que moi». Il se fait « partisan du peuple ordinaire », c’est sa responsabilité devant l’Histoire, devant cette œuvre qu’il écrit. Anxieux au moment d’ouvrir le second livre par un chapitre qui doit « en porter toute la chair », d’emblée. Déjà il pressent que ce roman qui lui aspire toute son énergie s’est fait le témoin d’une Histoire qui le dépasse. Et qu’à son achèvement, une bonne partie de sa vie sera finie. «Ce livre est ma vie». Qui passe dans sa rédaction par des moments de désespérance et d’enthousiasme, révélant souvent un Steinbeck « vacillant et misérable ». C’est sa femme, Carol, qui trouve le titre le 2 septembre 1938. « Le livre enfin existe », note John. Qui ne se considère « toujours pas écrivain moi-même »… Le 6 septembre, il note un petit écho de cette Europe, «toujours sous tension. Hitler attend une éternité pour parler. Peut-être la guerre, mais je ne pense pas. Je pense qu’il est presque au bout de toute façon. Cet état est sur le point d’exploser». Le 12 septembre il attend le discours d’Hitler. Steinbeck ne croit toujours pas à la guerre. Chamberlain est allé rencontrer Hitler pour tenter d’éviter la guerre. Mais elle approche pourtant. Le 27 Steinbeck note que Hitler semble «se dégonfler». Puis plus rien. Le 16 octobre 1939, dix jours après avoir achevé la première version des Raisins, il note sobrement : « la guerre a éclaté, mais les livres ont continué à se vendre». Une guerre sans forme à ses yeux, avec cette « France qui ne fait rien ». Le succès des Raisins est énorme. Dans la foulée les droits sont rachetés, une pièce va être montée. « Je ne sais plus quoi faire », écrit alors Steinbeck. Il recevra le Prix Nobel de Littérature en 1962.

Jours de travail, John Steinbeck, Les journaux des Raisins de la colère, édition Seghers, traduit de l’américain par Pierre Guglielmina, préfacier, coll. Inédit, décembre 2018, 214 pages, 19 euros, ean : 9782232129834.

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24 janvier 2019 4 24 /01 /janvier /2019 09:56

10 ans en prison. Même du bon côté des barreaux, on n’en sort pas indemne. 10 ans aux côtés des taulards, jour après jour à les écouter, les bousculer, les accompagner. La BD raconte l’itinéraire de Romain Dutter, parti un jour en Amérique du Sud pour se retrouver un beau matin dans les prisons du Honduras qui sont d’énormes camps vitrifiés, où les détenus sont livrés à leur violence, bordée de barbelés et de miradors à l’abri desquels les mâtons peuvent les tirer comme des lapins. Lui, il y va, se jette dans la fosse aux lions pour leur proposer une vie culturelle entre deux épisodes meurtriers. Inénarrable. Retour en France. Ménilmontant, Belleville. Romain Dutter est Médiateur culturel, mais il veut donner du sens à sa vie. Il a en tête cette expérience au Honduras. Et le Californie Concert Folsom de Johny Cash : The Man in Black, donné en prison… Non pas Fresnes, qu’un hasard lui propose. Alors cette fois encore il y va. Pour y écrire les plus belles pages de la musique française en prison. Pas ces pages mainstream qui engourdissent nos oreilles : ce qu’il leur offre, c’est non pas tant de découvrir des groupes différents que de tenter de construire avec eux les raisons d’être du son. 10 ans. Une histoire de la musique en prison, peut-être le meilleur de ce qu’il est possible de faire, en matière de concert live. Car c’est ça la prison, qui vous contraint à vous défaire de tout pour vous exposer à la question du vrai. Car c’est ça la culture en prison, non une quelconque danseuse que l’administration se paierait, mais le risque d’oser « soigner » vraiment les consciences. D’oser les peser pour le seul voyage qui tienne : celui du vivre ensemble. La raison d’être de la culture, plus que sa grandeur. Romain Dutter a passé 10 ans à organiser des rencontres, des concerts, des « animations » dit-on, c’est-à-dire bien plus que cela : à éprouver le sens de ce que culture signifie tout autant que celui d’emprisonner. La culture en prison ? Non pas un moment de distraction –même si-, non pas un outil de distinction, mais un espace-temps où se rencontrer soi-même sans fard et rencontrer l’autre sans faire semblant non plus. Un temps où poser les bonnes questions. Les seules, quand tout le reste est punition sans horizon. Romain Dutter a repris le fil des concerts en prison, se rappelant Trust à Fleury-Mérogis le 24 janvier 1980. Téléphone en 84, ou Barbara, à Fresnes en 1991, laissant là son piano –il y est toujours. Il nous raconte tout, les motivations des musiciens, les cachets, les refus, les engagements. Il nous raconte ses doutes, ses défaites, ses victoires. Qu’est-ce qui compte, quand on parle de culture ? La capacité à être avec l’autre. Ni en face, ni dans ce petit pas de côté que la culture souvent inflige : avec, dans cet être ensemble que toute société devrait viser. Un projet sociétal, en prison… Que pourrions-nous espérer de mieux ? Traité en aplats oranges, lumineux et pourtant bouchant partout des cases comme bouclées, Bouqé a accompagné ce récit d’un dessin magistral. Un trait moins sobre que juste, pour montrer l’essentiel : ces lignes de force qui composent cette histoire unique.

Symphonie carcérale, Romain Dutter, Bouqué, édition Steinfiss, septembre 2018, préface de Philippe Claudel, 174 pages, 20 euros, ean : 9782368461761.

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5 octobre 2018 5 05 /10 /octobre /2018 07:54

Les Feuges. Dans la région de Lyon. Isolés de tout. Un autre monde, presque une autre époque. La famille Germain. Le père comme figure tutélaire abusive, fruste, mauvaise sinon malsaine. Un tyran. Et Lionel, le nez poisseux de sang. Son fils, corrigé pour son bien, la mère agonisant dans son enveloppe graisseuse. Des hérons, des peupliers. Là-bas, le village : Saint-Roch. Un artiste pas loin et l’étang de la folie, où tous les fous du pays viennent se noyer. Entre le Rhône et les coteaux de l’Ardèche, le décor est planté : l’espèce humaine poursuit son lamentable échouage. Les Germain, un fils blanc, un autre noir, moqué, méprisé, haï du père, qui chasse. Le sanglier. Des mœurs du XIXème siècle tout juste, la langue qui surabonde, archaïque, géronte dans cette nature hostile dorénavant, sous pression du changement climatique –les vieux ont été dépossédés de tous leurs dictons climatologiques qui ne prédisent rien désormais… La nature elle-même en déroute. D’abord, c’est l’histoire de Matthias qui nous est contée, cet enfant noir qui est devenu la tête de turc des enfants du village, le souffre-douleur de son père Germain. Plongé dans cette histoire des Feuges et de la plaine du Gèze, la Brienne. Au loin, très loin, le mur du Vercors, la Chartreuse et derrière tout cela, tout au bout de l’horizon, la pointe du Mont Blanc. C’est l’ouverture de la chasse. Le père Germain tuerait volontiers son presque fils Matthias, qu’il ne cesse d’insulter et de pousser devant la mire des fusils lors des battues que les villageois s’offrent. Jusqu’au jour où le gamin montre sur le terrain son courage, forçant l’admiration de tous. Jalousie du père. Un vrai danger pour le garçon. Qu’il arrache, ce «nègre», à l’école où il pourrait exceller. Le harcelant sans répit. Un petit village donc, où règne ce racisme ordinaire insupportable. Une galerie de portraits, dont celui de Gottschalk, l’artiste reclus chez eux, se faisant livrer un tas de pierres conçu pour la réalisation de sa dernière œuvre. Ou Lésilieux, ce prof de français qui rêve Goncourt. Pitoyable. Tout un village odieux, raciste, pas même bigot quand Matthias découvre dans les images pieuses un refuge. En interprétation puissantes tandis que le curé, lucide sur l’état de la foi de ses ouailles, déserte son église. A hurler de vulgarité cette France périphérique, délaissée, dévoyée, jetée sans vergogne dans ses affres obscures. Où la jeunesse identitaire s’organise, ratonne. Un canton de l’après Charlie, l’histoire d’une France qui bascule sûrement dans le fascisme, dans la guerre civile, tandis que les sangliers déferlent sur le village en détruisant tout sur leur passage. Aucune révolution ne peut avoir lieu dans cette France sordide, battue, défaite. Matthias disparaît totalement du récit, une tuerie accable le lycée voisin, d’autres suivront… «Que l’espèce des hommes se poursuive»… Dans cette écriture magistrale, au souffle souvent épique, portant en elle la tradition de ces grands romans d’éducation aux accents balzaciens.

Sangliers, Aurélien Delsaux, Albin Michel, août 2017, 554 pages, 23.50 euros, ean : 978222639173

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4 octobre 2018 4 04 /10 /octobre /2018 12:16

Ichrak est morte. Égorgée. Le commissaire Mokhtar enquête. Il est sur les traces du dernier homme à l’avoir vue : Sese. Un migrant. Un africain. Honni comme le sont les africains au Maroc, et qui ne cessent de subir des expéditions punitives qui ressemblent de plus en plus à des pogroms… Au travers de Sese, c’est toute l’histoire des migrants qui défile, de canots de sauvetage en pirogues, jusqu’à ces sardiniers qui les larguent sur les côtes du Maroc en leur faisant croire qu’ils arrivent en Europe. Sese a fait sa vie au Maroc. A Casablanca, trois millions d’habitants, cette ville aux richesses insolentes et aux inégalités insupportables. Une campagne d’expropriation y est menée du reste. Il faut chasser les pauvres, séduire les riches de cet autre monde prédateur, bâtir leurs hôtels 5 étoiles, leurs palais des Congrès, leurs clubs de nantis. Et tous les moyens sont bons pour exterminer ces pauvres, littéralement. Sese est beau gosse. Ichrak, elle, était tout simplement d’une beauté inouïe. Sulfureuse, forcément, dans cette partie saccagée de la ville, offerte à la démolition, au pillage, au crime. Ichrak pourtant ne faisait que rêver d’un père, qu’elle a cru trouver en la personne bienveillante de Cherkaoui… D’un père et de poésie, de littérature, écoutant sur son baladeur poètes et écrivains d’Afrique du Nord, nous donnant au passage à découvrir les sublimes proses d’Assia Djebar ou de Katouar Harchi. Aussi Sese le débrouillard l’amuse-t-elle, qui cherche à l’entraîner dans des combines hasardeuses. Lui vivait jusque-là en soutirant aux riches veuves européennes leur argent. Il est tout l’opposé d’Ichrak, fan de Booba et de rap puéril. Mais en découvrant Ichrak, de nouvelles idées d’escroqueries lui sont venues : elle est si belle qu’aucun homme ne saurait lui résister… Sese, touchant, sympathique, évoquant le Zaïre, Mobutu dont il a fait son guide. Le tout sur changement climatique. C’est que le Gulf stream est en passe d’abandonner nos régions, provoquant déjà des catastrophes en cascades, des bouleversements tellement symboliques de cette brutalité du monde que les nantis nous imposent, nous précipitant, tous, dans leur chaos… Superbe fable menant de front mille thématiques contemporaines, dont on voit très bien ce qui les relie entre elles : cette fin du monde, cette mort triviale que les riches nous préparent, cette finitude qui n’appartient qu’aux chiens.

La Belle de Casa,  In Koli Jean Bofane, Actes Sud, août 2018, 204 pages, 19 euros, ean : 9782330109356.

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25 septembre 2018 2 25 /09 /septembre /2018 12:34

1787. A deux années de la Révolution française, le royaume de France se porte bien mal… Pour l’en sortir, Louis XVI espère signer un traité avantageux avec le Roi de Cochinchine. C’est compter sans les oppositions qui se font jour, une Triade affrontée au Roi de Cochinchine et d’innombrables comploteurs qui souhaitent tirer leur part du gâteau France avant que son royaume ne soit englouti. L’Etat se brise, la famine règne. Nicolas le Floch se retrouve au centre de cette tourmente, en compagnie de son ami, l’évêque Pierre Pigneau de Behaine et de son fidèle chien Pluton. De troubles en contrecoups, de badinages en fausses pistes, de meurtres en déloyautés de tous genres, de contorsions diplomatiques en scandales royaux, le Floch ne cesse de frôler et la mort et la disgrâce. Palpitant, érudit, le roman est traversé bien évidemment par les bruits sourds de la Révolution qui montent et par les débats furieux autour de l’égalité des hommes qui l’ont animée.  On y croise ainsi Restif de la Bretonne et Olympe de Gouges, un choix assuré auquel rendre louange, pour Olympe surtout, qu’un roman grand public célèbre enfin. A noter que Jean-François Parot fut lui-même consul à Hô Chi Minh Ville, et qu’il veilla lui-même au transfert des cendres de l’abbé Pigneau de Behaine en France. Dense, précis, documenté, le lecteur est cette fois encore immergé dans un siècle passionné, grâce sans doute à cette lecture qu’en donne François d’Aubigny, claire, précise, ménageant de belles passes d’armes quand le débat philosophique fait rage, en disposant d’une belle palette de tonalités pour incarner ses personnages. Mais une dernière enquête... A moins que l’auteur ait laissé dans ses tiroirs quelques manuscrits qui verront le jour demain…

Le Prince de Cochinchine, Jean-François Parot, lu par François d’Aubigny, Audiolib, 14 mars 2018, 1 CD MP3, durée d’écoute : 11h50, 22.90 euros, ean :  9782367626635.

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23 septembre 2018 7 23 /09 /septembre /2018 06:32

472 jours. 472 jours ensevelie dans une lumière noire. Dans un cercueil, suffocant, terrorisée, à la merci de son prédateur. Et puis Flora parvient à s’échapper. Mais le retour à la vie normale est impossible : elle ne peut ignorer toutes les filles victimes de prédateurs. Le sien est mort, d’autres existent, qu’elle traque jusque dans les bouges les plus glauques. Pistant ces disparues, elle se fait de nouveau kidnapper. Mais elle n’est plus seule : le commandant D.D. Warren a compris qu’un nouveau prédateur sévissait dans les rues de Boston et il s’est lancé à sa poursuite. Thriller psychologique glaçant, l’auteur ne cesse de nous confronter aux déviances les plus horribles. Armant toutefois son héroïne qui, après ses 472 jours, n’est plus la même, ni victime, ni tétanisée, elle chasse maintenant, jusque dans l’antre où un barman la retient, forçant les moindres failles, scrutant avec force son propre état psychologique, s’obligeant à prendre un recul impossible. « Est-ce que je suis affamée ? Oui. Est-ce que je suis fatiguée ? Très. Est-ce que je suis assoiffée, apeurée, frigorifiée, morte de chaud ? Absolument. Je suis tout. Je ne suis rien. Je suis une imbécile qui a vécu dans une caisse en forme de cercueil et qui se retrouve piégée dans une maison murée. » Flora cette fois ne se laisse pas impressionner. Elle est une survivante, s’en convainc, en fait sa force. L’intrigue se ramifie bientôt, tourne en rond, cavale en de nombreuses fausses pistes qui sont autant de points de tension où se retrempe notre lecture. Il faut survivre à ces aléas, revenir sur ses pas, chasser le doute. La ronde est convaincante, haletante, Flora est devenue le bras armé de toutes les vengeances. Elle tuera désormais. Son personnage bascule, il y avait urgence, il y a désormais cette tâche qu’elle s’est fixée, opiniâtre. Mais l’urgence d’abord, que la lecture de Colette Sodoyez nous fait vivre, éprouver dans sa diction heurtée et douce, souvent murmurée, comme à l’économie, du souffle, des syllabes, dans une parole qui chercherait surtout à ne pas s’épuiser. Avant de changer de ton et de diction pour affermir cette vengeance où Flora s’accomplit.

Lumière noire, Lisa Gardner, livre audio lu par Colette Sodoyez, traduit par Cécile Deniard, Audiolib, éditeur d’origine : Albin Michel, avril 2018, 2 CD MP3, durée totale d’écoute : 14h03, ean : 9782367626666.

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22 septembre 2018 6 22 /09 /septembre /2018 06:46

Printemps 43. Les troupes alliées débarquent en Islande, dont l’importance stratégique n’est plus à démontrer. Et bien sûr, l’arrivée massive de soldats américains, canadiens, anglais est tout juste tolérée par les islandais. Non loin, Petsamo, en Finlande, d’où partent les convois de réfugiés à destination de l’Islande : le Danemark occupés par les nazis se sauve comme il peut. L’Allemagne, qui a reconnu la neutralité de l’Islande, veille maintenant à ses portes. Une jeune femme y attend son amant. Ils veulent fuir la guerre, rallier Reykjavik. Mais le jeune homme n’arrive pas. En Islande, on relève sur une plage un premier cadavre, puis un jeune homme est victime d’une agression extrêmement brutale, à quelques pas d’un bar fréquenté par la soldatesque. Une femme disparaît. Il n’en faut pas davantage pour jeter le pays dans le trouble. Flovent, islandais, et Thorson, un canadien, enquêtent. Militaires ? Voyous ? C’est que cette occupation militaire sous le joug allemand a ouvert nombre d’appétits sordides. Indridason se régale, à creuser le fossé qui sépare les autochtones des étrangers qui les occupent. Un choc de civilisations en quelque sorte, concentré en une même unité de lieu : le pâturage de Klambatrun, planté entre le quartier miséreux des Polarnir et les cantonnements militaires. Second volet de la trilogie des ombres, La femme de l’ombre se plaît à mener son intrigue dans le plus grand flou, un flou saturé d’anecdotes, de bruits, d’événements qui nous perdent parmi les renvois à la culture et l’histoire islandaise, transformant ce polar en un récit foisonnant dans l’écho d’une Guerre qui avoue pour le coup son visage : la sauvagerie des hommes entre eux. L’intrigue est complexe donc, dont on ignore si tous les fils tirés se rejoindront ou non. Sinon pour composer le portrait d’une Islande pathétique, en passe de larguer ses propres amarres. Philippe Résimont en offre une lecture imposante, dans une tessiture chaude et basse. Rassurante, elle se fait vite fervente, interpellant en brusques sauts de voix appuyés l’auditeur, jeté au beau milieu du tragique d’un pays en rupture.

La femme de l’ombre, Arnaldur Indridason, lu par Philippe Résimont, éditions Audiolib, traduit par Eric Boury, 17 janvier 2018, 1 CD MP3, durée totale d’écoute : 8h43, 23.40 euros, ean : 9782367625720.

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