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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 09:52

L’histoire sans fin des origines… Stephen Greenblatt, prix Pulitzer de l’essai, théoricien de la littérature, s’est lancé ici dans une grande enquête de toutes les productions, religieuses ou profanes, qui évoquent Adam et Eve. Moins de deux pages dans la Bible… Une fable sur la misère humaine, condamnant la désobéissance, renvoyant à l’héritage très lourd des chrétiens avec leur idée d’un péché originel, tandis que les musulmans, très sagement, ont converti le péché originel en erreur. Des siècles d’efforts collectifs pour faire vivre cette légende. Non sans mal, puisque la fable d’Adam comme holotype, exemplaire unique de l’espèce humaine, a très tôt dérouté les hommes… Comment y croire depuis le XIXème siècle, quand à la métaphore de la branche, les théoriciens de l’évolution ont préféré celle du buisson, ou d’un labyrinthe de faux départs et de détours ? Plus vite qu’on ne le pense, les lecteurs de la Bible se sont tournés vers une interprétation allégorique de la Genèse. A commencer par les hébreux, dont nombre d’entre eux voyaient dans cette histoire une grande force qui témoignait de la singularité de notre espèce : sa capacité à raconter des histoires, justement… Capables de détourner l’homme de sa nature biologique. Il y a donc eu une histoire, et puis nous avons existé. Dans un monde qui existait déjà, et depuis fort longtemps. Nous avons existé depuis peu, à dire vrai. Du texte de la genèse, Greenblatt retient qu’il aura été apostillé par plusieurs auteurs. Le texte s’est mis en place dans la durée en somme. Non sans circonspections ni emprunts, à la Mésopotamie Antique par exemple, au fameux Gilgamesh en particulier, qui en irrigua toute la rédaction. N’y façonne-t-on pas l’homme avec de l’argile là déjà ? Tout comme dans les deux, il y a cette solitude insupportable qui ouvre très vite à la nécessité de la création d’un Autre compagnon, un homme dans Gilgamesh, Eve dans la Bible. Les démonstrations de Greenblatt sont passionnantes, qui étudient le trouble des croyants à travers les siècles face au récit adamique. Comme ces questions de La Peyrère, s’interrogeant sur l’existence de villes dès les premières pages du récit biblique. Qui donc les peuplaient ? Men before Adam… Dès le premier siècle, les chrétiens tentèrent de combler les trous du récit biblique et de mettre un peu d’ordre et de logique dans un texte qui ne semblait déjà plus aller de soi. Greenblatt suit toutes les versions, toutes les tentations de n’y voir au fond qu’une allégorie, jusqu’à Saint Augustin, qui tenta d’asseoir la Lettre du récit. Il fallait qu’il fût vrai. Alors Augustin se lança dans une tentative qui dura quinze ans pour essayer de s’en tenir à une lecture littérale de la Genèse. Dieu avait bien créé le monde en six jours et s’était réellement reposé le septième… Adam et Eve l’avaient trahi et ils furent chassés du paradis. Au cœur de la théologie de la faute de Saint Augustin, sa réflexion sur la sexualité : c’est elle qui a transmis le péché de génération en génération… C’est elle la marque du Mal, affirme-t-il, confessant combien dans sa jeunesse il en subit la force… C’est parce qu’Adam et Eve durent concevoir leur progéniture sexuellement, que tout alla de mal en pis. Une anomalie que cette sexualité, aux yeux d’un Augustin qui avait commencé par décorporéiser Adam avant sa chute. C’est dans la libido qu’il cherche donc la fin de l’homme, une libido qui n’était pas le choix de l’homme mais une force qui le traversait pour l’asservir… Pourquoi ne sommes-nous pas maîtres de notre chair, se plaignait-il ? La concupiscence jetait nos âmes dans une sorte de naufrage. Dont on fit la femme responsable… L’épilogue est piquant, autour du Kibale Chimpanzee Project, décrivant cette absence de honte des singes étudiés. Des êtres en dehors du Bien et du Mal, comme durent l’être Adam et Eve, avant la faute…

Stephen Greenblatt, Adam & Eve, L’histoire sans fin des origines, Flammarion, traduit de l’américain par Marie-Anne de Béru, septembre 2017, 444 pages, 23,90 euros, ean : 9782081415942.

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29 janvier 2018 1 29 /01 /janvier /2018 09:07

Neurologue à la Salpêtrière, Laurent Cohen nous confie quarante histoires sur le cerveau, son, fonctionnement, ses leurres. Fascinant. Evidemment. Surtout depuis qu’il est ultra-médiatisé. Le cerveau. Pas Laurent Cohen. Du moins lui, pas encore. Miroir aux alouettes donc ? Un peu, tant et si bien que notre neurologue se voit contraint de remettre quelques pendules à l’heure, en répondant toujours aux mêmes questions, comme celle de savoir si le cerveau de l’homme est comparable à celui de la femme, sinon égal… Tout est dans les connexions, nous dit Laurent Cohen. Ils diffèrent… Et pour une bonne part, à cause de la différenciation des éducations. Genrées, inutile de le préciser. Artificiellement, donc. L’occasion de tordre le cou à ce vilain préjugé et d’autres, toujours en alerte sur le caractère «intuitif» du raisonnement féminin… Avec de gros guillemets, cela va de soi… Tout comme sur la question des tests de QI, qui ne savent pas mesurer grand chose à vrai dire, tant mesurer l’intelligence est hasardeux. Des tests cette fois discriminants socialement. Faits pour discriminer en outre, puisque conçus pour un type de population, fabriqué a priori… Et bien sûr, avec ce titre énigmatique, Laurent Cohen entend tordre encore et toujours le cou à cette vieille antienne des yeux, «miroir de l’âme»… Que voit-on du monde ? Là encore, pas grand chose à vrai dire, sinon presque exclusivement ce en quoi l’on croit… Ou ce que notre éducation nous permet de voir. «Nous vivons dans un monde obscur, nous confie-t-il, armés d’une torche à l’étroit faisceau lumineux, qui en outre clignote»… Ce qui n’est pas sans rappeler cette vieille blague que se refilent els étudiants en sciences cognitives : un homme a perdu ses clefs en pleine nuit et les cherche au pied d’un réverbère. Un autre s’approche, l’aide et au bout d’un moment, lui demande s’il est certain de les avoir perdues au pied de ce réverbère. Et le premier de répondre : «non, mais ici il y a de la lumière»…

Comment lire avec les oreilles, Laurent Cohen, éditions Odile Jacob, collection Sciences, septembre 2017, 328 pages, 23 euros, ean : 9782738136145.

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13 décembre 2017 3 13 /12 /décembre /2017 07:41

Des textes de Baldwinn, rassemblés par Raoul Peck : Baldwinn est mort avant d’en achever la rédaction. Des notes éparses donc, écrites autour des grandes figures de l’émancipation noire américaine, dont Malcom X et Martin Luther King. Une recherche en fait, à laquelle il voulait donner pour nom Remember this House. Une quête autour de ces mouvements qui ont fini tout de même par créer «de nouvelles métaphores» entre les hommes, leur victoire. Une perception juste, forte de ce que peut être l’horizon des luttes, tout comme celui de la domination, dont nombre d’entre nous se dédouanent si aisément : «Sans leur justification civilisatrice, les conquêtes coloniales auraient été idéologiquement impossible».  De quoi donner à réfléchir. I am not a negro est aussi un film, celui de Raoul Peck, qui raconte comment il a construit tout cela. Intercalant entre les notes de Baldwinn et ses propres commentaires des textes ahurissants de haine raciale, datés des années 1950… Ou l’image de Dorothy Counts, 15 ans, placardée sur les kiosques des grands boulevards parisiens alors qu’elle se rend à son école sous les crachats d’une foule blanche… Voire les rapports odieux du FBI concernant Baldwinn. Ce dernier réalisant la force de la haine des blancs, focalisés sur leur terreur de l’homme noir construit en figure commode de leur propre effroi devant la vie. Baldwinn n’hésitant pas à révéler qu’au fond, même après la guerre de 39-45, cette Amérique rêvait encore d’une solution finale pour les noirs. Avec derrière ce rêve, l’ombre portée d’une civilisation qui s’est empêtrée dans un mensonge : celui de son prétendu humanisme. Rien d’étonnant alors à ce qu’il puisse voir dans la figure du blanc la métaphore même du pouvoir, qui n’est rien d’autre qu’une «manière de décrire la Chase Manhattan Bank»… Combien résonne son propos aujourd’hui ! Cette interpellation surtout : «Si je ne suis pas un nègre, ici, et que vous l’avez inventé, si vous, les blancs, l’avez inventé, alors vous devez trouver pourquoi. Et l’avenir du pays dépend de cela, de si oui ou non le pays est capable de se poser cette question»… Songeons alors à celle que nous devrions encore nous poser, nous français, concernant les musulmans, les rroms…

I am not your negro, James Baldwinn & Raoul Peck, éd. Robert Laffont, Velvet film, traduit de l’américain par Pierre Furlon, septembre 2017, 140 pages, 17 euros, ean : 9782221215043.

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12 décembre 2017 2 12 /12 /décembre /2017 10:25

11 millions de chevaux, 100 000 chiens, 200 000 pigeons. Enrôlés pour toutes sortes de missions, y compris « suicides », chiens et chevaux terrifiés, le dos serti de dynamite, courant jusqu’aux tranchées ennemies pour y exploser dans la terreur de tous. Mais aussi ces centaines de milliers d’animaux abandonnés, partout, des chats aux vaches, des essaims d’abeilles aux troupeaux sacrifiés, ou ces millions de rats attirés par l’aubaine des chairs déchirées dans les tranchées. Compagnons de déroute, c’est leur point de vue que l’auteur a tenté d’expliciter, plutôt que d’avoir à reconstruire leur histoire héroïque. Pas simplement ces chiens glorieux donc, mais aussi ces mulets servants d’artillerie, ces chevaux des grandes charges, ces vaches de la popote du génie, ces attelages bigarrés de mules, de chevaux et de bœufs. Car la mobilisation de masse a aussi emportée toutes les bêtes disponibles. Veaux, vaches, cochons… La première guerre mondiale aura été la plus grande ferme de France. Ou celle des levées canines innombrables, offrant le triste spectacle de chiens inaptes au combat que l’on abattait alors par centaines, ne sachant plus qu’en faire. Mais histoire savante également, complexe, défrichant un énorme champ de sources, car, vers quelles sources se tourner lorsque l’on veut comprendre comment ces animaux ont vécu la guerre ? Et donc sources vétérinaires tout d’abord. Elles abondent sur le stress des bêtes, sacrifiées volontiers dans cette violence inouïe. Que l’on songe une minute à la panique de ces animaux séparés brutalement de leur environnement, raflés dans toute la France, arrachés à leur ferme, leur écurie, leur maître, par une société qui n’en finit pas de nous surprendre de faire une telle place à la violence. Sources vétérinaires donc, mais tant d’autres aussi, de ces témoignages, de ces lettres, de ces romans qui abondent en représentations dont l’auteur scrute les codes. Comment atteindre le vécu animal ? C’est alors tout le parcours de ces témoignages qu’il analyse de près pour en relever les caractéristiques culturelles. Avec pour point d’appui cognitif l’éthologie, la zoologie, la physiologie, tout un festival de connaissances pour nous aider à sortir de la distinction humain/animal, qui ne sait rien dire de ce que les animaux sont, parce qu’elle ne fait que rapporter à la mesure humaine leur différence. Parce que dans ce clivage, l’animal n’existe pas. Parce que dans ce clivage il n’est qu’une catégorie frauduleuse, puérile au mieux, où l’investigation a été remplacée par un discours de domination à peine capable de définir ses capacités à l’aulne des nôtres, son intelligence à l’aulne de la nôtre, ce qui, commodément, clôt la recherche avant même que d’avoir tenté de l’ouvrir. Quelle étude ! Bien au-delà de son objet, qui révèle l’incroyable insuffisance de nos modèles de pensée !

Bêtes des tranchées, Eric Baratay, Cnrs éditions, collection Biblio ? septembre 2017, 350 pages, 10 euros, ean : 9782271116413.

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19 octobre 2017 4 19 /10 /octobre /2017 13:45

La tragique histoire de l’agriculture en France depuis la guerre de 14-18… Une agriculture rattrapée d’abord par de grandes crises, dont celle du doryphore dans les années 30, qu’elle sut pourtant combattre et gagner par des traitements que nous qualifierions aujourd’hui d’écologiques. Mais ce devait être la dernière fois. Après la guerre de 39-45, on ne laissera pas les agriculteurs développer de traitement naturel, on passera au DDT. C’est que les pontes de ce qui deviendra l’INRA se sont entichés des manières industrielles développées par les américains, expérimentées sur les survivants des camps ! La France regarde donc avec fascination ce qui existe à Chicago depuis 1893 : ces abattoirs mécanisés où passent la moitié du bétail américain, ou ces champs immenses aux rendements magiques. Très vite, des dynasties familiales se jettent dans la bataille de la «modernisation» de l’élevage et de l’agriculture française. Telle la famille Dabatisse, à l’origine de l’impulsion des JAC (Jeunesses Agricoles Catholiques), proche de de Gaulle et farouche partisane de ce qu’elle nomme le progrès agricole : la mécanisation, le remembrement et l’emploi massif du DDT dans les champs… En 1961, Edgard Pisani, proche des mêmes, impose ce modèle unique, en déclarant par exemple le 20 février 1965 : «La Bretagne doit devenir un immense atelier de production de lait et de viande»… L’INRA, dont la direction est entièrement composée d’amis des grandes dynasties agro-industrielles (déjà), fournit la justification scientifique : les pesticides ? Quoi de plus utile au peuple français… L’agriculture française ne sortira plus de ce modèle. Les collusions entre les instituts scientifiques, l’administration de l’état et les intérêts privés y veilleront : les paysans seront sommés de déverser des tonnes de produits toxiques dans leurs champs. Il en va du rang de la nation dans l’agriculture mondiale. La FNSEA viendra achever le verrouillage, entre les mains de multinationales interdisant toute sortie de ce modèle, avec la bénédiction de l’état français. Le désastre agricole national est assuré,  désormais les terres agricoles sont objet de spéculation et ses produits, à vrai dire si peu comestibles, n’intéressent que pour les bénéfices qu’ils permettent d’engranger. Du désastre on s’apprête à franchir une étape supplémentaire, celle de l’épouvante alimentaire, une bombe à retardement qui devrait exploser dans les prochaines générations...

Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture, Fabrice Nicolino, édition Babel, coll. Essai, octobre 2017, 98 pages, 6,50 euros, 9782330086565

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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 08:36

Les éditions de l’éclat ont publié en septembre 2016 une nouvelle traduction de l’introduction de Pic de la Mirandole à ce qui devait être son œuvre majeure, jamais réalisée. Fin 1485 en effet, Giovani voulut faire venir à ses frais les plus grands savants de son temps pour discuter 900 thèses intellectuelles et spirituelles accumulées depuis l’Antiquité par l’humanité. Tout connaître. Il n’avait que 23 ans et passait déjà pour un érudit hors norme. Discrédité par sa volonté d’intégrer aussi des thèses de «Magie», Giovani dut se résoudre à publier, seul, ses Conclusiones, un monument de connaissances, labyrinthique, et dont la forme déroute à maints égards. C’est ici en quelque sorte l’introduction à cette œuvre qui nous est offerte, l’Oratio, élégant et savant qui, bien qu’écrit dans le plus pur style humaniste d’une rhétorique que par ailleurs il dénonça avec force, nous offre une réflexion philosophique de tout premier choix. Un texte documenté à l’envi, gorgé de lectures dont il rend compte abondamment, dans un style qui mériterait à lui seul une thèse –mais parfaitement instruit pour nous par Yves Hersant. C’est que l’éloquence, ici, doit servir la vérité. L’orateur s’est voulu philosophe, mais enracinant sa pensée dans une sorte de philosophie paradoxale qui n’a de cesse que de chercher ce qui peut unifier toutes les doctrines en lice par-delà leurs différences. Concordia Discors, souhaitait Pico, car ce qui lui importait c’était de repérer ce qui fondait la différence de l’homme au sein de la Création, cette différence qu’il nomme sa dignité. Une dignité qui n’est rien d’autre que sa liberté, aux bases incertaines : «faute de nature propre, l’homme doit prendre en charge toute la nature », c’est-à-dire la connaître. Adam, à ses yeux, est ainsi par défaut ouvert à tous les possibles. Et en poète de lui-même, il ne peut et ne doit que s’auto-créer. C’est là que repose la dignité de l’homme, dans cette autorévélation pathétique si l’on peut dire, et c’est mà que repose sa différence et sa supériorité sur l’ensemble de la Création, anges compris. «Toi, aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement auquel je t’ai confié, qui te permettra de définir ta nature ». Toutes les Lumière sont contenues dans cette petite phrase tragique. Tout ce à quoi l’humanité n’a pu que se confronter. Ni céleste, ni terrestre, ni mortel, ni immortel, l’homme, ce caméléon, ne peut échapper à l’injonction qui lui est faite de se donner sens. Son histoire ? C’est la dimension du sens qu’il voudra bien être…

 

De la Dignité de l’Homme, Pic de la Mirandole, traduit du latin et commenté par Yves Hersant, éd. L’éclat, coll. Poche, septembre 2016, 106 pages, 7 euros, 9782841624034.

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27 février 2017 1 27 /02 /février /2017 09:44

Dans une conférence publiée par les éditions Frémeaux, Luc Ferry évoque avec enthousiasme cette médecine augmentative grâce à laquelle, vraisemblablement, nos chances de mourir s’amenuiseront. Certes, nous mourrons toujours, mais bien plus tard qu’aujourd’hui et en bien meilleur santé –pour autant qu’un tel jeu de mots ait du sens. «C’est pas idiot», ajoute-t-il, poursuivant sa réflexion avec toujours beaucoup d’élégance pour nous livrer –c’est là son grand mérite- tous les points de vue en concurrence. L’homme augmenté. De quoi s’agit-il ? De fabriquer purement et simplement une nouvelle espèce humaine, telle qu’un Condorcet, naguère, l’avait appelée lui-même de ses vœux dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’humain, texte fondateur s’il en est de cette idée transhumaniste que défend avec enthousiasme Luc Ferry. Une vague, qui suscite bien des oppositions certes, à commencer par celle des religions, et bien des exaltations, mais une vague dont on peut être sûr, en régime néolibéral, que rien ne l’arrêtera. Pour Condorcet donc, il s‘agissait de perfectionner la nature humaine. «Perfectionner»… Toute l’ambiguïté est là : l’homme augmenté, a priori, n’est pas l’homme amélioré et cependant ces deux horizons ne cessent de se chevaucher, aussi bien dans le discours de Condorcet que dans celui de Luc Ferry. Perfectionner la nature humaine… Au nom de quoi ? Au nom de la philosophie des Lumières énonce sans sourciller Luc Ferry, reprenant à son compte la réflexion de Condorcet affirmant que «la nature n’a mis aucun terme à nos espérances» et que donc, cet eugénisme positif est en tout point conforme à l’idéal égalitariste et démocratique d’une société fondée sur les lumières de la raison : il ne s’agit en fait que de redistribuer les ressources génétiques inégalement réparties, il ne s’agit en somme que de corriger des inégalités criantes, au nom de la Justice. Pourquoi devrions-nous naître avec un handicap dès l’aube de notre vie ? Pourquoi avoir peur de modifier l’humain, surtout lorsque l’on découvre que par son alimentation il ne cesse déjà d’agir puissamment sur son patrimoine génétique ? En outre, s’amuse Luc Ferry, quand on voit ce que l’homme est devenu, moralement, au terme de ce XXème siècle des totalitarismes, on ne voit guère en effet ce que l’on aurait à redouter à le vouloir meilleur… C’est là que le bât blesse. Dans son exposé, Luc Ferry ne cesse d’entretenir la confusion entre augmentation et amélioration. A l’entendre on peut penser que oui, l’augmentation de l’homme peut lui donner des chances de s’améliorer. Alors, certes, il pourrait y avoir des dérives : un dictateur pourrait songer à se constituer une armée d’hommes terriblement augmentés et faire basculer le monde dans l’horreur. Mais c’est là un risque négligeable au regard des avantages que chacun y trouverait et puis, tout le problème, à ses yeux, ne peut être que celui des régulations, des balises, des limites qu’il nous faudra nous donner. Un vœu bien piquant dans le cadre d’un monde néolibéral dérégulé…

Lorsque l’on se penche sur l’argumentation de Luc Ferry, il y a un point aveugle qui étonne : au fond, toute cette justification se fait au nom des Lumières, selon un très vieux modèle philosophique au sein duquel, in fine, ce n’est pas l’homme la finalité de l’humain, mais l’Intelligence. Or si l’on prend l’intelligence pour finalité du développement de l’univers, l’espèce humaine n’est au fond qu’un moment de l’évolution de cette intelligence et non son point d’arrivée. Ce qui permet en effet de sacrifier l’humanité sur l’autel du déploiement de cette Intelligence… Voilà qui n’est pas sans rappeler les idées d’un Spencer finalement, mauvais lecteur de Darwin, affirmant que puisque, dans la nature, les variations avantageuses se pratiquent sur un très long terme, l’homme peut en accélérer le processus. Comme il l’a fait dans le cadre de l’élevage domestique. Rappelons qu’au moment où Darwin rédige son œuvre, les penseurs du Libéralisme cherchent une justification morale au système d’exploitation qu’ils mettent en place. Une explication qui puisse ravir les masses exploitées elles-mêmes, et justifier l’exclusion des plus faibles. Ces penseurs croient la trouver dans cette conception selon laquelle la finalité de la vie sur terre est celle de la sélection naturelle, que l’on doit appliquer dans toute sa rigueur à la société humaine. Seuls les plus forts sont nécessaires. Pour nous, désormais, traduisons : seuls les plus intelligents, les plus aptes à déployer l’Intelligence dont nous ne sommes pas les dépositaires uniques, sont nécessaires. Et encore : seule l’Intelligence est nécessaire ! A l’époque de Darwin, Herbert Spencer parcourait les salons mondains pour diffuser son idée génialement simple. On l’invitait partout. On l’écoutait, on le publiait. D’un transformisme darwinien mal digéré, il était passé à un évolutionnisme philosophique pratique que tout le monde reprenait en cœur. Une idée vite transposée dans la pseudo pensée économiste qui se mettait en place, laquelle énonçait que le marché, vertueux, devait être libéré de toute contrainte étatique. Plus tard et jusque sous la plume de Luc Ferry on trouvera une reprise de cette idée sous une forme nouvelle : celle de Schumpeter et de son innovation destructrice. Le darwinisme social venait de naître, contredit bientôt par Darwin lui-même, qui publie en 1871 son livre majeur : La Filiation de l’Homme, pour couper court aux malentendus. Dans cet ouvrage passé inaperçu, Darwin construit un discours essentiel sur l’homme et la civilisation humaine et ouvre à une éthique sociale des plus intéressantes. Il montre que la sélection n’est pas la force prépondérante qui dirige l’évolution des sociétés humaines : dans un tel milieu, affirme-t-il, les relations de sympathie l’emportent sur les relations d’affrontement. Termes d’une utopie contemporaine sur laquelle revient Luc Ferry, volontiers moqueur de cette prétendue sympathie qui ne serait plus du tout le lieu de déploiement de la société humaine contemporaine. «La marche de la civilisation, affirme pourtant Darwin, est un mouvement d’élimination de l’élimination ». Traduisez : de l’exclusion qui aura été le moteur essentiel du libéralisme. L’horizon éthique qu’il construit est limpide : pour lui, l’individu le meilleur est celui qui est le plus altruiste et le plus porté vers le bien-être social du groupe dans son entier. La grande morale de la civilisation trouve ainsi son ancrage dans le secours aux plus faibles : «La grandeur morale d’une civilisation s’exprime non dans la Domination, mais dans la reconnaissance de ce qui, chez le faible et le dominé, qu’il soit humain ou animal, nous ressemble assez pour mériter notre sympathie ». A condition bien sûr de prendre l’homme pour une fin, et non un moyen, celui du déploiement de l’Intelligence, dont on peut penser raisonnablement qu’artificielle elle se déploierait mieux encore sans lui. Mais plutôt que de sacrifier l’idée d’humanité, peut-être devrions-nous repenser cette augmentation dans un autre cadre idéologique que le néolibéralisme, la plus désespérante des idéologies jamais inventées par l'homme !

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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 10:08

Schumpeter ou Keynes ? La relance par l’offre ou la relance par la demande ? Dans la vision que Luc Ferry nous propose, l’alternative semble simple : Schumpeter ET Keynes –ce qui n’est pas son choix. Mais encore faut-il savoir pourquoi. Et pour cela, Luc Ferry s’est employé à décrypter notre futur proche à la lumière des innovations technologiques qui le profilent déjà. Un autre monde s’inaugure, dont il déplore que nos politiques aient si peu conscience. Si peu de curiosité devant ses tenants pourtant exhibés partout. Si peu d’intelligence devant ses soubassements qu’un gamin de dix ans, aujourd’hui, saurait pourtant leur révéler. Une révolution, mais une révolution dont la logique serait inscrite dans notre histoire, celle du capitalisme, qui ne tirerait en rien vers sa fin. D’un capitalisme dont la logique profonde serait, justement, schumpéterienne : celle de l’innovation. Continue. C’est cela, la nature profonde du capitalisme moderne : l’innovation, son ressort intime, sa raison d’être, qui fait que demain l’i-phone 8 détrônera l’i-phone 7 dont plus personne ne voudra. Une innovation nécessairement destructrice donc, pour reprendre le langage schumpéterien, qui fait qu’aujourd’hui des millions d’emplois sont détruits parce qu’ils occupent dans le champ de l’innovation les cases du vieux, de l’obsolète, de l’inutile, du rétrograde. Qui fait que des millions de gens, nécessairement, sont fatalement jetés dans la misère, en attendant que les nouveaux emplois de cette ultime révolution arrivent, non moins fatalement. Il suffirait d’attendre donc, que la transition s’accomplissent, que le vieux monde ait été ravagé pour qu’enfin, ses décombres en libèrent un nouveau, tout beau, tout neuf, offrant fatalement des emplois à foison. Est-ce que les choses ne se sont pas déroulées ainsi, par le passé ? Dans les fabriques, les manœuvriers cassaient les machines qui leur volaient leur pain et puis ces machines ont créées des millions d’emplois qui ont permis de substituer aux manœuvriers des ouvriers cette fois, une classe entière, appelée aujourd’hui à disparaître, fatalement. Il suffirait donc d’attendre. De se montrer patient. Non, pas exactement. Ce serait grossir le trait. Luc Ferry en est bien conscient. Conscient des drames, de la tragédie qui affecte des millions de nos concitoyens jetés dans les affres du non-emploi. A l’entendre, on comprend que tout se joue pour nous, aujourd’hui, c’est-à-dire d’une manière très provisoire, dans la régulation de cette transition. Des millions d’emplois doivent disparaître. La richesse reviendra à coup sûr, qui déferlera sur tous les ménages demain, mais quand ? On n’en sait rien. Il nous appartient donc de gérer cette période de transition au mieux. A nous de négocier, de soulager le sort des uns, pour abandonner les autres à leur sort, inévitablement. Car quels secteurs de l’activité industrielle soutenir ? Quels secteurs décramponner ? D’où le formidable enjeu que représentent l’éducation et la formation permanente : chacun ne doit-il pas s’adapter à ce nouveau monde qui nous arrive ? Il faudrait alors concevoir un subtil dosage entre les aides à apporter aux uns et les refus aux autres, entre les investissements logiques et les  sauvetages désastreux pour que notre monde ne sombre pas en route dans l’horreur économique. Beaucoup de Schumpeter pour Luc Ferry, et un peu de Keynes en quelque sorte, moins pour relancer la demande que pour ne pas laisser mourir ces milliards d’êtres humains devenus inutiles, ou du moins, qui ne sont pas calibrés pour la révolution en marche. Tout ne serait qu’une question d’équilibre. Comme toujours, la démonstration de Luc Ferry importe finalement moins que sa pédagogie. Extraordinaire, elle nous invite à, presque, comprendre tous les termes du débat, toutes les opinions en présence, toutes les philosophies en concurrence. Tous les tenants, sauf un. De taille : la financiarisation du monde. C’est au fond le grand oubli de cette démonstration généreuse, enthousiaste. L’oubli de la financiarisation du monde, qui ne s’inscrit ni dans une logique schumpétérienne, ni keynésienne : la finance, et par finance n’entendez pas Wall Street ou la CAC 40, qui ont encore beaucoup à voir avec l’économie dite réelle, celle des barons d’industrie, mais celle qui s’en est détachée et qui, mathématiquement, compte ses bénéfices en nanosecondes et fait profit de tous bois, autant des dettes souveraines que de leurs défauts de paiement. Celle qui gagne de l’argent quand le CAC 40 en gagne, et qui en gagne encore quand le CAC 40 en perd. Celle qui a parié sur la faillite de la Grèce et celle qui a parié sur sa diète sacrificielle. Celle des paradis fiscaux, des places off-shore, des bourses privées, des dark-pool, qui pèse six fois le PIB mondial et dont nous ne voyons la couleur que lorsqu’une banque, acculée à la faillite pour avoir mal parié, nous contraint à la sauver... Celle des fonds vautours qui s’abattent sur les entreprises qui des bénéfices pour les dépecer, qui s’abattent sur les entreprises qui n’en dégagent pas pour les démembrer,  cette finance qui mise autant sur l’innovation que sur le rétrograde. Ni schumpéterienne, ni keynésienne, la finance est un fantôme qui ne poursuit qu’un objectif, celui du profit maximal qui défait le monde et se fiche bien de ses révolutions. C’est cette finance qui a changé la nature du capitalisme historique et qui s’est greffée sur lui comme un parasite sur un corps sain, ce corps sain que nous décrit Luc Ferry, et auquel on ne comprend rien si on lui soustrait, justement, ce qui le parasite et le menace. Cette finance sans nom, sans visage, déracinée, et pour laquelle l’homme est un moyen et non une fin. Ce qu’oublie Luc Ferry, c’est ce changement de nature du capitalisme, en devenant financier. Encore que l’expression soit inexacte : le capitalisme est, et n’est pas que financier. Le mode schumpéterien du capitalisme coexiste bel été bien avec le capitalisme financier dont les richesses ne déferlent pas sur nos têtes. Dont les richesses sont accaparées par très peu de terriens, une poignée, qui les a soustraites du cycle du capitalisme schumpéterien. Pour preuve, toutes les analyses sociologiques qui montrent combien notre monde est aujourd’hui plus inégal qu’il ne l’était il y a cent ans. Un capitalisme financier qui menace toute la belle logique du capitalisme schumpéterien et qui coupe l’humanité en deux, ouvrant en grand l’abîme des laissés pour compte. Ouvrant de fait un futur plus indécidable encore que ne le pense Luc Ferry. Et beaucoup plus dangereux, si bien que le XXIème siècle sera d’abord celui des grandes catastrophes planétaires…

PENSER LE XXIÈME SIÈCLE - LA TROISIÈME RÉVOLUTION INDUSTRIELLE - LUC FERRY

éCONOMIE COLLABORATIVE, TRANSHULANISME ET UBERISATION DU MONDE

Direction artistique : Claude Colombini et Patrick Frémeaux / Editorialisation : Lola Caul Futy

Label : FREMEAUX & ASSOCIES

Nombre de CD : 4

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17 juin 2016 5 17 /06 /juin /2016 09:13
Le mensonge intellectuel sur lequel le libéralisme a prospéré

Au moment où Darwin rédige son œuvre sur la filiation des espèces, les penseurs du Libéralisme cherchent une justification morale au système d’exploitation qu’ils mettent en place. Une explication qui puisse ravir les masses laborieuses elles-mêmes et justifier l’exploitation des plus faibles. Ces penseurs croient la trouver dans cette conception selon laquelle la sélection naturelle devrait pouvoir s’appliquer dans toute sa rigueur à la société humaine : seuls les plus forts sont nécessaires, il faut donc laisser la vie sociale suivre son cours, ne fournir aucune aide aux indigents et ne construire aucun état Providence qui serait contraire aux lois de la nature. Une idée fort simple, génialement simple même, qui va se répandre comme une traînée de poudre dans le monde occidental, justifier le pire et même rallier à sa cause les opprimés. L’homme qui va être la cheville ouvrière de la propagation de cette thèse simplissime, c’est Herbert Spencer, que les salons mondains vont se disputer et dans leur suite logique, les universités. On l’invite donc, partout, systématiquement. On l’écoute, on l’honore, on le publie, on le diffuse. Les nantis ne lésineront pas sur les moyens financiers à mettre en œuvre pour la propagation de sa pensée. D’un transformisme darwinien mal digéré, Spencer passe à un évolutionnisme philosophique imbécile que tout le monde reprend en cœur. Une idée fruste que l’on transpose aussitôt dans une pseudo pensée économiste, selon laquelle le marché lui-même serait structuré selon ces lois «naturelles», tout comme on en importe l’idée dans la philosophie de l’histoire, énonçant sans rire que l’Histoire n’est pas autre chose que cette évolution qui privilégie les forts sur les faibles. La thèse de Spencer va devenir la bible, littéralement, de la conception du développement économique et moral de l’Occident. Promu d’abord vigoureusement par les Etats-Unis, toute son œuvre est aussitôt traduite dans toutes les langues européennes. Au point que lorsqu’on y regarde de plus près, on découvre aujourd’hui qu’aucun système philosophique n’a connu un tel succès, une telle diffusion, qui coïncide bien évidemment avec la montée en puissance des idées libérales. Une vraie conspiration libérale en somme, contre le monde libre et le monde ouvrier naissant.

Le mensonge intellectuel sur lequel le libéralisme a prospéré

Les premiers articles de Spencer sont évidemment dirigés contre la pensée socialiste naissante. Selon un modèle fort rustique, Spencer inféodant toute sociologie possible à un corpus biologique pour poser sa Loi de l’évolution des sociétés humaines, qui séduit immédiatement les gouvernements en place : le marché est vertueux, il faut donc en libérer le potentiel et pour cela, il nous faut toujours moins d’état. Il faut abandonner «aux lois naturelles l’équilibre social»... C’est l’adaptation qui doit fonder en outre l’essentiel de notre conception morale de la liberté. Le bonheur social ne peut dès lors s’entendre que comme effet adaptatif, contre les réglementations étatiques. Spencer ira très loin dans son idée : il faut selon lui libéraliser non seulement le domaine économique, mais aussi le domaine éducatif… Il appliquera ensuite ses théories à la sociologie, à la psychologie, à l’éthique, où il recommande de pondérer l’altruisme pour libérer l’égoïsme créateur… Le darwinisme social vient de naître, aussitôt contredit du reste par… Darwin lui-même ! Nous le verrons plus loin. Pour l’heure, la société victorienne applaudit des deux mains. Aucune logique philosophique n’est désormais en position de rivaliser avec ce darwinisme social, ni d’enrayer la Domination politique de quelques-uns sur la masse. Spencer va jusqu’au bout de sa pensée, et pour mieux la partager avec les «idiots» non cultivés, l’illustre en développant l’équation société = organisme vivant. «Les membres doivent travailler pour nourrir l’estomac», avance-t-il ingénument. Filant la métaphore, Spencer développe l’idée d’un corps social à l’image du corps humain et ce faisant, oublie au passage le système nerveux central qui commande tout… Il l’oublie car bien évidemment, cela l’obligerait à repenser cette problématique de l’état au centre de la société, et dont il ne veut pas. Son organicisme va donc se dispenser d’un cerveau et du système nerveux central… Mais Spencer, qui n’est pas totalement sot, va finir par découvrir que son raisonnement ne tient pas vraiment la route… Il réalise que son image de la société comme corps humain dépourvu de cerveau est idiote. Que son analogie est fausse. Ce qui le plonge dans l’embarras, d’autant que tous les penseurs du libéralisme ont suivi et se fichent de la fausseté d’une telle analogie. Les classes dominantes anglaises ont besoin d’une auto-justification idéologique pour légitimer leur domination sauvage, nul ne doit venir bouleverser l’édifice conceptuel élaboré sur les pas de Darwin… Une politique d’implacable coercition se met en place, en particulier à l’extérieur du pays, dans ces lointaines colonies dont les médias dominants évoquent l’exotisme. Les conséquences de l’annexion idéologique des recherches de Darwin sont dévastatrices. De transposition en transposition, on finit par penser les rapports entre les nations, puis entre les peuples, sur ce modèle, pour justifier la domination blanche. En France, la première traduction de Darwin paraît en 1862 ! Elle comporte une préface imprégnée des idées de Spencer. Darwin fait part de son indignation, mais rien n’y fait. Aux Etats-Unis, le darwinisme social devient l’idéologie fondatrice de l’individualisme libéral, de la dynamique sociale construite sur le modèle de la lutte pour la survie du plus apte et son corrélat : l’élimination des moins aptes, dont dépend le perfectionnement continu de la société. Spencer lui-même, déjà troublé par la bêtise de son analogie, finira dans ses vieux jours par condamner une telle outrance idéologique.

Le mensonge intellectuel sur lequel le libéralisme a prospéré

Il faudra attendre la sortie du grand livre de Darwin, La Filiation de l’Homme, pour voir Darwin réagir avec force contre ce détournement idéologique de ses découvertes. L’ouvrage paraît en 1871. Mais personne ne le lira. Le nouvel essai de Darwin est pourtant tout simplement prodigieux, pour nous aujourd’hui encore ! Il construit un discours essentiel sur l’homme et la civilisation humaine et ouvre à une éthique sociale qui nous sauverait de nos propres déboires contemporains… Dans cet ouvrage, Darwin, qui se pose en scientifique et non en idéologue, montre que la sélection naturelle n’est plus la force prépondérante qui dirige l’évolution de la société humaine. Dans un tel milieu pacifié, affirme-t-il, les relations de sympathie l’emportent sur les relations d’affrontement. La sélection naturelle n’y est ainsi plus un critère efficient, elle devient même une sélection qui dépérit. «La marche de la civilisation est un mouvement d’élimination de l’élimination»… En sélectionnant les «instincts sociaux», l’humanité rompt avec ses racines animales. L’horizon éthique qu’il construit devient ainsi limpide : pour lui, l’individu le meilleur est celui qui est le plus altruiste et le plus porté vers le bien-être social du groupe dans son entier. La grande morale de la civilisation se trouve dès lors dans la protection des faibles. Et c’est, aux yeux de Darwin, non seulement une loi civilisationnelle, mais une loi de sélection : là où la nature a éliminé, la civilisation protège. «La grandeur morale d’une civilisation s’exprime non dans la Domination, mais dans la reconnaissance de ce qui, chez le faible et le dominé, qu’il soit humain ou animal, nous ressemble assez pour mériter notre sympathie.»

CHARLES DARWIN EXPOSÉ ET EXPLIQUÉ PAR PATRICK TORT

Direction artistique : CLAUDE COLOMBINI FREMEAUX

Label : FREMEAUX & ASSOCIES

Nombre de CD : 3

Il faut rendre grâce à Patrick Tort d'avoir su si brillamment dégager tout l'intérêt de la réflexion de Darwin pour notre humanité.

image : la revue acéphale, de Bataille

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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 08:50
De l’Origine des espèces, Charles Darwin

En marge de l’exposition Darwin au Muséum d’Histoire Naturelle, les éditions Frémeaux ont l’excellente idée de publier la lecture de l’Origine des espèces du théoricien de la filiation, qui sut développer une magistrale conception non fixiste de la formation des espèces vivantes.

Darwin a 22 ans lorsqu’il part en voyage, à bord du Beagle, dont il ramènera son fameux journal, The Voyage of the Beagle, publié en 1839 sous le titre Journal and Remarks, titre qui se réfère en fait à la seconde mission d’exploration. Embarqué en décembre 1931 pour ce voyage autour du monde, Darwin y emporta avec lui une documentation considérable, dont les 7 volumes de Lamarck sur les animaux non vertébrés, un essai sur «l’uniformitarisme» qui proclamait l’uniformité des causes de transformations et dispensait l’idée de la catastrophe comme modèle du changement. Mais on sent déjà un Darwin circonspect quant à ces théories quelque peu surfaites, puisqu’il prend soin dans le même temps de se munir des ouvrages de Humboldt, combattant avec force l’idée biblique du Déluge, de la Catastrophe donc, comme modèle du changement. Dans cette même bibliothèque de voyage, on notera de très nombreuses études sur l’âge de la terre.

Cap Vert, littoral de l’Amérique du Sud. Darwin saute à terre dès qu’il le peut, observe, compare, se focalise très tôt sur les ressemblances et les variations, étudie la naissance d’espèces nouvelles à partir de formes migrantes. A Tahiti, il se passionne pour les coraux. Au Brésil, éprouve un fort sentiment de révolte contre l’esclavage des noirs, à ses yeux une souillure indigne des nations chrétiennes. Il revient de son expédition qui aura duré cinq ans, avec des milliers de pages de notes dont il va en confier une partie à des experts : reptiles, poissons, oiseaux, etc. … En 1837, ces experts ont fini de décrypter une grande partie du matériel qu’il leur a fourni. Ils sont éblouis et le pressent d’en rédiger la synthèse. Darwin résiste, inaugure son note book B sur les transformations des espèces, lit en 1838 Malthus, s’intéresse au rapport tensionnel que celui-ci exprime entre croissance géométrique et croissance algébrique des populations et de leurs milieux naturels. Il en tire l’idée de sélection naturelle comme mécanisme éliminatoire, avantage reproductif. Dès lors, il travaille plus sérieusement à la mise en place de ses concepts. C’est qu’il lui faut tout inventer ! En 1839 il devient membre de la Société Royale de Londres, entreprend une enquête sur l’élevage pour comprendre comment on y opère à la sélection de variations pouvant constituer un avantage reproductif et rédige à peine une demi page raturée sur sa théorie. Le premier ouvrage qu’il publie, en 1842, porte en fait sur les récifs coralliens. Au crayon, il note sa théorie de la formation des espèces. Mais dans les années 1850, tout va se précipiter. Wallace se rapproche de ses idées, menace de publier avant lui une théorie similaire. Les amis de Darwin pressent ce dernier de ne plus tarder. En 1858, une communication des études de Wallace est livrée. Darwin présente alors ses propres travaux sur «La préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie». Et le 24 novembre 1859, enfin, il publie, à 1250 exemplaires, De l’origine des espèces, épuisé sitôt que paru. La seconde édition augmentée de 1860 congédiera à jamais l’idée providentialiste. C’était là que le bât blessait en grande partie. Exposant sa théorie, Darwin devait faire accepter l’idée du «transformisme» contre le dogme de la création séparée des espèces animales intangibles. Darwin y explicite par la même occasion son concept de variation. Variation / sélection, ses études complémentaires sur l’élevage lui permettent de préciser son idée : dans l’élevage cette évolution des variations avantageuses se pratique sur un très court terme. Et c’est cette réflexion qui l’a contraint à se demander avec plus de pertinence ce qui, dans la nature, était facteur de sélection. Dès réception de son livre, les malentendus vont s’accumuler autour de cette idée de sélection. Celle de variation se verra sous-estimée et il faudra attendre l’ouvrage de 1870, La filiation de l’homme, pour voir Darwin lever tous les malentendus. De fait, si De l’origine des espèces peut être considéré à juste titre comme fondateur d’une vision nouvelle du monde, on ne peut que regretter le manque de publicité et de réflexion faites aujourd’hui autour de ce second ouvrage de 1870, qui constitue désormais pour nous un enjeu intellectuel essentiel pour notre civilisation ! (à suivre donc !).

Pourquoi écouter Darwin, plutôt que le lire ? La réponse est simple au fond : la lecture qu’en donne Eric Pierrot nous porte comme nous porterait un cours magistral donné dans un amphi. La même attention est sollicitée, la même jouissance devant l’intelligence de l’exposition, la même joie à suivre et comprendre, au mot près, le fil d’une pensée à son propre travail !

L’ORIGINE DES ESPÈCES - CHARLES DARWIN

Lu par Eric Pierrot

Direction artistique : CLAUDE COLOMBINI FREMEAUX

Label : FREMEAUX & ASSOCIES

Nombre de CD : 3


PRODUCTION : CLAUDE COLOMBINI FRÉMEAUX POUR FREMEAUX & ASSOCIES AVEC LE SOUTIEN DE LA SCPP.
TRADUCTION : AURÉLIEN BERRA
DIRECTEUR DE PUBLICATION : PATRICK TORT
COORDINATION : MICHEL PRUM
© CHAMPION / S
LATKINE

DROITS : FREMEAUX & ASSOCIES EN ACCORD AVEC CHAMPION / SLATKINE.

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