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6 février 2018 2 06 /02 /février /2018 09:05

Iris est morte. Un choc pour la narratrice. Reste sa fille. Orpheline. Pour laquelle elle veut témoigner, écrire une longue lettre, lui parler d’Iris. Une lettre impossible à écrire. Mais à laquelle elle ne peut plus se dérober. Alors elle part, retourne dans ce coin des Pyrénées où elle avait rencontré Iris. Un choc, cette rencontre. Au pied d’un château cathare. Des années plus tard, la voici donc revenue dans ce petit village qu’Iris avait chamboulé. La librairie, le bistrot, cette petite mansarde qu’Iris habitait chez Georges, le libraire bourru. Que raconter à Stella, la fille d’Iris ? Qu’Iris s’était voulu comédienne, qu’elle avait lu, beaucoup, dans ce village éloigné de tout. Et qu’elle était partie un jour, sans prévenir quiconque. Pourquoi ? C’est autour de ce lourd secret que le roman tourne. Et des lectures fantasques d’Iris. Un jour elle avait lu La Guerre de Troie. A sa manière. Inventant tout devant un public médusé, dont beaucoup n’avaient pas lu un traître livre en quarante ans. Un autre La Chanson de Rolland. A sa manière toujours, au plus loin du récit, au plus près de l’histoire, subjuguant le village, racontant plutôt que lisant, poussant devant elle les personnages sans ménagement, les trimballant d’un siècle l’autre, d’un roman l’autre. Les vraies histoires ne se terminent jamais. Toute légende est littéralement chose à dire qui se prolonge de lecture en lecture, de Roncevaux à Guermantes. Et puis tout cela a pris fin brutalement. Iris est partie sans rien dire à personne, tandis qu’elle, la narratrice, s’est muée en «petite prof de province». Qu’est-ce qui lui a échappé ? Elle s’interroge. Qui venait à ces lectures ? Pourquoi ? Ne posant pas les bonnes questions. Comme de savoir ce qui s’était passé soudain dans ce petit village quand Iris avait surgi. Elle avait tout bousculé, à commencer par les conventions sociales, à commencer par les distances entre les gens, déchirant le voile de convenance qui repose d’ordinaire comme un suaire entre eux, ouvrant chacun à l’intimité de son être, retournée comme un gant pour faire place au désordre qui scintille et bat et éclipse tout sur son passage. Iris, c’était l’effraction qu’elle n’avait pas prévue, le grand chambardement des âmes et des consciences ouvertes subitement au flux héraclitéen de la vie dont on ne peut jamais prédire la force ni la direction. Ce grand bouleversement qu’elle avait touché du doigt et qu’elle avait fui, renonçant elle-même à son appel. C’est ce renoncement, au fond, qui interpelle. Pourquoi renoncer ? Faut-il renoncer pour que la vie prenne garde ?

Ariane Schréder, Et mon luth constellé, éditions Héloïse d’Ormesson, 18 janvier 2018, 254 pages, 18 euros, ean : 9782350874357.

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2 février 2018 5 02 /02 /février /2018 09:01

Deux mois chez la tante Frida… Tout l’été en somme… Julia, douze ans, n’en revient pas ! Ses parents ont osé ! Tandis qu’ils se la couleront douce en Inde… Soit disant pour y faire de la recherche… Pour les abandonner, oui ! Elle et sa petite sœur. Et avec les cousins en plus ! Dont Georges et Alex… En pleine brousse. Rien. Pas un supermarché, pas un cinéma, pas de télévision, pas d’internet, pas même le moindre ordinateur, le moindre portable. Le désert… Et en plus il faut couper du bois pour faire la cuisine… Pas de vélo, pas de balançoire, pas de skate… Et Frida qui leur propose de repeindre le bateau, de retourner le champ de patates, si le cœur vous en dit… C’est une blague ?, se demande Julia. Un camp de redressement ? Elle a beau jeu, la tante Frida, d’affirmer alors qu’ils sont libres, justement parce qu’il n’y a rien. Libres de faire ce qu’ils veulent, mieux : d’inventer leur liberté ! Tu parles !... Alors Julia a tout de suite repéré la bibliothèque. Elle lira. Dévorera. Tous les livres. Elle n’en connaît aucun. De vieux bouquins, une autre époque, une vraie aventure. Alex ? Il s’est mis à cuisiner ! Un autre, à grimper aux arbres… La nuit, la maison tremble, grince, gémit. Un matin, c’est une vague qui apporte une chaussure. L’aventure ne cesse de frapper à leur porte, nuit et jour. Les enfants se jettent alors à corps perdu dans leur imaginaire commun qu’ils tissent avec passion, délestant le monde de ses coutures trop étroites, le recousant en étoffes plus amples, plus folles, plus généreuses… Finalement, ils vont passer les plus belles vacances de leur vie ! Certes, cela pourrait paraître facile, un propos sans nuance, à charge d’une société qui nous a tant déçus embusquée derrière ses fausses promesses de bonheur numérique… Mais c’est sacrément rafraîchissant !

Les cousins Karlsson, Katarina Mazetti, éd. Thierry Magnier et Gaïa, traduit du suédois par Marianne Ségal et Agneta Ségal, mai 2013, 224 pages, 6,90 euros, ean : 9782364742574.

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1 février 2018 4 01 /02 /février /2018 09:40

La suite de L’Enfance de Jésus, du même auteur. Exilé cette fois à Estrella, une petite ville de province. David, l’enfant précoce, y est réfugié avec sa famille : Inès et Simón, qui n’est pas son père biologique. Inès n’est du reste pas sa mère. Pas vraiment. A leurs trousses, les autorités de Novilla. Inutile de poursuivre ce fil, on a compris la métaphore. Exilés, migrants, ils se sont faits ouvriers agricoles, tandis que David, en grandissant, ne cesse de s’interroger sur ses origines, son identité réelle… Simón s’inquiète de son éducation. L’enfant est doué mais rétif à tout apprentissage. Il lui faudrait des profs doués donc. L’occasion de très belles pages de méditation sur l’apprentissage des mathématiques ! D’interrogations facétieuses bien que fondées, comme celle de savoir ce qui engendre le passage du 1 au 2, dans la numération, et à quoi peut bien ressembler ce 3 trinitaire, avec lequel David a bien du mal… Qu’est-ce qu’un nombre ? Un chiffre ? Et le langage qui en rend compte ?  Finalement, David rentrera à l’Académie de danse, où la question du savoir semble posée de la façon la plus déconcertante qui soit : la danse s’y dessine comme propédeutique aux savoirs usuels, qu’on n’enseigne pas. Tandis que David ne cesse de poser des questions intrigantes, alors que ses parents l’ennuient… L’Académie est peu portée sur la lecture : c’est la musique, en fait, qui sert de support, autant à l’apprentissage des maths que de la lecture, laquelle n’est pas enseignée mais laissée au loisir des enfants. Surpris par de telles méthodes, Simón ne peut que constater que David, lui, s’enthousiasme pour ses cours, exigeant même de ses parents qu’ils le placent en internat, où il fait la rencontre de Dimitri l’obscur, l’illuminé amoureux d’Ana Magdalena, leur professeur charismatique de danse. C’est depuis cet environnement trouble que David observe le monde, apprend à le connaître, à comprendre les hommes d’un univers sans guère de morale probante… Il écoute, attentif, Dimitri, qui s’est fait le «chien» d’Ana, partout à la suivre, à la renifler, et qu’il finira par tuer, sans trop savoir pourquoi… Curieuse passion au demeurant, que l’on a cru longtemps infondée et dont on découvrira qu’elle était partagée… la belle et la bête en somme, ouvrant dans le roman une fenêtre sur l’ignoble. Après l’assassinat, David sera envoyé à l’Académie de musique. Mais il ne peut oublier Dimitri, qui a marqué de son empreinte les enfants de l’Académie de danse. Etait-il fou ? La question a-t-elle un sens ? Qu’est-ce qui pourrait prendre sens, au demeurant, dans un monde qui ne cesse de s’exiler lui-même ? Dans un monde où nul n’est lui-même ? Qui écouter dans un tel monde ? Qui suivre ? Qui condamner ? Qui pardonner ? C’est depuis la confusion dans laquelle Simón est jeté que tous les événements nous parviennent. Simón, qui veut littéralement dire en hébreu : «Dieu a entendu ma souffrance». Simón, qui ne cesse d’être le témoin tout autant que l’objet des souffrances des uns et des autres. Jeté sur une terre décousue où les villes portent le nom de comètes, où les gens sont contraints de parler des langues qui leur sont étrangères, où ils sont contraints d’improviser leur survie sans jamais pouvoir rien apprendre, ni métier, ni éducation. Le monde dans lequel nous plonge Coetzee est un monde d’errance, où rien ne peut se transmettre, parce qu’il n’y a rien à transmettre… Quel roman d’éducation alors, tordant le cou au genre, n’ouvrant qu’au désert du grand vide qui nous étreint et où l’absence de passion nous achève.

L’éducation de Jésus, J. M. Coetzee, édition du Seuil, traduit de l’anglais par Georges Lory, octobre 2017, 328 pages, 21 euros, ean : 9782021351118.

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23 janvier 2018 2 23 /01 /janvier /2018 07:20

L’Idaho. Jerry bossait dans les parcs municipaux de Boise. Il nettoyait. Beaucoup. Car il y avait beaucoup à faire. Et de la pire espèce, des canettes aux cubis, des cubis aux vomis, des vomis aux canettes. Du très cru, sans fard, sans fausse pudeur. Il nettoyait et parlait aux habitants des parcs municipaux. Des SDF. Nombreux. Il leur parlait et parfois leur confiait sa prose. Ses premiers lecteurs. Ceux dont il a fait la chair de son livre. Des histoires. Brefs récits de vies courtes. Des histoires de paumés, de laissés pour compte, d’ivrognes pas plus pathétiques que ne l’est la société américaine de Trump, voire sans doute moins pathétiques que ne l’est la nôtre à ne rien entendre de cette Amérique pour n’en retenir qu’une vague écume réconfortante. Des histoires sublimes, comme celle de ce SDF qui offre un cubi à moitié plein, trouvé dans les ordures, et lui fait visiter son chez-soi aménagé au pied d’un arbre, lui décrivant les «travaux» qu’il a réalisés pour y aménager tout le confort possible, une table de chevet, une chaise bancale, de la moquette pas trop pourrie. Tom. Son premier lecteur. Homeless. Espérance de vie ? Quelques années encore. Très peu. La plupart de ceux qu’il a connus et qu’il a campés pour nous sont du reste morts depuis la publication de l’ouvrage. Gwendolyn. Tom. N’en restent que ces lignes. On peine à rajouter «poignantes», «émouvantes». Ce n’est pas fait pour ça. Ni vécu comme ça. Mais il y a pourtant tout le meilleur dont l’espèce humaine est capable, là-dedans. Dont ce mémorial fait de bric et de broc. Simple témoin de leur passage sur terre.

Prière pour ceux qui n’ont rien, Jerry Wilson, traduit de l’américain par Sébastien Doubisky, Le Serpent à plumes, janvier 2018, 170 pages, 18 euros, ean : 9791097390143.

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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 09:25

Mai 68. Blanchot est dans la rue. Sur les barricades. Du côté des émeutiers, émeutiers lui-même, moins le pavé à la main que le tract. Moins révolutionnaire qu’insurrectionnel. Anonyme. Il s’est (presque) dissout dans la masse. «Nous sommes tous la Pègre». Le titre est mal choisi, même s’il reprend ce mot méprisant du Ministre de l’Intérieur de l’époque pour évoquer les émeutiers du quartier latin. Chienlit n’aurait pas été meilleur, certes. Mais émeutiers, oui. La Sorbonne est donc occupée. Blanchot comprend immédiatement que ce qui arrive est immense. Et tant pis si cela doit avorter : il faut y être. Engagé. Résolument. Mais pas comme un maître à penser. Nous n’avons que faire des maîtres à penser, cette maladie infantile de l’intelligence qui nous vaut aujourd’hui de courir encore après les quelques bons mots imbéciles des maîtres déclarés. Nous n’avons que faire du modèle du grand homme. Nous n’avons que faire du stéréotype de l’homme providentiel. Et Blanchot n’en a que faire lui aussi. La rationalité de l’Histoire, telle qu’un Hegel voulait la poser, trouvant dans l’homme providentiel sa fin, est une supercherie. Juste une ruse de la raison réactionnaire pour soumettre les peuples à leurs nouvelles idoles. Mai 68 battit en brèche cette opération retorse par les débordements d’étudiants hirsutes. Nous n’avons que faire d’une avant-garde intellectuelle, fourbissant déjà notre asservissement. Il n’y a pas de regard surplombant l’Histoire. Blanchot l’a bien compris, qui disparaît au sein du comité anarchiste auquel il participe, militant parmi d’autres. Mai 68. Jean-François Hamel nous éclaire sur la formation de ce fameux Comité Etudiants – Ecrivains. Le Comité est pris de fièvre, se déchire, se réunit tous les jours. Les plus authentiques veulent agir, non littérairement, mais dans la rue, sur les barricades. Les autres, pousser leurs avantages de notables. Blanchot est des premiers. Il comprend que l’Histoire veut nous refiler ses plats mille fois réchauffés, que les notables des Lettres vont déjà à la soupe chercher leur pitoyable pitance dans ces débats sans fondements où l’on glose des bienfaits de la démocratie parlementaire améliorée. Mais ce n’est pas la Révolution qu’il vise : c’est ce moment de discontinuité où a surgi la puissance sauvage de la contestation, qui congédie ici et maintenant tous les pouvoirs. La multitude a fait irruption, qui n’aspire pas à gouverner mais à abolir cet ordre malsain qui est le nôtre aujourd’hui encore, cette Cinquième haïssable qui dégouline d’abjection. Blanchot court les rues un tract à la main pour signifier qu’il n’appartient pas à la mouvance révolutionnaire mais à l’Insurrection. Que ce soulèvement soit pur disjonction du temps ! The Time is out of joint, affirmait Hamlet. C’est exactement cela : il faut juste dégonder le Temps, séparer l’Histoire d’elle-même et non tenter déjà de domestiquer l’impériale force disruptive qui vient d’éclore. C’est cela que Blanchot veut préserver. Et c’est cela qu’à bien des égards, le soulèvement de Mai 68 voulait gagner en refusant d’être, tel un fait révolutionnaire, le fondement d’un nouvel ordre public. Alors Blanchot court les rues. Il n’est plus Blanchot, il n’est rien. S’insurgeant partout contre cette prétendue nécessité anthropologique du chef, Blanchot affirme haut et fort que la démocratie représentative n’est qu’un instrument de domination des peuples. Que l’heure n’est pas à sa réforme. Blanchot veut juste vivre ce moment en insurgé. S’engager dans une critique radicale de la représentation politique et empêcher les chefs d’être chefs. Et il le fait non pas en signant des tribunes de son nom prestigieux, mais en s’associant à des écritures collectives, à travers cette littérature de rue que forment les tracts, les slogans sur les murs, les affiches de Mai 68. Anonyme. Juste participant à cette circulation anarchique des textes, qui s’oppose avec une force inouïe à la production et la circulation des textes d’autorité destinés à réguler l’espace public. Et ce qu’il découvre, loin de sa tour d’ivoire, ce n’est pas l’autonomie de la littérature comme seul horizon qu’un écrivain devrait gagner, cette tarte à la crème des auteurs soucieux de leurs privilèges, ce n’est pas ce fond d’impuissance où vagit leur liberté, c’est au contraire la nécessaire immersion des lettres dans le flux impersonnel des discours insurrectionnels, seule condition de possibilité d’un renouvellement poétique. C’est la rumeur de la foule qu’il découvre et dont il comprend qu’elle seule fonde la possibilité de la rupture. Il comprend que l’ancien ordre des Lettres n’ouvre qu’au pitoyable de la réputation, mais que l’œuvre, elle, trouve dans la foule ses conditions de possibilité. Ce n’est pas l’espace littéraire qui importe, sa fameuse autonomie, autotélie, mais encore une fois l’espace public. La souveraineté de l’œuvre est là, dans cette pure figure du dehors qu’est l’espace public. Et quand l’écrivain intervient dans l’espace public –c’est la leçon que nos bons maîtres patelins devraient méditer-, ce n’est pas pour y exercer sa magistrature, mais pour se tenir dans «le frémissement du dehors», où il perd d’un coup toute certitude pour faire enfin «l’épreuve d’une communication indéterminée, aussi complète que nulle». Descendre dans la rue, c’est s’ouvrir à ce dehors et non le surplomber. Car la rue n’est pas un lieu clos où l’histoire est déjà écrite, mais un champ d‘expérience, des seules expériences qui nous sauveront de la médiocrité des certitudes qu’il nous reste à gober.

Nous sommes tous la Pègre, les années 68 de Blanchot, Jean-François Hamel, éditions de Minuit, coll. Paradoxe, janvier 2018, 134 pages, 14,50 euros, ean : 9782707344175.

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15 janvier 2018 1 15 /01 /janvier /2018 09:11

Dans son style admirable, Proust confie moins ses lectures, d’enfance ou de vacances, que le plaisir des journées oisives à voler sur la réalité quelques heures aimantes. On y découvre ainsi Proust littéralement amant des livres et de la lecture, dérobant partout ces heures toujours trop brèves au décompte des occupations triviales, les débusquant dans ces ciels sans encoignures de son enfance, où seule comptait cet étrange «dedans des livres» qui vous arrache au seul temps qui soit inutile : celui que l’on vit en dehors de leur présence. Quelle grâce et quelle simplicité de moyens pour le dire ! Et en fait de réflexion sur la lecture, c’est une journée que Proust décrit, dans sa maison de campagne, allongé dans sa chambre sur une jonchée de couvre-pieds en marceline. C’est un moment de lecture qu’il nous offre à vrai dire, à nous conter sa vie, à faire du temps qui passe l’image même de son goût, l’empreinte d’un rêve dont il ne s’est plus défait. Le Parc, le goûter, la rivière. Proust enfant résiste à l’emploi du temps qu’on lui fait, lisant autant qu’il le peut jusqu’aux dernières heures de la soirée. Il vit ses personnages et tient le roman pour seule étreinte possible de la vie. C’est cela toute lecture : ce vagabondage éveillé qu’il nous offre et non ce qu’il resterait d’un savoir que l’on voudrait, après coup, nous voir construire autour de telle œuvre, tel auteur. Ce qui reste de nos lectures affirme Proust, n’est pas très important. Ce n’est jamais le roman lui-même qui importe, mais ces heures passées en sa compagnie. Et «l’image des lieux et des jours où nous avons fait» ces lectures. Contre Ruskin qui voulait assigner au lecteur une tâche, Proust l’en libère. Lire n’est pas entrer en conversation. Surtout pas ! C’est juste entrer en amitié et jouir de cette amitié en la laissant s’épanouir, plutôt que d’en refermer la trappe à la hâte, comme le fait souvent une conversation. La lecture, dans son essence profonde, serait à ses yeux une sorte de dialogue silencieux dans lequel l’échange est différé. Quant à ses vertus, si l’on y tient, il faut aller les chercher du côté des lectures de l’enfance, dans ces livres dont on ne se rappelle plus grand-chose sinon une phrase ou deux, fulgurantes et avec lesquelles on a vécu longtemps. Ces quelques phrases, oui, qui le livre fermé nous ont poussé à ouvrir un chemin que rien ne semblait pouvoir clore. C’est cette force accumulée dans l’immobilité oisive de la lecture qu’il faut convoiter. Tout ce que le livre peut faire, c’est de nous en offrir le désir pour nous mener vers ce reflet insaisissable du génie que les meilleurs d’entre eux savent lever. C’est cette vision seule qui importe, dont Proust va chercher les miroitements dans l’œuvre de Monet : «le suprême effort de l’écrivain comme de l’artiste n’aboutit qu’à soulever partiellement pour nous le voile de laideur et d’insignifiance qui nous laisse incurieux devant l’univers». Lire relève ainsi de l’initiation, pas de la discipline. La lecture, encore une fois, est une amitié. Désintéressée, bienveillante, intime. Débarrassée de la politesse, de la déférence, de l’amabilité. Passer une soirée avec un livre, c’est le vouloir vraiment, loin des agitations infécondes des fausses amitiés. C’est se lover au creux d’une amitié silencieuse où n’être plus la proie des choses pour être en mesure d’accueillir cet événement infime : le temps perdu, qui engage l’ouvert de l’homme.

Sur la Lecture, Marcel Proust, suivi de Journées de lecture, Librio Littérature, juillet 2016, 70 pages, 2 euros, ean : 9782290058787.

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12 janvier 2018 5 12 /01 /janvier /2018 09:59

Le Donbass. Anthracite. Une couleur et une matière. Ici les deux : cette couleur grise qui recouvre toujours plus de pans de notre histoire récente, et le charbon, inlassablement au cœur d’une géopolitique qui n’en finit pas de rabâcher sa mauvaise haleine. L’Ukraine et la Russie. Donetsk au milieu. Quitter l’Ukraine, rallier la Russie. Ou l’inverse. La fuite et l’infaisable guerre, de bric et de broc, gaillarde et pyromane, comique, n’étaient les victimes dont elle creuse les tombes. Le Donbass, incompréhensible d’ici. De l’Ouest. Trivialement hors de portée de tous nos idéaux. Comme des leurs. Une guerre naufragée en somme, de sédition, de sécession, de rancune, de rancœurs. Fuir ce merdier. En désordre. Dans tous les sens. Vladlen découvre ce qu’il en coûte de tenter de fuir ce merdier au volant d’une vieille Volga, son compère Emile, son pote de toujours, à ses côtés. Fuir pour n’être pas recouvert par les cendres encore brûlantes de la civilisation perdue des soviets qui, même morte, engloutit tout encore. Fuir pour n’être pas digéré brutalement par l’avenir pas moins férocement radieux que promet l’Ukraine à tous ceux qui voudront bien lui vendre leur âme. Avec en toile de fonds ces mines qui ont englouti tant de monde déjà. Les mines les plus dangereuses d’Europe, si ce n’est du monde. Le Donbass donc, cette République «géologique» comme la qualifie à merveille l’auteur. Entre l’histoire et le grotesque, composant son roman dans le non-sens d’une époque confuse. Vladlen fuit en russe son pays : l’Ukraine. Musicien, on a failli le lyncher pour avoir osé jouer l’hymne national en public, dans un quartier russophile. Il fuit l’année où le Donbass devint ukrainien. De quoi parle ce roman ? Au fond, de tous ceux qui sont nés dans un état qui n’existe plus. De cette période de proclamation de la minuscule République de Donetsk où il fallait fuir tous les jours, tout le monde ou presque. Il fuit vers la Russie avec Emile. Non pour rallier la Russie éternelle, mais à la recherche d’une amante, dans un pays hérissé de check points et parcouru en tous sens par une armée de gueux hérissés de bâtons, qui font face à une mécanique militaire ukrainienne lamentablement désorganisée. Dans ce Donbass dont il décrit les paysages grandioses et l’immuable déchéance. Une steppe balayée par un vent saugrenu, celui des livres d’histoire qui sont faits pour mentir et tout recouvrir d’identités fictives. Une steppe saisie par une guerre sans éclat qui ressemble à une longue agonie où ne fait rage tout d’abord que la bataille de la mémoire. Et dans l’ennui de combats toujours avortés, nos deux comparses errent plus qu’autre chose, toujours sur les traces de leurs femmes tandis que des pin-up posent en tenue sexy sur des monticules de pierres, un drapeau séparatiste fièrement brandit pour plaire aux occidentaux. Avec tout autour de ce spectacle affligeant des colonnes de vieux matériels qui sillonnent le pays, des offensives menées à l’aveuglette tandis que des régiments entiers s’égarent sur des routes impraticables, engageant par dépit des batailles décisives contre des villageois sans armes. C’est ce délire que le roman explore. Un jour l’armée ukrainienne l’emporte, le lendemain elle est défaite. Tandis que les paysans, prudents, brandissent tour à tour les couleurs de l’un ou de l’autre camp, criant chaque fois gloire aux héros du moment, pour avoir la paix. L’hébétude l’emporterait volontiers, n’étaient les balles, bien réelles, qui finissent par trouver des corps où laisser éclore leur absurde. Nous ? Occidentaux ? Nous veillons. Le roman ne nous préserve pas…

Anthracite, Cédric Gras, éditions Stock, mai 2017, 336 pages, 20 euros, ean : 9782234079786.

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19 décembre 2017 2 19 /12 /décembre /2017 10:07

Le fil de Macuto, au pied de Caracas, au Vénézuéla. Une énigme sans réponse. A quoi pouvait bien servir ce cordage jeté par-dessus les montagnes jusqu’au-dessus de la Caraïbe, énorme et bleue ? A hisser les trésors perdus au fond des mers ? Un fil, un seul, en corde de fibres naturelles. A l’aplomb d’une fosse marine, l’extrémité immergée dans cette fosse. Et tout là-haut, cette triangulation mystérieuse, le fil noué à un obélisque de terre avant de s’engouffrer dans un tunnel de pierre. Des siècles qu’il est là. Comment s’élever à la hauteur de cet événement qu’il a façonné ?  Fragile, mais invaincu. Chantant sous l’orage, «aide-mémoire du vent» comme l’évoque le narrateur. Le narrateur… cet insensé de César, savant fou qui a cloné une guêpe chargée d’aller prélever une cellule du grand Carlos Fuentes… Cellule qu’elle ne prélèvera jamais, attirée qu’elle fut par l’émeraude d’une cravate, fourvoyant du coup toute l’expérience portée par César dans l’immense déferlement de larves bleues clonées à l’excès. C’est alors toute la narration qu’embarquent ces larves dans la folie des pouvoirs de l’écrit. La machine narrative, au vraie, est la seule machine qui importe dans ce texte fabuleux –littéralement : la fabula, ces choses à dire sans fin des légendes innombrables dont le flot est le bruissement perpétuel que font les hommes entre eux. Et quoi ? Que pourrait-on contre le roman ? Fuentes avait beau affirmer sa fin, s’interrogeant sur son pouvoir, César Aira en déroule l’ivresse, l’éloquence. Qu’il soit plutôt qu’il fût ! Quelle leçon malicieuse nous offre-t-il là ! Déroulant sans fin un verbe que rien ne peut clore, un plaisir que rien ne peut endiguer, un récit où rien n’est dit qui ne soit, de toute façon, un trésor convoqué pour remonter le langage à la surface des choses. Drôle, fantaisiste, faussement érudit, immodéré, Aira ne recule devant aucun invraisemblance : écrire est à ce prix. Notre voyage n’est-il pas entièrement imaginaire ?

Le Congrès de littérature, César Aira, éd. Christian Bourgois, traduit de l’espagnol (argentine) par Marta Martinez Valls, avril 2016, 108 pages, 14 euros, ean : 9782267029604.

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18 décembre 2017 1 18 /12 /décembre /2017 11:25

Jour de deuil. Le Peuple convoqué est immobile dans les rues de la Capitale, debout, têtes baissées. Seuls les mendiants osent commenter cette journée qui n’est pas même de libération, tant la succession du tyran est sans mystère. La mascarade du pouvoir s’affiche, grandiloquente dans ce théâtre de guignols confié aux soins des mendiants par l’auteure. Surgit un chat, affamé, terrorisé. Il sera un temps notre fil conducteur, passant d’un propriétaire tortionnaire au studio d’un poète révolutionnaire assassiné par la police de Duvalier, avant de se réfugier dans une famille pauvre où il finira en civet. La famine. C’est tout ce qu’il reste d’un pays, d’une nation naufragée de l’immense misère à laquelle les pays occidentaux l’ont condamnée. Même les rats ont faim et s’attaquent aux enfants. Il ne reste que cela : l’effondrement d’une humanité ramenée à la survie des bêtes. Tandis que les touristes américains débarquent sur l’île. Leur paradis : Haïti. Dont l’auteure ne nous épargne rien. Surtout pas ces grandes chasses loufoques des gendarmes à la poursuite des mangeurs de chats de la classe bourgeoise, ou ces ventes à bas prix du sang de ses compatriotes aux Etats-Unis d’Amérique, voire ce commerce des cadavres aux labos pharmaceutiques amerloques, érigé en cause nationale par le Ministre de l’Intérieur lui-même, avant que la resquille ne se retourne cruellement contre les siens… Une littérature de vampires, dialoguée comme pour mieux en faire ressortir l’absurdité et la brutalité. Un dernier roman paru moins de deux ans après le chef-d’œuvre de Marie Vieux-Chauvet, Amour, Colère et Folie, dont Duvalier avait fait saisir tous les exemplaires, toutes les épreuves, toutes les notes manuscrites, et moins d’un an avant sa mort.

Les rapaces, Marie Vieux-Chauvet, édition Zellige, coll. Ayiti, préface de Michaëlle Jean, novembre 2017, 170 pages, 18,50 euros, ean : 9782914773768.

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15 décembre 2017 5 15 /12 /décembre /2017 10:07

Les enchères à Ouidala, et puis la longue traversée de l’Atlantique. Quand la peste couvait à bord des vaisseaux négriers, on y mettait le feu et l’on regardait brûler les esclaves. En Amérique, on achetait par lots ses «négrillons». Puis on les troquait, les revendait, et quand une ferme faisait faillite, les esclaves se voyaient saisis comme des biens meubles. Il arrivait même qu’on en perde, les vieux surtout, parmi les meubles entassés dans les hangars en attendant leur séquestre. La Géorgie. Domaine Randall. 175 esclaves. Certains achetés pour la reproduction. Ils vivent là sur des générations, dans un coin de la propriété qu’on appelle le Hob : le village des esclaves. Dont Cora, 16 ans. Fille, petite fille d’esclave. Avec Caesar, elle veut fuir comme sa mère a fui malgré les risques : la mort au bout, portée par les chasseurs de fugitifs. Cora et Caesar filent donc. Ils ont entendu parler du chemin de fer clandestin. Une organisation clandestine mise en place à travers le Sud pour en finir avec cette honte de l’esclavage. C’est de toute cette histoire dont témoigne le roman. Une épopée grimaçante à travers la Caroline du Sud, sous l’emprise de la folie marchande, à travers la Caroline du Nord, plus viscéralement raciste encore, où le passe-temps du dimanche, après le culte ou la messe, est de pendre un nègre ou le fouetter à mort sur la place publique. C’est cette histoire immonde des colons blancs qui ont fui l’Europe autoritaire qui nous est contée. Des colons qui étaient partis construire en Amérique un pays libre, plein d’idéaux qu’ils n’accordèrent qu’à eux-mêmes. L’histoire de la terreur blanche, de l’enfer noir, avec partout en filigrane l’écho d’une Déclaration d’Indépendance qui ne fut que la déclamation hypocrite d’une liberté qui n’existait pas. Un roman qui nous fait vivre, littéralement, l’horreur négrière, qui n’est pas sans rappeler étonnamment les récits des camps de concentration de l’Allemagne nazie : la même horreur, la même terreur, la même violence inouïe des hommes contre les hommes. Prix Pulitzer 2016, mérité.

Underground Railroad, Colson Whitehead, Albin Michel, traduit de l’américain par Serge Chauvin, août 2017, 398 pages, 22,90 euros, ean : 9782226393197.

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