Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 04:38
 
HNG-copie-1.jpgPartout en Europe montent les crispations, dont le signe le plus manifeste serait la persécution faite aux rroms. Des «nous» émergent, brutaux, racistes, nationalistes. Des «nous» sectaires qu’une classe politico-médiatique irresponsable pousse à l’affrontement irréfléchi, pour créer peu à peu des situations nationales explosives, dont elle pense pouvoir, in fine, tirer partie : se maintenir au pouvoir. Au cœur de tous les débats promus part cette classe politico-médiatique, la question de l’identité. Un concept dont le flou épistémologique ouvre à de grands calculs politiciens, et de petits desseins politiques…
L’identité, rappelle J.-C. Kaufmann, ne renvoie en fait guère à nos racines, contrairement à ce que cette classe stipendiée tente d’affirmer. Les appartenances ne font en réalité que combler provisoirement les interrogations de la subjectivité, car l’identité est plutôt placée du côté de la subjectivité que de celui des racines. En un sens, elle est en conséquence toujours devant nous plutôt que derrière, une construction a posteriori, un dessein qu’il nous faut échafauder plutôt qu’endosser.  Sauf à la confondre avec l’identification administrative, ces papiers d’identité qui ne forment en rien la production du sens de la vie. L’identité administrative, elle, fiche, surveille, enferme, arrête, de sorte que l’Etat est toujours le plus mal placé pour parler d’identité.  En ce qui concerne l’identité des personnes, l’erreur serait alors de vouloir l’enfermer dans un cadre préétabli, de vouloir la rigidifier, voire de l’établir. Car ce travail de quête identitaire ne se fonde que par reformulations successives des éléments hérités : nous choisissons ces éléments de notre passé qui vont faire sens à un moment donné de notre vie. Dès lors, l’identité, contrairement aux idées reçues, ne peut être que provisoire. Mieux vaudrait alors parler de processus identitaire, voire de stratégie, tant cette quête est à renouveler, toujours, et se caractérise par son ouverture et ses variations incessantes, ancrées dans notre présent comme un scénario qu’il nous faut élever. L’identité n’est ainsi ni une essence, ni une substance, elle est quelque chose de fluide, de multiple qui ne s’inscrit que dans le temps d’une action : la question du sens de la vie se renouvelle sans cesse. Et seul, analyse Jean-Claude Kauffmann, le nombre de «soi possibles» permet d’échapper à l’enfermement d’une identification autoritaire. Lorsque le jeu des identités est riche, complexe, les totalisations auquel il peut ouvrir malgré tout, ces rigidités quasi cadavériques de l’affirmation de soi lorsque toute cette quête se fige, ne peuvent être que brèves, pour se succéder sans crispation. Lorsque le jeu est limité au contraire, quand l’identité de soi se voit rabattue sur une identité nationale crispée à quelques tenants dérisoires, «la totalisation se répète et se durcit». La grille d’interprétation du monde devient alors unique et sectaire, «enfermant l’ensemble de la personnalité» pour la conduire peu à peu à cette désintrégration psychologique qui la verra disparaître derrière son masque de haine, fourni clef en main par les discours politiques exhibant commodément les boucs émissaires qui structureront cette désintégration.
 
Identités : La bombe à retardement, jean-Claude Kaufmann, éditions Textuel, 12 mars 2014, Collection : Petite encyclopédie critique, 64 pages, 8 euros, ISBN-13 : 978-2845974852.
 
 
Partager cet article
Repost0
6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 04:52
Edward-Said-copie-1.jpgUne reprise d’entretiens réalisés entre 1985 et 1996, au cours desquels Edward Saïd est conduit à s’interroger sur son parcours et ses engagements. En tout premier lieu évidemment, sur son engagement pour la libération de la Palestine, ouvrant à ce premier paradoxe que s’il fut bien reconnu comme universitaire «américain» de talent, les mêmes milieux intellectuels refusèrent en revanche de l’entendre comme  militant palestinien. L’occasion pour Edward Saïd de renouveler son sentiment sur les discours occidentaux qui enferment allègrement l’Islam dans l’énoncé du dernier stéréotype racial et culturel acceptable, que l’on peut manipuler en occident sans jamais en être inquiété. Au-delà, ce qui lui importe surtout, semble être la monopolisation de la production de l’information, plus aliénante que jamais dans ’histoire humaine, étouffant dans l’œuf toute voix différente. Mais s’il nous faut certes construire des structures d’écho critique, Edward Saïd paraît dubitatif quant aux chances de contrer l’impérialisme néolibéral sur ce terrain. Il ne disposait certes pas, au moment de sa mort, d’une stratégie bien définie de conquête du pouvoir d’affirmer autre chose dans le monde, sinon sa conviction que « d’une manière ou d’une autre, nous avons besoin d’une autre dimension qui permette de penser le futur en des termes qui ne soient pas simplement insurrectionnels », rejoignant au fond l’idée diffuse désormais, selon laquelle un autre monde se construit déjà, et à la construction duquel participa sa pensée et sa production intellectuelle. Le plus intéressant des entretiens, au final, et tels qu’ils furent menés, demeure ainsi la vision qu’il a forgé d’une continuité, sinon d’une homologie de structure entre la tradition impériale et l’art du roman. Non une causalité mais un accompagnement, les faits liés au contrôle impérial portant en eux-mêmes cette dimension imaginative propre au roman, qui l’ont poussé à restructurer en profondeur l’identité humaine, à recomposer dans la création d’une identité fictionnelle les manières dont un Moi s’accommode de la société. C’est Defoe avec son Robinson, débarquant malgré lui sur une île perdue au milieu des océans et se rendant maître de son monde en moins d’une centaine de pages… Mais c’est aussi Joseph Conrad, si sceptique à l’égard de l’identité installée, écrivant dans une syntaxe toujours un peu défaite, sans s’imaginer qu’un jour elle trouverait son meilleur écho dans cet autre du monde où il plongeait ses rêves. Quant à l’Europe, elle est l’occasion pour Edward Saïd de formuler une critique très virulente à l’égard de ses intellectuels, toujours en quête de récompenses et gravitant dans les sphères du pouvoir pour les mendier, en se faisant de vains faiseurs d’opinions fagotés à la seule promotion de leur pitoyable parole–à de rares exceptions près. 
   
Dans l'ombre de l'Occident, et autres propos : Suivi de Les Arabes peuvent-ils parler ?, de Edward-W. Saïd, et Seloua Luste Boulbina, traduit de l’anglais par Léa Gauthier, Payot, 12 mars 2014, coll. PbP, 203 pages, 8,15 euros, EAN : 978-222891053.
       
Partager cet article
Repost0
2 mai 2014 5 02 /05 /mai /2014 04:10
 
blondin.jpgPrésenté comme un inédit, il s'agit en fait d'un recueil d'articles écrits par Antoine Blondin entre 1954 et 1958, dans la chronique La semaine buissonnière, que lui avait alors confié L'équipe. Il est vrai cependant que soixante et onze de ces articles (sur les quatre-vingt-dix présentés) n'avaient jamais été édités.
On y retrouve bien évidemment toute la verve et l'humour que ses lecteurs lui connaissent, mais on lui découvre aussi une liberté de ton et de style qui en justifie la présentation au public d'aujourd'hui. Sans doute le genre proposé -une chronique, plus attachée à la personnalité de l'écrivain qu'aux sujets commandés - explique-t-il cette liberté. Blondin n'hésite ainsi pas un seul instant à passer du coq à l 'âne, à multiplier les digressions au grès de son humeur et, laissant vagabonder sa plume, il nous offre une écriture haute en couleur dont la poésie, jamais mièvre, vient souvent conclure avec force la désinvolture. "L'incompétence, voilà mon privilège ! " affirme-t-il, renouant avec ces temps héroïques du reportage où les journalistes sportifs couvraient un tour de France qu'ils ne suivaient jamais, et se voyaient de fait contraints à l'exploit littéraire. Incompétent peut-être, mais passionné, avec l'assurance du pionnier, Blondin se lance à l'assaut de tous les sommets, n'hésitant pas même à rivaliser avec Roland Barthes par exemple, quand il se mêle de débrouiller les fils de nos mythologies modernes. Du football, "géométrique et rigoureux", à la Déesse 19 (eh oui !), en passant par l'analyse de ce "sentiment déchirant du jamais plus qu'aucun spectacle au monde, aucune lecture, ne peut restituer" avec "cette même urgence qu'un match de rugby", Blondin fête l'esprit avec cocasserie, et célèbre joyeusement l'orée d'un monde aussi futile que subil. Certes, on n'oubliera pas ses dérives droitières, une idéologie des plus suspectes naguère, dont ikl semble pourtant s'être heureusement, bien que tardivement, délaisté. 
 
 
La semaine buissonnière, Antoine Blondin, sous la direction de Aurore Durry, La Tbale Ronde, coll. Vermillon, 2 avril 1999, 403 pages, 22,50 euros, ISBN-13: 978-2710308607.
   
 
Partager cet article
Repost0
9 avril 2014 3 09 /04 /avril /2014 04:18

 

Atlantide.jpgEncyclopédique, du cinéma à la littérature en passant par la bande dessinée ou la peinture, l’ouvrage se présente comme le vaste catalogue des interprétations du mythe de l’Atlantide. De Platon à Jurassic Park, il s’agit en effet moins d’en étudier les fondements que d’en explorer le corpus. Un corpus particulièrement éclaté, témoin de l’extrême vitalité du mythe. Les variantes mises à jour se révèlent ainsi tout à la fois signifiantes et savoureuses. Les auteurs parviennent même à exhumer de véritables bijoux de la science-fiction, et rappellent à notre bon souvenir des auteurs oubliés, tel l’abbé Brasseur. Ce n’est d’ailleurs pas le mince charme de cet ouvrage que de nous donner à découvrir, à travers des notules précises, la géographie littéraire d’un thème millénaire. Mise en perspective dans l’histoire, celle-ci témoigne par ailleurs d’une incroyable universalité. Tout à sa lecture vagabonde, le lecteur se laisse autant séduire par le pittoresque que le savant. Certes, l’on peut toutefois reprocher le parti pris d’un tel classement. L’entrée alphabétique produit une sorte de mise à plat qui n’aide guère à s’orienter intellectuellement. Subordonnée à l’ignorance, la lecture se fait vite hasardeuse, buissonnière. Mais n’est-ce pas comme de s’aventurer dans un continent inconnu ? Dictionnaire, guide, ce livre offre tout de même une formidable introduction aux mystères qu’il évoque, dont celui qui n’est pas des moindres, d’une pareille production de continents perdus de la littérature. 

 

Atlantide et autres civilisations perdues de A à Z, de jean-Pierre Deloux et Lauric guillaud, éd. E-Dite, coll. Histoire, 19 novembre 2001, 302 pages, 34 euros, ISBN-13: 978-2846080620.

 

Partager cet article
Repost0
29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 05:06
 
gombrowicz.jpgWitold n'avait-il pas consigné sa biographie comme pour vider de sa substance, par avance, toute tentative ultérieure ? J.-P. Salgas avait passé outre, promettant au monde des "gombrowicziens" - non sans le mettre en émoi - la meilleure biographie existante sur le sujet. Le cercle des "ferdydurkistes" redoutait donc le pire : une biographie qui aurait enfermé Gombrowicz dans l'une de ces "gueules" qu'il redoutait tant.
 
Soulagement : la biographie de Salgas, une chronologie commentée en fait, ne s'y est pas aventurée. Elle n'offre du reste pas de grande nouveauté. Quelques touches la complètent, d'heureuses formulations et surtout, un repérage cette fois systématique des grands moments de formation. Le cercle pouvait souffler : le parti pris était dans la droite ligne des études "gombrowicziennes". Presque une Doxa, comme s'il s'installait une rhétorique du discours sur Gombrowicz, dont on pourrait décrire aisément les figures. En amont de tout projet : celle du malentendu par exemple, qui présuppose une mauvaise compréhension de l'œuvre. C'est cela le pacte passé autour de Gombrowicz, pour légitimer sans doute le cercle des savants "ferdydurkistes". En aval : parce qu'il faut bien ranger Gombrowicz quelque part dans l'histoire littéraire, l'idée de son éternelle contemporanéité. Gombrowicz est toujours adossé au modèle d'interprétation en vogue. Ici : Bourdieu, figure référente de l'époque de publication du Salgas... Mais n'en mégotons pas l'intérêt : au final, le lecteur trouvera là une intéressante introduction à l'œuvre de Gombrowicz.
 
Witold Gombrowicz, de Jean-Pierre Salgas, Seuil, 26 août 2000, Collection : Les contemporains, 283 pages, 21,70 euros, ISBN-13: 978-2020125062.
 
Partager cet article
Repost0
25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 05:51
Edward-Said.jpgPortrait du grand intellectuel palestinien dessiné par ces conversations enregistrées pour une chaîne américaine en 1994, qui ne les passa pas toutes dans leur intégrité. Echange intime. Edward Saïd se bat depuis plus de onze ans contre une leucémie qui l’emportera dix ans plus tard et qu’il évoque sans s’y appesantir. C’est que l’homme demeure combattif, droit, et charme pour la finesse de ses propos. Il raconte donc sa vie, son itinéraire, son père chrétien de Palestine, engagé très tôt aux côtés de l’armée américaine sur le sol français en 14-18, migrant de nouveau pour Jérusalem où Edward verra le jour en 1935, avant de fuir cette fois pour Le Caire. Le Liban ensuite, dans l’effarement d’un monde qui ne veut déjà plus rien savoir du malheur palestinien. Les Etats-Unis de nouveau, où Edward poursuivra ses études supérieures : Princeton, Harvard, il enseignera la littérature anglaise à Columbia, passionné d’histoire des cultures avant le tournant de 67 et son engagement dans la lutte pour la liberté du Peuple palestinien. C’est à cette époque qu’il mûrit son grand œuvre, L‘orientalisme, qui paraîtra en 1978 et lui vaudra d’un coup une renommée internationale. Edward Saïd raconte bien sûr cet engagement, aux côtés d’Arafat avant de s’en éloigner avec force, tout comme il dénoncera le Hamas et ses leurres, ou le Djihad. De la situation de la Palestine, il comprit très vite que personne n’en souhaitait soulager l’horreur. Oslo ? Un traité de Versailles palestinien. Et au moment de mourir, Saïd s’était convaincu que seule une alliance entre les forces progressistes palestiniennes et israéliennes sauverait la région. Mais il raconte aussi sa passion des lettres, de l’Histoire de la littérature, Conrad et le choc que fut dans sa vie la lecture de Au cœur des Ténèbres. Il évoque Camus sur lequel il n’a cessé d’écrire, et cette France du renoncement qui dès les années 90 s’empêtrait dans sa nostalgie coloniale. Au point d’en laisser transparaître le climat dans sa production culturelle, où mensongèrement, elle s’enfermait dans une vision pathétique de la littérature comme pure esthétique soustraite à toute pesée historique. Une volonté qui finit par faire de sa littérature une littérature régionale sans grande conviction littéraire. L’occasion pour lui de se moquer de la grande inquiétude identitaire qui s’est mise à traverser ce pays en déshérence. Lui aime New York, cette ville de déracinés, et le déracinement de sa propre vie qui l’a contraint à changer souvent d’identité. «La spontanéité de l’affiliation, affirme-t-il, plutôt que la filiation», et le sentiment d’intermittence, plutôt que le cosmopolitisme douçâtre des élites.
 
 
Edward Saïd, Conversations avec Tariq Ali, éd. Galaade, traduit de l’anglais par Sylvette Gleize, mars 2014, 116 pages, 15 euros, isbn 13 : 978-2-35176-304-9.
Partager cet article
Repost0
22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 05:31

 

Hesiode.jpg"Il est bien de donner, prendre de force est mal"… D'éloge de la justice en éloge du travail, du calendrier des travaux des champs à celui des jours néfastes, Hésiode semble composer à travers son poème une sorte d'Amanach Vermot à l'usage des bien pensants. On croirait presque tomber, à vingt-huit siècles d'intervalle, sur quelque comte-sponvillien petit traité des grandes vertus. A peine moins distingué, sûrement plus pratique, toujours prodigue en bons conseils adressés la plupart du temps à son frère Persès (l'insensé), ce traité de circonstance est sans aucun doute à méditer -on ne résistera pas à l'envie de réfléchir à ce conseil sage par temps de pollution : "N'urine jamais à l'embouchure des rivières, ni à leur source"…
Plus sérieusement : contemporain d'Homère, Hésiode tourne à la fois le dos au monde maritime et à la poésie épique pour tenter de construire, sur les pentes de l'Hélicon en proie à la guerre et à la famine, des règles de vie commune. Une idée prépondérante structure son poème : celle du travail comme fondement de la justice sociale. On aurait tort, ainsi, de prendre Hésiode pour un faiseur d'almanach. Le Temps cyclique et ordonné qu'il pose, sa foi en un ordre olympien qui transcende l'apparent chaos des vicissitudes humaines font de lui, selon les mots de J.P. Vernant, "le plus ancien poète théologien de la Grèce".

 

Les Travaux et les jours, Hésiode, présentation de Claude terreaux, éd. Arléa, septembre 1995, 126 pages, ISBN-13: 978-2869592520.

 

Partager cet article
Repost0
6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 05:42
Edward_Charles_Pickering-s_Harem_13_May_1913.jpgDes femmes. Engagées par Pickering, directeur de l’observatoire de Harvard de 1877 à 1919, pour jouer les petites mains et dénombrer les étoiles dans le ciel. 222 000. A l’époque. Des femmes qui finirent par s’instruire beaucoup en restant sous-payée, pour traiter mathématiquement ces quantités d’informations que les étudiants masculins d’Harvard ne voulaient pas s’abaisser à traiter. Williamina Flemming, Annie Jump Cannon, Henrietta Swan Leavitt, Antonia Maury... Des femmes à qui l’on confia une tâche qui paraissait ingrate, quand en réalité elle était ardue et que personne ne savait vraiment comment s’y prendre. Les Harvard Computers, comme on les appela ainsi à l’époque. Pudiquement. Des calculatrices humaines. Dont la première d’entre elle fut la femme de ménage de Pickering : Williamina. Recrutée non sans dédain par ce dernier. Des femmes qui permirent à Pickering de publier en 1890 son premier catalogue raisonné, dit Henry Draper, classifiant plus de 10 000 étoiles. Des femmes oubliées, qui rassemblèrent leur intelligence, réfléchirent, trouvèrent des solutions auxquelles les savants de Harvard n’avaient pas même songées et permirent d’établir une classification plus pertinente que celle qui existait. Cette classification fut publiée en 1897, mais elle demeura ignorée, parce qu’elle était l’œuvre de femmes. Pickering, engagera par la suite un nouveau bataillon de petites mains pour classifier les étoiles de l’hémisphère sud. Parmi elles, Cannon, qui à son tour rééditera l’exploit des pionnières et inventera un nouveau système qui demeure jusqu’à nos jours celui que l’on utilise… Toutes restèrent rémunérées au niveau des salaires les plus bas de la main d’œuvre non qualifiée. Des femmes dont on ne trouve plus trace dans la plupart des textes d’astronomie. Tout comme celles qui les avaient précédées, dont Hildegard von Bingen (1099-1179), qui pensa bien avant Newton la gravitation universelle. Et tant d’autres encore. Car l’histoire des sciences s’écrit au masculin. Pourtant, au moment où Pickering recruta ces femmes, l’astronomie n’en était qu’à tenter de s’établir comme discipline scientifique à part entière. Pickering bidouillait. Tant administrativement qu’intellectuellement. Il cherchait à lever des fonds privés, qu’on ne lui accordait qu’à la condition de l’exactitude des calculs qu’il mettait en œuvre pour déterminer la position des objets célestes. Pickering bidouillait, sans trop savoir comment s’y prendre. Sa femme de ménage trouva la solution, non pas en reprenant ses études, mais en posant avec force rationalité le problème dans toute son étendue, pour en partager la réflexion avec ce bien singulier collectif que formaient les femmes du harem de Pickering, tel qu’on le baptisa non sans mépris.
 
 
Benjamin Shearer , Femmes remarquables dans les sciences physiques : A Biographical Dictionary.
Image : un second tirage de cette photo a été trouvée dans un albumapaprtenant à Annie Jump Cannon . L'impression a été daté en traçant le numéro de série HCO de la collection de photographies astronomiques de la Harvard College Observatory . Les femmes ont été identifiés par comparaison à d'autres photographies où leurs noms avaient été notés. On voit sur l’image Edward Charles Pickering , directeur du HCO (1877-1919). Elle a été prise le 13 mai 1913 à l'avant du bâtiment C , qui fait face au nord . A cette époque, c'était le bâtiment le plus récent et le plus grand de Harvard College Observatory.
 
Partager cet article
Repost0
3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 05:53

sirinelli.jpgTrois leçons de Jean-François Sirinelli sur ce vingtième siècle charnière, aveugle, forcené. Trois leçons sur l’histoire d’une communauté nationale soudain emportée dans des jeux d’échelles qui la bousculèrent sans ménagement. Trois leçons passionnantes qui débutent bien évidemment en 14 pour nous livrer de la Grande Guerre une vision en tout point exemplaire, celle d’un historien qui s’est attaché non pas à compulser tout ce qui existait sur la question mais à tout ramener dans le giron du vivant pour nous donner à éprouver la chair d’un monde dont les soubresauts ont parcouru de part en part notre histoire commune. Il vaut la peine de l’entendre évoquer ce que fut la réalité de cette guerre tellement fondatrice, tout comme de réaliser l’égarement des élites, incapables de comprendre les processus à l’œuvre et répondant à une guerre techniquement nouvelle (le canon, la mitrailleuse) par des stratégies héritées du XIXème siècle (l’assaut). Il vaut la peine de réaliser combien la conscience des hommes de l’époque était alors à mille lieux de comprendre ce qui se faisait jour, qui leur tomba littéralement dessus sans crier gare. 14-18 marqua l’entrée féroce, véhémente, de la société française dans un monde nouveau, dont l’empreinte est toujours la nôtre aujourd’hui : celle de sa brutalisation, qui pourrait bien nous recouvrir demain de son voile obscur.

Il y a pourtant dans l’exercice de l’historien un point qui mériterait quelques éclaircissements. Au fond, quand on regarde cette histoire avec des yeux neufs, force est d’en tirer d’autres conclusions que celles de Sirinelli. L’Histoire qu’il nous décrit n’est d’abord pas, comme il aimerait le croire, celle d’une communauté nationale effective. C’est celle d’une communauté décrétée par des élites qui ne se souciaient que très peu de l’héritage culturel et politique réel du pays. Rappelons que l’unité linguistique de le France n’était pas même établie en 14-18, et qu’elle mettra encore bien des décennies à s’opérer, non sans mépris à l’égard des cultures qui traversaient l’espace français. Notons aussi que sa géographie était celle d’un empire refusant d’assumer ses diversités. La densité de cette histoire, Sirinelli veut la saisir à juste raison dans sa dimension politique, évoquant le nombre invraisemblable de régimes politiques qui se sont succédés en si peu de temps. Une République, certes, mais d’à peine plus de quarante années en 14, sombrant bientôt dans le régime de Vichy, moins une exception pourtant que l’aveu d’un fil conducteur traversant souterrainement la vie politique nationale et que l’on peut envisager sous les traits d’une lutte incessante des élites pour la reconquête d’un pouvoir que les peuples de France lui disputait. Les aménagements successifs qui auront conduit à des changements de régimes n’auront au fond été que l’expression de la volonté des élites à confisquer cette souveraineté populaire. C’est celle, in fine, de la longue et constante trahison des clercs, poussés par une communauté qui a fini plus ou moins par faire corps, pour lui opposer des réponses parfois brutales, parfois sophistiquées (qu’on examine sous cet angle la Constitution de la Vème république et l’on verra bien de quoi l’on parle ici), mais convergeant toutes dans la même direction : celle de l’empêchement démocratique.

 

LA FRANCE DU XXe SIÈCLE, 1914 À 1958, UN COURS PARTICULIER DE JEAN-FRANÇOIS SIRINELLI

, HISTOIRE DE FRANCE - LA COLLECTION FRÉMEAUX / PUF, JEAN-FRANCOIS SIRINELLI, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 4.

 

Partager cet article
Repost0
20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 05:43
femmeau-chat.jpgKarine est contrôleuse des impôts. Non. Sa vraie vie est ailleurs : elle élève des Sacrés de Birmanie, qu’elle vend. Sans en tirer aucun bénéfice. Juste de quoi rentrer dans ses frais et poursuivre son activité, le lieu même de sa réalisation. Un art. Quand l’emploi désormais n’apporte que l’alimentaire. Les sacrés de Birmanie ont même envahi toute sa vie. Et sa maison a dû être repensée pour les accueillir. Non pour soigner l’impossible relation humaine. Non par substitut, mais pour vivre une autre vie. Et ce faisant, Karine est comme aux avant-postes d’une société différente. D’un monde qui serait en train d’arriver. Elle a donné corps à sa passion, au point d’avoir fait éclater les contours de son identité sociale. Aventurière d’un monde sans marché, loin de cette économie de l’argent qui nous gouverne, elle a su mener sa vocation et les siens bien loin du mercantilisme affairé qui dirige toute notre société. C’est là que le portrait de Guillaume le Blanc paraît le plus faible. Peut-être aurait-il été préférable de convoquer un anthropologue pour penser cet «avant-poste» qu’il évoque, pour mieux établir ce qui, dans cette aventure, soutient décisivement l’être plutôt que d’en construire les significations trop tôt. Car à bien écouter Karine, on découvre qu’au fond c’est tout son modèle économique qui est au fondement de cet être nouveau qu’elle défriche. Et non une quelconque méditation sur l’être auquel le chat ouvrirait. Avec elle, on entre dans une autre économie : humaine, au sens où un David Graeber pourrait l’entendre. Une économie non pas soucieuse d’accumuler des richesses sonantes et trébuchantes, mais de créer du lien et du sens social avant tout, pour redisposer les êtres les uns en face des autres. L’argent que demande Karine à ses acheteurs est d’abord une monnaie sociale. Une monnaie d’échange qui témoigne de quelque chose de beaucoup plus sérieux que le simple règlement d’un solde. Pour preuve, ces contacts qu’elle noue avec ses acheteurs, qui entrent dans le réseau des sacrés de Birmanie qu’elle anime. C’est que Karine ne vend pas ses chats à n’importe qui, pour n’importe quelle raison. On est dans une économie humaine où la monnaie sert essentiellement à des fins sociales. Elle le dit elle-même : autour de ces sacrés, c’est toute une sociabilité qui s’est mise en place. Un réseau où chacun est unique et d’une valeur incomparable. C’est cela l’important dans cette aventure. Le chat n’est pas transformé en objet d’échange, mais introduit dans un réseau de relations où sa vie prend sens. Il faut entendre longuement Karine en parler pour le comprendre et comprendre à ce moment-là seulement que le chat ouvre en effet à l’être, mais parce qu’il a été d’abord l’objet d’autre chose qu’un négoce. Et dans cette sociabilité, pareillement engagé, il a bien certes signé quelque chose comme la fin des territoires de l’humain en faisant entrer un autre genre dans la maison pour ouvrir la relation à l’autre à quelque chose de plus décisif et chaque identité à une construction plus précaire, mais voulue, assumée, décidée.
 
 
La Femme aux chats, Guillaume Le Blanc, éd. Raconter la vie, Seuil, Collection NON FICTION, 2 janvier 2014, 72 pages, 5,90 euros, ISBN-13: 978-2370210265.
 
 
Partager cet article
Repost0