poesie
Elle va nue la liberté, Maram al-Masri
Syrienne, exilée, loin de cette révolution avortée, saisie par sa clameur virtuelle l’auteure témoigne, hurle, d’ici, de France, ce là-bas empoigné par le carnage et la souffrance qui n’est plus perceptible qu’à travers les images qu’en diffusent les réseaux sociaux.
«Nous, les exilés, rôdons autour de nos maisons lointaines». Jour après jour elle raconte les images de Syrie en boucle sur youtube, ses longues heures de deuil suspendue à facebook. Images de l’horreur, un quartier de son enfance soudain rasé par les chars du dictateur. Carnet intime de la douleur, elle témoigne du fracas qui là-bas fauche les uns après les autres ces gens ordinaires devenus subitement les héros d’une révolution dont l’occident ne voulait pas. «Comment rester vivante sans parler de vous, victimes de la lutte pour la liberté en Syrie ?». Elle raconte ses nuits blanches suspendues dans le vide des flux chaotiques des réseaux sociaux. Elle raconte ce lien fragile aux siens restés là-bas. Des images, des bras pendus des cris des femmes le halètement d’un peuple sous la mitraille et le courage hallucinant de ce même Peuple debout dans la rue sous les bombes d’un pouvoir aux abois. Que faire, loin du théâtre des opérations ? Subir ces images qui d’un coup ont envahi sa vie, cercueils déposés par milliers sur l’écran de son ordinateur. Comment redonner voix aux enfants de Syrie qu’elle aperçoit courir sous le shrapnel ?
«Notre patrie est devenue facebook». Il y a quelque chose de poignant dans cette volonté de rester présent aux siens exposés à l’atroce. «Au loin la patrie mise à mort». La Syrie. Des nuits entières à veiller Facebook. Youtube. Avec juste cette matière poétique, au sens le plus fort du terme, sous laquelle subsumer sa propre réalité.
Elle va nue la liberté, Maram al-Masri, éditions Bruno Doucey, bilingue, mai 2013, 122 pages, 15 euros, isbn : 978-2362-290497.
LTMW, Laugier
Once upon a time –tant qu’il reste à dire. Au plus près de la mémoire la vision d’une robe flottante, la sienne, celle des raisons d’écrire sauvées par les hanches qui balançaient dessous. Le pas dansé, chaloupant comme une vision du monde. De quoi s’agit-il ? D’une lettre. D’une voix seule. Solitaire désormais. Qu’il faudra bien reprendre, qu’il faut reprendre sans cesse pour qu’elle ne retombe pas dans le mutisme de l’adresse disparue. Accessoirement, pour qu’elle se fasse entendre et touche à quelque chose de plus essentiel. D’une voix qu’il faut entendre à coup sûr mais que son style ne prédispose pas d’emblée à son écoute. D’une voix, si l’on veut bien entrer dans le poème. Nous contant un sourire. Les lèvres surtout. Cet impossible du monde réel. Concupiscentes. Avec ces petits mots étranges qu’elles proféraient. De lèvres, autant dire de la chair disparue dont l’auteur parie ce rendre compte. Non pas exact évidemment. Et pas seulement parce que le réel aurait fui bien loin de tout accès à sa matière concrète. Ni non plus parce que les mots au fond n’y ouvrent que bien peu. Encore que. Mais ici moins que d’ordinaire. Compte plus ou moins impossible à rendre donc, pour nous lecteur. Fatidique (le lecteur). Car que serait le poème sans lui ? Une histoire obsédante, un film en super huit que l’on n’aurait jamais tourné. Alors des bribes où accrocher l’autrui qu’il forme. La route d’Uzès. Qui fonctionne peut-être comme l’ouïe des poissons quand brusquement un jour on en a pris conscience et qu’on a réalisé enfin que ça passait par là chez eux la respiration. On y est dès lors arrêté moins que l’on ne s’y arrête. Et désormais tout tourne autour de ce qu’il y a d’impossible à le raconter. Emi. Le Rhône en barque lente. Emi nage et plonge et sous l’eau poursuit des algues. Là où très précisément je suis enfin entré dans ce poème, dans son silence, dans l’évidence de l’au-delà des mots que seuls les mots inaugurent. C’est pour cette poursuite que j’ai prolongé ma lecture. Insisté. Que dire de l’aimée ? Quelles phrases construire qui ne seraient pas péremptoires ? Des images. L’enfance de la lecture muette au soir des osselets tenus d’une main ferme contre soi. Menue possession enfantine. Mais l’enfance ne peut durer. Aimer. Cette mythologie a la tâche rude. Les mots reviennent, tournent en rond, récidivent. Récurrent : le cheval, le labeur, la main, la robe, un déhanché qui balafre «l’enfance de sa robe», comme prise dans la lenteur de tout. Princesse, «Nous marchons de nuit» sur des chemins qu’on nous assure de vie. Mais seul le poème est immense, proféré dans l’infinie vacuité du temps révolu.
LTMW, Laugier, éd. NOUS, coll. Disparate
Le premier arrondissement, de Frédérique Guétat-Liviani
Une révolte contre un projet de Loi, un licenciement et tout bascule. Nul ne voit le drame. Les choses passent, arrivent les gens. Les faits s’estompent. Sur quoi réfléchir ? Que rien ne s’arrête jamais ? Que rien ne fasse jamais événement ? Depuis ce présent fini, le passé s’organise en mémoire venant clore un premier poème d’une liste qui désormais s’ouvre au souvenir. En toile de fonds, une guerre. Non l’objet du poème, mais son écho au sortir des jeux de l’enfance. De poème en poème pourtant cette guerre se fait pressante. En rappelant d’autres et leurs conséquences, ce poids d’exode, d’exil, de déplacements sinon de déportations qui les ponctue sauvagement. Impressions premier arrondissement, au temps où les imprimeurs de quartier existaient encore. Derniers témoins d’un monde révolu, ultimes voyants peut-être. On croise dans les vers de l’auteure quelques russes égarés, un chauffeur arménien, un vieux rabbin. Aller-retour passé, présent. Elle voyage : Le Printemps des poètes. Chose fragile plutôt que mondaine. Et convoque les rafles que l’enfant dut subir. La guerre, toujours, cette fois celle d’Algérie. Les terres confisquées par les français : "Je dis les français comme je dirais les allemands", fouillant aux côtés des algériens brutalisés la mémoire juive de brutalités identiques. Elle dit alors ces "déplacements" qui affectent les petites gens. Et leur révolte. «Je dis le Peuple Algérien», car un «pays qui se soulève forme un peuple». De Beyrouth à Bagdad, cette cruauté d’un monde résolu à organiser sa violence contre les pauvres, éternelles victimes. Monsieur Mandela, sous la direction de Paul Dakeyo
Mercredi 16 juin 1976. 8 heures du matin. Devant l’école Morris Isaacson, les élèves se rassemblent pour manifester contre la décision inique de Pretoria d’imposer l’afrikaans, la langue de l’apartheid depuis 1949, dans l’enseignement de l’histoire, la géographie, les mathématiques. Les élèves du lycée technique de Phefeni, en grève depuis trois semaines, les rejoignent. Ensemble, ils veulent investir le stade d’Orlando, marcher dans Soweto. La police quadrille les rues, lâche les chiens sur les enfants et, débordée, finit par tirer à balles réelles. Le premier enfant tué à 13 ans. Il se nomme Hector Pieterson. Assassiné dans le dos. Un photographe, Sam Nzima, prend l’image de d’Hector agonisant dans les bras de l’un de ses camarades : Mbuyisa khubu. On relèvera ce jour-là 575 morts. Des enfants. Un massacre. Un massacre d’enfants. Un massacre que Paul Dakeyo ne pourra plus jamais oublier et qui traverse de part en part la mémoire de cet hommage rendu à Monsieur Mandela. Un hommage qu’une cinquantaine de poètes déclinent, essentiellement francophones. Des voix que nous ne savons pas entendre d’ordinaire, de Côte d’ivoire, du Cameroun, de Mauritanie, du Congo Brazzaville, des voix habituellement tues par le glacis éditorial et médiatique. Des voix francophones pour faire entendre derrière le nom de Mandela l’immense révolte de l’Afrique noire. « Madia, Madiba. C’est la chanson des Zulus et des Xhosas », comme l’écrit Amadou Tidjane Tamé (Sénégal). Mandela réapproprié par cette Afrique aux dimensions de l’univers, Mandela dont le nom résonne comme un écho puissant, un cri offert à l’épreuve, le nom des hommes qui ont rejoint le camp de la Justice, de ceux qui maintiennent encore l’élan moral d’une humanité à la peine. Et nous rappellent au passage cette place que le français aura occupé dans les révoltes populaires. Soweto ! Soleils fusillés, comme se rappelle Dakeyo, ces enfants assassinés par centaines. Des voix qui célèbrent cette jeunesse jamais anéantie. Cinquante poète pour chanter l’Afrique du Sud, devenue le paradigme des luttes pour la liberté. Dans un monde toujours en proie à l’injustice, de voix quis e sont faites guetteur de l’aube ou du dernier soleil, l’ancien royaume Zulu comme une porte ouverte sur un chemin de résistance. C’est quoi l’humanité ? La marche est à reprendre, toujours. Les Indes, Poème de l'une et l'autre terre, Edouard Glissant
Chant Quatrième
Péripétie
La Traite. Ce qu'on n'effacera jamais de la face de la mer.
Sur la rive occidentale de l'Afrique, les marchands de chair font provision. Pendant deux siècles le fructueux trafic, plus ou moins avoué, fournit les Iles, le Nord de l'Amérique, et à moindre proportion, le Centre et le Sud. C'est un massacre ici (au réservoir de l'Afrique) afin de compenser le massacre là-bas. La monstrueuse mobilisation, la traversée oblique, le Chant de la Mort. Un langage de déraison, mais qui porte raison nouvelle. Car aussi le commencement d'une Unité, l'autre partie d'un accord enfin commué. C'est l'Inde de souffrance, après les Indes du rêve. Maintenant la réalité est fille de l'homme vraiment : née des contradictions qu'il a vécues et sucitées.
les Indes, Edouard Glissant, éditions Falaize (créées et dirigées par Georges Fall, son premier éditeur en France), 70 pages, juillet 1956, avec des eaux fortes de Enrique Zanartu, tirées dans l'atelier de S.W. Hayter, à Paris, erxemplaire sur Fleur d'Alfa.
Kamel Laghouat, peuple en souffrance...
KAMEL LAGHOUAT,
LA GLANEUSE
(Ils veulent diminuer le nombre des morts pour faire grimper celui des vivants…)
"Encombrée de ballots elle avançait vêtue de noir.
Elle avançait sur la place du marché, un lourd sac au bout de chaque bras rempli de sa récolte, des choux, des pommes, les légumes que les marchands jetaient.
La foule des pauvres, peuple en souffrance, fugitif,
Sans voix pour le soutenir,
béquille tandis que des ombres agonisent contre les murs des parkings.
Elle avançait les épaules fléchies le soleil nu comme un tombeau.
Cris rauques, huées, on déblayait la place, déjà les machines poussaient les reliefs que les pauvres disputaient aux chiens.
Elle veillait à son bien,
Je la voyais, un sac, l’autre, les éléments épars d’une violente cruauté,
A côté d’elle nos ruines.
Elle s’est couchée plus loin, lasse.
Je vous écris depuis sa mort bordée d’épaves,
naufragée vacante où la question sociale est devenue celle de l’utopie ou de la mort, les uns se couchent les autres ont disparu déjà,
baiser aux fronts des mères calleuses."
A la fin, la démocratie était seulement le moyen pour les politiques de laisser crever les gens sans faire de vagues. Le poème de Kamel Laghouat, 19 ans, évoque au fond mieux qu’aucun commentaire la situation dont on parle.
Image : Denis Bourges, qui présenta pour les 20 ans de Tendance Floue une série intitulée "Border life", dont les images résument son regard sur le cloisonnement et la frontière. Ici, une glaneuse au marché Aligre, à Paris, en 2010.
Elie Stephenson, Terres mêlées (Guyane française)
Le livre recouvre trois ensembles de recueils publiés par le poète sur une période d’une quarantaine d’années : Terres mêlées, Ismée ou les oiseaux de lumière et Hasta sempre. Assez pour dessiner une trajectoire, d’une poésie de combat à une poésie d’ébranlement dirions-nous, du militantisme adjurant à l’intime imploré. Les rosées de l’exil, Emma Peiambari (Iran)
L’exil, dans la conscience d’une femme, dans ce présent, comme le dit son préfacier, creusé d’absence. Comment s’écrit l’espoir ? De l’obscurité à la lumière, quel corridor traverser quand «l’humidité du sang vieilli» n’offre pour tout réconfort qu’une vie âpre et dure et dépeuplée ? Les images sont fortes, qui effectuent les poèmes d’Emma Peiambari. Fortes en particulier de l’évocation de la nature qui traverse de part en part le recueil, celle laissée sur le chemin à nulle autre pareille, comme un référent de mémoire qu’on ne peut oublier sous peine de s’oublier soi-même, celle qui s’est ouverte à sa contemplation quand il ne restait rien d’autre qu’une vague ligne d’horizon pour toute perspective. Comme un fil conducteur, meurtrie par cette humanité sans gloire qui a saccagé nos paysages, croyant anéantir l’Histoire. Poèmes de l’exil, on sent bien ce qu’il en coûte de fuir et l’inaccomplissement que ce partir signifie, quand ensuite il faut tenter de s’ouvrir à d’autres nécessités que celles de la simple survie. Un autre combat donc, encore, toujours. Là-bas déjà, contre cette langue des bourreaux qui prétendait anéantir jusqu’au sol où l’on marchait, et le ciel et ses moissons. Mais la terre semble douée d’une infinie résistance. Et sa remémoration n’est pas un geste fortuit, ni vacant. Il faut lire cette poésie où les couleurs du monde, ses rythmes, s’énoncent comme d’un lieu de ténacité. Par-delà l’exil, l’effroi des fuites incessantes, l’inconsolable perte des amis disparus, la terre est comme un trait d’union. La poésie d’Emma Peiambari est déchirante. Comment pourrait-il en être autrement ? Jusque dans sa sensibilité aux couleurs du monde où le destin des arbres paraît identique à celui des hommes. Il y a certes cette «présence orgueilleuse de la mort», l’angoisse des femmes toujours les premières victimes. Il y a aussi l’obscénité de l’hypocrisie du monde des puissants qui tournent toujours le dos, mais la couleur des rêves qui ressurgit toujours, contre ces parodies de vie que l’on veut nous imposer. Le déchirement, mais l’espoir incontrôlable. Surgi d’on ne sait où, de quelque tumulte intérieur bien sûr, d’une colère soudaine ou d’un trop long silence mûri, d’une envie de fuir sa propre absence, d’un battement d’aile saugrenu, du pas de velours du chat du voisin, de la course folle d’un cheval apeuré, d’une main généreusement tendue dans sa promesse inouïe, de chaque petit geste de la vie qui est comme une étreinte fulgurante, ou du printemps déversé à l’heure promise. L’attente finira. Pour Emma Peiambari, elle est déjà peuplée des victoires d’un jour prochain sur la langue barbare du bourreau. «TOUJOURS EN QUELQUE LIEU L’ON TUE»
MIKLÓS RADNÓTI écrivit son dernier recueil de poèmes alors qu’il se trouvait dans un camp de travail. Fuyant l’avancée soviétique, les nazis poussèrent leurs prisonniers dans une marche forcée qui dura des mois. Une marche de l’épuisement.
«La mort, dans la poussière / ardente de la Voie Lactée /, marche et poudre d’argent / ces pauvres ombres qui trébuchent.»
Une marche imposée par le boucher nazi vers une destination de longtemps mûrie, celle de la mort bestiale. A la première halte, 500 prisonniers sont massacrés. Il en reste 400. Les tueries se succèdent.
«Toujours en quelque lieu l’on tue : au sein d’une vallée aux cils clos, sur une montagne fureteuse, n’importe…»
MIKLÓS RADNÓTI écrit encore, les pieds ensanglantés :
«Du mufle des bœufs coulent sang et bave, / tous les prisonniers urinent du sang, / nous piétinons là, fétides et fous, (…)», et meurt.
Marche forcée, MIKLÓS RADNÓTI , Œuvres 1930 – 1944, traduit du hongrois et présenté par Jean-Luc Moreau, éd. Phébus, avril 2000, 190p., 19 euros, EAN : 9782859406080
PONGE, LE PARTI PRIS DES MOTS
"Parler les choses", dit Ponge, et non parler des choses.
Reprendre ce parti pris des mots connaissant la clôture du langage, dans l’illusion de dire les choses, sans rajouter à leur monde le raccommodage du nôtre, ravaudé au fondement du mot. Pour n'exprimer peut-être ni vérité ni quelque souffrance, et se contenter de travaller simplement la langue dans son matériau, comme dans cette sorte de peu mallarméen -que Mallarmé finit par disperser au-dessus de nos têtes ("ce n’était donc que cela, la création littéraire, un pur jeu formel ?").
A quoi relier le langage ?
Ou bien chercher, à l’intérieur du même, dans ses recouvrements bêlants, une épaisseur,
creuser jusqu’à la matière sensible, l'analogue inaccessible des choses ?
N’y aurait-il que du tragique à prendre le parti des mots ?
(Quid de la jouissance ?).
Mieux vaut retourner les mots encore, défigurer le beau langage comme le conseillait Ponge.
Refuser la fermeté péremptoire des cénotaphes.
Le parti pris des choses, donc. Qu’un galet nous remonte au Déluge -(Paulhan s’en agaçait, prétendait que Ponge confondait (il le dira), poésie et méditation).
Méditer, alors.
Méditer l'appel des choses dans leur secret mot d’ordre, loin du ravissement citadin, comme si les mots pouvaient avoir partie liée avec la nature. Le brin d‘herbe, le coquelicot, que risquer à le dire ? Il faut de toute façon s’arracher à la rumination langagière ambiante.
Ponge situait le lieu où les choses étaient au Chambon-sur-Lignon, croyant toucher à l’illumination rimbaldienne en caressant le rhum des fougères, ces fougères, enracinées dans son regard.
Ni ceci ni cela pourtant, la conscience épouse par trop la raison pour occulter les choses et le sensible de l’émotion. (Moins panthéiste qu’on a voulu le croire cependant, l’ami Ponge, plus chrétien qu’il ne l’a avoué dans ce renversement des arrogances quand refait tout le chemin de l’évolution vers la cellule, en réserve de l’humain).
Les façons du regard alors. Ponge dit l’œil, cette supplication "aux muettes instances que les choses font qu’on les parle pour elles-mêmes, en dehors de leur signification".
Ne resterait qu’à se lancer, décrire la sympathie universelle comme il l’écrit en 1953, cette "motion que procure le mutisme des choses qui nous entourent". Franciscain, Ponge. S'épinglant au premier brin d’herbe venu pour découvrir qu’il n’y a rien à entendre : la feuille ne dit que l’arbre.
Parler les choses, s'y efforcer, et jouir de l’énoncé.
Parler les choses, non pas décrire leurs qualités –cela, c’est l’affaire des botanistes. Mais contempler leur reflet en nous. Peut-être même pas : se reposer en elles, accomplir cette sorte de retour vers la douceur immanente des choses, que Ponge appelle raisons de vivre.
En 1947, Ponge donne une conférence : "tentative orale", au cours de laquelle il fomente une forêt dont les "troncs gémissent, (… les) branches brament". Elle rend un son, cette forêt. Alors Ponge de se rappeler Malherbe, qui savait muer la raison en réson. La résonance. Dans quel vide de pensée la faire tenir ? L’arbre de Ponge nous en dit-il quelque chose ? Que la forêt ne soit plus une métaphore ! Le sens se donne et se retire, dans sa copieuse foliation.
Mais son De natura rerum, au fond, bruissait peut-être encore de trop de l’infime manège du verbe des salons. L’évasion en fin de compte, plutôt que la contemplation, voilà ce qu'il nous faut : le poème comme phénomène, exclu de la Cité.