poesie
Peste soit de l’horoscope, Samuel Beckett
Un inédit. Poèmes écrits entre 1930 et 1976. Très peu en fait, assez pour ceux qui aiment Beckett. Assez aussi pour voir son style évoluer. Et admirer le dernier poème, quand Beckett n’a plus rien à prouver, qu’être, tenir, là où rien ne tient, dans ce paradoxe du langage que la poésie intrigue.
1930, Beckett loge pour quelques mois encore à Normal Sup. En une nuit il écrit Whoroscope pour participer à un concours, qu’il gagne. 98 vers sur la vie de Descartes, qui aimait son omelette faite avec des œufs couvés durant huit à dix jours… "deux ovaires battus avec du jambon de charme"… ça sent son dadaïste, poète carabin presque, espiègle, assurément.
Les autres poèmes sont d’une autre facture. Dont le dernier. Sublime de ce long calme, du long infime qu’il accueille, "aucun bruit longuement" à troubler la remontée du souvenir d’enfance. Là-bas, parmi les années d’errance, avec ses reprises anaphoriques qui n’ouvrent à rien, sinon marcher dans les pas de l’enfance où l’être affleure. Et puis se pencher sur le minuscule narcisse, si petit mais qui soudain a envahi déjà tout l’espace vacant.
Peste soit de l’horoscope, de Samuel Beckett, traduit de l’anglais et présenté par Edith Fournier, éd. de Minuit, novembre 2012, 7,50 euros, ean : 9782707322623.
LE DERNIER NUMERO D'ACTION POETIQUE
Le dernier numéro d’action Poétique vient de sortir. Une intégrale, comprenant un CD-rom donnant l’accès à la collection complète, de 1950 à 2012. 62 années de publication. Une somme. Qui prend fin aujourd’hui pour aucune mauvaise raison, ni financière, ni politique, ni moins encore idéologique ou intellectuelle. Mais aucune bonne raison réelle non plus. Sans raison particulière donc, si ce n’est celle de son initiateur à vouloir mettre un terme à 62 années de publications au service d’une certaine idée qu’il se faisait de la poésie. Le temps serait venu en somme, avoue Henri Deluy dans l’entretien qui en signe la préface. Peut-être la fatigue, la lassitude, semble-t-il avouer : il n’est plus aussi évident que par le passé de collecter des textes, susciter des écritures, fabriquer ou diffuser de la poésie en France. Une décision mûrie aux allures solitaires. La marque d’un homme ? Il y a de ça. D’une génération du moins, l’aventure inaugurée d’un retour de Tchécoslovaquie, d’une rencontre : celle de Gérald Neveu tout particulièrement, d’un engagement aussi, celui de vouloir changer la vie, changer le monde. Une aventure personnelle "très élargie" tout de même, conteste Deluy, en rappelant tous ceux qui l’ont accompagnée. Nombreux depuis Neveu et Jean Malrieu, depuis cette poésie d’immédiat après-guerre proche des révoltes, affirmant sa violence et travaillant la langue avec brutalité. Une génération très politisée. Basculant bientôt dans le goût de l’errance nocturne, de bar en bar, activistes des rues abjurées, des proférations brisées. Une génération qui a su pourtant se tourner vers les poésies étrangères pour retrouver un peu de ce souffle qui finissait par nous manquer. Changer de monde quand on ne peut changer le monde. Mais une génération ouverte à la diversité, poreuse aux expériences, méfiante des théories, des hégémonies, franche dans ses choix, de la Beat generation aux troubadours du patrimoine. Une génération sur le départ, s’effaçant plutôt que cédant sa place, à l’heure où revient aux nouvelles générations de créer leurs propres outils, comme le dit Deluy.
Action poétique, L’intégrale, dernier numéro, printemps 2012, avec 1 cd-rom comprenant l’intégrale 1950-2012, 304 pages, 21 euros, ean : 9782854632101.
JE SUIS LA - poème de Mario Freire de Meneses
Je suis là, où je ne devrais pas être
Je suis là, mon Père me regarde,
Dans les yeux de l’assassin quand il tue
Je suis là, où je ne devrais pas être Les marches nazies de la mort -MIKLÓS RADNÓTI.
«Va-t’en pour toi, quitte ta terre, ton lieu de naissance.» (Genèse, XII, 1).
Voilà comment, par cet ordre donné à Abraham, commence l’histoire du peuple hébreu…
«Il faut laisser maisons et vergers et jardins» (Ronsard), note MIKLÓS RADNÓTI dans son carnet. Ne pas s’habituer. C’est pourquoi le thème de la marche est omniprésent dans la pensée juive : le peuple reçoit la Loi dans le désert où il erre quarante ans, puis, arrivé en Terre Sainte, il reçoit encore l’ordre de demeurer huit jours par an dans des cabanes. Et c’est pourquoi de nombreux maîtres prirent l’habitude de s’imposer des périodes d’exil, comme Rabbi Na’hman de Breslev, qui disait : «Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, de peur de ne jamais te perdre !»
Mais là, il s'agit d'autre chose, de tout le contraire même, d'un destin choisi, puisque ces marches abjectes dont il est question dans le texte de Radnoti sont celles imposées par le bourreau nazi.
MIKLÓS RADNÓTI écrit son dernier recueil de poèmes déporté dans un camp de travail. Fuyant l’avancée soviétique, les nazis poussent leurs prisonniers dans une marche forcée qui durera des mois. Une marche de l’épuisement.
«La mort, dans la poussière / ardente de la Voie Lactée /, marche et poudre d’argent / ces pauvres ombres qui trébuchent.»
Une marche imposée par le boucher nazi vers une destination de longtemps mûrie, celle de la mort bestiale. A la première halte, 500 prisonniers sont massacrés. Il en reste 400. Tueries, boucheries se succèdent.
«Toujours en quelque lieu l’on tue : au sein d’une vallée aux cils clos, sur une montagne fureteuse, n’importe…»
MIKLÓS RADNÓTI écrit encore, les pieds ensanglantés.
«Du mufle des bœufs coulent sang et bave, / tous les prisonniers urinent du sang, / nous piétinons là, fétides et fous, (…)», et meurt.
Marche forcée, MIKLÓS RADNÓTI , Œuvres 1930 – 1944, traduit du hongrois et présenté par Jean-Luc Moreau, éd. Phébus, avril 2000, 190p., 19 euros, EAN : 9782859406080
CAROLYN CARLSON, DIALOGUE POETIQUE AVEC ROTHKO
"A corner of infinity burns", saisi dans l’extase d’un mouvement imperceptible.
Sous la pression du désir, un pli de ciel noir sombre, menaçant et vide, "d’une simplicité à faire peur".
Carolyn Carlson n’a pas cherché à commenter Untitled (Black, red over black on red) de Rothko, mais renouant avec la vielle tradition de l’ekphrasis, cet art de faire parler un objet supposé muet, a tenté d’inscrire dans le regard qu’elle portait sur ce tableau l’archéologie d’un discours qu’elle se refusait à unifier pour ouvrir sa langue à ce qui n’en était pas. Car comment convertir le visible en énonçable ? Carolyn Carlson ne s’y est donc pas essayée mais a risqué tout de même un poème, cette langue autre, non en suture de deux espaces qui ne lui étaient pas aussi familiers que la danse (la peinture, l’écriture), mais comme plongeant au plus profond d’un savoir, d’une possibilité de connaissance plutôt, inscrite au cœur du savoir grec entendu comme mathèsis et dont la Tragédie est porteuse, un savoir éthique donc, plutôt que théorétique, et qui concerne le cœur même de la vie ordinaire. Et c’est depuis la forme poétique, elle qui danse, qu’elle a tenté ce dialogue surprenant, opérant dans la praxis encore une fois, et non dans le théorétique, ayant compris que seule la praxis apportait une véritable connaissance des choses.
Que faut-il donc pour qu’advienne le regard ? Carolyn Carlson épelle l’épaisseur du pigment, consigne la géométrie des gestes dans le cadastre d’un corps toujours en mouvement, le sien, installé dans un vocabulaire volontiers sombre, sinon apocalyptique.
Elle contemple l’œuvre qui ne signifie rien mais se complaît à être, "mysterium ineffabile" affirme-t-elle un peu facilement, un monde tel qu’il dit être, ramenant encore abusivement l’œuvre à son créateur, dont on sent bien que le génie l’habite et fugace, à ses côtés Carolyn imagine : Rothko marche le long d’un torrent "enroulé dan ses rives de broussailles", pour aller plus loin asseoir la Mélancolie comme Rimbaud le fit de la Beauté sur ses genoux, "tourbillons de poussière en furie". Oui, certes, il y a bien tout ce vocabulaire compassé du génie, de la folie, du furieux dans l’acte de création mais qu’importe, à ne cesser de recouvrir le rouge de sa brosse et la pénombre d’un noir d’ébène, en écrivant cette lettre forte, émue, Carolyn ameute tous les ciels usés par nos lèvres, nos mains, pour dire l’extase de se ruer si bien dans l’éprouvant Voyage. Carolyn s'équipe en Rothko, robe noire, stature souveraine, observe longuement les lunettes cerclées de noir qu’il porte, comme un objet immense imposant au regard son horizon.
Rothko rêvait que l’on eût le courage de disposer l’un de ces lieux uniques qui n’aurait proposé au visiteur qu’une toile à contempler. Nous y sommes. De scènes blessées en rivages brûlants, on sent la fièvre monter et la peinture gicler et Carolyn tout au plaisir, inentamable, de se tenir face à cette toile, événement mystérieux descendue d’un ciel fatigué, celui où nous nous efforçons d’ordinaire de ne jamais rencontrer aucune œuvre. --joël jégouzo--.
Dialogue avec Rothko, Carolyn Carlson, éd. Invenit, coll. Ekphrasis, janvier 2012, 64 pages, 12 euros, traduit de l’américain par Jean-Pierre Siméon, EAN13 : 9782918698272.
POEME DE MARCEL PROUST : Anton Van Dyck
Anton Van Dyck Douce fierté des coeurs, grâce noble des choses,
Qui brillent dans les yeux, les velours et les bois ;
Beau langage élevé du maintien et des poses
Héréditaire orgueil des femmes et des rois !
Tu triomphes, Van Dyck, prince des gestes calmes,
Dans tous les êtres beaux qui vont bientôt mourir,
Dans toute belle main qui sait encor s'ouvrir...
Sans s'en douter, qu'importe, elle te tend les palmes !
Halte de cavaliers sous les pins, près des flots
Calmes comme eux, comme eux bien proches des sanglots ;
Enfants royaux déjà magnifiques et graves,
Vêtements résignés, chapeaux à plumes braves,
Et bijoux en qui pleure, onde à travers les flammes,
L'amertume des pleurs dont sont pleines les âmes,
Trop hautaines pour les laisser monter aux yeux ;
Et toi par-dessus tous, promeneur précieux
En chemise bleu pâle, une main à la hanche,
Dans l'autre un fruit feuillu détaché de la branche,
Je rêve sans comprendre à ton geste et tes yeux :
Debout mais reposé dans cet obscur asile
Duc de Richmond, ô jeune sage ! - ou charmant fou ? -
Je te reviens toujours... -. Un saphir à ton cou
A des feux aussi doux que ton regard tranquille.
image : Van Dyck, Dédale et icare...
Halloween ? Non : LA PEAU ET LA MORT, d’ALEKSANDER WAT
Un squelette qui se respecte Aleksander Wat (1990 – 1967). Non daté. Traduit par les soins du Courrier du Centre International d’etudes Poétiques, n0 189, janvier-mars 1991, Bibliothèque Royale, Bruxelles, issn : 0771-6443.
Image : Wat, parue dans la revue polonaise Notatnik frustrata, środa, 12 października 2011.
LE BUTIN DES PUISSANTS (O. V. de L. Miłosz 1877 – 1939)
"J’allais vers les pauvres… D’un monde où l’on ne pense pas ce que l’on dit à un monde où l’on ne peut dire ce que l’on pense (…). Car le Beau n'est rien autre que le commencement du terrible…
TOUT ANGE EST TERRIBLE (Rainer Maria Rilke)
"Ô heures de l’enfance