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La Dimension du sens que nous sommes

poesie

Arthur Rimbaud géographe ? (1854 – 1891)

11 Mars 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

rimbaud-ferou.jpgRimbaud l’Ardennais doublait son appétit de savoir d’une féroce volonté d’exploration. Tout l’atteste dans ses écrits, le jeune Arthur déjà, défiait le grand espace vacant des plaines autour de lui et cette absence où il voyait, lui, affleurer partout un paysage étoilé. L’étroite vallée de la Meuse, la succession des forges qui font comme un écho au vacarme des enclumes, Rimbaud très loin dans les chemins déjà, allé… Heureux marcheur, rêveur à l’entrelacs des rivières et des forêts, contemplateur de leur ordre secret. La grande route par tous les temps, déroulant devant lui sa géographie sentimentale.

La société savante des géographes lui a donc consacré un colloque. Penchée sur ses écrits, elle a tenté pour nous d’en débusquer les paysages, savourant l’hydrographie des océans, de la Meuse ou de la flache, cette mare des forêts sombres où Rimbaud volontiers s’oubliait. Les géographes se sont disputés ses mérites, jusqu’à s’entendre sur le vrai sens de cette pulsion exploratoire toujours à l’œuvre dans sa vie, et qui offrit à la poésie son seul vrai horizon : non l’assurance de quelque bon mot, mais l’annonce d’un verbe enraciné au plus profond de l’être, jaillit pour «trafiquer dans l’inconnu» (lettre du 4 mai 1881).  Rimbaud finalement en possession d’innombrables paysages, des plaines de Souabes à Jérusalem. Croyant un instant qu’il allait devenir géographe pour de bon, s’y employant avec méthode, la société de géographie se montrant même disposée à l‘aider. Rimbaud géographe ? Aucun doute pour les uns, une matière savante somme toute pauvre pour les autres. Rimbaud pourtant dont le nom se fait connaître d‘abord en Italie de son vivant, dans le milieu des explorateurs, qui ne savent rien de son passé poétique. Il partait simplement explorer les confins, osait des routes où personne avant lui ne s’était risqué. Et entre deux courses, rêvait d’écrire un ouvrage érudit sur le Harar ou les Gallas. Il publiera du reste un premier mémoire remarqué sur l’Ogadine. D’autres publications suivront, en Italie, en France, avant que sa renommée ne s’affirme avec la relation de son grand voyage de Tadjourah à Entotto, et de là à Harar et Zeilah, alors plaque tournante du commerce des armes et le plus grand marché aux esclaves d’Afrique. C’est que Rimbaud avait eu l’audace de défricher des routes encore inconnues. mur-rue-Ferou.jpgPartout en outre sa réputation le précède : il connaît toutes les langues pratiquées dans ses régions ! Rimbaud l’infatigable. «Un grand et sympathique garçon qui parle peu et accompagne ses courtes explications de petits gestes coupants de la main droite, et à contretemps», note de lui son employeur, Alfred Bardey. Rimbaud qui sera bientôt l’un des premiers à comprendre le positionnement géostratégique de Djibouti, à l’époque où ce n’est pas même encore un village. Il en fera part dans son deuxième rapport beaucoup plus étoffé que le précédent, publié le 20 août 1887 dans la revue Le Bosphore égyptien, à propos de son voyage du Choa à Harar. Il est alors entré enfin vraiment «au royaume des enfants de Cham», comme il l’avait écrit dans Une saison en enfer. «La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère», qu’importe la géographie désormais, Rimbaud voyage, partout trop à l’étroit. «Je ne puis rester ici, parce que je suis habitué à la vie libre. Ayez la bonté de penser à moi». («Rimbaud, Poste restante, Caire, jusqu’à fin septembre » (lettre 26 août 1887)). Nous l’avons, Arthur, cette bonté.

 

 

Société de Géographie, Colloque du 9 octobre 2004, retranscrit dans La Géographie, n°1519 bis, janvier 2006.

images : le bateau ivre, sur le mur de la rue Férou, à Paris.

 

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En pleine figure, Haïkus de la guerre de 14-18

10 Mars 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

haikus.jpg«La vieille tuile / Saigne d’un rouge frais : / Eclat d’obus) (B. Hirami, Epernay, 13 juin 1917). Quelques syllabes pour dire l’énormité de la guerre, son incongruité. Il y a dans la fulgurance du trait une sorte d’héroïsme. Juste pourtant ces événements minuscules de la vie, une patte d’oiseau, deux flocons de neige qui tardent à toucher le sol, l’événement de la temporalité spasmodique des corps tétanisés. Comment expliquer le choix d’une forme si brève ? La préface à l‘ouvrage n’en dit rien. Tous les poèmes n’ont pas été écrits pourtant pendant la guerre elle-même. Souvent après, dans ces temps où la parole cherchait à revenir, dans ces temps du dépassement de la solitude effarante de l’esprit répondant à celle des corps terrés dans leur propre ignorance. Ceux de ces poilus emmurés vivant dans les tranchées qui peaufinaient jour après jour leur lent travail d’ensevelissement, cette déglutition inouïe. «L’oiseau grelottant, / Boule emplumée sur le toit, / Rêve au nid défunt» (B. Hirami, 1919). Tout est fini mais il reste le décompte, la perte absolue des proches que l’on ne sait encore dans quelle langue pleurer. «Je n’irai pas au cimetière / Je cherche son souvenir, / Et non son cadavre.» (René Monblanc, 1919). Il reste, longtemps après, la difficile mise en forme de la langue pour évoquer ce chaos où l’être déversé ne parvenait pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdisait non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre et la confusion de la matière nue. «Le feu sur nous, le feu !» (Anonyme). Le feu où se tenir, grelotter, terrifié, seul sans rien d’autre que cette solitude immense que suppose la forme des Haïkus, pour faire face à l’immanence qui les encerclait, avec la boue pour seule essence, comme seul «être» du poilu. «Un trou d‘obus / Dans son eau / A gardé tout le ciel.» (Anonyme. Quelques syllabes pour franchir enfin l’abîme. Pour rapporter la démesure. Quelle autre scansion sinon celle d’un souffle court lorsque l’être se voit tout près de basculer dans le vide qui l’épouvante ? «Côte à côte l’hiver / Deux buissons de fils barbelés ; / En mai, l’un fleurit d’aubépine.» (Henri Durart, 1er mai 1923). Ces poussières de poèmes (titre d’un recueil de poésie publié par Georges Sabiron en mars 1918), auront fini par aider à surmonter le contingent charnel de cette boue qui bestialisait le soldat et l’enfermait dans son inhumanité souffrante. Mais à quel prix ? «Quelques vivants épars sur la foule couchée / Le général met du rouge / A ceux qui n’ont pas saigné.» (Jean-Paul Vaillant, poèmes inédits).
 
 
En pleine figure, Haïkus de la guerre de 14-18, éditions Bruno Doucey, anthologie établie par Dominique Chipot, préface de Jean Rouaud, 31 octobre 2013, 176 pages, 16 €, ISBN :978-2-36229-056-5.
 
 
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Diotima, Hölderlin

9 Mars 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

Isabella-Rossellini-by-Robert-Mapplethorpe« Diotima, ô bienheureuse !  

Âme sublime, par qui mon cœur

Guéri de l’angoisse de vivre

Se promet la jeunesse éternelle des dieux !

Il durera, notre ciel !

Liés par leurs profondeurs insondables,

Nos âmes, avant de se voir,

S’étaient déjà reconnues. »  

 

(Hölderlin, Diotima – 1795-1798)

 

 

 

 

 

image : Isabella Rosselini par Robert Mapplethorpe

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Traité d'esclaves, Ari Sitas (Afrique du sud, extrait)

9 Janvier 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

Ari_Sitas.jpgI.

Je me suis fait sangler par eux à un siège et ils ont soulevé mon corps gonflé, pourrissant au soleil

et ils m'ont porté le long de chemins âcres, sinueux

pour me descendre à la mer.

 

Ils vont nous compter après le déluge et nous serons

toujours deux

je pensais

après le déluge, nous serons comptés deux par deux

je pensais

mais au fond de moi je savais que l'Afrique avait des

façons plus sages

et sur la route, l'os et l'arbuste coupaient profondément

mon âme

 

ils vont nous compter un à un à califourchon sur nos lits

isolés

sinon ils ne vont pas nous trouver quand le décompte

commencera

et nous allons nous éloigner avec juste notre souffle

putride

et nous allons tailler le paysage

sans charrue, ni fleur ni coeur

                             non, avec une hache.

 

 

traduit de l'anglais par Katia Wallisky et Denis Hurson.

 

Pas de blessure pas d'histoire, Poèmes d'Afrique du Sud 1996-2013, édition dirigée par Denis Hirson, collages A.D. Sauzey, Bacchanales n°50, Maison de la poésie Rhônes-Alpes, Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, nov. 2013, 228 pages, 20 euros, isbn 13 : 978-2-36761-002-3. 

 

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Le combat n’est jamais fini : la poésie Sud-Africaine contemporaine

8 Janvier 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

vonani-bila.jpgPas de blessure, pas d’histoire… Le titre de l’opus est à prendre avec des pincettes et pourrait même paraître douteux à laisser entendre qu’au fond, l’Histoire ne pourrait s’écrire que dans la douleur… D’autant que le pays dont il est question en a supporté plus qu’à son tour, qui commence tout juste de s’affranchir de l’apartheid. La poésie d’Afrique du Sud se dévoile ainsi, pleine d’énergie, d’inventions, d’intentions. Diversifiée à l’extrême plutôt que partant dans tous les sens, couvrant tous les registres, du plus intime au plus collectif de l’être, articulant le social au personnel, le politique au quotidien, sans jamais se délester des sommations des questions d’identité.

histoireAfrik-sud.jpgFin 80, tout commençait alors. C’est là qu’elle semble plonger ses racines, son renouveau, davantage que dans la période spécifiée ici, difficile et confuse, en particulier celle des années 1996– 1998, qui vit la mise en place de la fameuse Commission Vérité et Réconciliation, rouvrant les tombes, captant les témoignages, les voix, arrachant des mains spoliées ou sanguinaires le chagrin et la clémence qu’appelait Mandela (Antjie Krog) en un immense travail de mémoire que peu de nations ont osé affronter. C’est que l’humain faisait alors de nouveau surface, s’offrant enfin au surgissement de l’Histoire dans un moment infiniment, intimement politique. Un temps au cours duquel on lisait des poèmes pendant les audiences de la Commission ! Comme si la poésie avait été la seule langue dans laquelle ouvrir un vrai débat collectif, la seule à savoir prendre la mesure de la tâche qui attendait l’Afrique du Sud ! Bourreaux et victimes assis sagement pour entendre cette poésie s’énoncer et exhorter Mandela à ne jamais oublier que le combat n’est jamais fini. Cette même poésie qui, en 2008, prendra à sa charge la lutte contre la xénophobie qui fit de nouveau irruption dans le pays. Chargée de tout le malaise que procurait une présidence incapable d’enrayer la corruption galopante, les vieilles habitudes des nantis qui refaisaient surface. Cette même poésie qui vint frayer son jour sous les paupières presque closes de Mandela, dans cet étrange suspens du temps de son agonie. Le regard vigilant, à scruter l’impact énorme de la situation historique sur la vie intime des êtres.

amandla.jpgLe poète africain s’est fait critique, passeur. Et parce qu’il nourrissait un grand espoir pour les êtres de cet étrange contrée, il conservait dans le même temps une fabuleuse exigence pour les dirigeants du pays. Le combat n’est jamais fini. Les poètes sud-africains ne voulaient pas imaginer que les choses pouvaient en rester là. Nous aimons-nous comme cela ?, interrogeaient-ils. Une question qu’il serait bon de voir la France se poser… Ils convoquèrent cette mémoire marquée au fer rouge. L’apartheid les avait blessés. Durablement. Cristallisant le politique dans l’intime de chaque chair. Et c’est peut-être la raison pour laquelle, à lire cet ensemble, on y éprouve tant de proximité, d’intimité : la pleine mesure du poids du monde balançant entre le trivial et le sublime, qui sont les vrais lieux du poème.

Cette poésie, Denis Hirson la scrute avec passion. Il l’a lue, ressentie, étudiée enfin. Il l’a scrutée et a observé comment elle s’est libérée de ses chaînes formelles. Il observe avec une rare acuité comment la question du temps y est vrillée. Un temps enfin libéré, démultiplié en temporalités distinctes où le plus lointain du passé africain remonte avec force pour féconder l’aujourd’hui. Tout le contraire de ce temps assiégé, investi, enfermé, cadenassé sous l’apartheid. Mais un passé en construction, s’ouvrant à tous les possibles de ses étendues pour former peu à peu une mémoire enfin collective, partageable enfin, réellement et non quelque idiome à l’usage des seuls nantis. Les Africains ont traversé les montagnes, les continents, les mers, les époques et le pire de l’humain. Et ce flux incroyable de voyageurs nés fait retour ici, pour nous offrir un territoire qui n’est plus borné mais s’offre à penser comme monde ouvert à l’ouvert. Pour preuve, le fourbissement des langues qui traversent cette anthologie : pas moins de onze, souvent chevillées au cœur d’un même poème, comme le pratique un Vonani Bila, passant de l’anglais au tsonga, du tsonga au sotho du nord ou au zoulou. Un élan incroyable a envahi cette poésie sud-africaine, contrainte, faute de traducteurs, de se traduire elle-même, de chercher les voies pour le faire, entre l’argot des townships et les poèmes à forme orale, entre l’arabe, le russe et le français, pour fomenter une langue infiniment jouissive, inventive, révélant la seule chose qui compte : l’intimité des relations humaines, dans un pays où jusque-là on lançait les uns à la figure des autres.

 

Pas de blessure pas d'histoire, Poèmes d'Afrique du Sud 1996-2013, édition dirigée par Denis Hirson, collages A.D. Sauzey, Bacchanales n°50, Maison de la poésie Rhônes-Alpes, Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, nov. 2013, 228 pages, 20 euros, isbn 13 : 978-2-36761-002-3.

 

Vonani Bila : http://www.joel-jegouzo.com/article-silence-de-vonani-bila-afrique-du-sud-117993216.html

 

Ari Sitas :http://www.joel-jegouzo.com/article-ari-sitas-biennale-internationale-des-poetes-118111052.html

 

http://www.joel-jegouzo.com/article-afrique-du-sud-une-traversee-litteraire-118239782.html

 

Gcina MHLOPHE :http://www.joel-jegouzo.com/article-souviens-toi-president-121922952.html

image : Vonani Bila, invite d ela librairie L’établi, à Alfortville (94400)

 

 

 

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Souviens-toi Président

6 Janvier 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

 

blessures.jpg"(...) Souviens-toi Président

des femmes et des hommes qui souffrirent longtemps

de la perte de leur dignité

pense au très jeune et au très vieux

à la faim avec laquelle ils apprirent à vivre

dans un pays d'abandondance

Souviens-toi Président

que tu te tiens désormais à un carrefour historique

boussole en main

le bâton de marche du vécu de ton peuple

t'aide à repérer les nids de poule

quand tu montres le chemin

Souviens-toi Président que corruption et mensonges

doubleront sûrement la peine qu'ils connurent autrefois

s'il te plaît, souviens-toi, la trahison fait bien plus de mal

que la piqûre d'un millions de scorpions (...)"

 

Gcina MHLOPHE

poète sud-africain,

traduit de l'anglais par Michèle Métail.

 

 

Pas de blessure pas d'histoire, Poèmes d'Afrique du Sud 1996-2013, édition dirigée par Denis Hirson, collages A.D. Sauzey, Bacchanales n°50, Maison de la poésie Rhônes-Alpes, Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, nov. 2013, 228 pages, 20 euros, isbn 13 : 978-2-36761-002-3.

 

 

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D'UN MONDE INDECIDABLE ENCORE

6 Janvier 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

boxeur.jpg

(A François Hollande, incapable de comprendre la détresse et la souffrance de millions de ses concitoyens)

 

 

 

 

 

 

C’est peut-être une histoire de souffle,

Du manque de souffle de l’histoire plutôt,

ou celle d’une agonie inaudible,

l’attente d’un second souffle

quand la misère sociale,

suspendue dans le vide des corps souffrants de l’antique nation

fait déjà,

malgré elle,

l’expérience d’un monde autre,

indécidable encore.

 

 

 

Cinémathèque française, collection des appareils

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Qu’est-ce que la poésie ? (Yves Bonnefoy)

12 Novembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

Y_Bonnefoy.jpgYves Bonnefoy était l’invité, jeudi 6 novembre, des ateliers artistiques de Sciences-Po Paris, un cycle de conférences inscrites dans le cadre du cursus de l’école, à l’initiative de la Direction des Programmes de Sciences-Po et de la Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne. Qu’est-ce que la poésie ? Dans une ambiance bienveillante, extraordinairement attentive, Yves Bonnefoy a parlé pendant près de deux heures d’une voix sereine, dans la clarté d’une pensée filée avec une rare précision, achevant  sa réflexion par la lecture de ses poèmes, pour aider au fond à rencontrer la poésie dans sa présence plutôt que son commentaire, tant l’essentiel à ses yeux est de faire entendre la poésie dans son écriture même. Très évidemment, Yves Bonnefoy devait rappeler que la poésie ne signifiait pas, que dans une large mesure elle travaillait même contre le texte bien plus qu’elle ne le produisait, méfiante de ce trop-plein de significations qui encombrent tout dire. Mais prenant cette fois encore, injustement, Mallarmé pour césure, Yves Bonnefoy s’inscrivait aussi en faux des revendications autotéliques des poètes, qui n’ont cessé depuis, en particulier dans la poésie contemporaine, d’enfermer le texte dans de vains jeux formels. L’horizon poétique tel qu’il le dessinait, ne pouvait décidément être sa propre fin : il n’y a de poésie qu’ouverte à la présence d’un moment que l’on ne peut que partager avec autrui. Qu’est-ce que la poésie en effet, sinon l’intention de toucher au monde dans l’effusion d’être auprès d’un autre ? Dans ce formidable moment de présence qu’il nous offrait, tout sembla vain qui ne fût un partage. Où rencontrer la poésie, n’a d’autre lieu que celui d'une rencontre avec autrui, loin de toute minauderie intellectuelle, dans la sincérité  –je songe à Manet en écrivant ce mot, évoquant ses propres intentions picturales- dans la franchise donc, pour le dire comme Manet, ou la vérité selon Monet (« je vous dois la vérité en peinture ») d’être auprès de l’autre charnellement engagé, avec son corps frémissant plutôt que l’esprit affrété dans cet éloignement cultivé que le concept administre.

La poésie, reconnaissait Yves Bonnefoy, a bien certes pour horizon un travail sur la langue. Je songeais à Celan et son Todesfuge quand il disait cela. A la manière dont Celan, sans jamais l’écrire, avait donné à entendre le mot d’Auschwitz qui traversait de part en part son poème au plus profond de son écoute –mais il faut le lire en allemand pour y accéder. Mais un travail sur la langue qui ne fût pas artificiel. C’est que toute langue porte le monde avec elle, offrant du coup de raccommoder son lieu d’existence à qui sait la parler. En nous localisant, affirmait Bonnefoy, la poésie qui ose pointer ce réel, nous restitue le plein exercice de notre finitude. Dans la plénitude de la présence à l’autre. Ou la fébrilité. Sinon l’inquiétude. Voire l’anxiété. Il faut sans doute insister sur cette injonction, si faiblement entendue quant à ses conséquences : la poésie ne peut s’écrire sans autrui pour l’entendre, dans la présence des choses et des êtres. Troublant effort de rencontre, sur l’estrade le grain si singulier de la voix de Bonnefoy faisant face à cet amphi dédié à la connaissance et la dispute intellectuelle, si prompt d’ordinaire à contourner, justement, la question du sensible. Dans la pensée conceptuelle, affirmait Bonnefoy, nous mourons. Et c’est contre cette mort que la poésie se charge de répliquer le sens profond de notre être au monde. Qui est désormais aujourd’hui de s’incarner dans une présence nécessairement troublée, nécessairement troublante, à autrui. Mais curieusement Yves Bonnefoy, en tentant de décrire les conditions de possibilité de cet art poétique qui constitua l’essence même de son rapport au monde, finit par dévoiler en l’inconscient  l’ultime recours, sinon un secours, où sauver en lui l’effort poétique. L’inconscient comme outil de création, certes apte à nous mettre en contact avec cet impensé de la langue, justement, son réel, où l’être de finitude que nous sommes peut enfin toucher à quelque chose de réel en lui. Faudrait-il donc, pour sauver la poésie, la brancher sur l’inconscient ? L’inconscient devenu outil de prédication poétique… Son inconscient, Yves Bonnefoy devait le donner à scruter au cours de cette même soirée, à travers la lecture de son dernier poème, à l’entendre, énonçant ce qu’il en allait pour lui de la nécessité du poétique dans nos vies : L’heure présente. Où «la terre n’est pas même l’éternité des bêtes», où la forme, requise à ses confins, là-bas, ne remplit en rien notre nuit d’ici. Beaucoup des Cieux en fin de compte, dans ce poème, de ce Ciel d’Elseneur, couvercle de plomb obstruant l’horizon, sous la voûte duquel l’homme se dresse, seul, privé de tout socle transcendant. On le voit : moins un inconscient au final, que la déploration d’un ciel privé d’étoiles, ou d'horizon. 

La poésie, selon Hölderlin, était cette force vitale qui nous faisait habiter le monde. Un mode de présence affirmant à ses yeux également que c’est dans le sentiment que l’être se révèle, non dans la pensée. Le sentiment, cette sorte d’évidence à l’effectivité indiscutable. Le poète, aux yeux de Hölderlin, travaillait sur la faculté du sentir et du désirer. Dans l’énigme du désir qu’il énonce, doutant du statut de la parole proférée, sinon qu’elle désire infiniment être cette clairière qui conjure le ciel, son reflet ici-bas. Parole qui expose ainsi à l’Être, au sens où Heidegger l'entendait, sur le bord des lèvres, dans la vibration charnelle d’un dire qui plongerait ses racines au plus profond de notre chair -sans quoi la poésie est vaine, le poète (et son lecteur aussi bien) ne pouvant que renvoyer au lieu capable de l’unir à autrui, dans ce langage singulier qui ouvre, ou tente d’ouvrir une voie d’accès à ce réel infiniment pathétique où nous résidons. C’est-à-dire au fond dans l’étreinte pathétique de la chair, où tout commence pour l’homme, et tout finit –dans ce corps où éprouver nos paroles, traversé de désir et de crainte. Les battements d’ailes immenses de la poésie, Hölderlin les voyait pénétrer dans la chair de chacun, parole inconcevable, loin du logos qui n’éprouve rien. Car le savoir de l’humanité ne fait en effet guère plus que traduire l’expérience mondaine de l'esprit. La révélation de la vie est, elle, auto-révélation pathétique de la chair, l’étreinte sans écart. L’étreinte même de la poésie, dans sa langue si intrigante.

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L’été en pente douce (vanité)

27 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

vanite.jpgSans doute tire-t-il son nom du film de Krawczyk sorti en 1986, dans lequel jouaient Villeret, Bacri et Pauline Lafont. Les actuels propriétaires ne le savent pas mais le supposent, du salon de thé qu’ils rachetèrent pour le transformer en restaurant. Mais peut-être est-ce le film qui tire son nom du salon de thé, après tout. La pente de sa terrasse y est si légèrement inclinée qu'elle vous convie, ce beau dimanche d'automne, à la plus indolente des matinées parisiennes. Les nuits n’y sont pas moins douces, sous le faible éclairage des réverbères. Est-ce là l’ultime héritage des lettristes, qui avaient proposé, dans leurs «projets d’embellissements rationnels de la ville de Paris», de laisser les abords des squares faiblement éclairés ? Ou bien ne les a-t-on conservés, ces réverbères, que par mémoire du Petit prince, dans lequel Saint-Exupéry écrivait qu'ils donnaient l’exacte idée des dimensions de la Terre ? Des «quatre cent soixante-deux mille cinq cent onze allumeurs de réverbères» qui peuplaient alors son monde, il ne reste qu'un public de lecteurs, familiers de l’automne aux pentes si douces. Penché sur une extraordinaire assiette de salade aux cochonnailles fumées, saucée de chèvre chaud, Pascal Rabatet, d’un œil railleur, plutôt qu'un dessin sur la naple de la table, nous crayonne les lieux des prochains festivals de BD. Rome, Antibes, Beyrouth… Tandis que nous sirotons le vin rouge maison en nous laissant aller à la quiétude d’un moment sans lendemain. 

 

Philippe de Champaigne, La Vanité ou Allégorie de la vie humaine, 1646

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DROMA : SUR LES ROUTES RROMS

20 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

maximoff_mateo.jpgInterdit de Stationner

Dans les villes.

Interdit de mendier.

Dans les champs

Fenêtres et portes fermées.

En France : le carnet anthropométrique

Et les papiers des enfants.

En Europe

Ils ont été assassinés.

(…)

Les familles affamées

Qui ont faim de tout

De pain et de sel

D’amour et d’amitié

De liberté et de compassion.

Des millions et des millions de Rroms,

Chevaux malades.

 

 

 

 

Matéo Maximoff – Rrom, de Catalogne et de France, 1917 – 1999.

Traduit par Marcel Courthiade.

 

Le prix de la liberté, de Matéo Maximoff, éd. Wallada, avril 1996, ISBN-13 : 978-2904201226.

photo : Matéo Maximoff, collection Gérard Gartner.

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