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15 janvier 2014 3 15 /01 /janvier /2014 05:33
bull.jpgUne biographie de Sitting Bull destinée à la jeunesse, les 8 – 12 ans. Le genre de texte qui bien souvent véhicule tous les préjugés possibles sans qu’on y prenne garde. Eh bien là, non. L’ouvrage est une merveille du genre, qui rétablit la vérité dans ses droits et n’omet rien des trahisons américaines. Dès les premières lignes, tout est dit : le 8 août 1874, Custer remettait un courrier au général Sheridan, l’informant que les Blacks Hills, en réalité les montagnes sacrées des Sioux, nommées Paha sapa, recelaient de fabuleux gisements d’or. Le destin des sioux était dès lors scellé. Terres des aigles et des grizzlys, Paha Sapa allait être mis à feu et à sang et les indiens vaincus dans l’horreur des massacres perpétrés par l’armée américaine. Sitting Bull lui-même y perdra la vie à la suite d’une arrestation houleuse et d’une trahison sans nom : molesté malgré les promesses des soldats, une fusillade éclata dont il fut la victime. Avant cela, il avait conduit son peuple à la victoire de Little Big Horn, avant d’être jeté en prison et de vivre en exil au Canada. Vaincu mais digne, Sitting Bull accepta de se produire dans les spectacles de Buffalo Bill, ces Wild West Shows que fréquentaient les américains en mal d’origine, versant tout l’argent gagné à son peuple, affamé désormais. Aujourd’hui, les indiens Lakota attendent toujours la restitution de leurs terres, confisquées par l’état fédéral et dont ils ne furent jamais dédommagés. Une université a été créée à Paha sapa, qui porte le nom de Sitting Bull, ce grand chef vertueux qui invitait tous les américains à unir leurs esprits pour voir «quelle vie nous pouvons offrir à nos enfants». Un sage, assurément !
 
Sitting Bull, le bison des Grandes Plaines, Marylin Plénard, A Dos d'Ane Editions, 1 janvier 2014, 7,50 euros, ISBN-13: 978-2919372287.
 
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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 05:29

mcafee.jpgPortrait de John Mcafee, le père de l’antivirus, par un journaliste qui a su gagner la confiance d’un personnage particulièrement frappé et qui ne cesse depuis de s’en mordre les doigts… Barré, le créateur  du concept de virus informatique l’était depuis ses plus tendres années, bourré de cocaïne qu’il trafiquait volontiers sur les bancs de la fac en même temps qu’il se taillait une réputation de grand buveur de scotch devant l’éternel, mais de piètre étudiant en mathématiques. Un fou furieux désormais, en quête de croisade, ennemi juré des drogués dont il continue de partager les meilleurs produits, et des alcooliques, bien qu’ils possèdent des bars où l’alcool coule à flot… Enfermé dans sa propriété des Caraïbes, notre homme est surveillé en permanence par dix barbouzes alors qu’il s’est retiré des affaires, et retranché derrière un arsenal militaire conséquent qui aiguisant l’inquiétude de ses voisins. Un vrai fort Alamo que sa ferme… Jamais assez prudent, Mcafee est allé jusqu’à faire construire un commissariat offert aux autorités locales avec des caisses de M16, alors qu’il est lui-même suspecté du meurtre de l’un de ses voisins et qu’il vit avec une demi-douzaine d’adolescentes, dont la plus jeune a 17 ans, sans être le moins du monde inquiété… La biographie des délires de ce milliardaire donne le vertige. Celle d’un bonimenteur à vrai dire, qui dans les années 80 mit le paquet en communication pour assurer les entreprises californiennes de ses services. En fait c’est en propageant sa parano qu’il a réussi à les convaincre de se doter d’anti-virus, allant jusqu’à sillonner les routes de Californie au volant de son camping-car, transformé pour l’occasion en première «unité paramédicale d’antivirus» (sic), proposant sinon provoquant le mal qu’il se proposait d’éradiquer. On le sait désormais, ce mal ne prospéra jamais autant depuis, tout comme toutes les entreprises dédiées, son business explosant assez pour qu’il le conduire à revendre son entreprise près de huit milliards de dollars à Intel, un argent dont l’homme ne sait que faire, sinon le dépenser en achats de protections de toute sorte ou l'investir dans la création d’un labo de chimie perso, où des biologistes recrutés par ses soins s’affairent à la mise au point d’un nouvel antibiotique destiné à révolutionner l’industrie pharmaceutique mondiale…  Pur produit des goldens boys de l’ère Reagan, voilà qui fait froid dans le dos !

John McAfee, un terroriste moderne, Joshua Davis, traduction de Géraldine Prévot, Inculte Editions (8 janvier 2014), 90 pages, coll. Inculte - Temps, ISBN-13: 979-1091887137.

 

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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 05:43
higgs-bosun.jpgComment l’idée du temps s’est-elle imposée à nous ?  Car le temps physique ne ressemble pas du tout à ce que nous percevons de lui. C’est l’un des mystères sur lesquels se penche avec un rare talent Etienne Klein, ouvrant les pistes, guidant la réflexion sans jamais la clore à la hâte. Le temps physique ne se confond pas avec le changement. Il est même ce qui ne change pas. Et quant à la flèche du temps, elle ne serait pas une propriété du temps, mais du phénomène temporel tel qu’il se donne à vivre. Alors ? Quid du temps, qui semble si bien se suffire à lui-même… Au point que si l’on imaginait de débarrasser l’univers de tout ce qui l’encombre, nous resterions convaincus de n’y trouver au final que du temps… Mais de quelle substance serait-il fait ? Pourquoi ne pouvons-nous donc pas ne pas supposer que le temps existe par lui-même, indépendamment des choses et des processus ? Et ce, malgré Einstein qui, dès 1915, sut si brillamment déconstruire l’idée substantielle du temps ? Au passage, quelle leçon de physique nous donne Etienne Klein, refondant la vulgate de la gravitation universelle, dont nous pensons tous qu’elle est une force qui surgit entre les objets de l’espace, quand elle  n’est qu’une déformation de l’espace-temps. Allez le dire aux écoliers, qui apprennent le contraire : la terre ne subit aucune force, elle file en ligne droite dans l’espace plutôt qu’elle ne tourne autour du soleil. Mais comme l’espace-temps est courbé à cet endroit, sa ligne tourne… L’espace-temps, nous continuons ainsi de le croire primitif, alors qu’il est secondaire par rapport aux événements. Et Klein de préciser l’enjeu de cette réflexion, qui n’est rien moins que d’obliger à réinventer la physique, pour concevoir entre autre un espace-temps peut-être granulaire, peut-être discontinu, discret, ou n’apparaissant qu’à certaines échelles… Fascinantes réflexions ! Toute la question désormais étant de savoir si la question du temps est physique, ou non.  Car si elle ne l’est pas, si c’est notre appareil cognitif qui la produit, alors le temps ne sera plus l’affaire de la physique mais celle des neurosciences. Que le temps soit complètement découplé de l’évolution, voilà qui ouvre de belles promesses… Quant au pari de la physique, d’expliquer le réel par l’impossible, il pourra s’en libérer et porter ailleurs son impertinence.
 
ÉTIENNE KLEIN - LE TEMPS, Du point de vue scientifique et philosophique, Frémeaux et Associés, 2 CD, Label Frémeaux et Associés, production françois lapérou pour arte filosofia.
 
 
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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 08:08
klein.jpg «Il fait un temps de tant», disait André Breton. De chien aussi bien, quand vieillir contraint à troquer la structure du muscle pour celle, calcinée, des os. Durer, constate Etienne Klein, c’est devenir plus dur… S’extirper peu à peu du flux des temporalités qui nous aura submergé toute notre vie. Parvenir enfin, mais sans savoir si cela vaut mieux ou non, à simplifier sinon réduire drastiquement les quotités qui nous furent imparties. Mais sans rejoindre quiconque, loin au bout de l’heure qui s’avance. Vieillir ne nous soustrait pas aux temps désynchronisés que les hommes sont appelés à fréquenter. Ils vivent tous au même endroit, mais pas dans les mêmes temps. Nous n’habitons jamais le même présent. Et moins que partout avant, dans ce monde contemporain qui nous a saisis avec brusquerie : nous ne faisons pas monde commun. C’est l’une des réflexions jetées comme par mégarde par Etienne Klein, qui ouvre moins au vertige métaphysique de la question du temps, qu’à celui des possibles politiques. Nous ne faisons plus monde commun, la chrono-dispersion de nos sociétés rend infiniment problématique le sens commun. Quand bien même il subsisterait un baiser assez sincère pour arrêter le temps.  Temps, mouvement, rythme, succession… De quoi parle-t-on au juste, quand on parle du temps ? Etienne Klein observe que notre usage du mot temps en a fait une sorte d’être autonome. Qu’il n’est pas. Car le temps n’est rien en soi, rien en dehors du sujet qui le parle. Qui l’habite. Et dont il prétend qu’il passe trop vite. Mais passe-t-il vraiment ? Le langage nous leurre : ce n’est pas le temps qui passe, il ne se succède pas à lui-même : seuls ses moments passent.  Sa présence, elle, reste constante.  Le temps, affirmait Newton, est la seule chose dans l’univers qui ne change pas. Mais chose n’est pas le bon terme. Le temps ne change pas sa façon d’être le temps. C’est peut-être la seule validité de la représentation que nous nous en faisons, sous les espèces d’une ligne droite. Une ligne dont nous ne savons pas comment elle se construit. Il y a bien, comme sur toute droite, l’impression de points juxtaposés. Mais le temps se présente-t-il à nous ainsi ? Qu’est-ce qui fait que ça avance ? Le moteur du temps est-il objectif, ou purement lié à notre subjectivité ? L’espace-temps, lui, on sait un peu mieux. Qu’il ne se déplace pas, par exemple. C’est nous qui nous déplaçons. Livrés à une conception du temps incertaine. Pour les uns, partisans de la théorie de l’univers-bloc, nous pourrions nous déplacer autrement, parmi tous les éléments passés, présents, à venir, qui coexistent tous dans l’univers, comme l’affirmait Einstein. Avec tous exactement la même réalité. Voilà de quoi occasionner un sérieux vertige. Le présent ne serait ainsi que le lieu de notre présence mobile. L’intégralité de la réalité, passée, présente, future, nous ne saurions la découvrir que partiellement, et localement. Pauvres humains que nous sommes, infiniment limités dans leur appréhension des mondes qu’ils parcourent. La théorie de l’univers-bloc fascine, tout autant qu’elle inquiète. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous lui avons préféré celle dite du présentisme, pour laquelle seuls les événements présents sont réels.  Qui a raison ?  Etienne Klein ne tranche pas. Nous n’en savons rien aujourd’hui, dans l’état actuel de nos connaissances. La physique n’est toujours pas une science unifiée, il est donc impossible de savoir. Est-ce que le futur existe déjà dans l’avenir ? Telle est la question qui divise les physiciens aujourd’hui.  Où est demain ? Qu’importe, exigeons-nous. Le présentisme a tout envahi, le futur s’est absenté de nos vies. Mais Etienne Klein ne renonce pas à plaider une synthèse subtile : le futur existerait déjà, mais il ne serait pas entièrement configuré. Il y aurait du coup place pour le désir, la volonté. Pour ce temps psychologique en marge du temps physique, et dont la physique peut nous dire beaucoup. Etonnamment plus que les philosophes qui ont tenté de s’emparer d’une question pour laquelle, au fond, ils n’étaient pas outillés.
 
 
ÉTIENNE KLEIN - LE TEMPS, Du point de vue scientifique et philosophique, Frémeaux et Associés, 2 CD, Label Frémeaux et Associés, production françois lapérou pour arte filosofia.
 
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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 05:26

paris.jpgUne poétique de la ville qui s’ouvre sur le Paris de Balzac. Un parti pris déjà, d’une perspective critique. Celui d’une compréhension en profondeur de cette ville que l’auteur a tant habité semble-t-il, rue après rue, quartier après quartier, scrutant ses signes et les traces qui honorent encore cette ville que le lent épuisement contemporain voudrait tant congédier. Qu’est-ce qu’un quartier parisien aujourd’hui, en effet ? Dont on a chassé son âme la plus sensible, cette classe populaire qui avait élevé l’art d’habiter au rang de vivre et non de fréquenter. Eric Hazan évoque donc ce Paris turbulent, fiévreux, aux croissances irrégulières, soulevées en éruptions discontinues contre ses enceintes successives, de la muraille de Philippe Auguste au périphérique. Et ce n’est pas le moins troublant au demeurant que cette mise en perspective, qui donne à interroger la sourde volonté des pouvoirs publics au gré des siècles, d’enfermer Paris… Incroyablement documenté, cet homme a parcouru la ville en tous sens pour nous en livrer la chair la plus intime, celle du Paris Rouge, Paris défunt aujourd’hui, qui hier encore savait écrire les pages les plus glorieuses de notre Histoire. Il n’est que de nous rappeler l’immigration d’avant-guerre qui offrit tant de résistants dont Eric Hazan, de plaque en plaque commémorative, déploie le martyre. Des rues toutes simples, chargées d’une histoire vertueuse au contraire de ces avenues délétères, dont la plus célèbre, les Champs Elysées, ne s’illustra guère que pour constituer l’axe majeure de la collaboration ou celui de toutes les reprises en main réactionnaires des grandes avancées politiques… Qu’aurait été Paris sans cette vergogne ? Celui qu’Eric Hazan compulse justement : celui de la Commune, du Montmartre de Louise Michel et avant cela des barricades de 1830 révélant le vrai visage de la République Française : celui de la réaction, toujours. Quelle balade au final, dans ce Paris qui n’existe presque plus, où pour paraphraser Walter Benjamin affirmant que le « temps des opprimés est par nature discontinu », on n’en finirait pas d’espérer une autre fin que cette navrante gentrification de Paris.

 

 

L'Invention de Paris : Il n'y pas de pas perdus, Eric Hazan, éd. Seuil, coll. Albums, septembre 2012, 450 pages, 45 euros, ISBN-13: 978-2021056990.

 

 

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24 octobre 2013 4 24 /10 /octobre /2013 04:55

bruckner-copie-1.jpgÊtes-vous heureux ? Comment pourriez-vous ne pas l’être ?... Bien que ce ne soit pas véritablement le propos de Pascal Bruckner dans cette conférence, qui ne se soucie pas des conditions de possibilité sociales ou économiques par exemple, du bonheur, pour n’en retenir que l’injonction sociétale, formulée à son sens assez récemment comme un devoir. Assez récemment, c’est-à-dire au fond à ses yeux dans le sillage de Mai 68 et de ses revendications épicuriennes, nous faisant passer d’un monde qui interdisait la jouissance à un monde qui la rendait obligatoire. 

La première partie de l’exposé est consacrée à la France de l’Ancien Régime, profondément enracinée pour lui dans l’idée d’un salut post-terrien, répudiant l’idée du bonheur et invitant au renoncement. Avec des nuances bien évidemment, introduites par le fil des améliorations des conditions matérielles de vie (justement, ce paramètre tant délaissé dans son approche par la suite), l’être souffreteux de l’Ancien Régime, au fil de ces améliorations, finissant par trouver de plus en plus de plaisir au confort qui s’offrait à lui. Curieuse histoire au demeurant que celle que Bruckner écrit là, subsumant les mentalités et les comportements sous le seul discours chrétien dont on sait qu’il dut longtemps ferrailler pour imposer ses normes à des populations plus bambocheuses qu’on a voulu les voir, et que le dolorisme chrétien n’excitait guère… Mais passons. Une sérieuse brèche aurait donc fini par emporter la planche du Salut chrétien pour laisser entrevoir aux humains une autre vocation : celle d’être heureux sur terre, sans attendre la mort après tout. Jusqu’à la vraie grande « révolution », que Bruckner situe donc dans les années 60. Cela ne surprendra pas : il y a consacré toute sa vie. En paradigme des appétits au bonheur qui se firent jour alors, la société de consommation, décryptée ici à travers sa machine économique, mise soudain au service de nos désirs les plus immédiats. Le bât blesse là encore, à trop vouloir rendre Mai 68 responsable de tous nos maux. C’est oublier que l’intimidation des désirs égotistes aura été d’abord le fait des nouvelles classes dominantes, tandis que les classes laborieuses menaient de leur côté un autre projet d’émancipation. Mais qu’importe, voyons où pourrait bien nous mener cette réflexion sur le bonheur forcené d’aujourd’hui. Il inquiète, à l’évidence. Du moins son injonction. L’anxiété s’épelle jusque dans les jeux du lit, où ce bonheur est devenu performance. Le bonheur serait ainsi devenu un souci, sinon une corvée. Aux yeux de Bruckner, la faute en est d’avoir voulu l’annexer au domaine de la volonté.  Assujetti à notre bon vouloir, il a perdu tout sens et surtout, toute saveur. Bruckner invite alors à en reprendre l’énonciation. Le bonheur serait ce visiteur du soir qui débarque sur la pointe du pied pour un moment furtif, avant de filer à l’anglaise et nous laisser de nouveau disponible à son éventuel retour. Mais en prendre conscience serait se convertir en comédien de son propre bonheur. Et plutôt que d’en faire un projet, il conviendrait de n’en rien faire du tout. Lui laisser son caractère de «visitation». Le mot est fort, religieux. Nous reliant du reste à on ne sait trop quoi. Mais pour qu’il s’actualise en pure visitation, Il faudrait accepter ces moments pauvres de l’existence où nous pensons succomber à la banalité de vivre. Accueillir l’insouciance, l’innocence, l’inconscience d’être au monde. L’abandon d’accepter l’aventure d’un moment qui vous arrache tout de même à vous-même et vous sort du monde, affairé –à sa perte ?

Le devoir de bonheur, Pascal Bruckner, LES PARADOXES DE L’INJONCTION AU BONHEUR, UNE RÉFLEXION PHILOSOPHIQUE, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Réf. : FA5420, ÉDITION : GRASSET - PRODUCTION : CLAUDE COLOMBINI FRÉMEAUX, 2 Cd-rom, 19,99 euros. 

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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 04:31

crises.jpgRobert Castel, Olivier Mangin et j’en passe, convoqués par une association pour disserter sur le concept de crise à l’occasion de celle que nous vivons toujours, inaugurée en 2008     par les milieux de la Finance. Approche pluridisciplinaire, beaucoup de philosophie, un peu de sociologie, l’incongruité d’un éclairage de physicien pour parler de la notion de crise là où, à tout le moins, les mathématiques appliquées à l’économie auraient été plus décapantes… Et in fine, quasiment pas d’économie (!), contrairement à ce que l’on était en droit d’attendre… Le tout pour un résultat ahurissant de mièvreries oiseuses, le livre le plus inutile qu’il m’ait été donné de lire sur pareille question depuis des lustres –ceux du tournant du siècle au demeurant, où l’on débattit beaucoup de civilisation, d’une crise du sens sur laquelle nous devions réfléchir sans trop nous focaliser sur la montée en puissance de la domination financière qui déstructurait le capitalisme contemporain… Beaucoup de métaphysique donc, et d’approche existentielle, très loin du niveau d’un René Guénon tout de même, et de son essai La Crise du monde moderne, le concept grec de krisis à la rescousse pour nous éclairer, imaginez le peu, sur la bombe des Subprimes -vous parlez d’un éclairage !  Seul Robert Castel sent bien combien l’approche est décalée, vaine, pour ne pas dire hébétée. On le voit embarrassé de se trouver dans pareille galère intellectuelle, se mettant à ressasser une vieille histoire de la sociologie critique, des origines à nos jours, pour conclure qu’on en a toujours besoin quand même, mais qu’il faudrait sans doute la rénover, sans trop savoir au demeurant comment la rénover, sans proposer sérieusement de pistes, sans horizon autre qu’un aveu personnel de quasi impuissance, donnant in fine son sentiment sur la situation présente plutôt qu’ébauchant les outils conceptuels qui nous permettraient de penser cette fameuse crise… Les autres sont pires, qui nous repassent le plat mille fois réchauffé de la peur du grand siècle : celle de la mondialisation… -on croyait le mot épuisé-… Pour pourfendre comme on le faisait avant le XXIème siècle, la tentation de l’irrationalité et le sentiment de la catastrophe imminente. Mais pas un mot, bien sûr, sur ces millions d’européens précipités soudain dans la misère depuis 2008. Aucun chiffre à l’appui de leurs rhétoriques, vieilles choses datées en guise de réflexion… Des généralités philosophisantes… C’est Mongin revenant une fois de plus sur ce que l’on nommait jadis crise de civilisation. La belle affaire : les Subprimes, à ses yeux, une crise de Confiance… On croit rêver… La Confiance majuscule, traitée à l’aune de la philosophie de la morale, quand les marchés n’ont jamais perdu confiance, eux, cette confiance qui était en fait l’épouvantail que les médias nous servaient et nous servent à longueur de journée à leur propos… Les Subprimes ? Une simple machine triviale pour capter d’immenses flux financiers et nous appauvrir. Jusqu’à l’usure indécente et totale de leur promesse de gain, convertie aussitôt en un nouveau piège plus efficace encore pour capter la manne publique à travers l’invention de la Dette Publique, l’outil financier le plus opérant jamais inventé par le Capital privé pour asseoir sa Domination. Dire que le mot de spéculation renvoie au problème philosophique de la confiance, c’est littéralement se payer de vains mots. Alors il reste quand même quelques interrogations de Castel à sauver de ce naufrage intellectuel, lui qui voit, soit dit en passant, les inégalités «perdurer» quand les chiffres montrent que ces inégalités ont atteint aujourd’hui des niveaux records, ceux du XVIIIème siècle… Seule vérité de son propos : qu’il n’y ait pas de classe porteuse d’un projet de société. Certes.

 

 

Crises ? éditions Parenthèses, coll. Septembre 2013, 16 euros, isbn : 9782863643402.

 

 

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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 04:38
intro-geopol.jpgUne guerre de retard… L’essai est signé par un saint-cyrien bardé de diplôme, enseignant à l’Ecole de Guerre. Histoire, outils, méthodes, on pouvait s’attendre à découvrir la fine fleur de la pensée française en matière de géopolitique. Mais non, rien de tel… La partie historique est bien sûr parfaite. Braudel en médaillon, notre saint-cyrien maîtrise son sujet et donne en quelques paragraphes rondement exécutés un aperçu des plus complets sur la fondation d’un art de penser (la géopolitique n’est pas une science, elle le prouve encore dans cet essai), particulièrement subtil, qui engage des sommes de connaissances et de savoirs qu’aucun géopoliticien ne peut à lui seul posséder –d’où les erreurs à répétition qui ont jalonné le discours géopolitique. Sur les outils, l’essai est déjà plus vague. De quoi faudrait-il disposer pour poser un jugement géopolitique ? L’analyse de la géographie physique semble ici dominer la pensée de notre chef de guerre. On comprend mieux alors la référence à Braudel : l’analyse des régularités physiques relève d’un temps long qui lui était cher, qui autorise le géopoliticien à s’enfermer dans une vision paresseuse du monde, construite pour l’éternité ou peu s’en faut… L’analyse des voies fluviales, aériennes, terrestres nous ramène ainsi à la géographie de Vidal-Lablache, certes précurseur,  mais propre à enliser la géopolitique dans la stratégie militaire de la ligne Maginot, oublieuse des contournements que les militaires du reste ne cessent d’inventer pour dé-border la géographie physique… Pour le reste, la longue liste très peu exhaustive des outils nécessaires à la construction du jugement géopolitique, étude démographique, étude des populations, des identités, des ethnies, des langues, des cultures, des religions, des ressources naturelles, etc., qui déjà donne le vertige, ne paraît guère novatrice et omet nombre d’autres facteurs, de la finance à l’idéologie, en passant par l’appropriation technologique et ses représentations collectives, susceptibles de bousculer le ronronnement de l’analyse stratégique. Sur la méthode, notre essayiste est encore plus bref. Elle s’apparente plutôt au récit de la situation internationale telle qu’elle se donnait à voir il y a une bonne quinzaine d’années. Les acteurs y sont toujours prioritairement les états et les nations, les acteurs privés de la Finance ou du Capital n’entrant pas en ligne de compte dans l’approche proposée. Quant aux enjeux, ils sont eux aussi restés ceux d’hier : le pétrole, l’eau, les terres rares. Rien sur leur renouvellement, comme la confiscation des terres agricoles à l’échelle mondiale, nouveau bras de fer entre la Chine et les Etats-Unis. Au fond, ce qui pêche dans l’approche de notre saint-cyrien, c’est la définition sur laquelle s’appuie son raisonnement : pour lui, la géopolitique relève exclusivement de «l’analyse dynamique des inerties ». Les inerties... Braudel toujours, et son temps long. Les inerties. Certes. Mais voilà une définition qui se montre incapable de prendre en charge le nouveau, ce qui vient justement bousculer le poids des inerties patiemment relevées au fil des siècles. Il me semble que nous gagnerions à penser la géopolitique en termes de puissance plutôt que d'inerties (qui sont les embrayeurs de la pensée historienne), de localisation de cette puissance et de ses enjeux. Dématérialisée, cette notion ouvrirait plus radicalement à la compréhension des éléments contemporains constitutifs de cette puissance, tout comme des nouveaux instruments de la domination mondiale, de la Finance à la privatisation des terres agricoles, l’impérialisme foncier qui se fait jour actant d’un nouvel ordre du monde passablement inquiétant.
 
 
Introduction à la géopolitique, Olivier Zajec, Argos édition, 15 mai 2013, coll. Géopolitiques, 140 pages, 13,90 euros, ISBN-13: 978-2366140033. 
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19 septembre 2013 4 19 /09 /septembre /2013 04:07
tomazeau.jpgLes ruines du château Forbin, la vallon Saint-Cyr, le virage où s’agrippe la pagode… Les sentiers buissonniers de Pagnol ont disparu. Reste le bitume, qui macère, l’esprit de Marseille tapi dans l’ombre et la clarté –non la lumière. L’Esprit de Marseille : le mystère de ses collines, des hommes qui errent, là-haut, braconniers, pompiers, joggeurs, gamins effrontés, dans un monde d’arbousiers et de sauterelles. L’Esprit de Marseille, nous  conte Thomazeau, c’est le silence d’un soleil de plomb, les grillons, la chaleur, la poussière que les sandales soulèvent, les marches lentes, obstinées, et au détour d’un sentier d’épines, presque une foule de gens venus d’on ne sait où. Et sur l’autre versant, ce sont les falaises creusées de grottes où les promeneurs ramassent des silex taillés, la préhistoire qui affleure sans cesse, et le vallon de l’Homme mort. Trois collines et un fleuve, et la banlieue pour horizon.  Mais c’est autre chose encore, qui se dérobe toujours dans cette ville dont Thomazeau nous dit qu’elle ne peut se saisir qu’en « lambeaux de descriptions».  Marseille ? Un village, une banlieue, une capitale immense et quelque chose d’indicible, une identité qui se refuse. L’expression est forte. Marseille ? C’est ici et là, là-bas plutôt semble-t-il, que borde la mer indigo, le ciel bleu, la pierre blanche dans l’imposture de la lumière, de la nuit, des truands qui voudraient la confisquer en de grands gestes théâtraux. Une ville «mal foutue», «mal embouchée», «mal partie»… Qui ne cesse de refourguer un imaginaire de peuchère –partie de carte, pastis, Pagnol. Mais quid de la pagode ? Et de ses alentours , ces baous où dénicher la plus ancienne sépulture d’enfant de la région ? Comme s’il fallait tourner le dos à la Méditerranée pour comprendre quelque chose de cette ville millénaire.  Le port ne serait alors qu’une vitrine de mâts, d’îles, de forts. Port bouclé au demeurant, embrigadé, inaccessible. Marseille, ce présentoir ? Il faut chercher ailleurs, confie Thomazeau. Au plus enfoui, dans les criques qui bordent la ville, dans cette grotte cachée au fond d’une calanque, où dure le premier meurtre, dans la grotte Cosquer, parmi ses peintures rupestres : celle de l’Homme tué.  La plus ancienne représentation de ce territoire mélancolique, peinture d’un homme transpercé par une lance, comme une accusation indéchiffrable. Ou bien faut-il chercher là-haut, dans au-delà de cet oppidum laissé en friche par les archéologues eux-mêmes, vers Saint-Marcvel, qui formerait comme une frontière coupant la ville de la Provence.  Là, sur ce plateau qui ouvre l’horizon à tout l’espace marseillais. Le vrai point de vue. Patient typographe, Thomazeau conte la fondation de Marseille, les phocéens, les Sébobriges, ces gaulois de Marseille massacrés par les romains. Marseille, ville gauloise ? Ville des naufrages au milieu desquels rôde encore l’Homme tué. Thomazeau enquête. Superbement. Il reste peut-être quelque chose de cette histoire dans le repli et cette peur des gens qui constituent peut-être leur plus terrible identité. De ce côté-ci de la frontière, dans cette ville étrangère plantée dans un milieu hostile. Marseille ville monde pourtant, et peut-être parce que c’est la ville monde par excellence, cosmopolite. Une ville toujours sur le départ dans cette biographie magnifiquement scénarisée, qui houspille l’Histoire et nous malmène, aujourd’hui capitale européenne des cultures –mais les cultures arabes ? Repoussant sans cesse la construction d’une grande mosquée… Reste Amar donc, l’enfant qui n’a cessé de le suivre dans cette fiction surprenante, Amar, l’âme, soyons-en certain, de Marseille, «mort d’une trop grande soif de vivre».
   
Marseille une biographie, François Thomazeau, éd. Stock, coll. Essais – Documents, mars 2013, 384 pages, 20 euros, ISBN-13: 978-2234074156. 
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5 septembre 2013 4 05 /09 /septembre /2013 06:26

l-ombre-corbin.jpgAlain Corbin a suivi à la trace (littéraire) et depuis l’Antiquité gréco-romaine, "ceux qui ont su voir l’ombre". Non le côté obscur de la vie mais cette douceur propre aux ombrages que Virgile, Horace, Ronsard ou Goethe, voire Senancour, ce grand philosophe oublié, ont choyée. Aux mots de ces écrivains, Corbin a relié les siens, les enrichissants des lettres des peintres sidérés eux aussi par cette présence de l’arbre, souverain passeur temporel.

Les uns se sont étendus sous les feuillages pour y chercher l’inspiration (Rousseau), les autres se sont simplement reposés. On s’y est caché aussi, réfugié des états tyranniques. Ou bien l’on s’est contenté de grimper aux arbres comme l’ont fait les enfants bâtir leurs utopies magnifiques. Car l’histoire que raconte Corbin n’est pas botanique, ni philosophique, ni même symbolique. C’est l’histoire d’un toucher, d’une étreinte qui n’a cessé de se perpétuer au fil des âges. Non celle de la forêt mais celle de l’arbre champêtre, solitaire, éternel, plus domestique que sauvage. Une histoire d’émotions, de sensations. De rhétorique aussi : son matériau, c’est le texte. Avec en toile de fond, toujours semble-t-il, ce choc ressassé depuis la haute antiquité au détour d’une clairière, à la vue d’un arbre dressé soudain au beau milieu d’un champ. L’arbre centenaire qui enjambe les siècles. Vieux chêne, châtaigner, fayard ou séquoia, arbre des confins orientaux décrits par les voyageurs arabes du Moyen Âge, ce genre d’arbre que rien ne semble pouvoir abattre, monument organique recelant l’expérience de l’impénétrable, apothéose de l’énergie vitale qui transperce l’univers de part en part.

Corbin a exploré attentivement les regards que nous portions sur ces arbres, à commencer par celui de la sidération provoquée par sa vue, ou celui de méditation. Pourquoi l’arbre donne-t-il à penser ? Quel énigme constitue-t-il ?

Sa splendeur redoutable (Caillois), n’a cessé d’incarner à nos yeux une impression de force. Peut-être, nous dit Corbin, est-ce à cause de l’énigme silencieuse de sa croissance, tenace, invisible sinon à l’écoulement de la sève. Ce serait cette sève justement, qui trouverait en nous un écho : celui du désir comme volonté secrète, orientée vers rien d’autre que son assouvissement. Mais l’arbre, prétend Thoreau, contrairement à l’homme n’attend rien. Il pousse. Et cette matière dense, fibreuse, révèle un entêtement inconcevable (Bataille), plongeant ses racines dans la nuit de l’existence, sinon cette nuit de la chair qui effraie tant en nous.

L’arbre est au fond un monde en soi, tel que l’envisage Corbin, habité, "château aérien" (Chateaubriand), abri de l’harmonie sonore. Un monde qui porte en lui l’écriture sous l’écorce paisible, ce fameux Liber, cette pellicule située entre le bois et l’écorce qui contenait depuis la nuit des temps la venue du verbe humain.

Mais par-dessus tout, peut-être, il y a ce silence, cette paix, l’éphémère et le durable enchevêtrés à ses pieds, où l’homme ne peut que se confronter à une temporalité qui n’est pas la sienne. Les cèdres du Liban en témoignent, dit Lamartine, qui verront le Dernier jour comme ils ont vu le premier.

  

 

La douceur de l'ombre: L'arbre, source d'émotions, de l'Antiquité à nos jours, Alain Corbin, Fayard, 3 avril 2013, coll. Divers Histoire, 364 pages, 23 euros, ISBN-13: 978-2213661650.

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