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11 septembre 2018 2 11 /09 /septembre /2018 09:37

Un abécédaire sonore égrenant 26 thèmes philosophiques, sociologiques et finalement biographiques. L’abécédaire sensible d’un homme apaisé, qui néanmoins n’a pas peur d’en appeler encore et toujours à l’espoir, sinon la résistance, et cela bien que son sentiment soit des plus pessimiste désormais : c’est qu’Edgar Morin s’est convaincu que tout cela finira mal. «Tout cela»… A commencer par notre incapacité à dépasser un modèle économique néolibéral qui nous mène droit dans le mur d’une philosophie aux yeux de laquelle l’humain n’est qu’une variable d’ajustement. A poursuivre dans notre incapacité à rompre avec l’épuisement des ressources naturelles, voire notre refus à réaliser l’imminence de la catastrophe écologique qui se profile - rappelons que le Golf Stream est en train de faire ses adieux à l’Europe, et que nous y sommes donc, déjà... Tout cela parce que les forces à l’œuvre sont trop aguerries, trop intégrées, trop systémiques pour qu’on puisse leur résister efficacement. Sinon quand il sera trop tard, ou à peu près trop tard, Edgar Morin pariant sur un ultime sursaut fécond lorsque tout se jouera cruellement : comment ne finirions-nous pas en effet par en prendre conscience ? Au plus fort de la confrontation qui arrive, comment l’invraisemblable pourrait-il ne pas surgir, l’improbable sortir ?

Grand prix de l’Académie Charles Cros, cette mémoire éditée par Frémeaux le mérite amplement. L’Académie, fondée au lendemain de la guerre de 39-45, ne s’est-elle pas donnée pour mission explicite de préserver, justement, ces paroles aujourd’hui presque inaudibles et qui demain résonneront à nos oreilles comme l’écho d’une sagesse disparue ?

Paroles philosophiques, Edgar Morin, Frémeaux & Associés, collection Notre mémoire collective, Production Alain Siciliano, 3 CD et un livret de douze pages, ean : 3561302567525.

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25 juin 2018 1 25 /06 /juin /2018 08:53

Daté, Marx ? Henri Pena-Ruiz s’emploie à démontrer brillamment le contraire. Pour le comprendre, il faut partir de son analyse des trois âges du capitalisme. Marx fut le contemporain de ce que l’on a coutume d’appeler le Capitalisme primitif, ou le premier âge du capitalisme. Un capitalisme sans complexe, débridé, partant triomphalement à la conquête des marchés selon sa seule logique de profit maximum. Fort du triomphe de la bourgeoisie au sortir de la Révolution Française, aucun droit social ne venait alors limiter sa course. Par millions, les travailleurs ruraux s’exilèrent pour venir mourir dans ses fabriques. La bourgeoisie conquérante détruisait tout, pour ne laisser entre les hommes que «le froid intérêt», supprimant «la dignité de l’individu devenu simple valeur d’échange», et se livrant à l’exploitation «ouverte, éhontée, brutale», des hommes et de la nature. Réduisant les rapports humains à de simples rapports marchands, Marx expliquait comment les marchés emportaient tout et détruisaient tout sur leur passage, à commencer par les traditions les plus ancrées, pour bouleverser les rapports sociaux existants à leur seul avantage. Très vite, les travailleurs, les ouvriers, comprirent que sans leur résistance, le déferlement de la fureur capitaliste allait être non seulement pour eux-mêmes, mais pour l’humanité et la nature, le plus effroyable saccage que la terre ait connu. L’entrée dans le deuxième âge du capitalisme se fit sous la pression des masses ouvrières, entre 1870 et 1970 pour le dire vite, qui par leur volonté, leur sacrifice et leur intelligence limitèrent les effets meurtriers de ce capitalisme sauvage. Le capitalisme fut obligé de composer avec d’autres exigences, sociales, et pour tout dire humaines. Mais de nouveau à la fin des Trente Glorieuses, dans les années 1970, le capitalisme fort du capital accumulé grâce à la rente pétrolière principalement, se mit en tête de lever tous les freins à son exploitation cynique du monde. Le néolibéralisme n’a cessé depuis de partir à l’assaut des conquêtes sociales, au point que nous connaissons aujourd’hui le plus fantastique assaut jamais orchestré dans le monde contre notre humanité, rien moins. La mondialisation financière a vu le triomphe idéologique du néolibéralisme, avec l’immense complicité des médias. Et l’on retrouve finalement aujourd’hui cette sauvagerie que Marx dénonça en son temps, à travers la plus ahurissante régression politique et sociale jamais accomplie depuis des siècles. «La Loi du dividende maximum caractérise notre monde», affirmait Marx en 1848. La bourgeoisie, continuait-il, qui ne peut exister sans jeter l‘ensemble des rapports sociaux dans «l’insécurité perpétuelle», s’est lancée à l’assaut du monde pour faire de ce monde un vaste marché artificiel et «tout mettre en exploitation». Après avoir «enlevé à l’industrie sa base nationale», voici que le credo du libéralisme, celui du prétendu libre échange, ne cache même plus sa vérité : cette «liberté d’écraser le travailleur». Le ressort du capitalisme est le même aujourd’hui qu’il y a deux siècles ! Avec cette différence qu’aujourd’hui, c’est une vraie guerre qui est menée contre les peuples et les individus. La mondialisation est une guerre de domination définitive, antihumaniste, effroyable. Ce «Capitalisme inhumain» que dénonçait Marx dans les années 1848, nous le voyons tous les jours à l’œuvre, aux yeux duquel l’homme n’est qu’un moyen, un «résidu facultatif d’une logique d’enrichissement qui ne se connaît pas de limite». Et aujourd’hui de nouveau, «le rapport de force est outrancièrement favorable au capitalisme». Ne nous cachons pas les yeux, même si partout la colère gronde. Destruction du code du travail, des services publics, des Communs, le visage du capitalisme mondialisé a réintroduit de nouvelles  de figures de la misère, de la pauvreté, tant son «succès éclatant s’assortit de la régression sociale la plus terrible». Marx parlait d’Hubris capitaliste, qui procède par la destruction systématique de tous et de tout, y compris de la nature. Prédateur de l’homme, il l’est également de la nature. Nous y sommes. L’urgence et notre responsabilité sont d’affirmer notre humanité face à sa furie dévastatrice. Et cela en sachant qu’il n’y aura pas de «quatrième âge» du capitalisme, mais sa fin, ou la nôtre.

Karl Marx, philosophe de l’émancipation, un cours particulier de Henri Pena-Ruiz, Frémeaux & Associés, direction artistique : François Lapérou, Claude Colombani et Jules Frémeaux. 4 CD.

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24 mai 2018 4 24 /05 /mai /2018 09:33

A sa parution, l‘ouvrage avait fait polémique. Il prétendait non seulement réécrire le roman national mais, en replaçant ce récit dans son contexte mondial, l’arracher à ses dérives identitaires. 122 historiens attachés à ce travail. Une entreprise qui n’était pas sans rappeler celle des Lieux de mémoire de Pierre Nora, dont la démarche canonisante avait été à juste titre dénoncée, même si Pierre Nora s’en était défendu en rétorquant qu’à l’origine il avait simplement voulu faire œuvre de renouvellement historiographique. Mais sa démarche n’en restait pas moins «militante», le reproche qu’il adressa précisément à Boucheron, Pierre Nora s’étant saisi, au moment d’ouvrir son chantier, du mal être qui s’emparait d’une France à l’identité vacillante pour tenter de lui ouvrir des réponses capables de la rassurer. Or, lorsqu’on compulse l’immense travail effectué, force est d’admettre que dans le choix même de ses objets, à privilégier ces lieux qui accomplissent la seule mémoire des élites académiques (telle la Khâgne par exemple), le projet relevait d’une intention politique sacrifiant à la visée publiciste traditionnelle de l’enseignement de l’Histoire : la formation de la conscience nationale. Nora devait d’ailleurs dans ses nombreux interviews l’avouer : son travail reprenait en main en quelque sorte le sentiment national, pour l’aider à se ré-ancrer  dans la conscience sociale de la Nation. Rien d’étonnant alors à ce qu’il ait évité les objets polémiques : notre passé colonial, ou à plus forte raison, notre présent post-colonial. L’historien s’était fait idéologue, figeant les éléments de l’identification nationale autour de quelques légendes patrimoniales aptes à raffermir la dévotion nationale (voir le tome consacré à la Nation). Idéologue, en ce sens qu’il ne faisait rien d’autre que de recadrer les figures symboliques autour desquelles le souvenir français était autorisé à tourner. Rien de surprenant alors à ce que, in fine, ce devaient être des Bern ou des Finkielkraut qui allaient prendre le relais pour nous servir cette fois la soupe immonde d’un horizon bêlant. Cadrage idéologique en somme, auquel a répondu des années (trop longues) plus tard, le contre-cadrage de Boucheron. En commençant son histoire à l’heure où la France n’existait pas, c’est tout d’abord rien moins que la sommation téléologique qu’il bat en brèche, pour nous donner à explorer nos discontinuités comme autant de moments mettant à mal la fiction d’un canon culturel unitaire. C’est bien là ce qui heurtait Pierre Nora : l’intention de Patrick Boucheron différait de la sienne, à l’approche des présidentielles de 2017 : sortir du pré carré identitaire. Et pour cela, il lui fallait montrer combien notre histoire était redevable aux interactions avec le monde extérieur –voire combien peu «nationale» elle aura été ! Boucheron a retenu 146 dates pour l’articuler, dont certaines peuvent surprendre. 146 dates qui permettent de porter un regard critique sur ces «grands événements» qui ont fondé notre histoire. Un regard chaque fois documenté, comme celui porté sur l’ouverture de la Sorbonne, lieu de migration de tous les Lettrés d’Europe, ou cette Loi de naturalisation qui bricola en 1927 un millions de nouveaux français en une décennie… C’est donc une France ouverte qu’il nous donne à contempler. Et qui fait de ce livre un projet éditorial passionnant. Et lisible. Par tous. Ouvert au grand public. Les articles sont courts, faciles à lire. Comme un roman.Notre roman national. Appréhendé chaque fois sous un angle décalé : ses repères ne sont plus ceux de l'école primaire. Boucheron prend 719 plutôt que 732, mobilise une conception pluraliste de l'histoire. Rien d'étriqué dans son modèle. Pas de crispation identitaire. Alors oui, cette histoire peut paraître plus émiettée que celle dont nous avons appris à croire qu'elle était nôtre de tous temps. Comme avec ce fil conducteur des Rois de France par exemple, grâce auxquels le projet France a pu assurer sa continuité. Mais c'est en oublier le prix, et les rafistolages... Le résultat ? Un laboratoire, forcément. Comme l'étaient les lieux de mémoire. Inabouti. Un laboratoire, avec des résultats inégaux. Comme toujours avec l'Histoire des historiens. Dans sa version sonore, elle est plus passionnante encore : la lecture qu'en fait Mathieu Buscatto est un régal, prenant le parti du romanesque. On suit chaque péripétie de cette histoire comme à l'écoute d'une intrigue radiophonique. On touche ainsi à cette dimension de l'écriture des historiens à laquelle un Michelet avait su élever l'Histoire de France. Et l'entretien avec Patrick Boucheron vient clore magistralement cette prestation. Une oeuvre au final, assurément à écouter et à conserver.

Histoire mondiale de la France, Patrick Boucheron (collectif), lu par Mathieu Buscatto, suivi d’un entretien avec l’auteur, Audiolib, livre audio 3 CD MP3, livret 8 pages, 16 mai 2018, durée d'écoute : 32h54, 34,50 euros, ean : 9782367626611.

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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 08:47

Karl Kraus l’apocalyptique. Les Derniers jours de l’humanitéDie Fackel, son monumental journal ! Kraus bataillant jour après jour contre cette «journaille» à la solde des puissants –ô combien nous aurions besoin aujourd’hui d’un Karl Kraus ! Dénonçant sans relâche la fabrique du consentement, l’immense fourvoiement des faux démocrates de la fausse liberté d’informer, dénonçant, déjà, cette mensongère liberté de la presse qui ne fait que dissimuler un discours de domination construit à l’exacte mesure des trahisons de la République socialiste de Weimar. Kraus l’Autrichien, combattant sans relâche le nazisme, traquant les phraséologies creuses des démocrates allemands, la profusion mesquine des scandales de leur vie politique, la commercialisation de la pensée… Kraus l’infatigable, pointant ces jours sombres où l’homme a succombé à sa famine intellectuelle sous le poids de médias indigents, fabricants d’opinion. Kraus démontant inlassablement les rouages de cette presse dite libre. Walter Benjamin dresse le portrait de cet homme qui toujours s’est engagé non pas au nom d’une idée, mais de son humanité. S’engager envers soi-même autant que l’on s’engage auprès d’autrui. Sa maxime, Kraus dissertant comme personne sur la question de l’autorité et qui avait fait de la presse son combat. Cette presse qui aujourd’hui révèle sa vraie nature : non pas analyser les événements du monde, mais les fabriquer. Cette presse à l’identité de toujours intrigante. Il faut bannir la presse, affirmait Kral Kraus, parce que son horizon n’est pas la vérité, mais l’opinion. La presse est l’idéologue au service du Pouvoir. Toujours. Elle qui s’est hissée au-dessus du monde, de la société, des hommes, elle qui, par essence, est une corruption. Il n’y a pas de compte rendu impartial, nous dit Kraus et nous ferions bien de l’entendre enfin : tout journal est d’abord un instrument de Pouvoir, qui ne tire sa valeur que du pouvoir qu’il sert. Et quand il s’agit du pouvoir libéral, même dans sa version sociale-démocrate, martèle Kraus, la seule vocation de la presse est de retirer de la circulation les idéaux qui lui nuisent, en tout premier lieu, celui de la dignité de l’homme. Kraus dont Benjamin nous dresse un portrait sans complaisance. L’homme n’était pas vertueux. Ni Saint Just ni un personnage «éthique». Un vaniteux, un homme en colère, cruel, moqueur et certainement pas un philanthrope. Son humanité ?, s’interroge Benjamin. Elle aura été tout simplement d’avoir su convertir sa méchanceté en une sophistique au service d’une idée de la Justice qui, littéralement, empoisonnait son existence. Kraus était un homme du Droit, plein de rage, toujours à se tenir sur «le seuil du Jugement dernier», irrécupérable procédurier inculpant l’ordre juridique lui-même, incapable de défendre la moindre notion de Justice.

Karl Kraus, de Walter Benjamin, éditions Allia, traduit de l’allemand par Marion Maurin et Antonin Wiser, mars 2018, 90 pages, 7 euros, ean : 9791030408416.

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8 mars 2018 4 08 /03 /mars /2018 10:18

25 000 êtres humains meurent chaque jour de faim dans le monde. Martin Caparrós en dresse l’état des lieux, pays par pays, au plus près des êtres qu’il a vu mourir. Il raconte ainsi cet hôpital de fortune, cette femme soulevant son enfant pour l’attacher sur son dos comme le font les mères africaines pour porter leurs enfants. Sauf que là, l’enfant est mort et ce qu’elle ramène, c’est son cadavre. Martin Caparrós raconte nos compassions oubliées : le Biafra dans les années soixante. Nos promesses oubliées : l’Occident promettait d’éradiquer la faim. Il le pouvait. Mais aujourd’hui, on ne parle plus des enfants affamés du Tiers-monde, qui ne s’appelle du reste plus ainsi. Ils n’existent même plus, même s’ils sont des milliers à mourir chaque jour : leur famine est devenue routinière. La disette, chronique. Comme au Sahel, en Somalie, au Bengale, etc. … Des centaines de millions d’êtres humains, pas loin du milliard, vivent au quotidien la famine. On ne sait combien exactement. On ne compte plus. Il en meurt beaucoup, voilà tout. C’est trop loin de nous, sur le plan de l’imaginaire. Peut-on imaginer une vie où il n’est pas possible de concevoir si l’on pourra manger demain ?  Peut-on imaginer une vie qui se ramène à rien ? Juste trouver à manger. Pas grand-chose au demeurant. Jamais un vrai repas. Impossible à imaginer n’est-ce pas : c’est tout juste si on se demande comment se nourrissent les migrants en France, les mineurs abandonnés dans nos propres rues. Ceux qui n’ont aucune visibilité dans notre monde de communication. Près d’un milliard d’êtres humains meurt de faim. Ces mots ne revêtent aucun sens. « Mon livre est un échec », affirme Martin Caparrós. Un échec parce qu’il ne sert à rien. Parce que ces 900 millions d’êtres humains ne seront pas sauvés. Ils vont mourir. Ils meurent. Toutes les 5 secondes, 1 enfant de moins de 10 ans meurt de faim. Tandis que dans son état actuel, l’agriculture occidentale est capable de nourrir 12 milliards d’êtres humains. Comment parvenons-nous à vivre en sachant que ces choses existent ? Pays par pays, Martin Caparrós étudie les structures de la faim. Au Niger, c’est simple : tracées par l’occident, les frontières ont dessiné le pays le plus désolant de la planète, où les ¾ des terres sont stériles… Martin Caparrós a également enquêté auprès des médecins : c’est quoi, avoir faim ? Que se passe-t-il quand on a faim ? La réponse est terrifiante : un corps affamé est un corps en train de se manger lui-même. Sucre, graisse, masse musculaire. Tout y passe. Sans compter que cet affaiblissement généralisé l’expose à tous les virus. La peau elle-même servira de combustible. Elle se fendille, le corps se recroqueville et chaque étape fait mal. Mais il n’en a pas fait le sujet de ses réflexions. Le sujet de la faim n’est pas la faim, mais celui de l’humanité des hommes. Aïcha, Ismaïl. Ils sont 2 milliards en réalité, dans le monde, à souffrir d’insécurité alimentaire. Et 900 millions à en mourir. Dont 20 millions de nourrissons qui naissent avec des carences. Car les femmes représentent 60% des affamés. Des mères sous-alimentées qui nourrissent des bébés sous-développés. Martin Caparrós rapporte des témoignages précis, des noms, par milliers, des personnes qu’il a rencontrées. Hussena, Marïama, Abdelaziz. Des millions, qui vivent dans des régions pour lesquelles le FMI a décrété un jour que les états ne devaient plus subventionner leurs paysans. Concurrence oblige. Ni leur garantir un prix d’achat minimum. Ni réguler les prix. C’est cela, la réalité de notre responsabilité. Entre 1980 et 2010, la part de l’aide internationale accordée à l’Afrique agricole est passée de 17% à 3%. Dans le même temps, l’Amérique et la France par exemple, subventionnaient leur agro-agriculture en y investissant 300 milliards de dollars par an. Et cette agriculture industrielle rachetait les terres en Afrique, liquidant là-bas, loin, les exploitations familiales : il fallait mieux utiliser les terres agricoles, affirmait-elle, les mettre au service du commerce mondial du café, du thé, du soja OGM, etc. … L’Afrique, peu à peu, devint l’otage des marchés internationaux contrôlés par les multinationales occidentales. Si bien qu’entre 1980 et 2010, brutalement, la production locale fut remplacée par des denrées alimentaires importées d’Occident… Privés de débouchés, des millions d’agriculteurs africains furent jetés dans la plus extrême misère. Parmi les 50 pays les plus pauvres, 46 achètent aux pays riches plus de denrées alimentaires qu’ils ne leur en vendent. Alors que pendant plus d’un siècle, l’Afrique était exportatrice net de denrées alimentaires. Mais la logique de la mondialisation libérale était à ce prix. John Block, secrétaire agricole de l’administration Regan n’avait-il pas affirmé que : « l’idée selon laquelle les pays en voie de développement devraient se nourrir eux-mêmes est anachronique. Ils doivent plutôt s’en remettre aux produits étasuniens, dans la plupart des cas moins coûteux »… Les africains devaient ainsi abandonner cette activité, alors qu’aux 2/3, ils étaient paysans… Pouvons-nous encore parler de famine dans ces conditions ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un génocide de basse intensité parfaitement orchestré par les pays occidentaux ? Où la bourse de Chicago, créée il y a une vingtaine d’année, et où les denrées agricoles sont cotées en bourses comme des valeurs quelconques, tient lieu d’arme de destruction massive ? Songez : on gagne 50 fois plus d’argent à spéculer sur le blé qu’à le produire. C’est ça la réalité de notre responsabilité.

La Faim, Martin Caparrós, traduit de l’espagnol (argentin), par Alexandra Carrasco, Buchet-Chastel, octobre 2015, 782 pages, ean : 9782283028865.

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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 09:52

L’histoire sans fin des origines… Stephen Greenblatt, prix Pulitzer de l’essai, théoricien de la littérature, s’est lancé ici dans une grande enquête de toutes les productions, religieuses ou profanes, qui évoquent Adam et Eve. Moins de deux pages dans la Bible… Une fable sur la misère humaine, condamnant la désobéissance, renvoyant à l’héritage très lourd des chrétiens avec leur idée d’un péché originel, tandis que les musulmans, très sagement, ont converti le péché originel en erreur. Des siècles d’efforts collectifs pour faire vivre cette légende. Non sans mal, puisque la fable d’Adam comme holotype, exemplaire unique de l’espèce humaine, a très tôt dérouté les hommes… Comment y croire depuis le XIXème siècle, quand à la métaphore de la branche, les théoriciens de l’évolution ont préféré celle du buisson, ou d’un labyrinthe de faux départs et de détours ? Plus vite qu’on ne le pense, les lecteurs de la Bible se sont tournés vers une interprétation allégorique de la Genèse. A commencer par les hébreux, dont nombre d’entre eux voyaient dans cette histoire une grande force qui témoignait de la singularité de notre espèce : sa capacité à raconter des histoires, justement… Capables de détourner l’homme de sa nature biologique. Il y a donc eu une histoire, et puis nous avons existé. Dans un monde qui existait déjà, et depuis fort longtemps. Nous avons existé depuis peu, à dire vrai. Du texte de la genèse, Greenblatt retient qu’il aura été apostillé par plusieurs auteurs. Le texte s’est mis en place dans la durée en somme. Non sans circonspections ni emprunts, à la Mésopotamie Antique par exemple, au fameux Gilgamesh en particulier, qui en irrigua toute la rédaction. N’y façonne-t-on pas l’homme avec de l’argile là déjà ? Tout comme dans les deux, il y a cette solitude insupportable qui ouvre très vite à la nécessité de la création d’un Autre compagnon, un homme dans Gilgamesh, Eve dans la Bible. Les démonstrations de Greenblatt sont passionnantes, qui étudient le trouble des croyants à travers les siècles face au récit adamique. Comme ces questions de La Peyrère, s’interrogeant sur l’existence de villes dès les premières pages du récit biblique. Qui donc les peuplaient ? Men before Adam… Dès le premier siècle, les chrétiens tentèrent de combler les trous du récit biblique et de mettre un peu d’ordre et de logique dans un texte qui ne semblait déjà plus aller de soi. Greenblatt suit toutes les versions, toutes les tentations de n’y voir au fond qu’une allégorie, jusqu’à Saint Augustin, qui tenta d’asseoir la Lettre du récit. Il fallait qu’il fût vrai. Alors Augustin se lança dans une tentative qui dura quinze ans pour essayer de s’en tenir à une lecture littérale de la Genèse. Dieu avait bien créé le monde en six jours et s’était réellement reposé le septième… Adam et Eve l’avaient trahi et ils furent chassés du paradis. Au cœur de la théologie de la faute de Saint Augustin, sa réflexion sur la sexualité : c’est elle qui a transmis le péché de génération en génération… C’est elle la marque du Mal, affirme-t-il, confessant combien dans sa jeunesse il en subit la force… C’est parce qu’Adam et Eve durent concevoir leur progéniture sexuellement, que tout alla de mal en pis. Une anomalie que cette sexualité, aux yeux d’un Augustin qui avait commencé par décorporéiser Adam avant sa chute. C’est dans la libido qu’il cherche donc la fin de l’homme, une libido qui n’était pas le choix de l’homme mais une force qui le traversait pour l’asservir… Pourquoi ne sommes-nous pas maîtres de notre chair, se plaignait-il ? La concupiscence jetait nos âmes dans une sorte de naufrage. Dont on fit la femme responsable… L’épilogue est piquant, autour du Kibale Chimpanzee Project, décrivant cette absence de honte des singes étudiés. Des êtres en dehors du Bien et du Mal, comme durent l’être Adam et Eve, avant la faute…

Stephen Greenblatt, Adam & Eve, L’histoire sans fin des origines, Flammarion, traduit de l’américain par Marie-Anne de Béru, septembre 2017, 444 pages, 23,90 euros, ean : 9782081415942.

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29 janvier 2018 1 29 /01 /janvier /2018 09:07

Neurologue à la Salpêtrière, Laurent Cohen nous confie quarante histoires sur le cerveau, son, fonctionnement, ses leurres. Fascinant. Evidemment. Surtout depuis qu’il est ultra-médiatisé. Le cerveau. Pas Laurent Cohen. Du moins lui, pas encore. Miroir aux alouettes donc ? Un peu, tant et si bien que notre neurologue se voit contraint de remettre quelques pendules à l’heure, en répondant toujours aux mêmes questions, comme celle de savoir si le cerveau de l’homme est comparable à celui de la femme, sinon égal… Tout est dans les connexions, nous dit Laurent Cohen. Ils diffèrent… Et pour une bonne part, à cause de la différenciation des éducations. Genrées, inutile de le préciser. Artificiellement, donc. L’occasion de tordre le cou à ce vilain préjugé et d’autres, toujours en alerte sur le caractère «intuitif» du raisonnement féminin… Avec de gros guillemets, cela va de soi… Tout comme sur la question des tests de QI, qui ne savent pas mesurer grand chose à vrai dire, tant mesurer l’intelligence est hasardeux. Des tests cette fois discriminants socialement. Faits pour discriminer en outre, puisque conçus pour un type de population, fabriqué a priori… Et bien sûr, avec ce titre énigmatique, Laurent Cohen entend tordre encore et toujours le cou à cette vieille antienne des yeux, «miroir de l’âme»… Que voit-on du monde ? Là encore, pas grand chose à vrai dire, sinon presque exclusivement ce en quoi l’on croit… Ou ce que notre éducation nous permet de voir. «Nous vivons dans un monde obscur, nous confie-t-il, armés d’une torche à l’étroit faisceau lumineux, qui en outre clignote»… Ce qui n’est pas sans rappeler cette vieille blague que se refilent els étudiants en sciences cognitives : un homme a perdu ses clefs en pleine nuit et les cherche au pied d’un réverbère. Un autre s’approche, l’aide et au bout d’un moment, lui demande s’il est certain de les avoir perdues au pied de ce réverbère. Et le premier de répondre : «non, mais ici il y a de la lumière»…

Comment lire avec les oreilles, Laurent Cohen, éditions Odile Jacob, collection Sciences, septembre 2017, 328 pages, 23 euros, ean : 9782738136145.

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13 décembre 2017 3 13 /12 /décembre /2017 07:41

Des textes de Baldwinn, rassemblés par Raoul Peck : Baldwinn est mort avant d’en achever la rédaction. Des notes éparses donc, écrites autour des grandes figures de l’émancipation noire américaine, dont Malcom X et Martin Luther King. Une recherche en fait, à laquelle il voulait donner pour nom Remember this House. Une quête autour de ces mouvements qui ont fini tout de même par créer «de nouvelles métaphores» entre les hommes, leur victoire. Une perception juste, forte de ce que peut être l’horizon des luttes, tout comme celui de la domination, dont nombre d’entre nous se dédouanent si aisément : «Sans leur justification civilisatrice, les conquêtes coloniales auraient été idéologiquement impossible».  De quoi donner à réfléchir. I am not a negro est aussi un film, celui de Raoul Peck, qui raconte comment il a construit tout cela. Intercalant entre les notes de Baldwinn et ses propres commentaires des textes ahurissants de haine raciale, datés des années 1950… Ou l’image de Dorothy Counts, 15 ans, placardée sur les kiosques des grands boulevards parisiens alors qu’elle se rend à son école sous les crachats d’une foule blanche… Voire les rapports odieux du FBI concernant Baldwinn. Ce dernier réalisant la force de la haine des blancs, focalisés sur leur terreur de l’homme noir construit en figure commode de leur propre effroi devant la vie. Baldwinn n’hésitant pas à révéler qu’au fond, même après la guerre de 39-45, cette Amérique rêvait encore d’une solution finale pour les noirs. Avec derrière ce rêve, l’ombre portée d’une civilisation qui s’est empêtrée dans un mensonge : celui de son prétendu humanisme. Rien d’étonnant alors à ce qu’il puisse voir dans la figure du blanc la métaphore même du pouvoir, qui n’est rien d’autre qu’une «manière de décrire la Chase Manhattan Bank»… Combien résonne son propos aujourd’hui ! Cette interpellation surtout : «Si je ne suis pas un nègre, ici, et que vous l’avez inventé, si vous, les blancs, l’avez inventé, alors vous devez trouver pourquoi. Et l’avenir du pays dépend de cela, de si oui ou non le pays est capable de se poser cette question»… Songeons alors à celle que nous devrions encore nous poser, nous français, concernant les musulmans, les rroms…

I am not your negro, James Baldwinn & Raoul Peck, éd. Robert Laffont, Velvet film, traduit de l’américain par Pierre Furlon, septembre 2017, 140 pages, 17 euros, ean : 9782221215043.

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12 décembre 2017 2 12 /12 /décembre /2017 10:25

11 millions de chevaux, 100 000 chiens, 200 000 pigeons. Enrôlés pour toutes sortes de missions, y compris « suicides », chiens et chevaux terrifiés, le dos serti de dynamite, courant jusqu’aux tranchées ennemies pour y exploser dans la terreur de tous. Mais aussi ces centaines de milliers d’animaux abandonnés, partout, des chats aux vaches, des essaims d’abeilles aux troupeaux sacrifiés, ou ces millions de rats attirés par l’aubaine des chairs déchirées dans les tranchées. Compagnons de déroute, c’est leur point de vue que l’auteur a tenté d’expliciter, plutôt que d’avoir à reconstruire leur histoire héroïque. Pas simplement ces chiens glorieux donc, mais aussi ces mulets servants d’artillerie, ces chevaux des grandes charges, ces vaches de la popote du génie, ces attelages bigarrés de mules, de chevaux et de bœufs. Car la mobilisation de masse a aussi emportée toutes les bêtes disponibles. Veaux, vaches, cochons… La première guerre mondiale aura été la plus grande ferme de France. Ou celle des levées canines innombrables, offrant le triste spectacle de chiens inaptes au combat que l’on abattait alors par centaines, ne sachant plus qu’en faire. Mais histoire savante également, complexe, défrichant un énorme champ de sources, car, vers quelles sources se tourner lorsque l’on veut comprendre comment ces animaux ont vécu la guerre ? Et donc sources vétérinaires tout d’abord. Elles abondent sur le stress des bêtes, sacrifiées volontiers dans cette violence inouïe. Que l’on songe une minute à la panique de ces animaux séparés brutalement de leur environnement, raflés dans toute la France, arrachés à leur ferme, leur écurie, leur maître, par une société qui n’en finit pas de nous surprendre de faire une telle place à la violence. Sources vétérinaires donc, mais tant d’autres aussi, de ces témoignages, de ces lettres, de ces romans qui abondent en représentations dont l’auteur scrute les codes. Comment atteindre le vécu animal ? C’est alors tout le parcours de ces témoignages qu’il analyse de près pour en relever les caractéristiques culturelles. Avec pour point d’appui cognitif l’éthologie, la zoologie, la physiologie, tout un festival de connaissances pour nous aider à sortir de la distinction humain/animal, qui ne sait rien dire de ce que les animaux sont, parce qu’elle ne fait que rapporter à la mesure humaine leur différence. Parce que dans ce clivage, l’animal n’existe pas. Parce que dans ce clivage il n’est qu’une catégorie frauduleuse, puérile au mieux, où l’investigation a été remplacée par un discours de domination à peine capable de définir ses capacités à l’aulne des nôtres, son intelligence à l’aulne de la nôtre, ce qui, commodément, clôt la recherche avant même que d’avoir tenté de l’ouvrir. Quelle étude ! Bien au-delà de son objet, qui révèle l’incroyable insuffisance de nos modèles de pensée !

Bêtes des tranchées, Eric Baratay, Cnrs éditions, collection Biblio ? septembre 2017, 350 pages, 10 euros, ean : 9782271116413.

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19 octobre 2017 4 19 /10 /octobre /2017 13:45

La tragique histoire de l’agriculture en France depuis la guerre de 14-18… Une agriculture rattrapée d’abord par de grandes crises, dont celle du doryphore dans les années 30, qu’elle sut pourtant combattre et gagner par des traitements que nous qualifierions aujourd’hui d’écologiques. Mais ce devait être la dernière fois. Après la guerre de 39-45, on ne laissera pas les agriculteurs développer de traitement naturel, on passera au DDT. C’est que les pontes de ce qui deviendra l’INRA se sont entichés des manières industrielles développées par les américains, expérimentées sur les survivants des camps ! La France regarde donc avec fascination ce qui existe à Chicago depuis 1893 : ces abattoirs mécanisés où passent la moitié du bétail américain, ou ces champs immenses aux rendements magiques. Très vite, des dynasties familiales se jettent dans la bataille de la «modernisation» de l’élevage et de l’agriculture française. Telle la famille Dabatisse, à l’origine de l’impulsion des JAC (Jeunesses Agricoles Catholiques), proche de de Gaulle et farouche partisane de ce qu’elle nomme le progrès agricole : la mécanisation, le remembrement et l’emploi massif du DDT dans les champs… En 1961, Edgard Pisani, proche des mêmes, impose ce modèle unique, en déclarant par exemple le 20 février 1965 : «La Bretagne doit devenir un immense atelier de production de lait et de viande»… L’INRA, dont la direction est entièrement composée d’amis des grandes dynasties agro-industrielles (déjà), fournit la justification scientifique : les pesticides ? Quoi de plus utile au peuple français… L’agriculture française ne sortira plus de ce modèle. Les collusions entre les instituts scientifiques, l’administration de l’état et les intérêts privés y veilleront : les paysans seront sommés de déverser des tonnes de produits toxiques dans leurs champs. Il en va du rang de la nation dans l’agriculture mondiale. La FNSEA viendra achever le verrouillage, entre les mains de multinationales interdisant toute sortie de ce modèle, avec la bénédiction de l’état français. Le désastre agricole national est assuré,  désormais les terres agricoles sont objet de spéculation et ses produits, à vrai dire si peu comestibles, n’intéressent que pour les bénéfices qu’ils permettent d’engranger. Du désastre on s’apprête à franchir une étape supplémentaire, celle de l’épouvante alimentaire, une bombe à retardement qui devrait exploser dans les prochaines générations...

Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture, Fabrice Nicolino, édition Babel, coll. Essai, octobre 2017, 98 pages, 6,50 euros, 9782330086565

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