poesie
LANGUEUR ANGOR, de MUZAFER BISLIM, poète Rrom
Langueur angor pour ensorceler,
Langueur, angor retournent la naja nue,
L’éther ouvert ne couvre rien de nudité,
d’angor devinée nues dans une paume
de larmes nées,
Simple est le souffle à l’agreste,
même simple la recette de sa vie,
Comme la nature vide d’écho
qui ne berce les chantres fidèles,
L’adepte a vaincu le lecteur calme
de ses chansons,
lui révèle la loi du souffle,
Et lui ressuscite quelque effroi –
- pour affaiblir son orgueil le poète a gît,
Est-ce qu’une larme pleure et le pleur sourit ?
Pour que la haine s’enroule dans l’âme,
que la joie s’étouffe de moqueries,
Pour que l’angor langueur
menacent le cœur joyeux de suffoquerie,
un cabot sous crin de loup en attire les cris-
-afin de périr hardi de ses hurlements feints,
Qui pleurera sans larmes !?
Qui chantera la gorge sans voix !?
Quel alphabet sans raison d’un bouffon mécanique !
Une fuite dans la force de l’homme,
Orphelins bagatelles !
Du calme turbulents !
Langoureuses angorées – vous beautés de chagrin
je vous garde dans mon cœur, parmi les délices
je vous garde avec mes rires dont le nom est humain,
voici, votre orchestre muet
chant de chagrin, bien que sans son
que de vous rien ne reste !
que de vous rien ne reste,
que de vous rien ne reste .. !
Traduit de la langue des Rroms par Pierre Chopinaud, avec son aimable autorisation.
MUZAFER BISLIM, POETE RROM
"Sans innocence à l’être la vérité sacrera le démon".
Le Battement de l’âme pour un frère rêvé (extraits)
(…)
Je reconnais même je sais et feins tout d’ignorer
Le rythme du temps – il le fait sien,
Je sais être du silence ignorant de mon âme,
De la foi rancuneuse avec quoi je rends grâce !
Et m’agenouille,
Je nourris la bêtise
Qui me prive des grâces de la sagesse,
Comme corrompre la douceur,
Et de l’amour de l’homme baiser ma seule lèvre,
Voici : je suis sec !
Ne pas me hâter (extraits)
Ne pas me hâter,
Ne pas me hâter de dire que je suis humain,
La dérision s’étiole le béjaune affolé ;
Et ouais ! Qu’il en soit ainsi !
Ne pas me hâter
De prouver que je suis humain –
- de toute éternité !
Né en 1954, à Skopje en Macédoine, dans une société qui ne pratiquait pas l’édition. Aucun texte imprimé connu, sinon par la Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne. Poèmes traduits par Pierre Chopinaud.
Image Skopje : vue d’un satellite.
Amor de lonh (L’Amour de Loin - Jaufré Rudel, vers 1145)
En Mai, par les longues journées,
Il m’est bien doux le chant des oiseaux lointain.
Mais quand je me suis égaré,
Me souvenant de mon amour de loin
je vais plein de désir, morne, tête baissée,
Et ni chant d’oiseau, ni fleur d’aubépine
Me plaisent plus que l’hivernale gelée.
Jamais d'amour je ne jouirai
Si ne jouis de cet amour de loin.
Car mieux ni meilleur ne connais
Et ne vais nulle part ni près ni loin
Car tant est son prix vrai et pur
Que là, devant les Sarrasins,
Pour elle être captif je voudrais.
Triste et joyeux m'en partirai
Quand je verrai cet amour de loin.
Mais ne sais quand la reverrai
Car nos terrains sont vraiment loin.
Il y a tant cols et chemins
Et pour ceci ne suis devin
Mais que tout soit comme à Dieu plaît.
Paraîtra joie quand lui querrai
Pour l'amour-Dieu l'amour de loin.
Et s'il lui plaît j'habiterai
Près d'elle même si je suis de loin.
Alors arrivera l’entretien d’ami,
Et amant devenu proche quoique lointain,
Je jouirai du plaisir de ses beaux dits.
Je tiens bien le Seigneur pour vrai
Par qui verrai l'amour de loin
Mais pour un bien qui m'en échoit
J'ai deux maux car tant m'est de loin.
Ah que je sois là-bas pèlerin,
Et que ma cape et mon bâton
Soient par ses beaux yeux regardés.
Que Dieu qui fit tout qui va et vient
Et qui forma cet amour de loin
Donne le pouvoir au cœur que j'ai
Que bientôt je vois mon amour de loin.
En vérité, et en lieu aisé,
Tel que la chambre et le jardin
Me semblent dans tout temps un palais.
Il dit vrai qui me dit avide
Si désireux d'amour de loin
Car nulle autre joie ne me plaît
Que de jouir de mon amour de loin.
Mais ce que je veux m'est refusé
Car ainsi me dota mon parrain,
J’aime et ne suis pas aimé.
Mais ce que je veux m'est refusé
Que maudit soit le parrain
Qui fit que j’aime et ne suis pas aimé.
J’aime cette poésie courtoise, héritière du raffinement des cours arabes, célébrant l’"amor de lonh" (l’amour de loin), seul permis aux chevaliers vivant à la cour de la trop noble Dame du suzerain, offerte pourtant chaque jour à leur contemplation, si belle, si intelligente, forçant le désir de simplement paraître et condamnant ses proches à la sublimation ardente de ne devoir plus être pour eux que leur image de l’idéal de la femme à aimer. Inaccessible, interdite, dans l’inassouvissement le trouvère se fait son vassal. Dame trop bien née qu’il ne peut approcher, fatale jusque dans cet amour de loin auquel, par bonheur, bien des Dames succombèrent, cédant au sublime désir de jouir enfin du monde…
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE VOL 1, LE MOYEN ÂGE - UN COURS PARTICULIER DE ALAIN VIALA ILLUSTRÉ DE TEXTES LUS PAR DANIEL MESGUICH, Coll. PUF – Frémeaux, Direction artistique : Claude Colombini à l'initiative de Michel Prigent, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 5
Correspondance, Valence Rouzaud
Cinquante-huit lettres comme autant de bouteilles jetées à la mer. J’ignore tout de Valence Rouzaud. J’ignore même s’il existe ou s’il a existé réellement. Passager clandestin d’un siècle débordé. Le monde ne serait plus un bateau ivre, regrette-t-il, à peine quelque cargo commissionnaire.
Paris en l’an 2000, une première missive pour ouvrir cette correspondance étrange d’un voyage sans bohême, le monde encore une fois garni de vide, à peine la froide horreur des villes où rien n’invite à méditer sur l’art poétique. L’art du poète ?, s’interroge Valence. Un art de fleuriste selon lui. Peut-être. L’art de placer le bon mot au bon endroit –mais ce serait alors accorder beaucoup à l’effet…
"Seul le pathos est voyou de la raison", affirme-t-il encore et la phrase m’arrête, me retient sur le bord de sa course, obviée, tout comme plus loin cette autre alors qu’enfin le soleil nous vient : "l’été, sa paresse nobiliaire". Ferais-je poésie de ces prélèvements bâclés, Valence obsédé de ce qu’on ne lise plus. Les poètes. Valence témoigne, le veut, de ce qu’il reste des usages non serviles des mots. La poésie serait-elle donc notre dernière consolation ?
Pourquoi m’envoyer cet ouvrage ? Je devrais savoir le lire pourtant. Mais les regrets de l’auteur m’envahissent. Est-ce faute de ne rien comprendre à rien ? "A la marge, il ne faudrait pas oublier que le poète est un marchand de couleurs en tête-à-tête avec demain". Je ne me reconnais pas dans cette divination, ni dans ce goût du marchandage. Le poète peut bien se faire Voyant, demain n’est pas son horizon, c’est celui des politiques il me semble, marchands de mauvais rêves… Mais il y a ces pages qui me touchent, parfois "bouleversées de silence", l’impression que Valence s’est tu déjà dès qu’il a commencé d’écrire, que son désenchantement est comme un paradoxe à force d’évoquer la possibilité poétique comme un monde inaccessible. Je l’ai lu comme cela, mal certainement, comme une écriture de l’effacement cherchant ce moment de rupture que le siècle lui refuse. Pourquoi écrire encore ? Sinon peut-être, il l’écrit, pour chercher quelque chose d’être dans la tonalité d’un écho. Le dispositif est pathétique. De ce pathos qui nous retient sur le bord de vivre. D’un pathos qui dit tout de même beaucoup de notre désaisissement commun. Curieux ouvrage au demeurant, scellé d’ajouts manuscrits, revenant sans cesse sur ce qui est imprimé, biffant ici, passant là une phrase au typex. Qu’est-ce qu’un livre ? Je me prends à me souvenir de ces recueils de poésie de l’avant-garde polonaise des années Trente, triturés jusqu’après leur mise en rayon, leur forme surgissant dans le pacte de lecture comme le moment de poésie le plus pur. Je me prends à aimer toutes ces imperfections de l’imprimé, raccords, ajouts, je rêve au sens que prend en définitive le simple rajout, dans la page imprimée, à la main, du mot "vous". Je songe à ce "h" de la page 62 qui manquait à l’ouvrage, à cet ajustage de dernière minute, à l’auteur penché sur son œuvre rectifiant encore, écrivant toujours, poursuivant dans la rature l’impossible clôture et dans ces petits riens typographiques, j’entrevois quelque chose qui serait la poésie même, bousculant l’auteur de ses ailes immenses.
Correspondance, Valence Rouzaud, édition Thierry Sajat, 3ème trimestre 2012, 12 euros, 9782351573419.
Afrique du Sud, une traversée littéraire
L’Institut Français, en collaboration avec L’INA et les éditions Philippe Rey, propose avec cet ouvrage un panorama historique des plus conséquents sur cette Afrique du Sud qui s’arrêtait pour beaucoup à Brink, Coetzee et Gordimer. La totalité des poètes et romanciers traduits en français y sont ainsi recensés, et l’INA a même publié pour l’occasion des enregistrements fascinants. Beaucoup d’auteurs inédits donc, encadrés pour l’occasion par deux essais d’envergure, l’un sur le roman, l’autre sur la poésie sud-africaine, plongeant aux racines d’une histoire inaugurée bien longtemps avant la présence des blancs en Afrique. Deux essais qui ne font l’impasse ni sur les auteurs issus de l’univers afrikaner, ni sur ceux originaires de la tradition orale africaine. Deux essais inscrits en outre dans cette histoire tragique de la Guerre des Boers et de l’ouverture des premiers camps de concentration dans le monde. Où l’on découvre que très tôt, les écrivains et poètes d’Afrique du Sud ont défriché les voies d’une écriture très politisée, dénonçant volontiers cette manière occidentale de vouloir penser le développement littéraire des autres régions du monde à travers ses propres catégories. Approche percutante donc, celle de Denis Hirson en particulier, poète sud-africain, qui signe l’essai le plus magistral de cet opus. Il nous rappelle ces formes brèves inventées par les auteurs sud-africains, les raisons du déploiement d’une langue sophistiquée dans un contexte de censure étatique féroce, et l’exigence de poètes confrontés à des niveaux de violence inouïs, contribuant à forger un style inédit de "démonstration spectaculaire de la réalité", qui nous a valu un Vonani Bila balançant une poésie très sonore, fracturée de bribes étrangères les unes aux autres. Nullement dupes, les auteurs sud-africains rappellent le combat toujours actuel d’un pays dans lequel le pouvoir est certes passé entre les mains des noirs, mais pas les richesses. Ils rappellent un pays au sein duquel les populations illettrées ne veulent plus s’en laisser compter, ni voir les élites tirer profit de leur situation pour justifier leur pouvoir et les spolier d’un changement qui ne peut être ordonné d’en haut. Même si, comme les autres, ils ont découvert ce qu’il en coûtait que de vouloir instaurer une démocratie. Mensonges et demi vérités sont leur lot, là-bas comme chez nous (après des siècles de pseudo démocratie). Mais du moins l’histoire s’offre-t-elle à eux mieux qu’à nous, et découvrons-nous des auteurs en charge de ce nouvel imaginaire national qu’il leur faut inventer.
Afrique du Sud : Une traversée littéraire (1CD audio), Denise Coussy, Denis Hirson, Joan Metelerkamp, éd. Philippe Rey, 7 avril 2011, : Cultures Sud, 249 pages, 19 euros, ISBN-13: 978-2848761725.
Ari Sitas, Biennale Internationale des Poètes
Vendredi dernier, Ari Sitas, poète sud-africain, participait à l’ouverture de la douzième Biennale Internationale de Poètes, à Vitry-sur-seine, en compagnie de nombreux autres, dont Vonani Bila et Denis Hirson, pour ne citer que ces trois-là.
Sur scène, Ari Sitas donnait ses textes, qu’une comédienne traduisait ensuite.
Il évoquait cette terre étendue de décombres malgré les chartes et les accords, les slogans et l’obscénité des soap opéras déversés en nombre sur l’Afrique du Sud depuis qu’elle a réintégré le concert des nations libres. La violence bien sûr, chaque jour en front page des quotidiens nationaux et l’herbe luxuriante sous les grands chênes sud-africains. Il évoquait les corps, les chairs, les esclaves mutilés, les dépouilles abandonnées sur le bord des routes à pourrir au pied des collines, l’eau des ruisseaux rouge de leur sang. Il évoquait l’impérialisme de l’idéologie néo-libérale, qui dissèque les peaux, martèle le peu de nos corps fatigués, ce monde, le nôtre, étrillé dans la profusion de ses espaces. Il parlait des morts, des cadavres, de ce devenir cadavre de son peuple et je l’entendais dire cela simplement, seulement concentré sur la musique des mots, les siens, uniquement occupé à donner corps au son que cela faisait, à cette ligne musicale. J’entendais cette mélodie, en anglais. Elle me rappela cette même force du poème de Celan, Todesfuge, dans lequel Celan évoque Auschwitz sans jamais prononcer ce mot, mais sans cesser de le donner à entendre dans cette valse si belle et si lancinante qui vous possède inexorablement.
Et puis les poèmes furent traduits, joués en français par une comédienne qui s’attacha plus à la signification des phrases, des mots, qu’à leur sonorité. Qui s’appliqua à faire sens de leur signification. Mais où loge le sens en poésie ? Pas dans la signification, mais dans le son que le verbe fait quand il est proféré. Dans ce sensible qu’Ari Sitas portait si sobrement.
Ari Sitas est né en 1952 à Chypre. Poète, dramaturge, sociologue. Intellectuel actif dans la lutte anti-apartheid, il travaille aujourd’hui sur l’éthique de la réconciliation. Depuis 2009, professeur au département de sociologie de l’Université de Cape Town. Ses poèmes sont traduits dans Poèmes d’Afrique du Sud, Actes Sud / Unesco, 2001.
Silence, de Vonani Bila (Afrique du Sud)
"C’est le silence étouffant
du mec mécontent des bidonvilles qui me troue l’âme
lui qui vote pour le chômage à perpétuité
année après année.
(…)
C’est le silence suffocant
à regarder notre pays dévorés par les dragons capitalistes
qui m’amollit les os
tandis que nous demeurons loyaux nettoyeurs de toilettes,
marins, cantonniers, éboueurs et ouvriers agricoles.
Intellectuel de salon du haut de ta tour
arrête, s’il te plaît, de façonner nos rêves.
Intellectuel de salon du haut de ta tour
arrête, s’il te plaît, de débiliter notre combat…"
(extraits)
Vonani Bila est né en 1972. Poète, musicien, il dirige la revue de poésie Timbila. Auteur de huit récits publiés en anglais et en langue tsonga et de nombreux recueils de poésie. En 2003 est sorti son premier album (musique et poésie) : Dahl Street. Traduit dans plusieurs langues, on ne le trouve en français que dans l’anthologie Afrique du sud, une traversée littéraire, publiée par l’Institut Français (2011). Invité de la Biennale Internationale des Poètes, il signera ses recueils et donnera un concert à la Librairie l’établi le dimanche 26 mai à 11h (Alfortville, 94140).
Patti Smith, La Mer de corail (à Robert Mapplethorpe)
Robert (Mapplethorpe) va mourir. Ils le savent tous deux. A son chevet Patti lui demande comment elle pourrait le servir au mieux en son absence. Roberte est mort. Patti passe une saison dans la douleur. Puis elle écrit ces poèmes en prose à la mémoire de son compagnon. Des fleurs dispersées sur son tombeau. Qui s’ouvrent sur une photo d’une Piéta de Michel-Ange, à Madrid. Robert adorait Michel-Ange, "démon aux chaussures de cordes". Patti s’élance dans cette courte aventure : réfléchir Robert. Moins le réfléchir du reste, que tenter de le saisir pour en revenir quelques poèmes en mains. Robert, "garnement fabuleux", dont elle se rappelle la première fois qu’elle l’a vu : il dormait. La paupière close cette fois, non pas scellée, immédiatement ouverte à l’approche de son visage, ses lèvres dessinant un sourire complice avant même qu’il l’ait connue. Patti Raconte Robert, gamin espiègle de Long Island, fasciné par l’inattendu. Elle évoque le jeune garçon timide, affable, à la poursuite de regards neufs, chuchotant Baudelaire à l’oreille étonnée. Superbe Mer de corail, ce poème en prose qui donne son titre au recueil, détaché des petits plis amers de la vie, évoquant Robert, endormi cette fois encore, "dans l’étoffe d’un voyage qui s‘étale".
La Mer de Corail, Patti Smith, éd. Tristram, coll. Souple, traduit d el’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Mourlon, mars 2013, 88 pages, 5,95 euros, isbn : 9782367190105.
Jacques, elle est retouvée, l'éternité.
"Elle est retrouvée.
Quoi ? - L'Eternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil." (A. Rimbaud)
A mon frère, Jacques Jégouzo, décédé hier, lundi 11 février, à 9h58.
(image : Carré noir sur fond blanc, Чёрный квадрат, Kasimir Malevitch, 1915, huile sur toile, 79,50 x 79,50cm, Saint-Pétersbourg)
"Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée", Mallarmé...
«Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée !», s’exclame Mallarmé dans ce poème qu’il vient d’écrire : Le don du poème. Mallarmé a veillé toute la nuit, toute la nuit il a tenté d’écrire son poème en songeant à une œuvre plus grande qu’il ne parvient pas à finir. Sa femme vient de se lever et s’occupe de leur enfant, une fille. L’entend-on pleurer dans le poème, que ses cris ne sont que barbares, hostiles, tourments infligés à la création poétique. Car cette enfant lui confisque la seule naissance attendue, celle du grand œuvre poétique. Mallarmé travaille à Hérodiade. Toute la nuit. Mais au petit jour, il n’a pas avancé d’une ligne. Il vient tout de même d’écrire ce curieux poème, jeté à la figure de sa femme qui lui a certes fait le don d’une fille, mais qui est incapable de lui donner un meilleur enfant, celui qu’il attend et qui n’est pas de chair et qui n’est pas de bosses, de cris ou de succion. Elle s’est recouchée, l’enfant dort. Mallarmé sait que bientôt, tout ce monde se réveillera de nouveau, fera du bruit, balbutiera, l’interrompra et que lui-même devra se lever, se laver, s’habiller et se rendre à l’école, où il enseigne. A Tournon. Avec sa vue plastronnée sur le Rhône — «fuir, là-bas fuir, je sens que les oiseaux sont ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux… », etc.
Dans les reflets de la vitre, Mallarmé saisit le chatoiement de sa lampe à pétrole. La mèche se consume indûment, dégage une fumée maussade. Le pétrole est de médiocre qualité. Il sent mauvais. Tout l’appartement empeste. Pourtant, à Tournon, dans cette ville bâtie en bordure du fleuve toujours impétueux, dans l’humble salon au parquet impeccablement ciré et dont les lattes sont disjointes par endroits, Mallarmé transpose sa vision, ouvre son logis à l’inconnu des intervalles orientaux, file ses nuits en afféteries lexicales, ciselant ses joyaux jusqu’à ce que l’aurore se jette sur la lampe, en brise le verre «brûlé d’aromates et d’or», et qu’il ne reste au milieu des «palmes» de sa chimère endormie, que les cris d’impatience de la jeune Mallarmé cherchant le téton de sa mère. Cet insomniaque toute la nuit à son texte, au moment où le jour aborde, ne peut alors retarder l’angoisse qui l’étreint, tout comme le dégoût à la vue du bébé, les lèvres lourdes du lait qui goutte au sein. C’est qu’il déteste cette enfant. Elle est comme le décor avachi du quotidien qui l'emmure : l’école, son épouse malade, l’inanité de l’écriture, sa viduité quand elle croit s’emparer du monde et ne fait que camper à sa porte. Bordel, n’a-t-il pas à recréer le monde pour le faire mieux corner dans l’acte poétique ? Alors cette enfant, c’est l’exténuation dans laquelle le jour l’embobine. Qu’on lui donne trois jours et Mallarmé aura réinventé la poésie ! Trois jours, pas un de plus, il aura dit le monde inédit où il accoste, déployant son drapeau en une dernière frénésie. Après lui, le siècle sera mort et la littérature défaite. La poésie aura rendu son souffle, les versificateurs ne feront plus qu’arpenter son champ désolé. Alors cette enfant, Dieu !
Et pourtant, aujourd’hui, je ne peux entendre que Valéry sur le même sujet, qui épela dans la joie l’acte tendre de sa paternité, «d’être et de n’être pas», «vivant de l’attendre quand son cœur n’est pas même encore dans ses pas».