poesie
PRAGUE, de PETR KRAL
De ruelles en placettes, Petr Král dresse l’inventaire de l’intimité feutrée d’une ville à bien des égards inaccessible.«Prague tout entière tient peut-être dans cette plainte commune du métal et de la pierre, qui simultanément la résume et l’annonce comme une ville à venir».
Capitale à fleuves et collines, cette ville naturellement baroque s’offre au visiteur dans l’exubérance de ses formes.
Elle est comme un joyau nous invitant à frôler son essence, partout et comme toujours à portée de main. Mais cette essence ne cesse de se dérober. Tout comme son centre, partout possible dirait-on : de la Place de l’Horloge aux rives de la Vlata. Le centre de l’Europe n’aurait-il pas de centre ?
Du pont Charles à la place Venceslas, un souffle passe sur ses toits de schistes et de nacres que l’auteur restitue. Avec toujours l’écho d’une scène burlesque. Hašek est tout près, ou bien Kafka, tempérant son image d’un grand rire cristallin. Mais où la saisir ? Král nous promène dans ses coulisses, arpente des lieux insoupçonnés. Gravissant l’envolée d’un escalier, il paraît livrer sa formule définitive : quelque square de buissons frileux, frémissant en marge des rails et de la ville. Mais non : il faut se perdre encore pour toucher au plus vrai. L’intimité pragoise ne se dévoile qu’en s’y perdant par temps de nuit, l’hiver, quand l’atmosphère floconneuse nous la dérobe à la vue. Car ce plus vrai n’est autre que la littérature, que Petr Král saisit à la faveur de cet écart incomparable du grand poète qu’il est.
Je me rappelle son séminaire à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il était l’un des ces Professeurs associés qui n’aurait pu, dans le climat délétère de la France du début du XXIème siècle, se voir offrir une chaire d’où parler intimement de l’Autre Europe et nous éveiller à un timbre plus rare et plus précieux que celui de l’inculte caquet des faiseurs de patrie. Intelligent, curieux, volontiers disert sans sombrer dans la suffisance d’une science barricadée de certitudes navrantes, il écoutait longuement ses étudiants venir du monde entier débattre auprès de lui de l’honneur de l’Esprit. Esprit que, dès lors qu’il était levé, Petr Král obligeait à suivre jusqu’au bout. –joël jégouzo--.
Prague, Petr Král, éd. Champ Vallon, coll. Des Villes, avril 2000, 116p., 11 euros, ISBN-13: 978-2876730021
HAÏJINS JAPONAISES, Anthologie : DU ROUGE AUX LEVRES
Une anthologie… qui plus est dans ce format et chez un «grand» éditeur, ce n’est généralement pas bon signe : c’est un peu ce que l’on publie lorsque l’on ne sait plus quoi publier, ou que l’on veut se débarrasser d’une équipe gagnante…-Parfois / Des canards mandarins / veulent être seuls-…
Une anthologie de poésie japonaise qui plus est, la forme du Haïku tant et tant balisée, divulguée, banalisée, ne devrait pas réjouir plus que cela. Mais une reprise en poche tout de même, comme pour offrir à portée de main un voyage à grand pas au cœur d’une histoire trop longtemps mineure de la poésie japonaise : celle des femmes, tant l’art du haïku passa presque entièrement dans nos esprits sous la plume des hommes.
Un art donc, auquel ces femmes n’ont pu se consacrer que tardivement, laissant entrer leur quotidien stipendié dans une scansion par trop officielle. Soucis domestiques, émoi des enfances contiguës, une sensibilité peu parcourues en somme, où la cause des femmes japonaises rejoint celle des occidentales – un quotidien brossé de souffrances éparses, voire le plain-chant rêche des amateur(e)s sous les gravats radioactifs.--joël jégouzo--.
La jeune fille souriait ce matin.
Ses habits d’été sont maintenant
Imbibés de sang.
(Nagasaki, Sueko Yoshida)
Du rouge aux lèvres : haïjins japonaises , Edition bilingue français-japonais, étalie et traduites (du japonais) par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot, Points Seuil, coll. Points Poésie, février 2010, 270 pages, 7,50 euros, isbn : 978-2-7578-1632-5
GYNAECOLOGY, SELON NICK TOSCHES…
I wanna mate like a cheetah…
Enfin… Personnellement… Je ne sais pas…
Lui, si. Et l’affirme, et le revendique, et s’en amuse la cigarette entre l’index et le majeur, casquette vissée sur le front, les yeux perçants scrutant au loin le grand vide new-yorkais -l’évidement plutôt que l’évidence.
And I would pay it just to hear you sigh
Nick Tosches, dont la légende rapporte -faut-il le croire?-, qu’il fut d’abord chasseur de serpents pour le Miami Serpentarium avant de devenir poète, écrivain, ou le héros oubliés du rock'n'roll américain.
On se rappelle de lui La religion des ratés.
Pas si éloigné, le second poème proposé par l’éditeur: Gynaecology.
Poème moins désabusé que circonspect, crapule tout de même, vous pensez : avoir Marie pour patiente, one finger in her, et à l’autre bout de l'étendue gynécologique, toucher l’immensité anodine, quelque chose comme une Sixtine humide ou la Création du monde à portée de main, donnée dans cet instant sans lendemain tandis que l’officiant ne sait que ressentir, sinon peut-être la brise d’un léger contact, Jesus…, tout bêtement, comme un événement soustrait à l’avènement du Grand Souffle qu’il achemine, Jesus parlant son désir cependant, auquel Nick ne sait rien répondre…
Gérard Fromanger avait peint, il y a des années de cela pour le Palio de Sienne, une Vierge à la poussette (4 roues motrices) qui avait fait scandale au moment où les vainqueurs s’en étaient allés la porter dans la Basilique (scandale auprès des fidèles, faut-il l’observer, et non auprès de l’Evêque)… On imagine l’indignation avec ce poème, pourtant porté par plus d’innocence qu’il n’y paraît…--joël jégouzo--.
Mate like a cheetah, Nick Tosches, éd. Derrière la salle de bains, juin 2006, 4 euros.
Gynaecology, de Nick Tosches, éd. derrière la salle de bains, juin 2006, 4 euros.
La religion des ratés, de Nick Tosches, traduit de l'américain par Jean Esch, Folio Policier,
le site de Nick Tosches et Hubert Selby Jr. : http://www.exitwounds.com/
image : Nick Tosches, Photo by Michelle Talich, in Scram magazine, a journal of unpopular culture…
éditions Derrière la Salle de Bains : 39, rue Beauvoisine – 76000 Rouen
POESIE ANDRE GAIN : PAR LA FENETRE INSOUMISE...
Le repos des becs luisants Sur les murs éblouis de souffles
Molle croix ondulante
Rivière au ciel geyser
La musique est subtile – qui songe aux phénomènes ?
Les femmes espagnoles se suspendent aux grilles
Et font choix du sublime postées dans la nuit
Que des chevaux éclatent.
Publié dans la revue L’Art Contemporain Kilomètre O, cote BNF FN14608, format 30x40cm. Rédaction : 21, rue Valette, Paris 5eme. Imprimé en avril 1929 sur les Presses de l’Imprimerie de la Société Nouvelle d’Editions Franco-Slave, Paris, 32 rue de Ménilmontant, Paris XXème. Prix : 10 Frcs.
image : affiche Marinetti.
BRZĘKOWSKI Jan : Poèmes 3 (1929).
Il faut parler des choses
Comme les couleurs
Et de celles qui sont le produit discret
De la civilisation
A quoi bon célébrer les facéties de l’Automobile Club
Ou les toiles de Mondrian
Quand
S’enfle
Dans les mains la réalité qui étend
Au-dessus des yeux une brume
Une brume
Vêtue de matin caoutchouteux
Et de chair Vénus
A l’odeur de phénol.
Je chante
La beauté des approchements
Et
La nuit
Qui dans les yeux se répand en plomb
La nuit épanouie
Comme une criante cravate de soie.
Plus près de moi ta bouche
Penchée et tendue
Je ne peux
Je ne peux penser en couleur
Le nu est blanc.
Et transparent
Le sourire qui n’a pas mûri.
Publié dans la revue L’Art Contemporain Kilomètre O, cote BNF FN14608. Rédaction : 21, rue Valette, Paris 5eme. Imprimé en avril 1929 sur les Presses de l’Imprimerie de la Société Nouvelle d’Editions Franco-Slave, Paris, 32 rue de Ménilmontant, Paris XXème. Prix : 10 Frcs.
Image : Spectacle métallique, Paris, 1937, Editions Sagesse, Librairie Tschann, Collection Anthologique, nr 37 (Stan dobry. Zaw. 8 wierszy franc. zamieszczonych w pełnej, ilustrowanej wersji "Spectacle metallique" (z rys. M.Ernsta). Układ typograf. odmienny od wersji ilustrowanej).
LA TERRE, POEME DE J. KUREK, 1929
D’un manteau d’acier
Des pas battent les matinées
Des pavés en cuirasse verte.
Nous ne voulons pas des roses
Ni les carrés des villes balancés par la mer.
Les draps frais comme un douloureux signe d’interrogation
Je m’épingle à toi
Le plus près de l’océan.
Tu te réveilles blanche
Défaillante martelée par les clous des talons
Par la nuit délaissée.
L’hier est mort l’aujourd’hui se réveillera
D’une main
Le dérouillé du ciel
Publié dans la revue L’Art Contemporain Kilomètre O, cote BNF FN14608.
Rédaction : 21, rue Valette, Paris 5eme. Imprimé en avril 1929 sur les Presses de l’Imprimerie de la Société Nouvelle d’Editions Franco-Slave, Paris, 32 rue de Ménilmontant, Paris XXème. Prix : 10 Frcs.
image : A. Meczyslaw Szczuka, Poland, 1925
Dimanche - poème de Tadeusz Peiper, 1929.
Sur chaque feuille de ce dimanche étroit
Pèse un sédiment d’argent.
Oraison des passants calibrés de sourires
Puisque le nombre deux
Est aujourd’hui le plus petit parmi les gens.
(Les bas des femmes)
Cet hymne de soie au-dessus de la cruauté du sucre
Dans l’aile d’une manche qui passe
La rue pourrait me survivre.
Publié dans la revue L’Art Contemporain Kilomètre O, cote BNF FN14608.
Rédaction : 21, rue Valette, Paris 5eme. Imprimé en avril 1929 sur les Presses de l’Imprimerie de la Société Nouvelle d’Editions Franco-Slave, Paris, 32 rue de Ménilmontant, Paris XXème. Prix : 10 Frcs.
Ont participé au N°1 : Arnauld, Bereta, Brucz, Chirico, Chodasiewicz, TYTUS CZYŻEWSKI, Dermée, Desnos, Gain, Stefan George, MIKOŁAJ GRABOWSKI, VYTAUTAS KAIRIUKSTIS, Kurek, F. Léger, Masson, Marcoussis, Mondrian, Ozenfant, Peiper, Picasso, JULIAN PRZYBOŚ, Riemer, Seughor, HENRYK STAŻEWSKI, Tysliava, Tristan Tzara, ADAM WAŻYK, Lech Wolski, Zamoyski.
Tadeusz Peiper (1891-1969), poète polonais, critique et théoricien de la littérature. Membre de l’avant-garde polonaise des années 20/30. Fonde en 1921 Zwrotnica, revue littéraire de l’avant-garde dite Awangarda Krakowska (de Cracovie), en compagnie de Julian Przyboś, Jan Brzękowski et Jalu Kurek.
L’Art Contemporain, revue accueillant nombre d’entre eux, fut l’une des rares revues publiées en son temps à Paris et Varsovie, en français et en polonais. C'est l'une des rares revues dans lesquelles on pouvait lire des textes de Picasso.