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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 05:13

 

hitler.jpgMunich, 1929. Edgar a cinq ans. L’oncle Lion Feuchtwanger est célèbre. Ecrivain, essayiste, il vient de faire paraître La vraie histoire du juif Süss, qui caracole en tête des ventes de librairie, à égalité avec Mein Kampf, de Hitler, un petit homme irascible qui vit dans l’immeuble juste en face de la famille d’Edgar.

Edgar se souvient. Les nuées de pauvres venant frapper aux portes des appartements, l’oncle Lion dénonçant à la radio Hitler, affirmant qu’un jour prochain cet homme parviendra à ravir le pouvoir en Allemagne, et qu’il exterminera les juifs. Hitler, Lion ne le connaît pas vraiment. Sinon de réputation, bien qu’un jour Hitler soit venu au café qu’il fréquente, le saluer alors qu’il dînait avec Brecht. La notoriété de Lion était telle que le servile Hitler attendait de lui une aide pour la publication de son manuscrit. Il ignorait alors que Lion était juif.

Edgar croise tous les jours Hitler, un homme au regard dur, perçant. Le monsieur d’en face. Sur le chemin de l’école il passe devant son immeuble, où des SA montent la garde jour et nuit. Des gens vont et viennent, lui rendent visite, font ce curieux signe de la main, bras tendus. Lion vient aussi assez souvent manger à la maison. Un jour il gare sa voiture juste devant l’immeuble de Hitler. Ce dernier descend, la rage aux lèvres. Un attroupement se forme. Pour Lion, Hitler est un voyou, "un comploteur à la tête d’une bande de vauriens". 1930. Mein Kampf est un énorme succès de librairie. Mais La véritable histoire du juif Süss lui vole la vedette. A parts égales. Etrange duo que ces deux grands succès de librairie dans une Allemagne qui retient son souffle. Le chômage emporte les esprits. La misère frappe sauvagement. Hitler se déguise en petit-bourgeois pour rassurer l’Allemagne fébrile. Mais dans leur rue, ce sont des voyous qui débarquent, observe le petit Edgar. Des tribus de guerriers qui viennent terroriser les femmes et les enfants. Edgar a peur. Ils déambulent, souvent ivres, marquent le pas devant l’immeuble de Hitler, braillent qu’ils sont des surhommes au sang pur… Aux dernières élections, Hitler n’a obtenu que 3% des suffrages. Mais Lion en est convaincu : cet homme prendra le pouvoir. Edgar a peur. Il note dans ses mémoires cette montée d’une atmosphère de plus en plus lourde, de plus en plus menaçante. La famille cache maintenant qu’elle est juive. Dans les bars enfumés, le racisme et l’antisémitisme s’expriment sans retenue. La silhouette de Hitler se dessine tous les soirs derrière les rideaux de son salon, tout au sommet de l’immeuble qu’il habite. Hitler contemple sa nuit allemande. Le matin, il fait racheter tout le lait disponible dans le quartier, pour le confisquer, provoquer une pénurie artificielle. La ruse est énorme, mais elle prend. Un jour, Edgar se retrouve nez à nez avec lui. Hitler le regarde, avec ce dégoût si caractéristique qui était le sien pour les enfants. Goebbels vient de plus en plus souvent frapper à sa porte. Un électeur sur cinq vote désormais pour Hitler. On ne parle que de lui. 1932. Les SA de Hitler marchent au pas dans la rue, des foules féroces occupent le quartier jour et nuit, acclament Hitler. Les nazis sont devenus la plus grande force politique du pays. Désormais il faut fuir. La famille Feuchtwanger le sait. Il faut quitter l’Allemagne…

  

 

Hitler, mon voisin : Souvenirs d'un enfant juif, de Edgar Feuchtwanger et Bertil Scali, éd. Michel Lafon, janvier 2013, 295 pages, 18,50 euros, ISBN-13: 978-2749917672.

 liens vers des chroniques d'ouvrages de Lion :

http://www.joel-jegouzo.com/article-simone-de-lion-feuchtwanger-l-ethique-de-la-revolte-91078976.html

http://www.joel-jegouzo.com/article-le-juif-suss-de-lion-feuchtwanger-110684077.html

http://www.joel-jegouzo.com/article-exil-de-lion-feuchtwanger-110683491.html

 

 

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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 05:28

 

klein-ikb_191.jpgA quoi pouvait bien ressembler le ciel quand il n’était pas bleu, la mer, plongée dans sa nuit de houle grise ?

A quoi pouvait bien ressembler le ciel de midi fouillant les âmes où loger enfin l’espoir immense sous les paupières closes ?

A quoi ressemblerait un monde sans ce bleu de l’espoir, un monde où les sanglots émietteraient le vide, les yeux versés dans les étoiles au solde furtif, gros insectes brillants, trombes bourdonnantes ?

Surgirait-il demain, à l’heure éclatante du jour, l’horizon d’azur capable d’extirper l’espérance au chiffre têtu de la terre ?

L’Antiquité vécut pourtant sans le bleu. Tout comme les romains, qui ne voyaient en lui qu’une teinte déplaisante : celle des barbares, celtes, germains, arabes.

Pas de bleu dans les grottes, pas même au paléolithique supérieur. Les trois couleurs de base des sociétés anciennes, nous dit Pastoureau, étaient le rouge, le blanc, le noir. Et ce jusqu’au XIIème siècle dans le monde chrétien occidental, très attaché encore au système médiéval de densité et de lumière.

pastoureu-bleu.jpgLe grec, tout comme l’hébreu, ne renvoyait pas à des colorations mais à des idées de richesse, de force, de prestige, de beauté, d’amour, de mort. Et dans ce vocabulaire, le bleu n’avait pas sa place. Chez Homère par exemple, seuls trois adjectifs de couleur qualifient les colorations, dont celui de glaukos, intégrant tout à la fois le vert, le bleu, le gris, le jaune, le brun, dans une même idée de pâleur. La mer homérique est glauque, tout comme le ciel…

Dans la langue latine, le bleu n’y séjourna que sous l’influence du germain (blavus), ou de l’arabe (azureus). Mais chez Pline, il faut s’en méfier.

Dans le Haut Moyen Age, la chrétienté partageant les préjugés de son époque, le bleu était tenu à l’écart. Pas de bleu dans les habits liturgiques. Le blanc triomphe : il est la couleur pascale. Mais difficile à obtenir, le blanc de l’église demeura longtemps sale, grisâtre, blanchâtre et c’est un peu pourquoi l’or resta sa couleur préférée.

Bientôt pourtant, le bleu commença sa révolution. Au XIIème siècle, il entrait enfin dans les églises, par le biais des vitraux. Non sans réticence. L’enjeu était alors de savoir s’il était matière ou lumière. Matière, il empêchait le transitus qui devait conduire l’homme vers Dieu. Mais si la couleur était lumière, alors c’est qu’elle participait du divin par sa nature même. On mit du temps à trancher, malgré l’enseignement de l’abbé Suger qui, le premier nous dit Pastoureau, donna au bleu une place dans l’abbatiale de St Denis. Dans son De consecratione, le bleu s’illumine des vertus de l’or. La technique aidant, les verriers surent en magnifier les teintes. Le bleu éclatait, il redescendit alors lentement vers la terre pour faire son apparition dans les plis du manteau de la Vierge, qui ne portait jusque là que des vêtements sombres, témoignant de son deuil. Du manteau, le bleu se fraya un chemin jusqu’à la robe de la Vierge : vers son intimité corporelle. Le bleu qui avait pris place dans cet espace du deuil pour se faire accepter, sombre tout d’abord, à côtoyer l’intimité de la Vierge s’éclaircit peu à peu sous la pression de la théologie de la lumière qui se propageait dans l’église romaine.

Les émailleurs imitèrent les verriers de Saint-Denis, diffusant de nouveaux tons de bleu. Peu à peu il se répandit, passa aux objets liturgiques, aux enluminures, jusqu’à ce que les rois de France s’en emparent. Leurs armoiries s’en ornèrent, d’azur dans la langue française du blason, introduisant une progression spectaculaire du bleu avec la naissance du bleu royal sous les rois capétiens, seuls souverains à porter alors du bleu. Et le prestige des rois de France fut tel que le bleu se diffusa dans toute l'héraldique européenne. Puis il sortit peu à peu de l’héraldique pour envahir les costumes, les cérémonies, les fêtes. Le bleu s’associait désormais à l’idée de joie, d’amour, de loyauté, de paix, de réconfort.

Mais de ce bleu là, nous ne savons plus rien : la couleur n’est pas un phénomène naturel, mais le résultat d’une construction culturelle complexe, un fait de société, qui ne nous permet pas de voir les couleurs du passé dans leur état d’origine, mais telles que le temps social les a faites, et dans des conditions de lumière qui n’ont rien à voir avec leur situation chromatique passée. Au Moyen Age par exemple, le bleu était une couleur chaude. Si bien que toute histoire des couleurs ne peut être qu’une histoire sociale : c’est la société qui "fait" la couleur, lui donne son sens, construit ses codes, lui donnant pour vocation de marquer, classer, proclamer…

Proclamer… Avec Goethe, je vous souhaite pour l’année 2013, "tout un trésor d'expériences visuelles, d'impressions lumineuses" qui se raffineraient infiniment pour ne pas s’abîmer dans l’univers abstrait des mathématiques et devenir des couleurs incolores. Je vous offre le bleu, cette couleur qui garde la profondeur de l'obscurité, couleur du lointain, du rêve, qui en son être-là immédiat congédie les nuages : le ciel est bleu quand il est sans nuage au loin.

  

 

Bleu : Histoire d'une couleur, Michel Pastoureau, Points Seuil, coll. Histoire, mai 2006, 216 pages, 7,10 euros, ISBN-13: 978-2020869911.

Image : le bleu Yves Klein (JKB191).

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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 05:42

bayard.jpgL’auteur du succès mondain Comment parler des livres que l’on n’a pas lu, réitère avec une sorte de guide de l’apprentissage tortueux de soi, qui n’est au fond rien d’autre que la complaisance à l’art de se mentir en affectant la sincérité du savant qui sait ce que jacter veut dire…

Il s’agit donc pour lui d’élucider ce qu’il aurait pu être pendant la guerre de 39-45. La réponse en soi est statistiquement simple : comme l’immense majorité des français, ni héros, ni salaud. Mais Bayard est bouffon et ne peut se contenter de figurer dans les comptes pâlichons de la nation française. Sa vanité le pousse à travailler un clivage plus ambitieux, et notre homme de se demander si, après tout, il n’aurait pas été de l’étoffe des héros, ou, tant qu’à se distinguer, de la graine des salauds.

Né en 1954, voici qu’il se projette dans les années 20. Comme papa… Il lui prend même sa place, ce qui, pour un psychanalyste, est assez loustic, avouez… Pour enrober le tout d’un semblant de discipline, Bayard élabore un concept fumeux qui va lui permettre de démarrer l’enquête : celui de personnalité potentielle… Je vous rassure, il l’abandonnera lui-même en cours de route, n’y constatant aucune épaisseur, pour se rabattre sur les concepts coutumiers de la psychologie et se référer à des travaux plus solides que le sien –qu’il prend en otage de sa navrante démonstration. Car elle est bien navrante cette démonstration, professant sans rire que la personnalité potentielle, c’est cette partie (admirez la précision conceptuelle) de notre personnalité qui peut (plus imprécis tu meurs) surgir quand les circonstances l’autorise (itou). Quelle découverte ! Quelle avancée pour la science, d’autant que notre chercheur n’hésite pas à scier sa propre branche en avouant qu’il existe une vraie porosité entre la personnalité potentielle et la personnalité réelle, ce que d’aucun avait compris… Sur le front théorique, force est de constater que Bayard n’est pas de l’étoffe dont on fait les penseurs. Les roublards, oui, peut-être…

Et puis au bout d’une centaine de pages notre homme avoue qu’il n’aurait pas été bien différent de ce qu’il est aujourd’hui… Mais le plus beau reste à venir. Quand Pierre Bayard, plein d’un bon sens édifiant, argue qu’il est facile aujourd’hui d’affirmer une position, "tranquillement assis dans son fauteuil, lequel se trouve lui-même installé dans une maison sise dans un pays en paix". Admirez la force du raisonnement… Ce qui seul interpelle, c’est le dispositif de cette insignifiante indolence : un fauteuil, une maison, un pays pacifié… Voilà qui sent son confort d’héritier, aveugle à la misère qui sévit dans le pays, au racisme qui s’y est élevé comme un vrai front de guerre, muet sur la situation désespérée que vivent des millions de français… Un vrai pantouflard, oui, de la veine des mesquins qui taillent leur bonheur dans l’immonde confort d’une citoyenneté de salon. On devine à quoi aurait ressemblé en vrai le bonhomme sous l’occupation, aux indignations tardives et à l’égoïsme forcené…

Le plus drôle, c’est de le voir se fonder sur l’attitude de papa pour dire qu’au fond, il n’aurait rien fait. De papa, il rappelle quand même un grand geste résistant : en khâgne, papa avait osé afficher sur la porte de son casier le portrait du Maréchal Pétain, à l’envers… Il en sera gourmandé et tout est rentré dans l’ordre…

Bayard-fils-papa, lui, pense qu’il n’aurait de toute façon pas été sensible aux discours de la Révolution Nationale, pour preuve : dans les années 60 (il avait alors entre 10 et 15 ans), l’enfant qu’il était s’est entiché de communisme. La belle affaire…

Tout le reste est à l’emporte-pièce, puisant aux sources d’études sérieuses, sans convaincre : mieux vaut lire la littérature scientifique que les littératures secondaires… Bayard serait donc resté en France et comme tant d’autres, se serait accommodé de la présence allemande, pourvue qu’elle ne l’empêchât pas d’entrer à Normal Sup’…

Gâteau sur la cerise, la cogitation de Bayard reconnaissant tout d’abord que la question prétexte (aurais-je été, etc.) était tout de même passablement limitée, pour ne pas dire chétive, pour affirmer ensuite que bien que limitée, il n’en démord pas : elle demeure à ses yeux la meilleure façon de poser celle de l’engagement… En d’autres termes : pour savoir si je saurai m’engager demain, il faut que je me pose la question de savoir si je me serais engagé en 39-45… Mieux, avance-t-il : celui que la période n’attire pas pourra répéter la démarche en l’appliquant à une autre période historique, comme 1789. Voyons voir : qu’aurais-je été en 1789 ? -(sérieux, c’est dans son essai)-… Voire à la Cour de Louis XIV… Là, on défaille : combien d’entre nous aurait pu y prétendre ? Bref…Une nouvelle manière d’écrire l’histoire ? La littérature ? De faire de la biographie ? De l'autofiction ? Rien de tout cela : un marketing bien rôdé fait bien assez l’affaire.

  

 

Aurais-je été résistant ou bourreau ?, de Pierre Bayard, éd. de Minuit, Collection : Paradoxe Langue, janvier 2013, 158 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2707322777.

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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 05:41

jerphagnon.jpgPhilosophe, historien de l’Antiquité, méditant obstiné de l’éternité qu’il attendait avec la gourmandise d’un Rimbaud, ne cessant de peaufiner l’art d’être différent de soi, l’ouvrage de textes posthumes de Lucien Jerphagnon publiés par les éditions Albin Michel, recueil de correspondance, d’articles, de conférences diverses, est absolument savoureux.

Savant, Jerphagnon n’a cessé de pointer la sagesse comme seul horizon de son érudition. Historien des historiens latins, toute sa vie il aura tenté de rédiger la chronique d’hommes et de femmes émerveillés, partageant avec eux cet émerveillement dont il a fini par faire l’intention même de l’Être de l’humain. Et Jerphagnon s’émerveille ici dans une langue truculente, balayant d’un geste las les afféteries de la rigueur académique, en vrai "barbouze de l’Antiquité" comme il aimait à se qualifier, qui sait égratigner les sots qui n’ont su faire parler aux Anciens que la langue de bois de leurs versions poussives. Passage truculent au demeurant que celui de sa correspondance où on le voit moquer ces conceptions malingres des traducteurs empêtrés dans leur orthodoxie, incapables de démêler les sacs de nœuds dont Augustin était familier, ou penauds devant les tournures épileptiques de Tertullien vouant ses commentateurs à l’à-peu-près pour le reste des siècles… C’est dans les propos de table qu’on apprend le monde antique, affirme Jerphagnon, dévorant toutes les littératures de l’Antiquité sans exclusive, les bribes, les notes, et même les piètres proses pour forger sa science des Anciens, revisiter avec un œil narquois le mythe de la caverne et dresser le portrait attendri de notre humanité couillonne, toujours obstinément tournée vers les ombres qui dansent devant elle, tant leur spectacle est rassurant. Un Jerphagnon raillant nos religions mais rempli d’une foi éblouissante de drôlerie, n’hésitant pas à pester contre l’autisme de la curie romaine, le sommeil dogmatique de l’église chrétienne domestiquant le christianisme pour le réduire à du compréhensible, sinon du consolant, et déguisant Jésus en "divin brave homme"…

Un Jerphagnon saluant Platon et ses lueurs d’espoir enivrant la philosophie d’un infini où l'errer. Un Jerphagnon pénétré de sa condition et se reconnaissant lui aussi parmi les prisonniers de la Caverne, notre condition indépassable et son secret peut-être, qui nous permet de vivre la nostalgie de quelque chose de plus grand auquel nous n’accédons pas, sans pour autant jamais cesser d’en côtoyer la plénitude, fondée comme notre seule espérance, son maître mot. Car c’est sans doute à ce prix d’aveuglement relatif que nous pouvons fonder l’espoir d’une societas humani generis. Alors quelles leçons de vie dans cette pensée de la dialectique assumée de l’Un et du multiple, seule capable d’exorciser les démons de l’hubris, cette démence qui menace toujours les hommes de croire qu’ils peuvent s’affranchir des limites du possible. Quelles leçons de pensée de la part de cet intellectuel affirmant qu’en philosophie nous ne ferons jamais mieux qu’entrevoir, convoquant le sage propos d’un Bergson avouant : "Je ne sais pas, mais je devine parfois que je vais avoir su"… C’est cela au fond, être philosophe : accepter que son message se dissipe dans une nuance de dérision, accepter cette leçon des grecs qui nous ont légué leurs philosophies pour nous donner à entendre qu’il ne fallait s’inféoder à aucune d’entre elle.

  

 

 

L'homme qui riait avec les dieux, Lucien Jerphagnon, ALBIN MICHEL, 3 janvier 2013, 380 pages, Collection : littérature générale, 19 euros, ISBN-13: 978-2226243096.

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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 05:08

gaston.jpgBar-sur-Aude, un petit village de Champagne, pays de vallons et de collines, l’immensité intime sillonnée de ruisseaux. Le Vallage, dans la langue du pays, poinçonné des hachures bleutées que font les martin pêcheurs dans le ciel. Une histoire de gamins. Ça commence comme ça, la vie de Gaston : dans l’échappée des écoles buissonnières. Gaston, le fils du dépositaire de journaux, commis des postes et des télécommunications. Rien ne le retient plus que le feu devant la cheminée de ses parents. Gaston ne cesse de lui prodiguer ses soins. Il sait, mieux que personne, le rouge des braises qui convient pour rallumer la flamme. Et s’interroge déjà : qu’est-ce donc qui me retient dans le spectacle du feu ? Gaston poursuit sa route la journée achevée, jusqu’à la maison basse de sa grand-mère, attentif à ses gestes, toujours les mêmes quand elle prépare les gaufres. Le grésillement de la pâte, et puis le feu, encore et toujours. A peine plus loin dans le village, plus tard, sa femme, institutrice. A deux jours de son mariage, une lettre qu’on lui tend : nous sommes en 1914, Gaston doit partir pour le front, s’enterrer vif dans les tranchées de la Marne. Il a trente ans. Il écrit à sa femme qu’il voit au front le feu comme jamais il ne l’avait envisagé. "Celui qui pétrifie. Qu’on se jette à la figure et qui brûle tout". Une bombe explose, tue son ami d’enfance. Partout autour de lui la terre est éventrée, les camarades brûlent tandis que Gaston rampe au fond d’un trou. Le sentiment originel du feu se macule de l’horreur qui éclate soudain. Gaston étudiera le feu. Il s’en fait la promesse, là, dans les tranchées de la Marne. Il en fera une science. Une physique, dans son laboratoire du collège où il enseigne bientôt. La chaleur est un objet pour le savant, et peut-être cela le rassure-t-il de la tenir dans cette distance mathématique. Mesurer est une opération inflexible. Une science intraitable. Mais il voit bien que le feu est autre chose encore. Gaston qui aimait tant le feu n’a guère de goût pour la lumière administrée. Alors voici que tout revient, et qu’il n’aime plus guère administrer la lumière dans l’objectivité intraitable de sa discipline. Il a analysé le feu comme un objet de science, désormais le sensible le retient, le sensuel. "lI faut être poète pour dire le singulier des flammes". Gaston va s’y employer le reste de sa vie. Superbe moment de philosophie destinée à la méditation des enfants des écoles. Superbe enseignement qui leur est offert, dans la lecture insistante que le livre ébauche et à laquelle il contraint heureusement les adultes, dans l’accompagnement nécessaire des questions auxquelles il ouvre.

  

 

Les rêveries de Gaston Bachelard, texte de Jean-Philippe Pierron, illustration de Yann Kebbi, Les petits Platons éditeur, décembre 2012, 63 pages, 14 euros, ISBN-13: 978-2361650278.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 05:56

ghandi.jpgLe petit anthropos est comme ça : il danse, bouge. Il remue et place toute son attention dans le montage de ce qu’il met en scène : des gesticulations d’abord imprécises, inadéquates, et puis des gestes qui finissent par dessiner un mouvement.

On le voit ainsi s’affairer dans le monde avec beaucoup de fébrilité et beaucoup d’obstination.

Dès le début.

Bien sûr, ses tentatives se révèlent tout d’abord erratiques. Il tourne autour d’un geste, le pose en équilibre devant lui, l'observe. Où trouve-t-il l'intelligence de bâtir avec autant de méthode l’architecture de sa réalité ?

La curiosité de l’enfant devant les gestes que le monde lui offre est à peine croyable.

Plongé dans le bruit de la vie, il n’en finit pas de recomposer en lui ce qui s’est joué à lui d’une façon souvent anodine.

Tout joue devant lui, là-bas, sans que l’on sache si ça joue pour lui ou non, sans que l’on sache si ça joue pour que tout puisse se rejouer ensuite en lui, ou bien s’il ne fait que jouer lui-même dans l’ignorance de ce qui s’est joué, pour que le monde puisse encore, là-bas, se jouer.

Alors il bouge. Et chacun de ses gestes est doublé d’un bruit, peut-être un son, demain un mot qui saura le remplacer.

Car les mots proférés vont bientôt creuser son destin et dans leur triomphe, le geste corporel deviendra pour ainsi dire inutile. Pourtant, ce geste manquant ne cessera d’affleurer, de remonter à la surface pour devenir à son insu la vraie profondeur : la berceuse et son balancement, l’enfant au bout d’un bras, enroulé dans son rythme corporel.

 

Images : Gandhi jouant avec l'un de ses petits enfants sur la plage de Bombay copyright ybnag.

à Marcle Jousse, pour son anthropologie du geste...

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 05:41

 

walter.jpgDes récits, des histoires, des contes, rédigés en même temps que Sens unique (1928), et Enfance Berlinoise (1932-1938). Des aphorismes, de très courts textes en fait la plupart du temps, quelques lignes, quelques pages. Walter Benjamin entendait apporter sa contribution à un débat initié par Adorno. Hors du concept, hors de toute cohérence théorique, s’exposant, se risquant, risquant dans ces formes fugitives une réconciliation qu’Adorno affirmait "prématurée", illusoire : celle que l’art propose.

Benjamin fourbissait une réponse le plus possible éloignée de toute prétention au système, déployant ses exercices littéraires dans l’ordre de l’insignifiant mais renouant pourtant avec les romantiques allemands, dans la substitution de la mythologie de la ville à celle de la forêt et campant l’immanence sans espoir de la bourgeoisie moderne comme le vrai lieu de son intériorité. Avec presque une note de dérision dans l’emploi de la forme du conte, auquel il portait un vif intérêt. Explorant les impasses, déjà, de ce qui allait devenir notre horizon commun avec ces littératures enfermées sur elles-mêmes, dans les plis d’une grammaire sûre et stérile, n’offrant pour tout virage formel que les ficelles où elles paressent, les lisières où elles pontifient. Et mine de rien, il offre ça et là des réflexions superbes sur l’art de lire les romans, ce petit tour d’adresse dans un monde pauvre en histoires, tout entier porté désormais vers l’apologie de l’information, ce genre de communication plus ou moins philosophisante où le village littéraire se complaît, déballant des bibliothèques que ne recouvre que l’ennui feutré du classement.

Contre l’ironie maladive de ce que le genre est devenu, Walter Benjamin salue le fatras que les livres hasardent, où renouveler non l’art d’écrire, mais celui d’exister.

  

 

 

N’oublie pas le meilleur, Walter Benjamin, traduit de l’allemand et annoté par Marc de Launay, éd. de l’Herne, novembre 2012, coll. Romans, 120 pages, 15 euros ISBN-13: 978-2851972484

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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 05:43

 

cyrulnik.jpgLa clef du passé, c’est le présent. Ce présent que construit Boris Cyrulnik, ce présent qu’il instruit littéralement dans ce récit de vie. Un présent structuré par notre relation au monde, à autrui, un présent qui a renoncé non pas aux égarements ni aux erreurs de jugement, mais aux dangereuses abstractions utopiques auxquelles nous aimons tant nous soumettre quand nous coupant les choses du passé de la réalité pour en faire des blessures autour desquelles tourner sans cesse. Un présent au cœur duquel insérer, vivre la cohérence narrative d’un récit qui tirera sa force de l’harmonie que nous aurons su bâtir entre les récits de soi et les récits d’alentour.

Au final, on a donc ce récit de vie dont Boris Cyrulnik dessine les origines au jour de sa déportation, non celui de sa naissance. Il avait six ans. Et le souvenir d’une mise en scène théâtrale. La nuit en lever de rideau, les bruits de bottes au loin martelant le pavé, l’entrée emphatique des soldats allemands, les cris, le revolver sur son crâne, les lunettes noires de l’officier nazi, en pleine nuit… « J’ai aussitôt conclu que les adultes n’étaient pas sérieux et que la vie était passionnante ». C’était lors de la rafle des juifs bordelais, le 10 janvier 1944.

Qu’est-ce qui amorce dans la mémoire le retour d’un scénario morbide ? Cyrulnik se livre à cette interrogation rassurante pour mieux contourner dans un premier temps l’émotion de son récit. L’enfant qu’il fut, lui, s’en protégea en construisant cette mémoire rocambolesque, reléguant loin de lui la disparition de ses parents dans la terreur des camps nazis.

Il faut échapper au sens que l’Histoire assène. La mémoire, en fragments épars dérive dans les nimbes de l’enfance. Cyrulnik passe beaucoup de temps à scruter ses trous de mémoire et l’amoncellement des faux souvenirs, les siens, si importants dans la construction de soi et d’une résilience effective.

Il y a beaucoup à lire dans cet ouvrage, où l’auteur a mêlé à ses propres souvenirs exhumés au fil des pages sa science, consolatrice, dans un récit qui ne cesse de se relancer analytiquement quand l’émotion menace de le recouvrir. Et dans cette distance, il finit par domestiquer les images qui auraient pu l’arrêter, l’empêcher d’être ce qu’il est devenu, le forclore dans un traumatisme insurmontable.

blessure.jpgC’est au fond le plus important de cet ouvrage pour nous, que cette modalité d’écriture que nous voyons s’effectuer au fil des pages, balançant entre les lésions de l’enfance et le relèvement que la science apporte et qui contribue, elle aussi, à fabriquer cette chimère de soi qui permet d’échapper au trauma de la mémoire.

Sans doute faut-il arranger ses souvenirs, s’en inventer d’autres, mentir, se tromper peut-être aussi soi-même parfois, dans l’ironie de ne croire qu’à moitié ce que l’on invente, pour donner naissance à un récit où retrouver son souffle et supporter sans angoisse des souvenirs par trop envahissants. Et grâce à cet arrangement, se libérer du passé.

Arrangements inévitables tant il y a de trous entre nos souvenirs, de véritables brèches que l’on doit combler, mais qui pointent l’horizon d’une évasion possible. Des brèches qui sont l’enjeu même du langage, contre la sidération des images. Et l’enjeu de cette résilience dont Cyrulnik n’a cessé de faire son souci. Car prisonnier du passé, nous ne savons tourner qu’autour de la même image. La mémoire traumatique ne cesse d’être mise en alerte par le retour envoûtant de cette image, ou deux, trois au plus, dont la fascination nous éloigne chaque jour un peu plus du monde pour nous donner à croire que nous nous rapprochons de nous. Mais rien n’est plus faux. On s’isole alors, on se met en situation d’étranger, on se perd.

Il faut pouvoir s’absenter, reconstruire sa mémoire pour n’être plus l’objet d’une histoire douloureuse, mais le sujet du récit que l’on invente. Et qu’importe s’il est enjolivé : le monde caché de la mémoire implicite se reconstitue peu à peu. Peu à peu : car il faut de la patience en effet, et les faux souvenirs importent autant que les vrais dans cette reconstruction patiente de soi.

cyrulnik-portait.jpgIl faut donc s’évader, échapper au poids des images traumatiques. La clinique du traumatisme décrit une mémoire singulière : intrusive. Une mémoire qui modifie le fonctionnement même du cerveau, explique Cyrulnik. Centrée sur une image claire entourée de perceptions floues, elle impose l’horreur de la sidération visuelle. Elle barre, biffe, empêche que le langage, dans son aptitude à verbaliser, ne puisse aider à prendre la distance salvatrice qui nous soustraira aux images terrifiantes qui ne cessent de tétaniser l’être. «Tous les traumatisés ont une claire mémoire d’images et une mauvaise mémoire des mots », nous dit-il encore. Mais «les enfants dans la guerre ne sont pas les enfants de la guerre » : nous pouvons, nous devons, que l’on nous y aide ou non, chercher ailleurs des solutions. Ce peut être la fonction des ordalies intimes lorsque manque l’analyste qui viendra sceller la possibilité d’un récit de soi cohérent. Au moment où la douleur se re-présente, nous n’avons parfois que très peu de moyens à notre disposition. Boris Cyrulnik voit très bien comment ce courage morbide lui fit reprendre ses études par exemple, lui qui a choisi cette voie difficile à celle qui l’aurait soumis à la compassion mutilante que l’entourage propose trop souvent. Il faut pouvoir se faire témoin plutôt que martyr, bien que l’étymologie des deux mots soit identique : l’un est marqué, l’autre se dé-marque dans la distance qu’impose le témoignage. Car ce n’est qu’après coup qu’il est vraiment possible, dans la représentation du trauma vécu, d’affronter sa douleur. Dans cette créativité du témoin, comme lieu de résilience entre l’assemblage des images par trop précises et un halo de mots qu’il faut peu à peu arracher au trauma. C’est tout l’enjeu de ce travail d’écriture, dont la structure rhapsodique montre assez comment il se relance, tournant autour des mêmes images traumatisantes pour se défaire du poids de leur sidération par l’attention de l’explication savante  -à cinquante années de distance, Cyrulnik mettant fin au silence de son passé. On voit tout l’enjeu et la force du document. Qui aura attendu si longtemps, tant il est difficile de parler, puisque pour parler, il faut avoir d’abord créé les conditions de l’écoute. C’est à cette difficulté de dire que s’est affronté Cyrulnik : qui s’est sans doute rendu capable lui-même d’entendre son récit, parce que les récits d’alentour lui offraient leur hospitalité. Cela dit, la vraie leçon est peut-être celle du titre en effet : il n’a pas attendu son rétablissement méthodique, composé, pour se hâter de répondre à l’appel de la vie.

 

 

Sauve-toi la vie t’appelle, Boris Cyrulnik, ODILE JACOB, coll. Document, septembre 2012, 291 pages, 22,90 euros, isbn 13 : 978-2738128621.

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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 05:27

 

 

winicoot.jpgL’ouvrage est technique, plutôt qu’inscrit dans on ne sait quelle philosophie de la vie, voire compulsion à la sagesse new age recyclant tout texte ouvert à l’expérience de soi en bréviaire d’une assomption laborieuse.

Centré sur une réflexion autour de la notion de transfert en psychanalyse, il intéresse l’analyste dans le cadre de la cure.

Et pourtant, à dévisager la vie de chacun, son adresse intime, pointant dans cette capacité à être seul l’un des signes les plus objectifs de la maturité du développement affectif, il intéresse au-delà, assez semble-t-il, pour justifier une parution grand public.

Mais pour le lire dans cette perspective, il faudrait commencer par le soustraire à sa visée clinique. Le reconstruire pour tout dire, comme l’exploration de l’un de ces moments de silence où l’on redoute autant d’être confronté à soi qu’à autrui.

Être seul face à soi, être seul face à autrui. Être seul face à autrui, dans le silence qu’une gêne perturbe, celle, peut-être, du manque que l’on ne sait combler ne sachant comment être sans le secours de l’agitation collective, sans le recours à la construction sociale de soi.

Être seul face à soi, non dans la complétude feinte du narcissique qui ne parvient au fond jamais à être seul, mais dans la quiétude d’une relation au moi apaisé, comme s’il y avait, là, au delà, en deçà, sans trop que l’on sache où à vrai dire, cette présence différée qui réchauffe et console, sans que l’on sache bien non plus de qui, de quoi elle est la présence, en soi.

Oublions que Winnicott en fait la capacité à affronter la scène primitive. Oublions la clinique.

Comment être seul, qu’il s’agisse de soi comme devant tout autre ?

Curieux petit bouquin au demeurant, multipliant les approches, sérié en chapitres tout autant incisifs que déliés en innombrables digressions, comme incapable lui-même de se concentrer sur son objet, tournant autour, se reprenant, mendiant le secours d’une référence, l’appel, par exemple, à Mélanie Klein dont l’ombre rassurante vient projeter sur la méditation de Winnicott un espace de certitude.

La capacité à être seul ne serait-elle qu’une digression, parenthèse insoutenable de ces moments où l’on ne peut, où l’on ne doit, où l’on ne sait ni être seul ni avec autrui ?

Ce n’est que lorsque l’enfant est seul qu’il peut appréhender sa vie personnelle, affirme plein de bon sens pédagogique Winnicott. Nous y souscrivons d’emblée. Mais est-ce être seul que cette capacité à l’être ?

angelico.jpgWinnicott décrit cette solitude comme "un état sans orientation", où l’être s’ouvre d’un coup à une expérience toute "instinctuelle". Que faire de ce vocabulaire, de cet "instinctuel" jaillit d’on ne sait trop quelle pulsion ? Que faire de cette pulsion, de ce moment où sa venue s’impose en nous comme réelle et seule vraie expérience personnelle ? Une pulsion ? Je comprends bien, oui, que dans cette solitude, je ressente ce qui m’envahit comme m’étant propre plutôt que d’un autre, ou d’un lieu qui ne serait pas le mien. Pourtant… Winnicott affirme également que "l’état de solitude est un état qui (paradoxalement) implique toujours la présence de quelqu’un d’autre". La mère, évidemment. Et dont l’introjection maintiendrait de bout en bout la possibilité d’être seul. (En prenant garde que cette introjection ne recouvre pas tout, au point de se muer en pathologie, comme dans l’orgasme de l’extase que convoque Winicott). La mère donc, sa présence indicielle plutôt, marque, trace, mémoire, on ne sait trop. Pouvoir être seul donc, plutôt que l’être. Dans cette présence confiante, différée, asymétrique sinon dissymétrique, de la mère qui peut ne plus être, là, inaugurale pourtant, qui fait que l’on n’est plus jeté là (Dasein) dans le monde puisqu’elle a précédé ce jeté.

Pouvoir être seul, accueilli d’une certaine manière, lové dans notre humanité commune peut-être, qu’elle tient à bout de bras, que son amour tenait à bout de bras, dans cette bienveillance et cette intimité du giron de la mère sans devoir échanger quoi que ce soit pour y tenir, puisqu’elle nous tient déjà…

J'ignore au vrai où se cache cette possibilité en moi, présence fantômatique où la nécessité de se présenter "par" soi-même au monde (être son propre soubassement, "sub-jectum", tout autant que le "stand and unfold yourself de la deuxième réplique du Hamlet de Shakespeare) prend corps ("stand", du dispositif fantastique de l'ouverture du Hamlet, encore). peut-être cette humilité peinte par Angelico dessine-t-elle au fond l'horizon où penser cette solitude si singulière de l'être seul ?







La capacité d'être seul, Donald Woods Winicott, éd. Payot, coll. Petite Bibliothèque Payot, octobre 2012, 108 pages, 6,60 euros, isbn : 13 978-2228908160.

Image : Fra Angelico (1387-1455), Vierge d'humilité avec saint Dominique et saint François, saint Jean-Baptiste et saint Paul, quatorze séraphins (détail) - Tempera sur bois, 128 x 68 cm - Galleria Nazionale, PARME © 2011. Photo Scala, Florence - courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali

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5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 05:18

 

engels.jpg30 juin 1869, Friedrich Engels quitte l’usine de textile qu’il dirige à Manchester. Il est heureux. Il clôt vingt années de labeur éprouvant, de contradictions douloureuses. Il chantonne, l’humeur légère, le visage rayonnant. Un brin canaille, lui qui aime mener grand train, boire plus que de raison, lui qui fut toute sa vie grand amateur de bonne chair et de la compagnie des femmes, se sent pousser de ailes.

La monumentale biographie de Tristram Hunt est conçue comme une aventure dédiée à un personnage haut en couleur, passablement romanesque, et injustement évacué de notre mémoire. De la Russie profonde à Manchester, en passant par Wuppertal, en Rhénanie, où Engels naquit, alors haut lieu de la mode et de la finance avant de devenir une banlieue morose de Düsseldorf, la figure d’Engels rayonne comme celle d’un héros de roman russe, voire quelque Rastignac qui serait né riche et sans complexe.

Quid d’Engels donc, quand de nouveau on assiste au retour triomphal de Marx dans l’inconscient politique du monde occidental ? Amnésie délibérée, répond Hunt, arbitraire, construite sur une lecture hâtive des œuvres d’un penseur à qui on reproche aujourd’hui son scientisme mécanique et à qui on prête commodément toutes les dérives du communisme. Traité en effet comme la poubelle du marxisme scientifique, Engels s’est vu affublé de toutes les vieilleries gênantes du communisme, voire la responsabilité du bébé totalitaire… Marx aurait beaucoup à nous dire encore, Engels, rien…

Injuste, affirme Hunt, ne serait-ce parce que des deux, il fut le seul à se colleter réellement l'épreuve du monde, et par son expérience des Affaires, de la chaîne économique du commerce mondial, des taudis londoniens, des révoltes ouvrières, du militantisme politique, il sut nourrir abondamment la réflexion de Marx. Il accumula même une expérience littéralement hors du commun : on le retrouve aux côtés des Chartistes de Manchester, sur les barricades de 1848, dans le camp des communards parisiens, et témoin de la naissance du mouvement travailliste britannique !

Engels s’est ainsi affirmé, à l’aube du militantisme marxiste, comme le fervent partisan de la praxis révolutionnaire, cherchant partout à mettre en pratique sa théorie du communisme révolutionnaire.

Héritier d’une famille de riches négociants prussiens, il sut en outre reconnaître en Marx un génie sans commune mesure et lui assura, ainsi qu’à sa famille, quarante année durant le gîte et la sécurité matérielle.

Certes, le personnage que brosse Hunt paraît par trop romanesque. Amateur de champagne, de chasse au renard, capitaliste, révolutionnaire fondant une idéologie contraire à sa culture et ses intérêts de classe, tiraillé entre son idéal égalitaire et son mode de vie mondain, le tournis nous prend : quand il vient à Paris, il est tout autant excité par ces rencontres féminines qu’il se promet de multiplier, que par l’action politique. C’est presque trop… Reste la formidable énergie du personnage, courant les places européennes pour observer par lui-même l’état de la contestation en Europe, n’hésitant pas à haranguer les foules, donnant conférence sur conférence, improvisant des causeries dans les cafés, déployant partout un activisme forcené, les services de sécurité à ses trousses, rédigeant, corrigeant, publiant, propagandiste résolu d’une cause qu’il savait juste. Quel militant en somme, embrassant, mieux que Marx, toute l'histoire révolutionnaire du XIXe siècle en Europe !

  

 

 

Engels : Le gentleman révolutionnaire, de tristram Hunt, traduit d el’anglais par Marie-Blanche Audollent et Damien-Guillaume Audollent, éd. Flammarion, coll. Les grandes biographies, oct. 2009, 587 pages, 20,40 euros, isbn 13 : 978-2081224810.

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