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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 04:10

 

l-idee-de-MA.jpgUn travail érudit mais clair sur la construction de l'idée de Moyen Age et sa fortune. Fabriquée par les humanistes des XVe et XVIe siècles comme âge intermédiaire (moyen), sa fonction aura été de constituer un ailleurs, négatif (pauvreté, famine, désordre), ou positif (les tournois, la vie de cour), et de nous fournir les prémices… de tout ce que l'on voulait bien admettre pour moderne dans nos sociétés. Une sorte d'espace idéal où situer les origines de nos traditions, aussi bien que l'éclosion des identités ethniques. Plus de dix siècles tout de même... Etudiés à travers une rationalisation fort simple : on observait un modèle assez proche dans le temps, que l'on supposait être l'aboutissement logique d'une longue période historique, et l'on projetait ensuite les résultats de cette "observation" sur tout le passé envisagé. Vasari, plus familier des arts que de la chronique historique, avait posé les règles de cette périodisation. Son triptyque : antique, médiéval et moderne, a connu le succès que l'on sait, jusqu'à ce que les historiens professionnels s'inquiètent de sa validité. Mais en fait il s'agissait avant tout pour Vasari de constituer cet âge en âge de transition entre deux périodes immenses de l'humanité : celle de l'Antiquité, et celle qu'il construisait avec d'autres, "Moderne" et dont la grandeur revêtait celle de toute l'Histoire de l'humanité à ses yeux.

Sergi, lui, nous permet d'entrer dans le débat de la définition des critères permettant de donner un contenu un peu solide à la notion de Moyen Age. Mais il ne se contente pas de recenser les termes de ces problématiques. Médiéviste lui-même, il s'efforce de dégager les traits distinctifs de ce fameux Moyen Age : les seigneuries rurales comme mode de fonctionnement possible de la société, et l'expérimentation systématique de formes politico-sociales.

 

 

 

L'Idée de Moyen Âge, de Giuseppe Sergi, Flammarion, janvier 2000, Collection Champs, 112 pages, 8,20 euros, isbn 13 : 978-2080814487.

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20 juin 2013 4 20 /06 /juin /2013 04:29

cent-ans.jpgLa Guerre avons. Le frais, le froid, le chaud nous minent… La faim aussi, la Peste enfin… Un temps de rose et de sang s’épanouit.

Les manuels scolaires passent habituellement très vite sur cette période de la fin du Moyen Âge. La grande intelligence de Claude Gauvard est de nous en proposer une interprétation acérée, offrant l’occasion de réaliser à quel point la conception de l’Etat autoritaire, non démocratique et coercitif est enracinée dans la pensée politique des élites françaises.

Car Claude Gauvard prend les choses autrement qu’à l’accoutumée : cette période est une période de crise, nous dit-elle. Ce n’est ni la Guerre ni la Peste qui la caractérisent, mais une crise qui traverse toute l’Europe autour d’une question cruciale : le désir d’une autre gouvernance et la naissance de l’Etat moderne. Une machine qui accouchera dans le sang –pour l’essentiel : celui du peuple européen.

L’ensemble de l’Occident est donc frappé. D’un point de vue religieux d’abord : les Turcs avancent, refoulant la chrétienté à l’Ouest. La Méditerranée orientale devient musulmane. Les papes vont s’installer en Avignon, sans parvenir à restaurer leur autorité. Partout se pose le problème du gouvernement au sein de l’Eglise, dont la réforme échoue, malgré la pression de fidèles devenus plus exigeants sur les contenus de la foi.

L’Empire, lui, s’est réduit comme une peau de chagrin et s’est replié sur ses territoires germaniques, si bien qu’il n’est plus que le Saint-Empire Romain de la nation germanique… Une vieille dérive allemande…

Le Roi de France entrevoit tout le bénéfice qu’il pourrait tirer de ce double affaiblissement, de l’Eglise et de l’Empire : devenir l’empereur en son royaume.

Mais une grave crise économique frappe l’Europe. Crise agricole d’abord, avec l’effondrement des récoltes. Paradoxalement, l’agriculture voit ses prix s’effondrer, ses revenus chuter dramatiquement, sous la pression cette fois d’une crise monétaire forgée de toute pièce par la noblesse.

repressione_jacquerie.jpgLe peuple émigre massivement vers les villes, croyant pouvoir y survivre –mais ce sera pour y mourir. Les premières grandes émeutes de la faim éclatent partout dans les villes européennes.

La crise, elle, dure. Les crises devrions-nous dire, en circuit fermé, les crises monétaires provoquant les crises agricoles qui en retour provoquent de nouvelles crises monétaires. Le circuit est parfaitement huilé, les crises, entretenues. A l’arme politique de la monnaie, la noblesse française rajoute celle de la guerre. La guerre continue. Une nécessité économique pour les nobles, qui ont tant laminé l’agriculture et la monnaie qu’ils doivent trouver de nouveaux moyens de pression pour conserver leur train de vie. Guerre contre l’Anglais certes, mais aussi et surtout guerres de rapines des uns contre les autres, des nobles bretons contre les nobles gascons, dépeçant, rançonnant et pillant toujours les mêmes : les paysans et le petit peuple des villes. La noblesse pille son propre pays, se paie sur l’ennemi intérieur, ces français qu’elle dépouille sans vergogne pendant plus d’un siècle. Toutes les formes de guerre sont déployées pour mettre à sac le pays : la noblesse saccage le royaume. Avec la complicité de l’anglais, puisque ces guerres se déroulent exclusivement sur le territoire français.

L’appareil de production est cassé, entraînant la chute des récoltes, de l’élevage, de l’artisanat. Mais dans tout le pays, une immense clameur s’élève. On voit surgir partout une vraie réflexion et une poussée des idées démocratiques. Le Peuple, affamé, se révolte. Des Assemblées représentatives lui sont octroyées, qui deviendront bientôt le fer de lance de la contestation dans le royaume. De doléances en remontrances, il s’agit à présent, malgré la faim, la guerre, la misère, la répression sauvage, de repenser toute l’organisation politique du pays. Le Tiers-Etat songe à limiter les pouvoirs de la noblesse, voire de la monarchie. Partout l’on s’élève contre ces officiers prévaricateurs qui dilapident la fortune du royaume. Pensez : la Peste a décimé la population, de moitié, et dans certaines régions des deux tiers. Mais le pays a vu le nombre de ces officiers rester au même niveau, sinon augmenter pour mieux "encadrer" les français, les rançonner, les emprisonner, les affamer.

jacquerie.jpgPartout les villes se révoltent. Les revendications sont claires : partout on diffuse des textes aux idées égalitaires. Partout on prend la parole pour redéfinir le Bien Commun, et le défendre. Et face à cette situation de jacquerie et de soulèvements urbains, la répression sera sanglante, féroce, meurtrière. Que minimise l’auteure. On envoie la chevalerie en armes contre un peuple armé de bâtons. Partout on assiste à de vrais massacres de populations. A Paris, en 1148, 2000 contestataires sont exterminés – le massacre des Armagnacs. Si bien que toutes les révoltes échoueront. Et non parce que les émeutiers étaient ivres de bière et de vin et auraient fini par préférer leurs agapes à leurs revendications. Ce topos mainte fois mis en avant par les historiens, cette anthropologie carnavalesque bien commode demeure des plus suspectes, sinon intolérable pour ce qu’elle énonce du sentiment populaire de justice. Organisés, il manquait aux émeutiers une structure de combat capable de défaire la chevalerie en arme ainsi que toutes les officines déployées sur le territoire pour assassiner l’opposition politique.

La reprise en main s’exercera dans la terreur. La noblesse va se lancer à l’assaut de l’Etat. Le vrai enjeu est devenu celui de ses institutions, ces rouages de l’Etat moderne fabriqué pour garantir la paix d’infamie de la noblesse française. Des "réformateurs", -le temps des Marmousets-, vont agir pour promouvoir leur conception du service d’un Etat bâti sur la coercition, que cimentera la naissance du statut de la Haute Fonction Publique. Il s’agit clairement d’empêcher les débordements d’un Peuple devenu tout d’un coup par trop affûté politiquement. Les Princes territoriaux vont ainsi mettre la main sur ces rouages et instituer une caste capable d’en garantir la confiscation. Une "société de structure grenue", comme la décrit si pertinemment l’auteure, est mise en place : coterie, solidarités limitées, on soude les uns aux autres les maillons de la chaîne du commandement politique. Par contrats de toutes natures, cultivant aussi bien les liens de parenté réelle que fictive, on met en place le clientélisme de l’Etat moderne. Les subordonnés entrent ainsi dans une relation d’"amitié", créant ces parentèles fictives si préjudiciables aujourd’hui au fonctionnement de la démocratie, et qui voit par exemple des socialistes et des frontistes s’associer autour des mêmes intérêts. C’est cela l’Etat moderne, dont tous les rouages n’ont qu’une seule vraie vocation : capter les richesses du pays au profit d’une coterie qui contrôle l’Etat.

  

 

LE MOYEN ÂGE - LA FRANCE DE LA GUERRE DE CENT ANS - UN COURS PARTICULIER DE CLAUDE GAUVARD, HISTOIRE DE FRANCE - LA COLLECTION FRÉMEAUX / PUF, CLAUDE GAUVARD, Direction artistique : CLAUDE COLOMBINI FREMEAUX Label : FREMEAUX & ASSOCIES Nombre de CD : 4

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14 juin 2013 5 14 /06 /juin /2013 04:18

 

logo_repub_franc_feu.jpgOn se rappelle les propos de Hannah Arendt sur la banalité du Mal. Mais déjà moins la Palme d'or de 2009, attribuée à l'Autrichien Michael Haneke pour Le Ruban blanc.
Un film dont tout le monde s’accordait à vanter la photographie somptueuse - en noir et blanc-, et la gravité du sujet : les dégâts de l’éducation autoritaire qui avait la faveur de la vieille Europe Réformée du début du XXe siècle. Education rigoriste, conforme à l’idéal culturel des pays protestants, si méfiants à l’égard de l’individu, voire à l’égard de la nature humaine tout court.
Rappelez-vous : il s’agissait d’un film sur la naissance de la terreur civique. Le film de Haneke, nous assurait Toubiana, le grand essayiste contemporain du cinéma, "(était) splendide, profond, filmé à la bonne distance". Mais à quoi tenait sa force ? A ce qu’il portait un regard implacable sur une conception de l’éducation qui n’était plus la nôtre ? Non, à l’universalité du sujet abordé, répondait Toubiana, à savoir : la question du Mal, "et comment il s’installe et se distille à travers les mailles les plus infimes d’une communauté villageoise allemande, à l’aube de la Première Guerre mondiale ".
Tous les poncifs resurgirent du coup, dès lors que l’on songeait au Mal sans en expliciter l’infortune : qu’il ne parvienne pas à s’élever au rang de substance et qu’il ne soit au fond justiciable que des seules catégories du Bien. Bien commode alors d’en supposer nos âmes pleines, indéfectiblement, pour éviter d’avoir à le dénoncer. Bien commode, parce que cela permettait l’amalgame : le mal était en nous, indubitablement, assurément partagé, peut-être le sentiment le mieux partagé au monde.

Rien n’a fondamentalement changé aujourd’hui, nous continuons de penser que le mal tient pleinement dans son évidence, alors qu’il est possible de le nommer, de le dénoncer plutôt que de le chérir vriller au fond des âmes, tapi dans quelque repli obscur d’une peur qui a, en réalité, beaucoup d’autres noms que celui du Mal.
Voilà qui n’est pas sans rappeler d’autres succès de l’époque, la nôtre, comme celui des Bienveillantes, explorant cette même prétendue banalité du Mal et autorisant tous les amalgames, puisque, au fond, le Mal est partout. Que cache donc cet expression de banalité du Mal, abusivement confisquée à Hanna Arendt ? De quoi nous parle-t-on quand on l’évoque ?

  

pauvrete_en_france.jpgDans le film de Haneke, on ne voyait que cette "grande beauté plastique, (en) noir et blanc (déployant) toutes ses nuances et (faisant) de chaque image une gravure", comme l’écrivait Toubiana.

Qu’est-ce qu’un beau film ?…

 Peut-être ce que Mallarmé affirmait, désappointé : un pur jeu formel…
Dans le même festival on projetait Inglourious basterds, de Tarantino. L’Autrichien Christoph Waltz recevait le Prix d'interprétation masculine pour son rôle d’officier SS, dans un film dont on ne cessait de saluer la beauté. Mais là encore, de quoi parlait ce film, sinon de la virtuosité de son metteur en scène ?

 


Loin des rumeurs de Cannes et dans un autre registre, un livre m'est revenu en mémoire : La Peau du Loup, de Hans Lebert. J’ai gardé le souvenir de sa beauté formelle bien sûr, de l’intelligence de sa construction et de l’énigme à laquelle il ouvre, qui vous saisit et vous jette, lecteur, dans les affres d’un questionnement inévitablement personnel, vous engageant singulièrement dans votre lecture, ce pour quoi le verbe est fait.
Il s’agit toujours de l’Autriche, de l’héritage nazi, de la mémoire de ces événements que l’on veut reconstruire à l’usage des temps présents et des raisons qui nous y poussent. Car : que faisons-nous de ces beaux films, tout comme de ces romans si forts, si convaincants ?

 

europe-barbeles.jpgDidier Eribon, dans son dernier essai, évoque cet horizon que je pointe et qui se fait jour face à l'orientation que prend le mot de Culture dans nos sociétés néo-libérales. Il parle de la Culture comme d'une ruse suprême de la Domination. Une ruse qui impose sa faconde et son style. Le bon goût... Condition même de la culture, cette arme qui ne se définitit que dans le périmètre étroit édicté par la classe dominante. Il en parle comme d'une ruse imparable qui opère avec la complicité de ses cooptés, rejetant tout ce qui pourrait troubler son ordre esthétique, sélectionnant les oeuvres qu'il convient d'admirer dans les termes qui définissent son convenable en demeurant à tout jamais étrangers à toute vraie contestation artisitique. Didier Eribon rappelle Nizan, cette voix forte, réellement forte quand nombre d'artistes d'aujourd'hui ne font qu'y prétendent. La Bourgeoisie, affirmait Nizan, ne coïncide pas avec l'humain. Il nous faut, contre elle, inventer une autre manière d'être humain, une autre culture donc, construire des "temporalités inattendues". Et puisque nous écrivons encore dans la langue de l'ennemi, nous poser la question de savoir ce que cela change d'écrire dans sa langue notre radicale opposition à ce qui la fonde.

croixnazie.jpgIl y a donc un "travail de la culture" à faire face à cette survivance inavouée du nazisme, qui pointe déjà la faillitte d'une nation, la nôtre. Les meurtriers politiques ne tombent pas du ciel.

Dans les propos officiels que l'on a entendu ici et là autour de la mort du jeune Clément, il y avait comme un refus d'affronter ce moment de transformation que cette mort pointe. A défaut d'en faire une crise, on a vu des politiques tenter d'en faire un spectacle (de rue, à Paris, pour ne désigner personne). Solennel. En bleu et blanc. Et rose. Mais ni les uns ni les autres n'ont cherché à scruter ce qui, dans leur propre camp, avait contribué à libérer ce Mal. Ce n'est pourtant qu'à cette condition qu'il sera possible d'éclairer le rapport au crime politique que la société française vient de prendre.

On aura vu ainsi les Médias inquiéter la victime, et la Droite s'enfermer dans le paradoxe philosophique de l'inhumaine humanité, excluant l'idée d'une quelconque responsabilité dans le Mal accompli.

On aura entendu encore répéter l'excuse du café du commerce : l'homme est un loup pour lui-même (Hobbes), et nos élites oublier la réponse de Spinoza à Hobbes "Il n’y a rien de plus utile à l’homme que l’homme".

leni.jpgOn aura vu la Gauche se payer cette fois encore de vains mots dans l'oubli du sens profond de cette phrase : le défaut de secours que l'on voit se faire jour en France à l'égard des plus démunis, à l'égard des classes populaires, à l'égard des petits-enfants d'immigrés, à l'égard des précaires, à l'égard des salariés pauvres, à l'égard des retraités pauvres, à l'égard des enseignants démonétisés, des enseignés méprisés, etc., l'on pourrait démultiplier à l'infini, est la cause de ce Mal qui finira bientôt par révéler son nom sinistre.

La privation des besoins économiques élémentaires relève pourtant d'une décision politique qu'il n'est pas si difficile de prendre, alors qu'en refusant ce genre d'ambition, on crée les conditions d'une dévastation sauvage des sociétés humaines.

"Il n’y a rien de plus utile à l’homme que l’homme".

Sans ce souci, sans cette socialité séminale, il ne reste en effet que la violence pour seul dénominateur commun. Celle qui humilie, celle qui méprise, celle qui sépare et finit par tuer.

«Le fascisme nous gagne sans même que nous le sachions», écrivait Haneke il me semble. Un fascisme rampant du trop plein d‘amertume et de misère, de rancœur et de rancune qui pourraient bien tout emporter sur son passage.

 

 

image Leni Riefenstahl, self-portrait...

 

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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 04:43

 

tisseron.jpgSerge Tisseron évoque son psychanalyste, Didier Anzieu, à qui un jour lui prit l’envie de parler en cours de séance, s’étonnant de ce qu’il lui répondit si volontiers, rompant avec la sacro-sainte loi de distance, de neutralité, pour peu à peu tisser avec son patient quelque chose comme un espace de symbolisation partagée.

Dans un hommage vibrant à cet homme qui sut si bien se porter à sa rencontre, Serge Tisseron se rappelle et témoigne, dans une langue simple, de la souffrance que font les blessures de l’âme. Il témoigne de sa propre expérience de patient, de sa pratique d’analyste, interrogeant la place du corps dans la cure -donc de l’émotion. Il parle de l’attention à ce qui fait obstinément retour dans le comportement d’un patient, de ce fil conducteur si fragile qu’il faut repérer et de l’aptitude, subtile, à formuler un problème de la bonne manière, au bon moment.

Tisseron atteste de ce qu’un analyste n’est pas sans désir, chaque fois embarqué dans l’aventure de la cure. Il parle du sens en partage, sans nier le caractère asymétrique de la relation, ni oublier ce que l’analysant peut devoir à l’analysé.

Il discute aussi cette place qu’occupe la psychanalyse dans notre société, qui a placé le traumatisme au centre de la vie sociale. Pourquoi la psychanalyse devrait-elle donner des réponses, là où d’autres, de nature politique souvent, devraient être apportées ?

Il aborde également la technicité du métier, les moments opportuns de la cure, la question des traumatismes oubliés, celle de la reconstruction du processus psychique, des pathologies associées, ou encore de ces habitudes mentales qui se sont mises en place autour de nos souffrances et dont parfois dépend toute notre vie sociale.

Il révèle surtout cette dimension de quête de l’analyse, au-delà des outils et des protocoles, qui appelle, peut-être, d’autres médiations et l’exigence, dans cette perspective, de l’interprétation ouverte, pour que les commentaires de l’analyste n’empêchent pas le patient d’explorer ses propres voies, rappelant combien toute explication juste peut être vécue comme une incursion s’il n’existe pas la structure psychique capable de la recueillir et révélant du coup la nécessité de libérer un espace où l’analysé pourra se formuler lui-même -aussi ambiguë que soit l’appropriation subjective, quand bien même articulée par l’introjection soutenue par ce tiers qu’est l’analyste. L’occasion, encore, de fonder en conscience au fond, plus qu’en connaissance, cette parole dialogique où s’évertue le prodigieux travail de co-symbolisation.

L’occasion, enfin, d’interroger la psychanalyse sur nos souffrances d’aujourd’hui, ou sur la diffusion de l’offre de symbolisation, la faculté curative des réseaux sociaux où chacun peut proposer des mots qui soignent, ou mettre en forme ce que d’autres vont valider pour sortir de leur souffrance. (Tant il est vrai qu’il existe "un vrai bonheur à symboliser", un bonheur qui ne peut être que "partagé", une résonance dont on éprouve chaque jour sur les réseaux sociaux la force et la fragilité, qui nous justifient si pleinement les uns auprès des autres).

  

 

Fragments d’une psychanalyse empathique, Serge Tisseron, ALBIN MICHEL, coll. Essais Doc, 3 janvier 2013, 200 pages, 17 euros, ISBN-13: 978-2226245342.

 

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7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 04:16

 

eribon.jpgA l’heure où de sinistres ligues sont lâchées dans les rues, où le retour de l’extrémisme assassin s’accomplit au grand jour, où l’ambiance délétère de la société française, pleine d’effroi pour ce Dernier Virage à Droite qui la tente tellement désormais, éclate au grand jour, il y a tout à la fois quelque chose comme une sourde angoisse qui perce de cet essai de Didier Eribon, et l’espoir, immense, que nous avons peut-être la maturité de ne pas nous laisser enfermer dans les plis nauséeux d’on ne sait quelles annales typiquement françaises.

Effroyable verdict cependant, que celui que notre société prononce pour marquer les uns au fer rouge, distinguer les autres, installer des frontières hargneuses, hiérarchiser férocement les individus et les groupes -très tôt, à vrai dire, stigmatisant, enfermant, punissant. Effroyable société dont l’ambiance délétère fleurit sans vergogne.

Didier Eribon s’interroge sur les instruments de la domination que cette société ne cesse de forger, ainsi que sur ces mécanismes insidieux d’infériorisation qui soutiennent sa pédagogie de la domination, dont la seule ambition est plus que jamais celle de la reproduction sociale. Une violence inouïe sourd de tous les pores de cette société, dont il révèle qu’aujourd’hui encore elle provoque la peur, la terreur pour ces minorités qui ne peuvent vivre au grand jour leur être, nous racontant sa propre phobie au quotidien, parce qu’homosexuel, comme si la résistance aux valeurs putrides de cette vieille droite rancunière ne pouvait s’écrire que dans le martyre des chairs suppliciées.

Dans ce retour à son Retour à Reims, se remémorant son enfance, Didier Eribon examine des photos qui le montre dans cette famille dont il avait cru fuir le destin. Mais suffit-il de déployer les significations contenues dans les images pour comprendre les vrais enjeux qui nous retiennent sur le bord de nos larmes, si souvent consommées ? L’identité sociale affleure dramatiquement, réalise-t-il, dans ces images de son passé, prégnantes, trente ans, quarante ans plus tard, à clamer à tue-tête qu’il est bien difficile de rompre…

Pouvons-nous donner à voir ce dont nous aimerions parler ? Qu’ici par exemple, en France, la domination est devenue un art –littéralement- qui sait moquer l’humiliation que des millions d’êtres vivent au jour le jour ?

Didier Eribon raconte cette existence de crainte, sa vie, son enfance, ses photographies intimes qui tellement portent la marque de son humiliation sociale, où tellement s’inscrivent, lisibles comme le nez au milieu de la figure, les dispositifs du Pouvoir dont le seul objectif est de nous nuire.

Il revient aussi, beaucoup, sur la puissance d’aimantation du berceau familial, qui rend si difficile toute rupture réelle. Il revient sur sa vie, sa trajectoire, ses trahisons sociales, cette classe ouvrière à laquelle ses parents appartenaient et dont il ne voulait pas être à son tour. Il raconte encore et encore la difficulté d’être homosexuel dans un pays tel que le nôtre, et au delà, la difficulté de relever d’une identité minoritaire, montrant combien il est difficile de coïncider avec soi-même dans ce genre d'identité. Comme si, toujours, quelque chose du passé perdurait dans la vie présente pour la rendre instable, pour la fragiliser.

Didier Eribon s’interroge : "Quel effet de destin produit l’obligation de vivre dans les lieux de la relégation sociale ?", et nous incite à creuser à nouveau frais cette question sinistre.

Sommes-nous donc tellement désarmés qu’aujourd’hui il nous faille penser dans l’urgence et trembler devant un Etat qui nous protège si peu ?

Didier Eribon évoque The Scared gay Kid d’Allen Ginsberg, ce garçon apeuré qu’il était, ces identités des êtres qui par millions doivent vivre sous le régime de la peur . Il nous parle de cette société française qui a fini par ouvrir, béantes, partout, des vulnérabilités ontologiques. Il parle de la peur sociale des chômeurs, des SDF, des précaires, il parle du règne de la peur qui s’avance à pas de loup. Celle de ces ouvriers aussi bien, condamnés à renégocier un contrat social à la dérive. Il raconte la panique des gens, leur sourde inquiétude, la violence qui vient et qui commande notre rapport à l’ordre social. Il parle de l’obsédante dégradation de nos conditions de vie, de cette Misère du Monde qui nous étreint plus sûrement qu’elle ne le faisait il y a vingt ans, de la nécessité d’assumer une force collective puissante pour faire barrage à cette violence inouïe que la société française est en train de libérer sous nos yeux ahuris. Et du travail de compréhension des souffrances qu’il nous faut accomplir, de cette difficile réappropriation de soi que nous devons entreprendre, quand de plus en plus de pans de la société s’effondrent. Il témoigne de la manière dont cette domination s’inscrit dans les chairs, dans les mentalités. Le terrain est concret. La révolte, douloureuse, qui peut cohabiter longtemps avec la soumission, ou se déployer dans les cadres perpétrés par cette soumission. Mais à l’heure où de sinistres Ligues sont lâchées dans les rues, il est trop tard pour renoncer.

  

 

 

Didier Eribon, La Société comme verdict, Fayard, 24 avril 2013), Collection : Histoire de la Pensée, 280 pages, 19 euros, ISBN-13: 978-2213655833.

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5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 04:06

dioscures.jpgLes Dioscures, Castor et Pollux, mais aussi, on les oublie souvent, Hélène et Clytemnestre, plus mystérieuses encore. Les Tyndarides… Tous enfants du roi de Sparte, Tyndare, selon Homère. Porteur du nom. Les Tyndarides… Mais Pollux serait le fils de Zeus. Léda, femme de Tyndare, violentée par Zeus ayant pris l’apparence d’un cygne, aurait pondu ses œufs. Aux dires de certains, à l'origine, chaque oeuf contenait un garçon et une fille. Castor et Clytemnestre, Hélène et Pollux. Léda elle-même n’en sait trop rien, le culte des Dioscures enfuit de la mémoire hellénistique.

Elle se rappelle simplement que fidèle épouse de Tyndare, elle sut, le jour où Zeus la contraignit à céder à ses ardeurs, s’accoupler avec son époux légitime pour mélanger son sperme à celui de Zeus, au risque de laisser naître des enfants mélangés.

Des enfants mélangés... Ce qu'on leur reproche, que l'on reprochera toujours dans la peur d'une souche défaillante.

Castor en tout cas, on sait en être certain, serait bien le fils du roi Tyndare, un mortel. Castor, mais non Pollux… Son jumeau pourtant… céleste. Enlevant bientôt les filles de Leucipe. Galopant à droite, piquant à gauche, tenant chacun sa chevaline.

Si l'ordre de la nature est moins assuré que celui de la Fortune, quelle cohérence construire ? Castor chevauche, emporté dans l'éclat immature, entraînant Pollux avec lui dans l'insouciance enfantine du combat. 

"Jusqu'à quand nous autres vieillards serons-nous enfants?", écrivait Philon d'Alexandrie. Dans nos corps vieillissant, nos âmes abandonnées à l'inexpérience de la jeunesse, se plaignait-il encore, incapables de la surmonter tout juste dérivant au gré d'une immaturité que rien jamais n'enraye, jeunesse à jamais nue -comme l'écrivait Gombrowicz.

"Le corps a veilli, mais l'âme est restée naïve, abandonnée à l'inexpérience de la jeunesse." (Philon d'Alexandrie).

Castor donc, dans l'éternel enfance de Pollux, Hélène irresponsable, Clytemnestre accablée.

Les dyoscures, des enfants sauvages. Sauvageons.

Est-ce la multiplicité des formes de leur ascendance qui leur conféra cette riche théologie ?  Jumeaux liés à la course solaire, ils naissent, meurent et se succèdent, éternels enfants aux identités incertaines. Les dioscures dont les traces ont été si mal effacées qu'on les retouve partout dans le monde et jusqua'au nôtre, sans que l'on sache si ces cultes sont analogues ou non.

Les dioscures, ces dieux des tombes, survivant ici et là dans l'aire chrétienne, brouillards épais dont on ne sait où se tourner pour en interroger les origines. Ou le sens.

Les dioscures, mtyhe parfait dont la postérité douteuse colle si bien au mystère !

 Si bien qu'il ne reste aux uns et aux autres qu'à hasarder leurs hypothèses, toujours suspectes, nécessairement.

Les dioscures, ces paires non fixes de jumeaux aux vies alternées, on le voit bien, qui ne cessent de rendre problématique les questions de l'ordre et de la filiation. Ordonnés après coup parce qu'lls n'entraient pas dans l'ordre humain, alors que secrètement initiés au désordre plus fécond des sens humains...

 

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 04:46

 

dico-ordres.jpgQui saurait encore, aujourd'hui, définir avec précision ce que fut l'ascèse monastique, les enjeux théologiques mais aussi intellectuels, entre la règle de Saint Benoît et celle de Saint Augustin ? Qui saurait évaluer ce que fut la formidable aventure des Ordres Mendiants et ses conséquences sur la société médiévale ? Qui saurait expliquer comment les moines ont créé l'emploi du temps et quelles en furent les conséquences pour l'homme du monde occidental ? Le Dictionnaire d'Agnès Gerhards, déjà auteur d'un remarquable Dictionnaire de la société médiévale, situe avec précision les enjeux de connaissance qui nous permettent de mieux comprendre les fondements de notre civilisation, tout en rappelant la vocation spirituelle mais aussi la force d'entraînement de la société monachique, favorisant largement l'évolution économique de la société médiévale.
De cette histoire foisonnante et mouvementée, ce dictionnaire, qui s'adresse non pas aux érudits mais aux étudiants et à un public cultivé, ne dresse cependant pas l'inventaire exhaustif : ne sont retenus que les Ordres qui ont marqué notre culture. Il se veut néanmoins descriptif de la vie spirituelle des communautés religieuses, des idées qui les animaient, de leur but, de leurs composantes, proposant parfois des synthèses qui couvrent quinze siècles ! En outre il comporte d'importantes entrées thématiques, autorisant par exemple l'approche érudite du débat sur le statut de la vie intérieure, qui s'est imposée très tôt à l'Eglise et qu'elle affronta sans réserve.
Signalons encore la préface "sémillante" de Jacques Le Goff. Enfin un préfacier s'interdisant d'être lénifiant ! C'est un Le Goff presque "bougon" que l'on découvre ici, n'hésitant pas une seconde à affirmer son désaccord avec l'auteur qu'il préface, par exemple sur la place de la philosophie dans le système de pensée monachique, ou plus loin, décrivant le mode d'organisation sociale des monastères, quasiment en termes d'économie politique, ouvrant ainsi, mine de rien et en quelques phrases bien senties, des perspectives pour la recherche, en particulier littéraire. A consulter sans retenue, donc.

 

 

Dictionnaire historique des ordres religieux, Gerhards Agnès, préface de Jacques Le Goff, Fayard, octobre 1998, 642 pages, 78 euros, ISBN-13: 978-2213601731

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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 05:33

 

hitler-mussolini.jpgDix-sept rencontres au total, longues de plusieurs jours la plupart du temps, en présence des militaires de haut rang des deux Etats, de Ribbentrop, du comte Ciano et de l’interprète Paul Otto Schmidt : Hitler ne parlait qu’allemand (et quel allemand !), tandis que Mussolini, sans le parler couramment, parvenait à se débrouiller dans la langue de son homologue. Dix-sept rencontres qui montrent à quel point les deux hommes auront été liés, d’une amitié bien réelle, même si elle peina à démarrer.

Les sources sont officielles. Celles des PV de retranscription tout d’abord (dix à quinze pages chaque fois) qui ne laissent guère deviner l’atmosphère et l’émotion de ces rencontres. Mais Pierre Milza a su bien évidemment exploiter toutes les autres sources disponibles pour restituer ces entrevues au plus près de leur authenticité. Celles des archives diplomatiques des deux pays, les notes sténographiées des présents et surtout leurs journaux et mémoires, qui laissent filtrer beaucoup d’informations, en particulier le Journal du comte Ciano, toujours très explicite et direct.

La première rencontre eut lieu du 13 au 16 juin à Venise. Hitler voulait Rome, Mussolini imposa Venise, où se tenait la Biennale, capitale culturelle donc et symbole de la résistance italienne aux allemands et aux ottomans. Mussolini n’avait guère de considération pour Hitler, qu’il trouvait grotesque, parvenu, et quelque peu obséquieux. Ce dernier avait fait des pieds et des mains pour obtenir de Mussolini l’affiche dédicacée de son portrait, Mussolini avait pris grand soin de ne pas satisfaire trop vite son attente…

Mussolini triomphe donc, et attend plein de morgue le petit allemand, en grande tenue militaire d’apparat, uniforme noir impeccable, bottes en cuir à éperons. Hitler sort de son avion en civil, dans un costume avachi, en imper mastic, un pantalon trop long qui balaie la poussière du tarmac et des chaussures défraîchies. Le comte Ciano n’en croit pas ses yeux… Blanc comme un linge, très, très impressionné par Mussolini, il donne l’impression d’un petit garçon endimanché.

hitler-seeing-mussolini-off-from-the-trainL’enjeu géopolitique de cette rencontre, c’est bien sûr la question de l’Autriche que Mussolini veut placer au cœur de leurs causeries. Il redoute son annexion et fait savoir sans détour qu’il n’en veut pas. Hitler rassure, ment, s’en tire par des pirouettes.

Les entretiens eux-mêmes, dans leur déroulement, ahurissent les observateurs italiens, qui doivent subir la faconde débridée de Hitler, un déluge de propos insensés entrelardés de longues digressions crétines… L’une d’entre elle, sur la supériorité de la race aryenne, agacera au plus haut point Mussolini. "Hitler ? Ce polichinelle !", commentera-t-il sans réserve. "C’est un fou ! Un obsédé sexuel"…

La seconde rencontre aura lieu en Allemagne, du 25 au 30 septembre 1937. Hitler veut impressionner Mussolini. A Munich et Berlin, les préparatifs sont grandioses. Hitler est aussi aux petits soins et veille personnellement sur le confort de son ami. Sur les plages de la Baltique, son armée attend de pied ferme pour présenter le plus grandiose spectacle jamais offert à un chef d’Etat européen. Des milliers de fusils, de mitrailleuses, de canons sur rails vont déchaîner un spectacle de pyrotechnie sans précédent. Mussolini découvre alors stupéfait la force de frappe allemande et prend conscience, immédiatement, de la supériorité militaire et économique de l’Allemagne. L’apothéose berlinoise change ensuite définitivement la donne : Hitler est devenu le destin de l’Europe, ou peu s’en faut.

03-hitler-e-mussolini.jpgMussolini voudra lui rendre la pareille l’année suivante à Rome, mais il sait qu’il ne peut rivaliser avec lui. Il est inquiet, humilié, doublement parce que le protocole veut que ce soit le petit roi italien qui reçoive Hitler et non lui, et parce ce que le colonel Horsbach, maître idéologue de l’espace vital allemand, vient de poser la date de 1940 comme celle de la réalisation du rêve allemand. Mussolini sait désormais que la question autrichienne est scellée : les instruments de la politique d’agression de Hitler sont en place, au grand jour.

Septembre 1938, Hitler reçoit Mussolini à Munich. La fameuse conférence, où l’on voit un Hitler agacé parcourir les couloirs à la hâte, pâle, irrité au plus haut point, méprisant comme jamais face aux représentations diplomatiques, en particulier face aux français, dont le Chef du Conseil, l’idiot, a égaré ses documents juste avant d’entrer dans la salle de conférence… Hitler reçoit cette fois Mussolini sans protocole, parlant seul, sans cesse, improvisant, trivial, arrogant, sûr de lui : il est à présent Le maître du jeu. Rien ne doit s’opposer à sa volonté. La suite, on la connaît…

  

 

Conversations Hitler – Mussolini (1934-1944), Pierre Milza, éd. Fayard, janvier 2013, 408 pages, 24 euros, ISBN-13: 978-2213668932.

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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 05:13

 

hitler.jpgMunich, 1929. Edgar a cinq ans. L’oncle Lion Feuchtwanger est célèbre. Ecrivain, essayiste, il vient de faire paraître La vraie histoire du juif Süss, qui caracole en tête des ventes de librairie, à égalité avec Mein Kampf, de Hitler, un petit homme irascible qui vit dans l’immeuble juste en face de la famille d’Edgar.

Edgar se souvient. Les nuées de pauvres venant frapper aux portes des appartements, l’oncle Lion dénonçant à la radio Hitler, affirmant qu’un jour prochain cet homme parviendra à ravir le pouvoir en Allemagne, et qu’il exterminera les juifs. Hitler, Lion ne le connaît pas vraiment. Sinon de réputation, bien qu’un jour Hitler soit venu au café qu’il fréquente, le saluer alors qu’il dînait avec Brecht. La notoriété de Lion était telle que le servile Hitler attendait de lui une aide pour la publication de son manuscrit. Il ignorait alors que Lion était juif.

Edgar croise tous les jours Hitler, un homme au regard dur, perçant. Le monsieur d’en face. Sur le chemin de l’école il passe devant son immeuble, où des SA montent la garde jour et nuit. Des gens vont et viennent, lui rendent visite, font ce curieux signe de la main, bras tendus. Lion vient aussi assez souvent manger à la maison. Un jour il gare sa voiture juste devant l’immeuble de Hitler. Ce dernier descend, la rage aux lèvres. Un attroupement se forme. Pour Lion, Hitler est un voyou, "un comploteur à la tête d’une bande de vauriens". 1930. Mein Kampf est un énorme succès de librairie. Mais La véritable histoire du juif Süss lui vole la vedette. A parts égales. Etrange duo que ces deux grands succès de librairie dans une Allemagne qui retient son souffle. Le chômage emporte les esprits. La misère frappe sauvagement. Hitler se déguise en petit-bourgeois pour rassurer l’Allemagne fébrile. Mais dans leur rue, ce sont des voyous qui débarquent, observe le petit Edgar. Des tribus de guerriers qui viennent terroriser les femmes et les enfants. Edgar a peur. Ils déambulent, souvent ivres, marquent le pas devant l’immeuble de Hitler, braillent qu’ils sont des surhommes au sang pur… Aux dernières élections, Hitler n’a obtenu que 3% des suffrages. Mais Lion en est convaincu : cet homme prendra le pouvoir. Edgar a peur. Il note dans ses mémoires cette montée d’une atmosphère de plus en plus lourde, de plus en plus menaçante. La famille cache maintenant qu’elle est juive. Dans les bars enfumés, le racisme et l’antisémitisme s’expriment sans retenue. La silhouette de Hitler se dessine tous les soirs derrière les rideaux de son salon, tout au sommet de l’immeuble qu’il habite. Hitler contemple sa nuit allemande. Le matin, il fait racheter tout le lait disponible dans le quartier, pour le confisquer, provoquer une pénurie artificielle. La ruse est énorme, mais elle prend. Un jour, Edgar se retrouve nez à nez avec lui. Hitler le regarde, avec ce dégoût si caractéristique qui était le sien pour les enfants. Goebbels vient de plus en plus souvent frapper à sa porte. Un électeur sur cinq vote désormais pour Hitler. On ne parle que de lui. 1932. Les SA de Hitler marchent au pas dans la rue, des foules féroces occupent le quartier jour et nuit, acclament Hitler. Les nazis sont devenus la plus grande force politique du pays. Désormais il faut fuir. La famille Feuchtwanger le sait. Il faut quitter l’Allemagne…

  

 

Hitler, mon voisin : Souvenirs d'un enfant juif, de Edgar Feuchtwanger et Bertil Scali, éd. Michel Lafon, janvier 2013, 295 pages, 18,50 euros, ISBN-13: 978-2749917672.

 liens vers des chroniques d'ouvrages de Lion :

http://www.joel-jegouzo.com/article-simone-de-lion-feuchtwanger-l-ethique-de-la-revolte-91078976.html

http://www.joel-jegouzo.com/article-le-juif-suss-de-lion-feuchtwanger-110684077.html

http://www.joel-jegouzo.com/article-exil-de-lion-feuchtwanger-110683491.html

 

 

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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 05:28

 

klein-ikb_191.jpgA quoi pouvait bien ressembler le ciel quand il n’était pas bleu, la mer, plongée dans sa nuit de houle grise ?

A quoi pouvait bien ressembler le ciel de midi fouillant les âmes où loger enfin l’espoir immense sous les paupières closes ?

A quoi ressemblerait un monde sans ce bleu de l’espoir, un monde où les sanglots émietteraient le vide, les yeux versés dans les étoiles au solde furtif, gros insectes brillants, trombes bourdonnantes ?

Surgirait-il demain, à l’heure éclatante du jour, l’horizon d’azur capable d’extirper l’espérance au chiffre têtu de la terre ?

L’Antiquité vécut pourtant sans le bleu. Tout comme les romains, qui ne voyaient en lui qu’une teinte déplaisante : celle des barbares, celtes, germains, arabes.

Pas de bleu dans les grottes, pas même au paléolithique supérieur. Les trois couleurs de base des sociétés anciennes, nous dit Pastoureau, étaient le rouge, le blanc, le noir. Et ce jusqu’au XIIème siècle dans le monde chrétien occidental, très attaché encore au système médiéval de densité et de lumière.

pastoureu-bleu.jpgLe grec, tout comme l’hébreu, ne renvoyait pas à des colorations mais à des idées de richesse, de force, de prestige, de beauté, d’amour, de mort. Et dans ce vocabulaire, le bleu n’avait pas sa place. Chez Homère par exemple, seuls trois adjectifs de couleur qualifient les colorations, dont celui de glaukos, intégrant tout à la fois le vert, le bleu, le gris, le jaune, le brun, dans une même idée de pâleur. La mer homérique est glauque, tout comme le ciel…

Dans la langue latine, le bleu n’y séjourna que sous l’influence du germain (blavus), ou de l’arabe (azureus). Mais chez Pline, il faut s’en méfier.

Dans le Haut Moyen Age, la chrétienté partageant les préjugés de son époque, le bleu était tenu à l’écart. Pas de bleu dans les habits liturgiques. Le blanc triomphe : il est la couleur pascale. Mais difficile à obtenir, le blanc de l’église demeura longtemps sale, grisâtre, blanchâtre et c’est un peu pourquoi l’or resta sa couleur préférée.

Bientôt pourtant, le bleu commença sa révolution. Au XIIème siècle, il entrait enfin dans les églises, par le biais des vitraux. Non sans réticence. L’enjeu était alors de savoir s’il était matière ou lumière. Matière, il empêchait le transitus qui devait conduire l’homme vers Dieu. Mais si la couleur était lumière, alors c’est qu’elle participait du divin par sa nature même. On mit du temps à trancher, malgré l’enseignement de l’abbé Suger qui, le premier nous dit Pastoureau, donna au bleu une place dans l’abbatiale de St Denis. Dans son De consecratione, le bleu s’illumine des vertus de l’or. La technique aidant, les verriers surent en magnifier les teintes. Le bleu éclatait, il redescendit alors lentement vers la terre pour faire son apparition dans les plis du manteau de la Vierge, qui ne portait jusque là que des vêtements sombres, témoignant de son deuil. Du manteau, le bleu se fraya un chemin jusqu’à la robe de la Vierge : vers son intimité corporelle. Le bleu qui avait pris place dans cet espace du deuil pour se faire accepter, sombre tout d’abord, à côtoyer l’intimité de la Vierge s’éclaircit peu à peu sous la pression de la théologie de la lumière qui se propageait dans l’église romaine.

Les émailleurs imitèrent les verriers de Saint-Denis, diffusant de nouveaux tons de bleu. Peu à peu il se répandit, passa aux objets liturgiques, aux enluminures, jusqu’à ce que les rois de France s’en emparent. Leurs armoiries s’en ornèrent, d’azur dans la langue française du blason, introduisant une progression spectaculaire du bleu avec la naissance du bleu royal sous les rois capétiens, seuls souverains à porter alors du bleu. Et le prestige des rois de France fut tel que le bleu se diffusa dans toute l'héraldique européenne. Puis il sortit peu à peu de l’héraldique pour envahir les costumes, les cérémonies, les fêtes. Le bleu s’associait désormais à l’idée de joie, d’amour, de loyauté, de paix, de réconfort.

Mais de ce bleu là, nous ne savons plus rien : la couleur n’est pas un phénomène naturel, mais le résultat d’une construction culturelle complexe, un fait de société, qui ne nous permet pas de voir les couleurs du passé dans leur état d’origine, mais telles que le temps social les a faites, et dans des conditions de lumière qui n’ont rien à voir avec leur situation chromatique passée. Au Moyen Age par exemple, le bleu était une couleur chaude. Si bien que toute histoire des couleurs ne peut être qu’une histoire sociale : c’est la société qui "fait" la couleur, lui donne son sens, construit ses codes, lui donnant pour vocation de marquer, classer, proclamer…

Proclamer… Avec Goethe, je vous souhaite pour l’année 2013, "tout un trésor d'expériences visuelles, d'impressions lumineuses" qui se raffineraient infiniment pour ne pas s’abîmer dans l’univers abstrait des mathématiques et devenir des couleurs incolores. Je vous offre le bleu, cette couleur qui garde la profondeur de l'obscurité, couleur du lointain, du rêve, qui en son être-là immédiat congédie les nuages : le ciel est bleu quand il est sans nuage au loin.

  

 

Bleu : Histoire d'une couleur, Michel Pastoureau, Points Seuil, coll. Histoire, mai 2006, 216 pages, 7,10 euros, ISBN-13: 978-2020869911.

Image : le bleu Yves Klein (JKB191).

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