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La Dimension du sens que nous sommes

Résolutions, éditions de notoriété publique

6 Février 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie

Résolutions, un poème publié anonymement par les éditions de notoriété publique. Un texte qui non seulement n'est pas signé, mais ne signe pas. Et ce refus de signature n’est ni coquetterie ni posture : il est pensée. Résolutions est anonyme parce qu’il s’attaque précisément à ce qui, dans le monde contemporain, continue de faire autorité : le sujet assignable. Ici, l’anonymat n’efface pas la voix : il la rend plus revêche. Il empêche toute reconduction biographique du sens. Il interdit que le poème soit récupéré comme expression de soi : ce qui parle n’est pas quelqu’un, c’est une langue en crise, traversée par l’histoire.

Le texte travaille une injonction -il faut-, jusqu’à la retourner contre son propre régime de nécessité. Cet il faut est la forme linguistique de l’époque : celle de la gouvernance, de l’optimisation, de la conformité. Or ce poème ne la dénonce pas de l’extérieur, il l’habite jusqu’à l’épuisement. D’où le style de l’acharnement, de la reprise, du bégaiement, où la phrase devient le lieu même de la lutte. Nous sommes loin d’un lyrisme du tremblement : ici, le tremblement est structurel, politique, historique.

La langue est d’une rigueur implacable. Coupures, répétitions, syntagmes suspendus : tout concourt à faire sentir l’impossibilité contemporaine de dire «je» sans reconduire une fiction de maîtrise. Le poème affirme une thèse radicale : le sujet n’est pas détruit par l’histoire contemporaine, il est rendu superflu. Ce déplacement est décisif. Il ne s’agit plus de libérer ce sujet, mais de le désenclore, de le rendre traversable.

C’est là qu’intervient iel, non comme identité, mais comme opérateur philosophique. Iel n’est pas ici un troisième terme, encore moins une synthèse : il est ce qui empêche la phrase de se fermer. Une faille active dans la grammaire du pouvoir. En cela, le texte rejoint une ligne foucaldienne et benjaminienne : interrompre plutôt que produire, suspendre plutôt que promettre.

Dans le champ poétique, Résolutions refuse la pacification du poème comme espace de réparation. Il ne soigne rien. Il use. Il insiste. Il met la poésie à l’épreuve de ce qu’elle peut encore faire quand l’histoire parle trop tard et trop fort. Poème sans auteur, sans promesse, sans monde clé en main, mais poème nécessaire, parce qu’il tient exactement là où tout demande que cela cesse.


Revenons encore sur l’anonymat de Résolutions, qui n'est pas un effacement, mais une opération théorique. Ne pas signer revient ici à refuser la forme moderne de l’auteur comme point de garantie du sens. Ce geste engage d’emblée le poème dans une politique de la désidentification que Foucault appelait de ses vœux lorsqu’il invitait à «se déprendre de soi-même». Car nous ne pouvons oublier que ce qui parle n’est jamais d'abord un sujet, mais une langue travaillée par les dispositifs de pouvoir.

Revenons aussi sur ce matériau central du poème : l’injonction «il faut», forme linguistique minimale de la gouvernementalité. Cet il faut n’ordonne plus rien, on l'a laissé entendre : il opère à vide, comme norme diffuse sinon confuse, impératif de performance, de compatibilité. Le texte, étonnamment, ne s’y oppose pas frontalement : il l’use par répétition. À la manière benjaminienne cette fois, car il ne produit pas un avenir : il interrompt. La poésie devient ici un geste d’arrêt, une suspension dans la marche forcée de l’histoire.

La thèse la plus nette du poème est donc bien celle que nous avions repérée : le sujet contemporain n’est pas réprimé, il est rendu superflu. Nous ne sommes pas interdits de dire «je» mais sommés de le dire dans des formes déjà vides. C’est précisément ce diagnostic qu’Agamben formule lorsqu’il décrit une époque où la vie est intégralement prise dans des procédures sans transcendance. Le «je» y devient dossier, donnée, résidu administratif.

Face à cela, iel n’apparaît pourtant pas comme une identité alternative, mais comme ce que Butler nommerait une faille performative dans la norme. Iel encore une fois ne remplace rien, ne stabilise rien : il empêche juste la clôture. Il est un opérateur de traversée, un pronom qui maintient le sujet dans l’inachevé. En ce sens, iel n’est ni inclusif ni réparateur : il est politiquement instable, donc actif.

La langue du poème épouse ce projet sans concession. Syntaxe fragmentée, reprises obsessionnelles, phrases ajournées : le poème met en crise la phrase comme unité de maîtrise. Il n’y a ici ni lyrisme de l’intime ni esthétisation de la ruine, juste une ascèse : tenir le langage à l’endroit exact où il peut encore résister sans promettre. Résolutions s’impose par ce refus rare : pas de sujet à sauver, pas de monde à annoncer. Un texte qui ne demande pas qu’on y croie, mais qu’on s’y déprenne.

 

 

Résolutions, Anonyme, éditions de notoriété publique, collection poésie, février 2026, 5 euros, ean : 9782919275168

contact : denotorietepublique@aol.com

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