Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La Dimension du sens que nous sommes

poesie

Ma langue au chat, tortures et délices d’un anglophone à Paris, Denis Hirson

15 Septembre 2018 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie, #essais

De langue, il est évidemment beaucoup question dans cet ouvrage. Dès sa préface du reste, Nancy Huston, l’amie de toujours, évoque d’emblée «ce petit flic surmoïque» de la langue française, qui ne cesse d’infliger ses persécutions aux natives de la si douce France. Denis Hirson en poursuit le fantôme, tournant autour de nos étranges allocutions, s’interrogeant, en poète amoureux des mots, sur leur histoire, leurs pratiques, les laissant souvent miroiter sous la lumière de son texte pour mieux nous les offrir à explorer nous-mêmes. Il s’étonne par exemple que la langue française soit aussi genrée. Rappelant le Père Bouhours, ce grammairien du XVIIème siècle, convaincu que le masculin était plus noble que le féminin et décidant en conséquence qu’il fallait que le plus noble l’emporte, d’où cette règle du peu de cas du nombre quand un masculin fait signe au cœur de mille féminins. C’est peut-être aussi pour les mêmes raisons qu’il nous fait remarquer que dans notre français, «mari» n’a pas d’équivalent féminin, ou que l’Homme soit le seul témoin de notre humanité… Avec un humour et une intelligence peu commune, Denis Hirson persiste, fouillant au creux de sa mémoire une interrogation qui ne l’a jamais quitté, une question de sa mère : « Dans quelle langue se trouve plongé l’esprit juste avant que n’émerge la pensée ? » Mais lui, dans le chassé-croisé qui le relie à Nancy Huston, l’une quittant le français pour faire route vers l’anglais, l’autre accomplissant l’exacte trajectoire inverse, ne sait répondre à cette question. C’est que le poète n’a pas mission à la clore mais à l’informer, la nourrir, l’éclairer en interrogeant avec subtilité le sens qu’elle recèle, ouvrant ses yeux, nos yeux, sur ce monde des mots que nous avons pourtant voulu rendre compréhensible. Et nous laisse les écarquiller. Ou nous étonner de ce que l’anglais soit aussi précis et le français si peu, ou plutôt que l’un s’attache tant à la matière quand l’autre s’en éloigne autant qu’il le peut, nous livrant ainsi des anglais qui marchent «dans» la pluie (singing in the rain, etc.), quand les français accomplissent cet extraordinaire tour de force de marcher «sous» cette pluie…

Ma Langue au chat, Tortures et délices d’un anglophone à Paris, Denis Hirson, préface de Nancy Huston, Points Seuil, collection Le goût des mots, octobre 2017, 202 pages, 6,90 euros, ean : 9782757865453.

Lire la suite

L’Affranchie, Pauline Moingeon Vallès, Compagnie Zineb Urban Théâtre

16 Juin 2018 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie, #théâtre

Elle est là devant nous, apaisée. Elle ne se tient pas devant nous : elle EST là. Non pour faire front, non pour faire face. AVEC nous. Pour partager avec nous ce moment où elle est enfin, en vrai. Comme le disent les petites filles : pour de vrai. Ou peu s’en faut : elle joue. Pour de vrai. Apaisée. Presque. A construire cet «avec» nous. Non pour dire donc, récapituler, mais être là. Ou presque : dans cet infime écart que la représentation impose. Adoptive. Quelque chose comme ça : elle nous a adoptés, plus qu’elle nous demande de l’adopter. Nous, son public, qu’elle s’emploie à saisir puis à défaire pour l’emmener ailleurs. Au travers de ce bout d’image par exemple, qu’elle nous tend, interrompant le cours de la représentation pour nous l’offrir à examiner. «Est-ce qu’on peut aimer une photo au point de se confier à elle ?». Mais elle ne se confie pas. Elle ne témoigne pas. Elle n’est plus ce martyre qu’elle devait être, elle n’est plus à cette place qu’on lui avait assignée. L’atroce est derrière elle, d’une histoire qu’il faut entendre, que nous devons entendre, que nous allons entendre et dont elle nous affranchit à son heure à elle, traversant ses âges passées, de la petite enfance à l’âge adulte –celle qui est devant nous. Une histoire d’adoption, de mère séparée de son enfant, de saccage, que nous allons découvrir –patience-, au gré du texte. Elle, elle est juste ici, maintenant, avec nous. Dans l’assurance de sa performance de comédienne. Avec juste ce qu’il faut d’inquiétude sous le personnage pour être personnellement présente à ce moment infiniment fragile. Dans une interprétation pourtant toute en cordialité. Le visage attendri, lumineux, la diction sûre de son bon droit enfin conquis, et puis les bras jetés soudain par-dessus l’horizon embrassant on ne sait trop quoi, qui, quand il n’y a plus personne à étreindre. Le public ? Trop imaginaire et trop réel en même temps. Quoi donc alors, quand il n’y a plus personne à étreindre ? Sinon cette étreinte pathétique de la représentation théâtrale… C’était son histoire d’ailleurs, ce problème d’étreinte. Enfin, celle de son personnage. Qu’elle anime d’un regard. Accrochant l’un, l’autre de la salle, dans cette proximité audacieuse. Traversant les yeux à la nage… Il y a cette franchise au vrai, non une innocence. La franchise d’une histoire difficile. Douloureuse. Qui déroule son tragique au fil du texte, le retient puis l’abandonne entre nos mains. Là, devant nous, pour qu’il devienne notre histoire dans cet instant magique où le théâtre se fait. Ce que je veux dire, c’est qu’elle est là et que ce n’est pas si aisé, qu’elle nous tient devant elle pour nous amener à être sans elle dans cette histoire, blessée, celle d’Alice. Qu’elle incarne. Celle d’une douleur dont elle s’affranchit (encore). Qu’elle dépose devant nous, entre nos mains. A nous d’en prendre soin. Et dans cette contraction que le théâtre construit, c’est notre propre capacité de résilience qu’elle vient solliciter. Elle, est affranchie. Le trouble est du côté du public. Empoigné. Saisi. C’est son histoire à lui désormais. Le texte est superbe, écrit en dialogues rêches, directs, intègres. Qui se conclut par la mise en scène d’une bande sonore où se fondent les unes dans les autres les voix de sa vie, élémentaires, installées chacune dans sa probité.

L’Affranchie, de et par Pauline Moingeon-Vallès, Librairie l’établi, Alfortville, jeudi 14 juin 2018.

L’Affranchie, une création de la Compagnie ZUT (Zineb Urban Théâtre, Montreuil), mise en scène de Elise Touchon Feirreira, sera donnée au Festival Off d’Avignon du 5 au 29 juillet, à 17h au Laurette Théâtre.

Site web : http://www.compagniezut.fr/

 

L’Affranchie : «Alice Albert a 36 ans. Elle vient de recouvrer la santé et la liberté. Elle a enfin emménagé seule dans un petit appartement où elle a donné rendez-vous à son fils, Nim, qu’elle n’a pas revu depuis leur séparation quand il avait un an.

Inspirée d’une histoire vraie et basée sur des témoignages, L’Affranchie raconte la vie d’une femme qui après n'avoir été que l'ombre d'elle-même, s'éveille de nouveau à la vie et trouve la force d'en savourer chaque instant. Cette force qui habite chacun de nous et nous relie les uns aux autres.»

Lire la suite

Lecture de l’établi à la librairie l’établi, Studio-théâtre Vitry, hors les murs

15 Mars 2018 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #Politique, #en lisant - en relisant, #poésie, #théâtre

La librairie l’établi a tiré son nom du livre éponyme de Robert Linhart, véritable chef d’œuvre de la littérature française, L’établi, publié aux éditions de Minuit en 1978. Des années 1967 aux années 1973, de jeunes intellectuels se sont établis en usine, pour marcher à la rencontre d'une classe ouvrière qu'ils idéalisaient, mais ne connaissaient pas. Ils y sont allés armés de l’idée naïve qu’ils constituaient une avant-garde éclairée, seule capable d’organiser le mouvement ouvrier dans son désir de libération. Et du sentiment généreux qu’ils avaient quelque chose à apprendre à son contact. Un paradoxe dont ils revinrent le plus souvent décillés, tel Robert Linhart découvrant que les ouvriers pouvaient parfaitement s’organiser sans lui. De ce mouvement il n’est resté qu’un livre. Celui de Robert Linhart. Moins un témoignage qu’une épreuve féconde. Le livre L’établi, à lui seul, constitue un aboutissement qui a transcendé largement son objet. Peut-être tout écrivain est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’un livre, à la rencontre d’un monde qu'il croyait transformer et que son ouvrage a peut-être en effet transformé, là où il n'attendait plus rien...

Peut-être tout comédien est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’une lecture… Hier soir, le comédien du studio-théâtre de Vitry, Guillaume Gilliet, nous en a administré la formidable preuve, au travers d’une interprétation tantôt malicieuse, tantôt grave de l’établi. Et ce qui était frappant dans cette lecture, c’était sa capacité à faire ressortir le caractère poignant de l’expérience rapportée par Robert Linhart qui a su, mieux que tout autre, saisir ces conditions d’humiliation faites aux hommes dans les sociétés libérales. C’est jusque dans le détail des vies, au plus intime des gestes qui nous fondent, que Robert Linhart est allé débusquer ce que vivre veut dire, bien au-delà des circonstances historiques ou sociologiques du travail à la chaîne. Hier soir, Guillaume Gilliet nous a littéralement jetés dans cette condition humaine qu’ils sont trop nombreux à considérer comme fâcheuse, préméditant sa lecture pour nous engager, chacun,  à en relever en nous les exigences. Nous ravissant peu à peu, au fil d’un texte souvent ironique dont sa lecture soulignait avec allant le ton moqueur, Guillaume Gilliet nous a offert la chance d’éprouver l’émotion de cette incertitude qui pesa dans l’usine Citroën et que Linhart rapporte au moment de relever la tête, et celle d’éprouver le frémissement libérateur quand la lutte s’énonce, où puiser non seulement la force d’être enfin, mais sa générosité. En une heure de temps, nous avons pu éprouver la mesure d’un monde fait pour broyer les vies et partager la joie de déposer le renoncement auquel nos sociétés nous ont tant réduits, à travers une lecture facétieuse et juste.

Prochaine lecture à la médiathèque de Vitry-sur-Seine.

A suivre : Longueur d’ondes, histoire d’une radio libre,

vendredi 23 mars, samedi 24, dimanche 25 et lundi 26, par la Compagnie Trois-six-trente, direction : Bérangère Vantusso.

En mars 1979 commençaient d'émettre l'une des premières radios libres françaises, autour des luttes dans le bassin sidérurgique de Longwy. C’est cette histoire que la pièce raconte.

contact@studiotheatre.fr

tél 01 46 81 76 50

L’établi, Robert Linhart, éditions de Minuit, poche n°6, 180 pages, 6,50 euros, ean : 9782707303295. Première publication aux éditions de Minuit en 1978.

Librairie L’établi,  8 Rue Jules Cuillerier, 94140 Alfortville

Lire la suite

La Prison et l’idiot, Arnaud Théval

16 Février 2018 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie

Arnaud Théval est allé en prison. De son plein gré. Plusieurs années. Mais en excluant toute relation frontale aux taulards : il y est venu pour voir, non les voir, et donner à voir sa vision des prisons françaises. De son plein gré : écartant toute commande. Il revient ici d'une prison vidée de ses occupants. L’idiot, c’est lui. On l’aura compris. Qui a déambulé dans des lieux vides. Enfin non, justement : des lieux saturés de traces, de ces petites choses abandonnées par les prisonniers et qui révèlent tant leur présence. Dessins, graffitis, grattages, photos, magazines déchirés, découpés, égarés. Il observe. Les frottements des pieds au sol. On voit ça très bien. Et puis la vétusté du lieu. Les prisons françaises sont vieilles pour la plupart. Partout il faut les rénover. Un moment clef de notre histoire donc. Espère-t-on. Ce qu’il montre, c’est un lieu sans horizon. Métaphoriquement. Comme littéralement. Pour en accentuer le trouble, il photographie en gros plans, ou en plans américains. Et ce qui frappe, c’est son traitement de l'image en aplat. Tout y est ramené sur le même plan. Pas d’épaisseur. Pas de profondeur. Un no man’s land inquiétant. Plongé dans le silence d’une prison vidée. Et peu à peu une sorte de récit photographique s’organise dans ce partout des bouts de quelque chose. Il prend le moindre coup de crayon sur un mur, ces détails où la vie s’est accrochée. Des bouts de rien pas encore détruits par les machines de nettoyage. Car on nettoie les cellules, dont beaucoup sont d’une saleté crasse. Mais on y a logé des êtres humains. La cellule, lui a-t-on dit, est propriété de l’état, pas du détenu qui l’occupe, et qui ne peut que s’inscrire dans l’éphémère, même s’il doit y rester des années. Des cellules que l’état n’a pas songé à rénover des siècles durant dirait-on. Or chaque cellule est un univers, où il avance à pas feutré pour en reconstituer l’équilibre. Ne rien déranger. Une scène de crime… Sur l’instant, ses images dérangent, qui esthétisent la crasse et la transforme en élément pictural. Et puis on finit par comprendre le recours aux mots, ce texte qu’il leur adjoint, pour dire ce qu’elles pourraient ne pas montrer : la peur, le poids, l’effroi. Et bien que le rapport aux surveillants soit biaisé, Arnaud Théval parvient à soulever un voile et rapporter leur témoignage poignant : «Personne n’est fait pour ça». Au fil des pages, le monde qu’il a recomposé finit par dénoncer la fausseté du regard que nous posons tous sur ce lieu, qui reste à jamais extérieur à nos vies. C’est cela que disent ses images : cette fausseté, l’impossibilité à comprendre l’univers carcéral. Les bouts de scotch, une croix, un clou, un vieux sapin de Noël abandonné composent l’univers pitoyable d’une poésie désespérée dont on ne peut qu’éprouver la honte d’en être le témoin inutile…

Arnaud Théval, La Prison et l’idiot, édition Dilecta, juin 2017, 192 pages, 28 euros, ean : 9782373720266.

Lire la suite

Chômage monstre, Antoine Mouton

9 Février 2018 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie

Antoine Mouton est poète, et c’est en tant que poète qu’il aborde le thème. Un thème qui ne se laisse pas si facilement abordé au demeurant, sous cet angle. Mais une matière tout de même, que l’on peut travailler. Sous l’angle des sommes dues par exemple, dans le premier poème. Sous l’angle de la faim, du besoin de partage, de la soif d’être encore de ce monde, de ce qui reste inscrit dans la chair et l’esprit quand les raisons de cette inscription ont disparu. Le narrateur l’avait bien spécifié. Il avait pris la précaution de bien demandé au garçon de café, guindé comme il se devait naguère, tiré à quatre épingles, si les notes non réglées lui étaient retenues. Il avait pris soin de lui en quelque sorte, s’était intéressé à sa profession, ses manières, ses révélations : les clients comme des patients, souvent prompts à s’épancher. Le travail est une chose dure, qui vous marque à jamais, se consigne dans votre être et y dure au-delà de toute espérance... Il en convenait volontiers. Lui qui n’en avait plus et dont les gestes témoignaient encore de ces années où tout son corps avait été contraint de s'y plier. Il avait mangé. Plutôt bien. Et puis il était parti sans payer. Lui laissant un poème sur la table, pour tout lui expliquer. Le travail est une chose effarante. Comme un caillou. Antoine Mouton file la métaphore : ce devenir caillou qui nous pend tous au nez, cette pétrification, cette ossification si l’on peut dire. Autant  la prendre avec légèreté, puisque cela n’en vaut plus vraiment la peine dans ce monde de pierre où seuls quelques élus disposent encore de leur corps, quand tous les autres soit en sont privés, soit en subissent l’horreur. Il faut donc pouvoir le mettre à distance ce travail, et la poésie est là pour nous y aider. Qui nous secourt dans cette civilisation pétrifié de croyances ineptes. Mais parfois Antoine Mouton rompt avec toute distance et plante entre deux paragraphes un vers qui effraie. Blesse. Terrifie. L’air de rien. Il faut s’accrocher. Sa poésie se relance alors comme obsédée par cette part qui nous a été arrachée, drossée par le grand vide de nos vies épuisées. Il faudrait courir, mais nous n’en avons plus la force. Épier au moins les pas de ceux qui déjà sont sur nos trousses, dans ce monde sans escale, dans ce monde impérieux où dire est devenu une tâche impossible tant ils nous ont menti. Il faudrait. Mais on ne peut plus. Vivre est devenu comme une plaie que rien ne referme. Personne n’a désiré cette vie-là !

Antoine Mouton, Chômage monstre, édition La Contre Allée, 17 janvier 2017, 66 pages, 12 euros, ean : 9782917817650.

Lire la suite

Les suppliques furieuses de Bouziane Bouteldja

28 Mars 2017 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie, #danse, #théâtre

Hier soir, sur la scène des EMA, à Vitry-sur-Seine, Bouziane Bouteldja, en résidence au théâtre Jean Vilar et aux EMA et dans le cadre de la semaine de la danse organisée par la ville de Vitry, à laquelle s’est associée la Briqueterie, a proposé un spectacle proprement ahurissant, mélangeant hip-hop et danse classique avec ses élèves de la section danse du lycée Citroën de Paris et ceux du conservatoire de danse classique des EMA de Vitry, avant de clore la session par un solo d’une puissance souveraine : Réversible. La colère, tel était le thème autour duquel ses élèves avaient travaillé. Imaginez alors cette colère essaimant sous la chorégraphie d’ordinaire évanescente de la danse classique ! Colère rentrée pour les uns, froide, explosive pour les autres, en discrétion, en disruption en irruption, interprétée avec une élégance et une force inattendue par ces jeunes danseurs, démultipliée bientôt par la violence festive du hip-hop avant de brûler, littéralement, dans ce corps à corps effarant proposé par Bouziane. Déchirement, exaspération, supplique d’un corps bardé d’interdits par les religions révélées, s’arrachant, tel celui des esclaves de Michel Ange, chair à chair, aux entraves qui le brident. Corps meurtri, gommé, esseulé, ancré à des tonnes de pesanteurs, affecté, re-ligere (ce relié des religions qui n’embrasse aujourd’hui aucun sublime dirait-on) –mais pour le pire… Corps défait qu’il recommençait sans cesse, là, sous nos yeux, s’arrachant à lui-même, à son double incarcéré, à cette matrice inconvenante et obscène de l’égarement dans lequel les religions sont tombées. Corps furieux, aimant sinon aimé de nuées incapables d’apporter la paix sur la terre. Corps en déséquilibre constant, cherchant comme une proie son équilibre avant d’exploser en figure foudroyante. Quel spectacle, quelle puissance, quelle leçon !

Lire la suite

Silence, Les cahiers du détour

3 Juin 2015 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie

Silence, Les cahiers du détour

Heureux babillages de l’enfance, où tremble le silence comme la flamme des veilleuses.

De thème en thème, la revue élabore son vagabondage, Obstinément, après Regard, Empreinte, Limite, Premier. Ce cinquième numéro donc, qui invite au Silence. A ses collaborateurs, une seule recommandation a été donnée : se risquer à le rompre, à l’entendre, le donner à voir. L’un travaille sur les coutures de sa mémoire, l’autre les plis de ses mensonges. Où donc commencer à se taire ? Parfois une page, brusquement rongée de blanc, laisse échapper un silence presque musical. Poèmes, textes et images épellent leurs embrasures dans une mise en espace savamment réfléchie. Là où meurt la parole, ne naît pas forcément l’illustration. A d’autres moments, la page presque blanche paraît tomber dans l’affectation de ces silences que l’orateur ménage, pour suspendre à ses lèvres son auditoire. Où donc recommencer à parler ? L’on ne s’effraie pas assez de la banalité du silence, chargé de prétendues vertus secrètes. Loin des faux apaisements, dans cet objet qu’elle ouvre aux déchirures typographiques, la revue étonne cependant de si peu céder à l’emphase. C’est que l’on n’y rompt pas le silence pour des vétilles, bien qu’on sache s’en défaire pour des broutilles. Heureux babillages de l’enfance, dans la confrontation au temps qui passe, vacillant, inquiétant parfois, insupportable aussi, il ouvre ses invraisemblables espaces chevillés, semble-t-il, aux territoires des âges.

Silence, Les cahiers du détour, n°5, éditions Acerma – L’imprimerie, 22 rue du Plateau 75019 – Paris, mai 2000, 60p.

Lire la suite

Le Carnet retrouvé de Monsieur Max, Bruno Doucey

21 Mai 2015 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie

Le Carnet retrouvé de Monsieur Max, Bruno Doucey

« Et tous ces bons français qui adressent à l’Administration des lettres de dénonciation »… Juif catholique, poète, français, Max Jacob, dans ce journal imaginaire, découvre ce qu’il en coûte de porter son nom. Novembre 43, Saint-Benoît-sur-Loire. Max Jacob attend. Rien. Sinon sa dénonciation pour ce qu’il n’est pas, pour ce qu’il n’est plus, pour ce qu’il n’a jamais été vraiment : juif. Des courriers anonymes, il en reçoit. Menaçants : «Le fait de vous être converti au catholicisme, (…), ne fait de vous ni un chrétien, ni un français de souche». L’expression renvoie à notre propre actualité. Français de souche… Il n’y a pas si longtemps, un débat nous y congédiait tous explicitement, pointant cette fois les musulmans et les rroms.

Bruno Doucey a endossé la voix de Max Jacob pour tenter d’éprouver, aujourd’hui, l’anxiété, l’angoisse, la terreur et la dignité qui furent le grain d’une parole attendant son bannissement. Peu importe l’imagination qu’il a dû forcer pour compléter les pointillés de ce que l’on connaissait déjà. Ce «Je» jacobien qui se fait entendre mérite qu’on s’y frotte, moins comme un devoir de mémoire ni même le remords que nous ne méritons pas, mais l’exigence d’un «plus jamais ça» qui ne serait pas que de posture, facile, puisque la Shoah a déjà eu lieu, si confortable qu’elle en oublierait les pogroms à venir, de rroms cette fois, ou de musulmans, dans cette France même du devoir de mémoire…

Bruno Doucey est donc allé à la rencontre de ce destin foudroyé injustement. Et la question n’est pas de savoir s’il y a réussi ou non, s’il a bien ou mal incarné cette voix, s’il l’a bien ou mal dessinée, mais qu’il l’ait osé. Dans ce temps infiniment court de l’attente. 43, 44, et puis l’on envoya Max Jacob pourrir à Drancy. Pourrir, littéralement, ses poumons gorgés d’eau, malade, affaibli, mourant. Un homme pieux, qui croyait dans le Dieu des chrétiens et allait à la messe, racontant avec élégance ses difficultés de survie dans cette France raciste qui semble tellement identique à la nôtre… Doucey construit un homme occupé à ne pas l’être, cherchant comment vivre ses dernières heures de liberté, solitaire, congédié déjà dans son «allure de gnome claudiquant ». Victime idéale, forcée dans ses apparences physiques. Il raconte un homme malade, reclus dans un repli du temps, en poète lui-même, à la recherche de cette voix dont il a bien senti qu’elle allait se perdre si nous n’en répondions pas de nouveau. Il raconte un homme insensé, refusant de quitter la France, refusant de se faire vagabond, de moins en moins écrivain, de plus en plus chrétien, un homme sans histoire désormais. Littéralement. Faut-il vraiment poser la question de savoir si Bruno Doucey a su se couler dans la peau de Max Jacob ? S’il lui a été fidèle ? Il importe seulement qu’il en ait relevé le fantôme pour nous faire part de cette France abjecte de corbeaux dont le bruit lourd ne s’est pas éteint. Il raconte une agonie collective, celle d’une Nation sans Peuple et de populations qu’on égorge. Et ce gouffre obscur qui tend la flèche du récit : Drancy, comme le trou noir infécond de notre Histoire, jamais comblé, toujours prêt à ouvrir sa gueule pour attraper d’autres sujets : demain les rroms, demain les musulmans.

Le carnet jaune, donc, retrouvé : B 15872… «Préviens Cocteau», note Max Jacob. Il est à Drancy. Pour lui l’insoutenable va prendre fin. «Qui voudra écrire après Drancy devra débuter par la forme énumérative». Les juifs, les rroms, les musulmans, les juifs de nouveau, n’en doutez pas.

Le Carnet retrouvé de Monsieur Max, Bruno Doucey, éditions Bruno Doucey, avril 2015, 176 pages, 15,50 euros, ean : 9782362290831.

Lire la suite

Le regard Picasso, suivi de André Masson, Nelly Kaplan

19 Mai 2015 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie

Le regard Picasso, suivi de André Masson, Nelly Kaplan

Les éditions Frémeaux rééditent deux films de Nelly Kaplan, l’un sur Picasso, l’autre Masson. Des deux, le Voyage d’Eros au cœur de l’œuvre de Masson paraît aujourd’hui le plus troublant, le plus abouti d’une certaine manière, le plus «neuf». Caméra au poing Nelly Kaplan scrute l’œuvre érotique de Masson, en feignant de la découvrir, le montage révélant combien tout cela a été prémédité. La caméra flâne, paraît parcourir les gravures comme on filmerait un paysage qui se donnerait à voir dans toute son étendue, mais pour mieux en interrompre le flux, s’arrêtant ici sur un détail balayant là un ensemble parfaitement identifiable pour faire saillir toute la violence du trait, la souligner, la révéler dans ces contiguïtés de morceaux choisis. A l’image, ce qui perce est d’un coup plus brutal, plus violent qu’on ne l’imaginait des œuvres de Masson, où la composition dissimule souvent le déchaînement de violence pourtant bien visible. Le film prend du coup une tournure épique, rehaussée par l'accompagnement musical. Scènes de guerre, gueules s’arrachant à l’entrelacs des traits griffés sur le papier, c’est un choc qu’elle saisit, le chaos qu’elle délivre. L’énergie de tout cela, l’audace surgie dans la main du peintre, où le figuratif vient poindre comme un accident, non une raison, avec ses figures crues, terriblement impudiques.

De la course de la caméra dans l’œuvre de Picasso, on en revient avec une impression plus sobre. C’est quelque chose comme un hymne qui nous est offert, une poésie filmée à l’occasion de l’Année Picasso, en 1967. Ce dernier a 81 ans, son œuvre est derrière lui, il en parle ou elle lui en fait parler sans l’excès du geste. Images d’actualité, l’ensemble colle presque pédagogiquement au projet scénographique réalisé aux Petit et Grand Palais, «l’inventaire de quelqu’un qui s’appelle comme moi», ainsi qu’aimait à le qualifier Picasso. Variations de Beethoven sur un thème de Diabelli, le film est plus sage, découpé en rubriques. Ouvrant sur le formidable chapitre des autoportraits qui saisissent : c’est du Giotto dans cette manière de remplir les surfaces !

Nelly Kaplan cède tout de même au plaisir d’instruire notre regard, qui doit passer par la rupture des Demoiselles d’Avignon pour éduquer notre compréhension de l'œuvre. L’analyse n’est pas savante bien sûr –on le regrette presque parfois, en particulier lorsque est évoquée cette phrase aussi malicieuse qu’obscure de Picasso, parlant de cette «trahison du sensible» qui l’aurait contraint à rompre avec ses représentations premières. Mais le propos est ailleurs, construit par avance, jouant de l’effet de dramatisation pour laisser surgir un trait, une figure, qui au vrai donne surtout à voir une sorte de désespoir de la caméra à la poursuite d’un objet qui lui échappe : la peinture. Il y a quelque chose de pathétique souvent, dans les mouvements de cette caméra, s’approchant, s’éloignant, sans rien pouvoir saisir. «Le cinéma en peinture», disait Nelly Kaplan de son essai, interrogeant sans cesse ses raisons de cadrer ou de décadrer, et la succession des plans. Quel moyen l’art cinématographique peut-il mettre en œuvre pour rendre compte des moyens picturaux ? On le sait : ils sont chétifs. Il faut donc faire autrement, ce à quoi s’est employée Nelly Kaplan, nous proposant du coup la mise en scène d’un événement esthétique : son regard sur l’œuvre de Picasso.

LE REGARD PICASSO, SUIVI DE ANDRÉ MASSON À LA SOURCE LA FEMME AIMÉE, de Nelly Kaplan, éditions fremeaux et associes, PRODUCTION : CYTHERE FILMS, (CLAUDE MAKOVSKI ET NELLY KAPLAN), DURÉE TOTALE : 64 MIN, DVD NTSC - COMPATIBLE MONDE

Lire la suite

Dans ma prairie, Frédéric Boyer

13 Mai 2015 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie

Dans ma prairie, Frédéric Boyer

La prairie comme retable d’un deuil inouï. Portée par le vent, son infini recueilli en quelques vers dansés. Là-bas, l’herbe convoquée sous le vent, au fond nulle part -(de nous ?). La prairie comme au-delà magnifique, exalté peut-être, un canoë de bois rattrapé in extremis pour nous faire trappeurs, voleurs de feu si l’on y tient, pionniers parmi les morts engloutis. La prairie comme un continent disparu, qui ne peut désormais exister que dans l’espace du poème -(il faut s’en inquiéter). Qui ne peut s’assurer que dans le repli d’un verbe entrecoupé d’incantations comme autant d’inscriptions perdues au fond de nos mémoires -l’être de l’herbe, celui du rocher ne tenant l’un et l’autre que par la répétition où l’auteur les enlace. La prairie… Où quitter ce monde d‘ennui pour rallier l’univers où ça tient : « être ». La langue alors collée aux objets qu’elle décrit pour se faire véritable sinon vérité. Et nous embarquer dans le voyage du rythme, le phrasé du poème comme une valse nous entraînant pour soutenir le mot sans cesse revenu, dernier refuge de l’esse si loin de son réel, l’abordant dans ce travers du texte qui cède à l’injonction, curieuse mais opérante, de nous appeler à « relire Homère » pour sentir enfin notre poids d’existence et nous faire à notre tour Ulysse dans l’aventure du Poème, oiseaux, buissons, lavandes. Se construire, donc, cet imaginaire en toute beauté, simplement festonné d’une cabane de rameaux, la prairie finalement réfugiée en nous.

Dans ma prairie, Frédéric Boyer, P.O.L., avril 2014, 74 pages, 12 euros, ean : 9782818020548.

Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>