poesie
LE TABOURET DE L'IMPERATRICE
Les quartiers interdits de la Cité Pourpre, à l’intérieur des palais impériaux de Pékin, sont construits sur le même plan que Khanbalic, la grande cité des empereurs mongols fondée en 1267 par Kubilai-Khan (1215-1294, petit-fils de Gengis Khan, il régna à l’époque de Marco Polo -voir image). Ce plan offre la forme d’un rectangle divisé en lots rectangulaires, les Fang, orientés selon les quatre points cardinaux.
Le Palais impérial proprement dit, le Kong Tch’eng, ou Cité Pourpre, est une sorte d’enclos presque carré, mesurant un peu plus d’un kilomètre du Nord au Sud, et sept cent quatre vingt six mètres d’Est en Ouest. Il est entouré d’un large fossé et d’un mur de plus de sept mètres de hauteur, de couleur rosâtre, qui ne donne pourtant pas son nom à la Cité, lequel vient d’une allusion à l’étoile polaire : le Palais impérial est le centre de gravitation du monde, comme l’étoile polaire (Tsen-weising) est le centre du monde céleste.
A l’intérieur de ses nombreux quartiers, celui du T’ai Ho tien (pavillon de l’Harmonie Suprême), le premier des trois grands pavillons construits sur la grande terrasse de marbre à trois gradins. Le plan de cette terrasse est celui d’une double croix dont il manquerait la tête. On y accède par un triple escalier qui se répète à chacun de ses étages. Ici encore, sur l’axe médian, les marches sont remplacées par des rampes inclinées, sur lesquelles les dragons impériaux planent au milieu des nuages et des vagues. Sur les deux escaliers latéraux, les degrés sont ornés de sculptures de bêtes diverses et entre les escaliers se trouvent dix-huit bassins en argent massif. Sur la terrasse proprement dite, deux énormes grues et deux tortues de bronze montent la garde. Plus loin, sur les côtés du pavillon, quatre immenses bassins servent de lampes à huile - des mèches flottantes voguent sur cette mer grasse. Le T’ai Ho Tien est le lieu des cérémonies du Jour de l’an chinois, du solstice d’Hiver et de l’anniversaire de l’Empereur. Sur une haute estrade à laquelle accèdent trois escaliers se trouve le trône, entouré de vases, de brûle-parfums, de paravents de coromandel, de dressoirs.
Le Pao Ho Tien (pavillon de l’Harmonie Protectrice) est situé le plus au nord de tous les édifices de la Chaussée du Dragon. Il est construit exactement sur le même plan que le T’ai Ho Tien, avec une salle à cinq nefs dont la plus large est rehaussée d’un plafond à caissons. Son toit est divisé en deux parties ; sur son petit côté, il forme des demi pignons et non des pentes entières, forme qui est censée être la moins recherchée. C’est, avec ses proportions plus modestes, le seul élément d’architecture qui le différencie du T’ai Ho Tien. Le pavillon de l’Harmonie Protectrice est le lieu où l’Empereur reçoit les Lettrés qui ont conquis les grades les plus élevés. La salle est remplie de vieux livres ; des murs percés de galeries secrètes la rattachent aux galeries latérales de la cour extérieure et marquent la limite de la zone accessible au public : ses portes en demeurent immuablement fermées.
Dans les appartements impériaux, les quartiers de l’empereur sont beaucoup plus petits que les appartements de l’impératrice douairière. Ils se composent de trente-deux salles, dont beaucoup ne sont jamais utilisées. Toutes sont cependant meublées avec la même richesse. Derrière ce bâtiment se trouve le palais de la jeune impératrice, plus modeste encore. Plusieurs autres bâtiments servent de salles d’attente aux visiteurs. Il y a également plusieurs bâtiments qui paraissent ne servir à rien et dont l’affectation est inconnue ; les portes en sont scellées et personne ne sait ce qu’ils contiennent. L’impératrice elle-même n’y est jamais entrée et la porte de l’enclos qui enferme ces bâtiments est toujours solidement gardée. Ils ne ressemblent à aucun autre édifice du palais et paraissent vétustes. De place en place, on y devine des ornements en céramique jaune et verte. Les murs sont d’un rouge délavé, l’entrée est taillée dans d’énormes blocs de marbre noir. Il y a un tabouret d’ébène en laque rouge incrusté d’émaux posé en permanence sous le porche de la porte principale.
LES POETES ET LA GUERRE D’ALGERIE
Une anthologie. Poètes français en guerre contre la sale Guerre, d’Aragon à Seghers, amis de Maurice Audin lui rendant hommage, poètes algériens enfin, de Djammel Amrani à Malek Haddad, écrivant en français ou en arabe.
Une parole combattante, douloureuse bien sûr, courageuse. Une parole où l’on voit peu à peu émerger non la justification de se tenir auprès des hommes souffrants, ni celle de renouer avec la vieille tradition de révolte qui encombre par trop la poésie éprise, toujours nécessairement, de liberté, mais une poésie achoppant, se heurtant au problème de la vie même, en ce lieu unique où le Verbe s’écrit.
Bien sûr, cette poésie de genre encore, celui de la résistance, page écolière de notre histoire littéraire, celui d’une poésie qui voulait changer le monde, entretenant une ferveur nécessaire, celle des poètes inscrits dans l’action politique, des années militantes étanchées de l’espoir d’un monde autre égrené à longueur de vers, émouvante, forte sans doute mais égarée aujourd’hui en réconfort factice où puiser sans y croire la force d’être au monde… C’est que… Traiter poétiquement un événement n’est plus chose facile désormais.
Il y a donc cette poésie militante dont on ne sait que faire, sinon la donner à apprendre aux petites classes des écoles, où affirmer péremptoirement que le sacrifice n’est pas vain, même si la mort n’est pas chose si simple. Il y a cette poésie dont on veut croire qu’elle nous fera survivre là où toute liberté ne survit plus, celle des Fusillés de Châteaubriant ou plus sûrement encore celle des Romancero espagnol, de poudre plutôt que d’encre, ou cette infra-littérature travaillant au corps l’organisation formelle du poème pour arracher à la littérature son impuissance à rendre compte de l’organisation du réel et qui seule parvient à répondre, pied à pied, à l’assertion de Barthes selon laquelle on ne peut travailler un cri sans que le message ne porte davantage sur le travail que sur le cri…
Les espagnols de 36 donc et leur romance, et puis ici dans cette récollection, la poésie algérienne chargée d’autre chose à son corps défendant, qui doit, en même temps qu’elle s’énonce, inventer la langue dans laquelle s’énoncer. Kateb Yacine tout à son propre défrichement. Ou cette poésie populaire arabe explorant son histoire, ou bien encore ce travail d’écriture conçu comme l’épreuve d’une vie, celle de Jean Sénac dédiant «à l’enfant captif des chevaux de frise» sa difficulté à sommer le monde de cet ailleurs qu’on lui refuse, nous alertant sans cesse, nous qui ne faisons que rêver un autre monde que la terrible nuit spacieuse offusque. Un monde dont Sénac a bien vu qu’il ne pouvait égaler la ronce nourrie de sang qui nous enferme et nous leurre. Cette poésie justement, qui connaît le poids du chant, le prix du poème, la tiédeur d’une clairière, un mot de paix. Sans cesser de garder à l’esprit que le poème est rôdeur, qu’il intrigue la langue, la vie pétrie de son ombre, et qu’il faut se faire voyant pour apporter à autrui le blé «matinal arraché à l’obscure demeure des hommes».
Les poètes et la Guerre d’Algérie, Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne, coll. Ecrire l’événement, sep. 2012, 171 pages, 12 euros, isbn 13 : 9782954262000.
Alain Châtre : du goût d'aimer
"Si loin de la demeure
En tes yeux jade
Une blessure à ciel ouvert
Distrait ton objectif.
Du goût d'aimer
Je ne retiens que ton absence
Elle seule m'a espéré"
Alain Châtre, Peuple Libre, 1993.
Alain Châtre : Qui es-tu poète ?
"Qui es-tu poète ? premier alarmiste.
Tes limites sont la peau même où tu sues, pénétrant l'indicible.
Voyeur éclairé, ose l'éther du soir.
Riverain essentiel accroche-toi au scandale tout humide de chaud. Rivalise de joliesse avec la vague légère,
Embaume la puanteur de l'aube, ne rechigne pas au vertige, pas de retour, jamais, jamais, jamais..."
Romans-sur-Isère, janvier 91.
Alain Châtre : mériter le monde
"Sur le chemin de crève cœur
J'ai rencontré une pierre mystique
Que l'outrage a brisé.
Mériterons-nous jamais le monde
D'où sa candeur appelle ?"
Mahmoud Darwich, la Palestine comme métaphore
"J’ai appris que la terre était fragile. J’ai appris que la langue et la métaphore ne suffisent pas pour fournir un lieu au lieu"…
Cinq entretiens, dont quatre traduits de l’arabe et un de l’hébreu. Mahmoud Darwich s’y livre pleinement, racontant son enfance, ses racines, la terre de ses ancêtres donc, dans sa vérité concrète de tourbe et d’humus pris dans la succession des saisons. Une histoire des corps tout aussi bien, les mains enfouis dans le giron de la terre pour en tirer leur subsistance. De matières qui font corps. Et de poésie, dans ce lien unique où cette histoire se lie, insufflée par le verbe.
Mahmoud Darwich parle d’un lieu disparu entièrement, le village où il est né rasé par les bulldozers israéliens, la terre interdite de son enfance réfugiée à Beyrouth, son village natal rayé de la carte.
Mahmoud Darwich raconte ce lieu dont la disparition le contraignit à déposer ses pas dans ceux d’une Histoire plus vaste que la sienne propre, et le témoin qu’il devint, pointant l’étranger comme l’une des désignations du moi, désormais.
Il raconte cette passion depuis lors, chevillée à même la part intime qu’on lui a dérobée, dérobant à son tour elle-même à l’amour la trêve des corps acharnés à être.
Il raconte comment s’est construite lentement sa vision de l’Autre, qui ne pouvait être que lui-même, et comment cette vision de l’Autre palestinien qu’il était désormais fut broyée méticuleusement par la machine scolaire et médiatique du ghetto du vainqueur.
Mahmoud Darwich raconte ce cheminement des peuples poussés en diaspora, qui ne sont que des cheminements d’étrangers découvrant soudain la force des mots. Sa poésie, qui rendit lisible pour les deux camps la terre palestinienne.
Mais, ayant accompli sa terre dans sa langue, Mahmoud Darwich refuse de la réduire à la souffrance d’une géographie perdue. Sa poésie s’est certes instituée comme le point de vue imprenable sur les cendres palestiniennes, il serait absurde de l’enfermer dans le seul horizon des mots. Que le désespoir prenne corps, littéralement, ne peut suffire. C’est pourquoi Mahmoud Darwich refusa toute sa vie d’enfermer la Palestine dans sa seule textualité. Il refusa de la transformer en cimetière poétique : on peut combler l’absence du lieu par le recours à l’Histoire, ou en le déplaçant vers l’horizon mythique qui l’a façonné à bien des égards, reste ce battement plus profond que rien ne peut dépasser.
Aux victimes victorieuses hérissées de têtes nucléaires Mahmoud Darwich a remis sa poésie et cette métaphore qu’est devenue la Palestine : don d’une force universelle, d’une présence humaine nouvelle qui ne peut pas n’être qu’espérée. Il en va de notre commune humanité. La force du poète Mahmoud Darwich aura été de conférer à la Palestine sa légitimité esthétique qui pointait non pas la poésie comme ultime solution, mais l’humain, qui est la terre même de tout récit. Il a fait de la Palestine la métaphore de notre devenir, du devenir du monde, rien moins. Là où nous pouvons nous rejoindre.
La Palestine comme métaphore, de mahmoud Darwich, traduit de l’arabe par Elias Sanbar, et de l’hébreu par Simone Bitton, éd. Actes Sud, coll. Babel, sept. 2002, 188 pages, 7,80 euros, isbn : 978-2742739455.
Alain Châtre, du clan des immatures
"Regarde où je respecte
Une immense tendresse les entraîne vers le monde
Le temps passe, le temps est peut-être déjà passé
Ne pleure pas mon cœur mon enfance est en toi. Intacte."
(Montrigaud, janvier 91)
image : Zéro de conduite, de Jean Vigo.
Alain Châtre, Lus-la-Croix-Haute (1993)
On voudrait pouvoir s'arrêter là.
Rester à la ferme du haut avec une vie dure et sédentaire,
Païens dans nos croyances toutes pleines des histoires qu'on raconte.
Ne plus s'entendre dire bougre d'âne de la ville.
Cependant, l'appréhension d'une mélancolie
à nulle autre pareille nous en détourne et nous demeurons à la ville pressés de nous perdre.
La Drôme des, tendresses -voyage au coeur d'un terroir, poèmes de Alain Cha^tre, photos de Dominique Errante, éd. Peuple Libre, 96 pages, ean : 9782907655187.
Le Jardin des soupirs, Alain Châtre (1951-2012)
Le prénom de Marie sur une tombe oubliée. Le Jardin des soupirs, poème de Alain Châtre, photos de Nicole Prival, éd. Peuple Libre, 1993, isbn : 978-2-907655-13-2
LA LYRE DU JOUR, de Claude Tabarini
Novembre.
Ce désastre est une merveille.
Puis la neige dévoilera l'insondable
enchevêtrement des pas.
tiré à part, extrait : 12 poèmes de La Lyre du jour, dessins de Marfa Indoukaeva, aux amis des éditions Héros-Limite, à paraître (bientôt)...