poesie
Alain Châtre : du goût d'aimer
"Si loin de la demeure
En tes yeux jade
Une blessure à ciel ouvert
Distrait ton objectif.
Du goût d'aimer
Je ne retiens que ton absence
Elle seule m'a espéré"
Alain Châtre, Peuple Libre, 1993.
Alain Châtre : Qui es-tu poète ?
"Qui es-tu poète ? premier alarmiste.
Tes limites sont la peau même où tu sues, pénétrant l'indicible.
Voyeur éclairé, ose l'éther du soir.
Riverain essentiel accroche-toi au scandale tout humide de chaud. Rivalise de joliesse avec la vague légère,
Embaume la puanteur de l'aube, ne rechigne pas au vertige, pas de retour, jamais, jamais, jamais..."
Romans-sur-Isère, janvier 91.
Alain Châtre : mériter le monde
"Sur le chemin de crève cœur
J'ai rencontré une pierre mystique
Que l'outrage a brisé.
Mériterons-nous jamais le monde
D'où sa candeur appelle ?"
Mahmoud Darwich, la Palestine comme métaphore
"J’ai appris que la terre était fragile. J’ai appris que la langue et la métaphore ne suffisent pas pour fournir un lieu au lieu"…
Cinq entretiens, dont quatre traduits de l’arabe et un de l’hébreu. Mahmoud Darwich s’y livre pleinement, racontant son enfance, ses racines, la terre de ses ancêtres donc, dans sa vérité concrète de tourbe et d’humus pris dans la succession des saisons. Une histoire des corps tout aussi bien, les mains enfouis dans le giron de la terre pour en tirer leur subsistance. De matières qui font corps. Et de poésie, dans ce lien unique où cette histoire se lie, insufflée par le verbe.
Mahmoud Darwich parle d’un lieu disparu entièrement, le village où il est né rasé par les bulldozers israéliens, la terre interdite de son enfance réfugiée à Beyrouth, son village natal rayé de la carte.
Mahmoud Darwich raconte ce lieu dont la disparition le contraignit à déposer ses pas dans ceux d’une Histoire plus vaste que la sienne propre, et le témoin qu’il devint, pointant l’étranger comme l’une des désignations du moi, désormais.
Il raconte cette passion depuis lors, chevillée à même la part intime qu’on lui a dérobée, dérobant à son tour elle-même à l’amour la trêve des corps acharnés à être.
Il raconte comment s’est construite lentement sa vision de l’Autre, qui ne pouvait être que lui-même, et comment cette vision de l’Autre palestinien qu’il était désormais fut broyée méticuleusement par la machine scolaire et médiatique du ghetto du vainqueur.
Mahmoud Darwich raconte ce cheminement des peuples poussés en diaspora, qui ne sont que des cheminements d’étrangers découvrant soudain la force des mots. Sa poésie, qui rendit lisible pour les deux camps la terre palestinienne.
Mais, ayant accompli sa terre dans sa langue, Mahmoud Darwich refuse de la réduire à la souffrance d’une géographie perdue. Sa poésie s’est certes instituée comme le point de vue imprenable sur les cendres palestiniennes, il serait absurde de l’enfermer dans le seul horizon des mots. Que le désespoir prenne corps, littéralement, ne peut suffire. C’est pourquoi Mahmoud Darwich refusa toute sa vie d’enfermer la Palestine dans sa seule textualité. Il refusa de la transformer en cimetière poétique : on peut combler l’absence du lieu par le recours à l’Histoire, ou en le déplaçant vers l’horizon mythique qui l’a façonné à bien des égards, reste ce battement plus profond que rien ne peut dépasser.
Aux victimes victorieuses hérissées de têtes nucléaires Mahmoud Darwich a remis sa poésie et cette métaphore qu’est devenue la Palestine : don d’une force universelle, d’une présence humaine nouvelle qui ne peut pas n’être qu’espérée. Il en va de notre commune humanité. La force du poète Mahmoud Darwich aura été de conférer à la Palestine sa légitimité esthétique qui pointait non pas la poésie comme ultime solution, mais l’humain, qui est la terre même de tout récit. Il a fait de la Palestine la métaphore de notre devenir, du devenir du monde, rien moins. Là où nous pouvons nous rejoindre.
La Palestine comme métaphore, de mahmoud Darwich, traduit de l’arabe par Elias Sanbar, et de l’hébreu par Simone Bitton, éd. Actes Sud, coll. Babel, sept. 2002, 188 pages, 7,80 euros, isbn : 978-2742739455.
Alain Châtre, du clan des immatures
"Regarde où je respecte
Une immense tendresse les entraîne vers le monde
Le temps passe, le temps est peut-être déjà passé
Ne pleure pas mon cœur mon enfance est en toi. Intacte."
(Montrigaud, janvier 91)
image : Zéro de conduite, de Jean Vigo.
Alain Châtre, Lus-la-Croix-Haute (1993)
On voudrait pouvoir s'arrêter là.
Rester à la ferme du haut avec une vie dure et sédentaire,
Païens dans nos croyances toutes pleines des histoires qu'on raconte.
Ne plus s'entendre dire bougre d'âne de la ville.
Cependant, l'appréhension d'une mélancolie
à nulle autre pareille nous en détourne et nous demeurons à la ville pressés de nous perdre.
La Drôme des, tendresses -voyage au coeur d'un terroir, poèmes de Alain Cha^tre, photos de Dominique Errante, éd. Peuple Libre, 96 pages, ean : 9782907655187.
Le Jardin des soupirs, Alain Châtre (1951-2012)
Le prénom de Marie sur une tombe oubliée. Le Jardin des soupirs, poème de Alain Châtre, photos de Nicole Prival, éd. Peuple Libre, 1993, isbn : 978-2-907655-13-2
LA LYRE DU JOUR, de Claude Tabarini
Novembre.
Ce désastre est une merveille.
Puis la neige dévoilera l'insondable
enchevêtrement des pas.
tiré à part, extrait : 12 poèmes de La Lyre du jour, dessins de Marfa Indoukaeva, aux amis des éditions Héros-Limite, à paraître (bientôt)...
Peste soit de l’horoscope, Samuel Beckett
Un inédit. Poèmes écrits entre 1930 et 1976. Très peu en fait, assez pour ceux qui aiment Beckett. Assez aussi pour voir son style évoluer. Et admirer le dernier poème, quand Beckett n’a plus rien à prouver, qu’être, tenir, là où rien ne tient, dans ce paradoxe du langage que la poésie intrigue.
1930, Beckett loge pour quelques mois encore à Normal Sup. En une nuit il écrit Whoroscope pour participer à un concours, qu’il gagne. 98 vers sur la vie de Descartes, qui aimait son omelette faite avec des œufs couvés durant huit à dix jours… "deux ovaires battus avec du jambon de charme"… ça sent son dadaïste, poète carabin presque, espiègle, assurément.
Les autres poèmes sont d’une autre facture. Dont le dernier. Sublime de ce long calme, du long infime qu’il accueille, "aucun bruit longuement" à troubler la remontée du souvenir d’enfance. Là-bas, parmi les années d’errance, avec ses reprises anaphoriques qui n’ouvrent à rien, sinon marcher dans les pas de l’enfance où l’être affleure. Et puis se pencher sur le minuscule narcisse, si petit mais qui soudain a envahi déjà tout l’espace vacant.
Peste soit de l’horoscope, de Samuel Beckett, traduit de l’anglais et présenté par Edith Fournier, éd. de Minuit, novembre 2012, 7,50 euros, ean : 9782707322623.
LE DERNIER NUMERO D'ACTION POETIQUE
Le dernier numéro d’action Poétique vient de sortir. Une intégrale, comprenant un CD-rom donnant l’accès à la collection complète, de 1950 à 2012. 62 années de publication. Une somme. Qui prend fin aujourd’hui pour aucune mauvaise raison, ni financière, ni politique, ni moins encore idéologique ou intellectuelle. Mais aucune bonne raison réelle non plus. Sans raison particulière donc, si ce n’est celle de son initiateur à vouloir mettre un terme à 62 années de publications au service d’une certaine idée qu’il se faisait de la poésie. Le temps serait venu en somme, avoue Henri Deluy dans l’entretien qui en signe la préface. Peut-être la fatigue, la lassitude, semble-t-il avouer : il n’est plus aussi évident que par le passé de collecter des textes, susciter des écritures, fabriquer ou diffuser de la poésie en France. Une décision mûrie aux allures solitaires. La marque d’un homme ? Il y a de ça. D’une génération du moins, l’aventure inaugurée d’un retour de Tchécoslovaquie, d’une rencontre : celle de Gérald Neveu tout particulièrement, d’un engagement aussi, celui de vouloir changer la vie, changer le monde. Une aventure personnelle "très élargie" tout de même, conteste Deluy, en rappelant tous ceux qui l’ont accompagnée. Nombreux depuis Neveu et Jean Malrieu, depuis cette poésie d’immédiat après-guerre proche des révoltes, affirmant sa violence et travaillant la langue avec brutalité. Une génération très politisée. Basculant bientôt dans le goût de l’errance nocturne, de bar en bar, activistes des rues abjurées, des proférations brisées. Une génération qui a su pourtant se tourner vers les poésies étrangères pour retrouver un peu de ce souffle qui finissait par nous manquer. Changer de monde quand on ne peut changer le monde. Mais une génération ouverte à la diversité, poreuse aux expériences, méfiante des théories, des hégémonies, franche dans ses choix, de la Beat generation aux troubadours du patrimoine. Une génération sur le départ, s’effaçant plutôt que cédant sa place, à l’heure où revient aux nouvelles générations de créer leurs propres outils, comme le dit Deluy.
Action poétique, L’intégrale, dernier numéro, printemps 2012, avec 1 cd-rom comprenant l’intégrale 1950-2012, 304 pages, 21 euros, ean : 9782854632101.