poesie
Diotima, Hölderlin
« Diotima, ô bienheureuse !
Âme sublime, par qui mon cœur
Guéri de l’angoisse de vivre
Se promet la jeunesse éternelle des dieux !
Il durera, notre ciel !
Liés par leurs profondeurs insondables,
Nos âmes, avant de se voir,
S’étaient déjà reconnues. »
(Hölderlin, Diotima – 1795-1798)
image : Isabella Rosselini par Robert Mapplethorpe
Traité d'esclaves, Ari Sitas (Afrique du sud, extrait)
I.
Je me suis fait sangler par eux à un siège et ils ont soulevé mon corps gonflé, pourrissant au soleil
et ils m'ont porté le long de chemins âcres, sinueux
pour me descendre à la mer.
Ils vont nous compter après le déluge et nous serons
toujours deux
je pensais
après le déluge, nous serons comptés deux par deux
je pensais
mais au fond de moi je savais que l'Afrique avait des
façons plus sages
et sur la route, l'os et l'arbuste coupaient profondément
mon âme
ils vont nous compter un à un à califourchon sur nos lits
isolés
sinon ils ne vont pas nous trouver quand le décompte
commencera
et nous allons nous éloigner avec juste notre souffle
putride
et nous allons tailler le paysage
sans charrue, ni fleur ni coeur
non, avec une hache.
traduit de l'anglais par Katia Wallisky et Denis Hurson.
Pas de blessure pas d'histoire, Poèmes d'Afrique du Sud 1996-2013, édition dirigée par Denis Hirson, collages A.D. Sauzey, Bacchanales n°50, Maison de la poésie Rhônes-Alpes, Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, nov. 2013, 228 pages, 20 euros, isbn 13 : 978-2-36761-002-3.
Le combat n’est jamais fini : la poésie Sud-Africaine contemporaine
Pas de blessure, pas d’histoire… Le titre de l’opus est à prendre avec des pincettes et pourrait même paraître douteux à laisser entendre qu’au fond, l’Histoire ne pourrait s’écrire que dans la douleur… D’autant que le pays dont il est question en a supporté plus qu’à son tour, qui commence tout juste de s’affranchir de l’apartheid. La poésie d’Afrique du Sud se dévoile ainsi, pleine d’énergie, d’inventions, d’intentions. Diversifiée à l’extrême plutôt que partant dans tous les sens, couvrant tous les registres, du plus intime au plus collectif de l’être, articulant le social au personnel, le politique au quotidien, sans jamais se délester des sommations des questions d’identité.
Fin 80, tout commençait alors. C’est là qu’elle semble plonger ses racines, son renouveau, davantage que dans la période spécifiée ici, difficile et confuse, en particulier celle des années 1996– 1998, qui vit la mise en place de la fameuse Commission Vérité et Réconciliation, rouvrant les tombes, captant les témoignages, les voix, arrachant des mains spoliées ou sanguinaires le chagrin et la clémence qu’appelait Mandela (Antjie Krog) en un immense travail de mémoire que peu de nations ont osé affronter. C’est que l’humain faisait alors de nouveau surface, s’offrant enfin au surgissement de l’Histoire dans un moment infiniment, intimement politique. Un temps au cours duquel on lisait des poèmes pendant les audiences de la Commission ! Comme si la poésie avait été la seule langue dans laquelle ouvrir un vrai débat collectif, la seule à savoir prendre la mesure de la tâche qui attendait l’Afrique du Sud ! Bourreaux et victimes assis sagement pour entendre cette poésie s’énoncer et exhorter Mandela à ne jamais oublier que le combat n’est jamais fini. Cette même poésie qui, en 2008, prendra à sa charge la lutte contre la xénophobie qui fit de nouveau irruption dans le pays. Chargée de tout le malaise que procurait une présidence incapable d’enrayer la corruption galopante, les vieilles habitudes des nantis qui refaisaient surface. Cette même poésie qui vint frayer son jour sous les paupières presque closes de Mandela, dans cet étrange suspens du temps de son agonie. Le regard vigilant, à scruter l’impact énorme de la situation historique sur la vie intime des êtres.
Le poète africain s’est fait critique, passeur. Et parce qu’il nourrissait un grand espoir pour les êtres de cet étrange contrée, il conservait dans le même temps une fabuleuse exigence pour les dirigeants du pays. Le combat n’est jamais fini. Les poètes sud-africains ne voulaient pas imaginer que les choses pouvaient en rester là. Nous aimons-nous comme cela ?, interrogeaient-ils. Une question qu’il serait bon de voir la France se poser… Ils convoquèrent cette mémoire marquée au fer rouge. L’apartheid les avait blessés. Durablement. Cristallisant le politique dans l’intime de chaque chair. Et c’est peut-être la raison pour laquelle, à lire cet ensemble, on y éprouve tant de proximité, d’intimité : la pleine mesure du poids du monde balançant entre le trivial et le sublime, qui sont les vrais lieux du poème.
Cette poésie, Denis Hirson la scrute avec passion. Il l’a lue, ressentie, étudiée enfin. Il l’a scrutée et a observé comment elle s’est libérée de ses chaînes formelles. Il observe avec une rare acuité comment la question du temps y est vrillée. Un temps enfin libéré, démultiplié en temporalités distinctes où le plus lointain du passé africain remonte avec force pour féconder l’aujourd’hui. Tout le contraire de ce temps assiégé, investi, enfermé, cadenassé sous l’apartheid. Mais un passé en construction, s’ouvrant à tous les possibles de ses étendues pour former peu à peu une mémoire enfin collective, partageable enfin, réellement et non quelque idiome à l’usage des seuls nantis. Les Africains ont traversé les montagnes, les continents, les mers, les époques et le pire de l’humain. Et ce flux incroyable de voyageurs nés fait retour ici, pour nous offrir un territoire qui n’est plus borné mais s’offre à penser comme monde ouvert à l’ouvert. Pour preuve, le fourbissement des langues qui traversent cette anthologie : pas moins de onze, souvent chevillées au cœur d’un même poème, comme le pratique un Vonani Bila, passant de l’anglais au tsonga, du tsonga au sotho du nord ou au zoulou. Un élan incroyable a envahi cette poésie sud-africaine, contrainte, faute de traducteurs, de se traduire elle-même, de chercher les voies pour le faire, entre l’argot des townships et les poèmes à forme orale, entre l’arabe, le russe et le français, pour fomenter une langue infiniment jouissive, inventive, révélant la seule chose qui compte : l’intimité des relations humaines, dans un pays où jusque-là on lançait les uns à la figure des autres.
Pas de blessure pas d'histoire, Poèmes d'Afrique du Sud 1996-2013, édition dirigée par Denis Hirson, collages A.D. Sauzey, Bacchanales n°50, Maison de la poésie Rhônes-Alpes, Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, nov. 2013, 228 pages, 20 euros, isbn 13 : 978-2-36761-002-3.
Vonani Bila : http://www.joel-jegouzo.com/article-silence-de-vonani-bila-afrique-du-sud-117993216.html
Ari Sitas :http://www.joel-jegouzo.com/article-ari-sitas-biennale-internationale-des-poetes-118111052.html
http://www.joel-jegouzo.com/article-afrique-du-sud-une-traversee-litteraire-118239782.html
Gcina MHLOPHE :http://www.joel-jegouzo.com/article-souviens-toi-president-121922952.html
image : Vonani Bila, invite d ela librairie L’établi, à Alfortville (94400)
Souviens-toi Président
"(...) Souviens-toi Président
des femmes et des hommes qui souffrirent longtemps
de la perte de leur dignité
pense au très jeune et au très vieux
à la faim avec laquelle ils apprirent à vivre
dans un pays d'abandondance
Souviens-toi Président
que tu te tiens désormais à un carrefour historique
boussole en main
le bâton de marche du vécu de ton peuple
t'aide à repérer les nids de poule
quand tu montres le chemin
Souviens-toi Président que corruption et mensonges
doubleront sûrement la peine qu'ils connurent autrefois
s'il te plaît, souviens-toi, la trahison fait bien plus de mal
que la piqûre d'un millions de scorpions (...)"
Gcina MHLOPHE
poète sud-africain,
traduit de l'anglais par Michèle Métail.
Pas de blessure pas d'histoire, Poèmes d'Afrique du Sud 1996-2013, édition dirigée par Denis Hirson, collages A.D. Sauzey, Bacchanales n°50, Maison de la poésie Rhônes-Alpes, Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, nov. 2013, 228 pages, 20 euros, isbn 13 : 978-2-36761-002-3.
D'UN MONDE INDECIDABLE ENCORE
(A François Hollande, incapable de comprendre la détresse et la souffrance de millions de ses concitoyens)
C’est peut-être une histoire de souffle,
Du manque de souffle de l’histoire plutôt,
ou celle d’une agonie inaudible,
l’attente d’un second souffle
quand la misère sociale,
suspendue dans le vide des corps souffrants de l’antique nation
fait déjà,
malgré elle,
l’expérience d’un monde autre,
indécidable encore.
Cinémathèque française, collection des appareils
Qu’est-ce que la poésie ? (Yves Bonnefoy)
Yves Bonnefoy était l’invité, jeudi 6 novembre, des ateliers artistiques de Sciences-Po Paris, un cycle de conférences inscrites dans le cadre du cursus de l’école, à l’initiative de la Direction des Programmes de Sciences-Po et de la Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne. Qu’est-ce que la poésie ? Dans une ambiance bienveillante, extraordinairement attentive, Yves Bonnefoy a parlé pendant près de deux heures d’une voix sereine, dans la clarté d’une pensée filée avec une rare précision, achevant sa réflexion par la lecture de ses poèmes, pour aider au fond à rencontrer la poésie dans sa présence plutôt que son commentaire, tant l’essentiel à ses yeux est de faire entendre la poésie dans son écriture même. Très évidemment, Yves Bonnefoy devait rappeler que la poésie ne signifiait pas, que dans une large mesure elle travaillait même contre le texte bien plus qu’elle ne le produisait, méfiante de ce trop-plein de significations qui encombrent tout dire. Mais prenant cette fois encore, injustement, Mallarmé pour césure, Yves Bonnefoy s’inscrivait aussi en faux des revendications autotéliques des poètes, qui n’ont cessé depuis, en particulier dans la poésie contemporaine, d’enfermer le texte dans de vains jeux formels. L’horizon poétique tel qu’il le dessinait, ne pouvait décidément être sa propre fin : il n’y a de poésie qu’ouverte à la présence d’un moment que l’on ne peut que partager avec autrui. Qu’est-ce que la poésie en effet, sinon l’intention de toucher au monde dans l’effusion d’être auprès d’un autre ? Dans ce formidable moment de présence qu’il nous offrait, tout sembla vain qui ne fût un partage. Où rencontrer la poésie, n’a d’autre lieu que celui d'une rencontre avec autrui, loin de toute minauderie intellectuelle, dans la sincérité –je songe à Manet en écrivant ce mot, évoquant ses propres intentions picturales- dans la franchise donc, pour le dire comme Manet, ou la vérité selon Monet (« je vous dois la vérité en peinture ») d’être auprès de l’autre charnellement engagé, avec son corps frémissant plutôt que l’esprit affrété dans cet éloignement cultivé que le concept administre.
La poésie, reconnaissait Yves Bonnefoy, a bien certes pour horizon un travail sur la langue. Je songeais à Celan et son Todesfuge quand il disait cela. A la manière dont Celan, sans jamais l’écrire, avait donné à entendre le mot d’Auschwitz qui traversait de part en part son poème au plus profond de son écoute –mais il faut le lire en allemand pour y accéder. Mais un travail sur la langue qui ne fût pas artificiel. C’est que toute langue porte le monde avec elle, offrant du coup de raccommoder son lieu d’existence à qui sait la parler. En nous localisant, affirmait Bonnefoy, la poésie qui ose pointer ce réel, nous restitue le plein exercice de notre finitude. Dans la plénitude de la présence à l’autre. Ou la fébrilité. Sinon l’inquiétude. Voire l’anxiété. Il faut sans doute insister sur cette injonction, si faiblement entendue quant à ses conséquences : la poésie ne peut s’écrire sans autrui pour l’entendre, dans la présence des choses et des êtres. Troublant effort de rencontre, sur l’estrade le grain si singulier de la voix de Bonnefoy faisant face à cet amphi dédié à la connaissance et la dispute intellectuelle, si prompt d’ordinaire à contourner, justement, la question du sensible. Dans la pensée conceptuelle, affirmait Bonnefoy, nous mourons. Et c’est contre cette mort que la poésie se charge de répliquer le sens profond de notre être au monde. Qui est désormais aujourd’hui de s’incarner dans une présence nécessairement troublée, nécessairement troublante, à autrui. Mais curieusement Yves Bonnefoy, en tentant de décrire les conditions de possibilité de cet art poétique qui constitua l’essence même de son rapport au monde, finit par dévoiler en l’inconscient l’ultime recours, sinon un secours, où sauver en lui l’effort poétique. L’inconscient comme outil de création, certes apte à nous mettre en contact avec cet impensé de la langue, justement, son réel, où l’être de finitude que nous sommes peut enfin toucher à quelque chose de réel en lui. Faudrait-il donc, pour sauver la poésie, la brancher sur l’inconscient ? L’inconscient devenu outil de prédication poétique… Son inconscient, Yves Bonnefoy devait le donner à scruter au cours de cette même soirée, à travers la lecture de son dernier poème, à l’entendre, énonçant ce qu’il en allait pour lui de la nécessité du poétique dans nos vies : L’heure présente. Où «la terre n’est pas même l’éternité des bêtes», où la forme, requise à ses confins, là-bas, ne remplit en rien notre nuit d’ici. Beaucoup des Cieux en fin de compte, dans ce poème, de ce Ciel d’Elseneur, couvercle de plomb obstruant l’horizon, sous la voûte duquel l’homme se dresse, seul, privé de tout socle transcendant. On le voit : moins un inconscient au final, que la déploration d’un ciel privé d’étoiles, ou d'horizon.
La poésie, selon Hölderlin, était cette force vitale qui nous faisait habiter le monde. Un mode de présence affirmant à ses yeux également que c’est dans le sentiment que l’être se révèle, non dans la pensée. Le sentiment, cette sorte d’évidence à l’effectivité indiscutable. Le poète, aux yeux de Hölderlin, travaillait sur la faculté du sentir et du désirer. Dans l’énigme du désir qu’il énonce, doutant du statut de la parole proférée, sinon qu’elle désire infiniment être cette clairière qui conjure le ciel, son reflet ici-bas. Parole qui expose ainsi à l’Être, au sens où Heidegger l'entendait, sur le bord des lèvres, dans la vibration charnelle d’un dire qui plongerait ses racines au plus profond de notre chair -sans quoi la poésie est vaine, le poète (et son lecteur aussi bien) ne pouvant que renvoyer au lieu capable de l’unir à autrui, dans ce langage singulier qui ouvre, ou tente d’ouvrir une voie d’accès à ce réel infiniment pathétique où nous résidons. C’est-à-dire au fond dans l’étreinte pathétique de la chair, où tout commence pour l’homme, et tout finit –dans ce corps où éprouver nos paroles, traversé de désir et de crainte. Les battements d’ailes immenses de la poésie, Hölderlin les voyait pénétrer dans la chair de chacun, parole inconcevable, loin du logos qui n’éprouve rien. Car le savoir de l’humanité ne fait en effet guère plus que traduire l’expérience mondaine de l'esprit. La révélation de la vie est, elle, auto-révélation pathétique de la chair, l’étreinte sans écart. L’étreinte même de la poésie, dans sa langue si intrigante.
L’été en pente douce (vanité)
Sans doute tire-t-il son nom du film de Krawczyk sorti en 1986, dans lequel jouaient Villeret, Bacri et Pauline Lafont. Les actuels propriétaires ne le savent pas mais le supposent, du salon de thé qu’ils rachetèrent pour le transformer en restaurant. Mais peut-être est-ce le film qui tire son nom du salon de thé, après tout. La pente de sa terrasse y est si légèrement inclinée qu'elle vous convie, ce beau dimanche d'automne, à la plus indolente des matinées parisiennes. Les nuits n’y sont pas moins douces, sous le faible éclairage des réverbères. Est-ce là l’ultime héritage des lettristes, qui avaient proposé, dans leurs «projets d’embellissements rationnels de la ville de Paris», de laisser les abords des squares faiblement éclairés ? Ou bien ne les a-t-on conservés, ces réverbères, que par mémoire du Petit prince, dans lequel Saint-Exupéry écrivait qu'ils donnaient l’exacte idée des dimensions de la Terre ? Des «quatre cent soixante-deux mille cinq cent onze allumeurs de réverbères» qui peuplaient alors son monde, il ne reste qu'un public de lecteurs, familiers de l’automne aux pentes si douces. Penché sur une extraordinaire assiette de salade aux cochonnailles fumées, saucée de chèvre chaud, Pascal Rabatet, d’un œil railleur, plutôt qu'un dessin sur la naple de la table, nous crayonne les lieux des prochains festivals de BD. Rome, Antibes, Beyrouth… Tandis que nous sirotons le vin rouge maison en nous laissant aller à la quiétude d’un moment sans lendemain.
Philippe de Champaigne, La Vanité ou Allégorie de la vie humaine, 1646
DROMA : SUR LES ROUTES RROMS
Interdit de Stationner
Dans les villes.
Interdit de mendier.
Dans les champs
Fenêtres et portes fermées.
En France : le carnet anthropométrique
Et les papiers des enfants.
En Europe
Ils ont été assassinés.
(…)
Les familles affamées
Qui ont faim de tout
De pain et de sel
D’amour et d’amitié
De liberté et de compassion.
Des millions et des millions de Rroms,
Chevaux malades.
Matéo Maximoff – Rrom, de Catalogne et de France, 1917 – 1999.
Traduit par Marcel Courthiade.
Le prix de la liberté, de Matéo Maximoff, éd. Wallada, avril 1996, ISBN-13 : 978-2904201226.
photo : Matéo Maximoff, collection Gérard Gartner.
RROMS EN D’ETRANGES CONTREES…
C’est la Biennale Internationale de la Poésie en Val de Marne qui, la première, donna un accès au poète rrom Muzafer Bislim. Une vraie découverte dont nous devons lui savoir gré, à inscrire qui plus est au mérite d’une instance qui est l’une des rares à défendre une conception vivante et exigeante de la poésie contemporaine.
L’anthologie publiée en 2009 fut ainsi largement consacrée aux poètes Rroms, accueillis pour l’occasion en France du 11 au 17 mai 2009 dans le cadre du Festival International de Poésie inauguré par la Biennale. Un moment intense, à la rencontre de cette aventure des peuples et des langues si rarement provoquée en France, et dont l’anthologie ne restitue nécessairement qu’un modeste écho.
Echo qui plus est subsumé sous un tire curieux -En d’étranges contrées-, pour évoquer un peuple privé de sa contrée, errant depuis des siècles sans l’espoir, ni peut-être aujourd’hui l’envie de retrouver un jour sa terre, sinon à ré-enraciner ses origines dans cette langue qui s’invente et se réinvente chaque jour à travers l’Europe, si bien que ces étranges contrées passeraient davantage pour être les nôtres, sols bardés de droits mais sans hospitalité pour ce peuple fugitif, "convive de nos terres noires", de ces pays de compromissions qui ne leur ont offert que la misère et l’exclusion.
L’anthologie propose ainsi un panorama de la création poétique Rrom tout à fait intéressant, sans que l’on puisse cependant affirmer qu’il est exhaustif, ni que l’on sache les raisons d’une pareille sélection. C’est du reste ce que l’on peut regretter, qu’aucune présentation ne nous soit faite de cette création poétique dispersée en écritures tout de même peu familières au public français, finalement incapable de comprendre les enjeux d’une création faite souvent au rebours de la tradition poétique contemporaine.
Entre Jeanne Gamonet faisant face au monument de l’Histoire sauvage, Hamid Tsmaïlov, vagabond ouzbek flamboyant, ou Kutjim Paçaku dont l’écriture est secrètement traversée par un mot d’ordre divin, on aurait aimé mieux comprendre ce qui dans cet exil se refonde, que dénombre l’horizon poétique.
En d’étranges contrées, Anthologie BIPVAL 2009, Actions Poétiques éditions, 208 pages, 15 euros, isbn : 978-2-854-631869.
Dimanche - poème de Tadeusz Peiper, 1929.
Sur chaque feuille de ce dimanche étroit
Pèse un sédiment d’argent.
Oraison des passants calibrés de sourires
Puisque le nombre deux
Est aujourd’hui le plus petit parmi les gens.
(Les bas des femmes)
Cet hymne de soie au-dessus de la cruauté du sucre
Dans l’aile d’une manche qui passe
La rue pourrait me survivre.
Publié dans la revue L’Art Contemporain Kilomètre O, cote BNF FN14608.
Rédaction : 21, rue Valette, Paris 5eme. Imprimé en avril 1929 sur les Presses de l’Imprimerie de la Société Nouvelle d’Editions Franco-Slave, Paris, 32 rue de Ménilmontant, Paris XXème. Prix : 10 Frcs.
Ont participé au N°1 : Arnauld, Bereta, Brucz, Chirico, Chodasiewicz, TYTUS CZYŻEWSKI, Dermée, Desnos, Gain, Stefan George, MIKOŁAJ GRABOWSKI, VYTAUTAS KAIRIUKSTIS, Kurek, F. Léger, Masson, Marcoussis, Mondrian, Ozenfant, Peiper, Picasso, JULIAN PRZYBOŚ, Riemer, Seughor, HENRYK STAŻEWSKI, Tysliava, Tristan Tzara, ADAM WAŻYK, Lech Wolski, Zamoyski.
Tadeusz Peiper (1891-1969), poète polonais, critique et théoricien de la littérature. Membre de l’avant-garde polonaise des années 20/30. Fonde en 1921 Zwrotnica, revue littéraire de l’avant-garde dite Awangarda Krakowska (de Cracovie), en compagnie de Julian Przyboś, Jan Brzękowski et Jalu Kurek.
L’Art Contemporain, revue accueillant nombre d’entre eux, fut l’une des rares revues publiées en son temps à Paris et Varsovie, en français et en polonais. C'est l'une des rares revues dans lesquelles on pouvait lire des textes de Picasso.